| Année: |
1909 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Kumbakônam |
| Rédacteur: | Mgr Bottero |
IV. — Kumbakônam
Population catholique 89.734
Baptêmes d’adultes 176
Baptêmes d’enfants de païens 1.277
Conversions d’hérétiques 41
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Cette année, écrit Mgr Bottero, des troubles ont agité les districts de Mikelpatty, Tiruviar, Molathour et Poundhy ; ils ont été suscités par quelques centaines de parias mécontents de leurs catéchistes et aspirant à se soustraire aux coutumes établies pour l’instruction des enfants et la contribution aux frais du culte. L’autorité dut sévir contre les meneurs : quatre d’entre eux furent solennellement chassés de l’église, et tout rentra heureusement dans l’ordre.
« Mais y a-t-il vraiment espoir que la paix, dont nous jouissons depuis un an, durera longtemps encore ? Hélas ! c’est le contraire qui est à craindre. Au point de vue politique, l’Inde est encore profondément agitée et les Anglais ont dû sévir contre les séditieux. On en a pendu une demi-douzaine ; on en a transporté un certain nombre au delà des mers, on en a mis en prison ; les autres, moins coupables, ont été punis de fortes amendes. La vigueur de la répression a, sans doute, remis un peu de tranquillité dans le pays ; on entend moins souvent parler de bombes et d’assassinats, cela est vrai encore. Mais on ne peut se fier à ces symptômes pacifiques. Nous voyons clairement que, parmi les « Intellectuels », c’est-à-dire le parti dirigeant, celui qui crée l’opinion publique, beaucoup sont loin d’être aussi respectueux du gouvernement qu’ils l’étaient autrefois. Celui-ci a beau leur faire des avances, leur concéder des droits civils et politiques plus étendus, tels que les « Conseils provinciaux », les Indiens n’en restent pas moins soupçonneux, méfiants ou narquois. Et je ne parle pas des « Extrêmistes ». Ceux-ci demeurent les ennemis déclarés des Anglais, et voudraient bien pouvoir se débarrasser d’eux : ils se sont vus obligés de mettre une « sourdine » à leur « instrument » quand ils parlent en public ; mais on voit par les journaux du pays que, dans le Bengale surtout, ils forment des sociétés secrètes. Là ils peuvent comploter tout à leur aise, en attendant d’être favorisés par les circonstances.
« Les chrétiens, catholiques, protestants ou schismatiques, sont, la chose va sans dire, plus loyaux envers 1’ « Étranger » que la plupart de leurs frères hindous ; mais, à l’exception de certains points du territoire, ils ne constituent dans la population totale qu’une très infime et peu influente minorité. Ils n’en respirent pas moins l’air ambiant, et, quoique soumis de cœur à la Grande-Bretagne, ils sont, au point de vue social et religieux, portés, eux aussi, à l’insubordination. Aussi voyons-nous, dans les missions voisines, des exemples assez fréquents de mutinerie ; tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, les chrétiens de caste inférieure, s’appuyant sur les principes égalitaires que l’Europe leur prêche, s’insurgent contre leurs frères de caste noble. Ceux-ci leur résistent fermement au nom de leurs privilèges traditionnels.
On échange des paroles, et des paroles aux coups, il n’y a souvent pas loin. Le prédicateur de l’évangile se trouve ainsi dans un embarras considérable, ayant le doigt pris entre l’arbre et l’écorce.
« Il y a encore, semble-t-il, d’autres raisons de craindre que la paix ne soit pas de longue durée. Les feuilles publiques ont rapporté qu’un patriarche schismatique, du rite syro-jacobite, a quitté Antioche pour venir faire dans l’Inde une sorte de « tournée pastorale ». Or, il est allé faire à Londres, avant de s’embarquer, une visite au roi d’Angleterre. On se demande ce qui a bien poussé « Sa Béatitude » à se mettre en route pour ce long voyage, et pout quel motif elle a demandé à Edouard VII une audience qu’elle a dûment obtenue, et dans laquelle elle a été traitée avec « tous les honneurs dus à son rang » ? Même chose a eu lieu dans l’Inde aux premiers jours de son arrivée. Le Gouverneur de la Présidence de Madras et le Maha-raja du royaume indigène de Travancore l’ont reçu avec une grande solennité. Il est sans doute possible qu’il ne faille voir en tout ceci qu’une question de politesse envers un gros personnage étranger. Et il ne faudrait n’y attacher aucune signification spéciale, si, depuis environ deux ans, nous n’avions mainte fois ouï dire que le patriarche a contracté, avec une section notable de l’Église anglicane, une « Entente cordiale » relativement à l’Inde. Est-ce pour ce motif, que « Sa Béatitude » a été pendant son séjour en Angleterre, si fraternellement choyée et reçue par divers évêques protestants ? Mais, y eût-il quelque doute à cet égard, il n’en reste plus après le fait suivant. Il y a quinze ou vingt jours, le métropolitain des syro-jacobites du sud de l’Inde, Mgr Mar Titus Ier , est mort après une assez longue maladie. Eh bien, il est aujourd’hui de notoriété publique qu’un évêque anglican du voisinage a non seulement assisté aux funérailles, mais qu’il y a pris une part active en prononçant lui-même l’éloge funèbre du défunt. L’évêque gouvernemental de Madras s’était également fait représenter à la cérémonie par un dignitaire de son Église. Est-ce aussi là un témoignage purement platonique de politesse ? Je suis loin d’en être persuadé. Il y aurait donc, je le crains, un rapprochement entre les anglicans et les jacobites syriaques. Or, si l’alliance a réellement eu lieu, il ne semble pas téméraire de penser que les « alliés » voudront peut-être se distinguer en faisant irruption dans les « positions catholiques ».
« Tels sont les motifs pour lesquels j’ai peu d’espoir que la paix régnera longtemps encore dans ce diocèse et ceux du voisinage.
« Mais laissons là ces spéculations sur l’avenir, et voyons l’état présent des choses en notre belle mission, le résultat du travail et du dévouement de nos chers collaborateurs, tant français qu’indigènes, pendant l’année qui s’achève. Il est très satisfaisant. Je suis particulièrement heureux de voir que nos chrétiens vont s’affermissant de plus en plus dans la vie spirituelle, car le chiffre de nos communions a dépassé de 20.000 celui de l’an dernier, déjà notablement en avance sur le total de la précédente année. J’en remercie le Ciel avec effusion, et je ne saurais trop louer le zèle des confrères à réduire en pratique les enseignements du Souverain Pontife au sujet de la communion fréquente. Pour que ce mouvement salutaire gagne en vigueur et se propage insensiblement dans toute la mission, il est nécessaire de mettre, autant que faire se peut, la masse des chrétiens à proximité de leur prêtre. Comment, en effet, les fidèles, qui vivent à 10 ou 12 milles de sa résidence ordinaire, pourraient-ils s’approcher fréquemment des sacrements de pénitence et d’Eucharistie ? Dans ces dix dernières années, nous avons eu la consolation de dédoubler un certain nombre de districts, trop populeux ou trop étendus pour qu’un seul missionnaire pût en soigner convenablement tous les villages. Oui, depuis le commencement de ce siècle, le nombre des districts de la mission de Kumbakonam s’est élevé de 26 à 35. Il y a donc 9 centres d’administrarion de plus qu’auparavant. Mon avis est qu’il faut, à tout prix, continuer ce bon travail. Alors nos chrétiens seront dans l’abondance au point de vue spirituel, les confessions et les communions se verront annuellement doublées ou même triplées ; les malades seront plus régulièrement visités ; les jeunes gens, surveillés de très près, seront moins entraînés par leurs passions ; les enfants apprendront, dès le bas âge, à aimer Dieu, à le servir et à le bien prier : les veuves et les orphelins seront mieux soignés et assistés que par le passé. Mais cette œuvre demande des ressources considérables en argent et en personnel, deux choses qui habituellement manquent aux évêques missionnaires. Comme nous ne les avons pas, plusieurs districts restent en souffrance. Espérons que le bon Dieu nous donnera d’y porter remède. Je le désire avec d’autant plus d’ardeur que, sans cela, les confrères, chargés de paroisses trop vastes, n’ont vraiment pas de loisir suffisant pour s’occuper de la conversion des Gentils, ce qui constitue pourtant un de leurs principaux devoirs.
« L’évangélisation des païens est une grosse question dans le pays où nous sommes ; presque nulle part dans l’Inde nous ne voyons de ces mouvements de l’Esprit-Saint qui, sous d’autres latitudes, soulèvent les populations et les poussent en masse vers la sainte Église. Ici on n’arrive que de loin en loin à trouver une âme désireuse de la vérité ; et le démon l’a entourée de tant de difficultés et obstacles divers, qu’elle a plus de peine à s’en libérer, qu’une mouche n’en trouve à se dégager des mille liens dont l’araignée l’a enveloppée.
« L’Hindou du sud, surtout celui qui a fait ses études, est de très difficile abord. Il méprise profondément tout ce qui est étranger à son pays ; il s’est persuadé que ses anciens philosophes ont découvert tout ce qu’il est possible de découvrir dans le domaine de la vérité ; et ce n’est qu’avec une excessive répugnance qu’il prête l’oreille aux « nouveautés » que lui prêche le missionnaire. A-t-il été enfin convaincu qu’il est dans l’erreur au point de vue religieux, la caste, la famille, la société hindoue, se dressent contre lui pour l’empêcher de se faire chrétien. S’il consent à être baptisé, il devient, aux yeux de sa tribu, un vrai lépreux. Où se tournera-t-il ? Que deviendront ses enfants ? Qui leur fournira de quoi se nourrir et se vêtir ? A qui donnera-t-il ses filles en mariage ? Où trouvera-t-il des brus pour ses jeunes garçons ? En certains endroits, on ne lui permettra même pas de se désaltérer à la fontaine publique ! Si c’est un jeune homme non marié qui embrasse la foi, il sera repoussé de la maison paternelle, insulté, moqué, bafoué de tous, déshérité par ses parents, mis au ban de la société, et il ne trouvera pas d’épouse dans sa caste. Il faudra donc, tout compte fait, que le prêtre qui l’a baptisé, le fasse vivre ; mais, où le pauvre missionnaire trouvera-t-il de quoi subvenir à ces dépenses, lui qui a déjà bien de la peine à se procurer un peu de riz pour se sustenter ? L’indien qui veut embrasser le christianisme voit encore se dresser devant lui une autre difficulté : il lui est souvent malaisé de discerner clairement où se trouve la véritable religion. Il a à choisir entre le catholicisme, l’Église chaldéenne, les schismatiques nestoriens, syro-jacobites ou syriaques orthodoxes, les douze ou quinze sectes diverses du protestantisme établies dans la région. Cette multiplicité d’Églises chrétiennes met la confusion dans son esprit, et il est à craindre que, ne sachant au juste à qui se donner, il reste purement et simplement dans le « statu quo » où il a bien des chances de persévérer jusqu’à la mort.
« Les personnes qui ne connaissent pas les choses de l’Inde, voyant dans nos comptes rendus le petit nombre d’adultes baptisés, peuvent se montrer étonnées d’un si mince résultat. Nous autres missionnaires, nous le regrettons encore davantage. Mais nous nous consolons à la pensée que nous avons envoyé au ciel quelques milliers de petits enfants idolâtres en allant, non sans peine, les ondoyer in extremis. Dans le même temps, nous avons pris soin de nos 90.000 fidèles ; nous avons traversé des centaines de lieues pour visiter nos chrétiens et leur donner, en danger de mort, les dernières consolations de la religion. Si encore nous avions plus de ressources, nous pourrions augmenter le nombre des baptêmes d’adultes en entretenant des catéchistes formés à cette œuvre : mais la mission est aussi pauvre que possible. Mettez dans la balance d’une part, les obstacles qui s’opposent à la conversion des Hindous, de l’autre, notre extrême pénurie et vous en viendrez, comme nous, à bénir le ciel de nous avoir donné un succès qu’on ne devait guère espérer dans les circonstances défavorables où nous nous trouvons.
« Ici, je ne puis m’empêcher de proclamer hautement que, si la mense ou l’officialité de Kumbakonam continue à souffrir du manque de ressources financières, Dieu ne l’a pourtant pas abandonnée. Plusieurs œuvres diocésaines ont même pris plus d’expansion qu’au temps où nous étions relativement moins pauvres. Et voici comment la divine Providence a ménagé la chose. Elle a permis que plusieurs de nos confrères pussent se procurer par leur ingéniosité privée, ou trouver, au hasard des circonstances, les sommes d’argent dont ils avaient besoin dans leur district respectif. Mais ils ont préféré les sacrifier généreusement au bien général de la mission. De là vient qu’une merveilleuse explosion de bâtisses et de fondations diverses s’est, dans ces quatre dernières années, manifestée sur différents points du diocèse. Je signale à l’admiration de tous : deux magnifiques églises paroissiales déjà terminées, et trois autres en voie de construction ; dix à douze chapelles de villages, ou oratoires de secours, offrant aux missionnaires un pied-à-terre qui facilite l’administration des chrétiens dans les postes isolés ; trois presbytères ; deux couvents avec clos à l’usage des Sœurs catéchistes d’où elles rayonnent dans les bourgs et hameaux du voisinage, baptisant les enfants païens in extremis et prenant soin des malades ; deux pharmacies ou dispensaires ; je ne sais combien d’écoles ; deux orphelinats ; trois nouveaux centres d’administration. Et je ne parle pas des agrandissements d’églises, chapelles, ou presbytères, faits ou en voie de se faire en plus d’un district. Je ne mentionne enfin que pour la forme l’achat imminent d’un vaste terrain pour y bâtir un hospice destiné aux lépreux, œuvre d’une utilité incontestable, à laquelle un de nos confrères s’est consacré avec un remarquable dévouement.
« Cette année, la tournée pastorale s’est faite dans 8 districts. En cette mission, 4districts seulement sur 35 sont reliés directement par la voie ferrée Madras-Tutticorin à Kumbakonam. Partout ailleurs il faut, par de très mauvais chemins, ou simplement à travers champs, accéder à nos villages d’administration. Pour équipage, l’Évêque se contente d’une vulgaire charrette à bœufs où il est exposé à toutes sortes de mésaventures plus ennuyeuses les unes que les autres. Qu’une roue soit endommagée, qu’un bœuf se blesse, qu’un accident quelconque survienne, il faudra deux ou trois heures de temps pour se procurer un charron ou un bœuf de rechange ; et alors, de quelle diplomatie n’a-t-on pas besoin pour décider l’ouvrier ou le propriétaire à rendre service ? En pareille circonstance, le païen n’a aucun scrupule à tripler ou quadrupler les prix courants, et à piller l’Européen avec une désinvolture et une impudence sans égales. Si l’accident arrive le jour, on reste exposé aux rayons d’un soleil ardent, car on ne trouve dans le pays aucune auberge où se réfugier ; si c’est la nuit, on risque fort d’être attaqué par les bandits qui courent la campagne en quête de rapine. Après tant de délais et de contestations, si, enfin, on se remet en route, voici des embarras nouveaux : une rivière barre le passage. On ne connaît pas le gué, on pousse les bœufs en avant, au petit bonheur. Ici ou là, on tombe dans un creux et l’eau pénètre jusqu’à ce que le charretier remette les bêtes en bon chemin.
« Dans ma dernière tournée d’administration, je traversai un jour un gros village païen. Les habitants, apprenant qui j’étais, vinrent me saluer et me dirent : « Depuis trois ans, nos blés « n’ont pu pousser faute de pluies. Encore cette fois-ci, l’étang qui arrose nos terres est à sec ; « ayez la bonté, Monseigneur, de le bénir en passant. » Je fus touché de leur détresse et, m’approchant de l’étang, je l’aspergeai d’eau bénite ainsi que tout l’horizon, priant Dieu d’avoir pitié de ce pauvre peuple. La nuit suivante, une merveilleuse averse tomba dans toute la région. Les villageois dont j’ai parlé, heureux de cette bonne aubaine, vinrent nombreux à la chapelle où je m’étais rendu. Par reconnaissance, ils m’apportèrent des fleurs, des fruits et quelque argent pour mes pauvres. Je leur parlai du bon Dieu, et je les congédiai. Le lendemain, nouvelle pluie, item les deux jours qui suivirent, au point que ne pouvais plus continuer mon voyage. Je suppliai le bon Dieu d’avoir aussi pitié de moi, et je me mis en route pour un autre village. A mi-chemin, de gros nuages gris, lamés de stries rougeâtres, parurent à l’horizon, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, des averses torrentielles tombèrent en rafales, courbant les cocotiers, les bambous et les tamariniers, défonçant les chemins, faisant voler au loin la paille qui recouvrait les maisons des villageois et celle aussi de la charrette épiscopale. Quand le ciel se rasséréna, à quelque distance de la chapelle où je me rendais, on fit passer la voiture dans un torrent d’eau boueuse ; les bœufs glissèrent, le véhicule se pencha de côté plus qu’il ne fallait et voilà l’eau qui m’envahit : mon linge de corps, mes autres effets, la malle aux provisions, tout fut atteint !
« Nos visites pastorales sont souvent ainsi traversées de mille incidents peu agréables ; mais comme d’ordinaire, elles apportent un bon appoint de consolations et d’édification spirituelles, nous prenons volontiers patience. J’ai mis près de quatre mois à administrer les districts de Viragalur, Connalé, Connecoudy, Pouratacoudy, Outtamenour, Périavallatchery et Gabrielbouram. Environ 6.500 communions et 3.000 confirmations ont été données pendant ce temps-là.
« Dans quelques mois j’atteindrai ma cinquante et unième année de ministère dans l’Inde. Je recommande donc instamment à vos bonnes prières mon année jubilaire, pour remercier Dieu tant de grâces qu’il m’a accordées jusqu’à ce jour. »
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