| Année: |
1880 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr Laouenan |
Pondichéry.
Cette année, nos Confrères de Pondichéry ont donné tous leurs soins aux nouveaux néophytes qui, dans ces derniers temps, à l’occasion de la famine, sont venus en si grand nombre grossir le troupeau confié à leur sollicitude. Absorbés par ce travail, tout à la fois indispensable et si consolant, ils n’ont pu s’occuper, autant qu’ils l’eussent désiré, de la conversion des païens.
Grâce à Dieu, leurs efforts pour former à la vie chrétienne et préserver de toutes séductions ces âmes nouvellement nées à la foi, n’ont pas été stériles. « Il y a eu, écrit Mgr Laouenan, je ne dois pas le dissimuler, quelques défections, mais en petit nombre: la masse des néophytes a persévéré; et j’estime que ce résultat, quoique peu apparent au dehors, est préférable à de nombreuses conversions nouvelles, qui n’auraient peut-être pas été obtenues sans détriment pour les précédentes. »
Nous empruntons à une lettre écrite récemment par Mgr de Flaviopolis au directeur de l’Œuvre de la Propagation de la foi dans le diocèse de Saint-Brieuc, des détails très intéressants sur le développement des œuvres de sa Mission, et le récit de faits bien consolants, dont Sa Grandeur a été témoin durant le cours de sa dernière visite pastorale.
Quand je vins ici pour la première fois en 1848, il y a trente-deux ans, je voyageai plusieurs jours sans rencontrer une seule église ni un seul chrétien; toute cette partie du Vicariat, sur une longueur du nord au sud d’environ 120 kilomètres, et une largeur presque égale de l’est à l’ouest, était confiée à un seul Missionnaire et ne comptait que cinq ou six stations, avec six ou huit mille chrétiens. Aujourd’hui, nous avons plus de trente-cinq mille fidèles, partagés en neuf districts, avec autant de Missionnaires, et vingt-cinq à trente églises ou chapelles. De quelque côté que vous vous dirigiez, vous rencontrez fréquemment des chrétiens; du plus loin qu’ils vous aperçoivent, ils accourent et, se prosternant à terre, ils vous saluent par la formule d’usage: « Gloire à Dieu, Père.»
Des progrès analogues se constatent dans toutes les parties de la Mission. Dans la province de Salem, qui compte près de deux millions d’habitants, il n’y avait, à la même époque, qu’un seul Missionnaire pour huit à dix mille fidèles; aujourd’hui nous y avons dix ou douze Missionnaires, avec vingt-cinq ou trente mille chrétiens. Pour tout résumer d’un mot, lorsque le Saint-Siège m’a imposé, m’a imposé en 1868, la charge de cette Mission, le chiffre des néophytes était d’environ 112,000; il dépasse aujourd’hui 180,000.
Ces changements, que j’admire moi-même, sont dus manifestement à la droite du Très-Haut ; néanmoins, c’est justice de reconnaître que les aumônes de la Propagation de la Foi en ont été, après Dieu, le principal instrument; ce sont ces aumônes qui nous permettent d’entretenir un plus grand nombre d’ouvriers évangéliques, de travailler à la formation d’un clergé indigène, de multiplier les écoles et les catéchistes, de construire dans les centres principaux des églises, des chapelles et d’humbles presbytères, de soulager un peu les pauvres qui forment la très grande majorité de notre troupeau ; car il est vrai de dire aujourd’hui, comme du temps de saint Paul, qu’il n’y a, parmi nos chrétiens, ni beaucoup de riches, ni beaucoup de nobles; c’est dans les classes indigentes que se recrutent généralement les néophytes.
A ce propos, permettez-moi d’exprimer ici l’admiration continuelle que j’éprouve en considérant, non seulement cette prédilection particulière de Dieu envers les humbles et les pauvres, mais surtout la puissance merveilleuse de son action en eux. Humainement parlant, ils semblent avoir plus à perdre qu’à gagner en se faisant chrétiens, et surtout en devenant catholiques. En général, ils sont, en effet, dans une sorte d’esclavage, ou tout au moins dans une étroite dépendance à l’égard des propriétaires et des chefs de leurs villages; sans terres qui leur soient propres, et écrasés de dettes usuraires, ils sont obligés, pour vivre, de travailler à la merci de leurs créanciers et de leurs maîtres. Ceux-ci, restant païens, leur deviennent ordinairement hostiles, quand ils se font chrétiens; ils les insultent, les maltraitent, leur refusent du travail ou ne leur laissent aucune liberté d’accomplir leurs devoirs religieux; excités et soutenus par ces maîtres, leurs propres parents païens les repoussent, les vexent de toutes manières. Ajoutez qu’ils sont dispersés çà et là, loin du prêtre, loin de l’église, sans soutien, sans consolation. Ainsi, le district où je me trouve aujourd’hui n’a pas moins de 35 kilomètres du nord au sud, et presque autant de l’est à l’ouest; il compte environ huit mille cinq cents chrétiens, disséminés en plus de cent villages, et n’a qu’un seul Missionnaire. Outre l’église centrale, il existe bien sept ou huit petites chapelles dans les endroits principaux, que le prêtre visite tour à tour; mais, dans l’intervalle, les pauvres chrétiens sont privés de la messe, des instructions, de la présence et des encouragements de leur Père. D’autre part, ils sont continuellement tentés et harcelés par les offres d’argent que font les agents protestants répandus dans le pays, et dont tout le zèle, toute l’ambition, consiste à pervertir les catholiques.
Comment ces pauvres gens, qui ne sont pas assurés le matin d’avoir de quoi manger le soir, qui n’ont pour couvrir leur nudité que des haillons indescriptibles, ont-ils le courage et l’énergie d’affronter ces persécutions, de résister à ces tentations, de persévérer dans la foi malgré l’isolement dans lequel ils se trouvent forcément? Dieu seul, évidemment, les anime. Ce ne sont, à coup sûr, ni les promesses que nous leur faisons, ni la valeur des secours que nous leur distribuons ; pauvres nous-mêmes, nous ne pouvons donner que de notre indigence, et nous ne leur promettons que les biens éternels ; cependant, c’est à la Religion catholique qu’ils viennent, c’est là restent envers et malgré tout.
Il y a trois ou quatre jours, nous arriva de loin un homme de caste honorable, baptisé il y a un an avec sa femme et ses petits enfants. Son frère, avec lequel il partage la maison paternelle, avait muré la porte qui donne sur son logement, afin de n’avoir aucune communication avec lui ; le chef du village menaçait de saisir son champ et de confisquer ses deux vaches, son unique avoir. Il eut soin de les amener avec lui, afin qu’on ne s’en emparât point durant son absence, et il se confessa et reçut les sacrements. Pour comble d’épreuve, Dieu l’a affligé d’une maladie qui l’a tout défiguré; et les païens lui répètent sans cesse que ce sont leurs dieux qui le frappent ainsi pour le punir de sa défection. Pourtant, au milieu de ces afflictions, il reste calme et ferme, fidèle à sa foi, confiant en la Providence. Après avoir été fortifié par les sacrements, il est retourné à son village.
Le même jour se présentait un protestant, qui a deux frères, protestants comme lui ; tous les trois sont dans une situation pros-père, grâce aux largesses et aux dons des ministres. Il venait cependant nous communiquer leur désir secret d’entrer dans l’Église catholique; ils voient que cette démarche peut causer leur ruine, et cette crainte bien naturelle les fait hésiter; mais ils finiront par en triompher.
Quelques-uns çà et là, accablés par la misère et les dettes, attirés par les promesses des ministres, succombent à la tentation ; mais, en même temps, ils perdent la paix de l’âme et restent sans sécurité; les enfants qui leur naissent, ils les envoient secrètement baptiser par le Missionnaire catholique; dès qu’ils sont malades eux-mêmes, ils appellent le prêtre pour se confesser et recevoir l’Extrême-Onction ; car, me disaient naïvement quelques-uns dernièrement rentrés au bercail, si cette religion fournit de quoi vivre, elle ne vaut rien pour mourir.
Que de fois, en présence de tant de misères, de besoins et de persécutions, regrettons-nous de n’être pas, nous aussi, riches et puissants, afin de soutenir nos pauvres néophytes, de les protéger, de les rendre indépendants ! Mais il vaut sans doute mieux, pour leur salut et pour la gloire de Dieu, que les choses restent comme elles sont. Si nous étions riches, si nous pouvions distribuer des secours à pleines mains et sous toutes les formes, comme les ministres protestants, notre sainte Religion deviendrait aux yeux du peuple une religion d’argent ; Dieu nous retirerait sa grâce, ou ne nous l’accorderait qu’avec parcimonie ; la foi, qui justifie et qui fortifie, manquerait à nos néophytes ; ils ne verraient, dans le catholicisme, qu’un moyen de vivre et de s’enrichir, et finalement ils perdraient leurs âmes, aussi bien que dans le paganisme et l’hérésie.
Au reste, tout cela est l’affaire de Dieu, plus encore que la nôtre, et chaque jour nous pouvons reconnaître qu’il sait mieux que nous la manière d’attirer les âmes qu’il a choisies et prédestinées. A 35 kilomètres d’ici, vivent une dizaine de familles, comptant de quarante à. cinquante personnes. Séduites par les promesses, elles avaient renoncé à l’idolâtrie et embrassé le protestantisme. En retour, le ministre leur avait distribué d’assez fortes sommes pour acheter des terres et des bestiaux. Ce sont des gens de castes honorables, et par conséquent n’ayant jamais eu, auparavant, de relations sociales avec les parias. Le ministre les obligea d’abord à manger, avec les parias, de la viande de bœuf préparée par ceux-ci; puis il essaya de persuader à leur chef, qui était encore célibataire, d’épouser une jeune fille de la classe des parias. Il s’y refusa ; mais déjà ils étaient souillés, aux yeux de leurs parents païens, de trois crimes abominables ; et, à partir de ce moment, personne ne voulut plus communiquer avec eux. Les voilà donc excommuniés, exclus de la société et de la famille, privés de l’eau et du feu, et partant fort embarrassés de leur situation. Que faire et que devenir? Ils ne trouvaient aucune issue. Sur ces entre-faites, quelques-uns de leurs parents païens, qui demeurent dans un autre village où il y a un grand nombre de catholiques des mêmes castes, leur suggérèrent la pensée d’embrasser le catholicisme, parce que, dirent-ils, le baptême les délivrerait des souillures qu’ils avaient contractées, et que les prêtres catholiques laissent chacun vivre paisiblement dans sa caste ; ils leur promirent, à cette condition, de reprendre avec eux les relations antérieures.
Nos pauvres gens prêtent l’oreille à cet avis, et après s’être assurés de l’assentiment de toute leur famille, ils sont venus nous prier de les recevoir. Il y a un an qu’ils se présentèrent à moi, comme je passais ici même, et qu’ils me racontèrent leur histoire. Je les accueillis avec bienveillance ; mais il existait un obstacle les sommes d’argent avancées par le ministre protestant et qu’il fallait rendre ; ils auraient voulu que nous fissions les frais de cette restitution. Je m’y refusai, en leur disant qu’il ne me convenait pas de les acheter, comme avait fait le ministre. Cette parole ne les a pas découragés, par la grâce de Dieu; ils ont maintenant remboursé au pasteur protestant ce qu’ils avaient reçu de lui, et ont demandé un catéchiste pour les instruire et les préparer au baptême….
En ce moment, je suis poursuivi par une autre préoccupation : une partie considérable du vicariat et, en particulier, les districts dont je fais la visite pastorale, sont menacés ou même déjà affligés par une nouvelle famine; les pluies d’hiver, qui tombent surtout on octobre, novembre et décembre, ont été insuffisantes partout, et nulles en un grand nombre de localités; par suite, les récoltes ont été mauvaises ou ont complètement manqué. La misère est donc très grande parmi le petit peuple dont se composent principalement nos chrétientés. Voici ce que m’écrit à ce sujet un de mes Confrères, à qui j’avais demandé des nouvelles de son district et du voisinage:
« Quoique nous ne soyons encore que dans le mois de janvier, les étangs sont déjà à sec, et l’on est obligé de tirer de l’eau des puits pour abreuver les troupeaux. Que sera-ce dans un ou deux mois, si Dieu ne nous envoie de la pluie? Ajoutez qu’en plusieurs localités, il est tombé sur les bestiaux une maladie qui on a fait périr un grand nombre. Tout espoir de faire une récolte de riz étant perdu, on comptait au moins sur le varagau, espèce de petit millet qui exige peu d’humidité; on en avait semé partout; mais les pluies ayant complètement manqué, tout a été perdu. Je ne sais de quoi et comment vivront nos chrétiens. Ces jours derniers, quelques-uns me disaient:
« Cette année, nous mourrons tous. Lors de la grande famine, nous avons pu acheter du « grain avec le prix de nos bijoux et de nos bestiaux. Nous n’avons plus rien; le peu qui nous « restait, les agents du gouvernement anglais nous l’ont enlevé pour solder les arriérés de nos « impôts. Comment pourrons-nous vivre?
Le nombre des districts du Vicariat qui sont désolés par cette sécheresse s’élève à quatorze, avec une population chrétienne d’environ cinquante mille âmes.
La pluie est venue cependant, et la moisson d’automne s’annonçait meilleure, mais hélas! cette pluie si longtemps attendue, si vivement désirée, est tombée en telle abondance qu’elle a ravagé les campagnes qu’elle devait féconder. Un cyclone épouvantable a porté partout la désolation, détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage. Des villages entiers ont été anéantis par l’ouragan et plusieurs églises ont été renversées.
Comment ferai-je, continue Mgr Laouenan, pour subvenir aux besoins de tant de monde? Je n’en sais absolument rien. La grande famine, en augmentant le nombre de mes enfants spirituels, a en même temps augmenté considérablement mes charges. Le gouvernement anglais avait, jusqu’à présent, fourni à l’entretien d’environ 450 orphelins des deux sexes qu’il nous avait confiés; il nous a retiré ce secours. Pourtant il a fallu doubler les catéchistes pour soigner les nouveaux chrétiens, construire beaucoup de nouvelles églises et chapelles; toutes nos ressources sont engagées. Confiant en la Providence qui nous donne chaque jour tant de preuves de sa paternnelle bonté, je distribue entre les Missionnaires des districts éprouvés tout ce dont je puis disposer. Mais combien de temps cela durera-t-il? Trois ou quatre mois au plus. Et après?... Après, sauvaini sittam (la volonté de Dieu) comme disent nos Indiens. Dieu sait mieux que nous ce qui est avantageux au salut de ces peuples, et il nous viendra encore en aide, je l’espère, comme il l’a fait si abondamment pendant la grande famine.
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