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Rapport annuel des évêques

Année: 1897
Pays: Inde
Mission: Mayssour
Rédacteur:Mgr Kleiner

II. — Mayssour.


Population catholique 40.634
Baptêmes d’adultes 434
Conversions d’hérétiques 68
Baptêmes d’enfants de païens 440
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Mgr Kleiner avait, en 1895, consacré son compte rendu aux différentes paroisses de sa ville épiscopale ; en 1896, il donna un aperçu des divers établissements et des œuvres générales de sa Mission. Cette année, Sa Grandeur parle plus spécialement des districts situés en dehors de Bangalore et cite, à cet effet, un certain nombre de lettres que nous sommes heureux de reproduire presque intégralement.

Le nord de la partie du Wynaad qui appartient à la Mission du Mayssour, forme le district de Manantoddy, administré par M. Adigard. Notre confrère commence son compte rendu par une citation empruntée au rapport des ministres protestants sur la contrée qu’il évangélise. « Le Wynaad, disent ceux-ci, contient une population d’environ 120.000 habitants, dont 50.000 sont des aborigènes de différentes castes. Le champ est mûr pour la moisson. Un chrétien zélé nous dit qu’avant neuf ans ces aborigènes seront, à son avis, absorbés par le brahmanisme, l’islamisme ou le romanisme, si nous ne faisons tous nos efforts pour les gagner au Christ ! »
« Sans prétendre aller aussi vite en besogne, dit ensuite M. Adigard, je suis également « d’avis que l’heure de Dieu a sonné pour quelques-unes de ces castes. Les confrères des « Nilghiri ont entamé plusieurs tribus de leurs montagnes ; le missionnaire de Gudalur a déjà « un fort noyau de Kurumbers, et j’ai à présenter, cette année, le baptême de six Kourchers. Je « les ai gardés et formés pendant deux ans, et ils me donnent tout espoir, relativement à leur « persévérance. Ceux qui sont venus l’an dernier, ainsi que deux familles, l’une de trois « personnes, l’autre de cinq, et trois jeunes gens, arrivés depuis, apprennent les prières et « seront prêts sous peu. Je les ai installés dans le voisinage des rizières achetées pour eux ; ils « sont de la sorte assez éloignés de la ville pour ne pas se perdre à son contact, et assez « rapprochés pour pouvoir facilement venir à l’église.
« D’autres encore se sont présentés, mais j’ai cru devoir en renvoyer plusieurs qui « n’offraient pas de suffisantes garanties ; quelques-uns sont partis d’eux-mêmes. Le bon « Dieu se charge de remplir les vides. Il nous a dernièrement envoyé un jeune Kurumba qui « avait été baptisé à Sultan-battry par les protestants. Il a quitté une sinécure fort bien « rétribuée chez ces derniers, et s’est exposé à toutes les avanies pour devenir catholique. « Depuis un an qu’il était à Manantoddy, il avait observé nos néophytes et compris la « différence qui existe entre notre sainte religion et le protestantisme. Il vint plusieurs fois me « voir, et bientôt se détermina à se joindre à nous. Voici ce que le ministre protestant disait de « lui : ─ A ma dernière visite, j’ai eu un entretien avec le Kurumba dont j’ai déjà parlé ; j’ai « aussi été très heureux de recevoir de bons rapports sur son compte. Il étudie actuellement « pour devenir un évangéliste dans sa tribu ; il est intelligent et sera, j’en ai la confiance, une « bénédiction pour bien d’autres. ─ Le ministre ne savait pas si bien dire !
« Il s’est passé à propos du baptême et du mariage de nos Kourchers un fait qui m’a causé « quelque plaisir. Nos anciens chrétiens, sur l’invitation du catéchiste et du Natanmé (chef des « chrétiens), décidèrent de contribuer aux frais de la fête. Un dimanche, après la messe, ils me « présentèrent donc 15 roupies. Au jour fixé, bon nombre vinrent à l’église pour la cérémonie « qui se fit avec grand apparat. Notre collecteur, M. Gwyne, catholique exemplaire, voulut « bien être le parrain du premier baptisé. La pensée de cette souscription était venue aux « chrétiens, à la suite du passage, par Manantoddy, du 24e régiment d’infanterie indigène. A « ma demande, le colonel avait fait savoir que 50 soldats catholiques se disposaient à assister « à la messe le dimanche, 6 décembre. Dès leur arrivée le samedi, je fus leur rendre visite ; le « colonel appela le tambour-major et lui commanda de conduire ses hommes le lendemain à « l’église, musique en tête. ─ Ce soir, ajouta-t-il, il faudra donner une aubade à la population. « ─ Mais, colonel, nous désirerions aller à confesse. ─ Voilà qui est embarassant ! Qu’en « dites-vous, Père ? ─ Je proposai alors d’entendre les confessions avant la messe. Le « lendemain matin, ils se présentèrent à six heures et demie au son de la musique. Jamais « Manantoddy n’avait vu pareille fête. Quarante soldats s’approchèrent de la sainte Table. « Après la messe, ils vinrent tous me saluer, et me faisant asseoir, le chef me décora d’une « guirlande de fleurs, m’adressa un petit compliment, et offrit 5 roupies à l’église, au nom de « tous, en souvenir de leur passage. Le colonel me dit, entre autres choses, que les catholiques « étaient ses meilleurs soldats.
« Cela me rappelle un autre bon témoignage, venu de plus haut, et qui mérite d’être « signalé. Le Wynaad appartient au collectorat du Malabar. Lors de la visite du gouverneur de « Madras dans ce district, les protestants lui présentèrent une adresse et ne manquèrent pas de « se prévaloir de leurs travaux. Le Gouverneur, dans sa réponse, commença par leur dire : ─ « Vous semblez oublier que vous n’êtes pas les seuls dans le Malabar ; ici, comme ailleurs, les « catholiques sont les plus nombreux et font beaucoup de bien.
« Le chiffre des conversions obtenues cette année est le plus élevé que j’ai atteint jusqu’ici « dans le Wynaad : 1 de protestant, 21 de païens adultes, sans compter les enfants de ces « derniers. Ce qui me réjouit, c’est que ces baptêmes ne peuvent pas être attribués à la famine, « comme le prouvent le fait précédent et les suivants que j’aime à citer.
« Thérésa n’avait pas voulu se faire baptiser en même temps que son mari et son enfant, « mais bientôt elle se mit à réciter avec eux les prières et le catéchisme. En novembre dernier, « se trouvant très malade, elle me pria de la baptiser. Depuis, elle a recouvré la santé, et a été « heureuse de pouvoir faire à pied, en action de grâces, le pèlerinage à la chapelle de Saint-« Antoine de Padoue à Dornhaly (120 milles aller et retour).
« Arokiammal est une femme de caste Thier qui fut jadis baptisée par les protestants. Elle « ne connaissait absolument rien de sa religion, et n’était jamais depuis son baptême retournée « au temple. Elle vécut ainsi plusieurs années avec un individu qui, l’an dernier, fut attaqué « d’un cancer à la joue. Cette plaie devint si horrible, et l’odeur en était si insupportable, que « personne ne voulut donner asile à ce pauvre homme. Je le casai dans un abri isolé sur le « terrain de l’église, et plaçai la femme dans une maison chrétienne. Un mois plus tard, le « malade semblant près de sa fin, je fis demander à cette femme si elle voulait venir le « soigner. Malgré une grande répulsion, elle accepta, et pendant 12 jours lava, trois fois par « jour, cette plaie qui s’étendait de l’œil jusqu’au dessous du menton, laissant voir les vers « dans l’intérieur de la bouche. Elle se dévoua ainsi jusqu’au dernier soupir du malade ; « ensuite, elle voulut devenir catholique. Elle travaille maintenant aux rizières. Je lui ai confié « une jeune fille de Maléalam dont elle prend soin comme de sa propre sœur.
« Je veux terminer par un fait qui m’a singulièrement frappé. Un Kourcher sa femme et ses « trois enfants étaient, en se rendant chez moi, tombés entre les mains du catéchiste protestant, « toujours aux aguets. Cette nouvelle m’affligea profondément. Je me demandai comment « m’y prendre pour sauver ces âmes de la gueule du loup. Je fus inspiré de faire une promesse « à la sainte Vierge et à saint Antoine ; en même temps, je recourus à l’Hôte divin du « tabernacle, convaincu que Lui seul y pouvait quelque chose, car les protestants faisaient « bonne garde, et mes chrétiens étaient dans l’impossibilité d’intervenir. Le premier vendredi « du mois, je célébrais, suivant la résolution prise par tous les missionnaires du Mayssour, la « messe du Sacré-Cœur pour la conversion des infidèles. A midi, un chrétien m’amenait cet « homme, lequel me promit de venir sans tarder avec sa femme et ses enfants. Il vint en effet « le lendemain. Le même soir, un autre Kourcher m’arrivait ; total : 6 en un jour. Le Sacré-« Cœur avait entendu les supplications de tous mes confrères. Grâces à jamais au Sacré-« Cœur ! »

« Dans la même région du Wynaad, mais plus au sud, se trouve le district de Vayitri, qui comprend 6 stations. Il y a une église à Vayitri, et deux petites chapelles seulement à Mepadi et à Sultan-battry. La population catholique n’est que de 742 âmes ; elle se compose surtout de Tamouls employés dans les plantations, et d’East-Indians dont la conduite pourrait être plus édifiante. M. Cochet, qui est chargé de ce district, a eu beaucoup à souffrir des suites d’un violent ouragan qui l’a obligé de séjourner plus longtemps que de coutume à Vayitri même et l’a arrêté dans ses travaux d’administration et d’évangélisation. Quelques lignes de son compte rendu vont nous le montrer, lui aussi, aux prises avec les protestants.
« Ici, écrit-il, un grand obstacle au bien est la dispersion des chrétiens, laquelle rend leur « administration fort pénible et parfois impossible. Mais le plus grand mal, à Vayitri surtout, « vient de l’envahissement du protestantisme, en particulier de la Church Missionary Society « qui a entrepris de convertir ce pays au Christ. Comme partout, l’argent est l’argument des « ministres ; c’est ainsi qu’ils ont dépensé cette année à Vayitri et à Mepadi 1.763 roupies, « contre la modeste somme de 153 roupies dont j’ai pu disposer.
« En plus de leur école, ils ont un catéchiste grassement payé, qui est chargé de répandre « des tracts à profusion et d’acheter, parmi nos catholiques, les consciences un peu faibles ou « les caractères aigris par les justes réprimandes du prêtre. Personnellement, je n’ai pas « l’avantage de lui plaire. Aussi, sur son instigation, le ministre européen a jugé bon de s’en « prendre à moi dans son rapport de 1897.
« Il m’accuse, d’abord, de détourner les enfants de son école par pure jalousie, parce que, « dit-il, les catholiques n’ont pas le bonheur d’avoir la bible. Puis, à propos de la mort d’un de « ses adeptes, transfuge de notre sainte religion, il se livre à des racontars absolument « fantastiques. Au décès de cet homme, je serais, paraît-il, allé trouver sa sœur et aurais « cruellement réprimandé cette pauvre femme en deuil non seulement de son frère, mais « encore de son fils. Je serais même allé si loin dans mes invectives qu’à la fin elle m’aurait « répliqué : ─ Comment vous êtes un gourou (prêtre) et vous venez me maudire au lieu de me « consoler dans mon affliction ! ─ Et cela, je ne l’aurais pas fait une seule fois, mais à « diverses reprises ; d’ailleurs en pure perte, conclut le révérend.
« Comme cette histoire avait ému un certain nombre d’Européens, j’ai dû rétablir la vérité « des faits. Il était de mon devoir de chercher à faire rentrer les transfuges dans la bonne voie, « et je l’ai fait, sans me livrer à des invectives inopportunes. Ce frère et cette sœur avaient été « achetés 260 roupies par le ministre de l’erreur ; d’autres membres de leur famille suivirent « quelques jours leur égarement, mais rentrèrent bientôt au bercail. La femme en question ne « tarda pas elle-même à succomber ; elle est morte dans la foi de son baptême, et alors le « catéchiste protestant a eu l’impudence de s’adresser à moi pour faire rembourser les 260 « roupies par les héritiers catholiques. Ce dernier détail a achevé d’édifier tout le monde sur la « conduite du ministre et de son catéchiste. D’ailleurs ils ont beau faire et beau dire ; des 6 « familles qu’ils avaient achetées ici, 4 sont rentrées au bercail cette année. » Outre ces conversions de protestants, et malgré toutes les difficultés, M. Cochet a baptisé 5 païens adultes.

« Chickmagalur, situé dans la province de Mysore, est confié aux soins de M. Grandin, aidé de M. Pinatel. Ce district offre les mêmes difficultés, et de plus grandes encore, que ceux de Wynaad. Le missionnaire est obligé d’être sans cesse en voyage pour visiter ses 1.700 chrétiens, disséminés dans les plantations sur une superficie de 60 milles carrés. De plus, un cyclone ayant renversé l’église de Mudighéré, il a fallu reconstruire cet édifice, ce qui a paralysé assez longtemps le zèle de M. Grandin. Enfin la fièvre, qu’on peut appeler l’hôte importun de ces bois, a fait cette année à nos confrères des visites plus longues et plus souvent réitérées. Néanmoins leur tableau d’administration accuse un nombre relativement élevé de baptêmes d’infidèles.
« Dans le compte rendu de 1894, écrit M. Grandin, on lisait cette phrase : A Chickmagalur, « nous sommes distancés par les protestants. Je venais alors d’être chargé de ce district ; « l’observation avait de quoi exciter le zèle ; j’étudiai donc la situation pour reprendre les « devants, si possible. Je pus voir que si les protestants nous ont distancés, ce n’est ni par le « nombre, ni par la qualité de leurs adhérents, ni par l’influence acquise. Mais nous n’avons « pas d’école, et ils en ont. Oh ! ils n’y font pas des merveilles. Pas plus que nous, ils ne sont « en mesure de lutter contre le High School (école supérieure), ni même contre l’école « primaire canara du gouvernement. Leurs établissements sont tout à fait élémentaires et « mixtes. Aussi les filles sont-elles retirées de l’école, dès qu’elles arrivent à l’âge de 8 ou 9 « ans ; les garçons, quand ils sont admis au High School, c’est-à-dire à l’âge de 10 ans. Qu’on « nous donne 2 ou 3 religieuses, et du coup les écoles protestantes se fermeront, l’école des « religieuses deviendra florissante, et il n’y aura plus lieu de dire que les protestants nous « devancent ici, même pour l’éducation. »

« Le district d’Arsikéré comprend toutes les chrétientés qui longent les deux lignes du chemin de fer de Bangalore à Huryhur, et de la même ville jusqu’à la frontière du nord, avec plusieurs annexes assez éloignées de la voie ferrée.
« La population catholique de ce district, écrit M. Poulnais qui en est chargé, est « relativement peu nombreuse, mais les chrétiens sont dispersés sur un espace si considérable « que l’administration en est toujours très pénibles, et aussi très dispendieuse. Pendant « l’année, j’ai fait plusieurs fois la visite des postes situés sur la ligne, et au moins une fois « celle des autres. J’ai même pour cela accompli tout dernièrement un voyage de 200 milles « anglais en charrette à bœufs. Mon compte rendu accuse 6 baptêmes d’enfants de païens et « une conversion de protestant. Il y a quelques mois, deux adultes se préparèrent au baptême à « Arsikéré ; mais ils changèrent de résidence avant que leur instruction fût terminée. Un autre « adulte est allé, pour des raisons spéciales, se faire baptiser à Bangalore. Parmi les chrétiens, « je constate une amélioration sensible, laquelle est due, après Dieu, au principal employé du « chemin de fer, à Arsikéré. Excellent catholique, il donnait à tous le bon exemple. « Malheureusement, il a été changé, voilà deux mois. J’ai aussi perdu, pendant l’année, une « très bonne famille indigène. Le mari a quitté ce monde pour une vie meilleure, et a fait une « mort très édifiante. Le jour de son enterrement, sa jeune veuve vint m’annoncer son « intention d’entrer au couvent des religieuses indigènes de Sainte-Anne. Cette nouvelle ne « m’étonna point, car dans l’état du mariage elle menait réellement une vie religieuse. Elle « jeûnait très strictement tous les vendredis, et, par mortification sans doute, n’avait jamais « voulu se parer des bijoux de prix qui étaient en sa possession. Une de ses amies me disait un « jour : ─ Quand j’étais à Arsikéré, j’aimais beaucoup à m’entretenir avec elle ; elle ne me « parlait que du bon Dieu et de choses édifiantes. ─ Cette personne avait en outre une « connaissance peu commune de notre sainte religion. Elle a pris l’habit le jour de la fête de « sainte Anne, et jusqu’ici elle a amplement justifié les excellents renseignements que j’avais « donnés sur son compte. »

« M. Gouarin est à la tête du district de Mattighiri qui, comprend tout le taluk d’Ossour, dant le district civil de Salem. Il a une population catholique de 1.315 âmes, répartie dans une quinzaine de villages. « Durant l’année 1897, écrit-il, ayant été surtout occupé à la « construction de la nouvelle église de Mardanhally, je n’ai guère eu de temps à donner à la « conversion des païens. Néanmoins, l’esprit de Dieu qui souffle où il veut m’a accordé, entre « autres consolations, celle de baptiser un païen sur lequel je ne pouvais guère compter, « humainement parlant. Cette conversion a été visiblement l’œuvre de Dieu. Voici comment « elle s’est opérée.
« Il y a environ trois ans, à Mardanhally, je vis venir une troupe de païens, jeunes et vieux, « qu’à leur mine et gestes, je reconnus être des saltimbanques, charmeurs de serpents, etc. Ils « s’installèrent devant moi et mes gens pour nous donner un spécimen de leur art, puis après « bien des tours, ne manquèrent pas de nous présenter leur sébille. Je leur fis une aumône ; « ensuite je les priai de me prêter quelques moments d’attention.
« Séance tenante, je leur fis savoir que j’étais un gourou, ministre de Dieu, prédicateur de « la seule vraie religion dont je développai un peu devant eux la doctrine. Tout le monde « m’écouta volontiers pendant près d’une demiheure. Et si mes explications en canera et en « tamoul ─ car j’étais obligé de me servir tantôt d’une langue, tantôt de l’autre ─ ne « parvinrent pas à convaincre des gens qui n’avaient jamais entendu de tels discours, elles « furent attentivement suivies. Puis à mon tour, je tendis ma sébille, c’est-à-dire je demandai « qui était disposé à se donner à ce Dieu dont je venais de parler. Alors un homme d’âge mûr, « qui semblait être le chef de la troupe, se lève au milieu de ses gens assis par terre et me dit, « en me montrant un petit tambourin, orné de vives couleurs et décoré de plumes de paon : ─ « Maître, tant que j’aurai cet instrument et que j’en jouerai en l’honneur de mon dieu, j’espère « qu’il ne me manquera rien, ni en ce monde, ni dans l’autre. ─ Toute la troupe ne manqua « pas d’approuver la réponse du chef, et je dus me contenter de prier intérieurement la bonne « Vierge d’intercéder pour ces pauvres gens.
« Environ deux ans après, au mois de novembre 1896, étant encore à Mardanhally, je vis « accourir de grand matin, un paysan qui me pria avec instance de vouloir bien l’accompagner « dans son village, pour y donner le baptême à un vieillard. Celui-ci, disait-il, ne voulait pas « mourir avant d’avoir revu le gourou qui lui avait parlé autrefois du vrai Dieu. Je me mis en « route sans retard et interrogeant mon guide, je reconnus bientôt qu’il s’agissait de l’homme « au tambourin. Je me mis au courant des habitudes du malade, et appris ainsi qu’il tirait les « cartes, disait la bonne aventure, faisait rouler les dés et confectionnait des amulettes. Après « une course de deux heures, j’atteignis le village tout païen, lequel sans doute n’avait jamais « vu de prêtre catholique.
« Nous arrivons dans l’une des rues principales et nous arrêtons devant une maison d’assez « triste apparence. Aussitôt, j’en vois sortir le malade pouvant à peine se tenir debout ; il se « prosterne à mes pieds et me remercie d’être venu à son secours. Je mets pied à terre, et je « m’aperçois bientôt qu’il y a là une âme à sauver, car la grâce avait agi fortement en elle. Le « vieillard, soutenu par l’un de ses fils, se tenait adossé au mur de sa maison ; pendant que je « l’instruisais des principales vérités de la religion, une foule de païens était accourue pour « voir un spectacle si nouveau. Le pauvre infirme acquiesçait à tout, et lorsque je lui « demandai de renoncer à ses diables, il me livra ses cartes, ses dés, ses amulettes et un « perroquet en bois grossièrement sculpté. Mais quand vint le tour du petit tambourin que l’on « avait apporté également, il supplia qu’on le lui laissât. ─ Je ne m’en servirai plus, disait-il, « je le suspendrai dans ma maison, je le regarderai de temps en temps ; c’est l’objet le plus « précieux que je possède. ─ Quelques païens intercédèrent pour lui. ─ Non, dis-je, il faut « l’abandonner comme tout le reste, sinon pas de baptême. ─ Vous le voulez donc ! il faut que « je m’en sépare. ─ Et ce disant, il dépose le tambourin à terre, hausse la main en tremblant et « la laisse retomber : le tambourin était crevé. Alors il lève les yeux vers moi et s’écrie en « souriant : ─ Je renonce à tout ; je ne demande que le gnana tirtam (baptême) qui me fera « enfant de Dieu et le vôtre. ─ Tout ému, je versai l’eau régénératrice sur ce front ridé ; puis « trouvant le bon vieillard très mal, je lui administrai l’extrême-onction ; avant de le quitter, je « lui laissai un crucifix et lui attachai au cou une médaille de la sainte Vierge.
« Peu de temps après, je m’enquis de l’état de ce bon vieux néophyte, et je fus bien surpris « d’apprendre que, guéri comme par miracle, il se disposait à venir me trouver. En effet, il « vint et se mit à apprendre quelques prières qu’il aime à chanter, non plus sur le tambourin, « mais sur un chapelet qu’il porte au cou, et dont il ne se sépare jamais. »

« A Mysore, la capitale du royaume, il y a plus de 2.000 catholiques administrés par M. Le Tohic. Celui-ci, dans son compte rendu, expose d’abord les privations que la famine ou la cherté des vivres ont occasionnées à ses chrétiens généralement pauvres, et surtout au couvent du Bon-Pasteur chargé d’un nombreux personnel. Il rapporte ensuite l’histoire de la conversion d’un membre de la caste des rois de Mysore.
« Cet Arasu (prince), dit-il, s’était séparé depuis plusieurs années de tous les membres de « sa famille, et s’était retiré dans un hôtel de la ville. Comme membre de la caste royale, il « recevait du palais pour sa subsistance la somme mensuelle de 42 roupies. Dernièrement, le « dimanche des Rameaux, il vint assister à la messe, et dans la soirée du même jour demanda « à recevoir immédiatement le baptême. Après avoir entendu les raisons qui empêchaient de « conférer ce sacrement sans préparation, il accepta un catéchisme et promit de l’étudier. « Trois semaines plus tard, il revint et dans la conversation qu’il eut avec M. Baussonnie, ce « dernier acquit la conviction que l’Arasu savait suffisamment la doctrine chrétienne. « Cependant, comme il ne faut pas trop se presser dans une chose si importante, on l’engagea « à attendre encore, lui promettant de le baptiser dans un avenir assez prochain. ─ Eh ! disait-« il en nous quittant, si par hasard je venais à mourir sans baptême ! Je ne suis pas fort, j’ai « une maladie de cœur ; cette affection pourrait m’emporter tout d’un coup. ─ Nous le « plaisantâmes amicalement sur ses craintes qui paraissaient peu fondées, et il partit en « souriant. Nous croyions de la sorte avoir gagné du temps pour étudier davantage ses « dispositions. Mais la nuit suivante, vers deux heures du matin, on frappe à ma porte : ─ « C’est l’Arasu qui vous demande, me crie-t-on ; il est bien mal et ne veut pas mourir sans « baptême.
« Une voiture de l’hôtel m’attendait. Je pars et je trouve le malade ayant toute sa « connaissance, mais persuadé qu’il va mourir dans quelques heures ; il me supplie en grâce « de ne plus différer davantage son baptême. Comme il avait la science suffisante et que son « état paraissait assez grave, je le baptisai et lui donnai le nom de Joseph. Cependant quelques « jours passés à l’hôpital le remirent sur pied. Dès lors, il ne voulut plus retourner à l’hôtel, et « demanda à venir habiter auprès de l’église. Il fut admis dans le pensionnat tenu par le Frère « Joseph.
« Mais cette conversion ne fait pas l’affaire du démon, qui a suscité bien des tempêtes pour « ébranler la foi du néophyte. Le palais lui a supprimé sa pension et malgré toutes les « démarches et pétitions, cette pension demeure supprimée. Dieu veuille soutenir la foi tendre, « et pourtant forte, de notre cher Joseph ! »


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