| Année: |
1903 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Maïssour |
| Rédacteur: | Mgr Baslé |
II. — Maïssour
Population catholique 45.450
Baptêmes d’adultes 731
Conversions d’hérétiques 68
Baptêmes d’enfants de païens 1.031
____
« L’exercice qui vient de finir, écrit M. Baslé, vicaire général, a donné les résultats suivants : 731 baptêmes d’adultes, 68 conversions d’hérétiques, 1.031 baptêmes d’enfants de païens in articulo mortis. Si ces résultats sont encore loin de répondre à nos désirs, ils prouvent cependant que les efforts des missionnaires n’ont point été stériles. Tous ont travaillé avec ardeur à l’extension du royaume de Dieu, avec plus ou moins de succès selon les lieux et les circonstances. D’après les rapports qui me sont parvenus des différents points de la mission, je suis heureux de constater, chez nos chrétiens, plus de ferveur pour la sanctification du dimanche et la fréquentation des sacrements.
« Malheureusement, l’évangélisation des païens devient de plus en plus difficile, non seulement par suite de la concurrence des protestants, qui, dans certaines parties de la mission, semblent vouloir, avant tout, entraver l’action du missionnaire catholique, mais encore et surtout à cause de l’apathie naturelle de l’Indien, de l’homme de caste en particulier, qui, satisfait de l’aisance que lui procurent ses terres, ne songe nullement aux intérêts de son âme.
« Depuis quelque temps, il y a dans toute la province de Mysore une sorte de renaissance du paganisme qui va en s’accentuant chaque jour. Dernièrement, à Bangalore même, des réunions très suivies se tenaient dans les « offices » publics. Le ministre, le grand juge, les conseillers du roi, le secrétaire et autres personnages venaient, à tour de rôle, présider des conférences données par un grand « gourou » païen. Et ces démonstrations n’ont pas lieu seulement dans les grandes villes ; elles ont un écho jusqu’au fond des campagnes : meetings, associations, processions, tout est mis en œuvre pour empêcher les Indiens d’embrasser le christianisme. Il ne faut donc pas s’étonner si, au Maïssour, nous en sommes encore réduits à glaner çà et là quelques épis, au prix de beaucoup de peines et de fatigues.
« Les comptes rendus des années précédentes ayant fait connaître les œuvres de Bangalore, je me contenterai, cette année, d’indiquer le chiffre des baptêmes d’adultes et d’enfants de païens, administrés dans les églises et les principaux centres de la mission ; après quoi, nous pourrons faire un petit voyage à travers quelques districts. — Sainte-Marie de Blackpally a enregistré 67 baptêmes ; Saint-François-Xavier, 56 ; Saint-Joseph, 62 ; le Sacré-Cœur, 54 ; les mines d’or de Kolar, 168 ; Mysore, 99, etc. Le plus beau chiffre de baptêmes d’enfants in articulo mortis a été obtenu par les zélées religieuses du Bon-Pasteur et de Saint-Joseph. Chose digne de remarque, c’est dans les villes et dans les centres les plus populeux que la plupart des baptêmes de païens ont été administrés ; les habitants de la campagne qui, par leur douceur, leur simplicité, leur pauvreté sembleraient être plus près du royaume de Dieu, sont retenus par les préjugés invétérés de la caste, contre lesquels le plus souvent viennent échouer tous les efforts des missionnaires.
Mysore. — « De Bangalore, passons à Mysore, capitale du royaume. M. Despatures y remplace le regretté M. Le Tohic, emporté le 19 avril par la fièvre typhoïde. La peste fait beaucoup de ravages dans la ville, et, maintenant encore, on compte jusqu’à 30 et 40 élèves par jour.
« Le nouveau radjah a voulu contraindre, cette année, les musiciens catholiques à jouer aux fêtes païennes en l’honneur des idoles. Quoique cette histoire soit un peu longue, je n’hésite pas à la raconter tout entière, car elle montre l’héroïsme de nos pauvres parias, qui ont préféré perdre tout emploi et tomber dans la misère que d’agir contre leur conscience.
« Mais pour comprendre le récit qui va suivre, il faut savoir que, depuis plus de cinquante ans, le radjah du Maïssour entretient à son service une musique instrumentale, composée uniquement de catholiques et capable de rivaliser avec n’importe quelle musique militaire anglaise. La plupart de ces musiciens chrétiens sont nés à Mysore même ; c’est là qu’ils ont été baptisés. L’ancien roi exigeait qu’ils assistassent aux fêtes païennes. Le missionnaire avait beau les réprimander, ces pauvres gens étaient trop faibles pour résister aux ordres du grand radjah : ils jouaient aux fêtes païennes et venaient ensuite demander pardon à leur curé. Cet état de choses dura jusque vers 1866. A cette époque, le résident anglais M. Bowring, excellent catholique, interposa sa médiation et obtint du prince un ordre qui dispensait les musiciens d’assister à ces solennités. Depuis ce temps, ils ne furent plus inquiétés. Une fois cependant, en 1883, le père du roi actuel voulut les faire prendre part à une procession en l’honneur de ses dieux, mais, sur les observations qui lui furent adressées, il renonça à son projet et promit de ne plus jamais les distraire de leurs devoirs religieux, ce qu’il observa fidèlement jusqu’à sa mort.
Les choses en restèrent là jusqu’à l’année dernière. Le jeune radjah, ayant alors atteint sa majorité, fut proclamé roi du Maïssour, installé et couronné par le vice-roi des Indes. A peine était-il monté sur le trône, qu’il manifesta ses sentiments païens et donna l’ordre aux musiciens de jouer en l’honneur de ses divinités. Ici, je laisse la parole à M. Faisandier, qui écrit au nom de son curé, M. Despatures, retenu au lit par la fièvre :
« La paroisse de Mysore, dit-il, a été bien éprouvée, cette année : d’abord et surtout par la « mort de notre cher confrère M. Le Tohic, qui était si aimé et si estimé de ses paroissiens ; « ensuite par la dispersion des cipayes chrétiens, qui ont été retirés de Mysore et distribués « dans les autres villes de la province, sous prétexte que la reine et les femmes de la cour n’en « voulaient plus pour monter la garde devant le palais : enfin, par le renvoi des musiciens, « dont je vais parler plus au long. La paroisse a ainsi perdu environ 80 familles, ce qui « diminue considérablement la population catholique de Mysore. Le compte rendu de cette « année donne 1.346 chrétiens ; je crains bien que, l’année prochaine, le chiffre de la « population n’atteigne même pas un millier. Cependant il ne faut pas désespérer : le bon « Dieu saura bien remplacer par de nouveaux chrétiens ceux qui nous ont quittés avec tant de « regret. Ainsi, depuis le dernier compte rendu, nous avons déjà baptisé 19 païens adultes, et, « en ce moment, il y en a 8 qui apprennent les prières. La sainte Vierge ne manquera pas de « déjouer les plans du roi païen, qui voudrait bien, s’il le pouvait, abolir la religion catholique « dans sa capitale.
« Voici maintenant la grosse affaire de nos musiciens. L’an dernier, au mois de septembre, « les musiciens étaient convoqués au palais à l’occasion d’une fête païenne. Le brahme, « maître des cérémonies, commença par leur adresser un petit discours pour les exhorter à « jouer : « Pourquoi ne voulez-vous pas jouer pour les dieux du maharadjah, leur dit-il ; n’est-« ce pas de lui que vous recevez votre paye ? » A cet argument, les musiciens se contentèrent « de répondre : Cela n’est pas contenu dans nos règlements ; ce que vous demandez est « absolument contraire à notre religion, et, par conséquent, nous ne pouvons pas jouer. » Ils « persévérèrent ainsi dans leur bonne résolution, et la fête païenne se passa sans qu’ils eussent « à y prêter leur concours. Mais l’affaire ne se termina pas là. Le roi, pour les punir de leur « résistance, ordonna qu’on leur fît faire l’exercice militaire pendant dix jours, en plein soleil, « ce qui était inouï. Ils se soumirent et exécutèrent tout ce que le roi leur commandait, parce « qu’il n’y avait rien de contraire à la religion catholique.
« D’un autre côté, le roi, à l’occasion de son couronnement, avait promis un présent à « chaque musicien. Quand vint l’époque du gaouri (fête païenne), le présent n’était pas encore « donné et, après la fête, les musiciens vinrent le réclamer. « Oui, leur répondit le roi, je veux « bien vous donner ce présent, mais à une condition : c’est que, désormais, vous exécutiez « tout ce que je vous commanderai. » Les chrétiens, soupçonnant quelque mauvais dessein, se « disaient entre eux : « Est-ce que le roi a l’intention de nous faire jouer aux fêtes païennes ? « — Ne craignez rien, leur dit alors le chef de musique, un topas venu de Pondichéry, qui, « dans cette affaire, s’est conduit d’une manière scandaleuse et a mérité la réprobation de tous « les honnêtes gens ; ne craignez rien, à l’avenir le roi ne vous demandera plus de jouer pour « le « gaouri ». « Alors, les hommes promirent de jouer et reçurent le présent. On crut un « instant que tout était réglé ; il n’en était rien. On s’aperçut bientôt que le chef de musique, à « qui les musiciens avaient donné 30 roupies, pour qu’il prît en main leurs intérêts, les avait « trompés, et qu’il voulait absolument les faire jouer à la fête la plus prochaine. Il avait « promis au roi de gagner ses hommes ; tous les moyens lui étaient bons pour les faire tomber « dans le piège.
« Ainsi à l’occasion d’une naissance dans la famille royale, tandis que le roi se tenait à son « balcon, le chef de musique dit à ses gens : « A l’avenir, le roi vous donnera un présent à « chaque fête ; il est même tout disposé à augmenter votre paye, si vous promettez de lui obéir « en tout ce qu’il vous commandera. Mais si, pour votre malheur, vous lui désobéissez, vous « serez sévèrement punis ; vous serez renvoyés et privés, vous et vos enfants, de tout emploi « au palais. » A partir de ce jour, les pauvres musiciens virent leur service, déjà bien pénible, « considérablement augmenté ; les marches au grand soleil devinrent plus nombreuses. De « plus, on imagina de leur faire monter la garde devant leurs instruments, de douze en douze « heures.
« Pendant qu’ils étaient à Ootacamund, le roi voulut les éprouver encore une fois ; il leur « fit ordonner, par l’entremise du chef de musique, d’aller jouer à une fête turque. Pour « tourner la difficulté, les musiciens s’échappèrent et s’en allèrent au marché. Pauvres « chrétiens ! ils n’étaient pas au bout de leurs peines. Leur chef ne leur permit plus d’assister « régulièrement à la messe. Il alla même plus loin : le vendredi saint, il s’installa devant ceux « qui montaient la garde et mangea de la viande en disant ironiquement : « Voyez, je mange « de la viande et je ne meurs pas ; pourquoi écoutez-vous vos prêtres ? Jouez donc au « gaouri », et vous serez aussi heureux après qu’avant. Pour le moment, je suis entre le roi et « le prêtre ; on verra bien qui des deux sera le plus fort. »
« Le jour de Pâques, les musiciens s’offrirent pour jouer devant le roi, mais celui-ci leur « répondit : « Si vous voulez jouer au « gaouri » , vous pourrez jouer devant moi à l’occasion « de votre fête : si, au contraire, vous persistez dans votre entêtement, vous pourrez rester « chez vous. » Le dimanche de la Quasimodo, le roi apprit la mort de M. Le Tohic, et ne « craignit pas de dire devant tous les musiciens que M. Le Tohic était un mauvais prêtre. Le « chef de musique, renchérissant encore sur le roi, se mit à parler des prêtres et des religieuses « en très mauvais termes. Le roi exprima alors l’idée qu’avec un nouveau prêtre, les choses « s’arrangeraient facilement, mais un des musiciens lui répondit avec force : « Oui, le P. Le « Tohic est parti ; mais, à sa place, il en viendra mille. »
« Rentré d’Ootacamund à Mysore, le chef de musique vint en toute hâte trouver M. « Despatures pour tâcher de savoir quelles étaient ses intentions au sujet de la querelle du roi « avec les musiciens. « Je viens tout droit du palais, dit-il au missionnaire ; c’est le roi qui « m’envoie » ; ce qui était faux. Un peu plus tard, le chef de musique dit de nouveau à ses « hommes : « Demain, le secrétaire du roi viendra ; chacun de vous devra lui remettre un « billet signé, disant s’il veut jouer au « gaouri » ou non ; ceux qui ne voudront pas jouer « seront renvoyés. » Pas un musicien ne bougea. Ils vinrent trouver M. Despatures pour « demander conseil ; puis, ils adressèrent au roi la pétition suivante : « Majesté, nous vous « avons toujours obéi, nous sommes prêts à continuer de le faire ; mais lorsque notre religion « est en jeu, nous n’avons plus notre liberté. Nous prions Votre Majesté d’enlever l’obstacle « qui empêche notre obéissance d’être sans réserve. » La pétition, signée par tous les « musiciens, n’aboutit point. Au contraire, dès le lendemain le chef de musique dit à ses gens : « Vous ne voulez pas faire preuve de bonne volonté, c’est bien : on vous renverra tous. » Le « soir, l’assistant du secrétaire particulier vint trouver les musiciens et leur conseilla de jouer, « au moins cette année, leur promettant que ce serait fini par là, et que le roi ne leur « demanderait jamais plus de jouer. Les musiciens se contentèrent de répondre que ce qu’on « exigeait était contraire à leur religion et qu’ils ne pouvaient pas le faire.
« Quelques jours après, le roi vint assister à une répétition ; les musiciens se jetèrent à ses « pieds pour le prier de les dispenser de jouer au « gaouri ». Le roi se montra inflexible ; il « tenait absolument à avoir gain de cause. « Je ne veux plus, leur dit-il, des vieilles traditions. « Sous le règne de mon père, on ne vous avait jamais rien demandé qui fût contraire à votre « religion, dites-vous ; je ne prétends point vous faire abandonner votre religion ; mais ce que « je veux, c’est que vous m’obéissiez en tout, comme mes autres sujets. Le monde tourne, « change ; ainsi tout doit changer et vous devez suivre le mouvement général. »
« Oui, répondit un musicien, le monde change, mais notre religion ne change pas ; est-ce « que par hasard Votre Majesté aurait la prétention de fonder une nouvelle religion ? Le roi « demeura bouche bée. « Dans les examens, reprit-il un moment après, ne préfère-t-on pas « ceux qui répondent à toutes les questions à ceux qui en laissent une de côté ? Ainsi en est-il « de vous ; vous voulez obéir en tout, excepté en ce qui est contraire à votre religion. Si « j’emploie des Turcs, ils exécuteront tous mes ordres ; je vais donc les mettre à votre place. « Vous, vous avez deux maîtres, le roi et votre prêtre, vous pouvez choisir. » — « Le prêtre « n’est pour rien dans cette affaire, c’est la religion qui nous commande par sa bouche, et c’est « à la religion que nous obéissons. » — Oui, répondit le roi, j’ai lu la Bible, et je connais la « religion ; vous avez aussi des idoles et vous jouez pour elles, pourquoi ne joueriez-vous pas « pour les miennes ? Et moi-même, ne suis-je pas une idole ? Pourquoi jouez-vous donc pour « moi ?... Vous me demandez d’être dispensés de jouer au « gaouri », soit, je vous dispense, « mais vous jouerez pour les autres fêtes. » — « Nous vous avons déjà dit que nous ne « pourrions jouer aux fêtes païennes. » — « Pourquoi tant d’opiniâtreté ? Est-ce le prêtre qui « vous paie ? Est-ce le prêtre qui vous nourrit ? » — « Notre prêtre est venu pour nous « instruire et, il n’a d’autorité sur nous qu’en ce qui regarde la religion. » — « Mais enfin, que « voulez-vous donc faire ? » — « Nous supplions à deux genoux Votre Majesté de vouloir « bien nous dispenser de jouer aux fêtes païennes ; nous sommes prêts à faire tout le reste. » « — Ce que j’ai dit est dit, je ne reviendrai pas sur ma parole : vous jouerez ou vous « partirez. »
« Le roi, alors, sans donner d’autre suite à l’affaire, partit pour Bangalore avec le chef de « musique, qui n’osait pas rester à Mysore, de peur d’être fustigé par ses hommes. De « Bangalore, ils essayèrent, mais sans succès, de mettre la division parmi les musiciens : voici « comment. Le chef de musique revint bientôt à Mysore pour distribuer, au nom du roi, une « gratification insignifiante à six de ses joueurs et une pension dérisoire à deux autres. Après « cet exploit, il retourna à Bangalore, emmenant avec lui treize musiciens pour les incorporer, « disait-il, dans la musique militaire d’un régiment du roi. Ceux-ci, arrivés à Bangalore, « apprirent immédiatement qu’on les avait amenés pour les faire jouer. De la station du « chemin de fer, le chef de musique les conduisit à la caserne. Le commandant turc vint les « recevoir et leur dit : « C’est vous, les musiciens de Mysore ! C’est vous qui refusez de jouer « au « gaouri ! Notre musique ici va jouer pour cette fête ; ne le savez-vous pas ? » Un « musicien alors prit la parole : « Oh ! oh ! on va jouer au « gaouri », ce n’était réellement pas « la peine de venir de si loin pour cela. Demi-tour à droite, compagnons, marche ! » Et tous « firent volte-face, se rendirent à la gare, reprirent le chemin de fer et rentrèrent à Mysore.
« Quelques jours après, le roi revint à Mysore, distribua encore six gratifications et donna « cinq pensions. Le mois dernier, la veille du « gaouri », nouveau refus de jouer de la part des « musiciens. « Nous avons déjà déclaré, dirent-ils, que nous ne jouerions pas. Vingt de nos « frères ont été injustement renvoyés pour cette cause. Nous avons commis la même faute « qu’eux ; qu’on nous renvoie comme eux. Depuis une année, nous avons beaucoup souffert « pour notre religion ; le roi ne devrait pas nous faire l’injure de croire que nous pourrions « encore la trahir. » Devant cette fière réponse, le roi leur donna congé pour le jour de la fête. « Les choses en sont là : la moitié des musiciens a été renvoyée : une vingtaine sont restés, « mais ils ne vont pas tarder de suivre les autres. »
« Honneur à ces braves qui, pendant toute une année, ont vaillamment soutenu la cause de notre sainte religion et qui ont préféré tomber dans la misère avec leurs familles, que de concourir par leur présence au culte du démon ! Ce résultat est dû, après Dieu, au zèle des missionnaires, qui, depuis vingt-cinq ans, ont administré la paroisse de Mysore et ont réussi à former de si excellents chrétiens. La conduite des musiciens catholiques prouve éloquemment que leurs efforts ont été couronnés de succès. Du reste, Mysore l’emporte, cette année encore, sur toutes les chrétientés indigènes de la mission, par le chiffre des communions de dévotion. Il y a eu 31 baptêmes de païens et 68 baptêmes d’adultes ou d’enfants in articulo mortis.
Ganjam. — « A dix milles au nord de Mysore, sur la route de Bangalore, se trouve la chrétienté de Ganjam. Cette chrétienté, autrefois si attachée et si soumise au missionnaire, a vu le vent de la discorde et de la division souffler parmi ses membres : mais M. Guiraud, qui vient d’en prendre la direction, a la ferme espérance, je dirai même la certitude, que la division, qui règne parmi ses ouailles, va bientôt cesser.
« Ne pouvant pas encore parler avec connaissance de cause des besoins, des ressources et « des espérances de mon district, écrit-il, au lieu de m’arrêter à l’exercice qui vient de finir, je « préfère envisager l’année qui s’ouvre devant moi. La nouvelle période ne manquera pas « d’être intéressante au point de vue matériel. En effet, dans tous les postes de mon district je « vois des travaux de construction à entreprendre : à Ganjam, Dornhally, Coodalur, les églises « demandent des réparations assez importantes. A Anegodou, c’est une nouvelle chapelle « qu’il faut bâtir, l’ancienne s’étant écroulée, il y a quelques mois ; à Kirangur, une résidence « et une église sont absolument nécessaires.
« Au point de vue spirituel, je n’aurai pas non plus à rester les bras croisés faute d’ouvrage. « Outre l’administration ordinaire de tout le district, les nouveaux chrétiens d’Anegodou et de « Kirangur doivent être instruits et préparés à la première communion : de plus, les « catéchumènes semblent promettre une assez bonne moisson pour l’année prochaine. »
Wynaad-Manantoddy. — « Si de Mysore nous prenons la direction du sud, nous arrivons dans le Wynaad, petite province de 120.000 âmes, située en dehors du royaume de Maïssour, et dépendant, pour l’administration civile, de la présidence de Madras. Au spirituel, la partie qui appartient à notre mission est divisée en deux districts : Manantoddy et Vayitri : le premier est administré par M. Veyret et le second par M. Pointet.
« M. Veyret a enregistré 10 baptêmes d’adultes. « Manantoddy, écrit-il, est resté à peu près « le même depuis le dernier exercice. La population pariate tamoule est toute chrétienne, à « l’exception de deux ou trois familles dont plusieurs membres sont déjà chrétiens. Les autres « se convertiraient sans doute, mais l’argent les retient dans le paganisme. Les riches « marchands et les hautes castes ont besoin de ces quelques parias pour les enterrements et « autres cérémonies ; aussi les payent-ils grassement pour qu’ils ne se fassent pas chrétiens.
« La population maleyalam est plus difficile à entamer. Les « Nayars » sont répandus dans « la campagne et ne sortent guère de leurs rizières. Les « Tyars », outre la haine qu’ils ont « vouée au christianisme, ne restent pas d’une manière permanente dans le Wynaad. Ces gens « viennent ici pour faire le commerce ; après s’être enrichis par des moyens souvent « illégitimes, ils s’en retournent à la côte et vivent de leur revenu. Ce que je puis faire « maintenant, c’est retenir mes chrétiens et les perfectionner. Pour les retenir près de moi et en « même temps leur procurer un peu d’aisance et d’influence, je les lance, autant que possible, « dans la culture des rizières. Une dizaine de familles ont suivi mes conseils et s’en sont très « bien trouvées : les autres ont le désir de les imiter.
« D’ailleurs, mes chrétiens sont bons. Ils assistent régulièrement à la messe le dimanche, et « l’église est toujours pleine. La fréquentation des sacrements est très satisfaisante ; mais les « baptêmes d’adultes païens ne peuvent être que fort rares. Sur la frontière du Coorg, des « plantations viennent de s’ouvrir ; là, je pourrai avoir quelques baptêmes. Je me propose d’y « faire une tournée pendant la bonne saison.
« A Manantoddy, comme en beaucoup d’autres endroits, les protestants nous mettent sans « cesse des bâtons dans les roues. Désespérant de pervertir nos catholiques, ils amènent ici « tous les adeptes qu’ils peuvent recruter au loin pour faire nombre et obtenir une certaine « influence.
« L’œuvre de la conversion des « Koorchers » avance peu à peu ; elle progresserait plus « rapidement si les ressources étaient plus grandes. Le premier « Koorcher » fut baptisé, en « juillet 1897, par le regretté M. Adigard. Depuis ce temps, 100 « Koorchers » exactement ont « été baptisés : un peu plus de la moitié par M. Adigard, le reste par moi. De ce nombre, 34 « sont allés rejoindre leur premier apôtre dans une vie meilleure ; 6 n’ont pas persévéré après « leur baptême ; 3 ont été adoptés par des familles chrétiennes. Les autres, au nombre de 57, « travaillent bien et montrent beaucoup d’esprit de foi. A vrai dire, ce résultat est très « encourageant.
« L’idée de M. Adigard était de s’établir à 8 milles de Manantoddy, au milieu des « Koorchers » (ils sont environ un millier) qui ont été contraints par la famine d’abandonner « les règles si sévères de leur caste. Ils se convertiraient aisément, mais il faudrait que le « missionnaire allât demeurer avec eux, ce qui n’est pas possible en ce moment. »
Wynaad-Vayitri. — « M. Pointet, à Vayitri, ne cesse de lutter contre les protestants. Il a guerroyé si habilement qu’il a fini par les mettre à la raison, mais ce n’a pas été sans peine. On est allé jusqu’à le traduire devant les tribunaux, sous prétexte qu’il avait aidé un chrétien à s’emparer d’une jeune fille protestante que ce dernier voulait épouser. Voici le fait : une veuve protestante avait promis sa fille à un catholique en présence de plus de dix témoins, mais à la condition que celle-ci serait baptisés avant le mariage. Dans ce but, la jeune fille quitte sa mère et se rend chez son oncle catholique, pour y apprendre les prières et se préparer au baptême. Le catéchiste protestant, voyant une de ses ouailles lui échapper, réussit à faire intenter un procès au fiancé qui se voit accusé d’avoir enlevé la fille à la mère. Le missionnaire lui-même est mis en cause pour avoir poussé le fiancé à commettre le délit, publié les bans du mariage et baptisé la jeune fille sans le consentement de la mère. Il va sans dire que la vérité fut promptement reconnue ; le mariage eut lieu en grande pompe à la satisfaction de tout le monde, excepté du catéchiste protestant.
« M. Pointet a baptisé 20 adultes, dont 5 à l’article de la mort.
Coorg-Veerajendrappet. — « Si du Wynaad nous allons au nord en inclinant un peu à l’ouest, nous entrons dans la petite province du Coorg. Elle est divisée en trois districts : Veerajendrappet, Mercara et Sidapur.
« Les chrétiens de Veerajendrappet, à peu près tous Conconis, sont sous la direction d’un prêtre indigène de leur nationalité, le P. Anthony Noronha. Ils sont fervents, dévoués à leur prêtre, et n’ont aucune inclination pour le protestantisme. C’est ce district qui fournit la plupart de nos prêtres indigènes.
« M. Cochet écrit de Mercara : L’administration, cette année, a suivi un cours très régulier « et n’a donné lieu à aucun incident digne de remarque. A l’exception d’une soixantaine de « chrétiens, disséminés dans les plantations de café qui se trouvent sur la route de Mercara à « Somwarpet, la population chrétienne est groupée tout entière autour des trois églises de « Mercara, Sunticoppa et Fraserpet.
« A Mercara, le nombre des chrétiens s’est augmenté inopinément de 130 nouveaux venus. « Ce sont les musiciens tamouls et leurs familles, attachés au régiment du Coorg. Leur arrivée « à Mercara a eu l’inconvénient de rendre l’église trop petite, du moins les jours de fête ; mais « elle a eu le grand avantage de rehausser la solennité de nos offices religieux. Je dois tous « mes remerciements au colonel du régiment, qui s’est montré on ne peut plus favorablement « disposé : non seulement il nous accorde la musique militaire aux jours de grande fête, mais « il a permis à quelques musiciens de venir à l’église, le dimanche, avec leurs instruments. « Quand nous avons messe chantée, ce sont les instruments qui font la partie d’orgue. A « l’occasion du service solennel pour Sa Sainteté le pape Léon XIII, la musique a reçu l’ordre « de venir à l’église en grande tenue, et l’officier commandant m’a écrit une lettre de condo« léances pour la perte que l’Église avait éprouvée dans la personne du Saint-Père.
« Les autres chrétiens de Mercara sont en grande majorité serviteurs d’Européens. Les « hommes ne viennent que très irrégulièrement à la messe le dimanche ; pour beaucoup, de « fait, il est impossible de venir plus d’une ou deux fois par mois. Les femmes me donnent « plus de satisfaction, sous ce rapport, et, d’un bout de l’année à l’autre, mon église est « presque remplie : aux fêtes, beaucoup de fidèles sont obligés de rester dehors. Le premier « vendredi et le premier dimanche du mois donnent une moyenne de 50 communions. Ce « beau chiffre est dû, après Dieu, à M. Le Tohic, qui avait solidement établi à Mercara « l’Apostolat de la prière et la communion mensuelle. »
« Sunticoppa, à 9 milles de Mercara, possède une église convenable et compte environ 200 « catholiques. J’y passe régulièrement tout le mois de septembre, et j’y vais dire la sainte « messe une fois par mois.
« A Fraserpet, nous avons une vaste église, construite en 1847 par les « Sappers » « chrétiens, et entourée, à cette époque, d’une belle population catholique. Mais aujourd’hui, « il n’y a presque plus personne : 29 chrétiens seulement.
« En résumé, au point de vue spirituel, je suis assez satisfait de l’année qui vient de « s’écouler, car j’ai enregistré 1.500 communions et 53 baptêmes, dont 7 d’adultes et 3 « d’enfants de païens. Mon ministère n’a donc pas été stérile : il a contribué au salut de « quelques âmes et à l’augmentation de la gloire de Dieu. »
« Le troisième district de la province du Coorg a pour chef-lieu Sidapur, à 18 milles de Mercara. Il est administré par M. Pinatel qui, comme son voisin M. Cochet, se donne beaucoup de peine pour parcourir son district et administrer ses chrétiens. Voici ce qu’il m’écrit : « En jetant un coup d’œil sur l’exercice qui finit ; mon premier sentiment est celui de la reconnaissance envers Dieu. Le nombre de mes ouailles s’est élevé de 573 à 680. Le meilleur moyen de connaître les chrétiens, c’est d’aller les voir chez eux : je n’ai épargné ni peine ni fatigue pour arriver à ce résultat. Chaque fois que je me suis rendu à Polibetta, j’ai noté exactement le nombre des chrétiens disséminés aux alentours. Outre les 680 chrétiens inscrits sur mes registres et qui habitent vraiment le district, il y a encore de pauvres coolies venus de Mangalore, de Coïmbatore, de Vellore et de Tindivanam. La plupart sont des néophytes, qui ne viennent pas d’eux-mêmes à moi et que je suis obligé d’aller chercher au milieu des plantations. Polibetta n’a pas d’église : de là, la difficulté de m’y rendre aussi souvent que je le désirerais.
« L’administration des sacrements aux moribonds nécessite des voyages au long cours que « l’usage de la bicyclette rend moins pénible. Cette année, je compte 26 extrêmes-onctions. « Sachant par expérience que les chrétiens sont tous bien disposés, à ce moment suprême, je « ne néglige rien pour leur faciliter une dernière réconciliation avec le bon Dieu. »
« M. Pinatel vient d’entreprendre la construction d’une chapelle provisoire dans ce poste secondaire de Polibetta. A Sidapur, il a agrandi la résidence et doté l’église d’une petite tour, qui émerge au milieu des bambous et du haut de laquelle une jolie cloche de France appelle les chrétiens à la prière.
Sattihally-Magghe. — « En quittant la province du Coorg, nous rentrons dans le royaume du Maïssour par les districts de Magghe et de Sattihally. A Magghe, M. Bonnétraine, qui avait déjà bâti l’église, a terminé, cette année, la construction du presbytère. Il a enregistré 6 baptêmes de païens. M. Combret en accuse 10 à Sattihally. Comment se fait-il que nos deux confrères, si zélés, en soient réduits à recueillir ainsi, un à un, quelques rares épis ? Hélas ! c’est qu’ils ont affaire à des gens de caste, et ces gens de caste, même dans les missions les plus favorisées de l’Inde, n’ont point encore brisé avec les préjugés qui les éloignent de notre sainte religion. « Je serais très heureux, écrit M. Bonnétraine, de vous donner des nouvelles « palpitantes d’intérêt : mais notre vie de missionnaire, à M. Combret et à moi, s’écoule dans « un calme plat que rien ne vient troubler. Que faire, d’ailleurs, pour la conversion des païens « au milieu des ténèbres qui couvrent cet immense pays ? Comment ouvrir les yeux de ces « âmes qui ne veulent pas voir : comment toucher ces cœurs qui ne battent que pour un peu « d’argent à gagner pour un emploi à trouver, un mariage à conclure, un peu de riz à « cultiver ? » — « Si nos Chartreux ou nos Trappistes chassés de France, dit de son côté M. « Combret, venaient s’établir ici, leur vie de sacrifice et d’immolation pourrait sans doute « hâter l’heure des miséricordes divines, pour le salut de nos pauvres Indiens. »
« Quoi qu’il en soit, nos deux confrères sont loin de perdre leur temps, et leur ministère n’est pas sans consolation. Les chrétientés qu’ils administrent sont bonnes, les sacrements y sont bien fréquentés. M. Combret, à Sattihally, a compté plus de 3.000 communions de dévotion. « Rien qu’à Magghe, écrit M. Bonnétraine, j’ai eu cette année 400 communions de « dévotion de plus que l’an dernier. L’assistance à la messe, le dimanche, ne laisse rien à « désirer ; l’abstinence du carême et du vendredi est scrupuleusement observée par mes chers « Canaras. Les païens les regardent avec hauteur ; à leurs yeux, ce ne sont que des chrétiens et « des parias ; mais, aux yeux des anges, ne sont-ils pas les joyaux du bon Dieu, qu’ils servent « en toute simplicité de cœur, tandis que ces nuées de païens ne songent jamais à lever leurs « regards vers Celui qui les a créés ? »
« Je vous en conjure, écrit encore M. Bonnétraine, ayez pitié de Sacklaspour, où je suis « arrivé hier. J’ai déjà reçu la visite d’une trentaine de chrétiens, baptisé un enfant de deux « mois, et examiné plusieurs cas de mariages à régulariser : je prépare des néophytes à la « première communion et des catéchumènes au baptême. Ce soir, j’attends un assez grand « nombre de confessions. Quel bien on ferait ici avec une petite église ! Près de 250 chrétiens « dépendent de Sacklaspour et beaucoup font preuve d’une très grande bonne volonté. Le « missionnaire, n’ayant point de logement à lui, ne peut rester que quelques jours. Et « cependant, pour bien faire les choses, il devrait rester ici plus longtemps et y venir deux fois « l’an. Que de bien serait fait, alors, que de péchés seraient évités ! »
Chickmaglur.— « M. Vesseyre, chargé du district de Chickmaglur, a baptisé 19 adultes. Il signale le pitoyable état de la chapelle de Santaveri, et demande deux nouvelles chapelles, l’une pour Kalasa, l’autre pour Coppa.
Tirthally. — «M. Marcon, à Tirthally, n’a qu’une église, celle de Sagar, dans son immense district.
Shimoga. — « Depuis un an, la peste a fait de grands ravages à Shimoga, et aujourd’hui encore elle sévit avec plus de fureur que jamais. « Au point de vue spirituel, écrit M. Poulnais, « le district est dans d’excellentes conditions. Malgré les ravages de la peste, les naissances, « parmi les catholiques, l’emportent sur les décès. J’ai administré l’extrême-onction à 21 « malades, et le saint Viatique à deux seulement. J’ai assisté tous ces malades à leurs derniers « moments, les visitant jusqu’à deux fois par jour. Ceux qui n’ont pas communié en viatique « ne le pouvaient pas. »
Arsikere. — « En revenant de Shimoga à Bangalore, on traverse le district d’Arsikere. Ce district est administré par M. Picot, et il comprend toutes les chrétientés qui se trouvent sur la ligne du chemin de fer de Bangalore à Harihar.
« Dans le compte rendu qu’il vient d’envoyer, ce cher confrère parle des difficultés contre lesquelles il a dû lutter soit à Arsikere, soit à Harihar, difficultés venant surtout de la part des protestants ; mais il est heureux d’annoncer qu’il en a triomphé et que la paix règne maintenant dans toute l’étendue de son district. Il raconte ensuite la belle démonstration qui eut lieu à Tumkur, le 11 février dernier. Après avoir complètement restauré le sanctuaire de l’église, il inaugurait, ce jour-là, une nouvelle statue de Notre-Dame de Lourdes, par une magnifique procession aux flambeaux, qui se déroulait le soir dans toutes les rues de la ville. C’était la première fois que les catholiques faisaient une pareille démonstration dans une ville essentiellement païenne et travaillée depuis longtemps par les protestants. »
« Je termine ce compte rendu par un fait qui vient de se passer à Bangalore. Un jeune païen de caste, âgé de vingt-cinq ans, Govindou, employé à l’hôpital de la ville, voyait avec peine que quelques membres de sa famille ne se conduisaient pas bien. Dans un accès de fureur, il court à sa maison, s’empare d’un instrument de chirurgien et tranche la tête à une tante qui demeurait chez lui. Arrêté par la police, il est jugé et condamné à mort. Ce jeune homme connaissait bien les Sœurs catholiques, dont il avait pu apprécier maintes fois le dévouement ; il connaissait aussi le missionnaire, si souvent appelé à donner aux moribonds les derniers secours de la religion. Aussi, sur la proposition qui lui en est faite, consent-il à recevoir le baptême avant de mourir, et M. Kœhl , vicaire de la paroisse de Saint-Joseph, se rend auprès de lui. « Le jour qui suivit sa condamnation, écrit ce confrère, Govindou était très excité : il « tremblait de tous ses membres, il avait peur de mourir. Je le calmai peu à peu en lui disant « qu’il pouvait au moins sauver son âme. Je lui donnai un petit catéchisme, lui indiquant les « prières qu’il devait apprendre. A partir de ce moment, je le visitai une fois tous les deux « jours : la dernière semaine de sa vie, je le vis tous les jours. A mesure qu’il apprenait nos « prières, un changement s’opérait en lui ; il devenait plus calme, et la frayeur qu’il avait de la « mort diminuait sensiblement. Lorsque j’appris que la sentence était confirmée, et que « Govindou ne pouvait plus compter sur une commutation de peine, je lui fis comprendre le « néant de ce monde, le bonheur du ciel, où il irait bientôt tout droit, avec la robe blanche et « immaculée du baptême. Quand je lui demandai s’il avait encore peur de la mort : « Non, « Père, me répondit-il sans hésiter, j’accepte le châtiment dans l’espoir que Dieu me « pardonnera mon crime. » Les païens qui gardaient la prison étaient étonnés, et se disaient « entre eux : « Ce condamné n’est pas comme les autres, qui nous donnent tant de mal, « refusant de manger et voulant se faire passer pour fous. Govindou, au contraire, est calme ; « il est même gai et joyeux, comme si rien ne devait lui arriver. » Moi aussi, j’étais fort « consolé en voyant le condamné si bien disposé, et je remerciais le bon Dieu pour sa grande « miséricorde envers ce pauvre païen.
« La veille du jour fixé pour l’exécution, je le baptisai en lui donnant les noms de Marie-« Joseph, et je lui promis ensuite de venir, le lendemain, l’assister à ses derniers moments. Il « passa une nuit assez tranquille. Lorsque je retournai à la prison à six heures un quart du « matin, je le trouvai calme, résigné, sans la moindre trace d’abattement. Je lui fis réciter « l’Ave Maria et l’acte de contrition. A six heures et demie, on vint le prendre pour « l’exécution ; je l’accompagnai jusqu’à la potence, lui suggérant de bonnes pensées et de « pieuses invocations. Son courage ne se démentit pas un seul instant. Quelques minutes plus « tard, son âme s’envolait vers le ciel. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|