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Rapport annuel des évêques

Année: 1908
Pays: Inde
Mission: Pondichéry

CHAPITRE VIII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE

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I. – Pondichéry

Population catholique 141.382
Baptêmes de païens 621
Conversions d’hérétiques 1.433
Baptêmes d’enfants de païens 24



« Les beaux chiffres de 233.067 confessions et 372.553 communions, notablement supérieurs a ceux de l’année dernière, déjà si consolants, indiquent suffisamment les progrès et la marche en avant de la mission de Pondichéry. Ils prouvent en même temps le zèle que les pasteurs ont déployé pour répandre la vie divine dans les âmes de leurs fidèles et la bonne volonté que ceux-ci ont mise à y répondre.
« L’œuvre de l’évangélisation a rencontré les mêmes difficultés, provenant de causes déjà souvent signalées, et auxquelles il faut ajouter, dans la situation actuelle, l’agitation politique dont les Indes sont le théâtre. Il n’est pas étonnant, en effet, que le démon en ait profité pour éloigner les âmes de l’étude de notre sainte religion.
« Quoiqu’on puisse penser ou dire, il existe plus que jamais entre Anglais et Indiens un fossé profond, fait de tous les malentendus, de toutes les défiances, de toutes les haines accumulés depuis nombre d’années.
« Les Indiens ne sont plus ce qu’ils étaient jadis. Ils ont perdu tout respect, toute crainte de l’Européen. Le joug des Anglais leur est insupportable, et leur fameux cri de guerre : « L’Inde « aux Indiens » remplit, chaque jour, leurs journaux et leurs discours. Les meneurs du mouvement sont les avocats, les médecins, les professeurs, les journalistes et, en général, tous les déclassés. Les autres suivent sans savoir où on les mène.
« La jeunesse surtout est révolutionnaire. La plupart des collèges sont devenus de vrais centres de propagande anarchiste. Il n’y a pas de discipline parmi les étudiants. Ils se révoltent et font la grève à la moindre occasion. Sans doute, ils ne sont pas tous prêts à faire usage du revolver ou de la bombe pour chasser les Anglais de l’Inde, mais ceux qui ont assez de courage pour oser le faire sont regardés comme des héros, et toutes les sympathies leur sont acquises. Quant aux hommes mûrs ou aux vieillards, ils continuent à servir les Européens par intérêt et par calcul ; mais, au fond, ils partagent l’opinion des jeunes gens. Ils les laissent faire et les approuvent.
« Au point de vue religieux, ce soulèvement de haine contre l’élément européen ne peut avoir assurément que de très fâcheuses conséquences. La religion chrétienne est et sera toujours considérée comme l’apanage des nations occidentales et l’impopularité qui poursuit aujourd’hui l’Européen retombe sur sa religion ; plus que par le passé, le converti est regardé comme un traître à son pays et à sa race.
« Les preuves de cette assertion abondent. L’émeute terrible de Villupuram, dont voici le résumé des principaux faits, en est une.
« M. Seyrès, chargé de ce district, avait projeté de faire une procession en l’honneur de saint François-Xavier, patron de la paroisse. Le gouvernement l’avait autorisé et lui avait promis le concours de la police. Au jour et à l’heure fixés pour cette cérémonie, les chars portant les statues de plusieurs saints vont se mettre en marche. A ce moment, une foule nombreuse et menaçante, accourue de tous côtés, remplit les rues que doit traverser la procession et refuse de circuler. Le grand Collecteur, qui est présent, comprend le danger et ordonne de rentrer les chars. Mais l’ennemi voulait du sang, et le sang coula. « Aussitôt, dit « M. Seyrès, une grêle de pierres commence à pleuvoir sur nous et tombe dru pendant « quelques instants. Le haut fonctionnaire anglais est atteint des premiers en pleine poitrine. Il « chancèle, on le soutient. La foule, ivre de joie, vocifère et brandit des bâtons qu’elle tenait « cachés. La situation devient critique. La police ouvre alors le feu. On tire en l’air d’abord, « puis sur la foule ameutée. Mais, au lieu de fuir, elle se précipite en avant. Les policemen « reculent peu à peu et nous reculons avec eux.
« Les beaux chars de nos processions sont renversés et mis en pièces. Les statues sont « indignement foulées aux pieds, et deviennent bientôt la proie des flammes.
« La nouvelle de ce coup d’audace se répandit avec la rapidité de l’éclair, dans toute la « contrée, et fut accueillie avec une joie féroce par les païens exaltés. Ils accablèrent les « chrétiens de moqueries, d’injures et de menaces. C’était partout le même refrain : A bas le « gouvernement anglais ; mort aux chrétiens ! »
« Un fait si grave se passe de commentaires. On comprend sans peine qu’une telle effervescence des esprits contre tout ce qui est étranger et chrétien ait rendu très difficile l’action de la grâce et ralenti l’œuvre des conversions. On comprendra aussi que nous ne soyons pas sans inquiétude sur l’avenir de nos nouvelles chrétientés. Naturellement craintifs, encore peu instruits, serviteurs obligés des païens, il est grandement à craindre que nos néophytes ne ressentent des événements actuels un contre-coup funeste pour leur foi. Je suis loin cependant de désespérer de leur persévérance, car je sais que la patience, le courage et l’expérience de nos missionnaires seront à la hauteur des peines et des difficultés qui les attendent. »
Après ces considérations générales, Mgr Gandy donne des renseignements sur les travaux de quelques missionnaires qui nous font comprendre ceux des autres, et cite certains faits particuliers plus caractéristiques.
A Pondichéry, la paroisse de la cathédrale a été divisée. Le nombre toujours croissant des fidèles demandait cette mesure. La nouvelle paroisse est dédiée au Sacré Cœur de Jésus, en reconnaissance des nombreuses faveurs que ce divin Cœur à répandues et continue à répandre sur l’archidiocèse.
Le terrain acheté pour la construction de l’église a toutes les conditions désirables, expropriation faite d’une petite rue voisine, obtenue de la municipalité de la ville, grâce à l’intervention du Sacré-Cœur.
« Après six années de travaux, la nouvelle église vient d’être ouverte au culte. Conçue dans le style gothique, vaste et spacieuse, elle fait l’admiration et la joie de nos chrétiens, et honneur au talent de son architecte, M. Welter.
« Le Sacré-Cœur a visiblement béni l’édifice spirituel. Le zélé M. Combes, premier pasteur de ce nouveau troupeau, écrit : « Il y a six mois à peine que ma paroisse est établie et « déjà elle me semble toute transformée ; les bons sont devenus meilleurs ; les tièdes ont « secoué leur torpeur ; les pécheurs sont venus à résipiscence. Les beaux chiffres de 4.000 « confessions et d’environ 5.000 communions sont la preuve la plus authentique des heureux « changements réalisés. Gloire au Sacré-Cœur ! »
« De Pondichéry, passons aux districts de l’intérieur et arrêtons-nous à l’ancienne paroisse de Cuddalore, dont le titulaire, M. Bruyère, est heureux de constater une hausse dans le nombre des confessions et des communions de ses fidèles, une régularité générale plus grande et plus de zèle pour assister à la sainte messe. Il attribue ces heureux effets à la visite pastorale de l’archevêque.
« Un fait miraculeux, opéré par l’intercession de Notre-Dame de Lourdes, a contribué à réveiller la piété des chrétiens de Cuddalore. Un d’entre eux, un Eurasien, Michael Antonis, souffrait d’une affection asthmatique, depuis trente ans. Il avait des crises d’asthme de temps à autre. L’année 1907, elles devinrent aiguës et persistantes. Pendant six mois le malade suivit tous les traitements prescrits par la science médicale, dépensa beaucoup d’argent. Rien ne réussit à lui procurer le moindre soulagement. La maladie allait s’aggravant de jour en jour. Une issue fatale devenait de plus en plus certaine.
« Désolé à la pensée de perdre ce brave Eurasien, la providence de sa paroisse, M. Bruyère lui conseilla de faire une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes ; il lui donna de l’eau de la grotte et le livre des apparitions de la Vierge Immaculée.
« Dès le premier jour, un mieux très sensible se produisit dans l’état du malade. La respiration devint moins gênée et la toux moins pénible. La maladie continua à diminuer, et, à la fin de la neuvaine, les derniers vestiges d’asthme avaient complètement disparu. Il était radicalement guéri, ses longues et cruelles souffrances l’avaient réduit à l’état de squelette. Il jouit à présent d’une excellente santé. Mille actions de grâces à Notre-Dame de Lourdes !
« De l’ancienne à la nouvelle ville de Cuddalore, la distance n’est que de trois milles. M. Drouin, qui est en charge de ce district, se plaît à constater que sa paroisse continue ses bonnes traditions. Les communions l’emportent de 5.000 sur celles de l’année dernière.
« Pour affermir leurs consolantes dispositions et les rendre meilleures encore, ce cher confrère a procuré à ses fidèles le bienfait d’une retraite, dont les heureux résultats ont bien récompensé ses peines. Cette année, il a converti l’ancienne église goanaise en école élémentaire, pour ses jeunes enfants parias. Bénite par l’archevêque en décembre dernier, elle compte déjà 50 enfants chrétiens, et un bon nombre d’enfants païens de caste se sont joints à eux et la fréquentent régulièrement.
« Grâce à l’énergie et à l’habileté de M. Loubière, Cuddalore va s’enrichir d’une nouvelle œuvre chrétien. Les religieuses de Saint-Joseph de Cluny sont agréées comme infirmières à l’hôpital municipal de la ville. De plus, notre confrère a conçu le projet de fonder un hospice pour les vieillards, qui sera tenu par les mêmes religieuses. Bientôt tout sera prêt pour les recevoir. Le succès est assuré.
« A Viriour, chrétienté administrée par m. Autemard, nous rencontrons des fidèles de vieille souche, chez lesquels on trouve la cohésion qui fait la force de nos beaux districts et met la vie dans une paroisse. Aussi les œuvres s’y développent facilement. Les confréries du Sacré-Cœur et du Saint-Scapulaire y sont prospères. Grâce à la dévotion envers la sainte Eucharistie et envers notre bonne Mère du ciel, les communions se sont élevées à 7.000. Au seul jour de la fête du Sacré-Cœur, célébrée avec une solennité toute spéciale, M. Autemard a eu le bonheur cette année de distribuer le pain des anges à 400 paroissiens.
« Parmi les nouveaux districts du nord de la mission, le premier dont nous parlerons est vraiment de la race de ceux qui sauvent Israël, va nous conter lui-même quelque exploit, comme il sait le faire chaque année.
« Chargé, dit-il, des néophytes de Parasour, qui jusqu’ici donnaient le mauvais exemple, je « devais, pour m’acquitter de mes devoirs, faire tous les efforts possibles, afin de les ramener « dans la voie du salut. Dans ce but, j’ai acquis à Madurai un terrain qui n’est éloigné que de « cent pas de la paratchéry de Parasour. J’y ai construit provisoirement deux cahutes et un « pandel. Le 18 mars, je suis allé m’installer à Madurai, et la première messe que j’y ai « célébrée a été celle de saint Joseph.
« Aucun motif humain, je puis bien le dire, ne m’avait poussé à établir le poste de « Madurai. J’éprouvais même une certaine crainte d’aller me fixer chez des néophytes, qui « n’avaient de chrétien que le nom. Mais je ne pouvais me résigner à laisser entre les griffes « de Satan 250 âmes, qui avaient coûté le sang de Notre-Seigneur.
« Avant de partir pour Madurai, je me rappelai par hasard un incident bien vulgaire de ma « vie de missionnaire à Tiruvatipuram. Il y a 4 ou 5 ans, le soir après mon souper, il m’arriva « plusieurs fois d’apercevoir dans la brume un petit animal, qui rôdait dans mon jardin. « Comme il passait un jour assez près de ma véranda, je lui jetai un petit morceau de viande. « L’animal le happa et disparut. Le lendemain, à la même heure, il se présenta de nouveau. « Cette fois, je m’étais muni de deux petits morceaux de viande. Après les avoir dévorés, « l’animal vint près de moi et je lui mis la main sur la tête. Depuis ce moment, il ne m’a plus « quitté qu’à son trépas. C’était une chienne, qui était devenue complètement sauvage. Elle « ressemblait à s’y tromper à un petit chacal. Comme elle me suivait partout, les gamins « quand je passais dans les villages, au lieu de crier : « Velleicaren » (l’homme blanc), « criaient : «Coullanari » (le renard), ce qui n’était pas pour me déplaire.
« Donc, en partant pour Madurai, je me suis rappelé l’incident de cette petite chienne, je « me suis dit : Les néophytes de Parasour et autres villages ressemblent beaucoup à cette « chienne devenue sauvage. Si je veux les attirer, les gagner, je n’ai qu’à agir toujours à leur « égard avec bonté, avec douceur … Je suis resté un mois et demi à Madurai, et, pendant tout « ce temps, je me suis appliqué à mettre en pratique les résolutions que j ‘avais prises. Avec « les païens, comme avec les néophytes, avec les importuns comme avec les gens hostiles, car « il y en a partout, par ce temps de révolution anti-européenne, j’ai fait à tous bon accueil. « Mon arrivée à Madurai n’a pas été triomphale. Pendant une dizaine de jours, aucun de mes « néophytes n’est venu me rendre visite. Le premier dimanche, je n’ai eu personne à la messe. « Le second dimanche, il est venu quelques vieilles qui comptaient recevoir une toile. Leur « espérance fut déçue, mais, pour les calmer, je leur glissai une petite aumône dans la main, et « les encourageai à ne pas désespérer de l’avenir. De temps en temps, j’envoyais mes « catéchistes auprès de ces néophytes pour les ramener à nous, mais il n’y a pas de pire sourd « que celui qui ne veut pas entendre.
« Me rappelant alors que verba volant et exempla trahunt, je fis appeler des villages « voisins les néophytes que j’avais baptisés ; et chaque soir j’eus la satisfaction d’avoir des « personnes pour la confession. Bientôt, quelques-uns de Parasour se décidèrent à les imiter, « et à venir à la messe le dimanche. Un certain nombre d’autres ne tardèrent pas à les suivre.
« Il me restait à attaquer le village de Coraccai, qui est à trois milles de Parasour, et où se « trouvent 12 familles de néophytes. Plusieurs fois, mes catéchistes s’abouchèrent avec eux. « Mais, me dirent-ils au retour de leur dernier voyage, les néophytes de Coraccai nous ont « signifié carrément que jamais ils ne se dérangeraient d’un pas pour venir à l’église. Cette fin « de non-recevoir me troubla un peu sans me décourager. « C’est bien, dis-je à mes gens : « quand l’homme ne peut rien, c’est au bon Dieu d’agir. Vous retournerez demain de grand « matin à Coraccai. Mais vous devrez changer de tactique. Au lieu de chercher à m’amener « les néophytes en bloc, bornez-vous à m’amener Sandjivi, leur chef, vous lui direz que j’ai « des informations pressantes à prendre auprès de lui. » Le jour suivant à midi, Sandjivi « m’arrivait. Le soir deux autres pères de familles et 15 femmes demandaient à se confesser. « La brèche était faite, et pour cette victoire je dois un beau cierge à la sainte Vierge. Pendant « mon expédition à Madurai, j’ai entendu 115 confessions. Il y a encore un certain nombre de « retardataires. Mais je n’ai pas jugé à propos de trop insister pour la première fois. La glace « est rompue ; les néophytes sont en contact avec moi ; j’ai un pied-à-terre à Madurai ; le plus « difficile est fait. »
« Notre seconde visite dans le nord sera pour M. Giraud, qui est chargé des chrétientés de Poudour, Tatchour, Madurantakam, etc.
« Ce dévoué confrère, qui travaille sans bruit, sous le regard de Dieu, va nous dire à son tour ses regrets et ses espérances.
« Cette année encore, écrit-il, le nombre des conversions dans mon district n’a répondu ni « à mes désirs ni à mes espérances. Je n’ai pu arracher que 48 âmes à l’empire de Satan. « J’attribue mon peu de succès à l’esprit révolutionnaire qui travaille en ce moment le pays « des Indes, et au travail incessant imposé par des maîtres cupides aux pauvres parias qui « n’ont plus le temps de prêter l’oreille aux choses spirituelles et religieuses. L’administration « des chrétiens, la préparation des matériaux pour constructions de chapelles et de couvents « m’ont laissé d’ailleurs peu de loisirs pour m’occuper des païens. Impuissant à lutter contre « les idées courantes, j’ai tourné mes efforts et me suis appliqué à consolider les fondations « nouvelles. J’ai installé dans les centres d’anciens chrétiens, à Poudour et à Tatchour, les « néophytes qui vivaient isolés dans des villages entièrement païens.
« La proximité du prêtre et le contact quotidien avec des fidèles de vieille roche « contribueront, je l’espère, à assurer leur persévérance.
« Malgré la néfaste influence de l’air ambiant, je suis heureux de constater que l’esprit de « foi, d’affection et d’obéissance au prêtre s’est visiblement fortifié chez mes anciens « chrétiens. En voici entre beaucoup d’autres deux preuves que Votre Grandeur lira avec « plaisir :
« 1o Bien que la fête du 19 mars ne soit l’objet d’aucun culte spécial à Pondour (le « patronage de saint Joseph étant la fête principale), je jugeai bon de l’annoncer la veille aux « chrétiens de ce village. J’ajoutai aussi que mon père s’appelait Joseph, qu’il les avait aimés « et avait fait pour eux le sacrifice d’un fils qui lui était bien cher. Finalement, je leur « demandai de bien prier pour lui ; le lendemain, cent cinquante d’entre eux s’approchèrent de « la sainte Table.
« 2o Profitant de votre dernière circulaire, nous rappelant que cette année vous célébriez le « vingt-cinquième anniversaire de votre sacre, j’expliquai aux chrétiens pasteurs, et tout « principalement pour leur archevêque, et les invitai à faire, le 9 du mois, la sainte « Communion aux intentions de Votre Grandeur : quoique ce fût la saison des grands travaux, « deux cents s’approchèrent des sacrements, le jour de votre jubilé épiscopal ; une bonne « partie prirent sur leur sommeil pour venir à confesse. J’étais encore à l’église à 11 heures du « soir.
« Ces faits témoignent assez des bonnes dispositions de mes chrétiens et sont la meilleure « récompense des peines que l’on se donne pour eux. »
« De Poudour et Tatchour, nous arrivons en peu de temps à Cheyour où nous trouvons le toujours joyeux et intrépide M. Grandjanny. Lui aussi se plaint de l’insuccès de ses efforts auprès de l’élément païen, et est tenté plus que jamais de retourner la parole de Notre-Seigneur et de le prier ut mittat messem ad operarios suos.
« Il n’a enregistré que quelques baptêmes ; mais les anges ont enregistré toutes les courses, les fatigues et les peines qu’il s’impose pour le bien et l’accroissement de son troupeau.
« Là, comme ailleurs, le grand obstacle aux conversions est celui dont j’ai parlé plus haut. « Le vent de rébellion qui souffle ici contre les étrangers a étouffé, dit-il, chez les païens le « germe de la foi ; à tout le moins, ils veulent attendre. On le comprend et il leur faudrait une « conviction bien robuste pour embrasser sans hésiter une religion qui expose à la haine des « hommes.
« En dépit du malheur des temps, j’ai pu toutefois conserver et même améliorer les « positions acquises. Aucune défection sérieuse ne s’est produite chez nos néophytes. Le plus « grand danger que court mon district vient de l’émigration continuelle des jeunes gens, qui « emportent avec eux mes meilleures espérances, et aussi du grand nombre de jeunes filles « pariates, qui ne trouvent pas à se marier.
« Le dispensaire et l’école, tenus par les zélées religieuses de Saint-Joseph de Cluny, sont « de plus en plus prospères. Les deux établissements font l’honneur du district de Cheyour et « servent à faire connaître la religion aux païens qui n’ont pas de relation avec le « missionnaire.
« Le dispensaire est fréquenté aussi bien par les brahmes que par les parias. Aussi les « Sœurs sont à certains jours accablées de travail ; elles ont compté jusqu’à six cents visites « de malades dans la même journée. Je n’essaierai pas d’adresser à ces excellentes religieuses « des éloges qu’elles méritent à tous égards, car il est entendu que cette monnaie-là n’a pas « cours dans les régions supérieures où habitent les épouses de Jésus-Christ.
« Afin d’encourager et de récompenser leur zèle, le bon Dieu s’est plu à guérir l’une « manière que je serais tenté d’appeler miraculeuse. Pour l’honneur de leur Congrégation et « la gloire de leur vénérable fondatrice, je me fais un devoir de signaler ici cette guérison « extraordinaire.
« Sœur Marie du Saint-Esprit était souffrante depuis plusieurs années ; elle ressentait au « côté gauche une douleur si violente que parfois elle ne pouvait se tenir debout. Cette pauvre « Sœur avait perdu le sommeil et l’appétit, et, malgré son dévouement, elle fut obligée « d’abandonner le dispensaire.
« En janvier dernier, sa supérieure l’envoya à Madras. Le docteur reconnut une appendicite « et ordonna quelques remèdes. Les remèdes ne produisirent aucun effet. On décida alors de « la renvoyer à Pondichéry. Elle allait partir quand l’idée me vint de suggérer à la supérieure « de faire une neuvaine à la vénérable Javouhet. Elle accepta avec joie. Tout le couvent se mit « aussitôt en prière. Seule la Sœur Marie du Saint-Esprit ne voulut point demander la santé. « « Que la volonté de Dieu se fasse ! » disait-elle ; on sentait qu’elle avait hâte d’aller rejoindre « ses heureuses compagnes du paradis.
« Le premier jour de la neuvaine, les remèdes prescrits par le docteur de Madras arrivent à « la maison des religieuses. Le flacon qui les contient se trouve brisé. Trois jours après, « nouvel envoi de médecine ; le flacon est encore brisé. Parfait ! s’écrie la supérieure ; c’est « notre chère Mère fondatrice qui nous avertit qu’elle n’a pas besoin de remèdes pour guérir « notre malade. La confiance redouble dans les cœurs, et la ferveur dans les prières, et, « quoique les douleurs qu’éprouve la Sœur deviennent de plus en plus intenses, l’espoir de « tous n’en est nullement ébranlé. Le huitième jour de la neuvaine, la malade veut faire ses « préparatifs pour se rendre à Pondichéry … Mais tout à coup, toute souffrance disparaît ; « disparaît aussi la grosseur qu’elle avait au côté. Elle tâte, tâte encore, il n’y a plus rien, elle « est guérie et parfaitement guérie.
« A midi, au grand étonnement des autres Sœurs, elle mange de tout avec grand appétit … « Le soir même, elle reprend ses occupations habituelles, sans ressentir la moindre fatigue, et, « la nuit suivante, personne ne dormit mieux qu’elle.
« Depuis ce jour, l’enfant gâtée de la Vénérable Javouhet se porte à merveille. Debout du « matin au soir, au milieu de ses chers malades, elle soigne leurs plaies avec un amour de « mère.
« Louange et bénédiction à la Vénérable mère fondatrice ! Puisse la sainte Église la placer « bientôt sur les autels ! »
« Terminons notre visite par la chrétienté de Chetpet. Le cher M. Colas, qui a remplacé dans ce poste le vénéré M. Darras, et a hérité de son zèle, résume ainsi l’état général de son district :
« L’année 1907-1908 n’a brillé d’aucun éclat spécial pour ce qui concerne la conduite des « chrétiens. Ils se maintiennent dans le statu quo. Mon impression, qui est celle, du reste, de « tous mes confrères, c’est que le démon se démène horriblement, et essaye de nous faire « beaucoup de mal. Il s’est attaqué avec fureur à plusieurs villages de néophytes, et à ma « nouvelle école, tenue par les religieuses de Pajampet ; mais du haut de sa montagne, où elle « trône en souveraine, Marie surveillait les manœuvres de l’ennemi, et une fois de plus nous « avons fait l’expérience que, quand la Vierge Immaculée met le pied sur la tête de Satan, « cette tête orgueilleuse est infaillblement écrasée. Ipsa conteret caput ejus.
« Aussi avons-nous voulu célébrer sa fête du 24 mai avec toute la pompe possible. Pendant « la neuvaine, nombreux vinrent les chrétiens des environs, comme ceux des districts « éloignés. Pour augmenter l’allégresse de cette solennité et, aussi, pour fêter notre vénéré « doyen, M. Darras, qui célébrait sa cinquantième année de sacerdoce, vingt-trois confrères « étaient présents, et à leur tête Mgr de Kumbakonam et Mgr le Coadjuteur de Bangalore, qui « étaient venus témoigner leur affection et leur respect à celui qui est notre exemple à tous. « Mgr l’Archevêque de Pondichéry, retenu par la fatigue, était au milieu de nous par la « pensée. »
« Oui, certes, j’étais bien présent de cœur par mes prières et mes vœux ardents pour le vénéré jubilaire. J’eusse été on ne peut plus heureux de porter l’hommage de mes félicitations sincères et le tribut de ma profonde reconnaissance à l’ouvrier infatigable, qui a le plus longtemps et le plus vaillamment travaillé dans le champ du Seigneur.
« Il est au premier rang de ceux dont la Sainte Écriture dit : « Leurs jours sont des jours « pleins, dies pleni. Ils n’auront pas les mains vides quand ils se présenteront devant le « Rémunérateur suprême ; après avoir semé dans les larmes, ils moissonneront dans « l’allégresse ; ils porteront des gerbes fécondes dans leurs mains joyeuses et triomphantes. » Ad multos et felicissimos annos ! Sa verte vieillesse lui promet encore un long et prospère apostolat.
« Je dois, pour répondre au désir de mes chers collaborateurs, dire un mot de mon jubilé épiscopal. A cette occasion ils ont bien voulu se cotiser et m’offrir une belle cloche pour ma chère église du Sacré-Cœur. Toutefois, la meilleure offrande qui m’a été faite par eux et par les fidèles du diocèse a été, sans contredit, celle des messes et des milliers de communions dont tous les fruits m’ont été appliqués, au vingt-cinquième anniversaire de mon sacre. De tous les points du diocèse, on m’écrit que, ce jour-là, missionnaires et chrétiens ne formaient qu’un cœur et qu’une âme pour prier à mes intentions. Une fois de plus, la mission de Pondichéry s’est montrée digne de l’éloge que l’on a toujours fait d’elle. C’est qu’elle aime bien ses évêques. Cor meum diligit principes Israel.
« Malgré la longueur de ce compte rendu, je me reprocherais de passer sous silence le prochain établissement d’une œuvre, dont la nécessité se faisait sentir depuis longtemps.
« Malheureusement, en mission, les désirs les plus légitimes ne se réalisent que lentement. Nous construisons en ce moment à Villupuram une école de catéchistes, dont la direction sera confiée au dévoué M. Mette. Son habileté et sa compétence pour instruire les jeunes gens sont parfaitement connues de tous. J’ai donc lieu d’espérer que cette nouvelle école deviendra peu à peu une précieuse pépinière, où nous formerons des sujets vraiment capables d’aider le missionnaire dans l’œuvre de l’évangélisation.
« Grâces soient rendues à la divine Miséricorde, pour le bien qu’elle a daigné opérer par notre humble ministère ! »



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