| Année: |
1893 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr JOSEPH ADOLPHE |
CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
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I. — Pondichéry.
Population catholique 217.562
Baptêmes d’adultes 2.656
Baptêmes d’enfants de païens 1.693
Conversions d’hérétiques 137
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LETTRE DE MGR GANDY, ARCHEVÊQUE DE PONDICHÉRY,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Pondichéry, le 2 novembre 1893.
« Messieurs les Directeurs,
« Je n’ai rien de bien extraordinaire à signaler, cette année, dans notre Mission. Tous les confrères ont rempli avec zèle les devoirs de leur charge : ils ont prêché la religion aux païens, instruit les néophytes, administré les chrétientés, construit des églises, des chapelles, des résidences, etc., et quelques-uns d’entre eux ont réussi à mener de front la plupart de ces œuvres, malgré la difficulté des temps. Notre mission traverse en effet, depuis quatre ans surtout, une période de grande disette, je pourrais dire de famine. Les saisons n’ont pas encore repris leur cours normal, depuis la terrible famine de 1876-1877. De là, la dispersion aux quatre coins de l’horizon d’un bon nombre de nos chrétiens, tant anciens que nouveaux.
« Il serait trop fastidieux de vous faire passer en revue, l’une après l’autre, les 75 paroisses de mon diocèse ; et telle n’est pas mon intention. Je me bornerai, dans ce compte-rendu, à vous citer certains faits particulièrement intéressants que je rencontrerai, çà et là, en parcourant avec vous la mission de Pondichéry. Nous suivrons, si vous le voulez bien, la division civile en collectorats.
I. — Collectorat de Salem.
« SALEM. 1,385 CHRÉTIENS. — Le P. Durier, récemment envoyé dans ce district, « raconte le trait suivant : « Dans les premiers jours de juin 1893, un paria païen m’amena son « enfant malade de la fièvre en me suppliant de le baptiser. Il avait fait vœu, me dit-il, de se « convertir, lui et toute sa famille, si son enfant guérissait après le baptême. Convaincu de la « sincérité de cet homme, j’ondoyai le petit malade, séance tenante. Le bon Dieu a daigné « récompenser la confiance du brave paria et a rendu la santé à son fils. Le père s’est fait « chrétien avec sa femme et tous ses autres enfants. »
« KALCAVÉRY. 3.740 CATHOLIQUES. — De Salem, passons à Kalcavéry et admirons tout d’abord les cinq églises et chapelles dont le P. Bricaud a doté ses chrétientés depuis près de quinze ans. L’ardeur de notre confrère est loin de s’éteindre : « J’ai pu enfin, m’écrit-il, « commencer, cette année, les travaux de l’église de Sendamangalam ; ce sera un bel édifice « en forme de croix régulière, avec façade. Les murs sont en briques et le toit sera couvert en « tuiles. » M. Bricaud s’est donné beaucoup de mal pour mener à bonne fin toutes ces constructions. Comme les Juifs à Jérusalem, il a dû tenir souvent la truelle d’une main et l’épée de l’autre. Ses luttes avec les protestants sont légendaires, et il a toujours été assez heureux pour repousser victorieusement leurs attaques : « Grâce à la protection de Notre-« Dame du Scapulaire, dit-il, les efforts de nos ennemis sont restés vains... J’ai été « grandement dédommagé, cette année, de toutes mes peines, par l’empressement des « nouveaux chrétiens à remplir le devoir pascal : pas un n’y a manqué, à Madiampatty et à dix « milles à la ronde. Ce succès, je le dois, après Dieu, au zèle et au dévoûment du catéchiste de « cette station. Plût au Ciel que j’eusse son pareil à Kalcavéry ; que de bien je ferais alors !»
« CONÉRIPATTY. 2.700 CATHOLIQUES. — Le P. Teyssèdre a poussé activement les constructions de son église : « Les travaux, écrit-il, m’ont procuré le moyen de secourir mes « néophytes, en leur donnant de l’ouvrage. En effet, depuis plusieurs années, mais surtout « depuis l’an dernier, la famine sévit d’une manière épouvantable. J’ai eu à lutter contre ce « fléau et aussi contre les injustices des protestants. Les ministres, désespérant de pervertir « nos chrétiens par leurs prédications, ont eu recours à toutes sortes de ruses et de vexations « pour les gagner à l’erreur : ils ont perdu leur temps, et leurs menées inavouables n’ont réussi « qu’à indisposer païens et chrétiens contre l’hérésie. Je suis à Conéripatty depuis dix ans ; eh « bien, les protestants, à ma connaissance, n’ont pas baptisé un seul païen. Ils cherchent « toujours l’occasion de me prendre en défaut et d’indisposer mes néophytes contre moi ; « mais ils n’y arrivent jamais. Dieu en soit béni ! » Le P. Teyssèdre, secondé par trois baptiseurs, a ouvert le ciel à un bon nombre d’enfants de païens.
« COVILOOR-DARMABOURY. 3.095 CATHOLIQUES. — Le P. Arokianader, après avoir rendu compte de son administration annuelle, mêlée d’épreuves et de consolations, résume ainsi ses impressions : « Malgré tout, je n’ai qu’à me féliciter de mes chrétiens parias, « parmi lesquels il y a plus de foi, plus d’obéissance même que parmi les choutres. »
« YERCAUD. 800 CATHOLIQUES. — Le P. Vacant, qui n’a pour chrétiens que des parias, rappelle à leur sujet l’appréciation d’un de nos anciens missionnaires : « Les pauvres « parias sont bien imparfaits, c’est vrai, disait le bon P. Le Goût, et ils ne seront peut-être pas « bien haut dans le ciel ; mais ils ont la foi, et une foi très vive. Sur cette terre, ils rendent « hommage au vrai Dieu et ils seront un jour les accusateurs et les juges de tous ces brahmes « qui refusent obstinément d’adorer Notre-Seigneur. »
II. — Collectorat de Trichinopoly.
« TENNOOR. 4.700 CATHOLIQUES. — Le P. Morel écrit : « Je me plais à rendre « hommage au zèle avec lequel les « odhéars » s’approchent des sacrements ; mais parmi eux « aussi, il y a des misères ; en effet, ils s’intentent des procès et se querellent pour un rien. » Voilà des misères très communes dans le sud de l’Inde, et il faudrait, pour les faire disparaître, changer la nature même de l’indien. Au mois d’août dernier, le missionnaire m’écrivait au sujet de son église de Tennoor : « Dans trois semaines au plus tard, tous les travaux seront « terminés ; et sans être aussi riche que Notre-Dame des Anges, à Pondichéry, l’église de « Tennoor sera tout aussi blanche et aussi coquette: ad majorem Dei gloriam ! N’est-il pas « juste que le bon Dieu soit bien logé ? »
« VADOOGARPATTY. 6.000 CATHOLIQUES. — Le P. Mette, quoique malade, a beaucoup travaillé pendant les six mois qu’il a passés dans ce district. Il y a là près de 6.000 catholiques qui, malheureusement, ne sont pas tous exemplaires. Un assez grand nombre appartiennent à la caste des « callers » (voleurs). Outre un goût naturel très prononcé pour la maraude, ils n’ont pas encore dit adieu à certaines idées païennes : « C’est en m’occupant « spécialement des enfants, afin de couper le mal par la racine, que j’espère arriver, dit le P. « Mette, à transformer le district. » Le Père s’est mis à l’œuvre avec courage et a eu 222 premières communions. Mais, sa maladie s’étant aggravée, j’ai dû lui permettre de faire un voyage en France. Dieu veuille nous le ramener bientôt entièrement guéri.
« VIRAGALORE. 3.700 CATHOLIQUES. — Le P. Grosborne a beaucoup à lutter contre les protestants. Ces derniers, peu nombreux d’ailleurs, se sont établis presque partout et ne cherchent qu’à pervertir les catholiques.
« PRATACOUDY. 6.000 CATHOLIQUES. — A Pratacoudy, où j’ai replacé le cher P. Didier, malgré ses répugnances, la position du missionnaire n’est pas facile. Depuis plusieurs années, les chrétiens y étaient divisés en deux partis rivaux. Je viens d’apprendre avec le plus grand plaisir que le Père est arrivé à rétablir la bonne harmonie parmi les « Tamoulers ». Dieu soit béni ! Et puisse cette paix, si longtemps désirée, ne plus être rompue !
III. — Collectorat de Tanjore.
« COMBACONAM. 2.500 CATHOLIQUES. — Le P. Barralon a créé dans ce district un hospice pour les vieillards : « Je continue, me dit-il, à assurer l’avenir de l’établissement que « j’ai fondé pour les vieillards païens abandonnés. Ils sont 15 actuellement dans la maison « provisoire qui leur sert d’asile. Mais l’œuvre a besoin d’être développée, car elle produit « d’excellents résultats. » Le P. Barralon a obtenu, dans le courant de l’année, 55 baptêmes d’adultes.
« MANELOUR. 3.000 CATHOLIQUES. — A côté de Combaconam, le P. Seegmuller administre le district de Manelour. Après avoir constaté que certains de ses chrétiens lui donnent plus d’un sujet de tristesse, le Père ajoute : « Les parias se confessent à peu près tous; « un grand nombre le font plusieurs fois par an. Le dimanche, ils se réunissent régulièrement « dans leurs chapelles. »
« MAYAVARAM. 5.000 CATHOLIQUES. — Je transcris la plus grande partie du rapport « du P. Firminhac : « A Mayavaram, les chrétiens d’une caste étaient divisés en deux camps. « Le Sacré-Cœur s’est servi de sa sainte Mère pour les réconcilier, et c’est aux pieds de Notre-« Dame de Lourdes que les chefs des deux partis ont fait la paix. — Que dirai-je encore ? « Deux chrétiens étaient en révolte avec l’Église : l’un se convertit à la mort et l’autre consent « à demander publiquement pardon de ses fautes, avec une humilité capable de réjouir les « anges du ciel. — Dix chefs de caste, qui avaient abandonné depuis plusieurs années la « fréquentation des sacrements, sont revenus sincèrement à Dieu. — A 10 milles de « Mayavaram, se trouve un gros bourg païen, Tirouvadoudorei, qui se glorifie de posséder le « chef des Pandarams, le grand tambouran. Ce suppôt du diable employait, l’an dernier, un « grand nombre d’ouvriers à des travaux qui se faisaient devant son madam. Parmi eux, on « remarquait des parias chrétiens de Kareicandam, qui portaient ostensiblement le scapulaire. « Le tambouran demanda à ses brahmes la signification de cet emblême qu’il n’avait encore « jamais vu. Dès qu’il sut que ces parias étaient chrétiens, il devint furieux. Mais, dissimulant « sa haine, il les fit venir devant lui ; une bourse remplie d’or à la main, il leur promit de leur « donner à chacun 50 roupies, s’ils consentaient à se frotter le front avec la cendre sacrée et à « renoncer au christianisme. Pas un ne faiblit ; tous protestèrent qu’ils voulaient vivre et « mourir catholiques. Alors le tambouran les accable de sarcasmes et d’injures, et, honteux de « voir que des parias osent lui résister en face, il les chasse ignominieusement. Sa colère ne « s’arrête pas là : il fait saisir deux moutons et une vache, seule fortune des chrétiens, et « ordonne qu’ils soient vendus à l’encan. Les pauvres parias vinrent se plaindre à moi. « J’intéressai en leur faveur les païens influents du voisinage ; mais le grand tambouran « demeurait toujours inflexible. Quelques mois après, à l’occasion d’une tournée du « Collecteur, l’ennemi des chrétiens prit peur et jura de ne plus les molester. Il a tenu parole. »
« TRIVIAR. 6.000 CATHOLIQUES. — Le P. Playoust, plein d’activité et d’énergie, lutte sans cesse contre la sourde opposition des païens de Triviar, qui ne nous pardonnent pas de nous être établis dans l’enceinte sacrée de cette ville et d’y avoir bâti une église ; aussi font-ils jouer tous les ressorts imaginables pour nous chasser. N’ont-ils pas dernièrement presque gagné à leur cause le Collecteur de Tanjore. Ce haut fonctionnaire anglais fit appeler, un jour, le P. Playoust et oublia, volontairement sans doute, qu’un des premiers devoirs d’un grand personnage est d’être poli. Mal lui en prit, car le P. Playoust, qui ne se laisse pas faciment intimider, lui donna la leçon qu’il méritait et termina sa visite par ces mots : « Vous voulez, « Monsieur le Collecteur, nous faire quitter Triviar ; sachez que ce n’est pas par des menaces « que vous atteindrez ce but. Notre position d’ailleurs est inattaquable : veuillez ne pas « l’oublier. »
IV. — Collectorat de South-Arcot.
« Dans le collectorat de South-Arcot, plusieurs districts : Virioor, Attipakam, Vettavalam, Gengee, Vellantanguel, ont encore beaucoup souffert de la famine. Toutefois la pluie qui vient de tomber permet d’espérer des jours meilleurs.
« YERREYOOR. 2.000 CATHOLIQUES. — La paroisse est administrée par le P. Dupas. Ce cher confrère mettait la dernière main aux travaux de son église, quand tout à coup, au beau milieu de la nuit, le dôme, qui s’élevait à trente mètres de hauteur, s’est écroulé avec fracas sans qu’il soit permis de déterminer au juste la cause de l’accident. Le P. Dupas n’est pas homme à se décourager : aussi a-t-il entrepris immédiatement la reconstruction du dôme.
« TINDIVANAM. 3.225 CATHOLIQUES. — Le P. Borey, après avoir ramené à de meilleurs sentiments ceux de ses néophytes qui avaient plus ou moins déserté l’église, s’occupe des moyens d’assurer leur persévérance, il écrit : « J’ai continué à instruire les « nouveaux chrétiens de mon district, dont les connaissances religieuses sont loin d’être très « étendues. Faute de ressources, il m’a été impossible de les réunir à Tindivanam, comme je « l’aurais désiré ; mais j’ai pris des mesures efficaces pour que la plupart, les enfants surtout, « pussent recevoir à domicile l’instruction qui leur manque. En faisant la visite des paroisses, « je me suis rendu compte des progrès accomplis dans l’étude de la doctrine par ces pauvres « Indiens, baptisés depuis quelques années seulement, et j’en ai été très satisfait. Les « catéchumènes m’ont aussi donné de grandes consolations : il m’a été d’autant plus facile de « m’occuper d’eux qu’ils étaient relativement peu nombreux cette année. »
« MOGOOR. 8.000 CATHOLIQUES. — Il y a, depuis quelques années, dans le district de Mogoor, un grand mouvement de conversions, qui est loin de se ralentir. Le P. Mariapragassanader, qui dirige ce district, raconte un trait bien frappant de la toute-puissance de la grâce pour gagner à Dieu les cœurs les plus endurcis : « Sandjivy, choutre de la caste des « Reddys, habite le village de Sengamadou. Il était encore païen, il y a dix ans. Homme « instruit, d’une volonté de fer et d’un courage indomptable, mais vindicatif à l’excès et d’une « audace peu commune pour le mal, Sandjivy était devenu la terreur de son village et des « villages voisins. Les païens poussés à bout par ses vexations, organisèrent une véritable « coalition contre lui. Les ressources qu’il avait puisées jusque là dans ses qualités et ses « défauts ne pouvaient plus désormais lui suffire ; il fallait chercher ailleurs le moyen de tenir « tête à ses ennemis conjurés. Sandjivy se fit protestant ; soutenu par les ministres, il brava la « coalition et continua à se conduire comme par le passé. Cependant le bon Dieu avait des « vues de miséricorde sur ce terrible choutre : lui seul pouvait briser sa morgue et changer le « loup en agneau. La femme de Sandjivy avait eu déjà quatre fils ; mais tous étaient morts « presque aussitôt après leur naissance et le choutre en avait été, chaque fois, profondément « affecté. Un cinquième enfant allait naître ; Sandjivy, redoutant pour lui le sort des quatre « autres, fit un vœu à saint François Xavier et s’engagea à embrasser la religion catholique si « l’enfant échappait à la mort. De fait il naquit plein de vie et son père ne tarda pas à me le « présenter pour être baptisé, me priant de le recevoir lui-même au nombre des catholiques. « Comme je connaissais ses antécédents, j’avais une très grande répugnance à l’admettre ; « mais ses instances furent tellement vives que je me décidai enfin à agréer sa demande. Je « l’éprouvai longtemps et, après l’avoir instruit de mon mieux, je le rebaptisai sous condition. « Il s’approcha ensuite des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.
« Depuis cette époque, une véritable transformation s’est opérée dans son âme ; tous ses « vices ont disparu et ses qualités naturelles se sont développées d’une manière admirable « sous l’influence de la grâce. Il a supporté sans faiblesse les plus rudes épreuves et a montré « plus d’une fois un courage indomptable au milieu des plus grandes difficultés.
« Au début de sa conversion, un paria protestant se mit à l’insulter en face et à le dénigrer « en public. Sandjivy eût pu se venger ; mais il trouva dans sa foi la force nécessaire pour « supporter ces outrages sans se plaindre. Un soir qu’il visitait ses champs, à la tombée de la « nuit, le catéchiste protestant et trois parias l’accablèrent de coups et tout le village le sut : « Sandjivyreddy a été battu par des parias, et Sandjivyreddy ne parle pas de se laver de cet « affront ! » Tout le monde était dans la stupeur : on ne comprenait pas cette conduite du « nouveau converti. Sandjivy cependant luttait contre lui-même : son sang si généreux « bouillonnait dans ses veines, et il faisait des efforts surhumains pour réprimer les révoltes de « la nature. La lutte dura toute la nuit : elle fut pénible, mais la grâce finit par triompher et, le « lendemain, quand il vint me raconter son aventure, il avait retrouvé le calme et la sérénité.
« — J’ai trop offensé le bon Dieu, me dit-il simplement, il est juste que je sois puni et « humilié. »
« Je ne fus pas entièrement de son avis et, dans l’intérêt des catholiques, je l’obligeai à « porter plainte contre ses agresseurs au tribunal du Thasildar. Ce dernier, gagné par l’argent « des protestants, le débouta de sa plainte au mépris de toute justice. Pour le coup, « l’humiliation était insupportable : Sandjivy devint la fable du village.
« Voulez-vous savoir maintenant comment il s’est vengé de toutes ces avanies ? Il a si bien « fait par ses prières, ses exhortations et ses exemples qu’il a converti les parias protestants « qui l’avaient insulté et battu : ils sont aujourd’hui fervents catholiques. Je passe sous silence « les autres épreuves dont la vie de Sandjivy n’a été qu’un tissu depuis son baptême et « j’arrive à la plus grande de toutes.
« Sandjivy était dévoré d’un saint zèle pour le salut des âmes et il souffrait beaucoup de « voir que, non seulement dans son village, mais dans tout le district de Mogoor, il n’y eût pas « d’autres chrétiens que lui et sa famille parmi les choutres. Il résolut de travailler à la « conversion des gens de sa caste et de consacrer à cette œuvre les talents que le bon Dieu lui « avait donnés. Les choutres sont orgueilleux ; ils méprisent la religion chrétienne qu’ils « appellent « religion des parias » ; ils sont en outre très attachés aux superstitions de « l’idolâtrie: leur conversion était donc bien difficile à obtenir. Sandjivy surmonta à la longue « tous les obstacles qui s’opposaient à l’exécution de son dessein et, après trois années « d’efforts incessants, il eut la consolation d’amener à Dieu une centaine de personnes de la « caste des choutres.
« L’apôtre avait travaillé secrètement et les habitants de son village n’eurent vent de ses « conquêtes que le jour où les choutres convertis entrèrent au catéchuménat. La fureur des « païens monta vite à son comble et se traduisit, le jour même, par des menaces et des cris de « vengeance contre Sandjivy et les catéchumènes. La première effervescence passée, on eut « recours à la persuasion pour ramener au paganisme les nouveaux chrétiens. Les femmes « elles-mêmes s’en mêlèrent, poussant des cris, pleurant et se lamentant : il fallait à tout prix « empêcher le déshonneur de la caste des choutres. Cependant les catéchumènes tenaient bon « et ne se laissaient aucunement ébranler. Je crus devoir alors interdire aux païens l’entrée de « mon enclos ; cette mesure les mit de nouveau en fureur, mais ils n’osèrent pas enfreindre la « consigne et retardèrent leur vengeance jusqu’au retour des néophytes dans leurs familles. En « attendant, ils ne laissèrent échapper aucune occasion de manifester la haine dont ils étaient « animés contre les chrétiens en général et Sandjivyreddy en particulier. Celui-ci venait « chaque jour me faire part de l’état des esprits ; chaque jour aussi, il visitait les catéchumènes « et les fortifiait dans la foi. Ils avaient grand besoin d’être encouragés, nos pauvres choutres, « car ils n’avaient pas le sang-froid de Sandjivy, et ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils « auraient à souffrir plus tard, vu l’animosité des gens de leur caste.
« Quand je les jugeai suffisamment préparés, je leur administrai le baptême et les renvoyai « chez eux. Leur apparition dans le village fut le signal d’une nouvelle explosion : on les traita « de « parias », on les insulta et ils ne furent pas même à l’abri des voies de fait. L’entrée des « maisons leur fut interdite ; défense fut faite aux choutres païens de leur adresser la parole, « au blanchisseur de laver leur linge et au barbier de leur offrir ses services. On s’empara « d’une grande partie de leurs terres, on leur refusa même la permission d’aller chercher de « l’eau aux différents puits du village. Enfin on en vint jusqu’à pénétrer, la nuit, dans leur « demeure, et à les rouer de coups.
« Le but avoué de toute cette persécution était d’obliger nos néophytes à apostasier ou à « quitter le village ; mais pas un ne faiblit. La grâce de Dieu les soutint et Sandjivy ne cessa « pas de leur donner du courage par ses exemples et ses chaleureuses exhortations. Les païens « comprirent alors qu’il fallait à tout prix se débarrasser de Sandjivyreddy. Sa mort fut « décrétée et on désigna neuf individus, choisis entre les plus audacieux, pour mettre la « sentence à exécution. Un soir que Sandjivy reposait tranquillement, il se voit tout à coup « assailli par les sicaires. Sans perdre un instant son sang-froid, l’apôtre des choutres se lève, « saute sur ses armes et tient tête à ses agresseurs, tout en appelant au secours. Les païens du « voisinage, parfaitement au courant de ce qui se passe, se gardent bien de bouger ; les « chrétiens, trop éloignés de là, n’entendent pas les cris de détresse de Sandjivy. Il va « succomber, quand soudain les malfaiteurs, saisis d’une panique inexplicable, prennent la « fuite de toute la vitesse de leurs jambes. A la suite de cette inqualifiable agression, le « néophyte accusa les choutres païens ; mais le magistrat, païen lui-même, refusa de sévir « contre les accusés, et, pendant plus d’un an, les nouveaux convertis eurent à souffrir toute « sorte d’avanies. Aujourd’hui, grâces à Dieu, ils ne sont plus inquiétés et pratiquent « librement leur religion : leur patience a eu raison de la haine des païens.
« Toutefois, il faut bien l’avouer, la persécution organisée par les choutres contre les gens « de leur caste qui s’étaient déclarés si franchement chrétiens, a eu un mauvais résultat. Les « parias marchent, depuis lors, sur les traces des choutres et, au lieu de laisser vivre en paix « les parias chrétiens, après leur baptême, comme ils le faisaient auparavant, il n’est pas de « tracasseries qu’ils ne leur suscitent pour les contraindre à apostasier.
« La famine désole le district de Mogoor depuis quatre ans et la plupart des chrétiens sont « dans la misère. Toutefois le mouvement de conversions n’est pas arrêté, quoiqu’il ait été un « peu ralenti par la persécution des choutres. J’ai confiance en Dieu et, malgré mon manque « absolu de ressources, je suis décidé à aller de l’avant. Si Deus pro nobis, quis contra nos ? »
V et VI. — Collectorats de North-Arcot et Chingleput.
« Le North-Arcot a été comme le South-Arcot fortement éprouvé par la famine, en ces dernières années. Les confrères qui travaillent dans cette partie de la mission ont pour but principal la conversion des parias. Rendre ces conversions vraiment solides, faire de nos néophytes des chrétiens convaincus, c’est là une œuvre de longue haleine, et les missionnaires s’y emploient avec le plus grand zèle.
« CHETPUT. 7.000 CATHOLIQUES. — L’église du P. Darras n’est pas encore achevée ; elle le sera bientôt, s’il plaît à Dieu. Et alors la croix, du sommet du dôme de Chetput, rayonnera sur ces contrées, naguère encore ensevelies dans les ténèbres du paganisme, et proclamera le triomphe du Christ sur Satan et ses suppôts.
État général de la mission.
« Si maintenant nous jetons un coup d’œil général sur l’état de la mission de Pondichéry, pendant le dernier exercice, deux choses nous frappent particulièrement : d’abord, le grand nombre d’églises et de chapelles qui ont été construites, au prix d’immenses sacrifices de la part de nos chrétiens et de soucis incessants pour les missionnaires ; en second lieu, le développement admirable qu’a pris l’association du Sacré-Cœur de Jésus. Dans la seule ville de Pondichéry, près de 400 personnes s’approchent de la sainte Table, tous les premiers vendredis du mois.
« Rien de particulier à signaler, cette année, au collège de Mandjacoupam, au collège Colonial et au petit séminaire de Pondichéry. Le séminaire-collège de Karikal, qui depuis longtemps luttait avec peine contre la concurrence des écoles du gouvernement, est aujourd’hui sur un très bon pied. Le nombre des élèves y est plus considérable que jamais. Un troisième confrère est allé prêter main-forte aux deux missionnaires qui s’y trouvaient déjà.
« GRAND SÉMINAIRE. — Depuis l’an dernier, j’ai ordonné 3 prêtres, 1 diacre, 3 sous-diacres, 2 minorés et 1 tonsuré. Les élèves sont au nombre de 41. Ne pourrions-nous pas en avoir davantage ? Oui sans doute, si nos ressources étaient plus grandes. Nos élèves suivent les auteurs adoptés dans les grands séminaires de France: ils font deux ans de philosophie et quatre ans de théologie ; ils étudient le droit canon, la liturgie et reçoivent régulièrement des leçons de plain-chant. Le cher P. Faure, qui est à la tête du grand séminaire depuis quinze ans, se dépense avec un zèle et un dévouement sans bornes pour former ses élèves à la science et à la piété. Je crois pouvoir affirmer qu’il serait impossible de trouver actuellement dans l’inde et même de réussir à y fonder un grand séminaire qui donnât les résultats si consolants que donne le nôtre ; nous n’avons peut-être pas encore atteint la perfection idéale, mais ce n’est point la faute de l’excellent P. Faure ni la nôtre. Depuis la fondation de l’établissement, nous avons suivi la voie tracée par le Saint-Siège avec la plus scrupuleuse exactitude. Si donc nous n’avons pas atteint la perfection, c’est que la perfection n’est pas de ce monde, surtout du monde de l’Inde.
« RETRAITE ECCLÉSIASTIQUE. — La retraite ecclésiastique, qui se fait régulièrement au commencement de septembre, a été très suivie cette année : 60 missionnaires européens et 20 prêtres indigènes y ont pris part. Un service solennel a été célébré, à cette occasion, pour notre très regretté Père en Dieu, Mgr Laouënan. Le jour de la clôture de la retraite nous avons fêté les noces d’or de prêtrise du P. Badeinier, le plus âgé de tous les confrères actuellement en mission. Vieux par le nombre des années, le cher Père est encore jeune de cœur, d’esprit et de caractère ; il a la démarche d’un homme de 40 ans : au toast que je lui portai, le jour de ses noces d’or, il répondit d’une voix forte et vibrante: « Marchons, Monseigneur et mes frères, « marchons toujours unis comme nous le sommes...; nous formons en face du paganisme une « phalange macédonienne. » Le P. Badeinier est vraiment digne de marcher à la tête de cette phalange ; car, depuis son arrivée à Pondichéry, en 1854, il n’a cessé de courir sus à l’ennemi. Que Dieu daigne lui accorder encore de longues années de vie ! C’est le vœu de tous ses confrères.
« Veuillez agréer...
« † JOSEPH ADOLPHE,
« Archevêque de Pondichéry. »
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