| Année: |
1896 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
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I. — Pondichéry.
Population catholique 217.562
Baptêmes d’adultes 4.143
Conversions d’hérétiques 63
Baptêmes d’enfants de païens 1.910
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4.143 païens adultes régénérés, 63 hérétiques rentrés dans le sein de la véritable Eglise, 1.910 enfants d’infidèles envoyés au ciel : voilà, écrit Mgr l’archevêque de Pondichéry, des résultats qui rappellent les belles et bonnes années du glorieux épiscopat de Mgr Laouënan.
« Sur ce nombre de 4.143 baptêmes, continue Mgr Gandy, 2.302 reviennent au district de Mogour, qui est desservi par le P. Marie-Pragassam, aidé des PP. Antoine et Adeikalam.
« Né à Oulgaret, paroisse voisine de Pondichéry, le P. Marie-Pragassam appartient à une famille qui, par sa fortune, son honnêteté, et surtout par la piété de tous ses membres, fait honneur à la chrétienté de la cathédrale. Elle a donné à l’Eglise trois prêtres et une religieuse. Celle-ci est morte cette année ; elle avait été l’une des fondatrices de la Congrégation du Saint-Cœur de Marie. Dans cette famille, l’asthme semble héréditaire, mais il ne parvient pas à dompter le courage, le zèle et l’énergie de ses membres.
« Le P. Félix, aîné du P. Marie-Pragassam, et asthmatique comme lui, est mort, il y a déjà quelques années, victime du devoir et de son dévouement. Il était chargé du district de Mayavaram ; à la nouvelle que le choléra venait d’éclater à Attoucoudy, il s’y rendit aussitôt pour administrer les malades et resta au milieu d’eux tant pour être prêt au premier signe du mal, que pour encourager et rassurer les chrétiens par sa présence. Il ne tarda pas à être atteint lui-même de la terrible maladie, et mourut dans des sentiments admirables de piété et de résignation.
« Le P. Marie-Pragassam, accablé d’infirmités, semble navoir qu’un souffle de vie, et cependant il travaille plus que n’importe qui. Dernièrement encore, il avait 400 catéchumènes apprenant en même temps les prières. Il ne se décharge sur personne du soin de les former à la vie chrétienne et de leur donner des avis pratiques pour leur conduite future. C’est lui qui organise, qui met l’entrain, qui est l’âme de tout le bien qui se fait. A son arrivée, le poste comprenait environ 2.500 chrétiens ; aujourd’hui, ils sont près de 14.000.
« Le district de Polour a été créé pendant la grande famine. Par la force des choses, le travail d’instruction des catéchumènes avait été fait rapidement et leur formation avait été bien superficielle. Aussi ces néophytes qui n’étaient chrétiens que de nom, inspirèrent de grandes craintes pour leur persévérance. La position semblait presque désespérée, quand Mgr Laouënan eut l’heureuse inspiration d’envoyer là M. Verchery. Il y a travaillé pendant près de 15 ans avec un zèle infatigable et un courage à toute épreuve. Se voyant systématiquement mis de côté par les nouveaux chrétiens, il résolut d’aller à leur recherche et de passer quelques jours dans chaque village où se trouvaient des néophytes. Dans ce but, il se procura à peu de frais une petite tente qui malheureusement ne le garantissait guère ni des ardeurs du soleil, ni de la pluie, ni du froid des nuits d’hiver. Grand admirateur des anciens missionnaires, comme eux, il vivait de privations. Ses bagages n’étaient guère encombrants ; ils consistaient en une petite caisse contenant le nécessaire pour la sainte messe, une autre caisse avec un peu de linge et quelques livres, une toile de sac pour lui servir de couchette, une chaise pliante et enfin deux vases de terre, l’un pour l’eau à boire et l’autre pour préparer le riz. Le tout était installé avec la tente sur une charrette, et voilà M. Verchery parti à la recherche de ses brebis égarées !
« Que de fois il fut mal reçu, accueilli avec un froid glacial ! Que de fois il entendit des réflexions à lui fendre le cœur : qu’est-ce que ce blanc vient faire ici, est-ce qu’il nous croit encore au temps de la famine ? — Que de fois, lorsqu’il faisait appeler ces païens baptisés, on lui répondait : on y réfléchira. Je viendrai si tous les autres viennent ; les Grands vont se réunir pour délibérer. — Quelquefois on était plus poli : Père, vous êtes venu à un mauvais moment, c’est le temps des travaux, revenez dans quelques mois. — M. Verchery laissait dire, il tâchait d’attirer les enfants, soignait les malades, donnait des secours à l’un et à l’autre, et presque toujour il parvenait à faire brèche et à entrer dans la place. Plus d’une fois cependant il a été obligé de lever le siège sans avoir réussi à gagner personne, mais jamais il n’est parti avec la détermination de ne plus revenir et en abandonnant définitivement la partie. Il faut dire aussi qu’avec les nouveaux chrétiens il avait des principes très larges ; de leur part, rien ne l’étonnait, ni ne lui faisait perdre son calme. Par sa patience inébranlable et par son zèle, il est arrivé non seulement à christianiser les néophytes de la famine, mais il a baptisé plus de 1.800 païens. Cette année encore, le compte rendu de Polour accuse 104 baptêmes d’adultes.
« Mais combien sont impénétrables, incompréhensibles, les desseins de la Providence ! Alors que le choléra ne sévissait à peu près nulle part dans notre Mission, le 16 août, au soir, nous arrive la foudroyante nouvelle : « M. Verchery est mort du choléra. » Inutile de parler de la consternation dans laquelle nous a jetés la nouvelle de la perte d’un confrère que tous nous aimions et admirions et qui, encore dans la force de l’âge, nous donnait de si grandes espérances. Si je me suis étendu plus qu’à l’ordinaire sur la manière d’agir de ce missionnaire, c’est que je suis convaincu qu’elle doit servir de modèle à ceux qui se trouvent au milieu de nouveaux chrétiens et travaillent à la formation des néophytes aux vertus chrétiennes. Ce qui s’est passé à Polour a dû se passer aussi autrefois dans les chrétientés du Sud, qui sont aujourd’hui si florissantes. Il a fallu plus d’un siècle de patience et d’efforts persévérants, pour leur faire renoncer à la participation aux fêtes païennes, qui se célèbrent dans ce pays avec tant de pompe et surtout de tapage.
« Vadougarpatty est une de ces chrétientés du Sud ; elle compte 6.700 fidèles et forme la part confiée à la sollicitude de M. Mette et de son vicaire, le P. Louis-Pragassam : « Cette « année, m’écrit le premier, nos efforts ont eu surtout pour but d’améliorer nos chrétiens ; le « nombre des confessions et des communions s’est élevé dans la proportion de 3.000 à 4.800, « et tout fait espérer que l’année prochaine, s’il plaît à Dieu, ce chiffre sera dépassé de « beaucoup. Ce résultat est dû à l’Apostolat de la Prière que nous établissons dans tous les « villages où cela est possible. La jeunesse entre avec joie dans l’association ; de là un vrai « progrès dans la vie chrétienne. La messe du dimanche est plus fréquentée ; le repos du saint « jour mieux observé ; la prière en commun s’établit de plus en plus dans les villages où elle « n’existait pas encore. Le nombre des associés est de près de 200. Jusqu’ici je n’ai qu’à me « louer de leur assiduité à la confession mensuelle. La fête du Sacré-Cœur a pris tout d’un « coup la proportion d’une fête patronale. Bien que notre jeunesse eût communié au « commencement du mois, elle a tenu à s’approcher des sacrements à cette occasion.
« D’Alladhy, où il remplace M. Fourcade, maintenant curé de la cathédrale, M. Godec « m’adresse les lignes suivantes : « Elle vous paraîtra bien modeste, ma gerbe de 33 baptêmes « d’adultes ; mais Votre Grandeur n’a pas oublié qu’un grand moissonneur a passé par ici, et « je ne peux que glaner les rares épis échappés à sa faucille. J’ai eu 80 premières « communions ; je devrais vous en accuser 300, oui 300. Il ne me faudrait pas moins que cette « moyenne pour maintenir dans les familles des néophytes l’instruction religieuse que les « pères et mères ont reçue, lorsqu’ils sont venus à la religion, mais que le vieil esprit païen « cherche à faire disparaître le plus possible. Le paganisme, c’est comme le chiendent ou « comme l’affreux cactus ; si on ne l’extirpe pas jusqu’à la racine, il renaît sans cesse et « s’étend de plus en plus. Je crois cependant que le paganisme a fait son temps parmi les « parias de ce district, et que, Dieu aidant, nous pouvons compter sur leur persévérance. « Longtemps, il est vrai, il faudra patienter, s’attendre à des déboires, lutter de droite et de « gauche ; mais nos parias resteront chrétiens et le deviendront de plus en plus. Nous ne « pouvons oublier que presque tous sont des néophytes, par conséquent des enfants dans la « foi. Pendant des années, il faudra les prendre par la main pour leur apprendre à marcher ; je « ne suis pas de ceux qui les verront courir, mais j’avoue que je suis plein d’espoir pour « l’avenir.
« A l’heure actuelle, le péril est du côté des protestants. Voici leur méthode d’évangé-« lisation : les catéchistes et les maîtres d’école de plusieurs villages se réunissent; ils « parcourent les rues en jouant de l’accordéon et en râclant un violon démodé. Tout le monde « accourt et alors ils prophétisent : les catholiques adorent les idoles comme les païens, leurs « prêtres cachent la Bible, venez à nous, nous vous obtiendrons des emplois, nous vous « donnerons de l’argent, nous vous ferons gagner tous vos procès, car nous sommes de la « religion de la reine d’Angleterre. Ils terminent leur prêche en distribuant des tracts qui d’un « bout à l’autre sont des attaques contre ce qu’il y a de plus sacré. Comme ils sont donnés « gratis, on les reçoit, on les emporte à la maison, de temps en temps on s’amuse à les lire et « le venin s’infiltre petit à petit. »
« En m’envoyant son compte rendu, M. Combes m’écrit : « Béni soit à jamais le Sacré-« Cœur de Jésus qui a daigné suppléer à mon inexpérience et me faciliter le travail des âmes. « J’ai eu le bonheur de pouvoir lui offrir 109 baptêmes de païens.
« C’est une grande consolation pour moi de voir, chaque dimanche, nos nouveaux chrétiens assister nombreux et régulièrement à la sainte messe. Tous les dimanches, l’église est comble et au-delà. Les jours de fête, les trois quarts d’entre eux sont obligés d’entendre la messe de dehors. Inutile de dire qu’un pareil état de choses est plein d’inconvénients. Quand donc se réalisera le rêve de M. Borey, qui est devenu le mien aussi : avoir à Tindivanam une église en rapport avec le nombre des chrétiens ?
« Nous voici au milieu des sympathiques néophytes de Minnour. Ce sont mes privilégiés, « me disait M. Borey, en quittant le district. Ce titre, ils le méritent. En arrivant dans ce « village pour y faire l’administration, je fus reçu au son des tambours et des trompettes. J’ai « passé là dix-sept jours bien remplis et pleins de consolations. Grâce à leur chef « Xavérimouttou, les chrétiens de cette station ont pris la bonne habitude de faire la prière en « commun à l’église. Le dimanche, ils s’y rendent deux fois ; le soir, une petite lampe brûle « régulièrement devant la statue de la Bonne Mère.
« En juillet dernier, j’ai fait l’administration du petit village de Nelmoukel. C’était fête, car « on inaugurait la nouvelle chapelle. Elle est modeste, elle est pauvre ; mais elle est dédiée au « Sacré-Cœur, et d’abondantes bénédictions ne manqueront pas de se répandre sur les « chrétiens et les païens des environs. La petite fête fut des mieux réussies. Les braves gens de « Minnour vinrent en foule, musique en tête. Les villages voisins étaient aussi représentés par « un bon contingent de chrétiens. Les associés du Sacré-Cœur de Nelmoukel et de Minnour se « sont approchés des sacrements et avec eux 74 autres personnes. La fête s’est terminée, « comme toujours, par une procession aux flambeaux. La statue du Sacré-Cœur placée sur un « char gracieusement orné, a parcouru les rues du village et en a pris possession. Le « lendemain, toute une famille païenne a demandé à se convertir. Depuis, je suis arrivé « plusieurs fois à l’improviste à Nelmoukel, et j’ai toujours trouvé irréprochable la propreté de « cette petite chapelle.
« En résumé, nos nouveaux chrétiens donnent des consolations. Si leur instruction « religieuse n’est pas très développée, si leur piété laisse parfois à désirer, il faut se souvenir « qu’ils ne sont chrétiens que d’hier. D’ailleurs, leur bonne volonté et leur docilité sont une « compensation à des défauts qui diminuent de plus en plus.
« En terminant, je citerai un fait qui ne laisse pas de me surprendre. A Tindivanam, le « gouvernement anglais a établi un hôpital où gratuitement on soigne les malades, où « gratuitement aussi on donne des remèdes. Mais, je ne sais pourquoi, chrétiens, païens, gens « de caste et autres, au lieu d’aller se faire soigner à l’hôpital, viennent auprès du prêtre « catholique. Je n’ai pas voulu les repousser et me suis improvisé médecin. Ils viennent même « de très loin et avec toute espèce de maladies : coliques, dysenterie, maux d’yeux, abcès, « plaies, fièvre. Je fais ce que je peux pour les secourir, persuadé que la guérison des corps « conduira au salut des âmes. »
« Non loin de Tindivanam se trouve Sittamour, centre, dans ces parages, de la secte des Djaïnars ou vrais croyants qui reprochent aux Brahmes leur apostasie et que ceux-ci, en retour, regardent comme des hérétiques. C’est M. Chavanol qui administre ce poste ; voici « comment il en parle : « Pour fruit de mes labeurs ou plutôt de la grâce durant le dernier « exercice, j’ai à vous offrir 841 confessions et 855 communions. Si Votre Grandeur compare « ces chiffres avec ceux du précédent compte rendu, elle constatera une augmentation de 215 « confessions et de 194 communions. Le progrès eût été plus sensible encore, si j’avais pu « célébrer la fête patronale, mais faute de moyens j’ai été obligé de supprimer toute « manifestation.
« Le manque absolu de pluie, depuis neuf mois, a mis dans une situation pénible mes « chrétiens déjà si pauvres. Pour s’y soustraire, un certain nombre, dans presque tous les « villages, quittent leur femme, leurs enfants et leurs terres devenues stériles, pour s’enfuir à « Kolar, Bangalore, Madras et ailleurs. Cette recrudescence d’émigration m’attriste « profondément.
« Il y a cinq ans, j’avais la charge de l’infirmerie à Pondichéry. Un jour que le nombre de mes confrères malades avait augmenté, que la fatigue avait été plus grande, je m’en ouvris à Votre Grandeur. Je me souviens encore de sa réponse : — Le bon Dieu vous récompensera de tout cela en vous donnant plus tard beaucoup de baptêmes d’enfants in articulo mortis. — Cette parole se réalise de plus en plus. La première année, j’ai donné de ma propre main 12 de ces baptêmes d’enfants ; la deuxième, j’en ai eu 18 ; cette fois-ci, j’ai atteint le chiffre bien consolant de 79, sans parler de 5 baptêmes d’adultes également in articulo mortis. On peut y ajouter encore ma petite gerbe de 42 baptêmes de païens.
« Un moyen humain qui n’a pas peu contribué au développement de cette œuvre, est la « distribution quotidienne d’un certain nombre de remèdes des plus élémentaires. J’étais tout « nouvellement arrivé à Sittamour, lorsqu’un sakili chrétien du district d’Allady vint me « trouver. Son bras était enflé démesurément, son visage défait disait à tous qu’atroces étaient « ses souffrances. Je reconnais sans peine le ver de Guinée. Vite, je me mets à lui servir de « l’eau saturée de pierre divine. Après quelques jours de ce régime incommode, ce parasite « qui se trouvait si bien dans le bras du malheureux sakili, est obligé de venir dehors. Mon « malade est guéri et s’en retourne joyeux à son village. Chemin faisant, il imite le plus « reconnaissant des dix lépreux guéris par Notre-Seigneur. Il dit à tout le monde ses nuits « sans sommeil, ses jours passés dans de cruelles souffrances, les soins que lui a donnés, à lui, « membre de si basse caste, le prêtre de Sittamour. Il n’en fallait pas davantage, ma réputation « était faite, j’étais un grand médecin.
« Si vous pouviez vous transporter à Sittamour, vous verriez, chaque matin, bon nombre « d’Indiens, de toutes les castes et de toutes les conditions ; les uns sont assis sous ma « véranda, les autres couchés dans un coin, d’autres sont rangés dans la cour et les environs. « On leur a dit qu’ils trouveraient ici un remède à tous leurs maux ; appuyés sur un bâton, « clopin-clopant, ils sont venus. Je suis content de leur donner des remèdes, de leur prodiguer « mes soins. Ce n’est pas que j’attende comme récompense de mes peines la conversion des « Djaïnars, les maîtres de Sittamour et des environs. Les autres castes pourront donner des « enfants au bon Dieu, celle des Djaïnars jamais, du moins pas d’ici fort longtemps. Les soins « qu’on leur prodigue, le dévouement et la bienveillance qu’on leur témoigne, les remèdes « qu’on leur donne ne sauraient avoir assez d’influence sur leur cœur pour changer leur « idolâtrie grossière en une sincère adoration du vrai Dieu ; mais ils auront au moins le bon « effet d’accoutumer ces superbes à venir auprès du missionnaire, et à voir en lui le vrai prêtre « n’ayant à cœur que de faire le bien.
« Il y a plus, mes baptêmes in articulo mortis, bien qu’étant loin de satisfaire toutes mes « ambitions, sont pour moi un encouragement à continuer à soigner les corps pour atteindre « les âmes. Dans mes visites aux villages païens, il m’est arrivé plusieurs fois de retrouver un « homme, une femme, à qui j’avais donné moins qu’un verre d’eau, deux pilules, un peu « d’onguent. Leur visage souriant m’indiquait que la reconnaissance était dans leurs cœurs. « Moi aussi j’étais heureux de rencontrer quelqu’un qui, en vantant mes remèdes, me faisait « vite faire connaissance avec ses coreligionnaires et me gagnait leurs bonnes grâces. D’un « autre côté, mes petites connaissances en médecine m’ont rendu maître de la position « auprès de mes néophytes. Je ne leur demande pas des prodiges de vertu, mais j’exige et « j’obtiens qu’ils remplissent leurs devoirs de chrétiens. C’est avec bonheur et reconnaissance « que je constate que leur esprit s’améliore, et que leur attachement au prêtre et à la religion « grandit de plus en plus. »
« Cette année, écrit de son côté M. Millard, chargé du district d’Arni, j’ai versé l’eau sainte « baptême sur 253 nouveaux plants arrachés des forêts sauvages du paganisme. Sept autres ont été retirés de la terre stérile du protestantisme, pour être transplantés le long des eaux de la grâce où ils grandiront, se fortifieront et porteront des fruits de salut, espérons-le.
« Quatre mois de fièvre et de dysenterie ont paralysé mes mouvements. Toujours aux « aguets, le loup ravissant du protestantisme poursuit mes néophytes pour de vieilles dettes ; « c’est alors la bourse ou la vie, et j’ai dû saigner ma bourse pour conserver la vie à plusieurs. « Deux familles m’ont échappé ; je serai le bon pasteur, je les poursuivrai sans relâche, « jusqu’à ce que je les aie ramenées au bercail.
« J’ai eu le bonheur de baptiser une famille de très bonne caste, de vrais Moudéliars, ce qui « a causé toute une révolte dans le pays. Le diable, qui ne dit à peu près rien pour les parias, « ce jour-là n’était pas content. Il souleva une véritable tempête ; le néophyte, avec sa femme « et trois enfants, fut battu et chassé de sa maison. Amené devant le sanhédrin du village, « Daïrianaden (Constantin) dut confesser sa foi ; à toutes les offres, à toutes les menaces de « ses parents et de ses amis, il répondit hardiment : Je suis et veux rester chrétien. Je ne « déshonore ni ma parenté ni ma caste ; un jour vous me louerez de vous avoir montré le « chemin. — Le Mounsif (maire), sur une fausse accusation, le retint deux heures en prison. « Puis la police elle-même s’en mêla ; un pion alla l’arrêter comme il emmenait sa femme et « ses enfants pour venir me trouver. A la station de police, nouvelles offres, nouvelles « injures, nouvelles menaces, tout fut inutile ; Daïrianaden resta constant jusqu’au bout.
« Apprenant ce qui se passait, j’accourus d’Arni, huit milles de distance. Oh ! alors quelle « scène ! A peine suis-je arrivé, les enfants des persécutés viennent à moi en pleurant ; ils « m’enlacent pour ainsi dire sans vouloir me lâcher. Daïriam, tout ému, me raconte ce qui « s’est passé ; le catéchiste seul avait été témoin. Devant l’église et dans la rue une foule « endiablée cherchait sur qui décharger sa colère. De loin, on me provoque, on parle de me « suspendre par la barbe ; un enragé fait même entendre des menaces de mort. J’entrai dans « l’église, et aux pieds de saint Joseph, je pris la résolution d’emmener mes néophytes en leur « faisant abandonner maison, terres, tout au moins pour un temps. Les officiers du « Gouvernement étant tous païens, un malheur était à craindre ; ces enragés auraient pu se « livrer à quelque acte de violence, d’atrocité. »
« Du fond du golfe du Bengale, M. Bottero vient à son tour parler de la chrétienté confiée à « ses soins : « Chandernagor ne contient que 302 chrétiens ; nous avons eu, cette année, 2.894 « confessions et 4.016 communions. Nous avons eu, en outre, le bonheur de cueillir une gerbe « de 75 baptêmes d’adultes, dont 50 in articulo mortis. C’est dans ces baptêmes que l’on « touche souvent du doigt combien est miséricordieuse la Providence divine envers les « pauvres Hindous. En voici un exemple:
« Etant allé un jour faire ma visite à l’hôpital, j’aperçus un Saniassy, âgé d’environ vingt-« quatre ans, qui paraissait ne plus avoir longtemps à vivre. — Quel est votre nom, mon ami ? « — Je me nomme Ram-Prasad, me dit-il ; je suis brahme et né dans les provinces Nord-« Ouest. L’année dernière, je résolus de faire un pèlerinage à Cassy, notre ville sainte. Je pris « le costume de Saniassy, j’ornai mon cou d’un collier de grains de Routratcham (1), et après « avoir conduit ma femme chez sa mère pour qu’elle y attende mon retour, je me mis en route. « Mon pèlerinage accompli, je me dirigeais vers Calcutta lorsque, chemin faisant, je me sentis « bien fatigué à la poitrine. Voyant que je crachais beaucoup de sang, je suis venu me faire « traiter ici. »
(1) Routratcham (œil de Routren), noyau d’une sorte d’elœocarpus dont les païens se font une espèce de chapelet.
« Pendant que Ram-Prasad me parlait, je le considérais attentivement. Il y avait sur ce « visage, aux traits fins et délicats, un je ne sais quoi qui révélait une âme ardente et pure. La « vue de ce pauvre jeune homme condamné à mourir dans un hôpital, loin de sa femme et de « sa mère, à un âge où tout nous convie à jouir de l’existence, me touchait vivement. En « même temps, un frisson me perça le cœur à la pensée que cette créature de Dieu, rachetée « par le sang de Jésus-Christ, courait à sa ruine éternelle ; car l’expérience nous apprend qu’il « y a peu à espérer de ces Hindous voyageurs qui, presque toujours, cachent sous le voile et le « costume de Saniassy, l’orgueil le plus épouvantable qu’on puisse imaginer. Il fallait « cependant essayer de faire du bien à celui-ci ; car enfin qui oserait jamais présumer de « mettre des bornes à la miséricorde infinie de Dieu : Je lui adressai donc la parole, et lui dis « que le Dieu des chrétiens était différent des divinités qu’il avait adorées jusqu’à ce jour. Je « lui parlai des principaux mystères de notre sainte religion, des tourments de l’enfer, des « délices du ciel. Il m’écouta avec une respectueuse attention ; je le laissai sans vouloir trop « insister une première fois.
« Après plusieurs visites accompagnées de pieuses exhortations, j’eus le bonheur de « l’entendre me dire : Père, ce que vous me dites est si beau, vous êtes si bon à mon égard, « que je veux adorer votre Dieu ; donnez-moi le baptême dont vous m’avez parlé. — Ah ! le « cœur me battit bien fort en entendant cette consolante parole, et je le baptisai sous le nom « d’Ambroise.– Désormais, me demanda-t-il, devrai-je me séparer de ma femme ? – Du tout, « lui répondis-je ; mais s’il plaît à Dieu que vous guérissiez, vous la ferez venir ici, et nous lui « apprendrons la vraie doctrine. Sinon, remettez-la entre les mains de Dieu qui saura bien « prendre soin d’elle.
« J’avais peine à retenir mes larmes, en entendant ce pauvre jeune homme se bercer de « l’espoir qu’il reverrait bientôt l’épouse qu’il aimait si tendrement. Hélas ! La main glacée « de la mort était clairement suspendue sur son front. Il vécut quatre jours encore, animé de « très beaux sentiments de foi, de piété et de résignation, et mourut sans secousse et sans « agonie. »
« La F’rance possède, sur la côte occidentale de l’Hindoustan, un petit comptoir, Mahé. Autrefois, il était desservi sous le rapport religieux par un Père jésuite de la mission de Mangalore, mais par suite de circonstances qu’il serait trop long de rappeler, nous avons dû reprendre ce poste. Il est occupé, en ce moment, par M. Renevier dont je vous transcris avec bonheur le compte rendu : « J’ai eu, dit-il, dans ma petite paroisse de 378 catholiques, « 1.361 confessions et 2.282 communions. Je n’ai donc pas besoin de dire qu’à Mahé la piété « est en honneur. Mais par contre, quel crève-cœur d’avoir sans cesse sous les yeux des « Maplahs, musulmans aussi fanatiques que sanguinaires, et les Tives, gens paisibles, mais « inconvertissables. Cependant Dieu s’est plu à se choisir parmi ces derniers une âme d’élite. « Voici son histoire.
« Une jeune Tive, du nom de Tirouvâle, était entrée en service dans une honnête et pieuse « famille de Mahé, la famille de Souza. Cette enfant avait alors douze ans : assidue au travail, « pleine de soumission et de déférence pour ses maîtres, elle se faisait aimer de tous dans la « maison. Le soir, la famille se réunissait pour la prière en commun ; Tirouvâle observait tout. « Ce spectacle quotidien la touchait profondément, et, tandis que ses maîtres disaient à Dieu : « Dieu de bonté et de miséricorde, secourez les pauvres, les affligés, éclairez les infidèles, « une douce lumière descendait dans son âme. Avant que son intelligence fût initiée aux « mystères sacrés, déjà son cœur croyait. De temps en temps, elle se disait : — Pourquoi, moi « aussi, ne prierais-je pas comme eux, ne deviendrais-je pas chrétienne ? Mais je suis Tive, et « pas une Tive n’est chrétienne ! — Longtemps elle réfléchit ; à la fin, ne pouvant plus « résister à la grâce qui la poursuivait, elle déclara à ses maîtres qu’elle voulait se faire « catholique.
« Ceux-ci furent bien étonnés de l’entendre manifester une telle intention. Ils lui dirent de « bien réfléchir ; mais ils comprirent bientôt qu’ils avaient à leur service une âme forte et « généreuse que Dieu s’était choisie dans sa miséricorde infinie, et ils l’encouragèrent à « mettre son projet à exécution. A la nouvelle de la détermination de Tirouvâle, ses parents « qui habitent à quatre milles sur le territoire anglais, accoururent consternés et bien résolus à « ne reculer devant rien pour la faire changer de résolution. Caresses, menaces, injures, rien « ne fut épargné ; Tirouvâle resta inébranlable. Pensant que c’était sur la pression de ses « maîtres que leur enfant voulait se faire chrétienne, ses parents voulurent l’emmener avec « eux. Prévoyant le sort qui l’attendait, Tirouvâle refusa carrément de les suivre. Ils « s’adressèrent à M. l’Administrateur ; la police arriva et la conduisit chez ses parents. « Persuadés que désormais ils auraient facilement raison de leur enfant, ils employèrent « d’abord la persuasion et la douceur, puis vinrent les coups, et comme tout cela était inutile, « ils l’enfermèrent dans une chambre et, pendant plusieurs jours, lui firent subir toutes sortes « de mauvais traitements. Une nuit, elle parvint à s’échapper, et épuisée qu’elle était par le « manque d’air et de nourriture, elle atteignit avec beaucoup de peine la frontière de Mahé, « aux premières lueurs de l’aube. Craignant d’être découverte et trahie par quelque Tive, si « elle poursuivait son chemin en plein jour, elle alla se cacher au milieu des broussailles, « dans un bosquet d’arbres situé à quelque distance de la route. Quelques fruits sauvages « servirent à tromper sa faim. Autre petite Agar désolée, elle versa beaucoup de larmes en « songeant qu’elle était obligée de fuir la colère des siens. De temps à autre, levant au ciel ses « mains meurtries et ses yeux pleins de larmes, elle priait le Dieu de ses maîtres de ne pas « l’abandonner, car quoique pauvre Tive, elle voulait aussi le servir et l’aimer de tout son « cœur.
« Lorsque la nuit fut tombée, tremblante et à pas lents, elle se dirigea vers Mahé. Quand « elle y arriva, les rues étaient désertes ; partout déjà régnait le silence du repos ; les feux « étaient éteints ; une maison cependant, celle de la famille de Souza, était encore éclairée. On « venait de terminer la prière commune ; consternés d’apprendre ce qui se passait, tous « avaient prié avec ferveur pour la délivrance et la persévérance de la chère Tirouvâle. On « s’entretenait encore d’elle avant d’aller se livrer au repos, quand, tout à coup, la porte « s’ouvre et Tirouvâle les salue en joignant les mains et un disant : Loué soit le Seigneur ! « Aussitôt toute la famille l’entoure ; on la caresse, on l’embrasse, on l’accable de questions « sur sa délivrance !
« Quelque temps après, Tirouvâle, bien instruite et parfaitement disposée, reçut le saint « baptême, et échangea son nom de Tirouvâle contre celui de Thérèse, la patronne de Mahé. « Depuis son baptême, Thérèse est d’une piété qui édifie toute la paroisse. Il est rare qu’elle « laisse passer un jour sans assister à la sainte messe et faire la visite au Saint-Sacrement. Le « 1er septembre, toute la famille de Souza était en grande fête : Thérèse faisait sa première « communion avec une piété angélique. »
« A Chetput, la bénédiction de la magnifique église de Notre-Darne de Lourdes a donné lieu à la plus belle manifestation religieuse qu’on ait jamais vue dans ces parages. Je laisse à la gracieuse plume d’un témoin oculaire le soin d’en faire la description.
« A son arrivée à Attipakam en 1872, M. Darras trouve bien épaisse la nuit du paganisme « dans son district. Pour en dissiper les ténèbres, ses regards s’élèvent vers une étoile des « cieux, vers l’Immaculée Conception. — O Notre-Dame de Lourdes, dit sa prière, si vous « m’accordez de nombreuses conversions, je vous promets un sanctuaire sur une montagne.– « Et aussitôt l’Etoile épanche de doux rayons et les conversions commencent. Deux cents « d’abord dans les environs, trois cents ensuite à vingt milles au loin.
« Deux démarches successives pour obtenir l’autorisation de bâtir une chapelle sur deux « montagnes, reçoivent des réponses négatives de la part des autorités anglaises. Sur ces « entrefaites, des habitants de Chetput viennent prier le missionnaire de s’établir chez eux « pour les instruire. Il les suit et se met à l’œuvre. Une belle montagne se dresse à deux milles « du village. Ne serait-ce pas celle qu’a choisie Notre-Dame de Lourdes ? Le Gouvernement « l’accorde sans objections, et bientôt on voyait s’élever un gracieux petit sanctuaire. C’est « un moment solennel ; c’est le signal d’une grande bataille entre le ciel et l’enfer, entre le « dragon et Marie Immaculée. Elle illumine de couleurs splendides le champ du combat. Les « légions ténébreuses ne pouvant en soutenir l’éclat, vont se cacher dans leurs antres et « laissent 20.000 prisonniers entre les mains du Christ et de sa glorieuse Mère. Quel « magnifique trophée ! 20.000 néophytes !
« L’apôtre, instrument de tant de merveilles, ne peut en croire ses yeux ; il se recueille, il « se demande comment il pourra témoigner sa reconnaissance à sa céleste Bienfaitrice, et se « sentant comme inspiré Bonne Mère, dit-il, le sanctuaire de la montagne ne publie pas assez « votre gloire ; aidez-moi à élever ici, près du village chrétien, une grande, une belle église, à « votre Immaculée Conception !
« Quelque temps après, un possédé vient prier à la montagne et en reconnaissance du « soulagement qu’il éprouve, il donne 50 roupies (75 francs) pour la nouvelle église. M « Darras creuse les fondations. — Vous irez loin avec ce tas d’argent ! lui fait-on remarquer. – « J’ai confiance en Notre-Dame de Lourdes, s’écrie-t-il. Elle a fait tant de merveilles dans ce « pays, qu’il lui sera facile de mener à bonne fin les travaux commencés. – Son espérance ne « fut pas trompée, 25.000 roupies, ramassées on ne sait où par la sainte Vierge, firent monter « dans les airs le saint édifice, et en 1896 il était terminé dans ses parties les plus importantes. Une circulaire lancée dans toutes les directions fixa au 1er mai la cérémonie de la bénédiction.
« Neuf jours avant la date fixée, toutes les routes, aboutissant à Chetput, furent couvertes de « pèlerins accourant de tous les points de l’horizon. De longues files de charrettes à bœufs « arrivaient sans cesse, pleines de chrétiens et même de païens ayant fait des vœux qu’ils « venaient acquitter sans respect humain. Indiens de haute caste, parias pleins « d’enthousiasme, riches couverts d’habits voyants, pauvres en haillons, gens du Nord « découplés en hercules, gens du Sud d’une simplicité charmante, tout ce monde remplissait « peu à peu l’immense cour de l’église, les places publiques, les allées, les bosquets des « environs. Chaque arbre avait sa troupe installée sous son ombre ; cela formait un « campement immense dont le centre était la grande église qui du matin au soir ne « désemplissait pas.
« Le 29 avril, l’archevêque de Pondichéry, venu à Polour par le chemin de fer, partit à trois « heures et demie pour se rendre à Chetput. A tous les villages échelonnés le long de la route, « Monseigneur trouvait les chrétiens en armes, c’est-à-dire armés de tambours, de tams-tams, « de trompettes et de divers instruments de musique. Ils arrêtaient sans façon sa voiture au « milieu des bannières et des oriflammes, le conduisaient à leur chapelle, et lui offraient des « fleurs, du lait et des fruits. Puis ils l’accompagnaient jusqu’au village suivant, et ainsi de « brigade en brigade, le prélat arriva à Dévagapouram, gros village païen où le maire païen, « lui aussi, vint offrir ses présents avec mille démonstrations de respect.
« Mais quel est ce fringant cavalier qui, malgré ses 61 ans, vole bride abattue au devant de « Sa Grandeur ? Vous l’avez reconnu, j’en suis sûr, à son air guerrier, à son teint bronzé « comme celui d’un vieux cheik. Oui, c’est lui, c’est le P. Darras, l’apôtre de Chetput. Dès « que le canon a tonné, disant : le pasteur approche, — il est parti sur son coursier pour « saluer plus tôt son Père, le grand Père de ses enfants. Comme un fringant spahi, lestement « il met pied à terre, baise l’anneau de l’archevêque, lui exprime sa reconnaissance puis, « sans se reposer, il reprend au galop la route de Chetput. A leur tour, les grands bœufs de la « voiture épiscopale reprennent le trot.
« A l’entrée de la ville, s’élève un beau pavillon de verdure ; une foule immense attend « Monseigneur ; l’un des principaux chrétiens lui souhaite la bienvenue en termes très « touchants. Puis l’archevêque se revêt des ornements épiscopaux, et sous un dais magnifique « se rend à l’église escorté par tout un peuple ivre de joie. Sur le perron, M. Darras, au milieu « d’un très grand nombre de prêtres, félicite et remercie Sa Grandeur en termes très émus ; il « reçoit la réponse que méritent sa foi, son zèle et ses immenses travaux. La procession entre « dans l’église, magnifiquement illuminée. Le Pontife, mitre en tête, crosse en main, gravit les « degrés de l’autel, épanche sur la multitude frémissante ses sentiments de reconnaissance « envers Jésus et Marie et donne ses meilleurs conseils à ces néophytes encore ruisselants des « eaux du baptême. Après les prières liturgiques, l’ostensoir élève dans les airs la divine « hostie, les fronts s’inclinent, les lèvres bourdonnent des prières, et tous les cœurs débordent « d’amour et de reconnaissance.
« Après de si douces émotions, quelle ne fut pas la joie des missionnaires de se trouver « réunis au presbytère ! Quelles délicieuses effusions ! et qu’il y a de beaux moments au cours « de la vie apostolique ! Que feront tant de prêtres durant les jours qui précèdent la grande « fête ? Ils diront des messes depuis quatre heures jusqu’à huit heures à la grande église, au « sanctuaire de la montagne, recevront les cierges innombrables offerts par les pèlerins, « présideront la récitation du chapelet, assisteront au chemin de Croix, prêcheront et surtout « confesseront. Qui voudrait s’en aller sans recevoir la sainte communion ?
« Après des journées si bien remplies par ces pieux exercices, apparaît enfin le premier « jour du mois de Marie. Commencées de bon matin, la bénédiction de l’église et la « consécration de l’autel ne se terminèrent que vers onze heures. L’église était bondée, la « chaleur étouffante ; néanmoinss la foule se tint tout le temps recueillie, silencieuse, « murmurant des prières et admirant les belles cérémonies. Mais d’où vient que le lendemain « vous ne voyez que des vieux et des infirmes à la grande église ? C’est que, dès l’aurore, les « pèlerins se dirigent vers la montagne. La route est comme un large torrent humain. Peu à « peu tous les rochers sont envahis par la foule. Anciens et nouveaux chrétiens, païens, « protestants, tous veulent voir la messe et offrir des cierges à la Vierge de la montagne. Vers « huit heures, ces flots humains redescendent et inondent la plaine. Que de milliers de têtes « ondoyantes et quel magnifique panorama !
« Et le soir !!! O ma plume ! je te défie de décrire la grandiose procession qui se déroule « depuis la montagne jusqu’à la grande église, les milliers de flambeaux, les gerbes de feu « d’artifice, la nuit illuminée et la prière ardente montant aux cieux. Salue plutôt Notre-Dame « de Lourdes et dis-lui : Soyez à jamais bénie, remerciée et aimée ! Bénissez le P. Darras, « bénissez ses enfants qui lèvent vers vous leurs mains suppliantes en murmurant : Monstra te « esse matrem. »
Mgr Gandy termine son compte rendu par le récit de deux touchantes démonstrations qui ont eu lieu, à Pondichéry, au mois de septembre dernier.
« Je ne veux point passer sous silence une autre cérémonie qui a réveillé dans nos cœurs le souvenir des vertus et des grands travaux de Mgr Bonnand. Cet illustre prélat, ayant été choisi par le Saint-Siège comme Visiteur apostolique des Missions de l’Inde, mourut à la tâche, à Bénarès. L’excès de travail et les fatigues du voyage lui occasionnèrent une attaque de dysenterie. Le mal aurait sans doute été conjuré par le repos. Sa Grandeur ne put se résoudre à en prendre. Le journal du Visiteur apostolique s’arrêta brusquement. Voici son dernier mot : 20 avril 1860. — J’ai travaillé... La phrase n’est pas finie. Ce dernier mot résume sa vie : J’ai travaillé.
« Depuis que j’ai pris la direction de notre Mission, j’avais eu plusieurs fois la pensée de faire venir à Pondichéry les ossements du vénéré Prélat, persuadé qu’en cela je ferais plaisir aux prêtres et aux chrétiens ; mais diverses circonstances m’avaient fait différer l’exécution de ce projet. Aux vacances, MM. Auvé et Marie acceptèrent d’aller à Bénarès pour ramener la précieuse dépouille. A la date du 19 juillet, M. Marie m’écrivit : « Nous avons fait ouvrir le « tombeau de Mgr Bonnand. Son corps avait été déposé dans un cercueil en bois recouvert « de zinc : zinc et bois n’étaient plus que pièces et morceaux ; toutefois, sous la poussière que « le temps avait accumulée, nous avons trouvé intacts les os principaux. Des habits « pontificaux dont le corps avait été recouvert nous n’avons pu sauver que des débris. En « somme, nous avons trouvé mieux que nous n’osions espérer. »
« Aussitôt après la réception de ces lignes, j’envoyai aux confrères une lettre circulaire pour leur annoncer que, le jour de clôture de notre retraite commune, aurait lieu, avec le plus de solennité possible, la translation des ossements de Mgr Bonnand au cimetière de la Mission où reposent déjà trois évêques et beaucoup de missionnaires. Tous ceux qui n’avaient pas de raisons graves de demeurer à leur poste étaient priés de venir à la retraite et d’assister à cette touchante cérémonie. 85 confrères répondirent à cet appel. La retraite fut particulièrement édifiante. Le matin de la clôture, les restes vénérés furent exposés au milieu d’une chapelle ardente ; à sept heures, tous les confrères avaient dit la sainte messe et se réunissaient en habit de chœur autour du cercueil. Après la récitation des prières d’usage, la procession se forma ; le cercueil était porté par les plus anciens prêtres, deux européens et deux indigènes ; les glands du poêle étaient tenus également par deux missionnaires et deux prêtres indigènes. Naturellement je présidai la cérémonie funèbre et chantai la messe. Notre vaste cathédrale était remplie de fidèles. M. le Gouverneur était présent ; un certain nombre de Telingous de Tatchour, chrétienté administrée autrefois par Mgr Bonnand, étaient venus de bien loin payer au Père de leurs pères un dernier tribut d’amour et de reconnaissance.
« Déposés au milieu de nous, les restes de ce grand évêque missionnaire rappelleront à tous l’exemple de ses vertus et de ses travaux : Defunctus adhuc loquitur.
« Avant de nous séparer, nous avons tenu à célébrer une fête de famille d’un autre genre. Nous avions solennisé, en 1894, le jubilé sacerdotal de M. Badenier ; l’année dernière, le cinquantième anniversaire de l’arrivée en mission de M. Godet. Cette année, M. Henry achevait à son tour ses 50 ans de prêtrise. Le lendemain de la clôture de la retraite, le clergé l’a conduit en procession à l’église où il a chanté la messe coram episcopo. La plupart des prêtres indigènes ayant été ses élèves au petit séminaire, ils ont tenu à remplir toutes les fonctions sacrées ; c’était vraiment bien touchant. Le soir il y a eu salut solennel ; l’église était magnifiquement illuminée. Puis, comme toute fête indienne, cette fête s’est terminée par un très beau feu d’artifice.
« Plusieurs autres vétérans de l’apostolat approchent de leur jubilé ; daigne le bon Dieu les conduire jusqu’à ce beau jour et nous fournir ainsi l’occasion de leur montrer notre affectueuse sympathie et notre très sincère vénération ! »
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