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Rapport annuel des évêques

Année: 1887
Pays: Inde
Mission: Mayssour
Rédacteur:Mgr Coadou

II.― Mayssour.

Population catholique 29.995
Conversions d’inƒidèles et de protestants 526
Baptêmes d’enƒants de païens 116


Aux avantages spirituels que l’établissement de la hiérarchie catholique répandait sur toutes les missions de l’Inde, est venu s’ajouter, pour le Mayssour, l’honneur d’avoir fourni le théâtre d’un si grand événement. Bangalore n’oubliera jamais la gloire de son synode ni l’éclat de ses fêtes. Le 25 janvier 1887 marquera dans ses annales. Chrétiens et païens, catholiques et protestants, tous en ont gardé une impression profonde, toute à la gloire de notre sainte religion. M. Correc nous a donné le récit de ces solennités dans son intéressante brochure : Monseigneur Agliardi à Bangalore.
« Il est cependant un détail, écrit Mgr Coadou, que le narrateur de nos fêtes n’a pu vous révéler, c’est l’impression produite sur le Roi et sur nos grands fonctionnaires indigènes, par les membres de la délégation apostolique. En voici le récit, tel qu’il a été fait par M. Tambouchettiar, catholique indigène, grand juge, conseiller du Roi.
« Chaque année au commencement de juin, il y a réunion des principaux offciers européens et indigènes, au palais de Mayssour, pour fêter l’anniversaire de la naissance du prince héritier. Cette année, comme d’habitude, la réunion a eu lieu ; comme d’habitude encore, deux grands dîners étaient servis, l’un pour les Européens, l’autre pour les indigènes. Lorsque ceux-ci eurent terminé leur repas, le Maha Radja vint dans leur salle, et se mit à converser familièrement avec eux. A propos d’un récent télégramme qui annonçait que Mgr Agliardi allait à Londres, représenter le Saint-Père au jubilé de la reine Victoria, le Roi ajouta qu’il n’était nullement étonné du choix d’un prélat si distingué. « O Maha Radja ! s’écria le « secrétaire du Divan, si vous l’aviez vu dans la cathédrale, le jour de la proclamation de la « hirérarchie, quelle majesté il avait ! Que j’ai regretté que vous ne fussiez pas venu. » Deux autres officiers, qui, eux aussi, étaient présents à la cérémonie, parlèrent comme le secrétaire du Divan. Le Roi reprit, en rappelant combien il avait été heureux de voir son Excellence et son escorte d’évêques, au palais de Bangalore. Il s’étendit longtemps sur ce sujet. Puis, il parla du nouveau délégat, Mgr Ajuti, puis des prêtres catholiques, de leur dévouement et du bien qu’ils faisaient et voulaient faire à son peuple. La conversation se prolongea ainsi bien avant dans la nuit. M. Tambouchettiar, le seul catholique de l’assemblée ne parla point. Il se contenta d’écouter l’éloge que des païens faisaient des princes et des ministres de sa religion, rendant grâces à Dieu dans son cœur. »
A côté de ces consolations, il y a aussi l’épreuve. Plusieurs des conversions regardées comme certaines l’année dernière sont encore retardées. La mort a visité nos confrères et leur a enlevé le vénérable M. Clémot, vicaire général. D’autres ont été éprouvés par la maladie. « Depuis le mois de juillet dernier, écrit Mgr de Mayssour, le vénéré doyen de notre mission et de notre Société tout entière, le P. Jarrige est souffrant. Comme l’indisposition prenait les caractères de l’hydropisie, les médecins ont cru devoir l’opérer. Avant de subir une opération si délicate, rendue encore plus dangereuse par son grand âge, le bon vieillard a voulu recevoir l’extrême-onction, puis il s’est abandonné aux médecins, supportant l’opération et ses suites avec un admirable courage. Depuis lors il souffre assez peu, mais il est alité, et il faut le veiller chaque nuit. Tous les confrères voisins rivalisent de générosité pour se partager la veille nocturne, et rendre au cher malade tous les soins qui sont en leur pouvoir. » Au collège de Bangalore, les missionnaires, tous chargés de plusieurs classes, sont près de succomber à la tâche à laquelle ils se dévouent, avec tant de zèle et d’abnégation.
Les œuvres, dont le compte rendu de l’année dernière nous donnait le détail, n’en ont pas moins continué a prospérer. A côté du collège de Bangalore, un pensionnat va être ouvert pour les jeunes gens païens, que la distance empêchait de suivre les cours du collège. L’hôpital Sainte-Marthe a donné 41 baptêmes d’adultes in articulo mortis, sans compter 14 baptêmes d’adultes, et 10 d’enfants, dont plusieurs sont sortis de l’établissement après guérison. A l’hôpital du gouvernement, les religieuses de Saint-Joseph de Tarbes ont eu aussi 27 baptêmes. A la paroisse du Sacré-Cœur, toujours dépourvue d’église, le P. Combret administre seul plus de 2,000 chrétiens ; cependant, il peut encore nous présenter un bouquet de 49 baptêmes de païens, et 3 de protestants. En dehors de Bangalore et dans les environs, l’état des districts est demeuré ce qu’il était l’année dernière. A Mayssour, l’école est toujours en voie de progrès. Passons maintenant au district du P. Teissier.
« Il y a là, écrit ce missionnaire, à l’ombre des grands bois, des Indiens nomades, natures grossières comme les forêts qu’ils habitent, indépendantes comme le tigre qui leur en dispute le séjour. Les Kadou-kouroubarous (pasteurs sauvages) forment une tribu errante, dont les mœurs sont loin de friser la civilisation. Ils naissent, vivent et meurent au fond des bois, loin du commerce des autres hommes qu’ils semblent craindre. Sauvages et nomades, ils ne bâtissent pas de maisons ; quelques branches entrelacées leur suffisent pendant leurs haltes. De costume, ils n’en ont point ; cependant à partir d’un certain âge, ils portent un lambeau de toile de la dimension d’une feuille de vigne. D’industrie, ils n’en ont pas davantage ; ils ne plantent ni ne sèment. Ils vivent d’une espèce de tubercule, semblable pour le goût à la pomme de terre, et qu’ils trouvent par-ci par-là dans la forêt. Lorsque ce légume devient plus rare dans un endroit, ils lèvent le camp et s’en vont d’un autre côté. Rien chez eux ne dénote qu’ils soient geurriers. On ne voit entre leurs mains qu’une sorte de pique, qui leur sert pour déterrer le précieux tubercule dont ils se nourrissent, et parfois une fronde, avec laquelle ils tuent quelques perroquets pour festoyer les jours de grand gala. Au physique, ils n’ont rien de particulier ; leurs traits respirent la souffrance plutôt que la dureté et l’énergie du sauvage. En somme, c’est un peuple déchu, malheureux, pauvre et misérable, peut-être par sa propre faute.
« C’est parmi ces déshérités du bonheur, que Notre-Sei gneur s’est plu à choisir quelques âmes. Les deux plus anciens de la tribu sont Râyappa (Pierre) et Ignatiamma, sa femme. Râyappa écouta avec docilité les premiers appels de la grâce. Une religion dont le Dieu miséricordieux et paternel rendait heureux dès ici-bas, et décernait à ses adorateurs une belle couronne dans le royaume supérieur, satisfit pleinement les désirs de cet homme au cœur simple et droit. Il en parla à sa femme ; celle-ci répondit simplement : « Je te suivrai »; ils commencèrent donc à apprendre les prières. Tout à coup, la femme effrayée des menaces de quelque sorcier, refusa de venir au catéchisme. Le mari la laissa faire ; puis un beau jour lassé d’attendre, il prit le bâton et se mit à taper comme un sourd. Quand elle vit que la bastonnade ne devait finir que par sa conversion au christianisme, elle s’empressa de crier : « J’irai aux prières ! » A ce moment le bâton tombe des mains de notre apôtre, qui, tout joyeux de son exploit, vient me présenter sa conquête. Depuis ils ont été baptisés, ils vivent heureux dans la mission que je leur ai bâtie, et leur conduite me comble de joie. Huit autres familles les ont suivis, un petit village commence à se former. Mais, outre qu’il faut les habiller quand ils viennent à nous, il faut encore les établir, les fournir de tout, et principalement les surveiller de près, car la nostalgie des bois peut les reprendre, et les voilà partis ! Râyappa m’aide beaucoup en cela, et c’est lui qui les rappelle quand, par une tentation trop forte, ils prennent la fuite. Sans doute ces âmes nous coûteront cher, nous ne pouvons les baptiser sans les établir ; mais, si les dépenses à faire sont considérables, j’ai la douce confiance que Dieu saura y pourvoir, en inspirant à des âmes charitables de diriger leurs aumônes vers les Kadou-kourou-barous du Mayssour. »
« J’ai vu moi-même, continue Mgr Coadou, ces premiers sauvages baptisés, et j’ai eu le bonheur de les confirmer, lors de la visite que je leur fis en juin dernier. Les vieux ont encore du sauvage dans leurs manières ; la vie sédentaire leur semble un fardeau, mais les enfants paraissent apprivoisés, et nous donnent espoir pour l’avenir. Que Dieu conserve au Père Taissier la santé et le courage nécessaires pour l’évangélisation et la civilisation de ces pauvres sauvages ! »
Dans le Coorg, nous avons à signaler 51 baptêmes obtenus par le P. Grandin et le prêtre indigène qui partage avec lui l’administration de ce district. « Laissez-moi, continue Mgr de Mayssour, vous citer encore un trait qui m’a profondément ému, ainsi que Nosseigneurs les Évêques du Synode, auxquels je l’ai raconté.
« La chose arriva à Magghé, dans le district du P. Marianader. Le peuple de cet endroit a toujours été remarquable par sa grande foi et son affection pour le prêtre. Lorsque j’y passai en janvier dernier, les chrétiens vinrent me présenter l’offrande d’usage, à laquelle ils ajoutèrent 50 roupies pour mes pauvres orphelins. Puis, chose étonnante ! Et qui m’a touché jusqu’aux larmes, ainsi que deux confrères présents, ils m’ont donné quatre honoraires de messes : l’une pour demander l’union fraternelle dans la paroisse voisine de Satthally ; l’autre pour obtenir la continuation de l’entente cordiale parmi eux-mêmes ; la troisième pour avoir part à la bénédiction du Souverain Pontife ; et la quatrième pour une intention particulière. Ils voulaient aussi que ces messes fussent dites respectivement par Son Excellence Mgr le Délégat apostolique, Mgr Laouënan, archevêque de Pondichéry, Mgr Colgan, archevêque de Madras, et par moi-même. Chacun de ces prélats a daigné se rendre aux désirs de cette population, témoignant une véritable satisfaction à la vue de tant de piété et de charité. Dieu, sans doute, bénira ce peuple qui marche avec une simplicité filiale dans la voie des commandements. C’est là mon espérance et mon désir. »




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