| Année: |
1893 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Coimbatour |
| Rédacteur: | Mgr Bardou |
Coïmbatour.
Population catholique 31.307
Baptêmes d’adultes 511
Baptêmes d’enfants de païens 508
Conversions d’hérétiques 45
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LETTRE DE MGR BARDOU, ÉVÊQUE DE COIMBATORE, A. MM.
LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS
Coimbatore, 1er novembre 1893.
« Messieurs et très chers Directeurs,
« L’exercice qui vient de finir a vu se continuer le cours régulier des œuvres que vous connaissez déjà par les comptes-rendus des années précédentes. Je n’ai à vous signaler aucun fait bien important. Cependant il en est un qui semble nous promettre pour l’avenir une moisson plus abondante. Jusqu’à présent, c’était principalement dans les villes que se faisaient les conversions. Dans les campagnes, les missionnaires voyaient leurs efforts échouer contre les préjugés invétérés de la caste et l’apathie naturelle de l’in-dien « Euntes ibant et flebant, mittentes semina sua. »Tout au plus pouvaient-ils, à grand’peine, recueillir, çà et là, quelques pauvres déshérités du monde qui, dénués de ressources, venaient se jeter dans leurs bras. Aujourd’hui, les habitants des campagnes sont plus faciles à aborder et leurs anciens préjugés semblent devoir disparaître. Voici, en effet, ce que m’écrit le P. Lebonzec chargé du district d’Erode : « Il y a quelque temps, plusieurs païens de Candjicovil, village « situé à 10 milles d’Erode, vinrent me trouver, me priant d’aller les instruire ; car, disaient-« ils, ils voulaient se faire catholiques. Surpris d’abord d’une telle démarche, je leur demandai « le motif qui les avait amenés à embrasser notre sainte Religion. « Nous avons vu vos « églises, me répondirent-ils, à Bangalore, à Kolar et aux Nilgiris ; nous avons vu les « cérémonies de votre culte. Nous savons que la vraie religion est chez vous ; voilà pourquoi « nous voulons nous faire catholiques. « Je me rendis donc à leur appel et quinze familles « s’inscrivirent immédiatement au nombre des catéchumènes. Ces bons néophytes, heureux « du succès de leur démarche, se firent à leur tour catéchistes auprès de leurs parents païens. « Un jour, pendant que j’expliquais le catéchisme, une députation de la même tribu, mais d’un « autre village, se présenta devant moi et me dit : « A Perumraléiour, notre caste ne compte « pas moins de 150 familles ; un certain nombre d’entre elles veut sincèrement se convertir ; « nous prions le Père de venir les instruire. » Le lendemain, les gens de Somivillapapaleam « m’adressaient la même demande ; un peu plus tard, ceux d’Assinour et de Perumdorei en « faisaient autant.
« L’éternel ennemi du genre humain ne pouvait voir d’un bon œil ce mouvement « extraordinaire qui ne tendait à rien moins qu’à la ruine de son empire ; aussi essaya-t-il de « l’arrêter en ameutant contre les catéchumènes et contre moi les hommes influents des « environs. Ces païens, pour faire pièce à la religion et mettre les néophytes dans un très grand « embarras, imaginèrent d’organiser une fête qui devait durer huit jours. Mes catéchumènes « furent invités à jouer de la musique à cette occasion, comme ils l’avaient toujours fait « jusqu’alors ; ils appartiennent, en effet, à la caste des musiciens. Contre l’attente de leurs « persécuteurs, tous refusèrent de prêter désormais leur concours à un culte impie et maudit. « Les païens furieux s’en prirent à moi. Une grande sécheresse désolait la campagne et l’eau « devenait de jour en jour plus rare. Il n’y avait dans le village qu’une fontaine d’eau douce « où les gens de caste seuls pouvaient puiser. On me supprima l’eau douce ; on alla jusqu’à « défendre aux habitants de m’en vendre à prix d’argent ; et, qui plus est, il fut sévèrement « interdit à tout le monde de me vendre quoi que ce fût, et d’avoir aucun rapport avec moi. « J’étais donc « boycotté ». Un peu plus tard, les chefs de 27 villages se réunirent à « Candjicovil pour aviser ensemble aux moyens de me créer de nouveaux embarras.
« C’est ainsi que l’œuvre du bon Dieu poursuit sa marche au milieu des difficultés de tout « genre que l’enfer ne cesse de nous susciter. Mais nous aurons le dernier mot ; le règne de « Jésus-Christ se propagera en dépit de la rage de Satan qui, une fois de plus, sera forcé de « s’avouer vaincu. Le mouvement de conversion dont je viens de parler, exigera de grandes « dépenses, car il faudra une chapelle, une école et une petite résidence pour le mis-sionnaire « dans chacun des villages où nous avons des catéchumènes. J’espère que le bon Dieu nous « enverra les ressources nécessaires pour seconder ce mouvement et en assurer le succès. »
« Sans doute Notre-Seigneur voulut que de pauvres ber-gers fussent les premiers à l’adorer dans sa crèche de Beth-léem ; mais il appela en même temps les rois Mages à son berceau. Ils vinrent, ils virent et s’en retournèrent con-vertis. C’est ainsi que, dans les Missions, la grâce du bon Dieu, qui semble agir d’une manière plus sensible sur les pauvres et les petits, se manifeste quelquefois d’une façon vraiment extraordinaire à l’égard des grands du siècle. La conversion que je vais raconter en est une preuve évidente.
« Au mois de décembre dernier, écrit le P. Baldeyrou, « je rencontrai, à la tombée de la « nuit, aux environs de l’église, un vieillard qui marchait péniblement appuyé sur un bâton. « Rien dans sa mise ne le distinguait du commun des Indiens. Il me suivit au presbytère et me « raconta son histoire en ces termes :
« Je suis de Mouleinoor, village situé à 60 milles de Coimbatore, et j’ai 75 ans passés. « Munsiff-Mania-Kiaren (maire du village) pendant 45 ans, j’ai perdu mon fils unique et je « me suis démis de ma charge en faveur de mon petit-fils. Quelques mois après ma démission, « je rencontrai à la cour de Dhorapooram, un avocat chré-tien, Paranamandupillé, qui me parla « de la religion du Christ, et me dit, entre autres choses, qu’à mon âge, il était grand temps de « penser à mon salut et que mes péchés me suivraient dans l’autre monde si je ne recevais pas « le baptême. Finalement il me conseilla d’aller à Trichinopoly pour me faire chrétien. Je pris « la chose au sérieux. Je cessai d’invoquer les divinités païennes à mes repas, à mon lever et à « mon coucher, et me mis à prier le vrai Dieu, « Sarvesouren ». Un jour, je résolus de partir « sans plus tarder pour Trichinopoly ; je devais quitter mon village le lendemain matin. « Pendant la nuit, je vis en songe un prêtre catholique qui tenait le rosaire à la main et qui me « dit : Pourquoi aller jusqu’à Trichinopoly ? Va plutôt à Coimbatore. Il y a dans cette ville un « établissement où tu seras reçu à bras ouverts. » Au lever du soleil, je prends avec moi « quelques habits et une roupie ; je pars sans prévenir personne. Parvenu ce matin à « Coimbatore, j’ai parcouru la ville en tous sens, sans trouver le temple de Sarvesouren. J’ai « fini par rencontrer un chrétien qui m’a indiqué l’église, et j’y suis arrivé à la nuit.
« Telle est mon histoire ; veuillez me recevoir dans votre religion. Je ne connais personne « ici. Si vous pouvez me garder chez vous, tant mieux ; les restes de votre table me suffiront. « Si vous ne le pouvez pas, je demanderai l’aumône en ville, et quand je n’aurai plus rien à « manger, j’irai me coucher à la porte de l’église, et je mourrai là. »
« Je l’admis immédiatement au nombre des catéchumènes ; mais je crus devoir prendre des « renseignements sur son compte. Je ne tardai pas à savoir qu’en effet, il était riche, qu’il « payait 500 roupies d’impôt au gouvernement et que son petit-fils était bien réellement maire « du village de Mouleinoor. Le jour de l’Épiphanie, je le baptisai sous le nom de Melchior-« Pierre. J’eus de la peine à l’empêcher de se jeter à mes pieds lorsque j’eus versé l’eau sainte « du baptême sur sa tête. En le voyant, je pen-sais aux premiers chrétiens que les apôtres « baptisèrent à Jérusalem. Comme eux, Melchior avait une vive contri-tion de ses péchés, et il « les aurait confessés publiquement si je l’avais laissé faire. Ce digne et respectable vieillard a « appris par cœur, outre les prières ordinaires, les mys-tères du Saint-Rosaire, le « Souvenez-« vous » et les sta-tions du chemin de la Croix. Il fait oraison tous les jours, et dès quatre « heures du matin, il est debout. Il ne cesse pas de demander à la sainte Vierge la conversion « de son petit-fils.
« Goveridasamygoundeu, petit-fils de Melchior, est, je crois, déjà chrétien de cœur. Je lui « ai fait écrire plu-sieurs lettres par son excellent grand-père et je lui ai en-voyé des livres de « religion, notamment un beau chant tamoul en l’honneur de la sainte Vierge. Il est toujours « fidèle à me remercier, et, chaque fois, il me recommande de prendre bien soin de son grand-« père, à qui, dit-il, rien n’a jamais manqué chez lui. Il parle avec grand respect du bon Dieu, « de Jésus-Christ, de la sainte Vierge, et ajoute qu’il se déclarera catholique, dès qu’il aura « décidé quelques familles à suivre son exemple : qu’autrement, sa situation serait trop « difficile et deviendrait même dangereuse. Sa mère, en effet, est une fervente païenne, et « tous ses parents sont très superstitieux. Voyant les préoccupations de son fils au sujet de la « reli-gion, la mère l’insulte et dit qu’il est fou comme son grand-père. Elle cherche en outre à « intercepter ses lettres. Mais Goveridasamy ne s’effraie pas de ces tracasse-ries ; il m’écrivait « dernièrement qu’il pensait tous les jours à Dieu et à la sainte Vierge. J’ai bon espoir que tôt « a ou tard il se fera chrétien, car, malgré son jeune âge (il n’a guère que 22 ans), il possède le « même fond de droi-ture et de bonté que son grand-père. Prions pour lui. »
« La conduite de la Providence dans la conversion des païens est parfois vraiment « surprenante. En voici un exemple que me fournit le P. Gudin : « A Devalu, m’écrit ce cher « confrère, un païen, chef de caste, servait en même temps le diable et le bon Dieu. Loin de « détourner per-sonne de notre sainte religion, il m’aidait volontiers à convertir les gens de sa « tribu, et assistait à la messe aussi régulièrement que le meilleur de mes chrétiens. Cependant « il mourut sans avoir abandonné le culte des faux dieux. La femme du défunt qui faisait « toutes les dia-bleries avec autant de fidélité que lui, se sentant gra-vement malade, vint un « jour me trouver à Gudalur, et me demanda le baptême. Elle voulut être appelée « Antoniamalle, en l’honneur de saint Antoine de Padoue, pour qui elle avait toujours eu une « dévotion particulière. Je baptisai également son petit garçon sous le nom d’An-toine. Dix « jours après, au moment de mourir, elle m’ins-titua tuteur de ses enfants et administrateur de « ses biens, de préférence à ses nombreux parents païens qui étaient venus la voir et qui, selon « l’usage, devaient passer bien avant moi. Mais ce n’est pas tout. Cette femme avait une petite « fille de onze ans qui ne voulait à aucun prix se faire baptiser, et qui, le lendemain de la « conversion de sa mère, s’était réfugiée chez les païens. Eh bien, cette petite enfant, après la « mort d’Antoniamalle, a demandé elle-même le baptême, en présence des païens de sa « famille ; elle s’appelle aussi Antoniamalle. Gloire à saint Antoine de Padoue !
« Dans le dernier compte-rendu, je vous disais que le P. Gudin avait souvent à lutter contre les ministres de l’hérésie. Vaincus sur divers points, et trop faibles désor-mais pour résister, les protestants semblent avoir aban-donné le combat. Mais un danger non moins sérieux et tout aussi redoutable menace l’œuvre de Dieu ; il vient du mahométisme. Autrefois, grâce à l’exploitation des mines d’or, les indigènes trouvaient à gagner leur vie. Maintenant les filons aurifères sont épuisés, les compagnies qui les exploitaient se sont dissoutes et les pauvres Indiens, pour ne pas tomber dans la misère, se donnent volontiers à qui veut les secourir. Un certain nombre se sont déjà faits mahométans, à contre cœur, il est vrai, et par pure néces-sité. Les mahométans de l’Inde sont en général assez riches et cherchent à faire des prosélytes. Si quelqu’un manifeste le désir d’embrasser leur religion, ils se cotisent et lui fournissent les choses nécessaires à la vie. C’est là une tentation terrible pour des gens réduits depuis longtemps à la misère. Malgré toutes ces difficultés, le P. Gudin a baptisé 97 païens et converti 3 protestants.
« L’année dernière, je vous entretenais également des embarras que les païens suscitaient sans cesse au P. Tour, à Pallapaléam. Je suis heureux de vous dire que, le 15 jan-vier dernier, la paix a été faite entre chrétiens et païens, au gré du missionnaire. Pour perpétuer le souvenir de ce triomphe dont il rapporte tout l’honneur à Notre-Dame- Auxiliatrice, le P. Tour a élevé une chapelle sur l’emplace-ment même qui lui avait été si vivement disputé par les suppôts du démon : « J’ai eu, m’écrit-il, la consolation de célébrer une messe solennelle d’actions de « grâces dans la nouvelle chapelle. Les pauvres Sakkilis, aidés par leurs frères de haute caste, « ont tenu à honneur d’organiser à cette occasion une véritable fête. La voix du canon s’est « fait entendre, mêlée au bruit d’une bruyante fanfare, pour rehausser l’éclat des cérémonies. « Le pauvre apostat, cause première de tous les troubles, nous avait lui-même prêté « joyeusement son concours. Puisse-t-il enfin ouvrir les yeux et revenir au bercail du Bon « Pasteur ! »
« Le P. Tour, au prix de fortes dépenses et de grandes fatigues, a réparé l’église de sa paroisse ; il a orné le fron-tispice d’une belle statue de Marie Immaculée, qui se voit de très loin, ouvrant ses bras aux innombrables païens assis à l’ombre de la mort, comme pour leur dire : « Je suis votre Reine, venez tous à moi. »
« A ce propos, je suis heureux de vous dire que la dévotion du Saint-Rosaire, tant de fois recommandée par Notre Saint-Père le Pape, se répand de plus en plus chez nous. A Coimbatore, le P. Baldeyrou a établi à cet effet une pro-cession autour de l’église, le premier dimanche de chaque mois ; on y récite le Rosaire à haute voix. Les communions ont aussi considérablement augmenté. En effet, il y a eu à la paroisse plus de 11.000 communions de dévotion, sans compter celles des couvents. C’est là une preuve évidente du progrès de la vie chrétienne parmi nos populations catholiques. Bien qu’il soit absorbé presque entièrement par le soin de ses chrétiens, le P. Baldeyrou a baptisé 135 païens.
« Au cours de ma visite pastorale, j’ai administré le sacrement de confirmation à 873 personnes. Partout j’ai constaté le même empressement de la part des chrétiens à profiter de la visite de leur évêque pour s’approcher des sacrements.
« A Pallapaleam, la cérémonie toujours si belle de la première communion m’a profondément attendri.
« A Vellington, où j’ai confirmé 341 néophytes, j’ai admiré le zèle des PP. Foubert et Robin. Ces chers confrères par-courent sans relâche les villages voisins de leur résidence, et si le succès ne répond pas toujours à leurs efforts, ils ont du moins la consolation de faire leur possible pour donner des âmes à Dieu.
« A Ootacamund, nous avons obtenu 70 baptêmes d’a-dultes ; vu les difficultés de tout genre contre lesquelles les PP. Biolley et Rivière ont à lutter, ce résultat est certaine-ment bien beau.
« A Coonoor, le P. Denis a enregistré 23 baptêmes de païens.
« Je suis heureux de vous annoncer, en terminant ce compte-rendu, que, par ordre de Sa Sainteté Léon XIII, le premier Concile de la Province de Pondichéry s’assem-blera au mois de février prochain, sous la présidence du délégué apostolique, Mgr Zaleski.
« Agréez, etc.
« † JOSEPH-LOUIS »
« Évêque de Coimbatore. »
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