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Rapport annuel des évêques

Année: 1991
Pays: Indonésie
Mission: INDONÉSIE

GROUPE MISSIONNAIRE
D’ INDONÉSIE


I - L’INDONÉSIE : ÉVOLUTION POLITIQUE,
ÉCONOMIQUE ET SOCIALE


LA RÉVOLUTION VERTE OU L’AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE

Le 15 novembre 1985, le président Suharto était à l’honneur : la FAO reconnaissait la réussite de sa politique agricole. Il était récompensé parce qu’en 1984, pour la première fois depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, son pays avait atteint l’autosuffisance en riz. L’Indonésie exportait même 100 000 tonnes de riz, sous forme de dons alimentaires.
Le premier Plan quinquennal de 1969 avait donné la priorité à l’agriculture : une agriculture forte, comme base et condition de l’essor industriel. Pouvait-il en être autrement, dans un pays où plus des trois quarts de la population dépendaient directement de l’agriculture ?
Le « boom » pétrolier des années 70 dégagera les fonds nécessaires à l’équipement du pays. De 1969 à 1980, près du quart des fonds de développement sera affecté à l’agriculture : grands projets d’irrigation ; construction d’usines d’engrais, qui deviendront par la suite la base de l’industrie chimique ; subsides indirects (prix du riz largement au-dessus des cours mondiaux, engrais et pesticides à des prix défiant toute concurrence) ; large distribution de semences sélectionnées ; crédits aux petits agriculteurs et distribution de terres aux « transmigrants », ce qui permit en particulier d’ouvrir des dizaines de milliers d’hectares à l’agriculture.
Les deux chocs pétroliers de 1983 et 1986 obligeront le gouvernement à réduire l’aide directe ou indirecte à l’agriculture. Les cours mondiaux des principaux produits d’exportation chuteront : café, coprah, huile de palme, caoutchouc naturel. Mais 1’autosuffisance alimentaire reste un fait acquis. Si le revenu des petits agriculteurs ne progresse plus, du moins, il reste légèrement au-dessus du seuil minimum vital fixé par la FAO.
Cette priorité donnée à l’agriculture a été la clé de la réussite du modèle de développement indonésien et son originalité. Dans le même temps, les infrastructures suivaient le mouvement : routes, écoles, dispensaires... Un programme de limitation des naissances était également lancé avec succès. Il est par ailleurs significatif que, l’année même où l’Indonésie atteignait l’autosuffisance alimentaire, la scolarisation des enfants dans le primaire avoisinait les 100 %. Elle n’atteignait que 50 % en 1970 ! On imagine les efforts consentis pour construire les écoles, former les instituteurs et permettre l’accès à l’éducation à quelque 30 millions d’enfants.
Ces efforts ont permis d’assurer le minimum vital à presque tous les Indonésiens (PNB par tête : 65 $ en 1966, 500 $ en 1986), d’éviter une urbanisation anarchique (environ 25 % de la population actuellement) et, à travers la « transmigration », de multiplier le brassage interethnique et d’accélérer le processus d’intégration nationale. Ainsi, tout en conservant les liens traditionnels de la campagne, une véritable révolution sociale et culturelle a été effectuée.


« TINGGAL LANDAS » OU LE DÉCOLLAGE INDUSTRIEL

Devenir un nouveau pays industriel, le cinquième petit « dragon d’Asie » : le grand rêve du gouvernement revient comme un leitmotiv dans tous les discours officiels. Eh bien ! il est prévu pour 1994, et il semble bien devoir se réaliser sauf accidents conjoncturels ou politiques.
Après l’échec du coup d’État communiste, en 1965, « l’ordre nouveau » (ordre baru), mis en place par les militaires, suivit une politique résolument volontariste. La politique du « Père de l’indépendance », le président Soekarno, avait été un échec patent : déficit budgétaire, inflation galopante de l’ordre de 600 % en 1966, infrastructures de communication laissées à l’abandon, moyens de production désorganisés... L’échec politique n’était pas moins évident. L’épuration du parti communiste, restera au cœur de l’histoire de l’Indonésie, une plaie qui n’est pas près de se refermer.
L’action menée par le général Suharto ranimera l’activité économique, et lancera une dynamique de développement. La production pétrolière sera relancée sous l’égide de la compagnie nationale Pertamina, et dégagera les ressources nécessaires au pays. Un budget équilibré, et une politique saine, restaureront la confiance des investisseurs étrangers.
La priorité est donnée à la fois à l’agriculture et aux industries de substitution des importations. De 1968 à 1975, on construit la plus grande aciérie de 1’ASEAN ; l’industrie textile se met en place, et on jette les bases de l’industrie chimique en construisant les premières usines d’engrais. Si les chocs pétroliers de 1983, et surtout de 1986, amènent à réviser à la baisse les grands projets d’aménagement du pays, afin d’éviter un déficit budgétaire ou un endettement insupportable, les bases de l’industrie des biens de consommation et des industries d’amont — aciéries, cimenteries, industries chimiques — sont tout de même en place. L’Indonésie est même devenue exportatrice. Par exemple, le textile indonésien, en 1987, représentait 38 % du total des importations américaines en provenance du Sud-est asiatique.
Depuis le milieu des années 80, l’Indonésie met l’accent sur les transferts de technologies, et pour cela suit des recettes très simples qui, jusqu’à présent, se sont montrées efficaces. D’abord, et cela depuis l’indépendance, on porte une attention particulière aux étudiants envoyés à l’étranger. L’exemple type est celui de l’équipe du professeur Habibie, ministre d’État à la Recherche et à la Technologie. À la fin de leurs études universitaires, ses étudiants travaillent comme ingénieurs dans la firme de construction aéronautique Messerschmitt-Bolkow-Blohm, en Allemagne. Le professeur Habibie en deviendra même l’un des vice-directeurs. Ils ont été rapatriés vers la fin des années 70, et occupent maintenant des postes clefs pour la conception du développement industriel et la mise en œuvre des technologies nouvelles.
Les autres recettes seront de moduler les règles douanières. Ainsi, on peut interdire par décret l’exportation d’un produit brut, pour susciter la création d’une industrie de transformation locale. En 1980, par exemple, un décret du gouvernement interdisait l’exportation des bois durs en billes. En moins de dix ans, à partir de rien, l’Indonésie est devenue le premier pays producteur et exportateur de contre-plaqué dans le monde. Ou encore, toujours par décret, on oblige les exportateurs à fabriquer sur place un pourcentage toujours plus important de produits finis. Ainsi, les automobiles ne sont pas seulement montées en Indonésie, mais aussi construites à partir de pièces fabriquées en Indonésie sous licence. Le but à terme est de construire un produit totalement indonésien, tant dans sa conception que dans sa réalisation. La voiture indonésienne est pour bientôt, construite probablement en association avec la firme italienne Lamborghini. Pour des raisons évidentes, l’Indonésie préfère passer des accords avec de petites firmes plutôt qu’avec les grands leaders du marché. La dernière étape est ce qu’on appelle la « deregulasi » — sorte de « renormalisation ». Lorsque le produit indonésien est bien installé sur le marché intérieur, on assouplit progressivement les limitations à l’exportation des produits compétitifs, afin de restaurer une saine concurrence.
Dans le même temps, un immense effort a été porté sur les communications. Télécommunications : l’Indonésie a été le troisième pays au monde, après les USA et le Canada, à avoir choisi le satellite comme moyen de télécommunication intérieure. Communications terrestres : la longueur du réseau routier a presque quadruplé ces vingt dernières années. Le réseau téléphonique a doublé depuis 1984. Parfois, on a l’impression que la machine s’emballe. Ainsi, fin 90 et début 91, la demande de ciment était telle que la vente a dû en être contingentée. La production ne suffisait plus à satisfaire les besoins des particuliers et ceux des grands chantiers de développement. D’exportatrice, l’Indonésie est redevenue importatrice. Au même moment, l’État était obligé d’importer d’urgence d’Australie des milliers de véhicules industriels. Là encore, l’extension des besoins dépassait les prévisions.
La contrepartie de tous ces efforts de développement, c’est bien sûr la dette extérieure qui, en 1986, s’élevait à environ 36 milliards de dollars. Le service de cette dette s’élevait alors à 33 %. En 1988, la dette extérieure s’élevait à plus de 50 milliards de dollars mais le pourcentage de service de la dette était resté presque identique. Cette dette reste « raisonnable », si on la compare à celle des pays d’Amérique latine par exemple. L’Indonésie reste dépendante des fluctuations des cours du pétrole, et des variations monétaires du yen et du dollar. Pour stimuler un financement moins tributaire de l’aide étrangère, le gouvernement encourage l’épargne depuis trois ans. Après une « deregulasi » du secteur bancaire, on a vu une multiplication anarchique des banques, dans les grandes villes, mais aussi jusque dans les petites villes de marché des campagnes. C’est en 1989 que s’est ouverte la bourse de Jakarta. C’est en 1987 que le gouvernement s’est résolu à doter l’Indonésie de lois fiscales dignes de ce nom. Si les Indonésiens étaient déjà, depuis l’époque coloniale, familiers de la taxe foncière, maintenant, ils apprennent à connaître les joies de la TVA et de l’impôt sur le revenu. Pour faire passer la pilule, l’État distribue la médaille du meilleur payeur d’impôt.
Les bienfaits de ce développement rapide des équipements, et le décollage de l’industrie, sont inégalement répartis. Socialement d’abord, car une bourgeoisie d’affaires est en train de naître : une bourgeoisie dont les liens avec le pouvoir sont souvent très étroits, liens familiaux en particulier. Géographiquement ensuite : les grands centres commerciaux côtiers d’antan — Medan, Palembang, Jakarta, Surabaya, Ujung Pandang, etc. — en ont davantage profité que l’intérieur des îles, Java et Sumatra davantage que les îles de la périphérie. Celles de l’Est indonésien — Florès, Timor, Irian Jaya — étant plus défavorisées que toutes les autres, l’expression « Tout pour l’Est » est devenue récemment comme une formule incantatoire dans les discours présidentiels, gage d’un futur rééquilibrage géographique des priorités du développement.


L’ORDRE

Si l’Indonésie connaît un développement économique remarquable, avec une répartition relativement équilibrée des richesses dans toutes les couches de la population, elle le doit à la stabilité politique du régime mis en place par le général Suharto depuis 1965 : « ordre baru », ou l’ordre nouveau. Si le système économique et social est globalement une réussite, qu’en est-il du système politique ?
Sommairement, on pourrait le décrire comme une démocratie parlementaire, avec un président qui détient l’exécutif, et deux chambres : le Majelis Permusyarawatan Rakyat, et le Dewan Perwakilan Rakyat (MPR et DPR), que l’on pourrait vite comparer à nos Sénat et Assemblée nationale de France. Trois partis politiques (Golkar, PPP et PDI) viennent animer la vie politique du pays. Mais les deux chambres d’élus ne peuvent pas toujours remplir totalement leur rôle. Les décisions ne sont pas prises à la majorité des voix, mais selon un procédé que l’on appelle « musyawarah » : discussion qui mène à un consensus de toutes les parties. On peut imaginer la lourdeur d’un tel système, et comment il peut être manipulé si le besoin s’en fait sentir.
En 1973, les multiples formations politiques de l’époque Soekarno ont été refondus en trois partis : le Golkar (Rassemblement des forces du travail), le PPP (« Partai Persatuan Pembangunan » : parti de l’Unité dans le développement), et le PDI (Partai Demokrasi Indonesia). Le PDI voudrait regrouper les nostalgiques de l’ère Soekarno, et servir d’option différente pour ceux que ne satisfont ni le pouvoir en place ni une orientation de la politique qui serait avant tout musulmane. Il est divisé par des querelles de personnes, ce qui permet au gouvernement d’interférer pour en maintenir l’unité. Le PPP se veut un parti musulman, mais il n’a jamais obtenu plus du quart des suffrages. Son électorat vient surtout des grandes villes. Le vote dans les urnes est bien libre et secret, mais le Golkar qui est, avant tout, une machine électorale au service du gouvernement, et qui a, à son service, tout l’appareil administratif du pays, sait bien convaincre le bon peuple qu’il n’y a qu’un bon vote. Dans les campagnes, le Golkar recueille plus de 90 % des suffrages. Depuis deux ans, il essaie de se rénover et de devenir un vrai parti politique.
De plus en plus de voix se font entendre, réclamant une plus grande indépendance des deux chambres et des partis, face au pouvoir. Cela permettrait d’avoir une véritable représentation populaire, et laisserait à une certaine opposition le loisir de s’exprimer et de se faire entendre.
La presse étrangère traite souvent le régime Suharto de dictature militaire. C’est peut-être un peu vite dit. L’armée, dans la vie quotidienne, est fort discrète, et l’on voit peu d’uniformes dans les rues. Mais il est vrai que les militaires tiennent une place importante à tous les échelons de la vie politique, depuis les postes de gouverneurs de province jusqu’à ceux de chefs de village. Dans les deux chambres, à côté d’élus du peuple, l’armée se voit attribuer une partie des sièges (1 sur 5 au DPR). L’armée, forte de son rôle pendant les luttes d’indépendance, et pendant le coup d’État communiste de 1965, se veut la garante de la nation. Elle est le pilier de l’unité nationale. Elle n’est pas toujours un soutien inconditionnel du régime. Les émeutes étudiantes de 1974 et 1978 étaient, plus ou moins ouvertement, manipulées par des militaires. En 1989, divers généraux se sont montrés sur le devant de la scène politique, et ont laissé entendre qu’ils seraient d’éventuels candidats à la succession présidentielle si... Les militaires ne sont pas toujours les derniers à suggérer une plus grande libéralisation du régime.
Mais la clef du jeu politique, c’est bien le général Suharto, qui détient le poste de président depuis 1966. Il ne se donne pas une allure de personnage charismatique qui remue les foules, comme pouvait l’être celle de son prédécesseur Soekarno, mais plutôt celle d’un « père tranquille ». Joue-t-il le rôle du « dalang », l’animateur du théâtre d’ombres qui, derrière le rideau de la scène, tisse la trame d’une histoire sacrée, et renoue les liens d’une unité fondatrice ? Il en donne parfois l’impression. Si, pendant son premier mandat présidentiel, il semblait manquer d’assurance, au point que les premières élections ont été reportées jusqu’en 1971, et que les émeutes étudiantes de 1974 ont fait vaciller le régime, il semble que, pendant ces dix dernières années, sa stature politique s’est de plus en plus affirmée et n’est plus contestée. C’est lui qui définit les grandes orientations de la politique nationale ; il sait s’entourer de conseillers de valeur, et de collaborateurs qui savent efficacement mettre en œuvre sa politique.
Mais on a l’impression que le système est de plus en plus verrouillé. Le Pancasila — les cinq principes qui servent d’idéologie à l’Indonésie — avait déjà été sacralisé en 1966 (Pancasila Sakti) ; il est maintenant devenu le fondement obligatoire de toute association, et la source de tout « indonésianité ». Après son élection de 1983, Suharto s’était vu décerner le titre de Bapak Pembangunan, père du développement. Aucune contestation ou dissidence ouverte n’a la possibilité de s’affirmer sans se voir aussitôt sévèrement réprimée.
Dans ce jeu du pouvoir et des rapports de masses à ce même pouvoir, se réalise peut-être une « javanisation » du monde politique, et par là, insidieusement, une « javanisation » de la société indonésienne. Les deux premiers présidents de la république indonésienne, chacun à sa manière, ont repris l’héritage politique des royaumes agraires du centre de Java. Plus que le bon fonctionnement des institutions, c’est la personne qui importe, et ce qui fonde la légalité, plus qu’une référence à une norme écrite, c’est l’allégeance à cette personne. L’ordre ancien du président Soekarno n’a pas tenu, et l’ordre nouveau du président Suharto ne tiendra qu’aussi longtemps que la personne qui l’a mis en place est incontestable et incontestée. Il en sera sans doute ainsi de l’ordre à venir.


LES DÉSORDRES

LES PSYCHOSES

Si, grâce à une certaine littérature, on connaît bien l’« amok », une folie meurtrière et autodestructrice qui atteint quelquefois les hommes, on connaît moins le « latah », une écholalie qui touche surtout les femmes. L’« amok » et le « latah » sont deux maladies mentales propres au monde indonésien et malais. Mais la société indonésienne tout entière est parfois traversée de courants de psychose collective. Ainsi en 1983, l’Indonésie était sur le passage d’une éclipse solaire totale. La superstition populaire attribue l’éclipse au dragon qui mange le soleil ou la lune. Traditionnellement, tout le monde sort de chez soi et fait le plus de bruit possible, pour effrayer le dragon et délivrer l’astre menacé, à grand tintamarre de casseroles. Quelle n’a pas été la surprise de voir la campagne, menée par tous les moyens d’information possibles, et orchestrée à tous les échelons de l’administration, sur les dangers de l’éclipse : risques d’aveuglement et autres. Un couvre-feu quasi officiel a été décrété pendant toute la durée de l’éclipse . À part quelques contestataires illuminés, qui se sont livrés à des séances de nudisme, tout le monde s’est barricadé chez soi. Il en est même qui se sont cachés sous leur lit ! L’Indonésie est morte symboliquement pendant deux heures.
En 1989, on a assisté à un phénomène un peu semblable, mais beaucoup plus tragique. Au départ, une simple erreur de manipulation fait confondre des sacs de nitrate de sodium avec des sacs de bicarbonate d’ammonium. L’emploi de ce dernier produit, dans plusieurs fabriques de biscuits, a causé la mort d’une trentaine de personnes, et plusieurs centaines d’intoxications. Le gouvernement est aussitôt intervenu, pour détruire les stocks de biscuits empoisonnés, et donner les explications nécessaires. Malgré tout, dans toute l’Indonésie, on a assisté à une véritable psychose de l’empoisonné et de l’empoisonneur. Les puits, et même les cigarettes, auraient été empoisonnés ! Des bruits ont couru dans toute l’Indonésie, selon lesquels de mystérieuses femmes, en tchador noir et vêtements à longues manches, empoisonnaient les produits à l’étalage des marchés. D’innocentes acheteuses ont été lynchées ici ou là. Pendant plusieurs mois, l’Indonésie a tremblé. Fait significatif, un peu partout on a parlé de subversion.

LA SUCCESSION

En mars 1988, John Naro, président du parti PPP, avait osé se porter candidat à la vice-présidence à côté du candidat officiel. Le candidat à la vice-présidence a toujours été unique et désigné par le président. La candidature de John Naro a été perçue comme un défi. Comment faire ? Le « musyawarah » allait-il dégager un consensus suffisant, ou allait-on être obligé de voter, et donc de choisir l’un des candidats en écartant l’autre ? Finalement, John Naro a été obligé de retirer sa candidature. Mais le vrai débat commençait. Que va-t-il se passer en 1993 ? Le président va-t-il briguer un sixième mandat ? Depuis, on va de petites phrases en petites phrases. Parfois, le président laisse entrevoir la possibilité de ne pas se représenter, compte tenu de son âge : 70 ans en 1991. Parfois, il déclare fermement que la succession n’est pas ouverte. Déjà, certains ont laissé entendre qu’ils seraient éventuellement candidats au poste. Un peu trop vite peut-être, car le président aurait pu ne parler d’une possible non-candidature en 1993 que pour mieux sonder les ambitions des uns et des autres.
Toujours est-il que certains pensent que c’est à la chambre du MPR de décider souverainement et en toute indépendance. D’autres, au contraire, pensent que les régions et les diverses organisations sociales et politiques doivent guider le choix du MPR, en déclarant quel serait leur candidat préféré. Mais, plus on approche de la date fatidique des élections législatives — en avril 1991, on en est aux inscriptions sur les listes électorales — et plus le sujet devient tabou. Le mot demokrasi revient dans tous les articles politiques de tous les journaux, comme un appel à une décrispation, à une plus large participation des partis et des différents courants d’opinion. L’essence de la démocratie est-ce la controverse, c’est-à-dire l’affrontement, inconcevable pour la mentalité indonésienne ? Ou la différence — somme toute légitime — et l’expression de la pluralité indonésienne, comme le proclame la devise de l’État : Bhinneka Tunggal Ika, ou Divers et unis ?

LES RÉFRACTAIRES À L’INTÉGRATION

S’il est bien quelque chose dont les médias ne parlent que très peu en Indonésie, ce sont les mouvements séparatistes qui secouent les extrémités de l’archipel : la province d’Aceh à l’extrême ouest, et la province de l’Irian Jaya à l’extrême est, sans parler du cas particulier de Timor oriental. Dans les années qui suivirent l’indépendance, l’Indonésie avait connu divers mouvements qui, sous le nom de Darul Islam, l’État musulman, a cherché à imposer la loi islamique à Aceh déjà, mais aussi dans la partie ouest de l’île de Java, et dans le sud de Célèbes. En 1967, le mouvement du PRRI, dans l’île de Sumatra, et le mouvement Permesta, dans le nord de Célèbes, entrent en réaction contre la politique économique de Soekarno, jugée trop orientée vers l’Est, fermant ainsi la porte aux capitaux étrangers dont l’Indonésie avait pourtant besoin.
Depuis plus de dix ans, des mouvements séparatistes papous se livrent à la guérilla sur les montagnes de la frontière entre l’Indonésie et l’État de Papouasie-Nouvelle-Guinée. À la fin du XIXe siècle, les Pays-Bas s’étaient attribués la partie ouest de la grande île, partie qui restera sous leur tutelle jusqu’en 1963, date où elle devient province indonésienne, après une violente campagne militaire. On entend parfois de vagues bruits : des villages entiers se réfugient en Papouasie-Nouvelle-Guinée ; des intellectuels de l’université de Jayapura passent en dissidence ; des massacres sont perpétrés. On en entend davantage lorsqu’un des indépendantistes est capturé et passe en jugement, ou lorsqu’un avion léger, qui aurait apporté des armes, est découvert sur un terrain isolé de la province. Mais cela se passe chez les Papous, autrement dit, chez les barbares, et cela n’émeut guère l’Indonésien moyen.
Il en va autrement de ce qui s’est passé au nord de Sumatra. À l’époque hollandaise, la province d’Aceh était déjà en état de révolte permanente. Elle fut ensuite, jusqu’en 1959, rebelle à toute suprématie du pouvoir central. Depuis, avec ses trois millions d’habitants, elle connaît périodiquement une agitation séparatiste. Ce fut le cas notamment de 1977 à 1979, quand l’armée dut réprimer par la force un soulèvement suscité par le Front de libération —Aceh Merdeka. En 1990, après une période d’accalmie, ce dernier a repris ses actions subversives sur le terrain. Certains de ses cadres ont été entraînés en Libye, et son financement proviendrait en partie de l’étranger, mais aussi de la vente de marijuana. Là aussi, quelques informations filtrées nous parviennent, lors d’attaques de postes de police, de redditions de rebelles, de passages en jugement de membres du Front, ou lorsque plusieurs bateaux de réfugiés débarquent en Malaisie.
Ce qui se passe à Timor oriental est, bien sûr, totalement différent. L’île de Timor est divisée en deux. La moitié occidentale, ex-colonie hollandaise, était devenue partie intégrante de la république indonésienne. La partie orientale était colonie portugaise ; lors de la « révolte des œillets » d’avril 1974, commençait un processus de décolonisation, qui allait vite tourner en luttes fratricides entre le Fretilin, d’obédience marxiste, et les autres partis politiques, dont l’un au moins prônait le rattachement à l’indonésie. La version officielle est qu’en 1975, le Fretilin déclara unilatéralement l’indépendance de la « République démocratique de Timor oriental ». Aussitôt, les autres partis firent une déclaration demandant le rattachement à l’Indonésie. Celle-ci voyait d’un œil peu favorable la naissance d’un mini-État, marxiste de surcroît, au cœur de son territoire. De plus, les maigres ressources du pays l’auraient sans doute obligé à se trouver un « État parrain » extérieur. Cette situation était inacceptable pour l’Indonésie. Aussi s’empressa-t-elle d’accepter le rattachement. Elle envoya des troupes pour réduire le Fretilin et, le 17 juillet 1976, Timor oriental devenait la 27e province de l’Indonésie. L’ONU ne reconnaît toujours pas la souveraineté de l’Indonésie sur ce territoire, et le Fretilin continue toujours à mener une lutte sans espoir. Il ne nous appartient pas de juger de la légitimité de cette « annexion ». Mais le moins que l’on puisse dire est que, dans son approche du peuple timorais et de ses réalités, l’armée indonésienne a singulièrement manqué de diplomatie et de compréhension. Ce n’est pas en tirant au fusil de guerre sur les statues de la Vierge placées dans les carrefours de Dili, que l’Indonésie allait s’attirer la sympathie d’une population catholique.
Le seul lien commun à tous ces mouvements séparatistes, c’est d’être désignés en indonésien par le même terme: Gerakan Pengacau Keamanan, mouvement de trublions de l’ordre public, et de se faire sévèrement réprimer par l’armée. Les nombreux cas de violation des droits de l’homme, signalée par les organisations internationales, sont là pour en témoigner. Mais chaque fois, l’armée s’est montrée comme la gardienne inébranlable de l’intégrité de l’État. Pourtant, ces divers mouvements séparatistes, que ce soit à Aceh, en Irian Jaya, ou à Timor oriental, ne sont que des mouvements de la périphérie, qui ne remettent pas en cause l’unité nationale.

LES RÉFRACTAIRES À LA DÉMOCRATIEPANCASILA :
LE RÊVE D’UN ÉTAT MUSULMAN

Les différents mouvements du « Darul Islam » montrent qu’une partie de la population se demande pourquoi le plus grand État musulman du monde n’est pas un État islamique de droit ! Déjà après l’indépendance, l’Assemblée constituante avait décrété la Charte de Jakarta, qui proclamait un État islamique. Il avait fallu toute l’autorité du président Sukarno pour imposer la Démocratie-Pancasila.
La contestation politique la plus dangereuse pour le régime du président Suharto s’est surtout jouée sur le mode religieux. Il y a bien un parti musulman d’opposition : le PPP. Mais l’obligation de prendre le Pancasila comme idéologie première, « Asas Tunggal », de toute organisation sociale « de masse » lui dénie le droit de se présenter comme un parti religieux. De plus, les interventions des ministères de l’Intérieur et de la Sécurité ne lui laissent que peu de crédibilité auprès des musulmans radicaux.
Alors, l’insatisfaction populaire éclate ici ou là, de façon brusque et violente. En 1981, c’était le mouvement d’un certain Imron, sorti des milieux étudiants de Ban-

MANQUE DES P. 244-245

II - L’ÉGLISE D’INDONÉSIE

Les Échos de la rue du Bac, Peuples du monde, Églises d’Asie, entre autres, ont, à tour de rôle, publié dernièrement des informations substantielles sur l’Église en Indonésie ; il n’est pas question d’en reproduire ici les renseignements déjà donnés, mais bien d’essayer un regard sur son évolution, vécue au cours de ces dernières années.
L’Église en Indonésie reste une « Église de religieux », et l’histoire l’explique en bonne partie : un peu partout dans nos îles, ce sont des congrégations religieuses qui ont été les pionniers de l’évangélisation. Spontanément sans doute, — la distinction Congrégations-Église n’étant pas toujours évidente ! — mais aussi par calcul, en pensant que le cadre de vie religieuse ne pourrait que faciliter la fidélité du clergé, la fondation de l’Église locale, avec un clergé autour de l’évêque — sauf de rares exceptions ! — a été remise à plus tard ! Depuis une douzaine d’années, une évolution certaine est intervenue, qui va s’accentuant ; et si le groupe MEP n’en est pas l’auteur, sa présence, même aux dimensions aussi réduites, son identité, comme son témoignage, ne semblent pas y être étrangers !
Dans cette « Église de religieux », le contingent dominant est celui des SVD (Société du Verbe Divin) comptant, en 1990, 386 prêtres, 328 grands séminaristes et novices, et 118 Frères. Le gros de leurs effectifs vient de l’est : Florès-Timor ; mais déjà, ils ont essaimé sur presque toutes nos îles, et jusqu’en Corée, et même à Madagascar. Vient ensuite la famille franciscaine — OFM, OFM carmes, capucins — au nombre de 434 ; et pour eux aussi les candidats sont presque aussi nombreux que les prêtres ; en 1990, les capucins totalisent 122 prêtres, 98 grands séminaristes et novices et 36 Frères, presque tous au nord de Sumatra et à l’ouest de Kalimantan (Bornéo). Les jésuites comptent 216 prêtres et 109 candidats, en 1990, surtout à Java.
Dans le tableau ci-après, on peut remarquer que la progression du nombre de prêtres est relativement minime : 15 % en 9 ans, alors que le nombre des baptisés a augmenté de 36 % ; cela est dû, entre autres, à la rapide diminution des Pères étrangers, passés de 760 en 1981 à 370 en 1989.
Par contre, les statistiques posent un point d’interrogation : après un « mini-boom » du nombre des candidats pour le clergé diocésain ces dernières années, en 1989, il n’a augmenté que de 2 %, alors que les religieux ont augmenté de 8,6 % ; en 1990, les grands séminaristes diocésains, pour toute l’Indonésie, n’ont augmenté que de 4 unités, alors que les religieux trouvaient plus de 120 candidats ; serait-ce un « essoufflement » ? « Une déception » ? Une recherche d’assurance, humaine, matérielle, spirituelle ?
Le tableau ci-après pourra donner un aperçu significatif d’un certain aspect de l’Église en Indonésie, et de son évolution au cours de ces dix dernières années.



Année


Baptisés Prêtres Grands séminaristes Prêtres
Grands séminaristes
Novices
Religieux et
Religieuses


Total

Diocé-sains

Religieux

Indoné-siens

Etran-gers

Total

Diocé-sains

Reli-gieux
1980 3 415 000 1 647 219 1428 799 303 496 7 394
(100%) (13%) (87%) (100%) (37%) (63%)

1981 1 693 933 760 998 384 614
(100%) (55%) (45%) (100%) (38% (62%)

1982 1 707 271 1 436
(100%) (15%) (85%)

1987 4 400 000 1 813 1 391 422 2 089 878 1 211 10 018
+Timor or. (100% (70%) (30%) (100%) (42%) (58%)
= 500 000

1988 1 843 445 1 398 2 309 994 1 315
(100%) (24%) (76%) (100%) (43%) (58%)

1989 4 640 000 1 905 492 1 414 1 535 370 2 443 1 014 1 429 10 976
+ 500 000 (100%) (25%) (75%) (81%) (19%) (100%) (41%) (59%)
= Timor or.

En % augmentation totale (ou diminution !) pour cette période 1980-1989 :
1980-1989
+ 36%
+ 15%
+ 125%
– 1%
+ 64%
– 51%
+ 205%
+ 235%
+ 188%
+ 48%


La dernière colonne du tableau indique la somme totale des prêtres + grands séminaristes + novices + religieux-religieuses. À noter que le nombre des baptisés, en 9 ans, a augmenté de 36 %, celui des prêtres de 15 % (1 prêtre pour 95 000 habitants).
Pour les 6 diocèses de Sumatra — où travaillent 10 des 12 confrères du groupe MEP —, il y avait, en 1978, moins de dix grands séminaristes candidats diocésains ; ils y sont aujourd’hui (1991) plus de 160 ; et le diocèse de Tanjung Karang, où travaillent 4 MEP, a vu cette année l’ordination de 5 prêtres diocésains. L’évêque de Palembang, Mgr Joseph Soudant, religieux du Sacré-Cœur de St-Quentin, lors de l’ordination du 7e prêtre diocésain, afin d’essayer de définir l’identité du clergé séculier devant plus de 3 000 fidèles, se permettait de mettre les points sur les « i » : « Pour nombre de fidèles, et même de religieux, le prêtre séculier est un prêtre de “seconde classe” ». « Si on tient, disait-il, à cette appellation impropre et inexacte, c’est aux prêtres religieux qu’il faudrait l’appliquer, puisqu’ils ne sont là, normalement, que pour aider à l’apostolat dans des domaines bien spécifiques, tandis que les prêtres diocésains, avec leur évêque, forment le noyau directement chargé de l’évangélisation, de toute la vie de l’Église. » Les membres de la Conférence épiscopale, comme chaque évêque dans son diocèse, sont parfaitement conscients de l’importance de ce clergé diocésain, et font de sérieux efforts pour favoriser ces vocations. En octobre dernier (1990), un archevêque de Java déclarait, devant l’assemblée conjointe de tous les évêques et des supérieurs majeurs de prêtres « Provincial des jésuites, par tous les moyens, j’essayais de privilégier la vie de la « Société » ; depuis que je suis évêque, je comprends mieux que c’est l’Église qui est première ! »
Depuis longtemps déjà s’est formée une association de prêtres séculiers, l’Unio, dont le centre est à Yogyakarta. Prévue comme un lien, un lieu d’entraide fraternelle, la tentation n’est pas exclue d’en charpenter l’organisation un peu sur le modèle d’un « ordre » ou d’une « congrégation ». Il faut avouer que le statut de ce clergé diocésain se cherche un peu partout en Indonésie, à commencer par le côté matériel : Viatique, assurance, retraite, congés.
Ceci dit, il faut reconnaître que l’Église en Indonésie doit beaucoup aux ordres et congrégations de religieux. Pionniers, leur présence reste une richesse incontestable ! Mais un petit nombre de ces religieux regrettent d’en être réduits à vivre en prêtres séculiers. Leurs noviciats et séminaires sont pleins à déborder, ce qui donne espoir à certains de pouvoir enfin vivre leur idéal religieux.
Pour le moment, les vocations sont nombreuses, pour les religieux, et même, relativement, pour les séculiers ; et si une sélection reste nécessaire, on remarque, chez des jeunes qui se présentent à la fin de leurs études secondaires, une réelle motivation. Il reste tout de même un point d’interrogation : près de 35 à 40 % de ceux qui ont terminé le 2e cycle du secondaire sont chômeurs ; il ne leur est pas facile de trouver emploi ou travail à leur mesure ; alors la tentation est grande de rechercher une sécurité, là où elle semble garantie !
La situation économique de l’Indonésie n’est plus celle des dernières décennies. Des progrès sensibles ont été réalisés dans presque tous les domaines, et le gouvernement n’a pas ménagé son effort, grâce aussi à l’aide de la Banque mondiale et d’autres capitaux étrangers, pour la santé, le développement industriel et agricole, les infrastructures, spécialement les routes et l’éducation ! Ces efforts, il est vrai, n’ont pas toujours été contrôlés, mesurés, harmonisés, et il en résulte un déséquilibre parfois dangereux, avec des conséquences très graves. La situation économique mondiale n’est pas sans répercussions sur un pays comme l’Indonésie ; le prix du baril de pétrole, encore plus que le prix du café, influe sur les projets à l’étude ou déjà en cours ; et ces problèmes ne sont pas sans lien avec celui de l’éducation !
L’éducation ! Un programme mis en route dès les premières années de l’indépendance et intensément poursuivi jusqu’à ce jour : les écoles de base se sont multipliées jusqu’aux coins les plus reculés de l’Indonésie. Il a fallu mettre les bouchées doubles pour la formation des maîtres au service de toutes ces écoles, primaires, secondaires et supérieures, souvent par une formation accélérée, simplifiée, ce qui se répercute dans la qualification des enseignants, et la qualité de l’enseignement. Le gouvernement en est conscient, a essayé de mettre au point un programme de formation permanente, et décidé que, même pour les maîtres d’école primaire, les 3 ans d’école normale, après le 1er cycle du secondaire, seront désormais remplacés par une formation de niveau universitaire.
Les écoles normales d’instituteurs ont donc été fermées ; le nombre de diplômés qui en sortaient depuis des années dépassait, et parfois de beaucoup, les besoins, ce qui ne faisait qu’augmenter le nombre des chômeurs ! Alors, du même coup, pour obtenir un poste, il faut bien souvent payer très cher, parfois jusqu’à la valeur de 2 et 3 ans de salaire, ce qui naturellement n’est pas à la portée de tout le monde. D’où frustration : très peu acceptent de retourner à la terre ; la plupart s’en vont grossir la cohorte des désœuvrés en ville ! Beaucoup de secteurs sont déjà saturés, et il n’y a pas beaucoup d’espoir d’emplois nouveaux, sinon au compte-gouttes, et donc facilement mis aux enchères ! Même chose, sauf pour quelques années encore, dans le monde de la santé, alors que, dans chaque province, et même chaque préfecture, des académies ou écoles d’infirmiers-infirmières sont mises en place.
Dans ce domaine de l’éducation, l’action de l’Église est importante et appréciée. On a pu dire que l’Église mise sur l’école. Ce qui est certain, c’est que l’Église, dans ce domaine aussi, a joué un véritable rôle de pionnier ; ses écoles restent nombreuses, du jardin d’enfants aux universités. Fin 1986, il y avait 4 412 écoles avec 1 069 619 élèves ; jardins d’enfants : 672 ; écoles primaires : 2 519, 1er cycle : 745 ; 2e cycle : 249. En plus, il y avait 6 académies et 18 universités. Et depuis, le nombre de ces écoles a augmenté de 10 à 20 %, suivant les diocèses.
Dans le domaine de la santé, l’effort, en tout cas la présence, de l’Église catholique est sensiblement moins important avec 686 unités de soins qui ont reçu 2 550 000 visites de patients. Si l’Église catholique est considérée comme privilégiant le domaine éducatif, les Églises protestantes, avec 2 fois plus de fidèles, sont reconnues pour leur effort spécial dans le domaine de la santé.
Pour revenir à l’éducation, la limitation des naissances provoque la fermeture d’écoles primaires, surtout non catholiques, mais collèges et universités s’ouvrent encore. Bien d’autres problèmes se posent aujourd’hui à la vie des écoles : programmes et même système d’éducation vont subir des transformations beaucoup plus que superficielles, le plus souvent copiées sur le modèle européen, et plus précisément hollandais, portant sur des matières et des méthodes nouvelles ; il s’agit d’orienter les élèves et de les préparer à trouver une place, à jouer un rôle dans leur monde de demain. L’évolution est rapide, et il est difficile de faire face : c’est encore relativement aisé dans les villes, grandes ou moyennes, alors qu’il est pratiquement impossible de demander une contribution financière importante aux familles dans les petites villes, et à plus forte raison dans les campagnes ; les familles modestes, et à plus forte raison les pauvres, ne peuvent envisager de telles dépenses ; même en ville, les « pas-de-porte » demandés pour l’entrée dans certaines de nos écoles sont une barrière infranchissable pour beaucoup, ce qui peut devenir, et est déjà souvent, un contre-témoignage. Malgré cela nos écoles, renommées pour la qualité de l’instruction et de l’éducation qu’elles dispensent, refusent chaque année de nombreux élèves, faute de place ! En principe, les chrétiens doivent y être reçus en priorité, même s’ils ne peuvent payer qu’une partie de la somme fixée, mais même ce montant réduit est un plafond qui les obligent à chercher ailleurs. Jusqu’à la terminale, les écoles publiques sont abordables, mais les universités gouvernementales, et surtout privées, restent chères. Des familles s’endettent, et consentent des sacrifices énormes, pour essayer d’offrir l’occasion d’un diplôme à leurs enfants, diplôme qui sera loin d’ouvrir automatiquement une porte dans la vie. Dans une société où tout peut se vendre et s’acheter, il faut de l’héroïsme pour rester honnête, et ne pas tremper dans ce qu’il faut bien appeler « corruption ».
L’enseignement religieux est matière obligatoire dans le primaire et le secondaire, et jusqu’à la 1re année d’université. Dans les écoles d’État, s’il y a un minimum de 10 élèves chrétiens dans une classe, la direction de l’école doit — devrait ! — engager un professeur de religion, et lui désigner un local pour y donner ses cours. S’il n’y a pas le quota de 10 par classe, on peut réunir les élèves de plusieurs classes, ou leur permettre d’avoir l’enseignement religieux à l’extérieur. Il arrive que des directeurs d’école, des instituteurs, mettent de la vraie bonne volonté pour permettre aux enfants de recevoir l’enseignement religieux de leur choix.
Les écoles privées sont en droit — de plus en plus contesté ! — de dispenser l’enseignement de la religion à laquelle l’école se réfère, et ceci pour tous les élèves, indépendamment de leur propre religion. En général, dans les écoles catholiques, il est demandé aux parents une attestation écrite, permettant aux enfants non chrétiens de suivre l’enseignement religieux spécifique à l’école ; en fait, cet enseignement religieux sera pour eux un cours de morale, ou bien leur donnera des vues générales sur toutes les religions.
Institut pastoral et académies de catéchèse contribuent à fournir des professeurs de religion pour ces écoles, et des catéchistes pour les paroisses, mais on est loin de pouvoir satisfaire toutes les demandes ; de plus, dans les écoles d’État, les maîtres de religion étant fonctionnaires, pour les recruter, le diplôme est beaucoup plus important que la valeur humaine et chrétienne du candidat.
La constitution indonésienne, qui est basée sur les « Cinq principes » du Pancasila, dont le premier est la nécessaire croyance en un Dieu unique, assure officiellement à tous les citoyens la liberté de pratiquer l’une ou l’autre des 5 religions reconnues : islam, hindouisme, bouddhisme, protestantisme et catholicisme. En fait, cette liberté est relative, et limitée suivant les régions ou les circonstances. Sauf à Florès, dans le pays batak du Nord-Sumatra, et à Timor — Est et Ouest —, l’islam est dominant partout, et souvent avec une majorité — officielle — de 99 %, encore que, suivant les lieux, et surtout les ethnies, la manière dont l’islam est pratiqué varie profondément, si bien que les statistiques conférant à l’islam plus de 90 % d’adeptes dans la population d’Indonésie, sont réduites, par des experts sérieux, à quelque 40 ou 45 %.
Le ministère des Cultes, véritable État dans l’État, est toujours présidé par un ministre musulman ; les autres religions y ont tout de même des bureaux, une section spéciale, qui s’efforce, pour les catholiques par exemple, de fournir quelques livres, et parfois une subvention financière pour la construction ou la réparation de lieux de culte, subventions « super-minimes ». comparées à celles allouées aux mosquées. Il n’est pas exclu que, même après l’octroi d’une subvention, la permission de construire soit très difficile à obtenir, souvent refusée, et même systématiquement dans certaines provinces !
Il n’est pas rare que temples ou églises soient démolis ou brûlés, dans des villages à majorité musulmane. À Ujung Pandang, capitale provinciale dans l’île de Célèbes, une église construite avec l’autorisation des autorités compétentes depuis 2 ans, n’a pas encore pu être inaugurée, en raison de l’opposition de l’entourage musulman. L’église de Kinaki, au diocèse de Padang, reconstruite et agrandie, ne peut être utilisée. Au Sud-Sumatra, sur un lieu de réunion et de prière, rénové avec l’aide financière du bureau des Cultes, et avec le consentement des autorités locales, les musulmans ont exigé que la croix surmontant l’édifice soit enlevée. Des cas semblables se multiplient un peu partout. Le plus souvent, les autorités religieuses font le dos rond, ou se contentent de protester ; il arrive que les communautés chrétiennes défendent elles-mêmes leur droit, et souvent avec succès. C’est le cas des Bataks du Nord-Sumatra, par exemple, qui sont particulièrement courageux et ne se laissent pas faire, même en dehors de leur territoire, et même s’ils ne sont que quelques individus ; par contre, les Javanais, plus souples, ou plus diplomates, cherchent un compromis, ou « s’étouffent » !
Au cours de cette année est né un mouvement qui se nomme Forum Demokrasi, dirigé par Abdurrhaman Wahid, figure en vue de l’islam ; il est aussi président d’une organisation musulmane importante : « Nu ». Le but de ce « Forum de la démocratie » est de « rechercher la justice et la vérité ». Dans une réunion du 10 avril dernier, à Jakarta, il s’est permis de demander que « le gouvernement ne se mêle pas trop des affaires religieuses... Notre pays n’est pas l’Iran ». Abdurrhaman Wahid ose aussi critiquer l’attitude sectaire des musulmans : « Le Forum de la démocratie veut expliquer au peuple que la démocratie signifie le règne du droit, l’égalité devant la loi, la liberté d’exprimer son opinion, etc. » Il déplore : « La majorité des musulmans est très en retard dans son attitude vis-à-vis de la démocratie ; ils veulent constamment se justifier, et souvent exigent que leurs intérêts soient pris en charge par le gouvernement, sans tenir compte de l’intérêt national. » « Pourquoi, ajoute-t-il, si des non-musulmans, disons des chrétiens, construisent une église, pourquoi les musulmans sont-ils mécontents et ne veulent pas accepter, tandis qu’eux-mêmes construisent, et terminent la construction de mosquées, avant même que la permission leur soit accordée ? » L’attitude du « Forum de la démocratie »est courageuse ; il n’y a pas eu de réactions officielles après ces déclarations, mais le gouvernement, aussi bien que les dirigeants musulmans, ont accusé le coup !
Il est des régions où les adeptes des différentes religions vivent en bonne harmonie ; cette « bonne entente », Kerukunan Agama, est un thème cher au gouvernement, dans la logique du Pancasila. Et pourtant, même si l’islam n’est pas religion d’État, il en imprègne toutes les instances, et la « prière officielle », à tous les échelons du gouvernement, est la prière musulmanne. Le président Suharto est allé en pèlerinage à La Mecque, et en revient « Hadji ». Autant et plus qu’à une démarche religieuse — le président est dit membre du mouvement spiritualiste Kebatinan, dans un contexte religieux bien antérieur à l’islam et tout différent de lui —, ce voyage ressemble fort à une démarche politique, à la veille de l’élection présidentielle, et au moment où la famille du président est en butte à des critiques venant de tous côtés.
Les intégristes musulmans, encore discrets — ou muselés ! — sont pourtant là, espérant bien voir l’islam reconnu comme religion d’État : le « bâton et la carotte » coexistent, et plusieurs décrets ont été votés qui inquiètent les non-musulmans. La législation du mariage, par exemple, est plus que boiteuse, de l’avis même des juristes musulmans ; il n’y a pas — en principe — de mariage civil proprement dit ; il n’y a qu’enregistrement d’un mariage religieux déjà célébré ; or, ne peut-être enregistré qu’un mariage dont les deux partenaires sont de même religion ; ce qui veut dire qu’un partenaire non musulman, à plus forte raison si c’est la fiancée, est forcé de se déclarer musulman pour que son mariage soit reconnu ; reconnaissance indispensable pour tout fonctionnaire, et de plus en plus pour les autres ! Cela devient un vrai sac de nœuds pour la communauté chrétienne, à moins d’accepter de jouer la comédie !
Notre Église est minoritaire, et le restera sans doute longtemps ; elle n’en reste pas moins chargée de Mission : être témoin de vérité, de justice, d’accueil. On a écrit que la présence et l’influence de l’Église sont disproportionnées par rapport au nombre de ses fidèles ; et cela dans les sphères gouvernementales, du haut en bas, comme aussi dans la société à tous les niveaux. La formation des chrétiens, de leur vie de foi, est une urgence pour que leur témoignage soit authentique : celui d’une foi au Christ, vécue dans la fidélité courageuse ; nombreux sont les dangers, et attirantes les sollicitations dans tous les domaines. Ici comme partout, le « veillez et priez » de l’Évangile prend tout son sens.
J.M.


III - LES MEP EN INDONÉSIE


Une longue histoire qui a commencé il y a plus de trois siècles ! Précisément, c’est le 30 avril 1672 que Mgr Pallu débarquait à Java, avec 4 prêtres et 2 laïcs (déjà !). Ils se sont installés à quelque 50 km à l’ouest de ce qui est aujourd’hui la ville de Jakarta. Leur « procure » est restée à Banten pendant 12 ans. En 1684, ces messieurs hollandais ont prié nos Pères de plier bagage et de fermer leur maison ! Puis il y a eu un intermède de 292 ans, jusqu’à l’arrivée de notre groupe, en 1976.
Il y avait bien eu quelques tentatives au siècle dernier : des Pères MEP ont tenté, en effet, de s’implanter à Bengkulu. D’autres, venant aussi de Malacca ou de Penang, ont essayé de porter l’Évangile aux indigènes des îles Nyas, situées comme Bengkulu, au N-O de Sumatra. L’un ou l’autre, pour diverses raisons, s’en est retourné en Malaisie ; d’autres sont restés sur place pour l’éternité ! Mort violente, ou par maladie, ou épuisement ? Aventure certainement généreuse, manquant peut-être de logistique, mais qui, hélas ! n’a pas eu de suites, jusqu’en 1976.
Depuis 1976 et jusqu’en 1978, 15 MEP sont arrivés : il rescapés du Vietnam, du Cambodge, de Chine et 4 jeunes. Le Père Aballain, malheureusement, n’y a pas fait long feu : après quelques semaines, il était prié de regagner son pays. Le Père Bianchetti a passé quelques années de long et fécond ministère dans l’île de Timor occidental, où son souvenir est encore très vivant ; rentré en France pour des soins de santé, il n’a pu obtenir son visa de retour. Peu de temps après, Mgr Ramousse a reçu du Saint-Père la responsabilité universelle des Cambodgiens. Puis, voici quelque 4 ans, le Père Darricau, par les caprices de son cœur, devait rentrer définitivement en France. C’est alors que la porte de l’Indonésie s’est hermétiquement fermée aux missionnaires. Depuis 1978, seul le Père Grison, jouissant d’une éclaircie fugitive — lors d’un changement de ministre des Cultes — a trouvé une brèche momentanément entrouverte pour gagner Bali.
Et voilà comment le groupe MEP, ici, ne compte plus que 12 membres âgés aujourd’hui de 43 à 70 ans. À vues humaines, il est bien peu probable que nous puissions obtenir quelque « benjamin », la frontière restant résolument close pour les missionnaires. Cet handicap n’affecte en rien le « mordant » de nos 12 confrères ; pratiquement, aucun n’a ni la tentation, ni le temps, de cultiver une quelconque nostalgie, ou de se casser la tête devant un avenir humainement bouché : dans quelques années, nos rangs vont certainement s’éclaircir, et pas d’espoir de relève, à moins que !... Chaque année 2 ou 3 séminaristes me demandent la faveur d’entrer dans la Société MEP, alors que notre infrastructure ne nous permet pas — pas encore ? — de les accueillir.
Et pourtant ! La moisson ici est abondante, souvent surabondante ! Très souvent, dans la plupart des diocèses, 1 prêtre de plus, c’est presque automatiquement une communauté nouvelle, ou même plusieurs, avec des centaines, et vite des milliers de nouveaux frères : moisson féconde, non seulement en nombre, mais plus encore en rayonnement !
Il n’est pas question bien entendu de considérer l’évangélisation sous l’angle exclusif de la présence et du ministère des prêtres. C’est toute l’Église qui est missionnaire, y compris donc tous les laïcs ! Il y en a, et ils sont nombreux, et souvent compétents, celles et ceux qui s’engagent, se dévouent à la cause de leur foi ; mais il reste que l’un des problèmes urgents pour l’Église, en Indonésie, c’est celui de l’encadrement !
C’est vrai pour toutes les congrégations religieuses. Ces 10 ou 15 dernières années, le nombre de leurs candidats — indonésiens, naturellement — ont augmenté d’une façon spectaculaire, alors que les anciens, et anciennes, pratiquement tous étrangers, ne sont plus là, ou alors en nombre très réduit. Pour les congrégations de prêtres par exemple, en 1989, le nombre de leurs candidats, dans les grands séminaires ou noviciats, dépasse même légèrement le nombre de leurs membres. Pour 1 413 prêtres (en 1989) religieux, il y avait 1 429 candidats, novices et grands séminaristes. Pour les religieuses, le nombre des novices, chaque année, représente souvent de 10 à 20 % des professes.
Un exemple : les Sœurs du Sacré-Cœur, au Lampung, pour leurs 58 membres, comptent 18 novices pour les 2 ans de noviciat ; sur les 58 Sœurs, 31 ont moins de 30 ans, une seule est quinquagénaire ; les étrangères sont toutes parties.
Le problème est le même pour les prêtres diocésains ; en 1989, pour moins de 500 prêtres, il y avait plus de 1 000 grands séminaristes ; ce qui veut dire, en gros, que plus des 2/3 des prêtres n’ont pas 10 ans de sacerdoce. Si l’on ajoute que les mentalités, et plus encore la formation, sont loin d’être homogènes entre « anciens » et « nouveaux », on devine la possibilité de problèmes pas toujours faciles à résoudre.
Ce phénomène est encore vrai pour nos communautés chrétiennes. Il y a trois siècles, rien que pour l’île de Florès, il y avait 25 000 baptisés ; au début de ce siècle, ils n’étaient pas beaucoup plus nombreux pour toutes les îles de l’Indonésie d’aujourd’hui, si l’on ne tient pas compte des étrangers. Ils sont aujourd’hui près de 5 000 000 ! Ce qui veut dire que plus d’un tiers des baptisés l’est depuis moins de 10 ans. Comme, de plus, ils sont dispersés sur de grandes — et parfois énormes — distances, et que par ailleurs la bonne moitié de ces 5 000 000 sont venus d’ailleurs — déplacés, « transmigrés » —, on peut deviner que la formation chrétienne de ces laïcs n’est pas spécialement facilitée. Là aussi, comme pour les religieux et les prêtres séculiers, ce sont les points de repère, de référence, l’encadrement qui posent question ! Une question à laquelle il serait ridicule de penser offrir une réponse dans l’immédiat — à moins d’être des François d’Assise ! —, sinon à toute petite échelle. En tout cas, dans au moins 4 des 5 diocèses où travaillent les MEP, les évêques, explicitement, comptent sur eux pour participer à l’épaulement, à l’accompagnement des grands séminaristes et des prêtres diocésains.
Il y a moins de 15 ans, les MEP revenaient donc en Indonésie, avec tout plein d’idées généreuses, tant les 3 jeunes que « les anciens de quelque part », heureux de mettre leur vie — ou ce qui en restait ! — au service de l’Église locale, en se proposant bien de refuser des « postes de commande », ne désirant que « seconder ». Seul Mgr Ramousse, le premier sollicité, a réussi à réaliser ce projet, peut-être parce qu’il n’est pas resté longtemps ! Après plus de 10 ans, les uns après les autres, presque tous ont fini par céder et, aujourd’hui, tous sauf un sont curés de paroisse ; la plupart ont, en plus, des responsabilités diocésaines — doyen, conseil épiscopal, conseil presbytéral, — commission d’Écriture sainte, conseil financier, vicaire général, paroisse universitaire, entre autres — ; certains encore, au niveau national, sont présents dans 2 Commissions épiscopales, celle concernant « la mission », et celle des communications sociales, ou des mass-media.
Presque partout, notre arrivée, à l’époque, pouvait surprendre, pour ne pas dire qu’elle dérangeait la gent religieuse ! L’apprivoisement semble désormais réalisé, et l’intégration ne pose plus de problèmes. Ceci est même vrai du point de vue légal, auprès des services de police et d’immigration. De fait, 11 de nos 12 confrères avaient fait la demande pour obtenir la nationalité indonésienne ; ils ont satisfait à toutes les conditions, rempli tous les formulaires, passé un examen, parfois sérieux, au tribunal de la province ; il y a de cela des années. Seuls, nos 3 plus jeunes, les Pères Gourdon, Billaud et Le Baron ont obtenu cette nationalité, en renonçant bien sûr à la nationalité française ; les 8 autres, depuis 3, 4 et même 5 ans, sont donc toujours en attente de devenir Indonésiens d’adoption !
Ceux-là ont tout de même obtenu un grand avantage : ayant fait cette démarche de bonne volonté, au lieu d’avoir le kim’s (permis de séjour provisoire), ils ont reçu le kim (permis de séjour sans le « s » = provisoire), qu’il faut tout de même renouveler tous les 2, 3 ou 5 ans, suivant le « bon vouloir » — ou la fantaisie — des administrations locales. Il y a quelque temps, durant la période de notre permis de séjour « provisoire », à renouveler chaque année, nous étions toujours un peu comme l’oiseau sur la branche. En effet, nombreux sont les missionnaires étrangers qui recevaient leur permis de séjour renouvelé avec la mention explicite : « Permis renouvelé pour la dernière fois ». En fait, bien peu de missionnaires ont vu cette menace mise à exécution. Quand sera-ce que du renfort — et bientôt simplement une relève — trouvera des portes ouvertes, ou une filière, pour venir « moissonner » chez nous ?
Les MEP d’Indonésie, ce n’est pas d’abord une société anonyme ! C’est, avant tout, 12 confrères, chacun avec une personnalité, un passé, des charismes propres. Il faudrait pouvoir ici présenter chacun d’eux dans son contexte, avec ses projets et ses problèmes. Seulement voilà ! Bien que nous ne soyons présents que dans 4 îles, même les 8 confrères de Sumatra sont parfois séparés par des océans de verdure et de marécages. Et de silence !
Des 12 confrères d’Indonésie, le plus jeune a 44 ans et l’ancien vient de passer le cap des 70 ans ; malgré — ou grâce à — leur moyenne de 59 ans d’âge, presque tous sont physiquement en forme, avec d’inévitables « bobos », ou « points de rouille » ; c’est le Père Christian Wittwer qui est le moins bien loti du point de vue santé. Pour le « moral » du groupe, la qualité de son engagement pastoral, la disponibilité au service de l’Église locale et la mission, le plus souvent dans l’enthousiasme, nous ne pouvons que remercier le Seigneur ! Ce qui ne veut pas dire que tout est toujours parfait, bien entendu, mais les évêques avec lesquels nous travaillons ne regrettent que l’impossibilité actuelle d’obtenir de nouveaux MEP en renfort !
Le Père Vincent Le Baron est le plus jeune du groupe. Après 18 mois d’étude des langues, et le temps de fourbir ses armes apostoliques à Kota Gajah, la ville des éléphants, et paroisse actuelle du Père Joseph Gourdon, voilà plus de six ans que l’évêque lui a confié un vaste secteur au nord-ouest du diocèse : un véritable « Far West » dont la superficie est égale, ou dépasse même celle d’un diocèse comme, à Taïwan, celui de Hwalien par exemple, mais avec les routes en moins ! Baradatu, le centre, est à quelque 200 km du centre du diocèse, sur la route « Trans-Sumatra », qui devient de plus en plus pratiquable, ce qui permet, normalement, de couvrir, ces 200 km en un peu plus de 3 heures de Toyota. Les dizaines de postes secondaires de la « quasi-paroisse » s’étalent à droite et à gauche de cet axe sud-nord : une zone de « transmigration locale ». La province du Lampung. que recouvre le diocèse de Tanjung Karang, était presque vide au début du siècle, et voilà que le gouvernement s’emploie à en dégorger la partie sud devenue surpeuplée.
Officiellement, des milliers de familles, plus ou moins volontaires, sont donc déplacées du sud vers le nord, et installées dans de vastes clairières gagnées sur la forêt. Des chemins de terre y conduisent en 2, 3 et même 5 ou 6 heures de Toyota, suivant les saisons, à moins que le caprice de quelques ruisseaux ou rivières trop grossis ne coupe momentanément la route. Il reste quand même pas mal de postes, surtout d’implantations sauvages, qu’on ne peut atteindre qu’après des heures de marche à pied, encore que, de plus en plus, de puissantes motos tout terrain, les roues bardées de chaînes, vous prennent en croupe pour une poétique partie de super-cross ! Pour desservir ce « nouveau monde », depuis peu, Vincent est aidé par un jeune prêtre diocésain, ainsi que par un et même 2 grands séminaristes en stage, et plusieurs catéchistes plus ou moins diplômés. Pour se rafraîchir les idées, ou pour tenir ses jarrets en forme, de temps en temps Vincent part dans la nature pour une partie de chasse au sanglier, en compagnie de braves musulmans ! Une des multiples manières de vivre la fraternité avec des frères non chrétiens ! Et même si, par certains côtés, Vincent paraît quelque peu bohème, voilà longtemps qu’il a acquis toutes les grâces de l’évêché : Monseigneur s’ingénie à lui porter du pain, du beurre, du miel chaque fois qu’il va le voir !
À côté de plusieurs autres charismes, Vincent a celui de bien posséder deux langues : l’indonésien, bien sûr, mais surtout le javanais sous ses diverses formes, depuis le langage populaire jusqu’au niveau le plus sélect : à tel point que des jeunes prêtres, Indonésiens javanais nés au Lampung, hésitent souvent à parler javanais avec lui, par crainte de perdre la face !
Paul Billaud a juste un an de plus que Vincent. Après 18 mois d’étude des langues, il a passé quelques belles années de ministère dans la paroisse de Bandar Jaya, comme vicaire du Père Vrœn, religieux hollandais, son aîné de 25 ans, avant de devenir son curé. Voilà plus de 6 ans qu’il est chargé d’une des 3 paroisses de la ville épiscopale. Avec plus de 5 000 baptisés disséminés dans 18 postes secondaires, dans un rayon de 35 km, il pourrait largement remplir ses 24 heures quotidiennes. Pourtant, ce n’est là qu’une part de ses activités ; il est responsable du comité pour les campagnes de carême — y compris la répartition des dons collectés —, membre du comité diocésain des bourses d’étude, économe du groupe MEP et, depuis l’été 1991, vice-économe du diocèse ; il est membre du conseil presbytéral, et s’occupe de la « paroisse universitaire ».
Pour la seule ville de Bandar-Lampung, capitale provinciale, dans les universités et les différentes académies, plus de 600 étudiants catholiques ont été contactés, et il y en a pas mal d’autres ! Des centaines d’autres encore, intellectuellement ou économiquement plus doués, sont dispersés dans les universités ou académies de Jakarta, Yogyakarta, Bandung, Bogor et autres centres de Java ; pour une population catholique, dans le diocèse, qui dépasse les 80 000 baptisés, tous ces universitaires sont réellement une promesse, mais leur accompagnement est loin d’être une sinécure ; il mériterait d’être confié à un prêtre à plein temps. Paul regrette que trop souvent, une bonne partie d’entre eux vivent un complexe de minorité, perdus qu’ils sont dans une foule de condisciples qui, à plus de 90 %, se disent musulmans, avec pignon sur rue et des tas de passe-droits...
Nous pouvons tout de même nous réjouir de voir émerger, ces dernières années, un bon noyau de ces jeunes, fiers de leur foi et bien décidés à s’affirmer disciples de Jésus-Christ, parfois même un peu trop ostensiblement, surtout quand nos catholiques et les protestants, un peu moins nombreux mais plus pugnaces, s’allient dans des célébrations ou d’autres activités.
Le 3e des jeunes de la « bande des 4 du Lampung », Joseph Gourdon, se trouve lui, à quelque 80 km de l’évêché, vers le nord, dans la paroisse de Kota Gajah, où il a remplacé le Père Vincent Le Baron. Un centre quelque peu excentrique, avec des postes à 15 ou 20 km vers le sud, alors que des dizaines d’autres sont éparpillés jusqu’à près de 150 km vers le nord et vers l’est. Voici moins de 40 ans, la forêt vierge couvrait tout le secteur, et servait de paradis à des troupes d’éléphants et bien d’autres bestioles. Une compagnie italienne est venue, à grand renfort d’engins de terrassement, y tailler d’immenses clairières, insensiblement mais inexorablement agrandies et multipliées par les dizaines et dizaines de milliers de familles transplantées de Java, et même quelques centaines venues de Bali. À cette immigration « transmigration » relativement bien programmée, est venue, et continue de venir s’agglutiner une immigration spontanée, plus ou moins clandestine et de plus en plus nombreuse. La tentation, bien sûr, est grande, pour quelqu’un qui n’a que ses 2 bras, d’ouvrir un champ, ou même une rizière, dans ces extensions de brousse ou de lande où, quelques années auparavant, régnait en maître la forêt. Conséquence ? Les titres de propriété font souvent problème ; et même si, pour le moment, le gouvernement ferme encore un œil, il suffit qu’une administration, pensant y trouver quelque avantage, s’en mêle pour que le problème tourne au drame.
Cela s’est encore produit naguère dans une section de la paroisse desservie par le Père Gourdon : de nombreuses familles, du jour au lendemain, ont dû abandonner maison, plantation de girofliers, de caféiers, et d’autres cultures industrielles, fruit de 20 ou 30 ans de patience et d’efforts ! Plantations, certes, pas perdues pour tout le monde ! Quelques fanatiques, exploitant habilement un tremplin religieux, provoquent une réaction violente, naturellement aussitôt matée par une main de fer, au prix de dizaines et de dizaines de vies !
Dans ce vaste secteur desservi par Jo (Gourdon), la communauté des baptisés, en 1988, dépassait les 10 000 membres. Jo s’y est parfois trouvé seul, mais le plus souvent avec un, et même 2 vicaires, religieux indonésiens. Les baptisés et catéchumènes de la paroisse, dispersés en des dizaines de petites communautés, avec des lieux de culte le plus souvent rudimentaires, espéraient avoir la visite du prêtre et l’Eucharistie dans chacun des postes. Mais Jo, dès le début, s’est efforcé de rassembler dans un centre les petits groupes se trouvant dans un rayon de 5, 6 ou 7 km pour la rencontre dominicale ; malgré tout, il lui arrivait souvent de passer en semaine 4 ou 5 jours de suite à les visiter, en logeant chez l’habitant. Depuis 2 ans, le secteur sud et une grande partie du secteur est ont été détachés de la paroisse de Kota Gajah pour en faire une quasi-paroisse, si bien que sa communauté est maintenant réduite de moitié. Dernièrement, Jo a reçu un jeune prêtre diocésain nouvellement ordonné et l’appoint de 2 grands séminaristes, pour leur année d’orientation pastorale. « C’est curieux, disait-il l’autre jour, depuis que nous sommes une équipe de 4, le travail semble encore augmenté ! » Et chacun s’étonne, admiratif, en voyant Jo dévorer des masses de livres et revues.
Par rang d’âge, c’est Maurice Le Contour qui précède Jo de 9 ans (57 ans), et lui se trouve à quelque 1 500 km à l’est du Lampung, dans l’île de Bali, le « séjour des dieux ». Destiné à Palembang (Sumatra-Sud), il n’a pas pu y trouver les conditions lui permettant de mettre son charisme au service de l’Église, et de reconstituer en Indonésie ce centre-école de sculpture qu’il avait déjà animé au Cambodge. Après un essai chez les jésuites à Yogyakarta (Java), centre vivant d’activités religieuses et culturelles, c’est l’évêque de Bali, un SVD hollandais, qui s’est intéressé à son projet et l’a accueilli avec sympathie. Symboliquement, Monseigneur lui a offert un coffret de ciseaux de menuisier-sculpteur amateur. Il a fallu plus de 10 ans de persévérance pour arriver aux ateliers actuels, techniquement bien équipés, dans ce centre artistique de Gianyar, connu un peu partout en Indonésie, et riche même de « comptoirs » à l’étranger. Dès les débuts, Maurice déconcertait la population locale, et même le clergé, puisque dès le premier jour, tout nouvel élève recevait un salaire, dont le montant grimpait selon le progrès et les compétences de l’intéressé. Des groupes de 15 à 30 grands jeunes vont y faire 5 ou 6 stages de 3 mois, chacun suivi d’une période de travail à domicile, avant d’obtenir le diplôme. Après quoi, il leur est offert de devenir membres d’une coopérative de production et de vente. Voilà de longues années que cette entreprise fonctionne, et se développe sans cesse. Réalisée pour des garçons et des jeunes mariés, le Père a caressé, mûri, et lancé un projet parallèle pour les filles ; le tout avec des « dépendances » : élevage de poules, de porcs, fabrication de saucisses, jambons et poisson fumé, pour ravitailler la cantine commune et fournir les grands hôtels de Bali et d’ailleurs !
La communauté paroissiale de Gianyar est minuscule, comparée à celle des 3 confrères cités plus haut, mais elle est fervente, même si elle se compose surtout de membres venus d’ailleurs, des Florésiens pour une bonne part ; les autochtones balinais ne se bousculent pas, eux, pour demander le baptême. Aux petits soins pour cette communauté comprenant quelque 120 fidèles, Maurice est très bien placé pour s’occuper aussi de la pastorale du tourisme. Car beaucoup de simples curieux et, encore plus nombreux, des visiteurs attirés par la renommée de œuvres du Père, viennent s’enquérir de ce qui se fait chez lui. Ce ne sont pas seulement des envoyés du CCFD ou de la presse française : des grands hôtels lui envoient des gens venus de divers continents ; des diplomates, des ministres viennent le voir, toujours pour admirer, parfois pour acheter, mais la plupart pour repartir avec une autre image du message de Jésus-Christ et de son Église.
À 2 000 km à l’ouest, vers le nord de Sumatra, également dans un site touristique connu, le Père Moussay est curé de la « vieille » paroisse de Bukittinggi, au diocèse de Padang. Gérard était, avec le Père Vitte, du premier « bateau » MEP qui aborda en Indonésie. Très rapidement, il fut attiré par l’ethnie Minang Kabau, de langue et culture propres, très farouchement musulmane, et formant la majorité de la population du diocèse. Pour pouvoir mieux apprécier ces gens, approfondir leur culture et apprivoiser heur langue, se séparant de son compagnon le P. Vitte, Gérard alla s’installer en plein quartier Minang Kabau. Dans des conditions pas spécialement favorables, il put y résider quelques bons mois, et commencer à connaître ce peuple de l’intérieur.
Depuis plus de 10 ans Gérard est à Bukittinggi, lieu de fraîcheur et de poésie ; d’abord il y fut vicaire d’un Père italien, xavérien de Parme ; puis curé tout seul ; puis avec un vicaire, prêtre diocésain, indonésien d’origine chinoise ; puis comme vicaire du vicaire général du diocèse, xavérien italien, et maintenant son curé. Ils sont donc 2 prêtres pour une paroisse assez grande, avec plusieurs dessertes, sans être démesurée. Il y a 5 ou 6 ans, la majorité de la communauté chrétienne était composée de descendants de Chinois, avec un petit groupe de fonctionnaires javanais. Et voilà que le visage de la paroisse se transforme avec la présence de plus en plus nombreuse de Bataks, dont la tribu importante — plus de 2 millions d’individus — peuple le nord de Sumatra ; ils sont en grande majorité chrétiens, mais parmi ceux-ci, plus des 3/4 protestants. La paroisse est riche en écoles à Bukittinggi et Payakumbuh, jardins d’enfants, écoles primaires et secondaires catholiques qui, comme partout, mais ici spécialement, sont très cotés, et auxquels Gérard porte un soin particulier. Le ministère paroissial est prenant mais le pasteur n’oublie pas ses vieilles amours : peuple, langue et culture Minang Kabau ; depuis 3 ans il fait ingurgiter à son ordinateur sa splendide moisson de vocables, de traditions, de richesses culturelles. Au fur et à mesure que l’ouvrage avance, les matériaux se multiplient tandis que la date de sa parution est reportée. Ce travail est une vraie œuvre de « bénédictin MEP » !
Bien d’autres facettes de Gérard seraient à citer pour être un peu plus complet : au diocèse il fait partie de la commission des finances ; dans le groupe MEP il est, depuis cette année, premier conseiller ; il lui arrive aussi de faire un saut en Malaisie, et même jusqu’en Amérique, pour participer à quelques congrès, sur le peuple et la civilisation Cham du Vietnam, par exemple. Mais n’est-ce pas là ce qui se passe un peu pour tous les confrères ?
Encore un saut de grande puce, pour revenir à Bali et y rejoindre l’extrême est de l’île: c’est le Père Christian Grison qui y règne. Ainsi, la moitié orientale de l’île de Bali n’est desservie que par 2 prêtres, et les 2 sont MEP ; le « gros » de la petite communauté chrétienne du diocèse — moins de 10 000 baptisés — est cantonné dans la moitié ouest de l’île. Le ministère, à Bali-Est est donc spécialement « ad gentes » ! De fait, comme pour le voisin, le Père Le Coutour, la communauté ici ne compte pas 150 fidèles, et encore presque tous sont venus d’ailleurs, et la plupart, comme fonctionnaires, ne séjournent que peu de temps ; mais Christian les soigne avec un cœur de mère !
La vraie paroisse de Christian, ce sont ces foules de Balinais qui l’entourent ; et là Christian s’en donne à cœur joie, ne manque aucune occasion de contact, avec le peuple comme avec les autorités. Grâce à son jardin d’enfants, qui est de beaucoup le mieux coté de cette moitié de l’île, beaucoup de portes — et de cœurs ! — lui sont ouverts, et si les conversions ne se multiplient pas, Jésus-Christ et son message sont de plus en plus sympathiquement présents. Dommage que les incessants efforts effectués pour ouvrir une école primaire, faisant suite au jardin d’enfants, n’aient pas — pas encore — été couronnés de succès ! La raison ? La trop rapide réussite du contrôle des naissances a déjà provoqué la fermeture de plusieurs écoles primaires publiques. Au vrai, on pourrait bien soupçonner aussi l’humeur de quelques personnages bien placés, craignant l’influence trop féconde de cette école projetée !
En quelque sorte, Christian est le benjamin du groupe : dernier venu dans le pays, il y est vraiment entré par le chas d’une aiguille ; tout le monde s’étonne de sa chance, se demandant par quel hasard, par quelle Providence ? En tout cas, sa persévérance obstinée y est pour quelque chose, même si le Seigneur avait ses vues à lui pour permettre cette exception ! Christian a bien pris possession de cette extrémité est de l’île de Bali, dans la sous-préfecture de Amlapura ; sa maison y est toujours ouverte et accueillante, et si les visiteurs sont moins nombreux qu’à Gianyar, ils sont très loin d’y être moins bien reçus ! L’environnement s’y prête : le centre paroissial de Christian est planté sur une coulée de lave, sur les premières pentes du majestueux volcan Gunung Agung, qui a désertifié, pour des années, tout un secteur de cette région. En effet, au sud d’Amlapura, les cultures sont de nouveau florissantes, alors qu’un peu plus loin vers le nord, au moins 200 km2 ne sont que terres arides... Mais le « prieuré » de Christian reste un lieu de pèlerinage qui vaut le détour !
Très loin à l’ouest-nord-ouest, entre l’île même de Sumatra, Singapour, la Malaisie et le Kalimantan (Sud-Bornéo), une poussière d’îles continuent l’Indonésie jusqu’aux portes du Vietnam. En 1977 y sont arrivés 3 « conscrits », tous 3 de 1928 ; Mgr Yves Ramousse, et les Pères Marcel Arnould et Henri Jourdain. Très tôt, le Saint-Père nous a privés de Mgr Ramousse, pour lui confier un ministère plus douloureusement urgent : le service de ses chers Cambodgiens, que la tourmente a dispersés dans le monde. Restent le Père Jourdain, aux portes de Singapour, et le Père Marcel Arnould, plus près de Kalimantan, dans l’île de Belitung.
S’il est vrai que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, serait-ce illogique de conclure que les confrères sans histoire sont heureux ? Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de doute que Marcel est heureux ! En tout cas, personne ne pourra lui reprocher de perdre trop de temps pour la correspondance, du moins avec les confrères du groupe. Et comme, par définition, une île est isolée, le Père semble s’accommoder très bien de cette insularité. Avec un joyeux humour, Marcel disait un jour : « Si je veux être fidèle aux commandements de l’Église, et conséquent avec ma foi, je devrais demander au groupe des subsides supplémentaires, car, pour obtenir le sacrement du pardon, 2 mois du salaire d’un maître d’école ne suffisent pas pour aller trouver un prêtre ; alors, pour pouvoir être fidèle à la confession au moins mensuelle, qui va payer la dépense ?
Ses silences prolongés ne signifient d’ailleurs pas du tout inactivité ! Il ne connaît sans doute pas tous les quelque 150 000 habitants dispersés sur les 5 000 km2 de son île, mais il connaît une par une toutes ses ouailles, et il est heureux de leur adjoindre, par le baptême, plusieurs dizaines de frères et sœurs adultes chaque année. Si la paroisse dispose d’écoles catholiques — du jardin d’enfants au 1er cycle du secondaire —, auxquelles il donne une partie de son temps et de son cœur, c’est à la Légion de Marie qu’il offre le meilleur de lui-même. Un catéchiste à plein temps partage le ministère paroissial, et le concours de I’ACGF — les femmes catholiques — est loin d’être négligeable, sans oublier la « gamelle » des repas, apportée à tour de rôle par les familles. Le conseil paroissial essaye de se réunir et de travailler avec la régularité dont le Père Marcel donne un exemple éloquent. Ce n’est pas automatiquement être un vieux garçon que de chronométrer son emploi du temps à la minute, et l’un ou l’autre de notre groupe pourrait envier cette régularité monastique qui balise les journées de Marcel, depuis les temps de prière, de célébration, d’enseignement, jusqu’à sa volonté soutenue d’être « à jour » des lectures, des images et de la musique qui intéressent et façonnent son monde, et surtout la jeunesse !
Son compère Henri Jourdain vit à la périphérie opposée du diocèse. Vit ? C’est peu dire, puisque notre Henri semble avoir bloqué l’accélérateur sur la 4e vitesse pour ses repas, ses voyages, ses rencontres, y compris pour l’annonce explicite de Jésus-Christ sur tous les toits. Il doit sans doute méditer le proverbe chinois : « À quelqu’un qui a faim, il est beaucoup moins utile de donner un poisson, pour un jour, que de lui apprendre la pêche, source de poissons pour chaque jour ! » Jésus-Christ : source et garantie de développement, et réponse à de multiples questions ! Parallèlement, cette dimension ne l’empêche nullement de tout faire pour avoir toujours quelque poisson concret sous la main, pour répondre à des situations trop criantes ! il n’a jamais terminé un projet — de construction, de bibliothèque, de séminaire, d’internat — sans en avoir mis plusieurs autres en route !
Pendant ses « apparitions » en Europe, on peut facilement rencontrer Henri le matin à Lille et le soir à Toulouse, pour aller prêcher le lendemain matin en Normandie et donner le soir une conférence dans le Jura suisse ! À Tanjung Pinang, le centre de sa paroisse, il n’y a pas d’autoroute. Qu’à cela ne tienne ! Le bateau de la paroisse, ou les bateaux marchands, de pêcheurs ou même de la marine indonésienne, lui permettent de sillonner, parfois pendant plusieurs jours et nuits de suite, tout l’espace d’eau qui sépare ses îles. Certains regrettent un peu de n’avoir pas une fois ou l’autre sa visite ! C’est que, si Henri est prodigue de ses forces et de son cœur, et tout autant de cet argent que bien des sources différentes mettent à sa disposition, Henri est avare de son temps, qu’il réserve jalousement à ses îliens ; tant pis pour les confrères qui désireraient l’avoir chez eux ! Un exemple : au cours de ces 13 dernières années, il n’est allé qu’une fois chez Marcel Arnould ; celui-ci n’a pu lui rendre qu’une fois sa visite. Heureusement qu’il y a la rencontre annuelle MEP à Cipanas, et parfois au centre diocésain de Pangkal Pinang, pour qu’on puisse se saluer !
Tanjung-Pinang, la paroisse où travaille Henri, est l’une des 7 paroisses du diocèse de Pangkal Pinang ; le Père Jourdain y a d’abord vécu longtemps comme vicaire ; puis, à contrecœur, il a dû accepter d’y être curé ; de nouveau, avec grand soulagement, Henri a pu redevenir vicaire mais, à partir de février 1990, l’évêque et son conseil l’ont renommé curé de toute cette vaste paroisse, et coordinateur de la pastorale pour les 5 prêtres qui sont alors destinés à ce vaste secteur ; il semble bien qu’il sera sous peu divisé en 3 paroisses. C’est presque déjà fait pour l’île de Batam qui, à quelques kilomètres, fait face à Singapour, et vit un plein « boom » de développement.
Jusqu’à ces dernières années, le diocèse était confié aux Pères picpuciens, (SSCC) ; depuis le 2 août 1987, c’est Mgr Mos, SVD de Florès, qui est évêque, et du coup le diocèse est de plus en plus une communauté sœur du peuple de Florès. Déjà, depuis des années, la communauté chrétienne, d’abord presque exclusivement de descendance chinoise, est devenue en bonne partie florésienne, et l’on recrute de nombreux candidats au sacerdoce dans les lointaines îles de Florès ; sur les 27 grands séminaristes diocésains, au moins les 4/5e viennent de Florès... La population autochtone, de souche malaise et de « peuples de la mer », n’a pas encore trouvé sa place dans notre Église. Ce n’est pas le moindre souci du Père Henri, qu’il essaye de mener de front avec le ministère, en établissant des pensionnats et d’autres œuvres sociales, en faveur de ces populations dispersées dans ces îles lointaines et « superpauvres », qu’on n’atteint qu’après 2 ou 3 jours de bateau vers le nord.
Revenant sur l’île de Sumatra, proche de la côte ouest, Curup, un coin de poésie et de fraîcheur : c’est la paroisse du Père Jean Monceau ; le Père Christian Wittwer l’y seconde, collaborant au ministère paroissial, du meilleur de son cœur et de ses forces. Sans être malade, c’est sans doute celui des confrères dont la santé laisse le plus à désirer ; on ne peut qu’admirer le courage et la patience qu’il déploie pour « servir », en dépassant les divers handicaps qui pourraient faire obstacle à son ministère.
Depuis son arrivée en Indonésie, avec la « bande des 4 du Lampung », en mars 1978, Christian en est à son 3e poste. Pendant quelques années, il a partagé la vie et le ministère du Père Antoine Vitte, à Air-Molek. De là, son évêque l’a nommé à Pasaman (Lubuk-Sikaping), à 1 h 30 de voiture au nord de Padang, en compagnie de plusieurs Pères SX (xavériens de Parme). Il y a moins de 2 ans, au retour d’un congé et d’une visite prolongée au Vietnam, Christian est venu seconder Jean Moriceau, en jouissant là d’un climat et d’un environnement favorables pour se refaire une santé. En l’absence du Père Moriceau, par exemple lors de sa visite prolongée — et féconde — au Vietnam, Christian assura seul le service de la paroisse, à la grande satisfaction du curé. En plus d’une aide précieuse au centre, Christian rend service au noviciat des Sœurs de Jeanne Delanoue, en leur offrant l’Eucharistie et des leçons de français !Souvent il dessert spécialement le poste de Kepashiang, à une demi-heure de Curup, sur la route de Bengkulu. Tout dernièrement, Christian s’est rendu à Tanjung Pinang, aux portes de Singapour, pour y rencontrer son vieil ami, le Père Rondineau : par amitié, mais aussi pour, éventuellement, l’aider dans sa tentative de visiter le camp de réfugiés dans l’île de Galang ; ce n’est pas sa faute si le projet n’a pas réussi ! Les réfugiés, le Vietnam et le Cambodge, Christian n’est pas près de les oublier ! Serait-ce ce souci, ou sa façon « contemplative » d’épauler ses communautés, qui lui donnent la tentation de vivre parfois en reclus à la façon de saint Bruno ?
Son compagnon de vie, et curé, le Père Jean Moriceau, est bien loin de ménager sa peine ; il n’a pas encore le don d’ubiquité, mais, infatigablement, il s’efforce d’être présent dans tous les secteurs de son ministère, proches ou éloignés. Il y a quelques mois, Jean avait la joie de vivre presque 3 semaines dans son cher Vietnam. Il en rêvait depuis des années, et il en est revenu avec plein de soleil — et un peu de nostalgie — dans le cœur, se demandant même si ce n’était pas un peu son devoir de retourner là-bas, pour quelques mois, ou plus ! Outre que la réalisation d’un tel rêve n’est pas simple, se poserait sans doute le problème douloureux, que d’autres confrères connaissent, quitter une communauté pour en servir une autre...
À Curup, ce n’est pas le travail qui manque ! Un peu moins de 2 000 fidèles, disséminés en une dizaine de postes secondaires ; le noviciat des Sœurs de Jeanne Delanoue, à une petite heure du centre ; et les écoles surtout, du jardin d’enfants au 2e cycle du secondaire, où Jean met certainement une bonne partie de son cœur. Jusqu’à l’an dernier, les soucis ne lui ont pas manqué, avec la construction de son église, de beaucoup le monument le plus prestigieux de tout le diocèse. En la bénissant, son évêque, très fier, regrettait de ne pas l’avoir à la place de sa cathédrale ! Le diocèse, avec ses 34 paroisses, pour quelque 56 000 baptisés, a le privilège d’avoir 27 jeunes au grand séminaire interdiocésain, dont le quart provient de la seule paroisse de Curup. Une réalité qui se passe de commentaires.
Conseiller du groupe MEP, régulièrement réélu depuis que le groupe existe, Jean est aussi doyen de tout son secteur, excentrique par rapport au centre du diocèse (Palembang). Seul prêtre séculier de la région avec Christian, il doit mimer un groupe de 6 prêtres religieux du Sacré-Cœur de St-Quentin, presque tous indonésiens. De plus, à son corps défendant, il fait partie du conseil épiscopal. Enfin, comme c’est le cas pour nos confrères d’autres diocèses, l’évêque lui confie de préférence ses grands séminaristes « stagiaires » pour favoriser leur insertion dans la vie du diocèse comme prêtres diocésains, et se trouver une identité autre que celle de religieux.
Antoine Vitte est le plus proche voisin MEP de Jean Moriceau ; il n’est qu’à 10 ou 12 heures de Land Rover de chez lui, à Air-Molek, dans la province de Riau, dont fait également partie la paroisse de Henri Jourdain, juste sous l’équateur. Air-Molek est comme une grande clairière au milieu d’une immensité de forêts et de marécages. Depuis le début du siècle, un peu dans tout le secteur, d’énormes pompes mécaniques soutirent, de moins en moins artisanalement, le pétrole dont le sous-sol est riche. Dans le même temps, d’immenses plantations, d’abord d’hévéas, et de plus en plus de palmiers à huile, ainsi que d’aréquiers dans la tourbe proche du littoral, vers le nord-est, ont transformé des centaines de milliers d’hectares.
Une famille de catholiques suisses possédait là une grande plantation d’hévéas : en quittant le coin il y a 20 ans, elle a donné aux quelques catholiques javanais du secteur 4 ou 5 hectares de terrain, pour y établir un centre chrétien, si bien que la paroisse est née à l’initiative de quelques laïcs.
Depuis 1978, Antoine y règne, en y consacrant le meilleur de son cœur, de sa foi et de sa ténacité. Depuis une dizaine d’années surtout le gouvernement, à coups de bulldozers, grignote forêts et marécages, pour y installer des dizaines de milliers de familles « transmigrées » de Java. Sans ménager sa peine, Antoine, aidé par Wittwer d’abord, puis, pendant des années, par un prêtre diocésain d’origine chinoise, a eu la joie de fonder une dizaine de chrétientés. Inutile de dire que la situation économique et morale de ses transplantés n’était — et n’est — pas idéale : Antoine avait de quoi donner libre cours à sa générosité !
Dans cet océan de verdure, il reste encore quelques îlots de populations autochtones, d’origine malaise, vivant, encore tout récemment, de chasse et de cueillette. Les membres de l’une de ces tribus, les Talang Mamak, à peine sortis du bois pour peupler plusieurs villages construits pour eux par le gouvernement, avec une belle mosquée au centre, refusent obstinément d’adopter la religion musulmane, qui les invite à abandonner une bonne partie de leurs traditions, et leur défend de manger du sanglier, de boire leur « vin fermenté ». Ils prirent contact avec le Père, pour savoir jusqu’où leur mode de vie pouvait être accueilli par l’Église catholique. Il va sans dire qu’Antoine n’a pas lésiné sur son temps ou sa peine : très vite, cette peuplade est devenue la « bien-aimée du Père : aide sociale, champs ou plantations pour servir d’exemple, plants et semences pour la culture, infirmière, et début d’un centre paroissial... L’évêque, un Batak du nord de Sumatra, capucin, semblait sourire de l’enthousiasme d’Antoine accueillant l’espérance de ce peuple ; la pensant utopique, il n’y croyait pas ! Antoine, à qui l’évêque avait donné 2 vicaires, capucins batak, a tenu bon. N’étant pas spécialement doué pour être « supérieur » d’un couvent, il a demandé, et obtenu, d’être déchargé de la paroisse comme telle, pour s’occuper exclusivement de ces Talang Mamak, dans le cadre paroissial. Après plusieurs mois de séjour avec eux, un soir, vers minuit, le sous-préfet et quelques sbires en civil sont venus l’expulser. Humblement, Antoine obtempère, certain de revenir bientôt ; la police le remerciera d’avoir si sagement obéi, évitant l’effusion de sang, car les « coutelas étaient prêts, et les têtes à raccourcir bien étiquetées ». Ce n’était sans doute pas le meilleur moyen, pour les autorités, d’apprivoiser ces braves gens à peine sortis de leur forêt ! En attendant, voilà plus de 3 mois, en septembre 1991, qu’Antoine va d’Hérode à Pilate pour obtenir de retourner chez ses protégés ! Serait-ce le pot de terre contre le pot de fer ? Mais qui peut museler la grâce ?...
Il faudrait encore parler de la santé d’Antoine. Grâce à ses verres de plus d’un centimètre d’épaisseur, il jouit d’une assez grande autonomie visuelle, et son diabète lui vaut d’être « superpiqué » ! Voilà 5 500 jours qu’il se paye sa piqûre quotidienne ! Servitude féroce, mais vitale, et il s’y tient !
Responsable du groupe MEP, j’ai supériorité, dont je ne suis ni fier ni responsable, de l’âge, étant entré dans ma 8e dizaine ! Entre autres désavantages, j’ai celui d’être trop près du soleil : Monseigneur l’évêque, qui se croit obligé de remplir tous les casiers de sa charge pastorale, tombe sur moi pour boucher tous les trous, au niveau paroissial comme au niveau diocésain, et même national.
Je suis arrivé en 1978 avec les « 3 jeunes » ; il m’a fallu payer tribut à la maladie, par 2 mois d’hôpital pour une malaria tropicale, sans doute pour « faire le pays », comme on dit du bétail en Franche-Comté. Quelques mois d’étude de langues, et je m’installais à la cathédrale comme 2e vicaire, l’évêque en étant curé. Qu’elles étaient loin mes montagnes du Tibet ! Et mes braves Tarokos aussi étaient loin ! Un petit air de parenté me soulageait quand même : les types humains des nombreuses ethnies vivant en Indonésie ressemblent souvent étrangement à ceux des diverses tribus de Hwalien, à tel point que je mettais spontanément des noms tarokos, bunun ou amis sur des visages d’ici. C’est tout aussi évident pour la langue indonésienne : des tas de mots ont une prononciation identique, mais pas toujours la même signification ; en tout cas, la structure de la langue, la grammaire sont fort semblables à celles des langues aborigènes de Taiwan, ce qui me vaut encore des quiproquos amusants.
Un autre petit air de famille avec mon passé : sur les plus de 6 000 fidèles que compte la paroisse, 4 000 vivent dans sa partie ville, et près de 50 % d’entre eux sont de descendance chinoise ; le sont aussi 180 des 220 catéchumènes adultes que j’accompagne, 50 % hakka, 40 % foukien ; il en va de même de la vingtaine que l’évêque instruit, et des 60 du groupe de mon vicaire ; cela est vrai pour toutes les villes, grandes, moyennes et même petites de l’Indonésie. On entend très peu parler mandarin : il est interdit de l’enseigner, comme est interdite toute littérature de langue chinoise. Dans les campagnes, les Chinois sont pratiquement absents, et tous les catéchumènes y sont des Indonésiens de souche, à 90 % venant de l’islam. Mais, en ce qui concerne les descendants de Chinois, ils sont plus ou moins marginalisés, et souvent jalousés, puisque la presque totalité des finances et du commerce est entre leurs mains. Certains quand même sont pauvres, et même « superpauvres » quelquefois. On dirait qu’ils cherchent, une « insertion », où ils pourraient être accueillis sur un pied d’égalité...
Dans l’Église — les Églises — ils ont des chances de la trouver.
Le diocèse de Tanjung Karang, à l’extrême sud de Sumatra, couvre 36 000 km2, la même surface que l’île de Taiwan, pour une population de 7 à 8 millions d’habitants. On n’y compte qu’un peu plus de 80 000 baptisés ; ils n’émient que plusieurs dizaines il y a un demi-siècle. En principe, pour les autorités, les musulmans y sont 95 % et 2 % sont bouddhistes. Il y a quelque 70 ans, la population de la province du Lampung était loin d’atteindre le million, et les autochtones en composaient la très grande majorité ; il y a 12 ans, elle était d’environ 3 millions d’habitants, dont 1/4 d’autochtones actuellement, en 1991, sur les 7 à 8 millions d’habitants, à peine un million sont autochtones, dont à peine quelques rares unités, par hasard, sont membres de l’Église ! Nous nous disons « Église locale du Lampung ». Mais où sont-ils, les « orang (hommes) Lampung », répète de temps en temps notre évêque (javanais) ! Cela fait mal et d’autant plus qu’il n’y a ni prêtres ni religieuses ni catéchistes qui parle la langue du Lampung... L’un ou l’autre essaye de s’y mettre, mais les urgences sont multiples !
Il y a 4 ans, le diocèse a essayé de mettre en route un mouvement de renouveau pastoral, un « aggiornamento », une manière de synode. Jo Gourdon faisait partie de l’équipe qui déblayait le terrain par une première enquête ; puis, m’ayant sous la main, voici 2 ans, Monseigneur me confiait la 2e phase de la préparation. Dès octobre, il faudra dépouiller, et interpréter, quelques milliers de réponses ! L’ordinateur pourra-t-il nous épauler ? Encore faut-il réussir à trouver quelqu’un qui sache enjouer.
Comme dans toute l’Indonésie, les « moyens de communication » — un peu la presse, et beaucoup l’image — gagnent du terrain, mais, aux rencontres de niveau national, à la « Commission épiscopale pour les mass-media », je touche du doigt la difficulté de quelques experts quand il s’agit de motiver le grand nombre. Cette année, notre Église s’est un peu mobilisée pour célébrer le centenaire de Rerum Novarum, et prendre conscience de l’urgence du problème social dans ce monde où les structures sociales ne valorisent que les producteurs ; il faut absolument accélérer le développement — matériel —, et tant pis si le bulldozer écrase des pieds, et des cœurs ! Un certain nombre de ténors dans notre Église, ici, font de grands discours en faveur de « l’inculturation » ; mais, dans la pratique, les multiples cultures de notre Indonésie s’estompent de plus en plus au profit du matérialisme, de la chasse aux diplômes et aux biens de consommation.
Cette mentalité informe plus ou moins nos communautés chrétiennes, et il semble bien que nos amis musulmans se trouvent encore plus désemparés. Dans ce contexte, la question se pose : « Inculturer » à quelle culture ? Celle du passé 2 Celle qui nous vient d’Occident ? Celle d’un groupe ethnique au dam de tous les autres ? Pas facile.., et pourtant urgent !
Il a été dit plus haut que, directement ou indirectement, les MEP ont apporté une assistance appréciée pour l’établissement de l’Église locale, avec un clergé diocésain. Une autre facette de l’Église que nous essayons de prendre à cœur est la dimension missionnaire. Le fait qu’un MEP représente les 6 diocèses de Sumatra à la commission spéciale des Missions permet de « porter l’antienne » aux responsables.
L’idée d’un institut, ou société missionnaire, par exemple, n’est pas exactement « spontanée ». Mais déjà, un certain nombre d’évêques y sont favorables ; l’un ou l’autre en est même enthousiaste. Néanmoins, passer à la pratique est une autre affaire... Lors d’une réunion à laquelle participaient une bonne douzaine d’évêques, il ne s’en est trouvé qu’un à ne pas reconnaître la nécessité, pour une Église adulte, d’avoir une société concrétisant la dimension missionnaire de l’Église. Celui-là disait : « Il y a des années que notre congrégation envoie des membre en mission ! » Et c’est vrai ; des religieux et religieuses ont quitté l’Indonésie, pour la mission ad exteros, mais la communauté chrétienne elle-même ne se sent pas du tout concernée, pensant au mieux que ces départs sont l’affaire particulière d’une congrégation religieuse. Petit à petit pourtant l’idée fait son chemin ; plût à Dieu qu’elle puisse germer dans un proche avenir !
Sans les voir comme forcément liés au groupe MEP, celui-ci se veut solidaire des jeunes coopérants et de leur aventure de 2 ans « chez nous ». Pour le moment, ils sont deux — peut-être trois —, mais un seul, Jean-Louis Courtot, est pour moi à « portée de main ». Il se trouve à Kedaton, centre de Paul Billaud, ici en ville de Bandar Lampung, et dans une situation inconfortable, puisque précaire ! Démarches sur démarches n’ont pas encore abouti à la création officielle d’un « poste », et le dossier est toujours entres les mains des bureaux du travail et de l’immigration. L’autre — ou les deux autres — étant à Bali, je n’ai pas encore eu personnellement l’occasion de contact avec lui — ou eux !
Il faudrait encore considérer bien d’autres aspects de la vie des Pères MEP en Indonésie, et sans doute aussi des dimensions plus importantes que celles signalées ci-dessus. Ces quelques flashes concernant le groupe et chacun de ses membres ne constituent pas une pièce d’identité, mais on peut espérer qu’ils donneront, de leurs activités, une idée pas trop déformée. Ce qui est certain c’est que, sans être homogène dans les détails, le groupe réalise la devise de l’Indonésie : « Bhinneka Tunggal Ika » (« Divers et unis »). Un petit exemple : à nos rencontres annuelles MEP — retraite et session —, de tous les confrères MEP présents en Indonésie, en 13 ans il n’y a eu que 2 absences. Notre difficulté — qui a ses avantages ! — réside dans les énormes distances, qui nous séparent beaucoup plus que le passé de chacun. Par contre, il est permis de regretter que les confrères s’entêtent à me confier la responsabilité du groupe, même s’il faut bien qu’il y en ait un qui tienne la place ! Les responsabilités que l’évêque m’a confiées occupent, « et amplius », tout mon temps ; dernièrement, je n’ai pas eu la sagesse de refuser formellement le poste de curé de la cathédrale, en plus du reste ! Difficile d’être en même temps au four et au moulin...
Tout compte fait, la vie est belle en Indonésie, et le Champ du Seigneur est assez vaste et fécond pour que chacun puisse s’y offrir, totalement, pour que « son Règne vienne » !

Ferdinand PÉCORARO



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