| Année: |
1898 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr Gandy |
CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
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I. — Pondichéry.
Population catholique 2I7 .562
Baptêmes d’adultes 8.793
Conversions d’hérétiques 84
Baptêmes d’enfants de païens 2.076
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« L’année qui s’achève, écrit Mgr Gandy, a été pleine d’angoisses et marquée au sceau de l’épreuve et de la tribulation. Néanmoins, je sens le besoin de commencer mon compte rendu par un très humble et très sincère hommage d’actions de grâces à Dieu pour les abondantes bénédictions qu’Il a daigné répandre sur les travaux de mes confrères.
« Dans les annales de notre Mission, l’année 1898 figurera parmi les plus fécondes. Elle nous a donné 8.793 baptêmes de païens et 84 conversions de protestants. Il faut remonter à l’époque de la grande famine pour rencontrer une aussi belle moisson d’âmes. Alors les baptêmes eurent lieu dans des parages presque entièrement païens et dans des circonstances qui rendaient très difficiles l’instruction et la formation des catéchumènes. Cette fois, il n’en a pas été ainsi ; le travail s’est accompli généralement dans des conditions plus favorables.
« En outre, les conversions de cette année ont eu le grand avantage de fortifier dans la foi les nombreux néophytes de 1877-1878. Si ceux-ci ont donné plus d’une fois aux missionnaires des craintes sérieuses pour leur persévérance, c’est que leurs parents, leurs alliés, leurs voisins et leurs amis étaient en grande partie restés païens. Aussi étaient-ils souvent tentés de prendre part aux cérémonies et aux fêtes du paganisme. Le danger était encore plus grand à l’occasion des mariages. L’Église détourne autant que possible les fidèles des mariages entre parents. Le paganisme, au contraire, favorise ces sortes d’alliances et quelquefois les impose comme une véritable obligation. Parmi les chrétiens eux-mêmes, ces unions sont les plus recherchées et souvent causent de grands embarras au prêtre qui ne veut pas les autoriser. Le péril était d’autant plus sérieux pour les nouveaux baptisés, qu’il n’était pas rare de voir les païens, soit en demandant des filles chrétiennes, soit en promettant de donner les leurs, imposer l’apostasie comme condition, ou au moins exiger que le mariage serait célébré avec toutes les cérémonies païennes. Les conversions de cette année n’ont pas fait disparaître entièrement le danger, mais elles l’ont diminué, car elles ont eu lieu le plus souvent dans les districts qui comptaient déjà de nouveaux chrétiens.
« Il faut en excepter la partie nord de Pondichéry, où M. Fourcade, très bien secondé par le P. Régis, son vicaire, a découvert et exploité un nouveau filon qui a donné les plus beaux résultats. Il m’est bien agréable de rendre témoignage au zèle et au courage qu’il a montrés. On l’aurait cru rajeuni de vingt ans et retourné aux beaux jours d’Alladhy.
« Comme il était impossible de garder les catéchumènes dans l’église, on leur faisait apprendre les prières en plein air. Durant les plus fortes chaleurs, au moment où tant d’autres fuyaient les ardeurs d’un soleil de feu, lui, debout, au milieu des catéchumènes, les suivait du regard, veillait à ce qu’ils ne fussent pas distraits et apprissent les prières et le catéchisme. Mais si ses travaux ont été grands, plus grandes encore ont été ses consolations. Je le laisse les raconter lui-même :
« Dieu qui conduit jusqu’aux portes de la mort et en ramène, qui guérit ceux dont le cœur « est brisé, qui lie et bande les plaies, a, ces derniers mois, grandement eu compassion d’un « bon nombre de nos Indiens en détresse. Comme une tendre mère, il a soigné leurs corps et « guéri leurs âmes du poison de l’infidélité.
« Pour entrer dans leurs cœurs, il a permis à la famine de désoler nos contrées. Les parias, « dispersés dans 40 villages, sur une superficie de dix milles carrés au nord de Pondichéry, « mourant de faim, ont levé leurs regards vers les missionnaires et leur ont demandé la vie du « corps et celle de l’âme. Nous désirions depuis trop longtemps les voir venir à nous pour ne « pas les accueillir avec la plus grande joie. Mais dans quel triste état ils nous arrivaient ! Ne « pouvant supporter le tourment de la faim, ils s’étaient résignés à manger des cactus, des « racines, des feuilles et d’autres choses plus répugnantes. Tous étaient d’une grande faiblesse « et d’une extrême maigreur.
« Nous avons eu le bonheur d’en baptiser 2.225. C’est répandus autour de la cathédrale et « dans le jardin de la cure qu’ils ont appris les prières et reçu l’instruction. Leurs lambeaux, « leurs corps, leurs plaies répandaient une odeur si insupportable que nous avons dû renoncer « à leur faire entendre la sainte messe dans l’église. Ils y assistaient en plein air. Il nous a « fallu, sans trop y réussir, leur donner des leçons de propreté et remplacer leurs chiffons « fétides. Il fallait en même temps les instruire, ce qui n’était pas du tout facile au milieu de « tant de monde. Pour diminuer la difficulté, nous les divisions en quatre groupes : les enfants, « les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieux. Oh ! pour ces derniers, je pense que les anges « eux-mêmes auraient eu quelquefois de petits mouvements d’impatience à la vue de leur peu « d’intelligence et de mémoire. Les pauvres, ils avaient trop souffert de la faim et leur corps « était exténué. Le bon Dieu les a aimés d’une affection spéciale, car il les a presque tous « rappelés à Lui après leur baptême. Ils faisaient des morts magnifiques. En tout cas, ce n’est « pas la terre qu’ils regrettaient. On leur avait dit tant de belles choses du ciel qu’ils n’étaient « pas du tout fâchés d’y aller voir, et comme pour rendre leur bonheur plus parfait, le bon « Dieu ne les a pas séparés des petits enfants.
« Ces derniers, trop faibles pour résister aux assauts de la faim, nous arrivaient dans un état « lamentable. Ils n’avaient que les os et la peau. Pauvres petits ! comme ils pleuraient sur le « sein desséché de leurs mères ! et comme la mort a fauché dans leurs rangs ! mais n’était-elle « pas pour eux un gain ? Ils quittaient la terre des douleurs et des larmes, montaient au ciel sur « les ailes des anges, se présentaient devant le bon Dieu bien gentils, tout radieux et Jésus les « embrassait, et les esprits célestes applaudissaient, et leurs harpes d’or laissaient couler des « flots d’harmonie : c’était une fête splendide en leur honneur. O Dieu ! que j’aurais voulu « voir leur sourire et entendre leurs chants de triomphe !
« Ces tableaux gracieux viennent souvent épanouir mon imagination et à chaque fois je « dis : Ah ! mes chérubins, vous n’étiez pas si beaux, il y a quelques jours, ni si heureux. « C’est à moi que vous devez tant de bonheur. A vous de me le procurer un jour.
« Quand on ne viendrait en mission que pour baptiser des enfants à l’agonie, c’en serait « assez pour faire les plus grands sacrifices. Que de païens qui ne veulent pas se convertir, « vous vendent leurs enfants ou, attirés par une aumône, vous permettent de baptiser ceux qui « vont mourir ! En fait de commerce, je n’en connais pas de plus lucratif que celui des « missionnaires. Pauvres banquiers ! ont-ils comme nous des richesses éternelles ?
Mais je me laisse emporter... Je descends pour vous dire que nous avons eu beaucoup « moins de décès parmi les jeunes gens et les hommes mûrs. Ils ont eu plus de force pour « résister à la faim et se sont remis, quand ils ont trouvé chez nous une nourriture suffisante. « Ils sont rentrés dans leurs villages, et c’est avec eux que nous allons fonder un nouveau « district. Depuis un mois, un catéchuménat et une chapelle en feuilles de cocotier s’élèvent « dans un endroit qui est assez à proximité des autres villages convertis, pour qu’ils puissent « facilement venir à la messe le dimanche.
« Avant de terminer, c’est pour moi une joie bien sentie d’offrir ce magnifique bouquet de « conversions aux âmes chrétiennes d’Europe. Jamais, sans leurs aumônes, nous n’aurions pu « obtenir des résultats si consolants. »
Nous sommes maintenant à Villupuram, chez M. Maurice. « Voici, me dit-il, le résultat de « mes petits travaux : 655 baptêmes de païens. Peut-être trouverez-vous ma gerbe modeste « pour un pareil temps de famine. Mais il ne faut pas oublier combien est ingrat et stérile le « terrain que je défriche. C’est une terre neuve, encore inculte, toute païenne. Et, malgré tout, « la bonne semence a germé et donné de beaux fruits. Oui ! malgré tout, malgré les épines du « paganisme, l’ivraie du protestantisme et la pauvreté de ma bourse.
« Il y a eu de terribles moments à passer. Mes pauvres chrétiens arrivaient affamés, « épuisés, demandant quelque chose, un petit quelque chose, pour les empêcher de mourir. « Derrière eux, attendaient en longues files de nombreux catéchumènes qui, eux aussi, avec le « pain du corps venaient chercher celui de l’âme ; la douce vérité qui conduit au bonheur.
« J’ai soupiré bien des fois devant ma bourse vide. Bien des fois j’ai tendu la main, et, je « dois le dire à la louange de mes frères de France, toujours j’ai été écouté. Grâce à leur « charité, j’ai pu donner au bon Dieu 655 âmes. Qu’ils en soient à jamais bénis.
« De nouveaux villages sont venus s’enrôler sous la bannière de Jésus-Christ. A un mille et « demi de Villupuram, Collinur m’a donné de nombreux catéchumènes. Les villages « d’Adenoor et de Sengadhou ne comptent plus de païens ; une dizaine de familles « protestantes sont revenues à la vraie foi.
« Le village de Poiépakam me donne de belles espérances pour l’avenir. Les chrétiens de « cet endroit sont gens simples et bons ; ils restent fidèles, malgré les moqueries des païens, à « la récitation quotidienne des prières. Le dimanche, ils arrivent nombreux pour entendre la « sainte Messe, et, par leur piété et leur bonne tenue, ils sont un exemple pour les anciens « chrétiens eux-mêmes. Mieux encore, ils se sont faits apôtres et cherchent dans la sphère très « limitée de leur influence à gagner des âmes au bon Dieu. Plusieurs fois je les ai vus « m’amenant des familles entières qu’ils avaient ébranlées. — « Père, me disait-ils, acceptez-« les, il faut que nous devenions plus nombreux que les païens et alors on verra s’ils se « moqueront de nous. »
« Grâce à la confrérie du Sacré-Coeur, les habitudes de la vie chrétienne s’implantent de « plus en plus dans l’âme de mes néophytes. Voyez donc arriver les jeunes enfants, ces jeunes « amis du Sacré-Cœur, qui viennent chaque premier dimanche du mois pour la communion « mensuelle ! Comme ils sont contents et joyeux ! Combien je suis heureux de jeter la bonne « semence dans ces jeunes âmes. Oui, c’est vraiment la bonne semence de l’évangile ; nul « doute que dans l’avenir nous ne récoltions cent pour un.
« Voilà pour l’édifice spirituel. Si la difficulté du travail des fondations offre une garantie certaine de la solidité de l’édifice, tout m’encourage à croire que la chrétienté de Villupuram est bâtie supra firmam petram.
« Mon petit troupeau augmentant si rapidemnent, ma pauvre église est devenue trois fois « insuffisante. Résolument je me suis fait maçon, entrepreneur, voire même architecte. J’ai « allongé la grande nef, embelli l’intérieur de l’église, agrémenté le dôme de divers ornements « qui font très bon effet. Aussi mes chrétiens sont dans la jubilation, et ils vont jusqu’à dire « que leur église est plus belle que la cathédrale de Pondichéry. »
« De Villupuram, nous arrivons rapidement à Tindivanam, district dont M. Combes est chargé. Je me suis vu dans la nécessité de rappeler ce confrère à Pondichéry pour remplacer au collège M. Gastineau, que la maladie obligeait de prendre un congé pour la France. Plus d’un aurait allégué des raisons, d’ailleurs sérieuses et graves, pour rester au poste. Il a tout simplement obéi, sans réplique aucune, mais avec une ferme confiance que Dieu bénirait son sacrifice. Sa confiance n’a pas été trompée, il m’écrit : « Malgré mes trois mois d’absence, la « moisson a été belle, même très belle dans mon district ; j’ai eu le bonheur de baptiser 844 « païens.
« Dans mon dernier compte rendu, je vous signalais le village de Minnour comme plein « d’espérances pour l’avenir. Les espérances sont devenues des réalités. Aux treize familles « du précédent exercice, 27 autres sont venues s’ajouter. On peut dire que le paganisme a « vécu à Minnour, car les païens sont l’intime partie et parlent déjà de se convertir, puisqu’ils « ne sont plus assez nombreux pour célébrer désormais la fête de la déesse Mâriatal, « l’ancienne patronne de leur village.
« A Paramandei, le triomphe de Notre-Dame de Lourdes est à peu près complet, il n’y « reste que trois familles païennes.
« Les chrétiens de Terkonam étaient loin d’être fervents. Leur indifférence avait fait bien « des fois gémir mes prédécesseurs, et moi-mêmne j’avais en vain essayé de les tirer de leur « torpeur spirituelle. Le bon Dieu y a pourvu. Au mois de mai, en plein midi, on ne sait « comment, en un clin d’œil tout le village fut en feu. Les pauvres paillottes offrirent à « l’incendie un aliment facile, et deux heures après il ne restait que des cendres.
« Les habitants, que la famine avait déjà réduits dans le plus triste état, vinrent en pleurant « m’exposer leur lamentable situation. Je tâchai de leur faire comprendre que Dieu les châtiait « pour leur bien, qu’ils devaient être à l’avenir bons et fervents chrétiens. Ils promirent et, « autant que faire se pouvait, je les aidai à relever leurs paillottes. Il y en avait 23. Ce que « voyant, les païens se dirent : Si nous étions chrétiens, le Père nous aiderait, nous aussi, à « rebâtir nos habitations. C’est ce qui arriva. J’ai baptisé 12 familles dans ce village ; j’y « possède un terrain, l’année prochaine j’espère y bâtir une petite chapelle.
« Depuis mon arrivée dans le district de Tindivanam, je n’avais jamais pu baptiser un seul « païen d’Alacramam, et cependant Alacramam est un grand village avec une belle église due « à la générosité de Mme Bassery. Le diable tenait fortement ces pauvres gens.
« Les Vallouvers, prêtres des parias, qui sont en grand nombre dans ce village, « empêchaient les païens bien disposés de se faire chrétiens. Mais arrive la famine. Le Val« louven, comme la fourmi, n’est pas prêteur, la charité lui est inconnue. A ceux qu’il « pervertissait, il refusa tout secours et se montra d’une grande insolence à leur égard. Les « préventions de ces pauvres gens contre notre sainte religion cessèrent aussitôt. Ils vinrent à « moi, et aujourd’hui Alacramam compte 12 familles chrétiennes de plus.
« Le 20 juillet 1898, la Mère Saint-Joseph, de la Congrégation de Saint-Joseph de Cluny, a « ouvert le dispensaire de Tindivanam. Cette œuvre est encore de fondation trop récente pour « entrer dans les détails. A en juger par le début, qui a été très bon, tout fait espérer pour « l’avenir des résultats excellents. Le dévouement des bonnes sœurs, leur douceur angélique « font l’admiration des pauvres païens, et j’ai la douce conviction que le bienfait de leur « présence se traduira par des grâces de conversion et des fruits de salut. »
« De Chetput, M. Darras m’écrit : « Mon district, formé sous les auspices de Notre-Dame « de Lourdes, est composé actuellement de 75 villages, et compte 6.385 chrétiens, dont 870 « habitent le village même de Chetput.
« Ces 75 villages sont l’objet de mes préoccupations, tant le jour que la nuit. Si à chaque « jour suffit son mal, chaque jour aussi a ses incidents, apporte quelque nouvelle tantôt bonne, « tantôt mauvaise. Au milieu de ces 6.385 néophytes, le ministère doit être tout de patience, « de douceur et d’une persévérance ne manquant ni de bonté, ni d’énergie. Il en est des « nouveaux convertis comme des arbres récemment greffés. Tant que la jeune greffe ne s’est « pas complètement unifiée au tronc auquel elle a été entée, son effet est combattu par la sève « du sauvageon, et si on n’a pas soin d’enlever les bourgeons sauvages, ils auront bien vite « desséché et détruit la greffe elle-même.
« La foi de nos néophytes a été entée sur le paganisme, dont les idées, les habitudes et les « pratiques sont comme de mauvaises pousses qu’il faut constamment combattre et arracher. « Il faut des années pour que la sève de la piété s’inocule en eux et produise des fruits de « salut.
« A cause de la famine, cette année a été particulièrement mauvaise pour mes pauvres « chrétiens. Bon nombre d’entre eux, pour ne pas mourir de faim, se sont expatriés et sont « allés au loin chercher du travail. Quatre cents chrétiens ont ainsi abandonné le district, « laissant leurs femmes et leurs enfants dans la plus profonde misère et exposés à de très « grands dangers. Mais à côté de ces tristesses, la divine Providence dont les desseins sont « tout de miséricorde et d’amour, a su nous ménager des consolations bien douces. Nous « avons eu le bonheur de donner 534 baptêmes de païens. Que Jésus en soit béni ! Que Notre-« Dame de Lourdes reçoive le tribut de reconnaissance que nous lui offrons de tout cœur.
« Ma grande joie est que plusieurs familles choutres sont venues se ranger sous la bannière « du Christ. Jusqu’ici tous mes efforts pour amener à la religion des gens de bonne caste « avaient été vains. Beaucoup de païens me regardaient comme un père et un ami, ils venaient « me consulter dans leurs difficultés, me demander des conseils, mais il était tout à fait inutile « de parler de religion avec eux ; sous ce rapport ils étaient intraitables. Aujourd’hui la brèche « est faite ; je ne vous parlerai que de la conversion d’une famille, parce que la miséricorde « divine y apparaît d’une manière particulière.
« Quand je vins m’installer à Chetput, il y a vingt-deux ans, j’eus toutes les peines du « monde à trouver dans ce grand village un tout petit coin pour m’établir et donner asile au « bon Dieu. Tous les possesseurs de terrains semblaient s’être syndiqués pour me refuser le « moindre lopin de terre. Cependant, après bien des pourparlers infructueux, j’arrivai à « décider un brave païen à me céder un beau terrain très bien situé, ce qui lui attira mille « avanies et mille outrages. Il laissa crier et signa l’acte de vente.
« Vingt ans se sont écoulés depuis lors. Le païen qui m’avait vendu le terrain avait quitté le « pays ; son fils venait me voir de temps en temps, mais je ne pouvais le décider à se faire « chrétien. Marie qui voulait récompenser au centuple la cession du terrain où s’élève « aujourd’hui une magnifique église, employa un argument convaincant. Les épreuves, de « grandes épreuves vinrent fondre sur cette famille prédestinée. Un jour, je vis arriver mon « jeune homme tout en larmes. « Père, me dit-il, je suis accablé de tristesse, j’ai des envieux « qui cherchent tous les moyens possibles de me faire du mal ; tous les moyens leur sont bons « pour me créer des embarras. Ils ont poussé mes créanciers à me poursuivre en justice. Je « suis obligé de fuir le village, et déterminé même à en finir avec la vie, si vous ne m’assistez « pas. Je place en vous toute ma confiance, ne m’abandonnez pas. — Sois mon enfant, je serai « ton père, lui répondis-je. Convertis-toi, Dieu t’aidera. — Je ferai tout ce vous voudrez ; je « vais vous amener ma femme et mes enfants. » Sa femme fit les plus grandes difficultés : « Et mes parents, que diront-ils ? Et la caste, que ne fera-t-elle pas ? Non, impossible, jamais « je ne me ferai chrétienne. » — Que faire ? Les païens mis au courant des projets du jeune « homme l’accablent de reproches et de railleries ; ils lui répètent sur tous les tons : « Tu n’as « pas honte de tomber dans cette religion de chiens parias ! » Sans se laisser ébranler, le jeune « homme vint avec ses enfants apprendre les prières. Sa femme ne voulait rien entendre. « Nous te chasserons de la caste, lui criaient les païens quand ils le rencontraient, et nous « forcerons ta femme à retourner dans sa famille avec tes enfants. — Vous ferez ce que vous « voudrez, ma femme s’en ira où elle voudra, mais mes enfants seront chrétiens et resteront « avec moi. » Sa femme crut pouvoir triompher en intentant près du maire païen un procès « contre son mari. Elle fut tout abasourdie d’entendre celui-ci lui dire : « Mais, tu es folle. « Pourquoi ne pas suivre ton mari ? Quel déshonneur y a-t-il à se faire chrétien ? Suis ton mari « et va trouver le Père. » La parole du maire fait autorité dans le village, la païenne se rendit. « Voilà donc toute la famille sur ma liste des catéchumènes. Un jour, le mari arrive seul au « catéchuménat. « Et ta femme et tes enfants, où sont-ils ? — Père, je ne sais plus que faire ni « que devenir. Profitant de mon absence de la maison, ma femme s’est enfuie avec tous mes « enfants. — Ne te décourage pas, tout s’arrangera. » En effet, quelques jours après, il revint, « amenant sa femme, ses enfants et même d’autres membres de sa famille. Cette fois, la « victoire était gagnée et tous se mirent avec ardeur à apprendre les prières.
« Le jour, de la Pentecôte, au premier son de la cloche, tous les chrétiens accourent « joyeux : je vais baptiser les catéchumènes. Les chrétiens de caste vont au-devant d’eux : « tous se disputent le bonheur d’être leurs parrains et marraines. La cérémonie du baptême eut « lieu, avec le plus de solennité possible ; elle fut suivie immédiatement du saint sacrifice de « la messe. Ce jour-là, nos chers et pauvres parias étaient heureux et fiers ; c’est avec la plus « grande ferveur qu’ils prièrent Dieu de bénir les nouveaux baptisés, de les affermir dans la « foi et de leur susciter beaucoup d’imitateurs. »
« M. Ligeon, dont le souvenir est resté en grande vénération tant parmi les missionnaires que parmi les chrétiens, fut le premier qui obtint des conversions parmi les parias des environs de Nangathour. Le mouvement alla en progressant du temps des PP. Aroul et Arokianader, et aujourd’hui, quoiqu’un certain nombre de villages convertis par eux aient été détachés de ce district, il compte encore 2.200 chrétiens. Malheureusement, depuis une quinzaine d’années, le protestantisme a mis tout en œuvre pour s’y implanter et n’a ensuite reculé devant aucune dépense pour s’y maintenir. Il a bâti des temples, des écoles, établi de nombreux catéchistes et maîtres d’école. Tous sont bien payés, bien habillés, beaux parleurs, dressés au métier d’attaquer la religion, de tourner en ridicule son culte. ses croyances et ses pratiques. Ils ont cédé des terres, donné des bœufs et distribué beaucoup d’argent. Ils sont parvenus à s’établir ainsi dans sept ou huit villages et possèdent dans chacun d’eux trois ou quatre familles d’adeptes, quelquefois même un peu plus. C’est de toute la Mission le district où ils ont fait le plus de mal.
« Le P. Rassindiranader, qui en est chargé depuis un an à peine, a obtenu d’heureux succès ; outre qu’il a baptisé 311 païens, il est parvenu à ramener au bercail 45 protestants. Il nous raconte la joie qu’il a éprouvée en administrant une pauvre vieille qui avait été obligée de suivre sa famille chez les protestants.
« Il y a quelque temps, au moment de la plus forte chaleur, un ancien chrétien vint « m’appeler en toute hâte pour administrer une protestante très dangereusement malade... « Comment, lui dis-je, veux-tu que j’aille administrer cette malade dans une maison de « protestants ? les parents ne me laisseront pas approcher. — Père, tout a été prévu, ne « craignez rien. Voyant sa fin prochaine, la malade a demandé à être transportée chez moi « pour être libre, et elle m’a recommandé de ne pas manquer d’appeler le prêtre. » Je voulus « demander des explications, mais il m’interrompit en disant : « Père, il n’y a pas de temps à « perdre ; en rentrant de mon travail, je l’ai trouvée sans parole, mais elle me paraît avoir « encore sa connaissance. » Je me rendis aussitôt auprès de la malade, je la secouai un peu en « l’appelant par son nom. Elle ouvrit les yeux, les fixa attentivement sur moi, puis sortant « comme d’un rêve, elle joignit les mains et me salua en disant, comme les catholiques : « Père, gloire à Dieu ! » Puis d’une voix faible elle ajouta : « J’ai été baptisée par le P. « Aroul, il y a vingt-cinq ans. Trompé par les promesses du Padri, entraîné par l’exemple « d’un de ses amis, mon mari devint protestant. J’ai résisté longtemps, mais des menaces on « en vint aux coups, et j’eus la faiblesse de le suivre. Je suis allée très rarement au temple, « dans les grandes circonstances, quand le Padri venait. Mon cœur n’est jamais entré dans « cette religion ; il est toujours resté dans celle des souamis (prêtres). Je n’ai jamais consenti à « changer mon nom et ai toujours gardé celui de Madeléammal que m’a donné le P. Aroul. « Maintenant je suis sur le point de mourir, pardonnez-moi au nom de Dieu, donnez-moi « l’extrême-onction et faites-moi entrer au ciel. » Les larmes me vinrent aux yeux en « l’entendant, elle qui tout à l’heure ne parlait plus, me manifester de si belles dispositions. « Après l’avoir instruite et préparée de mon mieux, je lui administrai les derniers sacrements, « puis je lui donnai un chapelet qu’elle se passa autour du cou après l’avoir couvert de « baisers. »
« Je ne saurais mieux terminer ce qui a trait à la conversion des païens qu’en indiquant les confrères qui ont obtenu un bon nombre de baptêmes sans envoyer le récit de leurs travaux : MM. Millard, à Arni, 1.092 baptêmes ; Granjanny, à Cheyour, 499 ; Aroul-Marié, à Oulgaret, 338 ; Soucé-Marié, à Vikravandi, 327 ; Cadilhac, à Polour, 313 ; Chavanol, à Sittamour, 233 ; Mignery, à Nelliancoulam, 116.
« Je devrais encore avoir d’intéressants détails à donner sur les travaux des missionnaires et des prêtres indigènes qui sont au milieu des anciens chrétiens. Je me plais à rendre témoignage à leur zèle et à leur dévouement ; mais malheureusement ils n’écrivent guère, et leur compte rendu se borne à me donner des chiffres, rien que des chiffres. Nous avons eu, cette année, 248.000 confessions et 337.500 communions. Ces beaux nombres prouvent que, grâce à Dieu, la foi et la piété sont en progrès dans les paroisses. La communion fréquente a été mise en honneur par les associés de la confrérie du Sacré-Cœur ; les premiers vendredis ou les premiers dimanches du mois continuent d’amener à la table sainte des personnes qui auparavant se contentaient de communier à Pâques et à certaines grandes fêtes.
« Pour attirer davantage encore les bénédictions célestes sur la Mission, nous l’avons agrégée à l’adoration perpétuelle établie à Montmartre. Déjà 20 églises ou chapelles se sont affiliées et ont eu l’exposition du Saint-Sacrement durant 12 heures. Partout où elle a eu lieu, elle a été l’occasion d’une véritable manifestation de piété et le Saint-Sacrement a eu de nombreux ardorateurs.
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« Nos grands établissements d’éducation sont dans un état très prospère. Malgré la terrible concurrence que nous font les écoles laïques, les élèves sont plus nombreux que jamais. Cet état de prospérité est dû incontestablement à l’habile direction de ceux qui sont à la tête de ces établissements et au dévouement plein de vertu des professeurs qui accomplissent leurs devoirs sans ostentation aucune et avec la pensée on ne peut plus juste, que si leur tâche est extérieurement sans éclat, elle n’est pas moins méritoire que celle de leurs frères qui travaillent dans des postes de combat.
« Les écoles primaires sont loin d’être telles que nous les pourrions désirer. Dans les chrétientés où il n’y a pas d’écoles, les habitants sont sans cesse en instance pour en obtenir une, et quand elle est établie, les six premiers mois exceptés, ils sont ensuite d’une négligence désespérante à y envoyer leurs enfants. Dans l’intérêt de la vérité, il est bon d’ajouter que nous sommes mal outillés et que trop peu nombreux sont les maîtres capables et bien formés.
« Les écoles de filles sont encore moins nombreuses. Dans les campagnes, il n’y a que celles des couvents des religieuses du Saint-Cœur de Marie et, quoique ces écoles soient gratuites, que les maîtresses soient instruites et aient passé leurs examens à l’école normale de Cuddalore, elles ont beaucoup de peine à obtenir que les parents y envoient régulièrement leurs enfants.
Dans les villes, au contraire, les écoles de filles sont en progrès ; celles de Pondichéry et des paroisses environnantes contiennent 1.166 élèves. Dans la ville de Combaconam, les religieuses du Saint-Cœur de Marie ont une école qui est une des plus belles de toute la Présidence de Madras ; elle est fréquentée par 250 élèves et parmi elles beaucoup sont brahmines. A Tiruvady, l’établissement d’une école tenue également par ces religieuses a été l’occasion d’une grande victoire pour M. Playoust.
« Il est depuis près de dix ans chargé de ce district, et il le dirige avec une habileté et une fermeté qui l’ont rendu maître de la position, soit auprès des chrétiens très turbulents jusqu’ici, soit auprès des païens qui ne nous ont jamais pardonné d’avoir établi le chef-lieu du district dans leur ville sacrée. Que de fois ils ont ragé en voyant nos chars de procession se promener triomphalement dans leurs rues, au milieu de nombreux chrétiens choutres ou parias ! Que de fois ils ont cherché à nous débusquer de cette position ! M. Playoust leur a ôté l’espoir et peut-être même la pensée de nous déloger. Voici ce qui s’est passé.
« Sachant que nous sommes très à l’étroit et que nous voulons à tout prix nous agrandir, les païens s’étaient tous entendus pour ne jamais nous céder un pouce de terrain. Leur entente a tenu longtemps ; pendant plus de trente ans, ils ont résisté aux offres les plus avantageuses ; mais notre heure était venue. Une nuit, un brahme criblé de dettes vint dans le plus grand secret trouver M. Playoust et offrit de lui vendre sa maison. Naturellement le prix était exorbitant ; M. Playoust n’hésita pas, ne marchanda pas, le marché fut conclu et le lendemain, l’acte d’achat fut écrit en bonne et due forme sans que personne le sût. Avant qu’aucune effervescence fâcheuse eût le temps de se produire parmi les brahmes et les autres païens, M. Playoust s’empressa de publier que la maison n’avait été achetée ni pour le prêtre, ni pour des chrétiens, mais pour fonder une école de filles tenue par des religieuses du Saint-Cœur de Marie. A sa grande joie, la nouvelle fut très bien accueillie. Le Deputy-Collector et les principaux notables promirent leur concours. La maison fut réparée à la hâte et mise en état de recevoir les religieuses et les enfants.
« Le jour de l’ouverture de l’école fut fixé et annoncé dans toute la ville ; les habitants les plus influents et un bon nombre de brahmes reçurent des cartes d’invitation ; ils y répondirent avec empressement. Un beau pavillon de verdure avait été dressé ; plusieurs missionnaires étaient présents. Des discours furent prononcés sur les avantages de l’instruction chez les jeunes filles. Mais quelle ne fut pas la joie de M. Playoust en entendant un orateur s’exprimer ainsi : « Jusqu’ici entre hindou (païen) et chrétien, il y avait une grande antipathie ; pendant « trente ans, nous avons lutté contre tous les prêtres venus à Tiruvady ; depuis dix ans, nous « luttons contre vous. Mais l’établissement de cette école inaugure une ère de paix, elle sera le « trait d’union entre les chrétiens, le prêtre et nous. Le Padri, ministre protestant, avait établi « une école de filles dans notre ville ; nous n’avons pas eu confiance, nous n’y avons pas « envoyé nos enfants, et l’école est tombée. Avec des religieuses, ce sera tout différent ; nos « enfants viendront en grand nombre et l’école prospérera. » Il a dit vrai ; le jour de l’ouverture, il y avait 35 enfants ; aujourd’hui elles sont 90, dont 30 brahmines.
« Les 146 enfants recueillis à l’orphelinat de Pondichéry montrent combien grande a été la misère dans la ville même et les environs. Quoiqu’ils arrivassent dans un état de faiblesse et de maigreur à faire pitié, à force de soins et de vigilance auprès des nourrices, les sœurs sont parvenues a en conserver le plus grand nombre.
« L’hospice des vieillards a reçu 68 nouveaux internes ; 29 ont été baptisés ; 20 parmi eux sont partis pour un monde meilleur. Tous ceux qui passent quelques mois dans l’établissement meurent dans les meilleures dispositions. On peut dire du reste que leur séjour en cette maison n’est ordinairement qu’une préparation à la mort.
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« La léproserie de Pondichéry date de longtemps. Les premiers essais ne furent guère heureux ; les ressources manquaient, le local était insuffisant ; les malades ne trouvant ni les soins, ni l’affection auxquels ils devaient s’attendre, y séjournaient le moins possible. La suppression de l’établissement fut décidée en 1854 et allait être mise à exécution, quand le vicomte Desbassayns de Richemont fit la fondation d’une rente destinée à soutenir cette œuvre. Un peu plus tard, il demanda qu’elle fût confiée aux Missions-Étrangères. M. Bordereau en fut nommé aumônier et directeur. Il y mit tout son cœur. Le temps libre que lui laissait sa charge de professeur au collège colonial, il le passait au milieu de ses chers lépreux, Toutes ses ressources personnelles, toutes les aumônes qu’il recueillait, il les employait à améliorer leur régime et leur situation.
« Sur un emplacement concédé à la Mission, le Père des lépreux construisit une petite chapelle qui devint bientôt, et resta depuis lors, le centre très fréquenté d’un pèlerinage à Saint-Lazare. Cette affluence de pèlerins, le mardi surtout, apportait à l’hospice des aumônes en argent et en nature. Ce jour-là, M. Bordereau, sa messe finie, s’asseyait au milieu de ses enfants et leur faisait le catéchisme presque toujours suivi d’une distribution de friandises. Les lépreux se sentaient aimés ; leurs plaies étaient bien soignées ; leur nourriture saine et abondante. Ces infortunés jouissaient ainsi d’un certain bien-être dans cet asile de paix et de charité.
« Le démon ne pouvait voir de bon œil le grand bien qui se faisait à la léproserie. Depuis quelque temps, la laïcisation était partout à l’ordre du jour ; elle fut appliquée à cet établissement. M. Bordereau fut remercié, et pour légitimer une pareille mesure, l’ami et le père des lépreux fut critiqué et attaqué d’une manière indigne.
« La direction de l’hospice fut confiée au bureau de bienfaisance et une sous-commission fut chargée de faire de nouveaux règlements. Tout était beau sur le papier, mais il n’y avait personne pour les faire exécuter ; ceux qui en étaient chargés n’en avaient nullement le goût. Aussi de déplorables abus s’introduisirent rapidement ; les employés trafiquaient sur les fournitures et les aliments des malades. Ceux-ci se plaignirent en vain ; alors ils s’évadèrent et commencèrent à envahir les rues. On les rencontrait partout, excepté à la léproserie. Craignant la contagion, les familles demandèrent à grands cris qu’on remédiât à un pareil état de choses. Le seul moyen efficace et facile était de confier les lépreux aux soins de deux Sœurs. C’était le vœu de toute la population chrétienne ; c’était surtout le nôtre. A force de démarches auprès des uns et des autres, grâce à la bienveillance de l’administration, à l’appui des docteurs et au concours de nos amis, deux sœurs de Saint-Joseph sont installées depuis les premiers jours de l’année 1898 à la léproserie.
« Sœur Elgise, la plus jeune des deux, ayant passé près de dix ans comme infirmière à l’hôpital colonial, était toute désignée pour ce poste de dévouement. Bien vite, elle mit tout en ordre, s’occupa du linge, des remèdes, de la cuisine et gagna la confiance non seulement des lépreux, mais des pauvres habitants de Dubrailpett, village de parias, situé sur le bord de la mer, tout près de la léproserie. D’instinct, ils comprirent qu’elle serait leur mère, et ils vinrent lui demander des remèdes surtout contre le choléra qui sévissait au milieu d’eux. Comme à l’hôpital, elle avait soigné un grand nombre de cholériques, elle avait une grande expérience de ce mal.
« Au mois d’août, un dimanche, j’allai dire la messe à la léproserie ; mon action de grâces terminée, je visitai les malades et l’établissement qui me parut tout transformé. Avant de quitter sœur Elgise qui m’accompagnait dans ma visite : « Eh bien ! ma sœur, comment « trouvez-vous votre nouvelle tâche ? Etes-vous contente de tout votre monde ? « — Oui, « Monseigneur, me répondit-elle, tous sont bien bons pour moi. » Je fus tout interdit en entendant des paroles si pleines d’humilité. Ce n’était pas sœur Elgise qui était bonne pour les lépreux ; c’étaient les lépreux qui étaient bons pour elle !
« Aucune œuvre de Dieu ne se fonde et ne prospère sans quelque sacrifice. Il faut tout d’abord une victime. La léproserie de Pondichéry vient d’avoir la sienne.
« Il y a quelques jours, sœur Elgise revenait de la ville où elle était allée se confesser. Elle allait rentrer à la léproserie, quand des passants lui dirent : « Mère, voyez-vous là-bas, sur le « bord du chemin, une petite hutte. Elle est habitée par des Villys, gens de très basse caste. Le « choléra les a attaqués ; le père et la mère viennent de mourir ; deux tout petits enfants sont « bien malades et n’échapperont pas ; deux autres, plus grands, ne sont pas encore atteints. Si « vous allez les voir et les soigner, vous ferez un grand acte de charité ; nous autres, nous « avons trop peur. »
« Vite, la sœur rentre à la léproserie, raconte ce qui se passe à la Supérieure et demande comme une grâce d’aller au secours de ces pauvres enfants. « Il est tard, il fait déjà très « chaud ; vous revenez toute fatiguée de la ville, je crains que ce ne soit trop pour vous. — « Mère, il y a deux enfants que je pourrai sans doute baptiser. — Vous avez raison ; allez « donc et que Dieu vous garde. » Sœur Elgise se munit de remèdes et appelle une lépreuse « pour l’accompagner. Les autres malades, la voyant se préparer à partir, lui demandent de ne « pas s’exposer au danger ; elle les écarte doucement en disant : « Ne craignez rien, le choléra « et moi sommes deux vieilles connaissances ; il ne m’arrivera rien. »
« Sœur Elgise s’avance à travers le sable, égrenant son chapelet, les yeux souvent fixés vers la cabane. Elle arrive. A sa vue, deux garçons déjà grands poussent des cris déchirants et se battent la poitrine à coups redoublés en signe de douleur, puis se prosternant tout du long à ses pieds, ils la prient de les protéger et d’être leur mère.
« Après les avoir consolés de son mieux, sœur Elgise entre dans la hutte ; le père et la mère gisent au milieu de déjections qui répandent une odeur épouvantable ; elle se penche, elle touche : ce sont deux cadavres. Tout près de là, deux petits enfants sont couchés sur la terre nue ; elle s’approche ; leurs corps sont glacés par le mal, mais ils respirent encore.
« Elle les baptise à la hâte et essaie de leur donner quelque remède: il était trop tard, ils ne peuvent plus rien avaler. Sœur Elgise est bouleversée, elle sent que le cœur va lui manquer ; vite elle sort pour respirer un air plus pur. Remise un peu, elle s’adresse aux deux pauvres orphelins ; pendant qu’elle les caresse et les encourage, on vient lui dire qu’il y a des cholériques dans une hutte voisine. Elle s’y rend ; en entrant, elle aperçoit un homme qui paraît très mal et sur le point de mourir : elle s’agenouille pour lui parler, elle soulève sa tête qui aussitôt retombe en avant de tout son poids et elle entend un râle s’échappe de sa bouche entr’ouverte. Sœur Elgise se relève en disant : c’est fini !
« Mais dans cette pauvre hutte, Dieu lui réservait encore une grande consolation, celle de baptiser un enfant qui semblait n’attendre que l’eau régénétrice pour s’envoler au ciel. Brisée d’émotion, la Sœur reprend le chemin de la léproserie, emmenant avec elle les deux enfants orphelins.
« Eh bien ! lui demanda la Supérieure en la voyant, quelle nouvelle ? — Excellente. Oh ! la « bonne journée. J’ai baptisé trois enfants qui, en ce moment, sont peut-être des anges. Mais « quelle infection ! quelle infection ! Je me sens toute drôle. — N’ayez pas peur, j’ai ce qu’il « vous faut. » Et elle lui fait prendre un cordial. Dans l’après-midi, sœur Elgise parut tout à fait remise de son émotion et de sa fatigue ; elle reprit son travail auprès des lépreux. Hélas ! durant la nuit, vers deux heures, elle dut réveiller sa Supérieure ; elle était atteinte du terrible mal.
« Les deux docteurs européens, les Sœurs de l’hôpital colonial lui prodiguèrent les soins les plus intelligents, les plus dévoués et les plus affectueux. Il était on ne peut plus touchant de voir avec quelle tendre et respectueuse affection sœur Elgise fut soignée par l’infirmière indienne qui, avec elle, avait soigné et sauvé tant de cholériques à l’hôpital. Rien ne put enrayer le mal. La Supérieure lui dit de demander à Dieu sa guérison pour pouvoir travailler encore et soigner les lépreux. « Ma Mère, à la sainte volonté de Dieu ! Je meurs en « travaillant. »
« Elle eut des crises terribles, mais les forces baissant, elle retrouva le calme précurseur de l’agonie. Après un jour et une nuit de très grandes souffrances, supportées avec un courage admirable, sœur Elgise rendit sa belle âme à Dieu et mourut victime de sa charité et de son zèle pour le salut des âmes. »
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