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Rapport annuel des évêques

Année: 1919
Pays: Inde
Mission: Kumbakonam
Rédacteur:Mgr Chapuis

IV. — Kumbakonam

Population catholique 102.416
Baptêmes d’adultes 413
Baptêmes d’enfants de païens 2.251
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Il est difficile, écrit Mgr Chapuis, de bien comprendre, d’apprécier les succès ou insuccès de l’apostat sur tel ou tel point du globe si l’on ignore les conditions dans lesquelles il s’y exerce ; c’est pour cela qu’il m’a paru utile de donner les explications qui vont suivre.
Les conditions dans lesquelles travaillent les ouvriers évangéliques dans l’Inde sont bien différentes de ce qu’elles étaient il y a seulement trente ou quarante ans. Alors les mœurs étaient beaucoup plus simples, le gourou (prêtre) était toujours un personnage considéré des païens ; la religion chrétienne, si elle semblait dure à beaucoup à cause de sa morale ennemie des accommodements réclamés par la nature, était généralement estimée et respectée. Il fut même un temps où nombre d’Indiens instruits se prirent à rougir de leur religion et essayèrent d’en fonder une autre en copiant le christianisme sur de multiples points, surtout, il est vrai, dans sa forme protestante : ils l’appelèrent « Brahmo Samay » . Le fondateur de cette religion, le brahme Raja Ram Mohan Roy avait longuement visité l’Angleterre. Son successeur, Reshub Chander Sen, encore plus imprégné de christianisme, il lui aussi un voyage en Angleterre pour observer de plus près le fonctionnement de la vie chrétienne d’un peuple.
Chose curieuse, ni Raja Ram Moham Roy, ni Reshub Chander Sen, ne firent le raisonnement suivant : nous avons la conviction que l’hindouisme est faux ; voyons si parmi les autres religions existantes il n’y en a pas une qui soit vraie et par conséquent divine. En vérité, c’eût été trop simple et surtout trop humble. Aussi qu’arriva-t-il ? Raja Ram Mohan Roy et Reshub Chander Sen, après avoir beaucoup emprunté à l’éthique chrétienne, passèrent à l’éclectisme, ce refuge des orgueilleux qui, voyant qu’ils ne pourraient défendre le système suivi par eux jusque-là, et ne voulant pas cependant en embrasser un autre afin de ne pas paraître s’être trompés, prétendent qu’il y a du bon et du mal dans tous les systèmes. En ajoutant ensuite à ce qu’ils prétendent bon dans leur système, ce qui leur semble utile dans les autres, ils ont l’intime persuasion de s’élever au-dessus de tous pour avoir — ils le croient du moins — découvert et recueilli les vérités éparses dans le monde.
Mais, à partir de 1870, un grand changement se produisit dans les esprits. Une école surgit qui prétendit que les Indiens n’étaient inférieurs en rien aux Européens dans les sciences et dans les arts, et qu’ils leur étaient bien supérieurs dans les questions philosophiques, sociales
Et religieuses. A l’en croire, si l’Occident avait fait plus de chemin que l’Orient, dans le champ de l’expérimentation pour les sciences physiques et naturelles, et dans celui de leurs applications à l’industrie, cela ne provenait nullement de sa supériorité, mais bien plutôt de sa mentalité matérialiste. Les sages de l’Orient avaient posé dans leurs écrits les principes de toutes ces sciences ; cela fait, ils n’avaient pas voulu s’y attacher davantage, afin de ne pas appesantir leurs ailes, préférant garder toute leur liberté d’âme pour planer dans les régions autrement sublimes et sereines de la philosophie.
Si la question de savoir qui l’emportait de l’Orient ou de l’Occident était restée confinée aux sciences et aux arts, ou même à la philosophie, cela n’aurait eu pour le christianisme qu’un intérêt secondaire : on aurait pu laisser les partisans des deux théories discuter à loisir. Mais dès lors qu’on soutenait que la religion hindoue n’était inférieure en rien à la religion chrétienne, qu’elle lui était même supérieure ; que, de plus, on ne pouvait être hindou de race si on ne l’était de religion, il fallait bien reconnaître qu’on se trouvait en présence d’une ruse formidable du démon, pour empêcher la diffusion du christianisme, ruse qui consiste à identifier la nationalité et la religion. Une fois cette théorie admise et fortifiée par l’enseignement jeté aux quatre coins du pays, on comprendra que la propagation de la religion chrétienne rencontre d’immenses obstacles.
Voilà la situation faite aujourd’hui aux prédicateurs de l’Evangile : efforts multiples et incessants par la presse, les conférences, pour décrier la religion chrétienne et louer l’hindouisme, seul capable de réaliser le bonheur et la grandeur du pays ; efforts encore pour nous suivre dans les œuvres de charité ; efforts enfin pour éloigner la jeunesse de nos écoles et nous interdire même l’enseignement si c’était possible.
Les moyens de prédication employés autrefois ne suffisent donc plus ; le christianisme étant attaqué de diverses façons, il faut le défendre et opposer aux modes d’attaque les mêmes modes de défense : la presse et les conférences, la presse surtout. Dans ce but, a été fondée, l’année dernière, pour l’Inde entière, une société consacrée à la défense de la vérité (Indian Catholic Truth Society). Comme dans ce vaste pays, on parle un grand nombre de langues, on a organisé des branches, au moins pour les principaux dialectes : on a déjà publié en anglais, en tamoul, en maleyalam, en bengali, etc., un certain nombre de brochures dont la lecture fortifiera nos chrétiens et éclairera les païens de bonne volonté.
Nous possédons encore un nombre assez respectable de journaux édités soit en anglais, soit en d’autres, langues hindoues, mais ils sont ou hebdomadaires ou seulement mensuels. Le projet de créer un journal quotidien catholique est à l’étude et la question déjà avancée ; puisse le succès couronner cette belle entreprise !
Les païens essayent de nous imiter dans les œuvres de charité afin de prouver que l’hindouisme est, lui aussi, une source de dévouement. A cette autre attaque nous devons répondre en multipliant nos institutions charitables : dispensaires, hôpitaux, léproseries, orphelinats, écoles professionnelles, etc. Oui, sans doute, mais, ici, se présente une difficulté presque insurmontable pour une pauvre Mission qui peut à peine nourrir son clergé et ses religieuses, malgré l’aide de l’Œuvre de la Propagation de la Foi. Comment créer un hôpital, c’est-à-dire élever de grands et beaux bâtiments, les meubler, les pourvoir toujours de médicaments et d’instruments de médecine ou de chirurgie ? Comment payer le docteur, homme ou femme, qui devra y être attaché, condition sine qua non pour obtenir la permission de l’ouvrir ? Et les dispensaires, et les orphelinats, et les écoles professionnelles, et les léproseries, combien tout cela est dispendieux ! Le problème serait même tout à fait insoluble, si missionnaires et Sœurs, par leurs privations, n’arrivaient à économiser sur leur maigre budget. Mais quel que soit leur dévouement, ils ne peuvent faire beaucoup, à moins que la charité catholique, émue de l’effort du paganisme pour rivaliser avec elle, n’augmente sensiblement le tribut de ses aumônes. Or la roupie qui valait avant la guerre 1 fr. 70, vaut maintenant plus de 5 francs. Chaque fois que les rajahs hindous ou les riches zenimdars sont priés de contribuer à quelque entreprise païenne, ils le font en jetant l’or à pleines mains. Les dons de 50.000, de 100.000 roupies sont, de leur part, des dons ordinaires. Je le répète, que sont les moyens dont disposent les pauvres évêques de l’Inde devant ce Pactole d’argent païen ? Heureusement, peut-on dire que toute cette richesse n’arrive pas à son but ; le fleuve coule sur un terrain poreux, et le champ qu’il devait fertiliser reçoit à peine un mince filet d’eau. Toutefois il ne faudrait pas se faire illusion, les malversations diminueront parce que nos modernes défenseurs de l’hindouisme veulent, à tout prix, arriver à un résultat dans la voie des œuvres.
Les protestants, eux aussi, ont bien compris la nécessité des établissements charitables, et, pourquoi ne pas l’avouer, ils nous ont dépassés. Je pourrais donner les statistiques des différentes sociétés protestantes à ce sujet ; qu’il me suffise de mentionner l’église libre unie d’Ecosse, qui, à elle seule, possède 19 hôpitaux où 488.525 malades ont été soignés. — 480.090 externes, et 8.435 internes. Mais les protestants, comme les païens, possèdent l’or en abondance.

Où en sommes-nous plus spécialement de ces œuvres dans notre Mission de Kumbakonam ? Nous y avons cinq dispensaires, un hospice de vieillards, une léproserie, cinq orphelinats et un hôpital dont les bâtiments sont prêts, mais qui n’est pas meublé et que nous ne pouvons ouvrir parce que nous n’avons pas les moyens de payer un docteur. La plupart de ces œuvres sont dirigées par les Sœurs catéchistes de Marie Immaculée, qui supportent aussi le plus gros des dépenses. Treize établissements charitables dans une Mission pauvre et qui n’a pas encore vingt ans de vie propre, c’est quelque chose, c’est même beaucoup ; mais, hélas ! la plupart d’entre eux sortent à peine de l’enfance, il leur faut maintenant croître, se développer, essaimer même. Pour que cette moisson en herbe donne de riches épis, il est absolument nécessaire qu’on nous aide par de généreuses aumônes. D’autant plus que, si nous tardons, par exemple, à ouvrir notre hôpital, les païens nous devanceront, et alors le gouvernement nous refusera la permission.
Ce que le paganisme voudrait par-dessus tout nous arracher, c’est l’enseignement, comme je l’ai exposé plus haut ; comment défier cette attaque ? En créant des écoles et des collèges mieux équipés que les siens, en obtenant aux examens plus de succès que lui. Là encore, si le dévouement obtient beaucoup, il a besoin cependant de ressources considérables. Raison de plus pour que la charité catholique s’amplifie. Cette question de l’école est peut-être celle qui me préoccupe le plus, et non sans cause, car jusqu’ici, j’ai été dans l’impossibilité de fonder une seule école importante, surtout pour les garçons.
Après ces longues considérations générales, et qui ne sont pas un hors-d’œuvre, puisqu’elles exposent le cadre dans lequel se meuvent les missions catholiques, j’ajouterai quelques mots sur le travail accompli pendant le dernier exercice.
Les baptêmes de païens ont atteint le chiffre de 413, sensiblement supérieur à celui de l’année dernière. Les enfants baptisés in articulo mortis sont au nombre de 2.581 : c’est aussi un peu plus que l’an dernier. Ce qui a fait monter le chiffre des baptêmes de païens, c’est surtout le grand nombre d’enfants rachetés. Ensuite l’hospice des vieillards a valu la grâce du baptême à vingt-deux pauvres déshérités et la léproserie à treize autres.
Le nombre de nos séminaristes n’avait jamais été aussi considérable ; il est, en effet, de 34, 11 pour le grand Séminaire et 23 pour le petit. C’est assurément une œuvre très coûteuse mais combien nécessaire ; on ne saurait consentir pour sa prospérité à trop de sacrifices.
Le bon Dieu a voulu encore nous éprouver en rappelant à lui deux missionnaires : M. Mardiné et le P. Arokiam. Puis la maladie de quelques autres a diminué le nombre des travailleurs actifs. Jamais la Mission n’avait souffert du manque de prêtres comme en ce moment, car deux seulement de nos chers mobilisés ont pu, jusqu’à ce jour, revenir dans leur Mission. Ce manque d’ouvriers a rendu le travail de tous beaucoup plus pénible. J’ai dû faire moi-même, pendant quatre mois, le curé de Mayavaram.
Tout le monde, missionnaires et prêtres indigènes, a vraiment lutté de toute son âme pour suppléer par l’intensité de l’effort au manque de personnel. Quelques-uns ont même ajouté au travail spirituel de leurs grosses chrétientés, celui de bâtisseur d’églises, d’écoles ou de presbytères.
Je n’ai que des éloges à adresser également à nos chères Religieuses européennes et indigènes. Aux premières nous devons presque tous les baptêmes d’enfants païens in articulo mortis, et le plus grand nombre de ceux d’adultes. Les secondes sont suffisamment occupées par le soin de leurs écoles, d’autant plus que les programmes deviennent plus difficiles chaque année.


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