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Rapport annuel des évêques

Année: 1892
Pays: Inde
Mission: Pondichéry
Rédacteur:Mgr GANDY

CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE

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I. — Pondichéry.

Population catholique 217.562
Baptêmes d’adultes 5.905
Conversions d’hérétiques 247
Baptêmes d’enfants de païens 1.801
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LETTRE DE MGR GANDY, ARCHEVÊQUE DE PONDICHÉRY,
A M. LE SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES.


Pondichéry, le 2 novembre 1892.

« Vénéré Monsieur le Supérieur,
« Je commence ce compte-rendu sous l’impression d’une bien grande tristesse : l’année dernière, je vous exprimais la peine que nous causait l’absence de Mgr Laouënan ; aujourd’hui, c’est sa mort que nous pleurons. Il y a quelques jours à peine, un télégramme nous annonçait cette lamentable nouvelle. Comme je le disais à mes confrères en la leur faisant connaître, «la mort de Mgr Laouënan est une perte immense, irréparable pour notre « mission. En sa personne nous perdons un supérieur qui joignait la tendresse d’une mère à la « fermeté d’un père, et qui restera la gloire de l’Église de Pondichéry. La Congrégation des « Missions-Étrangères perd un de ses membres les plus illustres ; notre mission un de ses « pasteurs les plus éclairés, les plus vigilants et les plus courageux. » Faire ici un panégyrique serait aussi déplacé qu’au-dessus de mes forces, mais du moins qu’il me soit permis de payer à la mémoire de Mgr Laouënan, un dernier tribut de piété filiale, d’inaltérable attachement et de profonde vénération, en disant qu’il a été pour nous le meilleur des pères, et que la mission de Pondichéry doit son organisation à son zèle d’apôtre, à son intelligence supérieure, à son coup d’œil sûr et à sa longue expérience des hommes et des choses. C’est avec un légitime orgueil que nous garderons précieusement gravé dans notre mémoire le souvenir de ses éminentes vertus, de ses brillantes qualités et de son noble coeur. Une grande et belle figure a disparu du milieu de nous, mais pour notre consolation il nous reste le ferme espoir que nous avons au ciel un ange tutélaire, qui protégera sa chère Mission, priera pour ses enfants et bénira leurs travaux.
« J’ai maintenant la joie de vous présenter une gerbe de 5,905 baptêmes de païens et 247 conversions d’hérétiques. Dieu soit à jamais béni d’avoir répandu d’aussi abondantes bénédictions sur les travaux de mes confrères. Si Monseigneur Laouënan avait pu recevoir avant sa mort la nouvelle de cette magnifique moisson spirituelle, avec quel enthousiasme n’aurait-il pas répété : Misericordias Domini in œternum cantabo ! (i) La grande misère causée par deux années de disette et par la cherté excessive des vivres, a contribué, il faut l’avouer, à nous donner ce beau chiffre, mais je dois ajouter cependant que ces nombreuses conversions et l’instruction des catéchumènes se sont faites dans de très bonnes conditions, et tout fait espérer que ces néophytes persévèreront dans la foi et dans les bonnes dispositions qu’ils ont manifestées à l’époque de leur conversion. Le nombre des baptêmes de païens aurait été bien plus considérable si nous avions eu des ressources suffisantes pour soutenir et encourager le mouvement. Dans plusieurs districts, les païens se présentaient en très grand nombre, mais il a fallu se borner et faire un choix. A l’exiguité de nos ressources vint se joindre le manque de catéchistes. Heureuses, mille fois heureuses, les Missions qui, comme nous le faisait connaître le compte-rendu de l’année dernière, peuvent mettre en ligne 300 catéchistes, tant pour instruire les catéchumènes que pour surveiller, former, encourager, soutenir les néophytes et les initier aux habitudes et aux pratiques de la vie chrétienne. Hélas ! pour le même nombre de nouveaux chrétiens, c’est à peine si nous avons à notre service une vingtaine de catéchistes. Que pourrait faire le général d’un régiment dont les cadres seraient entièrement dégarnis ? Sans officiers et sous-officiers, comment pourrait-il, à lui seul, former les nouvelles recrues au métier des armes, maintenir la discipline militaire parmi les anciens soldats, et exercer efficacement le commandement sur le champ de bataille ? Que peut faire à son tour un missionnaire chargé de plusieurs milliers de chrétiens tant anciens que nouveaux, et qui n’a pour le seconder qu’un catéchiste souvent aussi mal formé que peu payé ? Lorsque je fus envoyé pour la première fois dans mon ancien district, faute de mieux, je fus obligé de transformer mon palefrenier en catéchiste. Sa paie resta la même bien entendu, et aujourd’hui, après vingt ans, c’est encore lui qui fait le service.


(1) Telle était la devise de Mgr Laouënan


« Les anciens districts ne sont guère mieux partagés que les nouveaux sous ce rapport. Divers essais ont été faits pour la formation des catéchistes ; malheureusement ils n’ont jamais été couronnés de succès, et tout espoir de réussir semble s’éloigner de plus en plus. La chose est d’autant plus regrettable que les Protestants inondent le pays de leurs catéchistes, bien rétribués, bien vêtus, et surtout parfaitement formés à la discussion. Partout où il y a trois ou quatre familles protestantes se trouve un catéchiste ou un maître d’école, souvent les deux en même temps. N’ayant rien à faire auprès des leurs, ils s’acharnent contre les catholiques, leur lancent de grands mots, leur posent des questions, leur font des objections auxquelles nos chrétiens sont quelquefois assez embarrassés pour répondre. Heureusement ils trouvent une puissante sauvegarde dans la fermeté de leur foi. Puisse la Providence nous fournir des moyens d’organiser un personnel de catéchistes en rapport avec les besoins de notre Mission
« Je me fais un plaisir de citer les districts qui ont donné les plus beaux nombres de baptêmes de païens ; suivant sa bonne habitude Mogoor vient en tête de la liste ; il a fourni 1,334 baptêmes de païens ; Chetput, 787 ; Alladhy, 350 ; Tindivanam, 452 ; Kalkavary, 280 ; Polur, 531 et Pattiavaram, 390.
« Éducation.—Nos établissements d’éducation continuent de prospérer et soutiennent la concurrence avec honneur. Le temps n’est pas très éloigné où la lutte semblait devenir impossible ; on se portait avec un véritable engoûment dans les nouvelles écoles fondées par le gouvernement. Quand nos chrétiens eux-mêmes ont vu ces palais scolaires, quand ils ont entendu parler de directeurs, de professeurs venus de France et recevant de magnifiques appointements, si la confiance qu’ils avaient en nous n’a pas été précisément perdue, elle a été un instant fortement ébranlée. Et puis, pour eux généralement pauvres, c’était si tentant de n’avoir non seulement aucune rétribution à payer, mais de recevoir encore gratis les livres et les fournitures. Dans les commencements, ceux qui s’y sont laissés prendre ont été fort nombreux ; mais aujourd’hui l’ordre est rétabli, et le nombre de nos élèves est redevenu, à peu de chose près, celui des anciens beaux jours. Le collège colonial a donné cette année 12 bacheliers ès-lettres. Le collège-séminaire a présenté 10 élèves pour le certificat d’études : tous ont été reçus et la plupart avec de très bonnes notes.
« Le collège Saint-Joseph de Mandjacoupam fait toujours honneur à notre mission. Il y a deux ans, nous avons été obligés d’y faire des agrandissements considérables, mais pour peu que cela continue on y sera de nouveau à l’étroit. Le regretté P. Tarbès avait commencé la construction d’une chapelle en style gothique ; malheureusement il n’avait pas de plan bien déterminé, et il a fallu toute l’habileté du P. Welter pour construire les voûtes. Le digne successeur du P. Tarbès, le P. Bertho a eu à cœur de terminer cette chapelle qui sera un vrai bijou. Nous lui en sommes d’autant plus reconnaissants qu’il a fait largement toutes les dépenses avec ses seules ressources et sans nous demander un centime. J’espère pouvoir faire la bénédiction solennelle de la chapelle dans le courant de décembre.
« Voici maintenant le résultat des examens pour le collège Saint-Joseph et pour le collège païen ; vous pourrez facilement apprécier la différence des succès.
« Matriculation. — Le collège Saint-Joseph a présenté 57 candidats ; 29 ont été admis, 3 en 1re catégorie, 26 en 2eme
« Le collège païen a présenté 29 candidats ; 9 seulement ont été admis, tous en 2eme catégorie.
« First arts. — Le collège Saint-Joseph a présenté 42 candats ; 20 ont été admis, 5 en 1re catégorie, 15 en 2eme.
« Le collège païen a présenté 10 candidats ; 2 seulement ont été admis en 2eme catégorie.
« Le collège Saint-Joseph compte aujourd’hui 150 pensionnaires chrétiens. Ils ont bon esprit ; ils sont pieux et studieux ; aussi réussissent-ils en général très bien aux examens.
« Nos écoles primaires sont loin de nous donner la même satisfaction. Les écoles de garçons contiennent 3,344 élèves ; elles pourraient, elles devraient en avoir deux fois autant. Cette infériorité a plusieurs causes. La première est que la grande majorité de nos chrétiens appartient à la caste des parias, qui sont la pauvreté personnifiée. Dès que leurs enfants sont capables du moindre travail, ils s’empressent de les mettre en service, et reçoivent une avance en forme de dette. Cette dette, non seulement ils ne songent pas à l’amortir, mais encore ils profitent de toutes les occasions possibles pour l’augmenter. Arrive l’époque du mariage des enfants ; c’est le moment où jamais de frapper un grand coup, et d’ajouter une bonne petite somme à tout ce que les parents doivent déjà. C’en est fait, leur boulet est rivé plus solidement que celui des galériens, et ils le traîneront toute leur vie; bien plus, après leur mort, leurs enfants traîneront à leur tour le même boulet.
« Dans de pareilles conditions, il est facile de comprendre que l’instruction soit laissée de côté. A l’époque des premières communions, il est même parfois assez difficile d’obtenir qu’ils viennent apprendre les prières et le catéchis me.
« Nous ne sommes guère mieux partagés sous le rapport des instituteurs que sous celui des catéchistes. Les maîtres d’école qui ont passé quelque examen sont en très petit nombre ; les autres en sont encore à suivre les vieilles méthodes, et après un assez bon nombre d’années de classe, c’est à peine si leurs élèves savent lire. Pour remédier à cet état de choses, il faudrait une école normale chrétienne, où les missionnaires pourraient envoyer les enfants qui auraient des aptitudes spéciales pour l’enseignement. Des professeurs gradués les prépareraient aux examens et les formeraient à la pédagogie, comme dans les écoles du gouvernement. Ce serait, il est vrai, une forte dépense ajoutée à tant d’autres, mais je crois que nous obtiendrions des résultats qui compenseraient abondamment les sacrifices que nous serions obligés de faire. Le Père Tarbès, qui voyait clair et juste en fait d’enseignement, avait formé ce projet ; il avait même obtenu du directeur de l’Instruction publique une promesse de secours à cette fin ; mais la mort du Père, et surtout la crainte de ne pouvoir suffire aux dépenses ont fait abandonner l’entreprise.
« Quoique nos écoles de filles soient moins nombreuses que celles des garçons, elles contiennent plus d’élèves : 3.900. Nous sommes ici puissamment secondés par plusieurs congrégations religieuses. Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny sont établies non seulement dans le quartier européen de Pondichéry, mais à Karikal, Chandernagor, Mahé, c’est-à-dire dans toutes les dépendances où résident quelques familles françaises. Peu de paroisses de France sont aussi bien partagées sous le rapport de l’instruction. Ces religieuses ont des pensionnats et des écoles primaires, dont je ne m’arrêterai pas à faire l’éloge, car leurs succès aux examens sont aussi incontestables qu’incontestés. Elles tiennent des hôpitaux, des orphelinats, des ouvroirs ou ateliers, qui font vivre beaucoup d’orphelines chrétiennes et d’autres enfants pauvres. Les sœurs leur enseignent non seulement la couture, mais aussi les travaux les plus fins et les plus délicats de broderie. Comme les objets confectionnés chez elles sont relativement à très bon marché, elles reçoivent des commandes, de l’Inde, de Cochinchine et de France même. Les dames qui ont quitté Pondichéry se souviennent encore de nos ouvroirs, et, à l’occasion, leur demandent des ouvrages qu’elles paieraient très cher ailleurs. Les sœurs enseignent aussi la dentelle aux jeunes filles pariates, et en leur procurant un gagne-pain, elles s’efforcent de former leur cœur à la piété ; ce sont ces jeunes filles formées par elles qui ont été le premier noyau de notre confrérie du Sacré-Cœur à Pondichéry.
« Pour pouvoir travailler plus efficacement à l’instruction des filles indiennes, les religieuses de Saint-Joseph ont formé des sœurs indigènes, qui suivent leur règle et font partie dc leur Congrégation. Elles sont au nombre de quarante-sept, et tiennent, tant à Karikal que dans les environs, plusieurs écoles, dont les inspecteurs paraissent très satisfaits.
« Nous avons aussi des auxiliaires excessivement utiles dans les religieuses indigènes du Saint-Cœur de Marie.
« Fondée peu après le synode de 1844, cette Congrégation compte près de deux cents religieuses. Elles dirigent toutes les écoles de filles à Pondichéry et dans les paroisses environnantes, elles en ont deux exclusivement destinées aux jeunes filles païennes ; ces maisons sont très florissantes, et ne comptent pas moins de 588 élèves. Quoique nos maîtresses ne puissent pas donner aux élèves l’instruction religieuse, elles leur font certainement beaucoup de bien, par leurs bons avis, leurs bons exemples et leur bonne tenue ; aussi, sont-elles estimées et aimées des enfants comme de leurs parents. La plus grande partie de notre mission, étant située sur le territoire anglais, elles y ont fondé un certain nombre d’écoles. Depuis quelques années, le gouvernement anglais fait de grands efforts et des sacrifices considérables pour propager l’instruction parmi les filles indiennes. Aux maîtresses qui ont subi leurs examens, il accorde des secours proportionnés aux progrès de leurs élèves, en lecture, écriture, calcul, grammaire, géographie, histoire et couture.
« L’indifférence des Indiens pour l’instruction de leurs enfants se fait sentir encore beaucoup plus à l’égard des filles, et les religieuses rencontrent trop souvent, de ce côté, de sérieuses difficultés. Mais il est incontestable que, dans toutes les paroisses où il y a un couvent, la piété et la fréquentation des sacrements font de grands progrès, grâce à l’heureuse influence que les religieuses exercent spécialement sur les personnes de leur sexe.
« Les religieuses du Bon-Secours, d’abord destinées uniquement aux hospices et aux orphelinats, se consacrent aussi, depuis quelque temps, à l’enseignement, et elles ont déjà établi plusieurs écoles. Pour éviter tout conflit entre les deux congrégations, Mgr Laouënan avait divisé le diocèse en deux parties ; assignant la partie sud aux religieuses du Saint-Cœur de Marie, et la partie nord aux religieuses du Bon-Secours. Puissent ces deux congrégations travailler toujours, dans la paix et l’union, à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
« Sainte-Enfance. — Cette œuvre se maintient dans son ancienne sphère, mais ne fait pas les progrès et ne prend pas les développements que nous désirerions. Dans l’Inde, trouver des baptiseurs zélés et dignes de confiance, est chose plus difficile qu’ailleurs. La différence des castes est un grand obstacle à l’œuvre des baptêmes. Les parias n’ont pas accès partout, et même les autres chrétiens ne sont appelés auprès des malades païens que s’ils ont une grande réputation d’habileté en médecine. Mais (chose remarquable) les païens, qui en général sont si fiers vis-à-vis de nos chrétiens, lorsqu’ils ont un enfant malade, l’apportent souvent avec confiance auprès d’un chrétien de très basse caste, un blanchisseur par exemple, respecté, bon et pieux, et lui demandent avec instance de le bénir. Je connais un pauvre paria lépreux qui, en qualité de « bénisseur », envoie chaque année beaucoup d’enfants au ciel.
« Le nombre de nos orphelins s’est augmenté ces dernières années. Nous avons 289 orphelines élevées dans divers orphelinats tenus par des religieuses, et le nombre de nos orphelins placés dans des familles chrétiennes s’élève à 264. Pour les garçons nous n’avons ni orphelinats proprement dits, ni fermes modèles. Mgr Godelle, et après lui Mgr Laouënan, tout en approuvant et admirant ces sortes d’établissements, voyaient de très grands avantages à placer les orphelins dans les familles chrétiennes. Les enfants ainsi élevés sont moins exposés à sortir des habitudes et du genre de vie des enfants de leur condition ; ils se forment plus facilement au travail, et s’accoutument dès le bas âge à la nourriture très commune, grossière même, mais saine et fortifiante, qui sera la seule qu’ils pourront se procurer après leur mariage. Toutefois le plus grand avantage est de pouvoir les établir plus facilement et plus convenablement. Leurs parents adoptifs les regardent comme leurs propres enfants. Ils les marient dans les meilleures conditions possibles ; après le mariage, il les suivent avec affection et conservent sur eux une autorité paternelle.
« A l’égard des orphelines, ce système ne produirait certainement pas les mêmes résultats. A différentes reprises, des familles chrétiennes nous ont demandé de jeunes orphelines, en nous faisant les plus belles promesses ; mais trop souvent elles ont fait le malheur ou causé la perte des enfants qui leur étaient confiées.
« Administration des chrétiens. — Le nombre des confessions s’est élevé à 148,097 : c’est une augmentation de 8,000, sur l’année dernière ; celui des communions s’est élevé à 243,245, ce qui donne aussi sur l’an dernier une différence de 25,000 en plus. Ces chiffres prouvent assez que, si mes confrères ne réussissent pas tous à baptiser beaucoup de païens, du moins ils s’efforcent avec zèle de répandre parmi les anciens chrétiens l’esprit de foi et de piété. Je serais très heureux de vous faire visiter un certain nombre de districts, comme dans les comptes-rendus des autres missions ; mais ici, tout en travaillant beaucoup, on n’est guère habitué à donner au supérieur le récit de ses succès, de ses joies et de ses peines. Cette année, deux de nos confrères seulement nous ont fait connaître avec les résultats de leurs travaux les détails pouvant me mettre au courant de l’état de leur district.
« Le Père Fluchaire m’écrit: « En jetant un regard sur le passé, j’éprouve une grande joie « en constatant les progrès de la foi et de la piété dans ce district. La fréquentation des « sacrements en étant le thermomètre, il me suffira de comparer le nombre des communions « de cette année avec celui des années précédentes. La première année de mon arrivée ici, « j’avais 1,250 communions, la seconde 1,450. Cette année, je puis offrir au Cœur de Jésus, « une gerbe de 1,850 communions.
« Beaucoup de chrétiens oublieux du devoir pascal, sont revenus à la salutaire pratique des « sacrements. D’autres assez nombreux font la communion fréquente, grâce à la Confrérie du « Scapulaire que j’ai établie. Le troisième dimanche du mois, la plupart des associés ne « manquent pas de venir se confesser et communier. Le soir, nous avons une procession « autour de l’église. Le brancard de Notre-Dame du Carmel, tout enguirlandé de fleurs, est « porté par quatre enfants de chœur en soutane rouge et en surplis. Cette année, le dimanche « dans l’octave de Notre-Dame du Mont-Carmel, nous avons célébré la fête avec solennité. « Ce jour-là, 120 associés ont fait la sainte communion. Le soir, à 9 heures, procession avec « cierges allumés. Selon la coutume, tambours, fusées, feux d’artifices ; rien ne manquait. « Grâces soient rendues à notre Mère ! La Confrérie du Scapulaire opère un très grand bien « dans le district.
« Le premier vendredi du mois, quelques âmes dévotes au Sacré-Cœur se font un devoir de « venir s’asseoir à la table sainte pour réparer l’indifférence des mauvais chrétiens. Ce jour-là, « pendant le saint sacrifice de la messe, le catéchiste récite des prières spéciales et les litanies « du Sacré-Coeur. Après la messe, il y a exposition du Saint-Sacrement, amende honorable au « divin Cœur et bénédiction.
« Voici encore, Monseigneur, un grand succès obtenu. Cette année, pour la deuxième fois, « nous avons fait avec beaucoup de pompe la procession du Saint-Sacrement. Ce sont les « chrétiens qui se chargent des reposoirs et de l’ornementation des rues ; tout le village étant « chrétien, les choses se font avec beaucoup d’entrain. Nous n’avons certes pas le luxe de la « Fête-Dieu en France. Cependant notre fête a bien ses splendeurs. Sur le parcours de la « procession, le chemin est parsemé de fleurs et de feuillages, et des guirlandes de verdure se « balancent au-dessus de nos têtes. Les reposoirs sont construits et ornés avec goût ; on dirait « de vraies petites chapelles en palmes tressées, avec un autel étincelant de lumière. « J’ajouterai que la tenue des fidèles est non seulement convenable, mais empreinte de la plus « profonde piété.
« Passons à l’administration du district. Un grand obstacle au bien, c’est le protestantisme. « Dans ces parages, partout on rencontre ce ver rongeur, cette plaie infecte. Mes chrétiens, « sans doute, ne passent point au camp ennemi, mais cette vie côte à côte n’a rien de bon et « pourrait à la longue donner lieu à un peu d’indifférence en matière religieuse.
« Le protestantisme ne convertit pas, il pervertit, et ceux qu’il a pervertis n’ont d’ordinaire « ni foi ni loi. Comment donc mes chrétiens, vivant mêlés avec eux, ne se ressentiraient-ils « pas d’un si funeste voisinage ? C’est là, Monseigneur, un mal immense, et une grande « amertume pour le coeur du missionnaire.
« J’ai rencontré beaucoup de difficultés du côté des propriétaires païens. Dans plusieurs « villages, ils ont voulu forcer les parias chrétiens à faire le service de la pagode et des fêtes « païennes. Mon devoir était tout tracé, je n’ai pas hésité un instant à soutenir mes chrétiens. « De tous les côtés à la fois, il y a eu une terrible levée de boucliers ; les maîtres païens ont « mis tout en œuvre pour faire succomber mes pauvres parias. A Kijmattour, les chrétiens « n’avaient jamais été jusqu’ici soumis au service de la pagode ; un brahme a voulu, cette « année, les y forcer. La veille de la fête, il avait fait réunir les chrétiens sur la place publique, « et on les y gardait à vue. Un enfant accourt m’annoncer la nouvelle. C’était au mois de mai, « vers dix heures du matin. Immédiatement je pars à pied, sous un ciel de feu, à travers les « rues, pour faire rendre justice à mes pauvres parias. A ma vue, ils viennent se jeter à mes « pieds. J’étais inondé de sueur, harassé par la marche et la chaleur; mais j’oubliais tout cela « en voyant la consolation que ma présence procurait à mes chrétiens. Ayant rencontré le « brahme, je lui demande de cesser la persécution, parlant le langage de la raison et de la « justice. Mais qu’importent la raison et la justice à un brahme toujours rampant envers ceux « qu’il ne peut dominer, et despote envers ses inférieurs ? Il me répond que les parias doivent « obéir ou quitter le village. Au comble de l’indignation, je m’écrie : « Je t’apportais la paix, « tu la refuses ; eh bien ! sache que je suis plus fort que toi et tes dieux, parce que je suis « l’apôtre du vrai et seul Dieu. Tu le méconnais, tu l’outrages ; moi, son prêtre, je te « maudis ! » Et saisissant une poignée de poussière, je la lui lance en signe de malédiction.
« Le brahme rentra chez lui tout tremblant. Épouvanté par mes paroles, il n’osa passer outre, et mes chrétiens furent laissés tranquilles. Plus tard, il s’est ravisé ; il n’y a pas de tracasseries qu’il n’ait suscitées contre eux, pas d’injures qu’il ne leur ait prodiguées ; il n’a reculé devant aucun moyen pour les pervertir, et, n’y réussissant pas, pour les persécuter. Les parias ont résisté à tout ; ils ont tout supporté ; ils ont été héroïques dans leurs souffrances, et sont restés fidèles à leur foi et à leur Dieu. »
« Après m’avoir fait visiter les diverses stations de son district, le P. Gentilhomme s’arrête avec un plaisir tout particulier à Caniambady et me dit : « A 9 milles de Vellore, sur la grande « route d’Arni, près de la ligne ferrée allant de Villupuran à Vellore, se trouve la bourgade de « Caniambady (2.000 habitants). Elle est assise au pied d’un immense rocher s’appelant « Cannamal-malé », du nom de la divinité païenne à laquelle il était consacré. Tous les ans, à « l’époque de Kartigué, on allumait un feu sacré au sommet de la montagne. Quand, vers « 1850, l’église de Caniambady fut construite, « Cannamal » se trouva très mal à l’aise sur « son rocher. Le son de la petite cloche des chrétiens était pour elle un supplice insupportable, « et elle annonça son départ. Cependant, elle ne put se résoudre à battre définitivement en « retraite devant les chrétiens. Elle quitta seulement le sommet de la montagne, et se cacha « dans les grottes les plus profondes du rocher. C’est ce qu’a dit le prêtre de « Cannamal », « dans un de ces moments où, après force contorsions, chants et invocations, ces sortes de « gens paraissent tout à fait sous l’influence du démon qui parle par leur bouche, et dont les « paroles sont reçues comme autant d’oracles par les païens.
« La population catholique de Caniambady (423 âmes) vit séparée des païens et des « musulmans. Tous rettys ou kavareis, les chrétiens de ce village ont les défauts de leurs « castes. Derrière ces défauts, se rencontre au moins une qualité, la foi ! une foi vive qui se « manifeste par la soumission au prêtre et la fréquentation de l’église. Volontiers, je compare « ces gens à nos cocos, dont l’écorce est rude, mais la pulpe délicieuse. Quand il m’arrive « d’offrir le saint sacrifice à Caniambady, en dehors du dimanche, je n’ai jamais moins de « cent personnes à la messe ; tous les soirs, au son de ma pauvre clochette fêlée, grands et « petits accourent à la chapelle pour réciter le rosaire et les litanies. Au mois d’octobre, j’ai « pu, pendant quinze jours, donner les exercices du saint Rosaire, avec bénédiction du Saint-« Sacrement. La chapelle se remplissait de fidèles chaque soir. Plus de 150 personnes se sont « approchées des sacrements pour gagner l’indulgence du Rosaire. De tout ceci, je conclus « que le grain de senevé jeté par la Providence à Caniambady, est appelé à devenir un grand « arbre ; avec le temps, nous aurons une belle et pieuse chrétienté composée exclusivement de « gens de très bonne caste. D’après le dernier recensement j’ai à Caniambady, 280 adultes, « 143 enfants. Des 280 adultes, 269 ont rempli leur devoir pascal, les retards sont dus surtout « à des procès et des querelles de familles.
« Visite pastorale. — A la moisson de mes confrères, je viens joindre ma glane de 4,359 confirmations ; je l’ai cueillie surtout dans les districts d’Alladhy et d’Ayampett. Ce dernier village était naguère la forteresse des Goanais ; il contient à lui seul 2,000 chrétiens fiers de leur antique église, fiers surtout de leur solennelle fête de Pâques, à laquelle accourent, chaque année, des milliers et des milliers de chrétiens, pour être témoins des représentations des scènes de la Passion. Il leur en a coûté beaucoup de se soumettre à la juridiction de l’archevêque de Pondichéry. Peu après la conclusion du Concordat, S. G. Mgr Laouënan m’envoya pour essayer de leur faire entendre raison. Dès qu’ils apprirent mon arrivée à Tennoor, paroisse nous appartenant et voisine de la leur, ils firent barricader les portes de leur église et mirent des parias pour la garder pendant la nuit. Il était clair que l’heure de leur soumission n’était pas venue, et je n’essayai même pas d’entrer en pourparlers avec eux. D’ailleurs, ils ne faisaient que suivre la direction du vieux prêtre qui depuis trente ans desservait cette paroisse. Il ne crut pas pouvoir cependant se dispenser de venir me voir, mais que de tristesse dans ses paroles et son maintien. Plusieurs fois il me répéta les larmes aux yeux : « Voilà trente ans que je sers le roi de Portugal et pour me récompenser, sur mes vieux « jours, on m’oblige à quitter ma paroisse. » Il n’y était nullement obligé ; pour rester à son poste, il n’avait qu’à se soumettre à l’autorité de Monseigneur Laouënan. Plutôt que de le faire, quand il a vu qu’il fallait ou se soumettre ou se démettre, il a pris ce dernier parti, et, sans nous prévenir qu’il quittait sa paroisse, il est allé offrir ses services à S. G. Mgr de Sylva, évêque de Méliapour. Après son départ, les chrétiens se sont soumis d’eux-mêmes, et quand en janvier, je suis arrivé chez eux en tournée pastorale, j’ai été reçu avec toute la pompe et toutes les démonstrations de joie et de respect en usage parmi les Indiens. J’y ai donné plus de 1,000 confirmations ; mais il y a eu néanmoins un certain nombre de chrétiens qui ne se sont pas approchés des sacrements. Quoi qu’il en soit, la visite a fait beaucoup de bien ; elle a appris à tous que la forteresse était passée en d’autres mains, et qu’il fallait en prendre son parti.
« Alladhy est le petit royaume chrétien fondé par le cher P. Fourcade. Il contient 7,000 néophytes, à peu près tous baptisés par lui, instruits et formés par lui ; il faut dire aussi, nourris par lui dans les années de famine. Il est le roi et le père de tout ce peuple qui l’adore. J’ai passé au milieu de ces nouveaux chrétiens une délicieuse quinzaine. Comme il était beau, le Salve Regina, chanté tous les jours, à la fin de la messe, par les jeunes Alladhyars ! Les chrétiens se sont approchés des sacrements avec un empressement très édifiant. Dans l’après-midi, à peine avait-on récité le bréviaire, que commençait le travail de préparation à la confession, à la sainte communion et à la confirmation, puis venaient les confessions elles-mêmes, et, si nous n’avions pas été en nombre, la tâche aurait été rude et se serait prolongée bien avant dans la nuit. Le lendemain,de trois heures et demie à quatre heures, le P. Fourcade servait de réveille-matin. Les messes dites et les instructions faites, commençait l’administration de la Confirmation. J’avoue que plus d’une fois, en rentrant le matin au presbytère, j’étais exténué, mais le P. Fourcade était heureux de voir ses enfants se montrer si bons chrétiens. Il y a eu 1,398 confirmations dans le district d’Alladhy. Dans ces parages, où naguère le nom chrétien était à peine connu, la religion a fait d’immenses progrès, et on peut espérer que, dans quelques années, la grande majorité de la caste des parias sera chrétienne.
« Après avoir établi l’église spirituelle, le P. Fourcade a songé à construire l’église matérielle. Les fondations en ont été jetées cette année.
« Recevez...

« † JOSEPH-ADOLPHE,
« Archevêque de Pondichéry. »







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