| Année: |
1877 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr Laouënan |
Mission de l’Inde.
1877
Tout le sud de l’Inde, et particulièrement les trois Missions de Pondichéry , du Mayssour et du Coïmbatour ont été éprouvées par une épouvantable famine. Nous n’avons pas à entrer dans les détails effrayants de la misère et de la mortalité que cette famine y a causées. Les Annales de la propagation de la foi , les Missions catholiques et la presse religieuse ont fait connaître quelque chose des souffrances qu’ont endurées les populations de l’Inde et ont provoqué , particulièrement en France, cet admirable élan de charité dont nous avons été les heureux témoins, et qui a fourni aux Missionnaires de ce pays les moyens de répondre aux desseins de la divine Providence, de procurer quelque soulagement à leurs néophytes , de sauvegarder du corps et de donner celle de l’âme à un grand nombre d’infidèles.
A la famine sont venus se joindre d’autres fléaux, compagons ordinaires du premier ; la dyssenterie , la petite vérole et le choléra ont fait dans ce malheureux pays un nombre incalculable de victimes. Dès le mois de mai, le chef du service médical, chargé par le gouvernement de Madras de faire une enquête sur la situation des populations atteintes par la famine , constatait, dans la présidence de Madras, une augmentation de plus de 500,000 décès, pour les cinq premiers mois de l’année , sur le chiffre moyen des années précédentes . La perte de la deuxième moisson , conséquemment la continuation et l’aggravation de la crise précédente, les nouvelles privations, la misère universelle et les épidémies ont depuis accru le nombre des victimes dans les proportions effrayantes. « Dans le district de Salem, nous écrit Mgr Laouënan, la mortalité qui, en moyenne, était de 2,283 dans le mois d’août des années précédentes , a été cette année de 21,852, c'est-à-dire près de dix fois plus considérable ; et partout ailleurs c’est à peu près la même chose. » Mgr Chevalier écrit, de son côté, que, « au Mayssour, le nombre des victimes de la famine et des autres fléaux se chiffre par des centaines de mille ». Au Coïmbatour, même désolation. « Avec la dyssenterie, écrit Mgr Bardou, la petite vérole et le choléra, le manque complet de nourriture a occasionné une mortalité effrayante. On dit qu’en certains endroits, la moitié de la population a succombé. Ce qui est certain, c’est que là où nous pouvons tenir des registres mortuaires, nous avons déjà perdu le quart de nos chrétiens . »
Au moment où nos vénérés Vicaires Apostoliques nous écrivaient, les pluies étaient venues et donnaient l’espoir d’une récolte passable. Mais cette moisson en espérance, elle ne sera pas mûre avant la fin de janvier . Et, en l'attendant, « la famine dure toujours, nous écrit Mgr Chevalier, et peut-être est-elle plus désastreuse à présent qu’elle ne l’était précédemment ; les tempéraments, déjà si faibles, des Indiens sont épuisés par les longues privations qu’ils ont subies ; les pluies mêmes produisent une humidité et une fraîcheur qu’ils en peuvent supporter… D’ailleurs beaucoup, après avoir épuisé leur petite provision de riz ou de menus grains, ont vendu, pour la nourriture de quelques jours, le jardin ou le petit champ que la pluie ne fertilisait plus ; ils ont vendu ou perdu leurs bestiaux, leurs instruments de labourage, jusqu’à la toiture de leurs maisons. Ils errent maintenant par les chemins, traînant avec peine leurs membres acharnés, sollicitant de village en village quelques aumônes toujours insuffisantes, abandonnant sur le bord du chemin, ici un enfant, là un vieillard qui a succombé enfin à ses longues souffrances, s’alimentant de feuilles d’arbres, de tiges de cactus ou de brins d’herbes. La plupart d’entre eux seraient secourus, qu’ils ne réussiraient même pas à recouvrer la santé. Le souffle de vie qui leur reste s’éteindra bientôt dans leurs corps irrémédiablement ruinés par des privations de plusieurs mois… » « Le gouvernement anglais, ajoute Mgr Bardou, fait beaucoup pour soulager la misère des Indiens. D’Angleterre sont venus d’abondants secours ; mais, hélas ! il est déjà trop tard , et l’émaciation des masses est si avancée, qu’un grand nombre ne pouront survivre à leur misère. »
Cet exposé que nos vénérés Vicaires Apostoliques nous transmettent, des calamités qui frappent leurs Missions, suffit pour donner une idée de leurs souffrances. « Ces fléaux, continue Mgr Bardou, ne sont pas un effet du hasard , mais bien un châtiment. Toutefois, alors même qu’il punit, Dieu exerce sa miséricorde, et fait des épreuves qu’il envoie autant de moyens de porter ce pauvre peuple à se tourner vers son Créateur, à l’adorer et à entrer enfin dans la voie qui conduit au salut. Plusieurs en ont heureusement profité , et, durant ces derniers mois surtout, bon nombre de païens se sont instruits et ont reçu la grâce du baptême . » « Aussi, écrit Mgr Chevalier, si le cœur du Missionnaire éprouve une douleur profonde au souvenir des souffrances et de la misère que nos populations ont endurées et à la vue de ce qu’elles endurent encore, il est également bien consolé par la pensée du bien relativement considérable dont la divine Providence a bien voulu que nous soyons les instruments durant le cours de cette année désastreuse. Jamais, de mémoire d’homme, les prêtres catholiques n’avaient trouvé au Mayssour (et ce que Sa Grandeur dit de son Vicariat est également vrai pour nos autres Missions de l’Inde) des circonstances aussi favorables pour promouvoir, avec quelque succès, la grande œuvre que poursuivent les ouvriers apostoliques, à savoir la conversion des infidèles. » Hâtons-nous d’ajouter avec le même prélat que le zèle et le dévouement des Missionnaires ont été constamment à la hauteur de la situation. « Chacun , je suis heureux de rendre ce témoignage à mes confrères , a trouvé, dans son amour de Dieu et des infidèles, mille moyens, une foule de petites industries pour procurer le salut de beaucoup d’âmes. » Ce témoignage si mérité que Mgr de Hiérapolis rend aux Missionnaires , Nosseigneurs de Pondichéry et du Coïmbatour n’ont cessé de le confirmer dans leurs lettres. En lisant l’expression de ce témoignage et en constatant les grands succès qui en sont la meilleure preuve , nous avons béni Dieu de ce qu’il a si bien conservé parmi nous les traditions de zèle que nous ont laissées nos pères dans l’apostolat. Oublieux d’eux-mêmes, nos confrères de l’Inde se sont dépensés, le jour , la nuit, au service des malheureux ; ils n’ont reculé devant aucun danger pour assister, au péril continuel de leur vie, les malades atteints des fièvres les plus contagieuses ; ils ne se sont refusés à aucune privation pour secourir les affamés. De leur côté, les vénérables Vicaires Apostoliques ont donné à leurs chers collaborateurs l’exemple du dévouement . Non contents de diriger leurs travaux, d’encourager leur zèle, de partager leurs souffrances et d’applaudir à leurs succès, ils n’ont pas craint, pour leur venir en aide, de s’imposer les charges les plus onéreuses, laissant à la divine Providence le soin de les aider à les acquitter. Cette divine Providence ne leur a pas fait défaut ; et grâce à la générosité des conseils de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance , au dévouement de Nosseigneurs les Évêques de France, au concours de la presse catholique, en particulier, des Missions catholiques, de l’Univers et des Semaines religieuses, à la charité enfin du clergé et des catholiques, des secours abondants sont venus et ont permis, sinon de réaliser tout le bien possible et désirable, du moins de faire beaucoup pour le soulagement corporel et spirituel des malheureux affamés. Nous devons ajouter que, bien souvent, les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l’Inde ont témoigné et prouvé, en procurant des ressources à nos confrères , l’estime qu’ils faisaient du dévouement des Missionnaires catholiques, et l’intérêt qu’ils portaient à leurs travaux.
A cet exposé général nous ajoutons quelques détails particuliers à chacune des trois Missions.
Pondichéry .
Le mouvement des conversions avait commencé avant la famine ; ce terrible fléau l’a accéléré et grandement développé. Il s’est produit même au milieu de castes et dans les pays jusque-là demeurés rebelles à la foi. Des villages entiers ont demandé à embrasser notre sainte religion. Et lorsque le Missionnaire, les larmes aux yeux, devait trop souvent leur déclarer son impuissance à soulager leur misère, on voyait alors ces pauvres gens consentir à ne rien recevoir, à mourir de faim, à la condition toutefois qu’on ne leur refuserait pas la grâce du saint baptême . Et alors que l’hérésie, avec son or et ses ressources, demeurait stérile, nos confrères de Pondichéry inscrivaient , au catalogue des enfants de Dieu et de l’Église, les noms de 17,466 païens régénérés dans les eaux saintes du baptême .
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