| Année: |
1890 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr Laouënan |
CHAPITRE VII
____
GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
~~~~~~
I. – Pondichéry.
Population catholique 214.576
Baptêmes de païens 2.571
Conversions d’hérétiques 191
Baptêmes d’enfants de païens 1.442
Mgr Laouënan nous écrit : « La mission de Pondichéry a été fortement éprouvée pendant l’année qui vient de s’écouler. Sans parler de la famine qui nous a causé tant d’alarmes et a été la source de tant de souffrances, nous avons eu la douleur de voir plusieurs de nos confrères mis hors de combat par suite de l’âge, de la maladie et d’infirmités incurables. Mais ce qui a déchiré surtout notre cœur de premier pasteur de ce vaste diocèse, est la privation de cinq auxiliaires (quatre prêtres européens et un indigène), jeunes encore et promettant de longs services à la Mission. Ce sont de ces coups bien durs pour le cœur d’un Évêque. En cela, comme en bien d’autres choses, les vues de Dieu sont souvent différentes des nôtres. Que son saint nom soit toujours béni ! Que Notre-Seigneur cependant ait pitié de nous, qu’il nous envoie de nouveaux et nombreux ouvriers pour remplacer et ceux qui ont succombé et ceux dont les mains défaillantes refusent leurs généreux services d’autrefois.
« Malgré ces épreuves ou plutôt à cause de ces mêmes épreuves, car, comme je le faisais observer tout à l’heure, les desseins de la divine Providence sont souvent impénétrables, Notre-Seigneur a daigné, durant l’exercice qui vient de s’écouler, bénir nos travaux d’une bénédiction abondante. Vous n’avez pour vous en convaincre qu’à jeter un coup d’œil sur les comptes d’administration de l’année qui vient de s’écouler, et vous pourrez observer que le succès a couronné nos efforts, tant pour la conversion des infidèles que pour la formation des nouveaux chrétiens et le développement de la piété chez les anciens.
« Nous voudrions dire au prix de quels travaux, de quelles fatigues, de quelles industries, nos chers confrères ont, chacun dans sa sphère, obtenu des résultats si consolants. Mais malheureusement, nous n’avons pu obtenir d’eux qu’un nombre très restreint de comptes-rendus. J’esprère néanmoins qu’ils suffiront pour donner quelque idée des difficultés qui se rencontrent à chaque pas dans l’apostolat, à quelque point de vue qu’on se place. Ils nous feront voir de plus les efforts de la grâce sur des natures souvent bien ingrates et aussi comment Dieu sait au milieu de toutes sortes d’épreuves, mêler les joies et les consolations pour ceux qui travaillent à sa gloire, en attendant le moment où il les fera asseoir sur les trônes d’où ils jugeront les tribus d’Israël.
« 1o 2,571 païens régénérés dans les eaux du baptême, 101 hérétiques ramenés dans le bercail de l’Eglise, 1,442 enfants envoyés au ciel pour y chanter les louanges du Seigneur pendant toute l’éternité ; tels sont les fruits que nous avons à offrir cette année au maître de la moisson.
« Il est bien peu de confrères qui n’aient pu aider à former cette riche gerbe ; quelques-uns ont vu produire au centuple le champ confié à leurs soins, d’autres ont récolté 50 pour un, la plupart n’ont pu, malgré leurs désirs et leurs efforts, y glaner que quelques épis çà et là. Mais si le succès n’a pas toujours répondu au travail, nous devons nous consoler par la pensée que l’esprit de Dieu souffle où il veut et quand il veut, et que nos peines et nos sueurs ne sont pas perdues pour cela, car Dieu ne mesure pas précisément la récompense aux succès mais bien aux efforts qu’on a faits. Quoi qu’il en soit, je suis, pour ma part, persuadé que chacun de mes missionnaires a employé tout son savoir et déployé toutes les industries de son zèle, pour réussir dans cette œuvre remplie de fatigues et quelquefois de déboires, mais aussi, adoucie par quelques douces consolations.
« Permettez- moi à ce propos de vous citer la conversion de Marie, la jeune barbière, racontée par le P. Firminhac.
« Il y a quelque temps que m’arrivait, venant de loin, une jeune païenne, âgée de vingt-« deux ans environ. Elle était svelte et frêle, presque blanche de teint, mais de cette blancheur « pâle que donne la souffrance plutôt que l’ombre des maisons où vivent sans voir le soleil « bon nombre de femmes indiennes. Son regard était candide et sa figure souriante comme « celle d’un enfant.
« – D’où viens-tu, lui demandai-je ? tu n’es point native de par ici ?
« – Non, swami, répondit-elle, je m’appelle Latchimie, je viens de loin, c’est de X...que je « suis.
« – Et que désires-tu ?
« – Recevoir le baptême, swami, et vivre à vos pieds.
« – Mais pourquoi quitter ton pays ? n’y a-t-il pas à X...des prêtres catholiques qui « t’auraient reçue au sein de l’Eglise de Dieu ?
« – Il y en a, swami, c’est vrai ; et c’est pour avoir vu des chrétiens catholiques que le « désir de devenir chrétienne m’est venu ; mais je ne pouvais recevoir le baptême à X..., ou « bien l’ayant reçu, je pouvais encore moins y demeurer. Je suis de la caste choutre des « barbiers. Je fus fiancée et mariée bien jeune, avant d’être grande, mais peu de temps après, « l’époux qu’on m’avait choisi mourut et je devins veuve sans le connaître. Depuis, j’ai vécu « dans la maison paternelle mais sans être heureuse, parce que le paganisme ne donne pas le « bonheur. Je soupirais après un bien que j’ignorais, que mon âme devinait d’une facon « confuse mais que je ne pouvais découvrir. Je ne connaissais pas Dieu, mais une foule de « dieux dont l’histoire est toujours impure comme le culte qu’on leur rend. Ces adorations « révoltaient mon âme, et loin d’être pour elle un baume, me jetaient dans le trouble et « l’ennui.
« J’eus enfin l’occasion de nouer des relations avec les chrétiens. Je vis leurs églises où « j’entrai même quelquefois aux jours de fête et c’est là que mon cœur fut vaincu. Que vos « temples ont de lumière et d’air ! Ce qui me frappait surtout c’était le recueillement de la « foule. Ce n’était plus comme dans nos pagodes où tout est lugubre et vide, où la prière est « une vocifération et la tenue des adorateurs une immodestie ! Née dans vos temples, la piété « des fidèles se lisait sur leur front, et si la prière éclatait de leur poitrine, elle était suppliante « et douce, pleine d’espérance et d’amour. Vos autels si beaux, ruisselants de lumière et de « fleurs, où les figures de vos saints sont encore plus belles ; vos cérémonies augustes que le « prêtre accomplissait dans les parfums de l’encens, tout cela remuait mon âme et me « pénétrait d’une joie inconnue.
« J’interrogeai, vos fidèles me donnèrent de leur religion une idée sainte et pure. Je résolus « d’être chrétienne. Mais comment le devenir ? que diraient mes parents fanatiques adorateurs « des idoles ? Ne me défendraient-ils pas l’exercice de ma religion nouvelle ? Sans nul doute, « par leurs menaces et leurs insultes ils me forceraient à l’apostasie. Obsédée de ces « réflexions, j’hésitai longtemps ; mais le désir d’être chrétienne a triomphé, et pour me « soustraire aux mauvais traitements j’ai pris la fuite, allant à l’aventure et cherchant sur ma « route une église catholique. Enfin je suis exaucée, me voici, swami, c’est votre Dieu qui m’a « guidée vers vous. »
« Ravi de tant d’enthousiasme et de tant de foi j’insistai cependant :
– « Il faut bien que je t’admette au baptême puisque tu as un désir si grand de le « recevoir ; mais je prévois pour toi mille dangers auquels tu seras exposée, et de plus tu me « seras à charge, j’en ai bien peur, abandonnée et sans famille, que feras-tu pour vivre et pour « vivre surtout saintement ? »
« – Oh ! swami, soyez sans inquiétude à mon sujet. Quand une fois j’aurai reçu le « baptême je saurai trouver les moyens de subsister et ma conduite ne vous causera aucune « peine, je vous le promets. »
« J’envoyai ma petite barbière au couvent où elle fut instruite convenablement. A « l’explication du catéchisme que je lui donnai, je compris que sa foi resterait ferme à « jamais. Toujours attentive, son front radieux laissait paraître la joie de son cœur à mesure « que son esprit s’ouvrait davantage aux vérités saintes de la religion. Elle abandonna le nom « de Latchimie pour celui de Marie, et c’est sous ce nom céleste qu’elle fut baptisée. La « Vierge dut avoir pour elle un sourire de grâce quand cette pure enfant, prosternée au pied de « son autel, la supplia de rester toujours sa mère ! Après son baptême je remis entre les mains « de la jeune chrétienne un secours, je lui donnai de bons conseils, je la bénis et ne la revis « plus de quelques jours.
« Déjà je m’inquiétais de son absence et commençais à m’alarmer ; mais on affirma l’avoir « vue le dimanche à l’église fort recueillie : Un jour, quel ne fut pas mon étonnement ! « j’entendis dans la varandha une voix qui ne me semblait pas inconnue crier : appelam, « appelam, swami, appelam. Je sortis, que vis-je ? Marie souriante déposer son plateau de « gâteaux et se prosterner en disant : Louange à Dieu, swami.
« – Comment, c’est toi, Marie ? Oui c’est bien toi ; je te bénis de grand cœur. Mais que « signifie tout cela ?
« – Oh, swami, je suis marchande de gâteaux ; ne le voyez-vous pas ? Ne faut-il pas « travailler pour vivre et surtout pour vivre saintement !
« Et ce disant, ma petite barbière souriait ! souriait ! souriait ! mais d’un air si joyeux et si « malin !
« –Je me suis fixée, continua-t-elle, tenez, là-bas, au delà de ces rizières, dans le village de « Gattiaucoudy. On m’a permis d’adosser au mur d’une maison ma petite hutte de feuilles de « palmier. J’ai là un gîte pour la nuit, et le jour dès le matin ayant préparé et fait cuire mes « appelam, je vais les vendre un peu partout ; swami, n’allez-vous pas m’en acheter ? »
« Il fallait bien m’exécuter pour lui montrer surtout le plaisir qu’elle me faisait à « s’ingénier ainsi. Je l’amenai au couvent où la plupart de ses gâteaux disparurent entre les « mains et dans les bouches gourmandes des enfants. Marie reçut le prix de ses gâteaux elle « était si gaie et si contente !
« – Swami, dit-elle, cet argent de mes gâteaux venant de vous me portera bonheur, si vous « priez Dieu de m’assister ; bénissez-moi, je m’en vais. » Et elle s’éloigna souriante en criant : « Appelam, appelam.
« C’est ainsi que Marie, la petite barbière, comme j’aimais à l’appeler, a vécu durant trois « ans, toujours pieuse et douce, toujours souriante, ne manquant jamais de dire matin et soir « ses prières, et le dimanche d’assister au saint sacrifice de la messe où elle puisait souvent « dans l’Eucharistie son courage et sa vertu.
« Mais Marie si ingénieuse et si bonne était atteinte d’un mal qui ne pardonne pas, elle « était poitrinaire. Il vint un temps où je n’entendis plus sa voix joyeuse crier : Appelam, « appelam. Qu’était-elle devenue ? Je pris des informations et l’on m’apprit que dans sa hutte « elle était souffrante et couchée. J’allai la voir. La pauvre enfant, « oubliant ses douleurs, eut « encore un sourire en me voyant et joignant ses mains sur ses lèvres pour me saluer :
« – Père, dit-elle, c’est fini, je ne vendrai plus des appelams. »
« Puis, après un instant de repos, me regardant d’un œil profond :
« – N’est-ce pas, Père, que j’irai bientôt voir le bon Dieu ? »
« – Oui, ma fille, aie bon courage, abandonne-toi à sa sainte volonté. »
« – Oh, ne croyez pas, Père, que je regrette de mourir. Je ne quitte rien ici-bas, je partirai « contente ; n’est-ce point là-haut où se trouve le lieu de notre repos ? »
« J’apportai à Marie la sainte Communion qu’elle reçut dans des sentiments de foi et « d’amour vraiment admirables. Quelques jours après, elle me fit demander l’Extrême-« Onction, elle la reçut souriante et calme, récitant elle-même l’acte de contrition parfaite « durant que je lui appliquai l’indulgence plénière à l’article de la mort. J’allais la quitter, lui « ayant suggéré quelques bonnes pensées, quand d’une voix faible, elle dit :
« – Attendez, Père, j’ai quelque chose à vous donner ; je ne suis pas riche ; vous le savez. « Que ne le suis-je à cette heure ! Vous m’avez fait connaître le bon Dieu que je vais aimer « éternellement, tenez, recevez ces boucles d’oreille (1) en souvenir de ma reconnaissance et « priez pour mon âme après ma mort. Je les avais mises là, dit-elle, sous ma natte, afin que les « étrangers qui m’environnent ne pussent me les enlever. »
« Jugez de mon attendrissement ; je retirai après une dernière bénédiction, les yeux pleins « de larmes. Le lendemain, à l’aube naissante, heureuse de quitter son corps, l’âme de Marie, « la petite barbière, avait pris son vol ; elle repose aujourd’hui auprès des anges, j’en ai la « douce espérance, elle boit la vie et l’amour au sein du Créateur. »
« Voici ce qu’écrit encore M. Fourcade : « Outre le vulgaire, il y a même par ici des « âmes bien simples, bien bonnes. Une femme d’environ cinquante ans a reçu le baptême, elle « est aveugle. Sa mère, nouvelle chrétienne aussi, lui conseille de ramasser et de vendre le son « de sa maison. Après quelques jours elle a en main dix caches ; un dimanche accompagnée « de sa mère, elle arrive à la chapelle, et marchant à genoux vient mettre les dix caches dans le « tronc, et voilà que ses yeux s’ouvrent et elle recouvre une demi-vue, de sorte que la bonne « femme va et vient, fait ses travaux de ménage comme une autre et elle ne cesse de rendre « grâces à la sainte Vierge.
« Son mari avait refusé de recevoir le baptême avec elle. Or il y a quelque temps le vieux « bonhomme fut atteint de la dyssenterie. Sa femme accourt et me dit : « La bonne Mère qui « m’a rendu la vue ne serait pas contente si je laissais mon mari mourir païen. Venez, Père, et « faites de votre mieux pour qu’il consente à recevoir le baptême. » J’envoie mon catéchiste « pour déblayer le terrain et couper les premières racines. Il lui répond : j’ai toujours adoré « Péroumal et ça me suffit. » Sans se décourager le catéchiste lui explique les vérités de la « religion. Le malade devient moins féroce et finit par dire : « Que le Père vienne et nous
« verrons. »
« Le lendemain j’étais auprès de lui : nous causâmes longtemps et si amicalement qu’à la « fin il me prit la barbe avec ses mains, il souriait de bonheur. Il reçut le baptême avec une « âme surabondante de joie. Hier on est venu me dire qu’il n’ira pas loin.
« La bonne femme avait une fille mariée à un païen. Elle me les a amenés et j’ai baptisé le « mari, la femme et leurs trois enfants. L’aîné de ses enfants est encore païen. Elle me dit « souvent : « N’ayez souci, Père, je vous amènerai celui-là aussi, sans cela la bonne Vierge « qui m’a rendu la vue ne serait pas contente. »
(1) « Ces boucles d’oreilles avaient la valeur de 20 à 25 francs et elles ont servi de cadeau de noces « à la fiancée d’un nouveau chrétien de caste, que j’ai marié. »
2° « L’instruction des catéchumènes occasionne, sans nul doute, des fatigues excessives, cause des appréhensions de chaque instant, fait naître bien souvent des embarras et des ennuis de toutes sortes ; mais enfin, le plaisir de couronner tout cela par le saint baptême donne une force et une énergie dont le missionnaire est souvent étonné lui-même. Ce sont, pour tout dire en un mot, les douleurs de l’enfantement suivies de la joie d’avoir enfanté des âmes à Jésus-Christ. Mais lorsqu’il s’agit ensuite de former peu à peu à la vie chrétienne ces âmes si faibles, quand il faut déraciner en elles les habitudes païennes dont elles sont imprégnées pour y implanter les vertus dont elles sont si dépourvues, quand enfin on est obligé de leur fournir les moyens de grandir dans la foi, à travers une foule d’obstacles qui s’opposent à cet accroissement divin ; c’est alors surtout qu’il est besoin de patience, de dévouement, d’abnégation, de sacrifices. Grâce à Dieu, au courage persévérant et au zèle infatigable de mes missionnaires, bien des difficultés ont été vaincues et un grand chemin a été parcouru, mais il reste encore beaucoup à faire, comme nous allons le voir par le compte-rendu d’un confrère qui vit au milieu des néophytes depuis une quinzaine d’années.
« Sur les 80 villages, écrit M. Darras, qui composent le district de Chetput et comptent « 6,600 et quelques chrétiens, 17 villages plus ou moins importants et renfermant une « population chrétienne d’environ 1,200 âmes sont dans le statu quo ; c’est-à-dire qu’ils n’ont « pas eu d’administration régulière par suite de difficultés sans nombre. Le reste de la « chrétienté est administré régulièrement, et d’année en année se forme peu à peu à l’esprit « chrétien et à l’accomplissement régulier de ses devoirs.
« Pour entrer dans quelques détails, je commencerai par le chef-lieu, Chetput. Je crois « qu’on peut dire en toute sûreté que le christianisme s’implante de plus en plus dans le cœur « des habitants de ce village. J’avais eu à gémir depuis assez longtemps sur la conduite d’un « certain nombre de jeunes gens, qu’un souffle d’insubordination éloignait de l’église et de la « pratique des sacrements. J’ai aujourd’hui la joie de dire que le très grand nombre est rentré « dans la bonne voie. J’ai profité de cette occasion, et en particulier des bonnes dispositions « des jeunes gens qui fréquentent ou qui ont fréquenté nos écoles, pour établir l’apostolat de la « prière, et déjà je compte de 50 à 80 communions réparatrices par mois. Comme il n’y a que « quelques mois que j’ai donné des billets, j’ai la confiance que l’année prochaine le nombre « des communions sera doublé. »
« Voilà pour le chef-lieu. Si nous nous rendons maintenant dans la partie nord du district, « nous trouvons la chapelle d’administration d’Allioudel où se réunissent 8 villages. J’ai eu « aussi de ce côté beaucoup de consolations. Les gens d’Allioudel, en particulier, m’ont édifié « par leur zèle et leur émulation, non seulement pour s’approcher des sacrements, mais encore « pour fortifier et soutenir les autres chrétiens.
« Si nous nous rendons maintenant dans le sud, nous ne rencontrons plus dans cette « citadelle du protestantisme que quelques ruines abandonnées par eux. A part deux familles « toutes les autres sont rentrées au bercail.
« Dans le sud-ouest et à l’ouest se rencontre Tachombady ; j’y bâtis une chapelle. Le « peuple de ces parages est généralement bon et accomplit régulièrement ses devoirs « religieux. »
3o L’œuvre de la conversion des païens, le zèle à entretenir dans ces nouvelles âmes gagnées à Jésus-Christ, la foi qu’elles ont reçue au baptême, et à assurer leur persévérance, ne sont pas l’unique objet du ministère apostolique. Il y a le soin des anciens chrétiens qui ne demande pas moins de zèle et de dévouement. 7,626 baptêmes d’enfants de chrétiens, 3,259 confirmations, 170,821 confessions, 205,048 communions, 686 viatiques, 1,808 extrêmes-onctions, 1,791 mariages prouvent que les missionnaires particulièrement occupés à ce ministère ne sont pas oisifs. Aussi, Dieu ne les laisse pas non plus sans consolations particulières.
« L’esprit de foi et de piété du village d’Akkravaram, nous écrit M. Nicolas, peut « rivaliser avec les meilleures paroisses de France ; les offices, la sainte messe, même « journalière, sont bien fréquentés, les sacrements aussi. Ainsi, par exemple, depuis trois mois « que je suis à Akkravaram, j’ai eu 700 confessions sur une population chrétienne de 373 « habitants. Ce chiffre parle assez haut de lui-même. »
« M. Veaux, dans son district, reconnaît annuellement une moyenne de cinq ou six « communions par habitant. Les aspirations de mes chrétiens sont telles, poursuit-il, que je « puis obtenir sans peine la communion mensuelle et même hebdomadaire de ceux qui « habitent le village, et de ceux qui sont au dehors qu’ils s’approchent de la sainte Table aux « principales fêtes de l’année. Avec des cœurs si bien disposés pour les sacrements, il n’est « pas étonnant de rencontrer chez eux une dévotion très prononcée pour Jésus-hostie dans son « tabernacle. Tous les matins, je n’ai pas moins de deux cents assistants à la sainte messe. Un « grand nombre font la visite au Saint-Sacrement, et lorsque je porte le saint viatique à « quelque malade, je trouve toujours la maison du malade bien propre et magnifiquement « ornée. »
« Que cet esprit de piété et d’amour envers Notre-Seigneur se répande partout au milieu de nos populations chrétiennes, afin de consoler un peu le cœur de Jésus si peu connu et si peu aimé dans ces pays que souille encore presqu’entièrement une grossière idolâtrie !
« Les difficultés, et elles ne sont pas petites, venant du paganisme et de la nature corrompue, ne sont pas les seules que nous ayons à vaincre dans la conversion des infidèles, le maintien des nouveaux convertis et le soin des anciens chrétiens. Le loup ravisseur, sous le nom de protestantisme, se met souvent à la traverse avec son appât ordinaire, l’argent. Mais, outre ce puissant levier qui lui sert quelquefois à nous enlever, au moins momentanément, quelques brebis affamées, orgueilleuses ou avides des biens de ce monde, il a aussi, pour nous susciter une foule d’embarras et nous causer mille ennuis, le nombre considérable de ses écoles, ses maîtres et maîtresses de tous grades, enfin ses bataillons de catéchistes qu’il lance dans toutes les directions.
Pour vous donner une idée dont commencent et finissent ordinairement les choses dans la plupart de leurs prétendues conversions je vais laisser M. Fourcade citer ce qui vient de se passer dans son district :
« Au dernier compte-rendu, figuraient trois familles de protestants converties. Elles « m’appartenaient autrefois. Pendant la grande famine le loup protestant qui pour ne pas être « reconnu porte toujours une peau de brebis, vint un jour dire à mes chrétiens de Poujalam « que la religion catholique et la protestante étaient une seule et même religion, sauf que les « protestants donnaient plus de secours à leurs adeptes, et il offrit de l’argent à ceux qui « s’enrôleraient. Mes chrétiens avaient «grand’faim. Ils acceptèrent l’argent. Quelque temps « après, le protestant revient, et exige que mes chrétiens reconnaissent sur papier timbré « l’argent qu’ils ont reçu, et hypothèquent le peu de bien qu’ils ont. Dix familles s’y refusent « énergiquement, trois ont peur, signent et deviennent protestantes. Elles deviennent aussi « l’objet du mépris de tous leurs parents et alliés.
« Depuis douze ans le catéchiste protestant ne cessait d’insulter ceux qui avaient reçu « l’argent sans embrasser la réforme. L’année dernière, protestants et catholiques réunis « vinrent me dire: « Père, il faut chasser ce chien-là. Achetez-nous un autre terrain, nous y « transporterons nos maisons, et se trouvant seul, il s’enfuira la queue entre les jambes.» « J’achète un beau terrain pour 70 roupies. Le chien grogne, aboie, vient se coucher sous les « roues de la charrette qui transporte poutres et autres bois. Ce sont des batailles pendant dix « jours. O bonheur ! la bête attrape une égratignure au doigt, elle court à toutes jambes à la « station de police, pousse des aboiements plaintifs. On lui rit au nez. Elle n’osa pas revenir. « Quelques jours après des charrettes venaient pour transporter sur le terrain acheté les bois « du temple et de la maison du catéchiste. Touriste indien, quand vous passerez par Panjalam « pour étudier des ruines, n’oubliez pas les murs de terre du temple protestant. Chaque orage « en fait une ruine qui de plus en plus ressemble aux ruines antiques ! Le nouveau village est « situé sur une grande hauteur. Deux belles croix aux extrémités lui donnent une tournure « toute chrétienne. »
« Il faut bien que je vous dise aussi un mot de nos établissements d’éducation. Le nombre de 3,269 garcons et de 3,146 filles qui ont fréquenté cette année nos collèges et écoles déjà établis, prouve que la population écolière, loin de diminuer, va toujours en augmentant malgré les obstacles qui se rencontrent dans certains milieux. Mais ce que ces chiffres ne disent pas c‘est la nécessité où nous nous trouvons d’avoir de nouvelles écoles dans une foule de nouveaux centres de chrétiens. Ces petites écoles, surtout dans les villages nouvellement convertis, sont d’un grand secours, non seulement pour grouper les enfants ; mais c’est là qu’avec quelques éléments d’études primaires, ils conservent la mémoire des prières déjà sues, réapprennent celles que quelques-uns ont oubliées, et augmentent chaque jour leur petit bagage de connaissances religieuses. On l’a dit tant de fois, mais je crois qu’il ne sera pas inutile de le répéter ici, parce que c’est de toute nécessité dans le cas présent. Ce n’est que par les enfants qu’on peut espérer de former de solides chrétiens, surtout parmi des populations nées d’hier seulement à l’Église de Jésus-Christ. Mais pour établir de nouvelles écoles, il faut avoir de l’argent ; or, sous ce rapport nos ressources sont loin de pouvoir satisfaire à tous nos besoins sans cesse renaissants.
« Daigne Notre-Seigneur, qui a tant aimé les enfants, leur fournir les moyens de le connaître et de l’aimer chaque jour davantage !
« Je viens de parler de la nécessité des petites écoles, dans les nouveaux centres de convertis ; mais, il est une chose encore plus essentielle et plus urgente c’est la construction d’églises ou au moins de chapelles dans ces mêmes centres, car on peut dire qu’une chrétienté n’est bien établie qu’autant que le missionnaire peut venir se fixer au moins de temps en temps au milieu d’elle. Mais il est encore plus facile de donner des écoles, car nous ne bâtissons pas des palais scolaires, que de construire des églises et des chapelles. Voilà pourquoi ce dernier besoin se fait encore plus sentir que l’autre, et va toujours en progressant d’une manière désespérante. Hélas ! que faire ? chaque année je me dis : Je serai peut-être plus heureux l’an prochain, je pourrai faire quelques allocations pour les bâtisses ; et voilà que les conversions de païens et des besoins sans cesse inattendus venant chaque année absorber nos ressources, je me vois débordé et dans l’impossibilité de faire face à tout.
« Ce n’est malheureusement pas dans les nouveaux districts seuls qu’il nous faut des églises, chapelles et presbytères. Dans les anciens, combien d’églises à réparer, à agrandir ou même à terminer. Pour ne vous donner qu’un exemple, qu’il me suffise de vous citer une phrase de la lettre d’un confrère me demandant quelques secours pour l’achèvement de son église : « Je rappellerai seulement à Votre Grandeur que l’église de Pillavadanday est « commencée depuis trente ans et que ce serait bien temps de l’achever. » J’espère que la divine Providence qui nous a donné jusqu’ici tant de preuves de sa protection, daignera nous venir en aide aussi pour élever, au moins dans les endroits où la nécessité s’en fait sentir davantage, des chapelles où les nouveaux chrétiens pourront se réunir pour rendre leurs adorations au Dieu qui les a tirés de l’esclavage du démon, lui demander les grâces qui leur sont si nécessaires dans leurs premiers pas en la vie chrétienne, et se former peu à peu à la pratique et à l’esprit de notre sainte religion qui fait les vrais chrétiens sur cette terre et donne chaque jour de nouveaux élus au ciel.
« Je terminai mon rapport de l’an dernier en vous faisant observer qu’en prévision sinon d’une famine complète, au moins d’une grande disette qui ne manquerait pas de nous amener un certain nombre de païens, je me voyais dans la nécessité de refuser aux confrères toute allocation pour bâtisse d’église, de presbytère etc. Je n’ai été que trop obligé de tenir parole. Qu’en sera-t-il de la nouvelle moisson qui se trouve déjà en retard ? Voici, toujours est-il, ce que m’écrivait, il y a à peine quelques jours, le cher M. Gabillet : « Monseigneur, en me « rendant à Pondichéry pour la retraite, je traversai à pieds secs les grands étangs de Gingee. Il « avait plu, paraît-il, partout aileurs, mais ici on ne trouvait même pas de quoi abreuver les « bœufs. Je revins de la retraite avec l’espoir de trouver mon district arrosé. Hélas ! je le « trouvai tel que je l’avais laissé. Septembre s’écoule ; je compte sur octobre pour les pluies. « Il se met à pleuvoir, en effet, à cette époque à 8 et à 10 milles à la ronde mais ici, rien. Je « suis appelé sur ces entrefaites , à Tindivanam par le sous-collecteur. J’y séjourne deux jours « et pendant tout ce temps il ne cesse de pleuvoir. Je m’en retourne cette fois plein d’espoir. « Je me vois encore une fois trompé dans mon attente ; la pluie s’était arrêtée à la limite de « mon district. L’étang de Sittamour débordait et à Gingee pas une goutte d’eau.
« Je remets encore pour informer Votre Grandeur de cet état de chose, comptant sur la « dernière quinzaine d’octobre, nous voilà au 23 et rien n’apparaît à l’horizon. Je me vois « donc, malgré mon désir de ne pas vous tracasser, forcé de venir vous supplier de m’accorder « des secours extraordinaires, proportionnés à la circonstance particulière dans laquelle je me « trouve. Vous pouvez m’accorder tout ce que vous pourrez sans crainte d’exciter la jalousie « de mes voisins, car je suis le seul dans une semblable situation.
« En compensation des épreuves matérielles qui viennent fondre sur mon district, le bon « Dieu, j’aime à le croire, me réserve une bonne gerbe de catéchumènes pour la prochaine « année. J’ai déjà une vingtaine de personnes qui étudient, mais quel tracas cela m’a donné « jusqu’ici. Depuis la retraite il y eut procès sur procès avec leurs maîtres païens et les « protestants. Heureusement saint Michel a tout fait réussir et tout a tourné à la gloire de Dieu. « C’est ce qui m’a attiré des catéchumènes. Cependant l’archange établi gardien de ce district « ferait bien du haut du magnifique piédestal que je lui ai élevé au milieu des rochers de « Gingee, de nous obtenir un peu de pluie afin que je puisse nourrir les corps et les âmes qu’il « me procure.»
« Une dernière épreuve que le bon Dieu me réservait pour la fin de l’année 1890 a été la maladie de mon bien-aimé et vénéré coadjuteur. Mgr Gandy se sentait, en effet, atteint, quelque temps après son retour d’une administration de trois mois, extrêmement pénible et laborieuse, d’une espèce de dyssenterie qui le retient dans sa chambre depuis deux mois. Le mal continuant à se montrer rebelle à tous les remèdes et aux soins assidus du médecin de la colonie, j’ai pensé qu’un changement d’air produirait de meilleurs résultats. Là, outre les effets d’un climat plus tempéré, Sa Grandeur trouvera à l’hôpital Sainte-Marthe de Bangalore les soins les plus intelligents et les plus dévoués qui finiront, je l’espère, par triompher du mal et nous rendront sous peu Mgr Gandy plein de forces et de santé ad multos annos.»
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