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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Inde
Mission: Kumbakonam
Rédacteur:Mgr Bottero

IV. — Kumbakonam


Population catholique 87.241
Baptêmes d’adultes 154
Conversions d’hérétiques 135
Baptêmes d’enfants de païens 1.949
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« Quand j’étais adolescent, écrit Mgr Bottero, mes délices étaient de gravir les hauts sommets de mon pays bien-aimé, et de m’enivrer des points de vue variés qui s’offraient alors à mes regards ravis ! Là-bas, des champs fertiles ; plus près, des vallons ombreux ; à droite, de noires forêts de sapins ; à gauche, une cascade étincelante tombant au sein d’un abîme de pierres roulées et rejaillissant au loin en poussière de diamants. Ah ! que cela était donc beau ! Quelquefois, d’un point de l’horizon, surgissaient soudain de gros nuages, chargés d’électricité. En moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire, la plaine avait disparu à mes yeux ; sous mes pieds, l’éclair déchirait le sombre voile ; la foudre éclatait et la grêle semait la ruine et la désolation dans la campagne, tout à l’heure encore si riante et si animée.
« Autour de moi cependant, tout était calme et serein : pas un nuage au front de la voûte azurée. Les rayons du soleil folâtraient entre les feuilles des arbres et me baignaient dans des flots de lumière. Le contraste entre le ciel pur au-dessus de moi, et l’atmosphère tourmentée au-dessous, ramenait ma pensée vers le Dieu puissant qui a tout créé, et à la voix duquel les éléments se meuvent. Et j’entendais en mon cœur l’écho des paroles de sagesse que ma bonne mère répétait souvent : « Enfant, me disait-elle, ici-bas, tantôt on est dans la joie, tantôt dans « la tristesse ; il y a des jours où tout paraît nous sourire ; il en est d’autres où l’on ne trouve « qu’épreuves et contradictions. Mais, que la tempête gronde, ou que l’azur brille, toi, mon « fils, conserve ton âme dans la paix. Rien de tout cela n’est ni essentiellement bon ni « essentiellement mauvais. Ne crains rien que le péché ; ne recherche et ne désire qu’une « chose : aimer Dieu de tout ton cœur. Si tu te confies à sa douce Providence, Il saura faire « tourner à bien même ce qui pourrait t’arriver de mal. »
« Ce rêve du passé me hante souvent, et les paroles de ma mère me reviennent en mémoire, quand je considère les événements providentiels qui se déroulent dans le monde, au moment où je vous écris.
« A l’orient, deux peuples puissants : l’un chrétien et l’allié de la France ; l’autre encore, hélas ! plongé dans la gentilité, mais qu’on ne peut se défendre d’aimer, moins pour la bravoure héroïque qu’il déploie et son profond amour du pays natal, que pour l’espoir fondé qu’il donne à l’Église de sa future conversion à notre sainte foi ; ces deux peuples se font une guerre acharnée, qui ne pourra finir que par l’écrasement absolu de l’un des deux. Leur sang coule à flots pressés dans les campagnes de la Mandchourie ; à Port-Arthur, la terre tremble sous le poids des gros canons ; nuit et jour, l’atmosphère est ébranlée par les détonations de mille engins de guerre plus meurtriers les uns que les autres, et la mer elle-même est troublée jusqu’en ses profondeurs par l’explosion des torpilles, en contact avec de puissants navires. Et pourtant, ces deux nations qui s’entre-tuent sans pitié ni merci, étaient, semble-t-il, faites pour s’entendre. On les a malheureusement surexcitées, irritées, poussées l’une contre l’autre, faisant le mal pour que le bien s’ensuive ! Malheur à ceux qui suivent cette infâme politique
« A l’occident, la France, cet éden de la terre, est en proie à un cataclysme religieux et social, qui rappelle les plus mauvais jours de sa longue histoire.
« Tout autour du pays que j’habite, dans l’Inde presque entière, on voit, depuis sept ou huit ans, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants succomber au virus de la peste. Chaque semaine, de 20 à 30.000 personnes sont emportées par le terrible fléau, qui reste insensible aux prières comme aux cris de douleur des Hindous, et se moque des barrières que la science européenne accumule sur son chemin. Le choléra, la fièvre, la petite vérole, viennent à leur tour glaner les épis échappés au terrible moissonneur.
« Ainsi, tandis qu’au loin et tout près de nous, le choc ténébreux de mille tempêtes sème la ruine et la désolation, notre Kumbakonam se délecte dans la paix et jouit d’une sécurité que les autres nous envient. Ici, l’air est calme, le ciel est serein : le soleil brille durant le jour, et des milliers d’étoiles le font resplendir pendant la nuit. Dans la plupart de nos districts, Hindous, Turcs et chrétiens se supportent les uns les autres. Partout nos chers missionnaires, aimés de leurs fidèles, estimés des Anglais, respectés par leurs voisins musulmans ou idolâtres, profitent de la tranquillité que Dieu leur ménage, pour organiser solidement les paroisses qui leur sont confiées. Sous l’effort de leur zèle, les églises, les écoles se multiplient, et la vie chrétienne pénètre peu à peu jusqu’au fond des cœurs, d’où la grâce de Dieu fait éclore mille fleurs de vertus et de mérites.
« Venez à Kumbakonam, vous, Français catholiques, qu’un maire intransigeant a privés du droit de faire des processions au chant des cantiques, ou d’assister à la première communion de vos enfants chéris ! Venez et voyez ! Le Dieu de l’Eucharistie, les saintes images sont triomphalement portés dans la plupart de nos villes et de nos villages, et reçoivent publiquement l’hommage de respect qui leur est dû. Hier soir encore, on a pu voir, sur cinquante points de ce diocèse, se déployer des files interminables de catholiques qui suivaient la statue bénie de la sainte et immaculée Mère de Dieu. C’était la clôture de l’année jubilaire. Les rues, les routes par où passe la procession, sont jonchées de fleurs ; ce ne sont que festons et guirlandes ; des centaines de pieuses bannières flottent au vent. Les cloches des églises, chapelles et maisons religieuses, sonnent à toute volée, mêlant leur joyeuse voix à celle des chrétiens en liesse, qui, sous leurs habits de fête, chantent de tout leur cœur, acclamant Marie, et louant Dieu de la leur avoir donnée pour mère. Au milieu des torches et des flambeaux, au son d’une musique, tant soit peu barbare, il est vrai, mais originale et fortement rythmée ; à la lueur des flammes de bengale rouges, blanches et vertes, répandant des teintes fantastiques sur les hommes et sur les choses, la statue de la Reine des anges a passé sans obstacle, dans les rues des gentils comme dans celles des chrétiens. La voici qui rentre au lieu saint. L’église est envahie ; les vérandas elles-mêmes regorgent de monde. Ici et là, les foules sont tellement serrées qu’il semble impossible d’éviter des écrasements. Du tout, pas la plus légère égratignure, pas l’ombre d’un évanouissement. On a donné au peuple la bénédiction ; on a tiré les derniers coups de boîte, crevé le dernier tambour. Chacun rentre au logis en devisant sur les splendeurs de la fête, trop tôt finie au gré de tous. D’ici à trois mois, en souvenir de la solennité, tous les bébés, nés ou à naître, seront baptisés, garçons et filles, sous le nom béni de l’Immaculée Conception « Amalanaden » ou « amalorpavi ».

« Je disais donc, qu’au moment présent, nous jouissons, en cette partie de l’Inde, d’une précieuse tranquillité que nos chers missionnaires mettent à profit pour bien ordonner leurs multiples paroisses. C’est là un rude labeur, car les Hindous convertis vivent, dispersés en petits groupes, au milieu de leurs frères gentils ou musulmans. L’air moral qu’ils respirent est un air empoisonné. Autour d’eux règnent l’idolâtrie, la superstition, la sensualité ; tout est corrompu : le peuple, les temples, les dieux, les cérémonies du culte païen, les fêtes de famille, les beaux-arts, les livres, les journaux ; tout, jusqu’à la langue du pays, est atteint du virus de l’impiété et de l’immoralité. Nos néophytes vivent donc et se meuvent au sein des exemples les plus pernicieux, et pour croire qu’il soit aisé de les préserver de la contagion, il faudrait les supposer d’une autre nature que nous. Nous ne saurions, en conscience, nous contenter d’accroître peu à peu leur nombre ; il est essentiel que nous développions en leur cœur les germes de la foi qu’ils ont reçus au saint baptême, que nous fassions pénétrer la piété jusqu’à la moelle de leurs os ; nous devons les dégrossir, les polir, les civiliser, les rendre de plus en plus conformes à Jésus-Christ, le divin Exemplaire ; il faut qu’ils deviennent des phares de lumière aux yeux de leurs compatriotes ensevelis dans les ténèbres de la superstition. Il est évident que c’est là un travail de longue haleine. Si nons avions le malheur de le négliger, nous serions indignes de notre sainte vocation. Que dirait-on d’un prince qui, après avoir amassé d’énormes monceaux de pierres et de marbres, s’être procuré du bois précieux des îles et tout ce qui est requis pour construire un palais, laisserait dormir ces matériaux en un coin, sans songer à les disposer selon les plans de l’architecte ? N’aurait-il pas mauvaise grâce à se vanter d’avoir accumulé tant de précieux matériaux ? Ainsi de nous, à Kumbakonam. De très nombreux matériaux sont déjà préparés. Il faut les tailler, les polir, les disposer et organiser en un bel édifice, qui puisse défier le temps et les orages. Pour cela, il faut que les marbres et les pierres soient unis et soudés ensemble par le ciment de la divine charité. C’est à cette noble besogne que nos missionnaires se consacrent ; tous s’y essaient. Les uns y réussissent mieux que les autres, soit parce qu’ils sont mieux doués que leurs voisins, soit parce que Dieu leur a mis sous la main des populations d’un niveau intellectuel et moral supérieur à celui de leurs frères. Les résultats ne sont donc pas, et ne peuvent pas être égaux partout ; ils ne sont même pas toujours proportionnés à l’effort produit ; mais je crois pouvoir dire sans présomption que, considéré dans son ensemble, le travail de l’instruction et du perfectionnement moral de nos chrétiens marche d’une manière très satisfaisante.
« Un confrère revenu en ce diocèse, après un séjour forcé de vingt ans en France, me disait un jour : « Vraiment ! je n’en reviens pas. Quelle différence en mieux entre nos catholiques d’alors et ceux d’aujourd’hui ! Je suis dans l’admiration des progrès effectués durant ma longue absence. Peut-être, vous, Monseigneur, avez peine à le croire, mais la marche en avant de nos chrétiens est un fait patent. S’il échappe à votre observation, cela vient de ce que, vivant au jour le jour avec eux, vous ne pouvez que difficilement comparer leur état d’alors avec leur condition d’aujourd’hui. La croissance d’un arbre se fait à tout instant du jour et de la nuit, mais celui qui l’arrose ne s’en aperçoit pas. Celui au contraire qui l’a vu, pour la dernière fois, alors qu’il sortait à peine de terre, et qui le retrouve, vingt ans après, fort et puissant, couvrant le terrain de son ombre bienfaisante, celui-là ne peut s’empêcher d’admirer le contraste. » Sans doute ce missionnaire avait raison.

« J’arrive maintenant au compte rendu détaillé de notre administration.
« Pendant ce dernier exercice, 26 prêtres seulement, français ou indigènes, ont été en état de travailler au saint ministère. Or, ils ont entendu 99.092 confessions d’adultes et 5.500 confessions de petits enfants. Ils ont donné la sainte eucharistie à 120.300 personnes et ont préparé 2.400 enfants à la première communion ; 1.010 mariages de chrétiens ont été bénits par l’Église ; 1.112 malades ont été oints de l’huile des infirmes, mais 361 seulement ont pu recevoir le saint viatique, ce qui indique que la plupart des décès sont dus au choléra. Les conversions d’adultes, venant du paganisme, n’ont, hélas ! atteint que le chiffre de 154. Avec l’aide de Dieu, quatre nouveaux confrères joindront bientôt leurs efforts à ceux de leurs aînés, et nous espérons pouvoir en la nouvelle année, recueillir une plus forte gerbe de nouveaux adorateurs. Je suis heureux d’ajouter que, du moins, nous avons eu 135 conversions de protestants ; soit une soixantaine de plus que dans l’exercice précédent. C’est là pour nous une cause de grande joie. Mais où notre cœur déborde de reconnaissance envers Dieu, c’est quand nous considérons le succès dont le ciel a couronné le zèle des missionnaires et des religieuses à rechercher et à baptiser les enfants infidèles in articulo mortis. Ils ont ouvert le paradis à 1.949 enfants païens ou musulmans, dont la plupart, au moment où je trace ces lignes, sont déjà en possession de la gloire éternelle. C’est là un vrai « record » pour le diocèse de Kumbakonam. J’avais osé faire espérer pour cette année un chiffre double de celui du précédent compte rendu. Eh bien ! ce chiffre a presque triplé. Nous n’avons tous qu’une voix pour attribuer cette belle et inespérée moisson d’âmes à un spécial témoignage d’amour de la très sainte Vierge. Elle a voulu que cette année du jubilé de son Immaculée Conception fût marquée à Kumbakonam d’une lettre d’or, afin que nous redoublions de confiance en sa puissante intercession. Gloire à Dieu et louange à Marie !
« Sur ce nombre de 1.949 enfants régénérés in extremis, les Sœurs missionnaires Catéchistes de Marie-Immaculée en ont baptisé plus de 1.100 ; au prix de quels sacrifices, et de quelles souffrances ? Dieu seul pourrait le dire exactement. Ces saintes filles ont parcouru en charrette à bœufs et aussi à pied, une grande partie du diocèse. Rien ne les arrêtait, ni le soleil ardent, ni les fleuves, ni les montagnes. Trois d’entre elles ont risqué leur vie au passage d’une rivière. Trois autres ont été huées et poursuivies à coups de pierre dans un village païen, où elles étaient entrées pour glaner un épi ou cueillir « quelque fleur ». Elles sont revenues au chef-lieu, heureuses d’avoir été jugées dignes de souffrir pour la justice et pour la gloire de leur immortel Époux.
Ces chères Sœurs ont déjà ouvert des dispensaires à Kumbakonam et à Tranquebar. La douce et gracieuse charité qu’elles déploient envers les malades leur gagne tous les cœurs. « Vos Sœurs sont « la femme idéale », m’écrivait un brahme, il y a quelques mois ; nous « n’avons rien dans l’hindouïsme qui puisse leur être comparé. » Aussi leurs pharmacies sont-elles, de jour en jour, plus fréquentées, surtout par les femmes. C’est par centaines qu’il faut les compter. A l’hôpital du gouvernement comme dans les dispensaires de nos religieuses, on ne paye ni pour les soins ni pour les médicaments : tout est donné gratis aux malades. Mais le médecin officiel travaille pour lui-même, la Sœur de Charité pour l’amour du bon Dieu ; le médecin officiel se contente de traiter son client suivant les prescriptions du codex, la religieuse le considère comme son enfant, et lui glisse quelques-unes de ces paroles de consolation qui viennent du cœur et raniment un espoir qui s’éteint.

« La maison de formation des catéchistes et maîtres d’école, fondée par le cher M. Mette, a continué, malgré l’absence de ce dernier, de fonctionner d’une manière bien satisfaisante. Plusieurs de nos confrères ont maintenant à leur service des jeunes gens formés à cette école, et ils ne tarissent pas en éloges sur leur compte. Voici ce que m’écrivait, le 28 octobre dernier, M. Barralon :
« Le fils de mon pandharam (catéchiste paria), Aya Cannou, qui a fait son cours à « l’établissement de M. Mette, a merveilleusement profité des leçons qu’il y a reçues. Il me « rend toutes sortes de services inappréciables, surtout pour ce qui regarde l’instruction « religieuse des enfants. Il parcourt à tour de rôle les villages parias du district, réunit sous « quelque arbre touffu les petits garçons et les petites filles de sa caste, leur enseigne les « prières et le catéchisme et me les amène, quand ils sont suffisamment instruits. Grâce à ses « efforts, une masse de petits enfants ont pu gagner le jubilé. »
« M. Deltour me donnait récemment un témoignage analogue du zèle de son catéchiste. « Je ne saurais, me disait-il, trop louer et sa piété et son dévouement. Il parcourt les « campagnes avoisinant ma station ; il entre en rapport avec les gentils, discute avec eux, « rectifie les idées erronées dont ils sont imbus, et leur explique les principaux dogmes de « notre sainte foi. Il n’apporte pas un moindre zèle à préparer les enfants chrétiens à la « confession ou à la première communion. Oh ! que de précieux services il me rend ! »
« Je suis persuadé que cette institution naissante est appelée, dans un prochain avenir, à produire de grands fruits de salut, non seulement en ce diocèse, mais aussi dans les missions voisines. Dieu a permis qu’un de nos chers confrères, appartenant à un vicariat apostolique éloigné, s’y intéressât si vivement, que, pour nous permettre de la développer, il a mis à la disposition de l’évêque de Kumbakonam une part assez considérable d’un héritage qu’il venait de réaliser en France. Je ne veux à aucun prix révéler ici le nom de ce digne et généreux bienfaiteur, pour ne pas blesser son humilité. Dieu le connaît, cela suffit. Qu’il lui rende au centuple, dans le ciel, ce qu’il a fait pour nous. Grâce à sa libéralité, nous allons prochainement mettre notre école sur un meilleur pied, la faire reconnaître officiellement par le gouvernement comme « école normale », et l’ouvrir à un nombre double et triple de jeunes chrétiens.

« J’ai aussi la consolation d’ajouter que je viens enfin de terminer la visite entière du diocèse de Kumbakonam. Je l’avais commencée en juillet 1900 : je ne l’ai achevée qu’en novembre 1904, après y avoir travaillé quatre mois par an. Maintenant que j’ai tout vu de mes yeux, je déclare bien haut que cette chère mission de Kumbakonam est une de celles qui donnent les plus riches promesses pour l’avenir. Aucune autre, en effet, ne renferme un aussi grand nombre de catholiques, dans un territoire aussi exigu. Aucune autre ne possède proportionnellement autant d’édifices consacrés à Dieu. Nous avons ici et là de vieux villages de 17 à 1.800 âmes, où se rencontrent à peine deux ou trois familles païennes. Sur tous les points du diocèse, de belles églises, voûtées et surmontées d’une coupole, dressent dans les airs le signe auguste de notre rédemption. La grosse masse de nos chrétiens pratiquent fidèlement leur religion. Sans respect humain, ils portent sur leur poitrine nue le saint scapulaire ou bien le crucifix. Les confréries du Sacré-Cœur, de Notre-Dame du Mont-Carmel ou des Saintes-Ames du Purgatoire sont établies dans toutes les paroisses un peu importantes, et comptent un assez beau chiffre d’adhérents qui, une fois le mois, s’approchent de la sainte table.
« Ces détails permettront d’apprécier la somme énorme de travail paroissial accompli par chacun de nos confrères. J’ai soigneusement examiné les registres du curé de Kumbakonam. Il n’a aucun vicaire en titre. Sa paroisse se compose de 3.500 chrétiens. Or il a eu, dans le courant de l’année présente, 8.231 confessions d’adultes, et plus de 300 confessions d’enfants non encore admis à la table sainte ; 91 de ces enfants ont reçu la première communion et la confirmation. Il a baptisé, dans le même temps, 124 enfants nés de chrétiens et 55 adultes venus de la gentilité. Il a bénit 44 mariages, donné 33 viatiques et 22 extrêmes-onctions, et ramené à l’Église 4 protestants. Ajoutez à cela les catéchismes ordinaires et extraordinaires, la préparation des instructions pastorales les dimanches et jours de fête, la visite des chrétiens dans la ville et les environs, jusqu’à une distance de 8 kilomètres en moyenne, par des chemins souvent difficiles, et enfin l’étude des langues tamoule et anglaise ; et dites-moi si vous jugez possible qu’un Européen, transporté sous le ciel ardent de l’Inde, puisse en faire plus. Pour le curé de Kumbakonam, comme pour la plupart des confrères de l’intérieur, on est, au contraire, étonné qu’ils suffisent à une tâche aussi colossale. Il est vrai que plusieurs succombent à la peine.

« J’ai connu une époque où, parmi les aspirants du séminaire de la rue du Bac, on ne professait qu’un très mince enthousiasme pour les belles missions de l’Inde. « Peuh ! disait-on « alors, qu’irions-nous faire là-bas ? Ce sont de pauvres pays, brûlés par un soleil ardent. « L’Européen y domine. Tout doit y marcher à peu près comme en France. Parlez-nous de la « Corée, de la Chine et du Thibet ! » Oui, en ce temps-là, les missions « persécutées », celles, veux-je dire, où l’on avait chance de cueillir un jour la palme du martyre, étaient les seules où l’on ambitionnât d’être envoyé. En fin de compte, quel a été le pourcentage de ceux que la hache du bourreau a couronnés de gloire ? Peut-être un, sur cinquante. Les quarante-neuf autres ont vu sur place que tout n’était pas poésie en Corée, en Chine et au Thibet. Pendant le jour, ils étaient contraints de rester cachés entre deux murs. Ils ne sortaient guère que la nuit, comme les bêtes fauves, et non sans redouter à chaque instant de tomber entre les mains des satellites. Plus d’une fois sans doute, ils ont dû gémir de ne pouvoir faire leur besogne d’apôtres que par l’intermédiaire des catéchistes. Dans l’Inde, il n’en va pas de même. Chacun des confrères y travaille à ciel ouvert, en payant de sa personne. On y vit pauvrement, il est vrai, mais on y conserve longtemps sa gaieté, car c’est ici un pays de vive lumière, aux larges horizons. Étincelant le jour, le ciel est, durant la nuit, plus étoilé que celui de l’Espagne ou de l’Italie. On baptise soi-même : on convertit les païens soi-même ; on visite en personne les chrétiens ; on promène publiquement dans les villes et les villages les images saintes. On est appelé auprès des malades. En route, on affronte joyeusement, suivant la saison, le soleil ou la pluie, car on porte sur son cœur la sainte eucharistie. Ah ! la joie de porter le divin Maître à travers les forêts, les grandes herbes et les moissons sur pied ! Le chemin n’est jamais trop long, en sa douce compagnie. Avec lui on ne craint rien, on ne se rebute jamais ; on traverse les plaines, on franchit les montagnes, on passe les rivières à gué, ou en panier d’osier et de bambou recouvert d’une peau de buffle. Cette vie au grand air, où l’on peut et où l’on doit déployer toute l’énergie qu’on a au cœur, ne vaut-elle pas celle qu’on passait, en Chine et ailleurs, dans une tanière obscure ? Messieurs les aspirants, pas de creuse sentimentalité ! Les missions où l’on peut verser son sang pour notre Sauveur sont belles sans doute ; mais celles où l’on répand sa sueur goutte à goutte pour la gloire de Dieu ne le sont pas moins. Pour chacun de nous, la plus désirable est celle à laquelle nos supérieurs nous destinent. C’est, sans doute, l’opinion d’un de nos derniers arrivés à Kumbakonam. Il n’a pas eu le temps de moisir au chef-lieu, le cher M. Bulliard. Il avait à peine eu le temps de se défatiguer d’un long voyage quand je lui dis un beau matin : « En route, mon cher ami, et vite ; en route pour « Viragalour, où les anciens vous apprendront à marcher au pas, à parler correctement la « langue dravidienne, et à manier les armes offensives et défensives du missionnaire. » Un rayon de joie illumina son visage. En quelques heures, il avait bouclé ses malles et reçu la bénédiction de son évêque. Quelques semaines après, il m’écrivait : « Monseigneur, oh ! que « je suis donc heureux ! Oh ! la grande et noble vie que nous menons par ici ! En quittant « Votre Grandeur, j ai chanté tout le long du chemin. Depuis, j’ai continué, et je travaille aussi « de tout cœur à apprendre le tamoul et à me familiariser avec les mœurs, us et coutumes des « Hindous, ce qui ne manque pas de charme. Mes débuts dans le saint ministère sont « remarquables. C’est là mon opinion privée, sans doute ; mais jugez-en vous-même. « Aujourd’hui, j’ai bénit mon premier mariage ; sans doute, j’avais appris ad unguem les « questions à faire aux époux. Toutefois, je déclare que les « fortes têtes » du village n’en « revenaient pas de m’entendre parler leur langue avec tant d’aplomb. J’ai encore à me « féliciter d’avoir pu, pendant les absences de M. Mardiné, me rendre utile aux âmes, en « administrant les derniers sacrements à quelques malades. Mon brave curé et moi passons « ensemble de bons mais trop courts instants, quand les affaires ne le forcent point à quitter le « chef-lieu. Il est actuellement à Konney-koudhy, où il prêche le jubilé chez M. Brun, et il ne « rentrera au logis qu’à la fin de la semaine. Ma santé est encore toute française, et j’espère « conserver, jusqu’à un âge patriarcal, ma gaieté et mon appétit de vingt ans ! »
« Évidemment, l’auteur de cette lettre est doué de beaucoup d’entendement. Dieu aidant, il deviendra un bon missionnaire.

« Petit à petit, dit la chanson, l’oiseau fait son nid. Phrase à phrase, j’ai fait un long compte rendu qui ne rend pas compte de grand’chose. Il me resterait, si j’en avais le temps et la force, à vous exposer des faits bien intéressants qui mettraient en relief le zèle, la bravoure et le dévouement de chacun de mes collaborateurs ; mais je suis malade, et la poste d’Europe va bientôt partir. Ce sera pour une autre fois, et vous ne perdrez rien pour avoir attendu.
« En terminant, je reviens à ma parabole du commencement. Au temps donc de ma jeunesse, quand sur la cime d’un rocher je m’arrêtais plus que de raison à contempler les merveilles offertes à mes regards, il m’advint plus d’une fois, hélas ! d’être victime de ma curiosité. Tout à coup, se produisait une saute de vent. Les nuages qui couvraient la plaine envahissaient les sommets où je me croyais en sûreté, et je me trouvais sans abri contre la grêle et la foudre.
« Au moment présent, tout est suffisamment tranquille autour de nous, mais :

Les pleurs sont de toutes les fêtes ;
Jamais un jour calme et serein
Du choc ténébreux des tempêtes
N’a garanti le lendemain.

« Attendons-nous donc à de prochaines épreuves. Déjà, nous en avons l’avant-goût. La peste noire continue sa funeste promenade dans l’Inde : elle se rapproche de nous. Nos confrères du Maïssour et du Coïmbatour n’ont pu l’empêcher de faire un grand nombre de victimes parmi leurs chrétiens. A notre tour maintenant, selon toute probabilité. On a déjà eu des cas isolés dans nos chrétientés de la province de Salem, où M. Bricaud fait le possible et l’impossible pour défendre ses ouailles.
« Nous avons à redouter pour l’année qui va s’ouvrir, non seulement le fléau de la peste, mais aussi celui de la famine. Les pluies de la mousson ont généralement manqué. Au moment où j’écris, les moissons sèchent sur pied, et, si Dieu ne vient promptement à notre aide, il ne reste aucun espoir. Que le ciel ait pitié de nous ! Cette amère affliction nous menace en une année où la Propagation de la Foi, gênée et contrecarrée par les événements, a dû diminuer sensiblement ses allocations ordinaires. En cas de malheur, où trouverons-nous du secours ?
« Ce n’est pas tout ; cette chère mission qui a eu la joie de célébrer, en avril dernier, les noces d’or du doyen d’âge de notre Société, a eu la très vive douleur, peu de mois après, de perdre celui de tous les confrères qui avait rendu et pouvait rendre encore au diocèse de Kumbakonam les services les plus éminents. Je parle du très aimé M. Niel, mon vicaire général. Il était mon bras droit. Prêtre exemplaire, homme du devoir, à l’intelligence largement ouverte, au jugement solide, je pouvais toujours compter sur son dévouement et sa sincère amitié. Hélas ! il nous a quittés ; mais nous sommes tous bien convaincus que, du haut du ciel, il priera pour sa mission chérie.
« Enfin je regrette d’avoir à mentionner que plusieurs de nos missionnaires et prêtres indigènes sont dans un état de santé qui me donne beaucoup de soucis. Dieu veuille nous les garder longtemps encore, après leur avoir rendu les forces qu’ils ont usées à son service. »



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