| Année: |
1880 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Coïmbatour |
| Rédacteur: | Mgr Bardou |
Coïmbatour.
Mgr Bardou nous écrit: « Je vous envoie le petit compte-rendu de la Mission pour l’exercice de 1879-1880. Si les chiffres ne sont pas aussi élevés que nous le désirerions, ce n’est certainement pas la faute des Missionnaires, car ils font bien leur possible pour convertir les âmes. La grande difficulté dans ce pays, vient de ce que l’Indien est routinier et a un amour invétéré de ses coutumes et de ses usages bons ou mauvais. Parfois on lui fait voir la vérité, il admettra ce qu’on lui dit, mais répliquera que son père et son grand-père étaient païens, et qu’il veut suivre leurs traces. Il faut donc nous contenter de glaner quelques âmes ; mais plus le Missionnaire éprouve de difficultés , plus grande aussi est sa joie lorsqu’il a le bonheur de rencontrer sur son chemin des hommes de bonne volonté.
« Le P.Béroulle se rendait dernièrement dans un de ses villages à 7 milles du chef-lieu de son district pour administrer un mourant. Le lendemain, après la messe, comme il causait avec ses chrétiens, un païen sacrificateur des idoles qui, jusqu’à ce jour, s’était montré l’ennemi des chrétiens et qui, bien souvent, avait empêché d’autres païens de se convertir, vieil endurci qui poussait même le fanatisme jusqu’à faire participer à ses sacrifices les petits enfants des chrétiens, eh bien ! cet individu vint, sans mot dire, s’asseoir parmi les fidèles.
« Je le fis lever immédistement, écrit le Père, lui disant que s’il avait à me parler, il devait « d’abord se faire annoncer, car je croyais qu’il venait épier ce que nous disions et faisions.
« Les chrétiens de me dire : Mais, Père, cet homme est tout changé : depuis quelque temps « il nous assure qu’il veut se convertir et devenir chrétien, et c’est dans ce but qu’il vient vous « parler.
« C’est bien le cas de dire que le bon Dieu est le Maître des cœurs et qu’il peut transformer « des pierres en enfants d’Abraham ! Je le fis donc asseoir, et après avoir parlé de la Religion « et des principales vérités depuis huit heures jusqu’à deux heures après midi, mon homme « était entièrement décidé ; il rentra chez lui et bientôt m’apporta tout son attirail de diableries « avec tous ses livres païens. Il y en avait bien la charge d’un homme. Il me conduisit ensuite « pour chasser le diable de sa pagode domestiques. Quel plaisir de briser et de brûler tous ces « objets superstitieux ! Cela fait, je bénis la pagode et la maison qui est attenante, je versai « force eau bénite dans tous les coins et recoins pour en chasser le diable et puis on planta une « belle croix. Le poussari qui m’accompagnait pendant le cérémonie était ému jusqu’à en « avoir la fièvre ; il tremblait de tous ses membres. Depuis il s’est mis à étudier nos prières « avec ardeur et il deviendra, j’espère, un bon chrétien, qui m’aidera à la conversion de « plusieurs autres personnes. »
« Le P. Pageault, d’un autre côté, m’envoyait quelques détails sur les excellentes dispositions de deux filles païennes qu’il avait baptisées, peu de jours auparavant. Ces deux filles venues ensemble d’un village païen, étaient si désireuses du baptême qu’afin de le recevoir plus tôt elles montraient une vive ardeur pour apprendre la doctrine ; elles ne discontinuèrent pas d’étudier depuis le grand matin juaqu’au soir, tout le temps qu’a duré leur instruction. Elles firent si bien, qu’à la fin elles en savaient plus que des enfants de chrétiens, qui s’instruisaient en même temps qu’elles ; et leurs dispositions étaient si bonnes qu’elles donnaient force conseils aux autres enfants ; aussi le Père leur accorda-t-il avec joie le saint baptême et la sainte Communion qu’elles reçurent avec grande piété.
« C’est ainsi qu’au milieu des épines nos Confrères cueillent quelques belles fleurs agréables à notre divin Maître ; et la consolation qu’ils en ressentent alors leur fait supporter plus généreusement leurs peines et leurs misères.
« Une de leurs plus grandes afflictions est de voir beaucoup de chrétiens, surtout parmi les nouveaux baptisés, dans une très grande pénurie, et de n’avoir pas les moyens de les soutenir.─ La dernière moisson, comme les précédentes, a fait défaut ; à peine si on a recueilli le quart d’une année ordinaire. Pour comble de malheur, le Gouvernement n’a rien voulu diminuer des impôts ordinaires. Si ce n’est pas la famine, c’est au moins une grande disette qui pèse sur ce pauvre peuple. Et nos chrétiens souffrent encore plus que les autres, car généralement ils n’ont pas le fortune en partage. Quant aux nouveaux chrétiens, il est inutile de le dire, leur dénuement est extrême.
« J’ai dans mon district, m’écrivait dernièrement le P. Foubert, un certain nombre « d’orphelins, ainsi qu’un bon nombre de veuves avec un, deux ou trois enfants, tous baptisés « ces dernière années, qui se trouvent dans une très grande pénurie. Je n’ai pas encore vu une « misère semblable à la leur. Installés depuis deux ans dans ce village, ils souffrent « énormément en ce temps de famile ; de plus, ils sont accablés par la fièvre, et ils n’ont que « la peau et les os. Il va sans dire qu’ils n’ont point de toiles pour se couvrir : quelques « misérables lambeaux, voilà tout leur vêtement. J’ai fait ce que j’ai pu pour leur venir en « aide, je me suis même privé de bien des choses pour eux ; dernièrement j’ai déchiré mes « vieux habits et en ai donné un morceau à chaque veuve. Je n’ai plus rien, je ne puis plus rien « faire pour eux. »
« Voilà le triste état de nos pauvres chrétiens ; en Europe on ne peut se figurer la pitoyable situation de ces nouveaux néophytes, et combien ont à souffrir les Confrères qui s’en trouvent chagés !
« Les autres œuvres vont comme de coutume ; les orphelins sont bien, mais l’allocation de la Sainte-Enfance ne suffisant pas, la Mission a dû faire des sacrifices pour leur venir en aide ; aussi nos charges deviennent-elles lourdes et accablantes.
« Malgré tous nos embrras, nous avons résolu de faire une nouvelle dépense pour la bâtisse d’un petit hôpital. Ce sont les Sœurs européennes d’Ootacamund, qui en auront la charge ; déjà elles tiennent en ce lieu une pharmacie où affluent un grand nombre de malades ; elles ont aussi l’occasion de donner le baptême à plusieurs enfants in articulo mortis ; mais parfois quelques-uns leur ont échappé, parce que ces pauvres petits n’étant pas assez malades, les premières fois qu’on les apportait, ils mouraient ensuite loin des religieuses, sans revenir à la pharmacie. Avec un petit hôpital où ces enfants seront recueillis avec leurs mères, on ne perdra guère l’occasion de les baptiser in extremis. De plus, plusieurs grandes personnes malades venaient à la pharmacie, et n’ayant pas un petit local pour les retirer, les Sœurs les laissaient s’en retourner avant d’avoir pu les instruire et ces pauvres allaient mourir dans quelque coin sans recevoir le baptême. Ce petit hôpital permettra, je n’en doute pas, de faire un grand bien en procurant le salut d’un bon nombre d’âmes. »
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