| Année: |
1897 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
CHAPITRE VII
____
GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
~~~~~~~
I. — Pondichéry
Population catholique 217.562
Baptêmes d’adultes 3.995
Conversions d’hérétiques 67
Baptêmes d’enfants de païens 1.912
___
Le compte rendu envoyé par Mgr l’archevêque de Pondichéry comprend trois parties bien distinctes. Dans l’une, Sa Grandeur parle plus spécialement des anciennes chrétientés de sa Mission et cite quelques lettres qui permettent de constater le développement de l’esprit chrétien parmi les fidèles ; l’autre contient les rapports de plusieurs confrères chargés de stations où les néophytes dominent ; la troisième n’est guère qu’un tableau des principales épreuves qui, dans le cours de l’exercice, sont venues se mêler aux consolations éprouvées par les missionnaires. Nous suivrons ici le même ordre ; toutefois nous commencerons par cette note générale qui s’applique à tout le diocèse. « Cette année, le nombre des baptêmes d’adultes s’est élevé à 3.995, dont 235 seulement in articulo mortis ; il y a eu, en outre, 67 conversions de protestants. Le nombre des confessions entendues dépasse de 14.000, et celui des communions administrées, de 18 .000, les chiffres du précédent exercice. »
*
* *
Les missionnaires, chargés d’anciens districts, écrit Mgr Gandy, ne fournissent pas ordinairement des récits à sensation ; mais tout en étant modeste et accompli sans bruit, leur travail n’en est pas moins fructueux et méritoire devant Dieu. C’est dans leurs parages surtout qu’ont été obtenues les conversions d’hérétiques, et le nombre des adultes baptisés y monte à plus d’un millier. En outre, le tableau de leur administration montre quel bien s’est accompli parmi les anciens chrétiens et indique clairement que leur zèle a été récompensé et que, dans la plupart des districts, la piété a fait de grands progrès. Ces progrès sont dus surtout à la confrérie du Sacré-Cœur et par suite aux communions du premier vendredi ou du premier dimanche du mois.
« Il est aisé de constater que partout où cette confrérie est établie, elle produit une amélioration très sensible parmi les fidèles ; mais l’établir n’est pas toujours chose facile. Souvent les personnes d’un certain âge ne comprennent rien d’abord à cette nouvelle dévotion ; toutefois en s’adressant à la jeunesse, aux enfants les plus pieux de la première communion, on parvient assez vite à former un petit noyau qui va grandissant et finit par impressionner et attirer les grandes personnes, même celles qui jusque-là semblaient peu portées à la piété. Les lignes suivantes de M. Mette en sont la preuve :
« ... Pour le spirituel, nous sommes en progrès, grâce à Dieu. C’est à l’Apostolat de la prière « que nous devons cet heureux résultat. En arrivant à Vadougarpatty, je compris vite que pour « améliorer un peu le vaste champ confié à mes soins, il fallait commencer par la jeunesse. « Pour les personnes de l’âge mûr, le pli est pris et ne changera que très difficilement. Ces « pauvres gens sont d’ailleurs si occupés du soin de leur existence qu’on dirait vraiment qu’ils « ont à faire tourner la machine ronde. Mes prédécesseurs avaient sué sang et eau ; presque « nulle part le résultat n’avait répondu à leurs efforts ; je ne pouvais espérer être plus heureux « sans recourir à une nouvelle méthode.
« Je commençai alors à aller de village en village préparer les enfants à la première « communion. La grosse difficulté était de les faire venir. Je ne leur demandais pas d’être « auprès de moi toute la journée ; une heure et demie le matin, autant le soir, et cela me « suffisait. Même cela, j’eus d’abord de la peine à l’obtenir ; ils avaient toujours quelque « travail à faire, et le plus léger prétexte leur suffisait pour s’absenter du catéchisme. J’allais « légèreté du lièvre. Pour les attirer et les avoir régulièrement, j’eus recours à un moyen qui « réussit toujours près des enfants : je distribuai des récompenses et promis aux plus réguliers « un festin de première classe à l’indienne pour le jour de la cérémonie. L’effet désiré fut « obtenu, et je devins maître de la position dans tous les villages.
« Depuis que je suis cette méthode, les choses ont changé de face. Les enfants viennent « très régulièrement de deux à trois heures par jour, pendant un mois et plus. Cet espace de « temps est consacré à leur enseigner les prières et la lettre du petit catéchisme, à leur « expliquer le symbole et les commandements de Dieu, à les instruire convenablement sur la « Pénitence et l’Eucharistie, avec tout ce qui a rapport à la communion et au saint sacrifice de « la messe.
« J’obtiens ainsi des résultats très consolants ; toutefois, ce premier travail ne suffit pas ; il « faut consolider ce qui a été fait. Après la première communion je vais visiter les villages « chaque mois. Les enfants, avertis du jour de mon arrivée, sont fidèles à venir se confesser. « Le lendemain, à la messe, je leur fais un catéchisme de persévérance et inscris dans la « confrérie du Sacré-Cœur ceux qui le désirent. De la sorte mon petit monde se maintient. « Plusieurs grandes personnes se joignent aux enfants et je compte ainsi dans chaque village « un certain nombre de chrétiens, qui prennent peu à peu l’habitude de fréquenter « mensuellement les sacrements en l’honneur du Sacré-Cœur.
« L’explication du catéchisme qui se fait d’ordinaire en plein air, ajoute M. Mette, n’est « pas sans faire quelque bien, même à ceux qui ne l’écoutent qu’en passant. A Callacoudy, en « février dernier, un garçon de quinze à dix-huit ans s’était mis à suivre les instructions à « l’insu de son père qui est protestant. Celui-ci l’ayant appris, le battit et alla jusqu’à lui « mettre le pied sur la gorge pour lui faire promettre de ne plus revenir chez nous. Le jeune « homme promit, mais au bout de quelques jours, il vint trouver le P. Pragassam, mon vicaire, « et lui dit d’un ton bien décidé : ─ J’en ai assez de ce protestantisme ; je ne veux plus rentrer « à la maison de mon père ; gardez-moi auprès de vous, je serai votre serviteur. ─ Le Père « accepta et le jeune homme est aujourd’hui un excellent catholique.
« Voici un autre fait qui a beaucoup égayé tout le village : Un enfant catholique avait suivi « ses parents à Kandy et en était revenu avec un bagage d’instruction religieuse fort léger. « Rentré au village, il avait fait connaissance avec l’instituteur protestant qui l’avait catéchisé « à sa manière. Soit curiosité, soit désir de s’instruire, il suivit en partie le catéchisme avec les « enfants de la première communion. Lorsqu’il eut entendu que le protestantisme n’avait que « 300 ans d’existence ; que Luther, son fondateur, était un prêtre apostat et marié, il alla « trouver son ami le maître d’école : ─ Ah ça ! lui dit-il, ce n’est pas là ce que tu m’avais « enseigné ! ─ Là-dessus, une discussion s’engagea, et elle marcha si bien que les deux « controversistes finirent par recourir aux arguments... frappants. Le maître, d’école, dit le « bruit public, reçut dans la circonstance plus qu’il ne donna et devint la risée de tous. »
« M. Cadillac, en suivant à peu près la même méthode que M. Mette, a obtenu aussi de très bons résultats. Il a, tout en faisant l’administration des chrétiens, réparé intégralement trois de ses églises qui menaçaient ruine.
« A Adhakambarei, dit ce missionnaire, les anciens du village, le chef en tête, ont tenu à « être zélateurs de la dévotion au Sacré-Cœur et à donner ainsi l’exemple aux autres. Cet « exemple a porté ses fruits et toute cette année, j’ai eu plus de 100 communions réparatrices « par mois. »
« A Kaniyambady, le travail d’administration a été le même qu’à Adhakambarei. « Toutefois, pour m’aider à remplir ma tâche plus facilement et plus rapidement, survint un « grand prédicateur, le choléra, qui tout à coup se mit à sévir avec violence dans le village et « les environs. Mes chrétiens recoururent au Cœur de Jésus avec une foi qui ne me laissa pas « un instant douter de la protection divine. Tous, ou à peu près, s’enrôlèrent dans la sainte « ligue, laquelle compte maintenant 205 associés. Leur confiance fut récompensée : pendant « que les païens étaient décimés par le fléau, il n’y eut que deux victimes parmi mes fidèles.
« Mon église de Vellore est située près du quartier des musulmans dont le nombre s’élève « à 23.000. Comme partout, ceux-ci sont inabordables. A un fanatisme effréné ils joignent une « effroyable corruption de mœurs ; et cette corruption, ils tentent de la communiquer à tout ce « qui les entoure. Cette année, mes efforts opt tendu à diminuer les désordres que ce triste « voisinage a introduits dans ma petite congrégation, et à amener les retardataires à « l’accomplissement de leurs devoirs religieux. J’ai réussi auprès « d’un bon nombre de ces « derniers ; de plus, j’ai eu le bonheur de baptiser six adultes et de remettre dans le droit « chemin quelques apostats qui jusque-là avaient résisté à toutes mes exhortations. »
« Dans un beau travail qui a dû lui demander beaucoup de recherches, M. Fluchaire raconte l’origine de sa chrétienté de Pillavadandey, laquelle remonte au B. Jean de Britto, et fait l’histoire du district depuis la suppression de la Compagnie de Jésus jusqu’à nos jours. Il donne le nom de tous les prêtres qui ont desservi ce poste et signale les diverses modifications et démembrements que le district a subis. Il serait à désirer qu’un pareil travail fût fait dans tous les districts ; on aurait ainsi des matériaux précieux pour l’histoire particulière et détaillée de la Mission.
« En outre, depuis son arrivée à Pillavadandey, M. Fluchaire a déployé un zèle et une persévérance admirables pour la construction de son église. Elle est aujourd’hui achevée et fait grand honneur à la religion ; ses belles voûtes, son magnifique dôme les deux tours qui ornent la façade font l’admiration des chrétiens et des païens des environs. Maintenant il met tout son cœur à l’orner et la tient exces sivement propre. Sa chère église est sa joie et un peu son orgueil, orgueil d’ailleurs bien légitime. Elle le console de la tristesse qu’il éprouve de ne pouvoir, comme d’autres de nos confrères, baptiser beaucoup de païens, et il se dédommage en faisant fleurir la foi et la piété parmi ses chrétiens. « Je voudrais, écrit-il, comme d’autres « plus heureux que moi, offrir un gros bouquet de conversions de païens et d’hérétiques. Les « uns et les autres ne manquent pas dans ces parages, mais leur cœur est fermé à la grâce dont « ils abusent depuis longtemps. Les uns ne songent qu’à s’enrichir et à jouir ; les autres, « uniquement occupés de gagner leur vie, trouvent que leur religion vaut la nôtre et que ce « n’est pas la peine de changer. Aussi mon ministère auprès d’eux a été presque stérile. Pour « me venger, j’ai pioché, labouré la vieille terre qui m’est confiée ; j’ai semé, sarclé, arrosé, et « le bon Dieu a donné l’accroissement. »
Pillavadandey, comme Vellore et Vadougarpatty, appartient à ce que les missionnaires nomment les anciennes chrétientés, voyons maintenant ce qui se passe dans les nouvelles. Ici encore quelques confrères nous le disent par leurs lettres.
*
* *
« Cette année, écrit M. Mignery, j’ai eu la joie de baptiser 109 adultes ; j’en aurais baptisé « bien davantage sans un malencontreux procès.
« Au commencement de janvier 1897, j’étais à Wandiwash tout heureux de recevoir au « catéchuménat cinq belles familles de païens. Mes voisins, les catéchistes protestants, « comprirent de suite que le mouvement des conversions allait se porter vers nous ; ils mirent « alors tout en, œuvre pour attirer à eux mes catéchumènes. Ceux-ci ne se laissèrent ni gagner « par les promesses, ni intimider parles menaces. Dans leur dépit, les catéchistes n’hésitèrent « pas à intenter un injuste procès : ils accusèrent les cinq chefs de famille d’avoir jeté des « pierres sur le temple et d’avoir ainsi troublé l’office protestant. Ils trouvèrent trois témoins « parmi leurs adeptes et surent gagner à leur cause le magistrat indigène. Malgré les « contradictions des témoins à charge, malgré l’éloquence convaincue de l’avocat, et « nonobstant leur innocence, mes catéchumènes se virent imposer 110 roupies d’amende ou « un mois de prison. Condamné par le tribunal des hommes, j’ai remis ma cause entre les « mains de Dieu qui fera tôt ou tard triompher la vérité et la justice.
« Cet échec subi par nous a eu pour effet d’arrêter momentanément le mouvement des « conversions. Les païens craignent qu’en venant à nous ils ne soient tracassés et même cités « en justice. Telle est la situation. Cependant, j’ai grande confiance. Les catéchistes « protestants en semant le vent ne peuvent manquer de récolter la tempête. Déjà le vide « commence à se faire autour d’eux. Ce procès qui devait assurer leur triomphe, cette victoire « qu’ils ont célébrée pendant plusieurs jours avec tambours et drapeaux, n’a servi qu’à « éloigner d’eux plusieurs familles attirées tout d’abord par l’appât de l’argent ; en outre, elle « leur a valu l’indignation et le mépris de tous les honnêtes gens. Mis au courant de la « situation, le ministre protestant est accouru en personne pour rétablir les affaires : il a « distribué aux hommes des toiles, aux femmes des pagnes brillants ; il a jeté des roupies, et « fait des cadeaux, etc., etc.
« Pendant que le démon se remue ainsi et fait tapage, le Sacré-Cœur, patron de « Wandiwash, poursuit son œuvre sans bruit. Je viens de baptiser ici-même 30 païens, et « plusieurs familles demandent à être admises au catéchuménat. »
« Depuis la grande famine, le district de Tindivanam n’avait pas donné un nombre de baptêmes d’adultes égal à celui de cet exercice. M. Combes, qui en est chargé, a mené de front la préparation des matériaux de sa future église, l’évangélisation des païens et l’administration de ses 3.500 chrétiens. « Comme l’année dernière et avec plus de raison « encore, écrit-il, je dois commencer parun chant d’actions de grâces. Mes nombreux fidèles « ont montré le même empressement et la même régularité à sanctifier le dimanche et à « fréquenter les sacrements ; 410 païens ont été baptisés ; plusieurs villages qui jusqu’ici « étaient fermés à notre sainte religion, ont enfin donné à la foi les prémices de leurs « catéchumènes ; d’autres ont vu augmenter considérablement le nombre des néophytes.
« Parmi les nouveaux convertis, ceux de Nagar ont eu à souffrir pour la foi. Les païens de « l’endroit, maire en tête, décrétèrent la mise hors la loi de ces pauvres chrétiens d’hier. « Défense de leur parler, de leur donner du travail ; défense aux blanchisseurs de laver leurs « toiles, etc. Je fus moi-même insulté et poursuivi au point d’être obligé de quitter le village. « Pour rétablir le calme, je dus faire intervenir la police. Il s’ensuivit un grand procès dont « l’examen ne prit pas moins de huit séances. Les principaux chefs du village furent gratifiés, « qui de quelques jours de prison, qui d’une forte amende. Aujourd’hui tout est rentré dans « l’ordre. Mais pendant cette lutte, que de fois j’ai craint pour la persévérance des nouveaux « enfants de Dieu ! Ils ont été fidèles, et j’ai l’espérance d’établir là une solide et nombreuse « chrétienté.
« Minnour a donné plus de 100 catéchumènes. Depuis le départ de M. Fleury, cette « chrétienté était restée à peu près stationnaire : pas ou presque pas de nouveaux convertis ; « M. Borey, malgré son zèle, n’avait baptisé que quelques familles. Cette année, pendant « l’administration, nous fîmes une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes. Le dernier jour, la « statue de la Bonne Mère fut promenée en triomphe dans les rues du village et peu de temps « après, ─ puissante efficacité de la bénédiction de Marie ! ─ 15 familles demandaient le « baptême. Aujourd’hui, elles sont chrétiennes, et l’église si pauvre, si petite, si délabrée, est « insuffisante. Je me propose de l’agrandir dans la mesure de mes faibles ressources. A la « grâce de Dieu ! j’y vais de confiance.
« A deux reprises différentes, le choléra a fait son apparition dans le district de « Tindivanam. A Terconam, il s’est déclaré avec une violence extraordinaire. Les anciens « chrétiens de ce village sont réputés querelleurs et batailleurs de première force. Impossible « de trouver deux familles vivant en paix. Mais le choléra est un bon prédicateur ! Quand ils « le virent frapper des coups si violents tout autour d’eux, ils eurent peur, de cette peur « instinctive qui s’empare de tout Indien à l’approche du fléau. Je leur fis comprendre que la « sinistre maladie leur était envoyée en punition de leurs querelles et de leurs haines ; qu’il « fallait à tout prix se réconcilier, s’ils voulaient être épargnés. La paix fut faite ; ils se « réconcilièrent aussi avec Dieu et furent admis aux sacrements. Plus de 50 païens de « Terconam ont été emportés par le terrible fléau ; parmi les chrétiens, il n’y a eu qu’une seule « victime. Depuis lors, il n’y a eu aucune dispute grave, et nous avons l’espérance que la paix « ne sera plus troublée.
« Les membres de ma petite confrérie du Sacré-Cœur m’ont beaucoup consolé et édifié par « leur piété et leur régularité à fréquenter les sacrements tous les mois. On les voyait arriver « joyeux dès le samedi soit, le scapulaire du Sacré-Cœur étalé sur leur poitrine. Cette année la « fête de ce divin Cœur a été célébrée avec grande solennité ; tous les associés se sont « approchés de la sainte Table. Le Très-Saint Sacrement est resté exposé pendant la journée. « Elle était bien touchante cette exposition dans ma pauvre église délabrée ; mais n’était-ce « pas le Jésus de Bethléem ?
« Les chrétiens de Tindivanam ont une dévotion particulière à saint Joseph ; aussi pendant « le mois de mars ont-ils voulu l’honorer d’une façon spéciale. Chaque jour de nouvelles « guirlandes de fleurs ornaient la statue du grand Patriarche ; le matin durant la messe, et le « soir pendant la récitation du chapelet et des litanies, des cierges brûlaient en son honneur. « Le dernier jour du mois fut un jour de communion générale ; une belle procession dont les « fidèles avaient fait tous les frais, termina la fête. »
« Ecoutons maintenant M. Maurice nous parler de ses travaux, de ses joies et de ses espérances : « L’exercice 1896-1897 est terminé. Dans le district de Villapuram, il a donné « comme résultat : 126 baptêmes de païens adultes, résultat magnifique, si on le compare à « ceux des années précédentes. Que le bon Dieu en soit mille fois béni !
« A mon arrivée à Villapuram, j’étais seul, bien seul, avec le petit troupeau de chrétiens « établis près de l’église. C’était le pusillus grex de l’Evangile. Dans les villages environnants, « partout des païens et rien que des païens. Pas une âme ne venait à la lumière de la vérité. « Les jours succédaient aux jours, les mois aux mois, et mon ministère demeurait stérile ; il ne « m’était pas donné de goûter cette joie apostolique qui est de donner une âme à Dieu en la « régénérant !
« Mais voici venir le choléra : je visite les endroits contaminés. On se demande d’abord « quel est ce blanc, ce qu’il vient faire. Mes remèdes rassurent les païens ; le bon Dieu aidant, « plusieurs guérisons arrivent à point. J’acquiers la confiance de ces pauvres gens. Quelques « mois après, j’arrachais leur âme des griffes du démon.
« Voici ensuite la famine : j’ouvre ma bourse, bien pauvre cependant. Les affamés « l’épuisent en un clin d’œil. Nos frères de France envoient des secours, et ceux qui étaient « venus chercher le pain du corps trouvent celui de l’âme.
« Ainsi, pendant l’année, de nombreux catéchumènes apprennent les prières qui les « consolent, écoutent l’explication de la doctrine chrétienne qui les étonne par sa beauté, et « enfin présentent leur front à l’eau sainte du baptême qui purifie leur âme.
« Aujourd’hui, Deo gratias ! je ne suis plus seul. Le village d’Adenour est chrétien ; « Sengadhou voit revenir un à un ses vieux apostats ; Tenambady, Sourapett, qui jusqu’ici ne « comptaient pas un seul chrétien, voient d’assez nombreux catéchumènes s’instruire des « vérités de notre sainte religion. Tout porte à croire que, dans quelques mois, le paganisme « aura complètement disparu de ces deux villages consacrés, l’un à saint Antoine de Padoue, « l’autre à Notre-Dame de Lourdes.
« Trois autres villages sont venus se faire inscrire ; le défaut d’installation, la cherté des « vivres m’ont obligé à retarder l’instruction de ces nouveaux élus ; mais leur tour viendra et « bientôt, j’en ai la douce espérance, mes bras seront trop faibles pour recueillir la belle « moisson d’âmes que j’entrevois à l’horizon. »
*
* *
Plusieurs des lettres précédemment citées ont parlé des calamités qui, dans le cours de l’exercice, sont venues fondre sur la mission de Pondichéry. « Nous avons, écrit à son tour Mgr Gandy, payé largement notre tribut au choléra qui semble ne plus vouloir nous quitter. En outre, depuis vingt ans environ, le cours des saisons paraît devenir tout à fait irrégulier ; les années de disette se succèdent presque sans interruption, et l’on se demande si jamais les Indiens reverront les bonnes récoltes d’autrefois. Les provinces du nord viennent d’être désolées par une famine rappelant celle qui a sévi dans le sud en 1877. Le contre-coup s’en est fait sentir parmi nous ; les grains sont montés à des prix exorbitants, et nos chrétiens ont eu beaucoup à souffrir.
« Chandernagor a vu s’ajouter à ces divers fléaux celui d’un tremblement de terre. Il survint le 12 juin 1897 ; voici, d’après une lettre de M. Gayet, les dégâts qu’il a causés à nos établissements. « J’étais au confessionnal,quand la secousse commença ; elle avait été « précédée d’un bruit qui ressemblait à celui que fait un cyclone. Je sortis précipitamment de « l’église ; je croyais la voir s’effondrer d’un moment à l’autre. Le plâtre, les briques « tombaient dedans, dehors, de tous côtés, avec un fracas épouvantable. Cela faisait pitié à « voir. Les oscillations n’ont pas duré moins de quatre minutes ; encore un instant, et tout était « par terre. Dieu nous a épargné ce malheur.
« Il y a des dégâts considérables à l’église ; des crevasses où passer la main ; les deux tours « devront être reconstruites ; une ligne de contreforts en forme de véranda est complètement « séparée du reste du bâtiment, mais enfin elle est encore debout et peut être réparée. Les « cloches ne sonnent plus, et les offices se font à la chapelle du couvent.
« Le presbytère est inhabitable et menace même de tomber. M. Bottero est venu se réfugier « dans ma chambre, à l’orphelinat des garçons. Ce dernier établissement n’a pas trop souffert ; « nous en serons quittes pour démolir une petite tour à deux étages, laquelle ne tient plus « debout que par un véritable prodige d’équilibre. L’orphelinat des petites filles et le couvent « des Sœurs de Saint-Joseph ne sont pas, non plus, en danger de s’écrouler ; mais il n’est « point de maison qui n’ait beaucoup souffert et qui ne demande des réparations « considérables.
« Pour comble de malheur, la pluie s’est mise à tomber à torrents et achève, çà et là, de « renverser ce que le tremblement de terre avait laissé debout. Trois maisons se sont « effondrées et beaucoup d’autres vont probablement subir le même sort. Nous avons pris les « précautions nécessaires pour empêcher l’eau de tomber dans l’intérieur de l’église et de « s’infiltrer dans les murs. »
« Les mauvaises années qui se succèdent depuis longtemps, reprend Mgr l’archevêque de Pondichéry, ont engendré un autre fléau qui va toujours s’étendant et dont je tiens à parler ici : c’est l’émigration.
« En général, notre Mission se compose de chrétiens pauvres, souvent très pauvres, vivant au jour le jour du fruit de leur travail. Les parias surtout semblent en être réduits là par droit de naissance. Ce qu’ils gagnent suffit à peine à les nourrir ; aussi, à la moindre dépense qu’ils ont à faire, sont-ils obligés de recourir à un emprunt. Parfois la dette qu’ils contractent, vient grossir celle que leurs pères leur ont laissée pour tout héritage, et comme leurs pères, ils ne pourront payer ni l’intérêt ni le capital. Par là même ils deviennent les serviteurs ou plutôt les esclaves de leurs créanciers qui ne leur ménagent ni les injures ni les mauvais traitements. N’ayant aucun moyen de se libérer ou même de diminuer leur dette, ils songent bientôt, comme une foule d’autres, à aller chercher fortune ailleurs.
« Si l’émigration se faisait dans des conditions normales, elle pourrait avoir des avantages ; mais elle s’effectue d’une manière qui la rend un véritable fléau. Ainsi, celle qui emporte ces pauvres gens dans l’île de Ceylan, le pays le plus rapproché du sud de l’Inde, et par suite semble-t-il, le moins exposé à de graves inconvénients, est peut-être celle qui fait le plus de mal et engendre le plus de désordres.
« Les montagnes de Kandy étaient, il y a vingt ans, couvertes de magnifiques plantations de café, lesquelles, depuis, ont dû être abandonnées et sont restées en friche assez longtemps. Aujourd’hui la culture du café a été remplacée par celle du thé qui exige un travail incessant et beaucoup de coolies. Le pays n’étant pas assez peuplé pour fournir tous les bras nécessaires, les planteurs anglais envoient sut le continent leurs kanganis ou recruteurs à qui ils remettent des sommes d’argent assez fortes.
« Ces kanganis sont des indiens émigrés qui ont passé plusieurs années dans les plantations. En rentrant au pays, ils sont accueillis à bras ouverts par leurs familles ; et comme ils ont de l’argent, il leur est facile de se créer des amis. Afin d’avoir les coudées franches pour leur trafic, ils commencent par gagner les chefs de village. Lorsqu’ils jugent le terrain suffisamment préparé, ils se mettent à l’œuvre, entrent à la sourdine en relations avec l’un, avec l’autre, avec les hommes, les femmes, les jeunes gens. Ils font miroiter aux yeux l’argent qu’on gagne à Kandy sans aucune peine. Dans un an ou deux, disent-ils, tous pourront revenir avec un joli pécule, payer leurs dettes, acheter des terres, des bœufs, etc. Appuyées d’un bon coup d’arac, les paroles pleines de mensonges du kangani produisent trop souvent leur effet et donnent le vertige au pauvre Indien. L’affaire est conclue dans le plus grand secret ; des avances sont faites ; le départ est fixé tel jour ou plutôt telle nuit. En attendant, le kangani s’en va dans d’autres villages continuer son embauchage.
« Au jour déterminé, on se rassemble dans un endroit isolé et sûr ; vers le milieu de la nuit, on se met en route par des chemins peu fréquentés ; les deux ou trois premières étapes se font à marche forcée. Parmi ces fuyards, il y a des maris qui laissent femme et enfants dans l’abandon le plus complet ; des femmes, séduites par les promesses mensongères du kangani ; des enfants de 10, 15, 16 ans, qui ont échappé à la vigilance de leurs parents et trompé les maîtres qu’ils servaient, après en avoir reçu parfois de fortes avances. Qu’on juge de la scène de désolation qui se passe au village, quand on s’aperçoit que le kangani a fait sa râfle et levé des recrues dans bon nombre de maisons ! Lorsque j’étais en district, que de fois j’ai eu le cœur brisé en voyant la tristesse des familles privées d’un de leurs membres, et le désarroi dans lequel étaient alors mes chrétientés !
« Autrefois les choses se passaient ainsi en secret ; aujourd’hui le trafic s’opère, en plein pays anglais, au vu et au su des employés du gouvernement ; ce sont des steamers au pavillon britannique qui transportent chaque année et même chaque mois, à Kandy et ailleurs, des milliers et des milliers de coolies. C’est ce qui a eu lieu, cette année particulièrement, à cause de la grande misère qui a régné partout. Aussi, il est à craindre que, malgré le grand nombre de baptêmes obtenus en ces dernières années, le chiffre de nos chrétiens n’ait diminué au lieu d’augmenter. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|