| Année: |
1979 |
| Pays: |
Indonésie |
| Mission: |
Indonésie |
Région d’Indonésie
L’Indonésie s’étend entre le 95e et le 141e degré de longitude Est, et du 6e degré de latitude Nord au 11e degré de latitude Sud, sur une distance de 5 159 km, soit à peu près la distance de Brest à Moscou. Située entre l’océan Indien (appelé ici l’océan Indonésien), l’océan Pacifique et la mer de Chine (du Sud), elle forme un immense archipel composé de milliers d’îles, dont plus de 3 000 sont habitées. Les plus importantes de ces îles sont Jawa (132 174 km2, y compris l’île de Madura), Sumatra (473 000 km2), Kalimantan (Bornéo : 539 460 km2), Sulawesi (Célèbes : 189 035 km2) et Irian Barat (Nouvelle-Guinée occidentale : 421 951km2). On a coutume d’appeler ces îles les grandes îles de la Sonde, par opposition aux petites îles de la Sonde qui sont Bali, Lombok, Sumbawa, Sumba, Flores, Timor, etc.
Plus de 200 groupes ethniques, possédant chacun sa langue, sa culture, ses traditions, constituent la population de cet immense pays. La population de l’Indonésie est en 1979 d’environ 140 millions d’habitants, soit le cinquième pays du monde après la Chine populaire, l’Inde, l’U.R.S.S. et les Etats-Unis. Cette population est répartie de façon très inégale ; tandis que l’île de Jawa comprend les deux tiers de la population du pays avec une densité de 600 habitants au km2, d’autres îles comme Sulawesi et Sumatra n’ont pas plus de 45 habitants au km2, les îles de Kalimantan et d’Irian Barat ont moins de 10 habitants au km2... La population d’Indonésie est essentiellement agricole, mais on note, comme en beaucoup d’autres pays, un phénomène de migration vers les villes, spécialement vers Jakarta, la capitale, qui compte maintenant plus de 5 millions d’habitants, vers Surabaya (1 500 000 h), Bandung (plus d’un million), Medan (qui approche du million), etc. La population de l’Indonésie est essentiellement une population jeune : plus de 60 % des habitants ont moins de 30 ans.
L’Indonésie est très riche en matières premières de tous genres : caoutchouc (2e rang mondial), bois (2e rang), étain (2e rang), épices (2e rang), pétrole (10e rang)... L’Indonésie produit encore de la bauxite, du charbon, du nickel, du fer, du manganèse, de l’argent, des diamants, de l’uranium et d’autres minerais susceptibles d’être utilisés dans l’industrie nucléaire... En dehors du riz, qui est la culture la plus importante de l’Indonésie, le pays produit aussi du tabac, du coprah, du café, du thé, de l’huile de palme, du maïs, du cacao, des graines de soja, du sucre de canne, et de nombreuses variétés de fruits et de légumes... Les mers d’Indonésie sont également très poissonneuses, ainsi que les fleuves et les rivières. La pêche est pratiquée à plus ou moins grande échelle, dans toutes les régions du pays et constitue avec l’agriculture un moyen de subsistance indispensable pour la population.
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L’histoire de l’Indonésie indépendante commence seulement en 1945. Le peuple indonésien n’échappa à la tutelle de la Compagnie des Indes néerlandaises, puis à celle du gouvernement des Pays-Bas, qu’après la défaite japonaise à la fin de la deuxième guerre mondiale. L’indépendance de l’Indonésie fut proclamée le 17 août 1945... Le gouvernement des Pays-Bas essaya bien pendant quelques années de maintenir sa présence et son autorité dans le pays, mais il dut s’incliner devant la volonté d’indépendance des Indonésiens. Le 2 novembre 1949, à la Conférence de la Table Ronde de La Haye, les Pays-Bas reconnurent officiellement la constitution de la République fédérale d’Indonésie qui comprenait 16 Etats associés, unis aux Pays-Bas, dans une confédération symbolique présidée par la Reine de Hollande... Mais un gouvernement fédéral pour un pays aussi vaste que les Indes néerlandaises ne satisfaisait pas les nationalistes de l’époque, qui avaient lutté pour conquérir l’indépendance et l’unité de leur pays. Ce gouvernement ne faisait que mettre en relief davantage les différences importantes et les oppositions qui existaient entre les diverses ethnies du pays... Pour avoir une chance de survivre, la nouvelle République indépendante d’Indonésie devait d’abord assurer son unité...
Dès 1950, les leaders indonésiens rejetaient les clauses de la Conférence de la Table Ronde de La Haye, et proclamaient par la voix de Sukarno l’institution d’une république unitaire : seul un Etat unitaire (un et indivisible) pouvait assurer la puissance de la nation, son bien-être et son avenir. Mais il importait de susciter une conscience nationale, de faire en sorte que toutes les ethnies de l’archipel éprouvent le besoin de s’unir, dans une volonté commune de créer ensemble la nouvelle nation d’Indonésie. Dans ce but, Sukarno parcourut sans se lasser les nombreuses îles de l’archipel, et mit toute son ardeur et son talent oratoire pour propager sa doctrine unitaire, basée sur la coalition de toutes les forces anticoloniales et la reconnaissance d’une même langue (le Bahasa Indonesia). Sukarno reprenait en fait les idées essentielles du Congrès de Jakarta (28 octobre 1928), où la jeunesse indonésienne avait fait le serment d’être une nation : la nation indonésienne ; d’avoir une patrie : l’Indonésie ; et de parler la même langue : le « Bahasa Indonesia »...
La nouvelle République eut fort à faire cependant pour maîtriser les forces indisciplinées et si diverses du pays, et faire progresser l’Indonésie vers l’unité. Des mouvements de mécontentement et des soulèvements eurent lieu en différents endroits, tels que le « Darul Islam » (à Jawa Ouest en 1947), les soulèvements organisés par le leader communiste Muso (à Madium en 1948), la tentative du coup d’Etat du Sultan Hamid Algadri (en 1950), la révolte du capitaine Andi AZIZ (à Sulawesi en 1950), la tentative de subversion de la République des Moluques du Sud (en 1950), du Teuku Daud Beurauh (à Aceh en 1953), de la République révolutionnaire d’Indonésie (à Sumatra Barat), du Permesta au Nord de Sulawesi (en 1958), etc.
La jeune République indépendante s’efforçait à cette époque de jouer le jeu de la démocratie parlementaire à l’occidentale. Mais cet essai était prématuré. Le pays, nouvellement promu à l’indépendance, n’était pas encore prêt à fonctionner comme un pays occidental, rompu depuis des siècles à la discipline des institutions et aux traditions démocratiques... Le pays sombrait peu à peu dans l’anarchie, et la corruption se développait parmi les nouveaux cadres, plus soucieux alors de leur bien-être privé que de l’intérêt de la nation. L’armée, de son côté, qui avait fait la révolution, cherchait aussi à tirer les marrons du feu, s’intéressant de plus en plus à la politique et à l’économie du pays. Notamment, lors de la décolonisation économique, mise en œuvre par le président SUKARNO. les militaires eux-mêmes prirent en charge les entreprises et les propriétés hollandaises. Ce qui causa des tensions importantes entre les partis et l’armée...
Pour éviter que le pays ne tombe complètement dans le chaos et que la situation ne dégénère en guerre civile, Sukarno proposa en 1949 une nouvelle forme de gouvernement, la « démocratie guidée », où il s’efforça de faire collaborer ensemble les partis et l’armée, au sein d’une alliance appelée Nasakom : alliance des forces nationales, nationalistes et communistes... Mais les relations entre ces différents groupes ne firent que se détériorer de plus en plus... tandis que la situation économique devenait catastrophique...
Le P.KI. (Parti communiste indonésien) profitait pendant ce temps de la conjoncture sociale et économique pour s’organiser et recruter des adhérents parmi les mécontents, qui se faisaient de plus en plus nombreux... Le 30 novembre 1965, les communistes se sentant vraisemblablement suffisamment forts et jugeant qu’ils pouvaient tirer profit de la situation, déclenchèrent un coup d’Etat par l’intermédiaire de quelques officiers subalternes... Mais le pays n’était pas encore mûr pour le communisme, et dès le lendemain l’armée renversa la situation, grâce au courage et à la décision du général SUHARTO. Mais ce fut en même temps le signal d’une répression terrible, dirigée d’abord contre les communistes et leurs sympathisants, mais qui fit aussi beaucoup de victimes innocentes, spécialement parmi les Chinois, soupçonnés d’être une cinquième colonne au service du communisme... Il y eut des centaines de milliers de morts, et maintenant encore, 15 ans après le coup d’Etat, de nombreux prisonniers sont détenus pour avoir eu des relations (vraies ou supposées) avec le Parti communiste indonésien.
Le 11 mars 1966, le président SUKARNO ne se sentant plus maître de la situation, et craignant la désintégration de l’autorité présidentielle, nomma le général SUHARTO commandant en chef de l’armée, et le chargea d’assurer la sécurité. Mais désormais les jours du président SUKARNO étaient comptés. Quelques mois plus tard, l’Assemblée consultative du Peuple l’obligeait à démissionner, et nommait à sa place le général SUHARTO comme chef de l’Etat. Le 27 mars 1967, le général SUHARTO devenait le nouveau président de la République indonésienne.
La politique de l’« Ordo Baru (l’ordre nouveau) du nouveau gouvernement mit fin à la politique de décolonisation, préconisée par SUKARNO, et encouragea aussitôt les investissements étrangers, en même temps qu’elle établissait des relations amicales et de coopération avec tous les pays, qui, comme l’Indonésie, recherchaient la détente et la paix. C’est dans cet esprit et dans cette perspective que l’Indonésie adhéra à l’association des Nations de l’Asie du Sud-Est (A.S. E.A.N.) en octobre 1967.
Grâce à des ressources minérales et énergétiques importantes, grâce aussi à sa position stratégique et à l’abondance de sa main-d’œuvre bon marché, l’Indonésie attira rapidement les investisseurs étrangers. De 1967 à 1979, les capitaux étrangers n’ont cessé d’affluer en Indonésie et ont permis la réalisation de projets importants, notamment dans les domaines agricoles, de la pêche et les industries de transformation. Des aides substantielles et des prêts avantageux ont été consentis pour la construction de routes, de barrages et de canalisations pour l’irrigation des rizières. Les investissements étrangers les plus importants viennent des U.S.A., du Japon, de l’Allemagne de l’Ouest, de la Grande-Bretagne, de la Corée, des Philippines et des Pays-Bas. Bien que l’aide de la France à l’Indonésie arrive loin derrière d’autres pays, comme l’Allemagne ou l’Angleterre, elle a cependant apporté une contribution importante pour la construction du barrage de Jatiluhur (l’un des plus grands du Sud-Est asiatique), et elle collabore encore dans quelques projets comme l’installation des réseaux de communication, la construction de routes...
Aujourd’hui, le pays peut compter sur quelques atouts solides, comme l’augmentation de ses revenus provenant du pétrole, de l’exportation du bois, des clous de girofle, du café, du thé, de l’étain, du caoutchouc, etc. Mais les problèmes de la répartition équitable des richesses, les méfaits importants de la corruption des fonctionnaires, officiellement combattue, mais toujours vivante, face à la pauvreté sans issue de millions de personnes sans travail, sont loin d’avoir trouvé une solution. La surpopulation inquiète aussi les dirigeants du pays. Un plan audacieux de régulation des naissances a été mis au point par le gouvernement, mais il a peu de chances de réussir devant la résistance de la population, qui ne trouve de vrai bonheur que dans la fécondité. Chaque jour, il y a en Indonésie 8 000 nouvelles naissances, soit chaque année un surplus de population d’environ 3 millions d’habitants, dont 60 % dans l’île de Jawa, qui possède déjà la densité la plus forte du monde. En l’an 2000, l’Indonésie aura 200 millions d’habitants... Le problème de la surpopulation de Jawa est certes crucial, et le gouvernement essaie de remédier à cette situation inquiétante, en organisant à grands frais des transmigrations vers les îles moins peuplées de Sumatra ou de Kalimantan, mais les projets de transmigration ne sont pas toujours bien accueillis par les populations, d’autant plus que l’aide accordée à de tels projets disparaît souvent mystérieusement avant de parvenir aux transmigrants auxquels elle est destinée... D’autre part pendant que le gouvernement organise ces transferts de population vers les îles de Sumatra ou de Kalimantan, de nombreux habitants des îles quittent leur campagne natale pour aller faire fortune à Jakarta ou dans les grandes villes de Jawa. On pense que ces migrations non déclarées vers Jawa sont peut-être plus importantes que les transmigrations organisées par le gouvernement...
Devant une telle situation sociale et économique, l’avenir du pays ne se présente pas sous un jour favorable, et il faudra beaucoup d’ingéniosité pour faire face à cette situation inquiétante. D’autre part, devant la poussée de l’Islam, le gouvernement ne se sent pas aussi sur pour appliquer des mesures d’urgence, qui risquent d’être impopulaires. Depuis 1945, la République indonésienne repose sur la philosophie du Pancasila, qui comprend les cinq principes suivants : Croyance en Dieu, Humanisme, Nationalisme, Souveraineté du peuple, Justice sociale... et sa devise est « Bhinneka Tunggal Ika » (l’Unité dans la diversité)... Mais un groupe influent musulman, poussé peut-être par certains pays arabes, n’a pas perdu l’espoir de faire de l’Indonésie une nation musulmane... Les musulmans sont certes divisés, et sans doute bien moins nombreux que veulent le dire les statistiques officielles, mais ils restent cependant très forts, surtout depuis les dernières élections où tous les groupes rivaux se sont trouvés réunis en un parti unique... La création d’un Etat musulman ne semble pas cependant imminente (beaucoup de musulmans eux-mêmes sont opposés à la création d’un Etat islamique), mais elle pèse cependant comme une menace sur l’Indonésie et sur son unité...
Gérard MOUSSAY.
L’ÉGLISE D’INDONÉSIE AUJOURD’HUI
I. — Profil national
« L’Etat est fondé sur la croyance en un seul Dieu Suprême. L’Etat doit garantir à chaque citoyen la liberté de pratiquer sa propre religion et d’accomplir les obligations inhérentes à sa foi » (art. 2 de la Constitution).
Les cinq religions officiellement reconnues (islam, hindouisme, bouddhisme, protestantisme et catholicisme) se développent dans le cadre du monothéisme officiel. Comme les autres religions, l’Eglise catholique a une stature nationale. Elle avait, au temps de la colonisation, su se démarquer suffisamment de la puissance hollandaise. Nombre de catholiques surtout à Java étaient farouchement nationalistes, sous l’impulsion d’un curé aux allures de prophète, le Père VAN LITH. Catholiques et protestants ont d’ailleurs pris une part active à la croisade pour l’indépendance ; dans nombre de « Cimetières des héros », on remarque des tombes marquées d’une croix.
Cette position officielle vaut à l’Eglise d’avoir sa place désignée dans les cérémonies officielles et un Bureau des Affaires Catholiques au Ministère des Cultes à Jakarta, et dans les succursales de ce Ministère en province. Pour les catholiques, le mariage religieux à l’église doit obligatoirement précéder le mariage civil.
Même s’ils n’ont plus actuellement leur propre parti politique, les catholiques sont pourtant bien représentés au Parlement : en 1977, 9 % des membres étaient des catholiques.
A côté de cette existence « légale », que représente l’Eglise catholique pour un Indonésien ordinaire ? Que perçoit-il de son visage ? Il en perçoit d’abord les réalisations extérieures les plus importantes : les catholiques sont connus et renommés pour leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs centres sociaux. Les catholiques, c’est aussi le journal « Kompas », le quotidien le plus lu d’Indonésie. Ses commentaires ne passent pas inaperçus, ce qui lui vaut, en certaines périodes, les attentions de la censure. L’influence catholique apparaît également dans plusieurs entreprises de radiodiffusion et de télévision.
Le visage de l’Eglise, c’est aussi celui des communautés chrétiennes. Le nombre des fidèles est pourtant bien inférieur à ce que laisserait supposer la façade des œuvres catholiques. Avec l’hindouisme, le catholicisme est sans doute la plus minoritaire des grandes religions de l’Indonésie. Avec ses 3 210 000 fidèles, l’Eglise ne représente guère que 2,27 % de la population totale, estimée à 141 millions d’habitants. Il faut noter à ce propos la différence notable entre les statistiques avancées par l’Eglise, et celles du Ministère des Cultes. Le Ministère attribue à l’Eglise un peu plus de 5 millions d’adhérents. La différence considérable entre ces deux statistiques vient de ce que l’Eglise catholique ne compte que les baptisés, tandis que le Bureau des Cultes inscrit tous ceux qui se disent catholiques, y compris les catéchumènes, les précatéchumènes et les sympathisants. Cette marge de près de 2 millions de personnes est justement significative de l’étendue de l’influence catholique dans la société indonésienne.
L’accroissement de la communauté catholique, bien qu’en plein essor depuis l’Indépendance en 1945, reste relativement lente. On prévoit qu’elle doublera en une quinzaine d’années, et que le seuil des 10 millions ne sera atteint qu’après l’an 2000. Mais alors l’Indonésie comptera plus de 210 millions d’habitants. L’Eglise est pour longtemps minoritaire en Indonésie.
II. — Contours régionaux
L’Eglise d’Indonésie compte 34 diocèses — y compris le diocèse de Dili, au Timor oriental — répartis en 7 provinces ecclésiastiques. Au moment de l’établissement de la hiérarchie en 1961, il n’y avait que 3 évêques indonésiens. Aujourd’hui ils sont 18, et dans les cinq années à venir la hiérarchie sera entièrement indonésienne. Depuis 1967, l’Eglise indonésienne compte également un cardinal, le cardinal DARMOYUWONO, évêque de Semarang (Java).
L’image du catholicisme au niveau local présente des variantes très accusées. Un voyage à Flores montre l’impressionnant développement du catholicisme dans ces îles. Dans tous les villages, dominant de pauvres maisons, se dressent d’immenses églises flanquées de non moins grandes écoles paroissiales, tandis que le long des chemins courent les kilomètres de « tuyaux Misereor » pour amener l’eau au village. Avec ensemble un million et demi de fidèles, les îles de Flores et de Timor sont le centre du catholicisme en Indonésie — un catholicisme de masse, de type traditionnel et rural.
Bali, placé à la césure orientale de l’Asie brune et de l’Asie jaune, n’a qu’une minuscule communauté chrétienne, le plus faible pourcentage catholique en Indonésie. L’île fait transition avec le catholicisme javanais de type plutôt urbain. Jakarta, Yogyakarta, Semarang, Bandung ont des communautés chrétiennes relativement compactes. Seulement Java est une fourmilière humaine... Dans une île pas plus grande que le quart de la France, s’entassent 84 millions d’habitants, alors que les catholiques ne sont qu’un demi-million (0,69 %). C’est dire qu’en dehors de centres importants, on ne voit guère de signes extérieurs de présence chrétienne dans les milliers de villages javanais surpeuplés. En dépit de sa situation minoritaire, le catholicisme javanais semble le plus ouvert aux orientations nouvelles et joue volontiers le rôle de premier de cordée.
Grande comme les trois quarts de la France, l’île de Sumatra est encore sous-peuplée. Des transmigrants javanais viennent s’y installer par centaines de milliers. L’arrivée parmi eux de catholiques javanais modifie considérablement le panorama de l’Eglise à l’est de Sumatra. Catholicisme et protestantisme sont solidement implantés à Medan, en pays Batak. Dans les villages au bord des routes, les églises se succèdent comme en pays de vieille chrétienté. Mais ailleurs on peut faire des centaines de kilomètres sans apercevoir un seul signe chrétien.
Kalimantan et l’Irian laya ont de vastes territoires sous-peuplés (parfois moins de 5 habitants au km2) et des populations animistes qui offrent de bonnes perspectives à l’évangélisation.
Ce rapide tableau ne rend pas compte des variantes culturelles, ethniques, des différentes régions apostoliques de l’Indonésie. Détailler ces particularités irait bien au-delà de l’objet de ce rapport. Quelques aspects en seront développés à propos des problèmes d’indonésiation.
III. — La voie paroissiale
Pour plus de trois millions de baptisés, il y a 747 paroisses et 7 187 stations. La taille des paroisses et leur composition sont extrêmement variées. La paroisse signifie parfois une communauté compacte de 8 à 10 000 fidèles, comme c’est le cas à Florès et Timor, ou une vaste zone parsemée de stations où se réunissent quelques dizaines de familles. Le diocèse de Medan par exemple compte 880 stations.
Après avoir longtemps travaillé d’après un modèle de pastorale individuelle, c’est-à-dire du curé au fidèle, un changement important s’est manifesté au cours des dix dernières années. A peu près partout les stations se sont structurées en petites communautés autonomes, tandis que les grosses paroisses se sont fractionnées en assemblées de quartier, appelées « kelompok » ou « kring ou « cercles ». Il est difficile d’évoquer à leur propos, les communautés de base d’Amérique latine, davantage fondées, semble-t-il, sur la rencontre charismatique des croyants et le partage d’évangile. Les « kelompok » indonésiens, sauf exception, désignent le plus souvent une nouvelle division de la paroisse pour une meilleure administration et animation de la vie chrétienne à la base.
Cette définition de la paroisse comme une fédération de petites communautés, implique une nouvelle pastorale : désormais l’animation de ces communautés doit prendre le pas sur le porte-à-porte pastoral traditionnel. En outre cette organisation en petites communautés ouvre aux laïcs un nouvel espace pour l’exercice de leurs responsabilités.
Les conseils paroissiaux ont été érigés partout ; ils ne fonctionnent pas avec un égal succès, et soulèvent parfois, entre curés et conseillers, des conflits de compétence. Le ministère laïc le plus habituel au niveau paroissial est celui de catéchiste. Ils sont plus de 10 000, dont la moitié sont des volontaires non rétribués. Leur formation est assurée dans une dizaine d’écoles diocésaines, et au niveau régional par des académies dont la plus connue est le Centre catéchétique de Yogyakarta. Utilisés souvent comme maîtres de religion dans les écoles, les catéchistes sont encore très peu nombreux pour les besoins paroissiaux, et surtout pour le service des stations.
Avec les conseillers paroissiaux, les catéchistes, les présidents de la prière, les responsables de station ou de « kelompok », les délégués sociaux, les paroisses sont de plus en plus animées par des laïcs. Ce processus ne fera que s’accentuer au cours des prochaines années. Une nouvelle définition du ministère presbytéral est engagée dans ce processus : le prêtre devra être davantage l’animateur, l’inspirateur de ces ministères laïcs plutôt que l’homme à tout faire dans la paroisse. Cela ne se fera pas sans crise, comme s’en font l’écho les participants de diverses sessions pastorales au cours des dernières années :
« Les laïcs pensent que c’est au pasteur de faire marcher la paroisse et de pourvoir aux besoins financiers. Développer un esprit de participation chez les fidèles est un long chemin... Il faut beaucoup de réunions pour les convaincre qu’ils ont des obligations envers le prêtre, la paroisse, et l’Eglise et qu’ils doivent s’efforcer d’être financièrement autonomes...
…Dans plusieurs régions les relations humaines sont encore réglées par des structures féodales. Le résultat est que souvent, dans l’Eglise, une petite élite seulement peut recevoir les responsabilités de direction. »
Par ailleurs les laïcs trouvent que « les prêtres sont trop haut pour qu’on puisse faire équipe avec eux... que certains travaillent seuls et regardent les fidèles comme des serviteurs ».
Même difficile, c’est pourtant la seule pastorale possible ; et la Conférence Episcopale l’a fortement souligné en 1979 :
« Si dans l’ordre du développement l’heure est arrivée de faire de la nation une démocratie, dans l’ordre de l’éducation de la foi on aurait dû déjà depuis longtemps engager le processus pour faire de l’Eglise un peuple responsable. »
IV. — Les écoles catholiques et les hôpitaux
L’Indonésie est un pays de jeunes. En 1979 on comptait 76 millions de jeunes de moins de 20 ans, soit plus de la moitié de la population. L’Eglise est présente auprès de la jeunesse par un système scolaire très développé : jardins d’enfants, écoles primaires, écoles secondaires, écoles supérieures, écoles spécialisées, foyers d’étudiants...
Près d’un million de jeunes sont formés dans 367 jardins d’enfants, 2 854 écoles primaires, 1060 écoles secondaires. S’y ajoutent une trentaine d’écoles supérieures et de facultés pour 13 200 étudiants. L’Eglise éduque 3 % des enfants d’Indonésie au niveau du primaire et 7,9 % au niveau du secondaire. C’est considérable ; et c’est aussi une contribution de qualité ; c’est reconnu : il y a de la discipline dans les écoles catholiques et l’on s’y occupe bien des enfants. Bien que des responsables musulmans aient à plusieurs reprises invité les parents à ne pas envoyer leurs enfants dans les écoles catholiques (ou protestantes), leur succès ne se dément pas. La moitié des élèves de l’enseignement catholique ne sont pas catholiques.
En général les élèves ne font aucune difficulté pour suivre l’enseignement religieux donné dans les écoles catholiques. Le cours de religion est une matière obligatoire dans toutes les écoles, publiques. ou privées, et les notes sont inscrites dans les livrets scolaires. Les programmes sont fixés et les livres fournis par le gouvernement.
Peu d’élèves demandent le baptême. Dans les écoles catholiques de Jakarta, qui comptent 50 000 élèves, 2 % seulement ont demandé le baptême. Même médiocre, ce pourcentage inquiète certains milieux musulmans. Le but des écoles catholiques, soulignent les responsables, n’est pas de faire de nouveaux adeptes, mais d’assurer le développement complet de la personne humaine. Actuellement des tendances se font jour dans les milieux enseignants catholiques, pour faire de l’école un lieu de rencontre entre les religions, et pour donner aux jeunes l’ouverture d’esprit qui convient dans une société pluraliste.
D’autres problèmes se posent à propos des écoles catholiques. Le reproche d’élitisme fait à ces écoles n’est pas toujours injustifié. Les enfants des classes aisées et de haut niveau social sont parfois favorisés, peut-être à cause du fait que, pour vivre, les écoles privées doivent chercher les ressources là où elles se trouvent... La ligne de conduite est cependant rappelée par les Associations Educatives catholiques, que l’on ne doit faire aucune différence entre riches et pauvres, et offrir à tous les mêmes chances.
Le développement des écoles catholiques appelle encore d’autres réflexions. On ne devrait pas se contenter d’un développement quantitatif, mais faire davantage attention aux priorités. En 1978, il y avait 3 300 000 enfants entre 7 et 12 ans qui n’étaient pas scolarisés. Des cours d’alphabétisation devraient être ouverts pour eux. L’Eglise ne devrait pas être absente de l’effort national pour résoudre ce problème.
Dans le domaine de la santé, l’Eglise fait un effort tout aussi considérable. En 1978, 4 millions de patients ont été soignés dans les divers établissements catholiques : hôpitaux (89) ; infirmeries (415) ; maternités (135). Une trentaine d’écoles forment le personnel médical (médecins et infirmières).
Les hôpitaux catholiques sont réputés pour la valeur des soins qu’on y donne. Les médecins spécialistes y travaillent volontiers, dans de bonnes conditions, et certains hôpitaux participent à la recherche médicale. Ce haut niveau de prestations porte à une médecine coûteuse, avec le risque d’en restreindre le bénéfice aux classes les plus aisées. Les grands hôpitaux, il est vrai, soutiennent de petits centres de santé dans les quartiers populaires et les villages. Le problème reste pourtant posé : comment un plus grand nombre de pauvres peuvent être soignés dans les établissements catholiques.
« Les hôpitaux catholiques, dit un évêque, doivent être remarquables non par la rareté et le coût de leurs services, ou la perfection technique de leur matériel, mais par l’attention portée à chaque malade, particulièrement lorsqu’il est pauvre. »
V. — Le personnel
Les statistiques officielles de l’Eglise d’Indonésie ne mentionnent jusqu’ici que le nombre de prêtres, religieux, religieuses, diacres et catéchistes. Aucune information n’est disponible sur le nombre de laïcs qui exercent des responsabilités paroissiales ou diocésaines, comme les responsables de communauté, les conseils paroissiaux, les directeurs d’école, les travailleurs sociaux, les employés de bureau, etc... Ce manque d’attention pour le rôle des laïcs est-il significatif d’une mentalité ? Le problème des ministères laïcs a déjà été abordé dans le chapitre de la vie paroissiale.
A) Le clergé
Deux faits sont à noter : la prédominance des étrangers et le petit nombre de prêtres diocésains.
Parmi les 1 611 prêtres que compte l’Eglise d’Indonésie, 57 % sont des étrangers. Ce clergé est relativement âgé, et leur nombre, après avoir atteint un niveau record en 1973, est en diminution constante. Une trentaine de missionnaires quittent chaque année le pays. Le clergé indonésien (700 prêtres), est au contraire un clergé jeune, les deux tiers ayant moins de 15 ans d’ordination, et en croissance régulière.
Toutefois l’évolution combinée de ces deux clergés ne permet qu’une faible croissance du nombre absolu des prêtres : environ 17 prêtres de plus par an pour toute l’Indonésie, soit une augmentation de 1 %, alors que la progression des baptisés est de 3,75 % par an. Pour longtemps encore, la balance entre le nombre des prêtres et celui des baptisés sera de plus en plus négative, passant de 1 prêtre pour 1 960 baptisés actuellement, à 1 pour 2238 dans 5 ans, et cela en dehors de tout changement majeur.
Un autre trait du clergé indonésien, c’est la proportion massive du clergé régulier par rapport au clergé séculier. Il y a 6 fois plus de religieux prêtres que de prêtres diocésains. Même proportion dans le groupe des évêques : 5 sur 34 viennent du clergé diocésain, dont le cardinal DARMOYUWONO.
La plupart du temps les prêtres diocésains sont isolés au milieu des religieux. Dans une vingtaine de diocèses, il y a de zéro à 5 prêtres diocésains. Cela signifie que la plupart des évêques d’Indonésie n’ont pas la libre disposition de leur personnel, et dépendent des supérieurs religieux. Aussi l’Union des Prêtres diocésains de Semarang demande d’accélérer la formation d’un clergé local diocésain.
A regarder les grands séminaires avec leurs 1 000 candidats, la situation ne paraît pas devoir évoluer beaucoup dans un avenir proche. Alors que les petits séminaires diocésains, entretenus par les évêques, regorgent d’élèves, tandis que les postulats ont de petits effectifs, la situation est inversée au moment de l’entrée au grand séminaire. Les anciens réflexes jouent encore, qui considèrent qu’un candidat au sacerdoce est automatiquement un candidat à la profession religieuse.
B) Religieux et religieuses
L’Eglise d’Indonésie est fondée massivement sur les congrégations religieuses. 90 congrégations masculines et féminines se répartissent 2000 profès et 4000 professes. A ne considérer que les frères et les religieuses, les autochtones sont bien plus nombreux que les étrangers, au contraire de ce qui se passe pour les prêtres. 60 % des frères et plus de 75 % des religieuses sont indonésiens. Le mouvement est commencé depuis longtemps. Il y a 15 ans, les autochtones étaient déjà aussi nombreux que les étrangers. Depuis ce temps, le nombre des religieux et religieuses étrangers ne cesse de décroître, et leur âge moyen actuellement se situe vers la fin de la cinquantaine.
Toutes ces congrégations se retrouvent au sein d’un organisme national, l’Union des Congrégations religieuses d’Indonésie (M.A.S.R.I.), qui constitue, avec l’Assemblée des Evêques d’Indonésie (M.A.W.I.), l’autre pôle de l’Eglise d’Indonésie. Au plan national, le « M.A.S.R.I. » n’a guère de pouvoir, étant limité par l’autonomie de chaque congrégation, ce qui limite d’autant les possibilités de collaboration avec le « M.A.W.I. ». C’est au plan local que se négocient les contrats et les projets. La coordination est cependant en progrès dans le sens souhaité par le Concile de Vatican II, qui veut donner aux évêques leur pleine responsabilité pastorale dans le diocèse.
LES GRANDS PROBLÈMES DE L’HEURE
I. — Accélération de l’indigénisation des cadres
L’Eglise d’Indonésie affronte actuellement une crise sérieuse sous la poussée combinée de facteurs internes et de contraintes extérieures. On a vu que le déséquilibre entre le nombre des fidèles et le nombre des prêtres ira en s’aggravant dans la prochaine décennie au point de menacer le développement de l’Eglise. Cette situation exige une nouvelle pastorale d’ensemble.
Il faudra sérieusement envisager une meilleure répartition des forces entre les diocèses. Cela pourra aider à résoudre certaines situations préoccupantes à court terme ou en cas de crise. Dans sa dernière réunion, la Conférence épiscopale a donné mandat à son secrétaire (Mgr Soekoto) d’établir un plan concret de répartition du personnel. Il a été souligné que les congrégations fondées sur une visée missionnaire devraient entrer dans ce mouvement en priorité et confier aux prêtres séculiers le soin des communautés qu’elles ont fondées pour aller aider les diocèses qui ont le plus besoin de personnel.
A moyen terme il faudra envisager des solutions plus radicales, car la pénurie des prêtres est une donnée permanente que l’on ne peut esquiver. Dans cette optique, les tâches confiées aux religieux et religieuses pourraient être redéfinies en fonction des besoins de la pastorale, ce qui pourrait créer des conflits avec le « charisme propre » à chaque congrégation. Les congrégations pourraient être les premières à souffrir de leur retard à promouvoir un personnel diocésain...
L’ordination de diacres permanents peut apporter un appoint. Actuellement il y a 27 diacres permanents dont plus de la moitié pour le seul diocèse de Sorang (Irian laya). Ces 15 diacres laïcs, mariés, ou qui le seront, ont les mêmes responsabilités pastorales que les prêtres, hormis certains sacrements. La situation de l’Irian explique cette orientation du fait qu’on ne peut concevoir, dans une mentalité papoue, l’idée du célibat.
Faut-il reprendre la question de la diversification du sacerdoce ? En 1970, la Conférence épiscopale avait demandé à l’unanimité au Saint-Siège ha permission d’ordonner à certaines conditions des hommes mariés, en raison de la pénurie de prêtres.
Mais la solution est d’abord à rechercher dans le sens d’une vraie promotion du laïcat. Depuis longtemps déjà on s’oriente vers cette solution. Une enquête a révélé que chaque dimanche pour une église où la messe est célébrée par un prêtre, il y a 8 à 10 stations où la liturgie du dimanche est présidée par des laïcs.
« En Indonésie il faut laisser de côté le schéma idéal traditionnel : chaque dimanche un prêtre dit la messe dans chaque communauté... Cette pastorale idéaliste aboutit à une impasse. il faut que tous, prêtres et laïcs, admettent l’idée qu’une communauté puisse être normalement administrée par des laïcs...
« Les laïcs doivent prendre en charge tout ce qui dans la pastorale n’exige pas formellement l’ordination sacerdotale. » (M.A.W.I. 79).
Urgences nouvelles
Ces problèmes depuis longtemps posés viennent de prendre une vive acuité ces deux dernières années avec les nouvelles dispositions qui tendent à réglementer le séjour et l’activité des étrangers en Indonésie.
En 1978, le Ministère des Cultes promulguait les décrets nos 70 et 77. Le premier (5K 70), réglementait la diffusion de la religion qui ne doit pas être adressée à des gens qui en ont déjà une. Les stimulants matériels à la conversion, la diffusion des tracts et la propagande de porte-à-porte sont prohibés. Le décret SK 77 réglemente l’emploi du personnel étranger par les organisations religieuses. On leur donne deux ans pour former leurs remplaçants locaux. L’entrée des fonds en provenance de l’étranger est soumise au contrôle du Ministère des Cultes.
Ces deux décrets, qui s’adressent en principe à toutes les religions, ont été ressentis comme une provocation dans les milieux catholiques et protestants, évidemment bien plus concernés que les autres religions. Il s’ensuivit de longues tractations avec les instances gouvernementales, des mises au point, et un compromis laborieux où chacun voulait trouver son compte. Les difficultés paraissaient aplanies « à l’indonésienne »... mais les décrets ne furent pas rapportés.
Seulement au mois d’août 1979, 32 missionnaires voyaient leur permis de séjour prolongé pour 6 mois seulement, avec la clause « non renouvelable », tandis que 200 autres demandes de prolongation étaient en souffrance au Ministère des Cultes. L’émotion fut grande dans les diocèses où l’on se demandait si les étrangers devraient quitter le pays dans les deux années à venir. Des rencontres avec le Président de la République, le Secrétaire d’Etat, le Ministère des Cultes ont permis de confronter les points de vue. Il faut savoir qu’il y a trois catégories d’étrangers en plus de ceux qui ont la nationalité indonésienne. Il y a ceux qui ont une carte de résident (S.K.K.) (pour la plupart ceux qui étaient en Indonésie au moment de la Seconde Guerre mondiale), ceux qui ont un permis de séjour (K.I.M.) (arrivés en Indonésie avant 1954) et les autres qui ont un permis de séjour provisoire (K.I.M.S.) qu’ils doivent faire prolonger chaque année ou tous les deux ans.
Les missionnaires étrangers, prêtres, religieux et religieuses, devenus ressortissants indonésiens ne sont pas visés par les nouvelles dispositions. Ils sont au nombre de 466, mais passablement âgés 70 % ont plus de 60 ans. Les catégories concernées sont les porteurs de carte de résident, et surtout les porteurs de permis de séjour permanent ou provisoire, en tout 1 600 missionnaires hommes et femmes.
Combien de temps ces missionnaires pourront-ils travailler en Indonésie ? L’attitude du gouvernement apparemment n’est pas définitive, bien qu’il rappelle que depuis 1955 une loi réglemente le séjour des étrangers : deux ans renouvelable une seule fois, plus six mois, pour préparer le départ, soit 4 ans et demi. Selon le Président Suharto, il faut s’efforcer de réduire à 10 % le nombre des missionnaires étrangers au cours des cinq années à venir (1979-1984). Du côté catholique on espère des délais bien plus longs : 25 ans pour les religieux et religieuses, et 50 ans pour les prêtres — proposition qui fut accueillie par le Ministre par un franc éclat de rire.
Pour le moment l’affaire suit son cours, et après le temps de l’émotion, c’est celui de la réflexion. On ne peut nier que l’affaire des décrets et des permis de séjour ne soit un lourd fardeau pour l’Eglise d’Indonésie. On ne peut se réconforter trop facilement avec des arguments du genre : la Providence y pourvoira... Au temps des Japonais, l’Eglise a connu bien des difficultés et pourtant elle est toujours en vie...
Plusieurs voient dans ces événements — et le disent — une « grâce camouflée », un signe des temps, à savoir que le temps est arrivé pour l’Eglise d’Indonésie de « se tenir debout sur ses deux pieds ».
« Nous pensons qu’il est nécessaire de discuter à fond non seulement la question de défendre les missionnaires étrangers dont nous reconnaissons les grands mérites, mais aussi le problème d’organiser la vie de l’Eglise sur des bases plus adultes » (Riberu dans HIDUP 41).
Ce qui est en effet engagé dans cette crise, c’est le processus d’une Eglise de mission qui devient une Eglise locale. Dans une Eglise locale on a toujours besoin des missionnaires, mais dans une nouvelle optique :
« On peut dire qu’en Indonésie est déjà terminé le temps de la mission dirigée de l’Occident. L’activité missionnaire doit continuer, mais conduite par l’Eglise locale. C’est à elle d’organiser le travail missionnaire sur son territoire et aux alentours » (Umat Baru 62).
II. — L’indonésiation de l’Eglise
Le problème de l’indigénisation des cadres n’est qu’un aspect d’un mouvement plus large que traduit le terme « d’indonésiation de l’Eglise ». Vaste problème aux mille facettes, qui englobe tous les aspects de l’Eglise : l’annonce de la foi et son approfondissement ; le culte et l’art ; les structures ecclésiales ; les états de vie consacrée ; le travail social ; les structures ecclésiales, etc. Problème extraordinairement complexe dans le cadre des défis géographiques, ethniques et culturels propres à l’Indonésie.
De « Subong à Merauke » comme on dit ici, c’est-à-dire de l’extrémité occidentale de Sumatra à l’extrémité orientale de l’Irian Jaya, c’est un espace de 5 000 kilomètres de long sur 2000 km de large où sont éparpillées 13 600 îles. Le tableau des 150 peuples qui les habitent, des 300 langues qu’ils parlent, des coutumes qu’ils suivent et des croyances qu’ils professent est bigarré à l’extrême. Pour réunir ensemble des éléments aussi disparates, la Nation indonésienne a inventé le « Pancasila ». L’Indonésie est comme un gros paquet ficelé avec les cinq liens du Pancasila : croyance en Dieu Unique, Nationalisme. Démocratie, Humanisme et Justice sociale. La Nation indonésienne se fraie une voie difficile entre les tensions inscrites dans sa devise nationale : « Bhineka Tunggal Ika » c’est-à-dire « Unité et diversité ensemble », véritable appel à dépasser les contradictions et à surmonter les paradoxes.
L’Eglise se trouve affrontée aux mêmes défis. Elle doit devenir indonésienne... entend-on dire. Qu’est-ce à dire ? Donner à l’Eglise un visage conforme à la culture indonésienne ?
« Mais où est la culture indonésienne originale ? Où sont les traditions authentiques qui ont échappé aux influences successives des Indiens, des Arabes, des Européens, et actuellement du monde moderne ? » (Hidup 33).
« ... Si l’on se demande honnêtement quel type de culture manifeste clairement l’identité nationale indonésienne, on ne peut répondre de manière satisfaisante. Les experts eux-mêmes sont incapables de le faire » (Umat Baru 62).
La culture indonésienne est multiforme. Parler d’indonésiation c’est en fait parler de culture Toraja, Javanaise, Minang, Batak, Balinaise, Papoue et de dizaines d’autres encore. « Devenir indonésienne » signifie donc pour l’Eglise, s’implanter dans la terre indonésienne une et multiple, et tenir l’équilibre entre ces deux tensions.
A la suite du Concile, on fait bien plus attention aux valeurs locales, et on peut noter les résultats de cette préoccupation. La messe est traduite en javanais, batak, dayak, etc., en plus bien entendu de ha langue indonésienne. La musique traditionnelle entre timidement dans la liturgie (gamelan, angklung...). La danse elle-même est parfois introduite à Sumatra et Java dans les processions d’offrande. Le « Combat du Christ » est mis en théâtre d’ombres javanais (Wayang kulit). L’imagerie religieuse utilise l’art du batik et la statuaire emploie les canons plastiques de l’art balinais. Toutes ces réalisations concurrencent difficilement l’art importé d’Occident depuis longtemps, et qui continue d’orienter le goût artistique des catholiques.
Ces manifestations extérieures, quoique significatives, ne sont pas au niveau de l’essentiel, qui est celui de la vie elle-même. Comme le dit un expert indonésien :
« Tous les efforts qui depuis longtemps ont été faits par les chrétiens pour traduire leur foi dans la vie quotidienne et dans la société pluriforme indonésienne, font partie du processus d’indonésiation. »
Le souci de s’incarner dans les différentes cultures locales ne doit pas faire oublier la nécessaire unité. En ce sens la langue indonésienne joue un rôle essentiel pour la communication et le dialogue, bien qu’elle ne soit pas le moule unique pour exprimer la foi.
Alors, faut-il parler en Indonésie d’une Eglise locale ou de plusieurs Eglises locales ?
« L’Eglise d’Indonésie n’est pas une Eglise locale, mais une association des Eglises locales qui existent dans les régions d’Indonésie. Son unité est d’abord celle de la foi qui s’exprime dans des cultures différentes » (Umat Baru 62).
La Conférence Episcopale des Evêques d’Indonésie (M.A.W.I.) a de ce point de vue un rôle fondamental, pour donner un contenu concret à l’unité de la foi et pour éviter la balkanisation religieuse de l’Eglise.
III. — L’Eglise dans la politique indonésienne
Après l’échec du coup de force communiste en 1965, les aventures politiques prirent fin. Le gouvernement Suharto se montrait décidé à construire le pays aux plans social et économique. Les chemins furent réparés, l’agriculture eut la priorité sur les constructions de prestige. Rien d’étonnant à ce que la hiérarchie par la voix du cardinal DARMOYUWONO appelât la communauté catholique à collaborer au premier plan quinquennal.
Avec les années, l’enthousiasme pour « l’Ordre Nouveau » s’estompait. On espérait un renouvellement plus efficace de l’appareil gouvernemental toujours tenté par l’arbitraire et par l’argent. De ce côté les progrès ne sont pas évidents et la loi est souvent appliquée dans la mesure où elle profite... d’abord au fonctionnaire chargé de l’appliquer. Le Gouvernement n’ignore pas la situation, agite de temps en temps l’épouvantail des sanctions, et compte sur la collaboration des forces religieuses pour assainir la société.
La décennie qui s’ouvre en 1980 est regardée comme délicate par la plupart des observateurs. A l’approche des élections générales (1982), commencent déjà à se poser les problèmes des libertés démocratiques, liberté de presse, autonomie des partis. En 1983 aura lieu la réunion du Parlement. On prévoit que les forces de l’Islam voudront y promouvoir leurs revendications pour un Etat musulman. Au terme du IIIe plan quinquennal le bilan économique donnera lieu a bien des discussions, tandis que dans le domaine de l’unité nationale est agitée l’épineuse question des Indonésiens de souche et des Indonésiens étrangers. Il s’agit en fait de la communauté chinoise forte de 4 millions de ressortissants. Un plan gouvernemental est préparé pour faciliter la naturalisation d’un million de Chinois, dans un délai et dans des conditions pécuniaires.., honnêtes. On n’attendrait que l’opportunité politique pour réaliser ce plan. Ces dispositions concernent directement l’Eglise ; dans les villes de Java et Sumatra, les Chinois forment jusqu’à la moitié des communautés catholiques.
Tous ces problèmes agités à l’aube des années 80 intéressent l’Eglise, d’autant plus que dans l’optique indonésienne les relations entre l’Eglise et l’Etat ne sont pas fondées sur le principe de la séparation, comme en Occident, mais sur la collaboration, qui admet même une certaine intervention dans les affaires de l’autre partie.
Dans le cadre de ces relations, la position de l’Eglise n’est pas aussi forte qu’on le pense. Ses possibilités d’interventions sont limitées, non seulement à cause de sa position minoritaire, mais aussi parce qu’une confrontation publique entre Eglise et Etat n’est guère imaginable dans les mœurs actuelles. L’intervention de l’Eglise est possible tant qu’elle est discrète. Il faut compter également avec l’influence toujours plus forte et pointilleuse de l’Islam, qui rêve d’un Etat musulman. L’Armée est le principal adversaire de l’Etat musulman, et en ce sens elle est l’alliée objective des religions non islamiques. Mais elle prête le flanc à bien des critiques, alors qu’il est toujours délicat de dénoncer ses alliés...
Le fait que l’Eglise catholique dépende encore beaucoup de l’étranger est également un handicap, car un étranger doit d’abord se comporter en hôte et se montrer discret, surtout dans le domaine politique. Tous ces handicaps tracent un chemin étroit à l’intervention publique de l’Eglise, qui, cependant, a su se manifester en diverses occasions. Ce fut le cas en 1978, pour réaffirmer la liberté de religion face aux menaces contenues dans les dispositions du Ministère des Cultes. C’est probablement à cause de possibles retombées politiques que ha Hiérarchie vient seulement et fort tardivement de s’engager dans la question des réfugiés vietnamiens arrivés en Indonésie : en 1979 ils étaient 45 000. Fort heureusement pour l’honneur de l’Eglise, les instances catholiques locales leur apportent depuis plus de deux ans une aide matérielle et morale considérable.
La Conférence Episcopale dans sa dernière réunion en novembre 1979 a examiné l’engagement des catholiques dans le domaine politique pour la décennie à venir. La politique est d’abord l’affaire des laïcs y souligne-t-on. Les catholiques ne doivent pas s’en désintéresser. Il n’y a plus de parti spécifiquement catholique depuis que le Parti catholique a dû se fondre dans le vague Parti Démocrate Indonésien (1973). Les catholiques, les jeunes surtout, se sentent frustrés n’ayant plus de tribune adéquate pour exprimer leur opinion. De ce fait, beaucoup se désintéressent des affaires politiques. Il faut leur donner de nouvelles motivations et proposer de nouveaux modes d’action.
L’idéal chrétien doit chercher à s’intégrer dans les valeurs communes. Les droits de l’homme par exemple peuvent devenir une excellente plate-forme pour une action concertée où les chrétiens peuvent apporter leur collaboration. Plutôt que de vouloir à tout prix mener un combat solitaire, il est préférable de lutter ensemble pour le bien de l’humanité. Dans ce sens, ha hiérarchie envisage d’accentuer la formation civique des jeunes pour les préparer à la prochaine décennie qui sera sûrement une période d’effervescence politique et sociale, où les religions devront faire la preuve de leur utilité.
V. — L’Eglise et le développement
La société indonésienne est comme un balai de fibres de palmes : à l’endroit de la ligature, le balai est solide et résistant, mais vers le bas il est sans consistance. Cette parabole illustre les faiblesses du développement en Indonésie.
Dans les villes surtout, bien placés aux sources du pouvoir et de l’avoir, 4 % de la population mènent une existence aisée à l’abri du besoin. Environ 15 % ont un standard de vie moyen. Mais 80 % de la population dans les bas quartiers, les villages et les campagnes, vivent dans des conditions très dures, et ne reçoivent qu’une partie insignifiante des fruits du développement.
La justice sociale est inscrite dans tous les symboles nationaux : c’est le cinquième principe du Pancasila, symbolisé dans les armoiries nationales par le rameau de coton et l’épi de riz. Mais le niveau de vie reste encore un des plus bas du monde... Les problèmes économiques et sociaux, posés depuis longtemps, atteignent la cote d’alerte et ne peuvent plus être différés indéfiniment sans conséquences graves.
Le fossé entre riches et pauvres, entre villes et campagnes, est une faiblesse de la société indonésienne. Les classes aisées ne paraissent guère disposées à reconnaître leur propre responsabilité en ce domaine... puisque c’est l’affaire de l’Etat de régler ce problème. Les questions des droits syndicaux, de la formation professionnelle, du chômage sont de plus en plus évoquées, alors que seules sont reconnues les unions de travailleurs étroitement contrôlées par les fonctionnaires, et que le droit de grève n’est pas admis.
La contribution de l’Eglise dans le domaine socio-économique est assez significative. Nous avons parlé des écoles et des hôpitaux catholiques. Il y a aussi toute une gamme d’entreprises de « sauvetage social » : orphelinats, asiles de vieillards, foyers d’accueil, garderies d’enfants, etc., ce sont 130 000 personnes qui, chaque année, profitent de ces services.
Peut-être plus significative encore est la création dans presque tous les diocèses du ministère de Délégué social (DELSOS). Les délégués sociaux Sont bien conscients que leur rôle ne consiste pas seulement à pallier aux ratés du développement, mais à faire prendre conscience des causes du sous-développement et des responsabilités personnelles et collectives. Les bureaux sociaux au niveau paroissial ou diocésain, animent toute une gamme de mini-projets pour le développement rural : l’eau au village, irrigation, coopératives de crédit. cours de formation professionnelle rurale, etc.
Pour le bien-être familial, il y a des cours de préparation au mariage, des cours d’économie domestique, des bureaux de consultation de planning familial, des crédits à la construction, etc. Ces efforts rejoignent le souci du gouvernement qui s’inquiète à juste titre de la dégradation de l’institution familiale dans le pays : l’Indonésie détient le record peu enviable du nombre des divorces 800 000 divorces par an. 300 000 femmes au-dessous de 19 ans sont divorcées et 10 à 12 millions d’enfants sont élevés dans des foyers brisés. Beaucoup d’Indonésiens se rendent compte de la valeur de l’enseignement chrétien pour résoudre ces problèmes familiaux.
L’une des réalisations les plus notables dans le domaine de ha conscientisation, est la campagne de Carême pour le Développement. L’idée de conversion pascale est orientée vers un renouveau dans les attitudes sociales et vers la lutte contre les égoïsmes de classe : honnêteté et justice dans le travail, la société, ha famille, l’Eglise, la paroisse et les couvents... Cette campagne fort bien présentée au moyen de slogans et d’affiches percutants, est soutenue par les revues catholiques. Son influence déborde largement le cadre des milieux catholiques, grâce aux écoles catholiques qui suivent ses mots d’ordre.
Jusqu’à présent, l’Eglise ne s’est guère engagée auprès des travailleurs, par crainte de paraître s’immiscer dans les affaires politiques : le spectre du communisme plane sur toutes les revendications... La Conférence épiscopale veut en faire une de ses préoccupations pour les années à venir, et apporter la contribution de son enseignement sur les problèmes du travail, du chômage, de la formation professionnelle. Dans la situation actuelle il est souhaitable que l’Eglise se montre de plus en plus solidaire du peuple, surtout des plus pauvres. Cela impose une sérieuse révision de vie... La seule considération de la modernisation, et la seule recherche de l’efficacité dans l’apostolat, engagent des frais de plus en plus élevés qui ont comme conséquences négatives de nous éloigner des plus pauvres et d’hypothéquer nos efforts pour les rejoindre.
V. — Le dialogue entre les religions
L’Indonésie est un carrefour des grandes religions. Nulle part ailleurs dans le monde autant de cultes se côtoient dans une paix malgré tout relative, car les projets et exigences de toutes ces religions ne s’accordent pas toujours. Sukarno s’en rendait bien compte et son grand mérite est d’avoir su fonder l’Etat sur un monothéisme obligatoire, mais non confessionnel. Même si l’Islam est largement dominant, l’Etoile ni le Croissant ne sont inscrits au drapeau de l’Indonésie.
Le Gouvernement se reconnaît la mission d’organiser le dialogue entre les religions officiellement reconnues, dans l’intérêt de l’unité nationale et de la paix sociale. C’est le très puissant Ministère des Cultes qui en est chargé : il emploie pour cela 185 000 fonctionnaires et un budget de 135 millions de dollars. Ce Ministère est en fait presque entièrement contrôlé par les musulmans. L’Islam à qui on attribue, contre toute vraisemblance, 90 % de la population, est ouvertement favorisé. 160 000 mosquées ont été construites en douze ans, et la Mosquée nationale Istiqual à Jakarta a coûté 160 millions de dollars.
Sur l’initiative du Gouvernement, avait été envisagée en 1967, la création d’un Conseil pour le Dialogue entre les Religions. Dès le départ de sérieuses divergences éclatèrent entre musulmans et chrétiens sur les questions de tolérance et de liberté religieuse. Le projet fut mis en sommeil pour plusieurs années et ne fut repris qu’en 1978-1979 à propos des décrets 70 et 77 du Ministère des Cultes sur l’enseignement de la religion et les aides étrangères. Le but de ces décrets, affirmait-on officiellement. était de promouvoir la triple harmonie entre les fidèles d’une même religion, entre les diverses religions, entre l’Etat et les religions.
L’Eglise catholique n’admet pas sans réserve que la rencontre et le dialogue entre les religions soient organisés et contrôlés par le gouvernement. Ce genre de dialogue « politique », qui a cependant l’avantage de ménager des contacts, ne saurait mener bien loin. L’Eglise cherche un dialogue basé sur d’autres considérations que les impératifs de la sécurité nationale, comme par exemple les valeurs communes reconnues par le Concile Vatican II. Une bonne vingtaine de rencontres au plan régional ou national, en dehors du cadre gouvernemental, ont été ainsi organisées.
A) Le dialogue avec l’Islam
Il est souvent regardé par les milieux catholiques comme impossible ou inopportun. De fait, s’il y a parfois dialogue, il n’y a guère coopération. Cependant à Medan un groupe de missionnaires des Missions Etrangères de Québec se consacre depuis plusieurs années aux relations avec les musulmans.
« Même s’ils sont profondément religieux, il nous est difficile de nous rencontrer sur le terrain de l’expérience religieuse, car, aussi surprenant que ce soit, ils nous considèrent comme des polythéistes. Il semble qu’il faille d’abord les rencontrer en privé et essayer de collaborer avec eux à des œuvres sociales dont nous avons le commun souci, qu’il faille profiter de l’occasion des fêtes musulmanes pour leur témoigner notre amitié... Il est encore trop tôt pour tirer les leçons de notre expérience ; il nous faut marcher de l’avant dans l’espérance que notre sincérité et notre ouverture d’esprit nous permettront plus de succès que d’échecs » (Missions Etrangères no 11).
B) Le dialogue œcuménique
Le dialogue entre catholiques et protestants au niveau national est satisfaisant, et il est devenu intensif depuis l’affaire des Décrets du Ministère des Cultes en 1978, et l’affaire des Permis de séjour en 1979. Les deux organismes nationaux : M.A.W.I. et D.G.I. ont vraiment agi en pleine collaboration.
Au plan local, de nombreuses réalisations sont à mettre au compte de l’œcuménisme ; mais on doit reconnaître que le dialogue reste bien formel et engage plus les élites que la base.
« Souvent encore catholiques et protestants ne se comportent pas comme des frères dans le Christ, membres d’une même famille. Il y a encore bien des obstacles psychologiques sur le chemin de l’unité. Le dialogue œcuménique ne part pas suffisamment de convictions intérieures et s’en tient à des attitudes convenues » (M.A.W.I. 79).
C) Le dialogue avec les « Croyances »
A côté des cinq religions officiellement reconnues, un nouveau venu prétend au dialogue et revendique sa place au soleil. On l’appelle « Nouvelle Religion », « Ngelum », « Mouvement Kebatinan », « Croyances ». C’est ce dernier titre qui prévaut actuellement.
Ce phénomène a commencé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous forme d’une multitude de courants religieux inspirés des anciennes religions, alimentés par des pratiques du Yoga, voire même de la magie, avec un contenu théosophique, mystique ou messianique. Tous ces courants — ils sont plus de 600 — font référence au Dieu Unique du Pancasila, mais interprété de diverses manières.
L’Islam combattit vigoureusement ces courants qui lui semblaient une véritable négation de la religion (ni Prophète, ni Livre, ni universalisme). Le gouvernement lui-même tenta de les juguler. Les mouvements « kebatinan » s’organisèrent en Fédération Nationale, et menèrent la lutte sur le plan juridique afin d’obtenir une reconnaissance officielle.
Ils y réussirent : en 1978, le Parlement garantit la liberté pour chaque citoyen d’adhérer et de pratiquer ce que demande sa religion OU SA CROYANŒ. Ce texte voté à trois voix contre une a désormais force de loi. Cependant les « Croyances » n’obtiennent pas le statut de religion, ce qui permet au Ministère des Cultes de les ignorer dans son projet d’organiser le dialogue inter-religion. Les catholiques ont manifesté leur désaccord devant cette omission.
Les adeptes des « Croyances » se recrutent surtout dans l’énorme frange de ceux qui ont été obligés, en 1965, de s’inscrire dans une des cinq grandes religions reconnues, afin d’échapper au soupçon de sympathiser avec les communistes. De telles inscriptions ne signifient pas forcément une vraie conversion intérieure... Pour l’Islam, cette frange se chiffre par dizaines de millions. S’y ajoutent aussi ceux qui, déçus par le formalisme des grandes religions, cherchent de nouvelles expériences mystiques.
Le catholicisme est également concerné par ce phénomène. D’une part l’Eglise considère avec une certaine sympathie ce mouvement en tant qu’il témoigne d’une recherche d’un absolu, et d’autre part elle s’interroge elle-même sur sa pastorale. Elle y voit un avertissement, et un appel. à mieux intégrer les valeurs traditionnelles trop souvent rabotées par la culture occidentale et la civilisation moderne. La liturgie actuelle par exemple, sèche et sans vie, encombrée d’éléments étrangers, sans signification, est facilement décevante pour beaucoup de gens. Un autre sujet de réflexion concerne le formalisme de la vie chrétienne : animé par des dizaines de congrégations religieuses, comment le catholicisme indonésien offre-t-il si peu de champ au prophétisme, à la spontanéité et à l’expérience mystique ?
Conclusion
L’Eglise d’Indonésie est à une étape décisive de son histoire, où les supports extérieurs lui étant de plus en plus enlevés, elle doit prendre elle-même en main sa propre destinée. Epoque passionnante, pleine d’interrogations qui sont autant d’appels à la créativité et à l’audace.
L’Eglise d’Indonésie a de bons atouts en main. Elle est déjà bien implantée dans la société indonésienne ; elle a de fortes structures diocésaines et nationales. Mais ni le présent, ni le passé ne doivent lui cacher les tâches de l’avenir. L’heure de certains choix est arrivée l’Eglise doit être plus attentive à ce qui naît qu’à ce qui vit par le poids de l’habitude. Les communautés de base, la promotion du laïcat, la diversification des ministères, appellent de profonds changements dans les esprits et les structures. Quel sera le visage de l’Eglise demain ? Seuls les prophètes peuvent répondre, et c’est bien à l’une de ces voix, qui de surcroît est indonésienne, que l’on demandera de conclure ce rap-port. Le tour paradoxal donné à ses réflexions n’enlève rien à leur pertinence.
« Il y a cinq choses qui symbolisent la mission de l’Eglise pour l’Indonésie aujourd’hui et demain :
1. De l’insistance à diffuser le Symbole des douze apôtres, passer à la culture du Notre Père dans la société indonésienne.
2. Mener le combat avec les autres forces religieuses et même les athées, contre les structures d’oppression et d’abêtissement des gens humbles et impuissants, et créer une autre alternative pour une vraie justice sociale et une vraie liberté, surtout face à la tyrannie politico-économique.
3. A l’intérieur de l’Eglise : au lieu de chercher à consolider le front de la Tribu de Lévi dans Israël, donner aux douze tribus d’Israël la possibilité de se développer et de se donner une tribu de Lévi conforme à ses besoins réels.
4. Chercher comment l’Eglise peut être hiérarchique sans être féodale, de manière à ce que évêques et prêtres ne soient pas des présidents-directeurs dans des fonctions de management, mais des Pères et des Frères dans la foi, l’espérance et la charité. Que religieux et religieuses également ne soit pas des membres de multinationales identifiés par les sigles mystérieux O.F.M., C.B., etc., mais qu’ils soient les Marie-Marthe-Lazare à Béthanie au milieu du peuple.
5. Passer d’une Eglise organisée comme la monarchie de David dans l’Ancien Testament à une Eglise du Nouveau Testament caractérisée par la multiplicité des charismes dans l’unité de l’Esprit.
« ... Encore une fois, il faut être très conscient que l’époque actuelle n’est pas celle des croisades, celle de saint François-Xavier et des Soldats du Christ. Même le temps du curé Van Lith est périmé. Ce sont des relais dans une histoire pleine d’enseignements, et non pas une caverne des trésors d’Ali Baba pleine de syllogismes que l’on puisse proposer n’importe où aujourd’hui et demain.
Nous glorifions très haut les saints et les saintes : saint Benoît, saint Ignace, saint François d’Assise, sainte Ursule et même saint Paul de Tarse et sainte Marie de Nazareth. Leur exemple n’est pas oublié. Mais nous sommes appelés à vivre le temps d’aujourd’hui et non heur temps d’autrefois. Paul n’a jamais eu l’idée que des bombes nucléaires à têtes multiples chargées de virus puissent détruire toute la planète en trois heures. Et sainte Ursule avec ses 10 000 vierges n’a jamais songé qu’une injection biochimique puisse transformer en un quart d’heure une pieuse religieuse en maniaque hystérique.
Si dans notre époque telle qu’elle est, nous, les croyants, perdons notre temps et notre énergie à « raccourcir les franges du manteau des Pharisiens », alors nous entendrons sûrement retentir une fois encore le verset de l’Ecriture :
Nous avons joué de la flûte
mais vous n’avez pas dansé.
Nous avons entonné des lamentations mais vous n’avez pas pleuré... »
Yves RAMOUSSE.
GROUPE M.E.P.
L’Indonésie ? C’est bien la première fois que vous en trouvez un compte rendu. A moins que Mgr PALLU n’en ait donné en 1672, ou bien son procureur qui résida douze ans dans la région de Jakarta (Jawa) ! En effet, précise une note du P. F. DARRICAU, « le 30 avril 1672, Mgr PALLU, vicaire apostolique du Tonkin, arrivait à Batan, non loin de Batavia (Jakarta) en compagnie de quatre confrères : Claude GAINE, Jean DE MAGUELONNE DE COURTAULIN, Claude CHANDEBOI DE FALADIN et René FORGET, ainsi que deux laïcs : un docteur et un tailleur (ils ne nous ont pas attendus pour croire à l’apostolat des laïcs et à la dimension sociale !). Mais la guerre franco-hollandaise ne leur permit pas de séjourner longtemps à Java. Pourtant on y ouvrit une procure qui fonctionna jusqu’en 1684. » Et la note continue : « Plus tard, en 1832 et en 1834 on signale des essais d’évangélisation par les M.E.P. à Sumatra, dans le secteur de Padang et chez les Nias des îles, avec les PP. VALLON, BERAP.D, CANDALH. » En très peu de temps, certains d’entre eux ont réussi à y laisser leur carcasse avec leur vie, alors que d’autres, presque aussi vite, ont dû se contenter d’être expulsés par les Hollandais ! Il est peu probable qu’ils aient pensé à nous laisser une chronique...
En continuité avec nos anciens, voici une poignée de nouvelles de cette « terre d’eau et de feu » qu’est la « Région M.E.P. d’Indonésie » ; pas tout à fait Région » d’ailleurs, puisque nous sommes autrement, et trop nouveaux, et trop peu nombreux pour composer l’unité « régulière » d’une Région ! Nous ne sommes qu’un groupe, une espèce de corps franc dispersé en éventail sur 4 000 kilomètres ; notre presque aîné, le P. R. BIANCHETTI étant le plus à l’est, dans l’île de Timor, alors que notre plus jeune renfort, le P. M. DE GIGORD s’apprête à œuvrer dans l’extrême ouest, à Medan-Aceh, dès l’année 1980. Nous voilà donc présents dans sept diocèses : le P. M. DE GIGORD à Medan (Nord Sumatra), le P. M. LE COUTOUR à Dempasar (Bali), le P. R. BIANCHETTI à Atambua (Timor). Un groupe de deux M.E.P. est à Palembang (Sumatra) : les PP. F. DARRICAU et J. MORICEAU ; il y a encore deux groupes de trois : les PP. G. MOUSSAY, A. VITTE et CH. WITTWER à Padang (Sumatra-Ouest) et les PP. Yves RAMOUSSE, H. JOURDAIN et M. ARNOULD à Pangkalpinang (îles au N-E de Sumatra) et enfin, les favorisés, un groupe de 4 à Tanjung Karang (Sumatra Sud) : les 3 plus jeunes de l’équipe et l’un des aînés : les PP. V. LE BARON, P. BILLAUD, J. GOURDON et F. PECORARO. Si les PP. VITTE et WITTWER sont 2 M.E.P. seuls dans leur « bout du monde », alors que Y. RAMOUSSE et H. JOURDAIN sont ensemble dans la même gigantesque paroisse, théoriquement en compagnie d’un P. Hollandais de Picpus, tous les autres sont seuls, ou seuls M.E.P. en cohabitation avec d’autres confrères, indonésiens ou étrangers.
Matériellement, cette dispersion ne semble pas un idéal pour construire une équipe ! Et pourtant cette équipe existe, et vivante ! Plus ou moins explicitement, chaque membre du groupe le reconnaît et s’en félicite. Peut-être pas une équipe où « tout le monde il est beau, il est gentil », mais où chacun s’efforce d’accueillir et de respecter des carrures, des charismes, un passé et un âge différents, en essayant de s’intéresser à la vie des autres, en leur partageant son propre chemin. « Nous étions partis de France », reconnaissait l’un des plus jeunes, « pleins d’appréhension d’avoir à faire équipe, ou du moins d’avoir à vivre avec des anciens aussi chargés d’années que d’expérience ! A l’usage, il faut reconnaître que nous avions tort ! » Et pourtant, les 14 et bientôt les 15 de l’équipe sont tous des anciens de quelque part : du Cambodge, de Malaisie, du Vietnam, presque tous arrachés à une première, et même à une deuxième partie du centre ou du sud-est de l’Asie. Ce groupe, qui aurait pu être ha juxtaposition de briques et de morceaux, s’est remis avec un cœur neuf à refaire l’apprentissage d’une nouvelle vie, ensemble, dans une même foi aux multiples facettes, dans un autre contexte, sous une forme tellement différente de ce que nos aînés avaient vécu et que certains peut-être vivent encore ! Pas de maison « régionale » à vous présenter, ni maison de repos, ni procure accueillante et serviable ; simplement 15 confrères, avec quelques jalons pour vous aider à les situer.
Eté 1976 ; arrivée de la première équipe : les PP. A. VITTE et G. MOUSSAY; 18 mois plus tard un troisième compagnon les retrouvait : le P. Ch. WITTWER. Tous trois sont accueillis dans le diocèse de Padang, dans l’Ouest de Sumatra, par les religieux des Missions Etrangères de Parme (Italie) et leur évêque, Mgr BERGAMIN, ancien de Chine. Après les inévitables premiers mois d’apprivoisement et de découvertes, la route de nos deux premiers coéquipiers bifurque déjà selon les charismes de chacun.
Le P. G. MOUSSAY, spécialement sensible à l’un des plus urgents problèmes de la Mission à Padang également vrai pour presque tous les secteurs de notre Indonésie où se trouvent les M.E.P. essaye une nouvelle voie pour y répondre. Dans ce jeune et vaste diocèse de Padang aussi, la très grande majorité, sinon la totalité de la communauté chrétienne est composée d’éléments venus d’ailleurs, des transplantés, fonctionnaires, commerçants, pionniers-défricheurs, originaires de Java, descendants de Chinois, venus de Flores, du pays Batak ou de quelque autre ethnie. Par contre, les autochtones, malgré de très nombreuses écoles qui leur sont largement ouvertes, et les centres de soins qui leur sont offerts, restent un monde à part, fermé, peu connu et qu’il est facile de qualifier d’impénétrable. Pratiquement tous fervents musulmans, et spécialement le peuple « Minang Kabau »qui constitue la très grande majorité dans le secteur. Comment les rencontrer, établir et poursuivre un dialogue ? Après avoir longuement pesé le pour et le contre, Monseigneur approuve, avec même l’accord plus ou moins explicite de l’un ou l’autre confrère, et G. MOUSSAY commence son expérience : il s’en va habiter une maison particulière, en plein quartier Minang à l’ombre de sa mosquée : connu comme prêtre, il commence à tisser des contacts, à provoquer des confidences, à s’initier à la coloration particulière de la foi dans cette communauté musulmane Minang Kabau. Sa persévérance, son don de contact et sa compétence linguistique lui ouvrent bien des portes, et pendant 18 mois il va vivre presque seul cette expérience aussi enrichissante que difficile. Puis, pour aller plus loin autant que voir de plus haut, il part à Rome faire des études d’islamologie et de langue arabe pendant dix mois.
En mai dernier, G. MOUSSAY nous est revenu flambant neuf ! Armé de son expérience vécue avec les Minang Kabau à Padang, enrichie encore par ses récentes études, refusant explicitement de faire cavalier seul, il accepte le plan proposé par Monseigneur avec la sympathique approbation des PP. XAVÉRIENS, et de heur supérieur en particulier, et s’en va partager la vie du bon père FANTELLI, xavérien, dans sa paroisse de Bukittinggi, au cœur même du pays « Minang ». « Avec le temps, des occupations multiples m’accaparent... Visite systématique des catholiques de la région, et plus particulièrement celle des jeunes... J’ai pris la responsabilité de remettre sur pied le groupe de jeunesse... » nous dit sa lettre du 31 août, qui continue : « J’ai accepté aussi de donner des cours de religion aux élèves du secondaire qui fréquentent les écoles de la ville.., et je donne quatre cours de français par semaine pour une soixantaine de personnes... En majorité Chinois » mais « aussi beaucoup de Minang... Je me remets peu à peu à l’étude de cette langue Minang... J’ai pris contact avec quelques personnalités de la région, dont le patriarche de 1’ « Adat » (coutumes) du pays... Peut-être allons-nous collaborer pour la préparation d’un livre sur ha littérature Minang » ! Naturellement tous les confrères M.E.P. se réjouissent et se veulent solidaires de cet effort d’ouverture et de rencontre ; notre prière et notre amitié l’accompagnent et le Seigneur saura féconder la compétence de Gérard et la persévérance de ses efforts.
Le P. Antoine VITTE, lui, l’autre membre du premier tandem, après avoir prolongé de quelques mois son étude de langue à l’ombre de la cathédrale, s’engage dans une aventure toute différente mais pas du tout moins exigeante ! Il a dans ses bagages 24 années de brousse vietnamienne, et surtout de longs mois de captivité chez les « Viets », ce qui enrichit sa foi et son expérience, mais n’a pas du tout réussi à lui rogner les ailes ni à émousser son mordant ! Et il enlève une fameuse épine du pied à Monseigneur son évêque quand, début 1977, il accepte la responsabilité d’un poste que personne ne convoite spécialement : Air Molek. C’est un peu le bout du monde, loin de tout et loin de tous ; dans les meilleures conditions, il faut une bonne journée de Land Rover pour rencontrer le plus proche confrère ! Heureusement, il y sera fidèlement accompagné de sa « seringue journalière »pour satisfaire les caprice d’un non moins fidèle diabète, souvenir du Vietnam ! Pendant plus d’un an, notre Antoine va donc goûter à Air Molek les charmes de la vie érémitique ; il ne s’en plaint pas spécialement mais, quel ouf ! de soulagement quand il peut passer à la vie cénobitique !
Le P. Christian WITTWER en effet vient le rejoindre début 1979. Un bon petit demi-siècle bien sonné, ha bile en moins et quelques entailles sur l’estomac en plus, ce n’est pas fait pour l’arrêter ; il en a vu d’autres dans ses 22 ans au Cambodge ! Il est vrai que Christian fait partie des privilégiés : alors que les deux premier groupes ont eu à « ramer dur » pour apprendre la langue « sur le tas », il est un des favorisés lui, avec les quatre du Lampung et les trois de Pangkal Pinang qui, grâce à notre ami Pierre GAUTHIER de Malaisie a eu droit à « l’Ecole de langues » de Bandung (Java), entre mai et octobre 1978 ; pas tout à fait « dans » l’école quand même... puisqu’elle était confessionnelle et que, dans la direction, l’un ou l’autre de ces messieurs, représentants des églises, n’avait pas encore trouvé le mot œcuménisme dans l’Ecriture ! Le directeur des études, Mr ANDERSON par contre, dévoué et ouvert, a pris sur lui d’organiser un bon petit cours sur mesure pour les 4 du 2e niveau : Y. RAMOUSSE, H. JOURDAIN, M. ARNOULD et Ch. WITTWER ; cours techniquement un peu moins doté, mais pourvu de jeunes professeurs si sympa ! Toujours est-il que Christian, armé d’un riche vocabulaire indonésien, retourne à Padang par un chemin qu’il transforme en voyage culturel : Bali, Yogya, Sibolga, Nias, Lac Toba ; quelque temps à Padang et... Air Molek !
Air Molek, un secteur en friche, dans tous les sens ; aussi vaste que la Belgique (les routes en moins !). il ne compte que 380 000 habitants dont les 9/10es sont venus de quelque-part-ailleurs « ombrager » les minuscules communautés, disparates et dispersées, des autochtones malayu. Le « Pusillus grex » des 630 catholiques, distribué en huit postes dans un rayon de 150 km de part et d’autre du centre n’est pas spécialement une « puissance » au milieu de tous ces minarets, ni non plus une surcharge pour les deux curés... S’il n’y avait les distances, l’état des routes (ou leur absence !), la solitude pour l’alourdir, toutes ces foules de déracinés ou de marginalisés... Et bien sûr, le petit bijou d’Antoine et de Christian : l’école Sainte Thérèse ! « Cette année, elle semble mieux « tourner »... J’ai remarqué d’une part un bon esprit chez les Guru (maîtres), et notre collaboration avec eux pour l’enseignement du catéchisme a été très bien comprise » écrit Antoine le 18 octobre dernier. Education, enseignement, finances, professeurs, administration, animation... Tout ce petit monde, du jardin d’enfants au brevet, exige le don de soi ! « Il nous f allait trois nouveaux professeurs », écrit Christian fin juillet ; « Un est déjà là ; un autre nous arrivera peut-être demain... Et voilà qu’aujourd’hui une troisième Guru, une « Tapanuli » nous tombe du ciel avec Antoine qui débarque « à la Moshe Dayan » ; il faut vous dire qu’en plus du diabète, Antoine se paye une double cataracte, et il revient de Singapore un œil bien charcuté, armé d’une énorme loupe réversible suivant qu’il veut voir près ou loin ! Bien obligé d’emprunter les yeux et le dévouement de Christian pour célébrer, prêcher, sortir ! Il a l’ordre formel du docteur de se reposer mais, allez donc défendre au chat de manger de la viande ! Au bout de deux ou trois semaines de sagesse relative, le revoilà oui lit, se déplace, court, écrit... Sans doute pour soulager Christian ! Et plusieurs fois il va jusqu’à T. Kiambang (un centre de transmigration javanaise à seulement 100 kilomètres !) où la construction de la chapelle mérite quelques coups de pouce ! Et il y a l’animation des catéchistes que tous deux essaient de mettre en route, mais encore rien de fait, sinon un programme d’enseignement élaboré ensemble. Et ici à Air Molek, on a lancé un petit mouvement pour les enfants, sans étiquette..., une copie de la Croisade Eucharistique ; une fois par semaine, une Messe spéciale, avec textes adaptés, sans oublier l’homélie.., par Christian ou par moi. » (Lettre d’Antoine du 18 octobre 1979.)
Et pour y voir plus clair, ça y est, ils ont enfin l’électricité de la ville ; il reste encore des « trous noirs » quand même ; par exemple la question des fameux permis de séjour : restera, restera pas ? Vraie ces derniers mois un peu pour tout le personnel étranger, elle était encore amplifiée pour eux par la solitude ; mais Christian est en « ordre » jusqu’en mars prochain et Antoine vient d’avoir son permis prolongé jusqu’au 6 novembre 1980. Cela me permettra, j’espère, d’aller leur rendre visite ces prochaines semaines et goûter la paix de leur ermitage, comme je l’ai fait en mai dernier. Au mois d’août c’est la sœur, le beau-frère et deux cousines d’Antoine qui portaient la joie de leur présence à Air Molek, et en octobre le P. JUGUET y arrivait aussi sans crier gare. Pour ce mois de novembre c’est le P. MOUSSAY qui s’annonce avec son curé, et pour une semaine entière ! Les charmes du coin (pour un bref séjour !) ? L’hospitalité de ses hôtes ? En tout cas Air Molek risque bien de concurrencer Bali et Bengkulu-Curup comme lieu de pèlerinage M.E.P. !
Et c’est justement à Bali-Bengkulu-Curup, dans ces hauts lieux de l’art et de la nature, que nous retrouvons le trio du deuxième départ : les PP. Fr. DARRICAU, Jean MORICEAU et Maurice LE COUTOUR. Partis de France à l’automne 1976, tous les trois étaient d’abord destinés au diocèse de Palembang qui, couvrant trois provinces, sépare à Sumatra les diocèses de Padang au nord et de Tanjung Karang au sud. Comme plus tard ceux du groupe Lampung (Tanjung Karang) ils y sont accueillis par les religieux du Sacré-Cœur de Saint-Quentin. polonais, anglais, indonésiens et surtout hollandais, et d’une manière toute spéciale et fraternelle, par leur supérieur, le P. WEUSTEN. Les deux premiers pendant un bon quart de siècle au Viêt-nam et Maurice pendant quinze ans au Cambodge, ils avaient tout donné d’eux-mêmes et de leur foi, et l’arrachement brutal de leurs communautés était encore et reste douloureusement sensible, mais il leur restait assez de cœur pour se remettre au b a ba d’une nouvelle vie : langue, culture, méthodes, nourriture... et même l’apprivoisement des mentalités nordiques et du style de vie religieuse n’allait pas de soi !
Après une sommaire exploration de cette partie sud de Sumatra, autant pour faire la transition que pour commencer à se familiariser avec le pays et ses habitants, tous trois se remettent dare-dare à l’étude de la langue déjà commencée en France au cours de ces longs mois d’attente du fameux « Visa ». Pas d’école, simplement les moyens du bord avec la ferme volonté d’y arriver ! Cahiers, dictionnaires, exercices, batailler avec une mémoire pas toujours complaisante, l’esprit tendu pour essayer de comprendre et les méninges en ébullition pour s’efforcer de parler... C’est du sport! Et l’estomac surtout quand il est français ? se trouve passablement frustré, moins par le côté spartiate de la nourriture elle-même que par le désintérêt manifeste qui préside à la « corvée » du repas. Heureusement, tous trois sont fins cordons bleus, mais il faudra attendre l’occasion pour passer à la pratique de ces talents ; pour le moment.., patience !
Le P. François DARRICAU a dépensé plus d’années au Viêt-nam qu’il n’en a passées dans son cher pays basque ! Et croyez-moi, il faut contrôler les dates de l’Ordo pour savoir qu’il est notre aîné dans le groupe Indonésie. Dès le début, Mgr SOUDAN, son évêque à Palembang, l’invite à partager le souci de la paroisse cathédrale. C’est principalement avec, et pour les jeunes, qu’il dépense ses journées d’étude et de contact ; entre autres, il organise pour eux le service de la bibliothèque. C’est au cours d’un voyage d’étude et de détente en compagnie de Jean et Maurice qu’il découvre la province occidentale de Bengkuhu, la région montagneuse le long de la côte de l’océan Indien ; et quand le Père évêque lui propose le poste, il est enchanté.
Bengkulu, ville propre et coquette, chef-lieu d’une province qui étale sur 600 km du nord au sud une bande côtière de 100 km de large, avait pendant quelque temps « pris de l’importance étant devenue siège de la préfecture apostolique de Sumatra-Sud jusqu’en 1939 ; colonie anglaise avec les forts de York et de Malborough construits tout au début du XVIIIe siècle, plus tard échangée contre la possession hollandaise devenue, depuis, le port et l’Etat de Singapore, déjà en 1703 elle avait ses premiers curés pour la communauté de 300 catholiques dépendant de l’évêque de Malaka ». Et voilà François avec des antécédents qui obligent, ce qui n’est pas pour lui faire peur ! Dans cette paroisse « aînée » de Sumatra, il est à l’aise dans la communauté de 700 fidèles (60 % d’origine chinoise, 30 % de Javanais, et le reste de « Tapanuli » du Nord-Sumatra et des gens de Flores), comme il est à l’aise dans l’animation de l’école toute proche des sœurs de Saint-Charles Borromée avec leurs 1 800 élèves, et leur polyclinique-maternité. Comme à Palembang, il y ouvre une bibliothèque au service des jeunes... qui aiment fréquenter le presbytère ; et ses cours de français lui ouvrent bien des portes, de la maison du gouverneur, aux banquiers et commerçants de la petite ville de 45 000 habitants. Il y a aussi les diverses « stasi » (postes extérieurs), là-bas vers le nord, et jusqu’à Manna à 150 km au sud par des routes aussi pittoresques qu’inconfortables. Et par dessus le marché, François, jusqu’à son départ en congé en juillet 1979, a bien voulu se dévouer au service de la procure du groupe M.E.P. Indonésie ; c’est trop peu de lui dire un simple fraternel merci ! Surtout qu’il était et reste sensible à bien d’autres appels : « Sans vouloir parler des possibilités de travail social, d’animation agricole chez les transmigrants (émigrés venus principalement de Java) où tout est à faire, il suffit de rester sur le plan pastoral : éducation des chrétiens, instruction des catéchumènes, direction et formation des catéchistes... c’est plus qu’il n’en faut... pour occuper tout le temps du « curé » (son article de juin 1979).
C’est au bout de ces deux ans de présence à Bengkulu, pendant lesquels l’étude de la langue devait être la première occupation, que l’on peut envisager un programme de travail pour les années à venir. Il fallait une bonne prise de contact, une étude des lieux, des gens, des besoins ; une adaptation à une mentalité, à des coutumes, même à un certain laisser-faire.., pour se rendre compte des possibilités et des urgences » (même art. juin 1979).
Avant de s’atteler au « programme d’une deuxième période de travail plus efficace », François s’en est allé « faire le plein » au pays natal, de juillet à octobre dernier. Pour la Toussaint il était de retour, en pleine forme, dans tous les sens, et nous sommes tous heureux de le savoir de retour parmi nous, au service des 350 000 frères, officiellement musulmans, disséminés dans ce vaste secteur et au milieu desquels le petit millier de chrétiens ne représente qu’une minorité de 0,2 %, humble grain de senevé, mais bien vivant et prometteur !
Le P. Jean MORICEAU est l’autre « curé de ha province », Curup et Bengkulu en étant les deux seules paroisses. Jean partait au Vietnam il y a 30 ans, et si ses chers montagnards de Banméthuôt restent plus que jamais vivants dans son cœur maintenant qu’ils vivent un douloureux calvaire, c’est pour leur rester fidèle, pour leur être un épaulement fécond qu’il vit à 100 % dans ce nouveau champ du Père, qu’il se dépense et prie avec cette jeune communauté de 600 baptisés pour être signe fraternel et présence visible de Jésus-Christ au milieu de ces 250 000 frères que les statistiques disent musulmans !
Par nature tout autant que par choix, Jean aurait préféré, et de loin, partager plus directement la vie toute simple et parfois difficile dans la communauté de quelque village perdu ; son évêque l’a nommé à Curup. « Après 9 mois passés à Baturaja (le temps de naître à sa vie d’Indonésien), quatre mois à Bengkulu et à nouveau un mois à Baturaja (toujours avec le sympathique P. NICOD, religieux hollandais du Sacré-Cœur, qu’il avait secondé de longs mois, et même remplacé pendant son congé), j’arrivais à Curup le 15 mars 1978 » écrit Jean qui continue : « Il m’aura fallu assez longtemps pour m’habituer à l’administration de l’école « Xaverius »... alors que dans le centre, et dans les « stasi » le contact avec les communautés avait été spontané.” Et il continue : « Curup, chef-lieu de la sous-préfecture de Rejang-Lebong, en plein cœur de la « Cordillère sumatranaise », eut son heure de prospérité au temps de la colonie comme station d’altitude ; les belles demeures en bois en témoignent encore sous leur décrépitude ; mais la ville reste active grâce au commerce du riz, des carpes d’élevage... Muara-Aman, un poste à 70 km au nord, connut la ruée vers l’or dans les années 20 après la redécouverte des mines exploitées dans les temps anciens. La guerre et les luttes pour l’indépendance ont apporté la ruine... Les grandes plantations de thé et de café aussi, ainsi que les usines, ont disparu pour faire place à des cultures familiales au rendement médiocre... et la culture sur brûlis continue.., au grand dam de la forêt qui disparaît, même sur les crêtes ! »
La paroisse de Curup est récente, le 1er missionnaire résident s’y est installé en 1965, 200 chrétiens sont dispersés dans une demi-douzaine de postes à 70 km à la ronde ; dans les gros bourgs de Muara Aman et de Kepahyang, comme dans bien des villes, grandes ou petites, de Sumatra, la composition des communautés est sensiblement la même que pour celle de 400 fidèles de Curupcentre : 60 % d’origine chinoise, 30 % de Javanais, et le reste, des membres d’autres ethnies venus d’ailleurs ; les postes de « campagne » sont en général composés de Javanais « transmigrés ». « L’école Xaverius » (catholique) joue un rôle important.... presque tous les catéchumènes sont ses anciens élèves ; autrefois en majorité Chinois, les élèves pour 70 % nous arrivent maintenant des familles autochtones, et par eux, des relations se nouent avec ces villages. Les jeunes encore à l’école, ou déjà sortis, se retrouvent dans l’organisation des « Muda-Mudi » (jeunesse) et participent de plus en plus activement à la vie paroissiale ; dommage que beaucoup d’entre eux s’en vont continuer heurs études dans les villes.., d’où bien peu reviennent !... Le conseil paroissial, élu depuis trois mois, prend de plus en plus de responsabilités.., et un effort est fait pour que chaque poste ait un « pemimipin » (animateur) qui assure les réunions de prière, même en l’absence du prêtre... J’essaye de rendre les visites dans les postes... plus longues ; les soirées sont le moment où les voisins viennent plus facilement discuter » (Lettre de Jean du 30-10-1979).
Et une lettre du 5 novembre ajoute : « Notre François (Darricau) nous est arrivé en pleine forme le 31 octobre ; hier, fête pour le 50e anniversaire de la fondation de l’école « Karolus » de Bengkulu ; ce matin, François partait pour la station de Manna à 150 km au sud... nous avons l’intention d’inviter les quatre sœurs de Jeanne de Laloue, tout récemment arrivées de France dans notre diocèse de Palembang... une petite halte dans leur étude de langues, bien que, ici ça bouge dur, depuis que j’ai abattu des cloisons pour faire une grande salle, le presbytère revit et les jeunes se sentent enfin chez eux ! »
Et avec tout ça, Jean a bien voulu accepter l’intérim du service procure en attendant que Paul BILLAUD le prenne en main dès la fin de ses études de langue javanaise. Merci, Jean, pour ce surcroît de travail offert avec le sourire, alors qu’il y a, comme tu dis, beaucoup à faire ! Nous faisons nôtre ton invitation : « Profitons de ce temps, peut-être compté, pour préparer nos chrétiens à devenir adultes et responsables ! » Et quand la fatigue s’y mettra, nous savons d’avance que la fraîcheur de Curup nous attend, multipliée par la chaleur de l’accueil.., sans dédaigner le fumet de la cuisine !
Le P. M. LE COUTOUR est le plus jeune du deuxième convoi M.E.P. pour l’Indonésie ; avec Jean et François, c’est à la fin de l’automne 1976 qu’il débarquait à Palembang et, comme eux, il s’attelle sans tarder à l’apprentissage du monde indonésien : langue, tournure d’esprit, culture... en partageant la table (!) et ce style de vie de religieux hollandais, sensiblement autres que ceux connus des M.E.P. Il va de soi que toute naissance, ou renaissance, à une vie nouvelle est naturellement exigeante ; c’était prévu et voulu d’entrée de jeu, et le calme bon sens de Maurice savait prendre du recul et regarder plus loin, dans la foi ; et pour cela, il était déjà riche de ses 15 ans au Cambodge et trempé par le douloureux arrachement qui l’en a séparé. Et ce sont très probablement ses dernières années dans la mission de Phnom-Penh qui l’ont rendu spécialement sensible à l’aspect social dans notre pays, en l’invitant ainsi à mettre sa compétence artistique au service d’une forme particulière de présence et d’action missionnaire.
Tout au long de cette première période de découverte et d’apprentissage, et de plus en plus, Maurice est frappé par une quasi-lacune : alors que dans le diocèse, comme c’est également le cas dans l’ensemble de l’Indonésie, l’Eglise offrait une large et féconde contribution, bien supérieure à sa présence numérique, à l’immense effort du gouvernement pour ouvrir au plus grand nombre les portes du savoir, et ce par de nombreuses et florissantes écoles d’enseignement général, du jardin d’enfants à tout le cycle du secondaire, vraiment peu de chose était consacré à l’enseignement technique, ce dont justement le pays pensait avoir le plus besoin. Et Maurice pensait spécialement à cette masse de sous-prolétaires aussi dépourvus de moyens que d’occasions pour se mettre debout en utilisant leurs talents. Il est superflu de présenter longuement l’atelier d’art bien connu qu’il créa pour les réfugiés de Phnom Penh et qu’il anima jusqu’aux dernières heures du Cambodge encore « libre », Pas une école traditionnelle ; un groupe d’artistes solidaires, autofinancés par leurs œuvres et se consacrant à la formation de disciples, hommes et femmes, invités, et aidés à s’établir à leur compte. Même à la rue du Bac nous avons pu admirer les œuvres d’art qui en sont sorties !
Et c’est fort de cette expérience que Maurice mûrissait le projet d’adapter cette « œuvre » au contexte indonésien. Il en parle autour de lui, à son évêque... peut-être qu’à. certains l’idée peut paraître plus généreuse que réaliste ! Pour commencer, il est certain que le passé artistique de notre Sumatra sous-peuplée n’est pas évident, sauf peut-être chez quelques peuplades du nord : Minang, Batak... malgré le royaume hindou Suwijaya qui, dès le VIIIe siècle, et pendant huit siècles, dominait Palembang, malgré Aceh, le berceau et le « fief » de l’Islam en Indonésie, qui, déjà au XVIe siècle, était fort et redouté. Aussi, introduit par les pères du Sacré-Cœur ses confrères, Maurice s’en va à Yogyakarta (Java) qui est un des hauts-lieux de l’art en Indonésie, pendant que Jean et François gagnent Bengkulu et Curup. Dans le secteur de Yogyakarta, il y a bien d’autres richesses culturelles que le temple de Borobudur dédié à Bouddha dès le IXe siècle ; un peu dans tous les coins vivent encore de nombreux et précieux souvenirs de la vie artistique et religieuse du passé, qui revivent aussi dans les mains et le cœur de beaucoup d’enfants du pays, comme par atavisme ! Sur place, beaucoup s’intéressent, et parfois chaudement, à « son » projet... à condition qu’il soit « sien » ! ce que Maurice ne veut pas. Il aimerait que ce ne soit pas « que » son affaire, mais une forme d’apostolat, au service des plus pauvres, en solidarité avec l’Eglise locale à laquelle il offre ses services. Offre, démarches, palabres... et c’est Mgr TISJEN qui l’invite dans son diocèse de Dempasar, à Bali.
Bali ! Un musée vivant comme il y en a peu au monde ; on y rencontre l’art comme on trouve les pâquerettes dans une prairie de printemps ; et un art auquel communie viscéralement toute la communauté humaine de l’île, comme partie intégrante de sa vie religieuse omniprésente qui est une version particulière de l’hindouisme. Monseigneur a déjà symboliquement offert à Maurice les outils de base des sculpteurs sur bois pendant que lui, sagement, ouvre les yeux et le cœur sur ce nouveau monde fascinant. A Bali depuis mi-78, il s’y trouve comme un poisson dans l’eau... même s’il est surchargé ! Dès le début, pour dépanner, son évêque lui demande de tenir provisoirement le poste de Singaraja, au centre-nord de l’île ; puis, très vite, Monseigneur lui offre en partage la moitié est de l’île de Bali, toujours en dehors du « circuit » pastoral, n’était un bijou de petite communauté à Gyaniar à une demi-heure de voiture de la cathédrale qui la desservait de loin en loin ; une maison y est louée et meublée pour Maurice, avec une salle-chapelle à multiples usages, où naturellement Maurice a su mettre un cachet de bon goût. Et voilà notre confrère à cheval sur l’île : trois jours à Singaraja, trois jours à Gyaniar, et deux demi-journées sur les 80 km qui les séparent. Il sait pourtant trouver encore du temps pour fréquenter les humbles échoppes où d’innombrables artisans savent produire des œuvres d’art ; et du temps pour accueillir royalement les confrères venus de France, de Thaïlande, de Malaisie, sans compter ceux d’Indonésie, et les cousins de l’un, la sœur de l’autre, les amis des amis... toujours disponible... et compétent ; il sait vous faire découvrir un coin paradisiaque en dehors des circuits touristiques, ou encore il vous fera visiter, à deux pas de chez lui, cet atelier de tissage et de batik où plus de cent filles travaillent dur 8 ou 10 heures pour gagner 250 roupies (1,70 = le prix d’une assiette de riz dans le restaurant du coin !)... mais le meilleur de son temps, il le donne à la liturgie, la catéchèse, la formation de multiplicateurs laïcs dans ses deux paroisses « provisoires », comme toujours à fond chinois avec des « gens » venus d’ailleurs » ; et il projette l’étude du balinais, pour mieux rencontrer ce peuple « porteur d’un riche message de valeur universelle » comme il écrit. Nos vœux, notre prière et notre amitié l’accompagnent sur le chemin nouveau de cette rencontre ! Rencontre unique pour les M.E.P., dans ce monde très religieux, où l’Islam n’est présent que par quelques marchands javanais ou des fonctionnaires venus d’ailleurs, de plus en plus nombreux, et que le gouvernement s’empresse d’accompagner d’une mosquée à usage presque familial ! A l’ouest, il y a aussi quelques communautés chrétiennes de Balinais authentiques... simple grain de senevé... d’espérance !
C’est une tout autre poésie et parfois tout autre que de la poésie ! que nous découvrons en allant visiter les trois du troisième départ M.E.P. pour l’Indonésie ; les PP. Yves RAMOUSSE, Henri JOURDAIN et Marcel ARNOULD ; nés tous trois en 1928, ils entament ensemble heur deuxième demi-siècle, leur nouvelle vie dans ce nouveau monde : le diocèse de Pangkalpinang, « cette poussière d’îles au large des vastes terres de Sumatra, Kalimantan (Bornéo) et de la Malaisie », 27 000 km2 de terres et 500 000 km2 d’eau ! 15 000 catholiques sur un million d’habitants : « Malais, Chinois, Javanais, Bataks, Florinois, Bugis, Oranglaut (peuples pirates ? de la mer) etc. ». Pour tous trois c’est vraiment une tout autre patrie que celle que celles d’où ils viennent d’être arrachés : le Cambodge pour le P. Y. RAMOUSSE, le Vietnam pour M. ARNOULD, la Birmanie d’abord et le Vietnam ensuite pour le P. H. JOURDAIN ; patries d’autant plus vivantes dans toutes les fibres de leur être qu’elles survivent dans la nuit et le sang d’un douloureux calvaire !
« Invités tous trois à venir travailler dans ce diocèse par Mgr VAN DER WESTEN, Picpussien de Hollande aujourd’hui en retraite, nous arrivons à Jakarta le 16 décembre 1977 accompagnés du P. Pierre GAUTHIER, régional de Malaisie ; le 18 décembre à Palembang où nous retrouvions l’équipe M.E.P.-Indo au complet : F. DARRICAU, J. MORICEAU, M. LE CONTOUR, G. MOUSSAY, A. VITTE ; le 23 décembre nous partions pour Pangkalpinang, juste pour fêter Noël avec la communauté et l’évêque et, le 27, après ajustement à l’amiable, en route pour nos postes : Yves et Henri pour Tanjung Pinang et moi pour l’île de Belitung » (M. ARNOULD). Pas le temps donc d’y aller avec des pincettes, ou de faire du tourisme !
Le P. Yves RAMOUSSE, s’il retrouve un peu dans cette paroisse de Tanjungpinang les dimensions matérielles de son diocèse de Phnom Penh, le cadre est tout autre et ses habitants, une mosaïque bien diverse d’éléments hétéroclites. Dans cette population, en bonne majorité « importée », les groupes ethniques, « loin de leur aire culturelle, évitent de se singulariser et pratiquent le plus petit commun multiple culturel ; l’Eglise y doit-elle choisir un groupe de préférence à un autre ? ». Pour tout le diocèse, trois prêtres du pays (de descendance chinoise) dont un est à la retraite, trois M.E.P., 10 Hollandais religieux de Pic-pus, 5 frères et 24 religieuses avec une seule postulante ; « quant aux catéchistes, ils sont notoirement insuffisants ; ils sont 14 à plein temps et 2 à temps partiel, encore sont-ils le plus souvent engagés dans les écoles comme « guru agama » (maîtres de religion). C’est peu quand on songe aux 70 centres pastoraux du diocèse et à leur éloignement géographique ! » A Tanjung Pinang ils seront trois prêtres : Yves et Henri JOURDAIN comme vicaires du P. PIETE, jeune picpussien hollandais ; la discrétion de Yves peu à peu fait oublier « aux usagers » sa qualité d’évêque et la surprise d’admiration que sa « conversion »suscite, Dès leur arrivée, ils se « jettent à l’eau », dans les deux sens !
Yves, en compagnie de Henri et de Marcel, avait bien passé quelques mois d’attente en France consacrés au dégrossissement de la langue, puis, en été 1978 trois mois à Bandung (Java). Mais si l’indonésien dans une première approche semble une langue facile, ce n’est pas au bout de quelques mois qu’elle devient un outil malléable et fidèle ! Le travail pourtant est urgent ; et quel travail ! Voici une lettre du P. RAMOUSSE qui en laisse deviner quelques aspects :
« Cette fois-ci c’est la tournée dans les îles de l’archipel de Lingga (vers le sud, entre Tanjung Punang et Sumatra). Il y a juste un an que les communautés chrétiennes de cette « wilayah » (district) n’ont pas été visitées... Cette tournée est la première sortie de notre nouveau bateau paroissial, qui porte le nom un peu prétentieux de « Nur Bahari » = lumière des mers ! C’est une sorte de yacht de 12 mètres, équipé d’un moteur puissant et au confort fragile. De fait, notre « Lumière des Mers » nous a joué quelques tours à sa façon : pompes en panne, batterie à plat, ce qui est catastrophique dans un « tout à l’électricité » ; on a dû emprunter 3 fois des « pompoms », ces petits bateaux au ras des flots qui vous mettent directement au contact des éléments. il fallait en effet suivre le programme de la tournée, annoncé par lettre et confirmé par la radio locale deux semaines auparavant.
C’est qu’il n’est pas facile à ces chrétiens dispersés de se réunir ; certains font 3 ou 4 heures de barque à rames pour rencontrer le Père, bienheureux quand à leur retour ils ne trouvent pas leur plantation ravagée par les sangliers et les singes ! Le programme de ces 2 jours de visite est le même partout : le matin, Messe avec les baptêmes et les mariages ; le soir prière du Rosaire avec lectures et commentaire d’Evangile ; puis ce sont les palabres qui se prolongent fort tard dans la nuit tout en buvant l’éternel café trop sucré et en grignotant des taros frits. Tous les problèmes de la communauté y passent : les enfants, un peu partout illettrés ; la réunion du dimanche (sans prêtre) ; les difficultés à vivre pour des paysans sans vache et des pêcheurs sans capitaux ; les catéchumènes à instruire par des catéchistes qui ont 2 ans d’école primaire ; la caisse paroissiale d’entraide à lancer ; les malades sans soins, etc. Tout y passe et chacun y va de son opinion. Les femmes sont invisibles, trop occupées à la cuisine et au soin des enfants ; on les appelle pour l’enseignement de base donné par le catéchiste itinérant : « L’Histoire du Salut », de la création à l’Eglise d’aujourd’hui. Les visages sont tendus pour écouter le récit de la création et de la chute, raconté avec un art dramatique consommé. Malheureusement notre catéchiste javanais ne pourra terminer la tournée : à la 7e station il est terrassé par une crise de malaria et doit être ramené d’urgence à l’hôpital de Tanjung Pinang.
Il n’y a guère de possibilités pour se soigner dans ces îles. Je me suis bien muni de médicaments de base, contre la malaria, les vers et la toux, que je distribue aux plus atteints. Il n’y a pas trop d’illusions à se faire d’ailleurs ; le véritable médecin des îles c’est le sorcier du coin. Une fois il m’a remplacé auprès d’une femme malade, apportant l’eau lustrale, le poulet, les fils de coton et les petits pâtés ; quand il n’y a ni médecin ni médicaments, le « dukun » (sorcier) est le seul recours !
A Senayang, nous arrivons juste pour accueillir un groupe de 29 catholiques qui débarquent de leur lointaine île de Flores. Ils ont fait 2 000 km à la voile en un mois. Ces Florinois noirs et crépus sont tous des célibataires. Ils vont ouvrir quelque coin de forêt puis ils iront chercher fortune en Malaisie. Sur le tard, ils songeront à se marier, et épouseront des jeunes filles qui auront 20 ou 30 ans de moins qu’eux ; mais qu’y faire ? En milieu musulman il n’est pas facile pour un catholique de trouver chaussure à son pied !
Une préoccupation du Père c’est de se promener dans les villages pour se faire connaître ; une fois l’effet de surprise passé, les sourires sont accueillants, et l’on peut parler en toute amitié, C’est important de créer des liens, d’établir des contacts avec les non-chrétiens.
600 chrétiens visités en 15 jours ; 30 heures de bateau pour passer dans les 11 stations de Lingga... De retour au centre, on est content de trouver un vrai lit et un peu de confort avant de repartir pour une autre tournée ; Lingga est un district : il y en a six autres dans la paroisse. A mon retour, Henri JOURDAIN est parti vers le nord, pour l’archipel des Anambas, à 36 heures de cargo de Tanjung Pinang... on se reverra dans une quinzaine de jours. »
Le P. Henri JOURDAIN est l’autre Père de la paire ; il y a bien le Père Curé en titre mais, en cette année 1979 la paroisse a accueilli 45 000 réfugiés Vietnamiens, et leur jeune curé hollandais s’est déchargé de toutes ses responsabilités paroissiales pour organiser l’aide humanitaire aux « boat people » (réfugiés). L’aide spirituelle assurée jusque là par les M.E.P., vient d’être confiée à un P. Jésuite de Yogyakarta, ancien du Vietnam. La paroisse aux 700 îles repose donc en fait sur les 2 M.E.P., quinquagénaires et nouveaux en Indonésie, en plus bien sûr des liens humanitaires et spirituels, non officiels mais vivants avec ces Vietnamiens, et quelques rares Cambodgiens à qui leur passé, leur cœur et leur foi les unissent profondément en communiant à leur calvaire.
Ainsi donc, ce que Henri et Yves avaient voulu éviter à tout prix risque bien de se réaliser ! Comme plusieurs autres confrères M.E.P. en Indonésie, ils avaient insisté, tout mis en œuvre, pour ne pas devenir « responsables en titre » et être ainsi marginalisés dans un secteur qui deviendrait automatiquement secteur M.E.P. dans ce diocèse pauvre et démesuré où les distances facilitent tellement l’isolement ! C’est certainement moins confortable d’être « en second » ; Henri comme Yves l’avait sciemment choisi.
Et qui assurait impertinemment que notre Henri ne pouvait pas vivre sans manger des kilomètres derrière son volant ? Il lui arrive bien de temps à autre d’essayer la voiture paroissiale, mais comme ça, pour la forme, comme on regarde des photos pour rafraîchir de vieux et joyeux souvenirs ! Et d’ailleurs où aller sur les rares chemins de cette île de Bintan qui a moins de 200 km2 ! Henri a trouvé d’autres moyens autrement plus sportifs et s’avérant de plus parfaitement efficaces pour une cure d’amaigrissement, croyez-en son expérience ! « Pour moi, je suis rentré hier d’une tournée de trois jours : 150 km dans la forêt et les plantations d’hévéas de l’île ; assez fatiguant, avec deux ou trois messes par jour, mariages, baptêmes, etc., chez de braves gens qui ne sont visités que très rarement. Il faut dire qu’il faut avoir tué père et mère pour avoir à se farcir des sentiers pareils ! Avec un catéchiste et nos bagages, trop haut et en porte-à-faux derrière la moto, c’est assez dément ! La roue avant n’accroche pas et quitte le sol sur toutes les grimpettes. Dans la boue ou le sable, le guidon étant comme fou, on ne peut diriger la moto qu’avec les genoux (un peu comme un cheval !). Heureusement le premier jour il ne pleuvait pas, autrement on ne serait jamais arrivés. J’ai bu dix verres d’eau en arrivant, après avoir poussé, tiré, soulevé mon engin, bloqué entre les rondins dans les gués ou sur les ponts de fortune. Les deux jours suivants nous avons été trempés tout le temps. Je suis rentré avec des courbatures, quelques égratignures et quelques bleus. suite à quelques chutes sans gravité ou accrochages de souches ou de branches, mais je suis en forme et ça va ! Je pense repartir ha semaine prochaine sans doute pour le reste de l’île, certains petits coins n’ayant pas été visités depuis deux ans ou plus ! J’ai récupéré les trois kilos que j’avais perdus et le moral est bon ! » (lettre d’Henri de fin mai).
Et ce que ne disent pas, ni la lettre d’Henri ni celle d’Yves citées plus haut, c’est l’enquête sociologique qu’ils ont entreprise sous la direction d’Yves.
Dans la cinquantaine de stations disséminées sur cette étendue « paroissiale » qui équivaut à presque la moitié de la France, il était doublement urgent d’aider les communautés chrétiennes à s’organiser pour survivre, vivre et s’épanouir par leurs propres moyens ; pour s’y atteler les yeux ouverts, en même temps que pour préparer valablement les deux semaines d’étude et de réflexion socio-pastorale que le diocèse prévoyait pour l’été 1980 avec le concours de spécialistes venus de la capitale. Et pour ce faire, depuis janvier 1979, avec un schéma d’enquête pastorale comportant une bonne quarantaine de chapitres. Yves et Henri s’en vont jouer à saute-mouton d’une île à l’autre et passer des heures en palabres et contacts. « Le principe est de recueillir le plus d’informations possible sur chacun des points mentionnés dans le schéma, depuis l’étal des routes et communications, les écoles, les capacités sanitaires ; les salaires, la vie liturgique, etc., pour finir pas « les hommes-clés » du coin, de la communauté... L’enquête bien évidemment ne se fait pas sur le mode administratif ; il faut s’ingénier à poser adroitement des questions au cours des conversations, avec doigté, les mettre sur la fiche... ». Un travail énorme ! Du 25 juin au 6 juillet, un frère, deux religieuses, dix-sept laïcs et dix prêtres se sont rencontrés... pour essayer d’aider les communautés à « se tenir debout sur les deux jambes, avec des cadres et un style de vie lui assurant le minimum... » En tout cas, nous voilà revenus dans nos paroisses et nos bureaux respectifs avec notre petit programme sous le bras ! C’est déjà un résultat, surtout par rapport au synode pastoral de 1968, qui s’était terminé dans un feu d’artifice de commissions, sous-commissions et organigrammes, qui étaient d’ailleurs restés pour la plupart lettre morte, car l’organe ne crée pas toujours le besoin ! » (Cf. rapport de ce synode pastoral).
Et le P. Marcel ARNOULD aussi participait à ce synode, comme tout le clergé du diocèse sauf un, arrivant avec son catéchiste et sa « paroisse-ermitage » de Belitung. Il faut être taillé sur mesure pour vivre cette solitude à longueur d’année, seul dans son île pas riche en communications ; il est vrai que le premiers mois, et de nouveau depuis août 1979 « son curé » partage sa solitude : le P. MOLENKAMP, Hollandais SS.CC. (Picpus).
« Je partis donc le 27 décembre 197 pour vivre en équipe avec ce P. MOLENKAMP qui était curé de la paroisse de Belitung depuis déjà cinq ans et seul Accueil chaleureux, fraternel de la communauté et de son curé. Pendant les quatre premiers mois je continue l’étude de la langue tout en m’initiant aux us et coutumes... Puis les mois de juin-juillet-août furent occupés à suivre un cours d’indonésien à Bandung. Début septembre je revenais à Belitung où sans tarder mon curé me donnait mon travail dans la paroisse ; lui s’occupant des écoles et du social et moi des « kehompok » (groupes de quartier), des stations extérieures et de la Légion de Marie. En octobre mon curé me quittait pour congé-maladie qui durait jusqu’en août 1979 ;
donc je tiens seul la paroisse... Une île de 150 000 habitants. La ville principale : Tanjung Pandan, un peu plus de 40 000 habitants, avec 700 chrétiens ; la majorité d’origine chinoise et le reste, venu de flores ou de Java, travaillant aux mines d’étain ou aux usines de céramique... Mais aucun « autochtone » dans cette communauté paroissiale, et pas un en vue dans ce milieu islamique vivace et englobant ! En dehors du centre, trois « Stasi » (dessertes) ; la plus importante : Manggar à l’extrémité est de l’île avec ses 150 chrétiens pour quelque 10 000 habitants ; Kelapa-Kaupit et Gantung, chacune avec une vingtaine de fidèles... Avec mon scooter je visite ces stations deux fois par mois... Dès le début, je me suis astreint à la visite de chaque famille et je continue...; à la rencontre des « groupes de quartier » que j’essaie de visiter une fois par mois... Les chrétiens s’y réunissent pour l’Eucharistie en semaine, ce qui leur permet de mieux se connaître, de s’entraider, de se faire connaître; c’est du travail, et trouver, former des chefs ne se fait pas comme on fait une voiture ; cela prend beaucoup de temps, de patience, sans oublier la prière. Les quatorze membres de la Légion de Marie se réunissent chaque mardi, et son animation est un point vital de mon activité. Naturellement je continue le travail entrepris par mon curé, à la mesure de mes moyens !
Mon curé, un homme très actif, à la personnalité très forte, très porté sur le social et « l’approche » de la « communauté Islam ». (Communication de Marcel du 24 novembre 1979). Et ceci est une expérience qui mériterait une présentation plus détaillée ! « Comment approcher les villages de ces communautés hermétiques, favoriser le contact, la compréhension et l’amitié mutuelles ? Mon curé a choisi le film et les cours de couture. Son « cinéma-mini-projet » donne des films indonésiens, de préférence instructifs, favorisant le développement social, humain, familial..,, dans un certain nombre de villages de l’intérieur. La recette totale est mise à la disposition du chef de village ou du « lembaga social » (bureau social) du secteur pour le développement du coin (construction de mosquée, du bureau de la mairie, achat de générateur, écoles...) ; les frais étant à ha charge du curé... Les cours de couture, greffés là-dessus, sont aussi un très bon moyen de contact... » (Marcel, du 24 novembre 1979). Et il faudrait parler des écoles, qui, comme presque partout en Indonésie sont une très grosse part de la présence et de la contribution de l’Eglise à « la construction nationale », et de bien d’autres projets « sociaux » auxquels, plus ou moins directement, notre Marcel est mêlé : dommage ! Il risque de « perdre son curé » appelé peut-être ailleurs, ce qui « me laisserait seul » conclut Marcel ! Heureusement, son esprit de foi et sa vie de prière nourrissent son appel monastique et fécondent son dévouement !... Et s’il avait la possibilité de faire, ou de recevoir quelques visites de plus, ce serait parfait !
Une petite promenade de quelque 3 000 km vers l’est, et nous retrouvons notre moine-ermite le P. Roger BIANCHETTI dans son île célèbre de Timor ! Il y retrouve bien un peu la fanfare de « gros calibre » qui lui servait de fond de tableau à Banmêthuot, mais ce n’est pas « ses montagnards du Vietnam » ! Presque 30 ans à partager leur vie, cela ne s’efface pas d’un trait de plume ! Avec un acharnement et un regard surnaturels peu communs, il se donne à plein à cette renaissance : langue, us et coutumes, climat, nourriture.., et projet pastoral, tout est nouveau et à presque 60 ans, il faut redevenir enfant !
Il est vrai que, presque de suite après son arrivée, sa « petite paroisse de 9 000 fidèles, dispersés dans 32 villages ne lui laisse pas le temps de faire de la poésie ou de chevaucher des idées moroses ! Il ne lui faut que 4 heures de jeep pour faire les 48 km qui le séparent de l’évêché. Par contre, il se paye 3 heures de cheval, en montagne, pour aller dans certaines de ses stations extérieures, On a beau être ascète, les lois de la nature sont ce qu’elles sont, et maigrir de 10 kg dans les 18 mois qui ont suivi son arrivée à Timor au début de 1977, c’est un peu beaucoup ! Certains assurent qu’un cierge... c’est fait pour être brûlé !... mais pour donner des conseils, il faudrait être « dans le coup »... d’ailleurs lui-même s’en défend : « Je ne veux pas jouer à l’ancien qui se croit autorisé à donner des conseils... tous des « bleus » dans cette Eglise d’Indonésie ! Alors : attendons, regardons, écoutons ! Voilà donc que je reçois un vicaire ; jeune prêtre séculier d’une tribu de l’ouest... je ne le connais pas, il ne me connaît pas : avoue que ce n’est pas cocasse ! destiné à prendre le manche je lui laisse toute initiative, car c’est lourd ! Plus de 1 000 confessions pour Noël (1978)... la fatigue attendait la fin des fêtes et... crac ! L’estomac bien sûr ! Surtout plus de jeep, plus de cheval après les repas, ça alors, c’est la catastrophe ! En somme, je ne suis bien que lorsque je suis à jeûn ! Mes oreilles ? la droite seule peut entendre les confessions... » (lettre 14-I-78).
L’éloignement, les difficultés des routes, les ennuis de santé ne lui ont pas permis d’être à notre rendez-vous M.E.P. à Cipanas en mars dernier, comme il n’avait pas pu être présent à la réunion de Padang l’année dernière ; les permissions spéciales, extraordinaires, exigées pour se rendre chez lui, ajoutées à tout le reste, font qu’aucun confrère n’a jamais pu aller le voir, pas même notre supérieur général... et lui se cramponnait dans ce coin de vigne du Seigneur ; et il a fallu les conseils pressant du P. L. RONCIN et de son propre évêque pour qu’il accepte un regard de miséricorde pour son vieux frère l’âne et accepte d’aller se soigner en France !
Il y est pour le moment « Je suis toujours au repos, et de ce fait j’ai repris quelques kilos. Je retourne à Paris demain pour un nouvel examen de mes oreilles ; qu’en sortira-t-il (de l’examen !) ? » (lettre du 5-9). Et une lettre du 4 novembre : « Depuis le 23 octobre je suis « appareillé » (un spécialiste de Lyon lui a donné un appareil pour son oreille) ; j’en suis donc à ma deuxième semaine de rééducation de l’ouïe ; les résultats doivent être positifs mais le docteur ne m’a pas caché le côté sérieux de ma situation... « auditive ». Mais plus sérieuse est maintenant ma situation missionnaire, puisque depuis le 19 octobre (date de l’expiration de son visa et permis de séjour) je suis « extra-Indonésie » ; la semaine prochaine je vais à Paris... prendre le vent à l’ambassade d’Indonésie.
« Bianco », en te remerciant pour le réconfort de ta fidélité, pour le stimulant de ton optimisme dynamique, nous sommes persuadés que tu feras tout pour nous revenir, et nous voudrions que tu le sois tout autant de notre amitié et de notre solidarité ; toute l’équipe M.E.P. t’attend... et avec d’autres « renforts » s’il y en a, et si les portes restent entr’ouvertes !
Et notre « Benjamin », le P. Michel de GIGORD met tout autant de ténacité à essayer d’obtenir son visa indonésien que Bianchetti pour en avoir le renouvellement. Après sa dizaine d’années vécues en Malaisie qu’il a dû quitter! Michel est encore en Europe ; mais il connaît notre pays, qu’il a choisi en connaissance de cause ; c’est en pensant à l’Indonésie, et tout spécialement à la foi de la majorité de ses habitants, qu’il consacre cette deuxième année aux études d’islamologie et de langue arabe. Les pourparlers sont déjà bien avancés pour préparer son insertion dans le diocèse de Medan (Nord Sumatra), où l’archevêque, comme les Pères canadiens P,M.E. (prêtres des Missions Etrangères de Québec) qui y travaillent déjà, sont heureux de l’accueillir pour vivre et intensifier le contact avec nos frères musulmans. Les cailloux et les nuages s’amoncellent sur ha route et : « apprenant de bonne source qu’une note du ministre des cultes annonçait que toutes les demandes de nouveaux visas sont « rejetées »... pour le moment... je ne veux pas être pessimiste mais disons que j’accuse le coup ! De toute façon, il faut continuer les démarches comme si de rien n était... je vais envoyer tous mes papiers à Paris et leur demander d’accélérer le mouvement... », (lettre du 27-XI). En tous cas, ici nous sommes fiers et heureux de le compter d’avance comme membre à part entière de notre groupe M.E.P.-Indonésic ; sa connaissance et son expérience, qu’un récent dos |