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Rapport annuel des évêques

Année: 1997
Pays: Indonésie
Mission: INDONÉSIE
Rédacteur:Mgr Jo GOURDON

GROUPE MISSIONNAIRE
D’INDONÉSIE


I. L’ÉGLISE CATHOLIQUE

Jo GOURDON
Kalirejo, le 29 janvier 1998


Mise à part la présence des Ariens dans les premiers siècles, c’est avec François Xavier que notre Église entre dans l’histoire. Depuis plus de 450 ans, l’Église catholique en Indonésie poursuit sa progression tant quantitative que qualitative. Les statistiques, à qui l’on peut faire dire beaucoup de choses, dénotent une croissance dans tous les domaines. Au début de ce siècle les catholiques n’étaient que 2 ou 3 dizaines de milliers, la plupart des « venus d’ailleurs » surtout Hollandais ; ils sont aujourd’hui plus de 5 millions !
Le nombre de baptêmes, en constante progression, peut même paraître impressionnant dans quelques régions, peut-être parce qu’en ces régions déterminées la préparation pour recevoir ce sacrement ne va pas jusqu’à une année. Cependant, il est à noter que le sentiment d’appartenir à une communauté chrétienne est source d’une certaine fierté pour beaucoup. Si l’on ne se trompe guère en disant que l’Église touche toutes les couches de la société indonésienne, il faut tout de même admettre que la catégorie sociale la plus pauvre de cette même société n’est pas dominante dans cette Église. La majeure partie du peuple catholique se recrute dans la classe moyenne et au-dessous sans trop pénétrer dans les plus basses classes. Ceci ne veut aucunement dire que l’Église catholique se désolidarise de ces plus pauvres. Cependant il faut avouer que dans les églises la majeure partie des fidèles ne vient pas du peuple qui souffre le plus. De plus, il faut noter que les églises sont remplies par beaucoup de jeunes et que les activités de jeunesse sont assez florissantes.
La richesse de l’Église catholique en Indonésie est surtout visible dans ses bâtiments, que ce soit des lieux de culte en ville, des bâtiments scolaires ou des hôpitaux. Cependant, il faut avouer que, dans les campagnes, les édifices catholiques n’ont rien de provocant quant à la richesse des matériaux employés. il serait injuste de dire que la richesse de l’Église est provocante. En outre la communauté catholique, comme sa sœur protestante et quelques groupes bouddhistes, a eu à déplorer le saccage systématique de bon nombre de lieux de culte. Ces destructions sont rarement, semble-t-il, le fait des gens avoisinant ces lieux de culte.
Bien sûr, les tensions entre musulmans, chrétiens et bouddhistes (surtout chinois) existent toujours, même si l’on peut noter une amélioration certaine de ces relations, grâce surtout à ce qu’on appelle ici le « dialogue de vie ». Il faut toutefois souligner que des minorités extrémistes très actives veulent réactiver ces tensions, voire les exacerber. Toutefois, il ne semble pas faux de dire que ces troubles dits d’ordre « interreligieux » ne sont pas le seul fait des tenants de ces religions, mais seraient plutôt des manifestations déguisées d’un désaveu de la politique de l’équipe dirigeante actuellement en place. Certains même vont jusqu’à penser que cette équipe profiterait aussi de ces divisions provoquées, pour pouvoir se présenter comme le grand rassembleur/réunificateur du peuple, ce qui en période de crise n’est pas tout à fait négligeable.
Cet état de chose ne semble pas trop affecter le nombre de demandes au baptême. La croissance graviterait autour de 2,5 à 3 % par an ! Mais sans doute que le nombre d’enfants de familles chrétiennes recevant le baptême s’inscrit dans ce pourcentage. Peu importe, la croissance du peuple chrétien est manifeste. L’Église catholique en Indonésie compterait plus de six millions et demi de membres, y compris le Timor oriental, sur 202 000 000 d’habitants.
Le nombre de vocations sacerdotales et religieuses poursuit lui aussi sa croissance, même si le nombre de prêtres au service des communautés chrétiennes est toujours considéré comme insuffisant, surtout dans les campagnes. Il est à noter que le clergé diocésain, surtout pour la partie ouest de l’Indonésie, augmente régulièrement. Nous n’avons pas les chiffres précis de cette évolution pendant les cinq dernières années, mais la croissance serait en faveur du clergé diocésain. On peut même relever le sacre de plusieurs de ces prêtres séculiers comme évêques dont le plus en vue fut, sans aucun doute, le sacre de l’archevêque de Semarang. Quant aux couvents, ils ne désemplissent pas, loin de là ; ils multiplient même les fondations. Peut-être pourrait-on leur reprocher de se spécialiser davantage dans la recherche de vocations pour leur propre compte que d’un travail plus désintéressé au service de l’Église. Il est même des congrégations qui d’Indonésie s’en vont à l’étranger justement pour rechercher ces vocations.
En ce domaine, il est aussi intéressant de remarquer que certaines congrégations religieuses, qui avaient tendance à recruter surtout dans une région bien déterminée de l’Indonésie, commencent à s’ouvrir aux autres races de l’archipel. Dans certaines congrégations, on n’est plus seulement florésien ou javanais. Cet effort se traduit aussi par des fondations nouvelles de ces mêmes congrégations dans les régions les plus défavorisées du pays comme le Timor oriental ou l’Irian Jaya (extrême Est Indonésien). « Internationalisation » à l’intérieur de la nation ! Il est même intéressant de relever que l’an passé (1997) la conférence épiscopale d’Indonésie a envoyé à Pattaya une délégation pour la rencontre Asian Missionary Societies of Apostolic Life (ASAL). Une ouverture de plus qui ne peut que réjouir le cœur d’un MEP !
Une chose plus difficile à chiffrer, mais qui cependant existe (est-ce que les chiffres sont secrets en ce domaine... ?), est le nombre de départs de ceux et celles qui s’étaient engagés dans la vie religieuse ou le sacerdoce. On dit que, dans certaines congrégations, il y aurait eu comme une petite hémorragie ces cinq dernières années. Ce problème a été aussi abordé haut lieu et la conférence épiscopale a demandé au centre jésuite de Gin Sonta à Java de préparer des accompagnateurs pour venir en aide ou accueillir les prêtres, religieux et religieuses en recherche. Un effort qui, espérons-le, ne devrait pas être vain. En effet, les jeunes prêtres, en particulier, sont affrontés à beaucoup de problèmes que, semble-t-il, le grand séminaire n’avait pas prévus ou anticipés.
Comme dans beaucoup d’autres pays, l’Église en Indonésie est très active dans le domaine de l’éducation et de la santé. Les hôpitaux et centres scolaires et universitaires sont très appréciés, mais les frais y sont parfois très élevés. Cependant il ne faut pas oublier non plus tous les efforts faits, en campagne, de façon développer la scolarité et la santé, efforts qui ne bénéficient souvent pas de locaux suffisants, quoique riches d’un personnel compétent et très dévoué qui accepte ce travail comme un service auprès des plus démunis. Ces gens ne bénéficient pas de salaires très élevés et les centres de campagne sont souvent déficitaires, d’où certainement un appel à ceux qui peuvent assurer un apport financier plus confortable. Ceci ne veut pas dire que certains établissements ou certaines organisations soient taxés de « riches » sans fondement. La généralisation serait cependant excessive. Il demeure qu’une sorte de réflexion t à ce sujet est déjà bien engagée.
Dans le domaine social, l’Église est aussi très active. Bon nombre de religieux et religieuses se dévouent sans compter pour les exclus, même si on peut regretter que beaucoup d’entre eux soient encore loin d’être accompagnés comme il le faudrait. Des organisations comme des foyers de vieillards, des orphelinats, des centres d’apprentissage, des centres sociaux sont à l’œuvre et s’engagent aussi sur le terrain pour développer une sorte d’entraide entre plus démunis afin qu’ils ne profitent pas seulement d’une manne venant de l’extérieur, mais aussi d’un effort de solidarité qui, tout en apportant un bien être certain, souligne et fortifie la dignité humaine qui est la leur.
À cause de tels efforts, certains ont à payer un prix élevé qui va parfois jusqu’en cour de justice. Le responsable du centre social de Jakarta est toujours en procès pour avoir hébergé deux ou trois jeunes recherchés par la police qui avait reçu ordre de tirer à vue, lors des affrontements entre deux fractions du Parti démocratique indonésien. Ce procès n’a pas seulement questionné les chrétiens. Beaucoup de soutien venant d’autres confessions religieuses en faveur des accusés marque ce procès qui n’en finit pas, vu les contradictions dans lesquelles s’enferme la justice qui semble bien être lourdement influencée par la politique.
La rencontre entre « personnes en vue » du catholicisme et de l’islam, entre autres, contribue aussi à une meilleure approche des problèmes et de leurs solutions. En effet les catholiques, et pas seulement la hiérarchie, sont présents et actifs au sein d’organismes non chrétiens, mais qui se battent pour les valeurs démocratiques de justice, paix, dignité humaine. On trouve même dans certains villages des efforts de ce genre entre diverses communautés humaines de différentes confessions religieuses. Un « dialogue de vie » se développe assez bien un peu partout, même si ici ou là on déplore encore des actes extrémistes, qui, comme nous l’avons déjà fait remarquer, sont peut-être (sans doute) l’œuvre de gens défendant autre chose que la bonne entente et la solidarité.
Ainsi avons-nous pu voir des groupes (groupuscules !) se lever pour agresser Mgr Bello, l’évêque du Timon oriental, qui recevait le prix Nobel de la Paix. Certains parurent même à la TV nationale. Les demandes officielles, émanant de groupes dits représentants les patriotes offensés par la déclaration de l’évêque, furent adressées au gouvernement afin que ce « facteur d’antipatriotisme » soit jugé comme subversif. Même si le gouvernement n’accepte pas avec joie cette renommée internationale du « défenseur des droits de l’homme » dans son diocèse, aucune action ne fut entreprise à l’égard du Nobel de la Paix, mais les relations demeurent quelque peu tendues.
Un des faits marquants de ces cinq dernières années a été la publication de la lettre de carême des évêques indonésiens dénonçant les maux dont souffre le pays : corruption, collusion, népotisme, négligence trop visibles à l’égard des pauvres. Cette lettre parue juste avant les élections et dénonçant la décadence morale du pays fut bien accueillie par nombre de gens y compris non-chrétiens, mais aurait profondément irrité le gouvernement. C’est peut-être depuis longtemps (la dernière fois fut quand le cardinal Y. Darmoyuwono signa la pétition contre la corruption en 1975) la première fois que l’Église prend position aussi clairement de façon collégiale dans la vie du pays. Bien sûr, quelques figures auparavant, et encore maintenant, se sont manifestées, mais le collège épiscopal, à notre avis, vient de se manifester en tant que tel et sans ambiguïté. La suite va sans doute se manifester autour de l’élection présidentielle en mars 1998.
S’il nous fallait résumer en quelques lignes la vie de la communauté catholique en Indonésie, l’on pourrait dire que cette Église, ne dédaignant pas le pignon sur rue, sait aussi se mettre au service des pauvres quels qu’ils soient, même si certains efforts paraissent encore timides parfois... C’est peut-être là l’une de ses sources d’accroissement. Mais cette Église reste fortement minoritaire, mais non noyée au sein de la masse musulmane du pays. En outre, elle souffre d’affronts violents dus à des forces qui ne sont pas toutes des forces venant d’intégrismes religieux même si ceux-ci sont bien présents.
Cependant il me semble juste de faire remarquer que, dans certaines régions du pays, la préparation à la réception des sacrements est souvent trop succincte et pas toujours faite en communauté. Cependant de sérieux efforts commencent à se faire jour. Jusqu’à présent nous n’avons pas eu à encourir les foudres de Rome à l’encontre de la formation dans les séminaires ou à l’égard de nos théologiens qui ne figurent pas dans les élites internationales de la Théologie de la Libération. Les efforts faits dans ces domaines ne sont guère marquants. Il faudrait plus souligner un « dialogue de vie » entre formations religieuses dans le pays. L’Église croît en quantité et qualité, avançant au milieu de multiples écueils venant d’une situation politique fortement déstabilisée.
Saurons-nous poursuivre sur la ligne tracée par Jésus qui est venu faire de cette humanité un Royaume de fraternité qui puisse, en diverses cultures, chanter le louanges de son Père. La gloire de Dieu est l’homme vivant. L’Indonésie contribue, elle aussi, à cette gloire, même si des ombres se profilent çà et là.



II. LES MEP EN INDONÉSIE 1998

Ferdinand PECORARO
Tanjung Karang, le Jeudi Saint 1998


« Qui n’avance pas... recule », paraît-il ! Et c’est un sage dicton qui l’assure. De prime abord, on est obligé d’en reconnaître la vérité si on ne voulait présenter le groupe MEP-INDO que du point de vue quantitatif ! Pour ce qui est de sa valeur qualitative.., il revient à d’autres d’en juger !
Et pourtant, modestie mise à part, le « label MEP » est une appellation contrôlée et... appréciée. À preuve, ces 2 ou 3 jeunes qui chaque année demandent la faveur de pouvoir entrer aux MEP, ou du moins, les conditions pour y être admis. Pour les prêtres, puisqu’ils peuvent être accueillis « chez nous » à certaines conditions, un seul jusqu’à présent a fait sa demande mais, comme il fallait le consentement explicite de son évêque...!
« MEP-INDO » ! Groupe restreint où l’âge de ses membres augmente presque aussi vite que leur nombre diminue ! Et pourtant, grâce à Dieu, personne ne nous a « lâchés » ! En l’espace de 18 mois, sans parler du Père G. Aballain qui n’a fait chez nous qu’un passage de météore, les autorités du pays l’ayant « aimablement » renvoyé à l’expéditeur au bout de quelques semaines, 14 confrères sont entrés en Indonésie « par la grande porte », destinés à 5 diocèses un à Timor, 3 à Palembang, 3 à Padang, encore 3 à Pangkal Pinang et 4 au Lampung ; ces 4 derniers diocèses se trouvant dans l’île de Sumatra. Et depuis ? La porte d’Indonésie est lourdement cadenassée ! À la (joyeuse) surprise de tous, à force de ténacité, de chance ou de « politique » , au bout de plusieurs années, un 15e confrère a pu venir nous rejoindre pour le diocèse de Bali, île de religion hindoue, ce qui explique sans doute cette « exception » !
Mais très vite l’érosion est venue grignoter ce sommet, puisque, avant même l’arrivée de notre 15e, nous avons été amputés du Père R. Bianchetti. Il était le 1er MEP arrivé ; il s’était mis au service de l’Église dans l’île de Timor occidental. Très vite il s’y est imposé comme un missionnaire de race. Il n’y est resté que quelque 3 ans mais, aujourd’hui encore, après 18 ans d’absence, les curés, et plus encore les fidèles, se souviennent de lui comme d’un « homme de Dieu » ! Sa santé l’oblige un jour à consulter la faculté en France ; il s’y rend sans penser à demander un assez long visa de retour ! Sorti de l’hôpital, le cœur en paix, il s’en va candidement prendre son billet et : « Mais... votre re-entry visa est périmé ! — Ah ! Et que dois-je faire ? — Essayez d’en demander un autre ! ». Et il l’attend toujours ! Le cœur gros, il a fini par se mettre au service de l’Église de sa Savoie natale... où il est toujours !
C’est là-dessus que nous est arrivé notre « petit quinzième », pour notre plus grande joie, mais déjà nous avions le regret de « perdre » l’un des nôtres, et non le moindre ! Et lui, ce n’est pas le gouvernement qui l’a « extradé », mais... le Saint-Père lui-même ! Mgr Yves Ramousse, expulsé de son siège de Phnom Penh, s’est tout simplement porté volontaire pour la mission en Indonésie. Destiné au diocèse de Pangkal Pinang, il reçoit en partage la paroisse de Tanjung Pinang aux dimensions démesurées (plus de 2 jours de bateau d’un bout à l’autre), non pas comme curé mais comme vicaire. Si la communauté paroissiale s’est sentie honorée, puis enthousiaste d’avoir un tel pasteur à son service, il n’en était pas de même « à tous les étages » ! Passe encore que certains prêtres trouvent peu normal qu’un si jeune évêque ne soit que vicaire de paroisse, mais même plus d’un évêque partageait ce point de vue ! Sa façon de vivre et plus encore la forme de son ministère, interpellait, pour ne pas dire « dérangeait » ! Figurez-vous qu’un jour, par exemple, il arrive en retard pour la rencontre dominicale de la communauté de l’île, le bateau, après 48 heures de mer, n’avait pu arriver à l’heure prévue. Les chrétiens, depuis longtemps habitués, ne voyant venir personne, commencent la célébration... sans prêtre. À son arrivée, président et communauté en chœur demandent à Monseigneur de tout recommencer et de célébrer l’eucharistie. Il n’en fait rien, et va s’asseoir dans l’assistance, participe bien dévotement aux chants et prières, écoute avec respect le commentaire de la Parole fait par l’un d’eux. Quand ce « fait » est arrivé à certaines oreilles, y compris dans la capitale, on peut deviner la surprise, sinon le reproche, provoquée dans cette Église d’Indonésie, où la sacramentalisation avait encore la priorité !
À ce propos, une petite parenthèse : un simple signe de la difficulté pour notre Église en Indonésie d’ouvrir ses « fenêtres » sur la catholicité ! 1978, nous étions 8 MEP à Bandung, à l’école d’indonésien (avec les pasteurs d’au moins une douzaine d’Églises protestantes !). Mon indonésien était encore loin d’être académique, mais, à chaque rencontre de prêtres, de religieuses, de laïcs, j’essayais de mon mieux d’être la voix de ces Églises sœurs, voisines, ayant vécu, et continuant de vivre un douloureux et sanglant calvaire : Chine, Vietnam, Cambodge... ! À plusieurs reprises, je me suis permis de suggérer au vicaire général et à certaines Sœurs de la grande et célèbre école Sainte-Angèle, qu’ils ont la chance d’avoir « sous la main » l’évêque d’une de ces Églises martyres, Mgr Ramousse, récemment expulsé de son diocèse du Cambodge. Il pourrait être un témoin de choix de ce qu’il a vécu et vu vivre par nos frères et sœurs là-bas ; intéresser la communauté ici à l’héroïque passion de la communauté « là-bas », en provoquant pour elle une solidarité chrétienne ! « Peut-être bien, Père, mais... nos programmes sont déjà si chargés et nos activités si nombreuses ! Je doute que nous puissions donner suite à votre proposition » ! Et ça m’a fait mal de voir qu’il n’y a jamais eu de suite !
En tout cas, le Saint-Père, plus ouvert, n’a pas tardé à confier au Père Ramousse le service des Cambodgiens dispersés dans le monde. Une « perte » pour notre groupe, mais le cher peuple cambodgien avait un droit spécial à la présence et au soutien de son ancien pasteur ! Depuis, revoilà Monseigneur sur son siège qu’il aurait bien aimé n’avoir jamais quitté !
À part le Père Roger Bianchetti, arrivé le premier, en franc-tireur, se destinant au diocèse d’Atambua dans l’île de Timor, tous les MEP avaient été affectés à l’un des diocèses de Sumatra. Le Père François Darricau était dans l’équipe de Palembang, avec un évêque hollandais, religieux des Pères du Sacré-Cœur de Saint-Quentin. Après quelque temps à Batu Raja pour l’apprentissage de l’indonésien... et de tout ce qui faisait la vie dans ce coin de Sumatra, y compris la nourriture (l’un du groupe, après la prière avant les repas, ajoutait invariablement : « Et surtout, Seigneur, délivrez-nous de la nourriture des Hollandais ! ... »), l’évêque le nomme à Bengkulu, en bord de mer, à l’extrême ouest du diocèse.
La paroisse est grande, plus de 200 km du nord au sud, et François la sillonne au service de ces toutes jeunes communautés, surtout de « transmigrants » (transplantés de Java) ; et il trouve encore le temps de donner des leçons de français à des dames de hauts fonctionnaires, dont celle du gouverneur, et, au bout de quelque temps met en chantier la construction d’une nouvelle église, aux dimensions plus respectables que l’ancienne.
Mais, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin... le cœur commence à se rebiffer ; son dynamisme, aussi puissant que sa carrure et sa voix, essaye de faire front, mais en 1984, l’évêque lui propose d’aller remplacer le Père Jean Monceau à Curup, à 2 heures de voiture plus haut dans la montagne. Il s’y dépense, bien sûr, mais sa santé rechigne de plus en plus à suivre son dynamisme ; même une visite à Singapour n’arrange rien ; et ce n’est pas de gaieté de cœur qu’en 1987 il prend la décision de regagner définitivement la France.
Du repos et des soins intensifs semblent remettre son cœur au pas, si bien que notre conseil central l’invite comme supérieur de la maison de la rue du Bac. Puis, son mandat terminé, et sentant ses forces décliner, il se retire, en choisissant Montbeton tout proche de sa chère « Basquie »... Pas pour longtemps ! L’été de 1997, et pas d’abord à cause d’une défaillance du cœur, il nous quitte définitivement. Aîné du groupe MEP-INDO, l’un des premiers arrivés en Indonésie, il est le premier du groupe à terminer sa route terrestre ! À qui le tour ?
Encore un lustre, et c’est Gérard Moussay qui nous quitte ! Ancien du Vietnam lui aussi, à peine arrivé dans le diocèse de Padang, avec diplomatie, il réussit à convaincre son évêque, italien, religieux xavérien, que l’évêché n’était pas le meilleur endroit pour apprendre la langue. Permission de l’évêque en poche, il quitte son compagnon, le Père Vitte, pour aller s’installer dans un quartier populaire, en plein milieu de l’ethnie Minang Kabau, à 99,5 % musulman. Est-ce l’islam qui l’attirait (à qui le diocèse n’avait pas encore eu le temps de s’intéresser beaucoup), ou cette ethnie (qui par ailleurs lui rappelaient le peuple « Cham » dont il s’était occupé au Vietnam) ? Le fait est que les deux mobiles se confondaient. Il pensait certainement essayer de connaître un peu l’islam de l’intérieur en lui donnant un témoignage de sympathie, et plus encore contacter et apprivoiser ce peuple Minang dont aucun prêtre ne pratiquait encore la langue (le groupe des Chinois, la presque totalité de la communauté chrétienne de la ville, monopolisant pratiquement la totalité des forces du diocèse). L’évêque semblait se réjouir de cet engagement, et très vite le nomme à la paroisse de Bukittingi au cœur même du peuple Minang Kabau.
Avec méthode et persévérance il se consacre au ministère paroissial : école, jeunesse, catéchumènes ; il y introduit « l’Alliance française » où lui-même donne des cours de français... moyen fécond pour apprivoiser et créer des relations. Il y a de fait compté, et y compte encore, beaucoup d’amis « Minang-musulmans » ; et, en même temps, c’est l’un des confrères qui a eu le plus souvent « maille à partir » avec l’islam.., populaire, dans son école ou dans des postes extérieurs !
De plus en plus, tout son temps libre, ou rendu libre, il le consacre à « son » projet ! Il est comme fasciné par ce peuple Minang ! Avec l’amour d’un linguiste, d’un ethnologue mêlé d’archéologue, il se donne à fond à la cueillette, au classement, à l’assimilation de tout ce qui concerne la vie, la langue, l’histoire et la culture de ce peuple. Une montagne de documents de première main lui a permis de produire une œuvre monumentale : dictionnaire « Minangkabau-français-indonésien », en 2 gros volumes, dans la collection « Archipel »
En 1992, il part en France pour un congé, se donnant un an pour peaufiner et éditer son ouvrage, et c’est à cette occasion que notre Société nous l’a « subtilisé » pour le service des archives, et lui ne nous est revenu que... pour prendre congé ! Son charisme et la technique dernier cri lui permettent de servir à ce poste avec compétence et une évidente efficacité. Beaucoup dans la Société, et plus encore en dehors d’elle, ont pu et peuvent apprécier la richesse de son travail mais… notre groupe s’est trouvé de nouveau… mutilé !
R. Bianchetti, Y. Ramousse, Fr. Darrnicau, G. Moussay et c’est le tour d’un autre « spécialiste » de nous quitter : le Père Maurice Le Coutour ! Ancien du Cambodge, il y avait fondé, dirigé, animé un florissant atelier-école de sculpture bien connu.
Arrivé en Indonésie, tout naturellement il garde au cœur le secret espoir de s’insérer en réalisant le même projet artistique, comme aide sociale. Dans le diocèse de Palembang, où il était d’abord destiné, pas plus que dans les diocèses voisins du sud de Sumatra, (vraiment pauvres pour tout ce qui est peinture et sculpture !) il ne trouve pas le milieu et la matière permettant cette forme d’insertion. Il quitte donc Sumatra et s’en va à Java d’abord, puis enfin à Bali. L’évêque l’accueille à bras ouverts, lui et son projet, et lui offre de s’installer à Gianyar.
Gianyar est un centre fameux et très riche d’artisanat. Maurice commence par s’y consacrer aux quelques dizaines de chrétiens du lieu, tous venus d’ailleurs, donc non balinais ; il soigne et développe le mini-jardin d’enfants qu’il y trouve, lui permettant de contacter la population et de prospecter les possibilités éventuelles d’insertion. L’achat d’un terrain plus vaste à la périphérie de la ville lui permet de s’agrandir, de construire un presbytère, puis un jardin d’enfants plus sérieux, puis une chapelle. Dans ce milieu balinais, il perçoit en filigrane l’art et le parfum du Cambodge. Tout heureux, il y commence un petit centre artisanal... qui se développe vite, à la satisfaction de l’ancien, puis du nouvel évêque. Il étonne grandement un peu tout le monde puisqu’à ses grands élèves, dès le 1er jour, il donne un salaire « enviable » ! Cela bien sûr implique des ressources. Pour contribuer à les trouver, il adjoint vite au centre de sculpture, une mini-ferme, avec basse-cour, élevage de porcs ; les jambons... et le saumon fumé qui en sortent sont très appréciés par les grands hôtels de Bali. Mais les sculptures de ses élèves aussi sont vite connues, surtout par plusieurs expositions qu’il organise dans un grand hôtel de Jakarta. On peut même en admirer à la rue du Bac ! Les ressources ! C’est un vrai problème pour ce centre ; tous les Balinais ne sont pas des Normands futés comme Maurice ! En tout cas, ce centre faisait la fierté des chrétiens et... de l’évêque. Chaque fois qu’un visiteur arrivait chez lui, c’était devenu un rite : Monseigneur les emmenait « chez Maurice » et ils y laissaient des marks, des dollars ou des florins ! Et Maurice voulait ce centre comme un « coin chrétien » enfoncé dans le monde balinais.
Et puis, voilà que le Cambodge s’entrouvre ; une porte semble ouverte pour y retourner ! Même si d’autres raisons ont contribué à la décision, l’appel de ce peuple cruellement meurtri, et qui correspondait aux « premières amours » de Maurice, n’était pas étranger au mûrissement de sa décision... de laisser son œuvre bien sur les rails aux chrétiens et au diocèse pour aller au Cambodge y repartir de zéro.
Nous étions plusieurs à lui proposer le jeu de « ping-pong » : quelques mois au Cambodge et quelques mois à Bali, en attendant de voir l’évolution du projet. En fait, en février 1996, il y est définitivement parti. La volonté, et la bonne volonté y étaient sans doute, mais l’ambiance et les circonstances n’y étaient pas ! Le pays lui-même n’était plus celui d’il y a 25 ans ! Pensant que les conditions ne permettaient pas la réalisation de son projet, début 1997, Maurice s’embarque pour la France, et le voilà curé heureux dans le diocèse d’Avignon !
Et la même année, 1997, notre groupe est de nouveau victime d’une nouvelle saignée, c’est l’état de santé qui nous a valu le départ du Père Christian Wittwer. Comme Maurice, lui aussi était ancien du Cambodge. Il est arrivé en Indonésie en mars 1978, en compagnie de 4 autres MEP de notre groupe, y compris les 3 jeunes : Jo, Paul et Vincent. Il était destiné au diocèse de Padang, au clergé presque exclusivement italien, où il retrouvait les Pères G. Moussay et Antoine Vitte. C’est Bandung (Java) qu’il est allé apprendre l’indonésien, y retrouvant la compagnie de 7 autres confrères MEP.
Après 6 mois d’école de langues à Bandung, Christian retourne dans son diocèse de Padang. Par nature il n’est pas spécialement expansif, mais, question vocabulaire, il était l’un de ceux qui en avaient le plus riche bagage. Étant donné sa santé, l’évêque le nomme co-équipier du P. Antoine Vitte, dans la lointaine paroisse de Air-Molek, juste sous l’équateur, dans la province de Riau. Sa santé ? Elle lui a souvent joué des tours et entravé son désir et son engagement apostoliques. À 52 ans, repartir en mission dans un pays neuf, et dans son état physique, il fallait le faire. Lors de son départ en février 1978, il venait tout juste de subir deux grosses opérations : le foie d’abord, puis le « coffrage » de son péritoine par une grande plaque de plastic lui évitant une éventration ! Par la suite, les occasions ne lui ont pas manqué de s’en remettre aux chirurgiens. Il faut reconnaître que souffrant des jambes, de l’estomac, des intestins, il n’avait pas l’habitude de se plaindre, mais son comportement, les variations de son « moral » laissaient deviner que tout ne tournait pas rond !
Pendant 5 ans, Christian fera de son mieux pour participer à la pastorale à Air Molek. En 1983, il part en congé et, au retour, sollicite de son évêque une nouvelle destination… ce qui est fait, non sans peine ! Il est nommé à Pasaman avec un Père et un Frère Xavériens italiens. Christian y semble plus épanoui, et sa santé s’en trouve mieux. En 1989, son temps de congé arrive, mais il hésite à le prendre, craignant de ne pouvoir retrouver un poste à son retour. En fait, c’est le Père Jean Moriceau qui l’accueille au retour, dans sa paroisse de Curup, diocèse de Palembang. Christian y restera, fidèle au poste, participant à la vie de la paroisse et donnant des cours de français aux novices des Sœurs de Jeanne Delanoue à Sindang. Sa santé a des hauts et des bas, il se cramponne, marche avec une canne ! À regret, ballotté entre hésitations et scrupules, il rumine un retour définitif en France. Le Supérieur général contacté lui offre une place à Lauris. En France depuis juin 1997, Christian regrette presque d’être revenu, il demande même — et obtient — le prolongement de son visa de retour en Indonésie dont, pour finir, il ne se sert pas, et, le cœur gros, il accepte le verdict incontournable : le retour en Indonésie n’est plus possible !
Et voilà pour les 2/5 du groupe qui nous ont quittés ! des 60 pour cent qui restent... tous les 9 sont respectables, ne serait-ce que quant à l’âge, puisque 5 du groupe ont dépassé les 70 ans, et que la moyenne d’âge des présents est de 65 ans 3/4... grâce à Jo, Paul et Vincent, nos 3 quinquagénaires. L’un de nous est enraciné à Bali et les 8 autres sont à Sumatra ou dans les îles voisines.
Pour le moment tous sont en activité ; 4 sont curés de paroisse, mais tous sont actifs dans le ministère paroissial. En plus, plusieurs ont des responsabilités diverses : comme doyen, membres d’un conseil épiscopal, de diverses commissions diocésaines ou nationales, responsable des finances d’un diocèse, vicaire général.
Il y a plus de 20 ans, lors de notre arrivée en Indonésie, nous étions pour beaucoup des « points d’interrogation », et pour un bon nombre, des « trouble-fête » ! Pas religieux ! Aucun « pignon sur rue » ! Ne cherchant pas de candidats pour leur Société ! Avec un responsable qui n’avait pas autorité pour muter ses confrères comme des pions sur un échiquier ! Et dont les membres, le plus souvent, n’en référaient qu’à leur évêque pour à peu près tout ce qui les concernait ! Drôles, ces MEP !
Aujourd’hui, bien des évêques, même religieux, regardent avec sympathie ces MEP, séculiers, diocésains sans être incardinés, ne cherchant pas à recruter ! Depuis plus de 20 ans, rarissimes sont ceux des 15 MEP qui ont eu quelque « différend » (sans gravité) avec l’un ou l’autre des 6 évêques avec qui ils travaillent, ou ont travaillé ! Et les prêtres diocésains nous considèrent un peu comme leurs « prototypes », avec grande sympathie et parfois un brin de jalousie, nous estimant un peu trop bien en cour auprès de l’évêque ; l’un ou l’autre nous jugeant financièrement plus favorisés ! Au cours de ces 5 dernières années, pour ne pas parler d’avant, une bonne douzaine de jeunes, certains en fin de petit séminaire ou ayant terminé les études secondaires, d’autres ayant tâté de la vie religieuse ou étant déjà engagés dans une vie professionnelle, demandent des renseignements sur les MEP et la faveur d’y être admis ! Preuve de sympathie ? En partie sans doute, même si, par une sorte d’atavisme, bien des Indonésiens sont facilement migrateurs !
Lors de notre arrivée, il y a quelque 20 ans, ces prêtres séculiers étaient 5 pour les 5 diocèses de Sumatra d’alors ; ils sont aujourd’hui plus de 80 pour les 6 diocèses actuels, avec plus de 200 candidats au grand séminaire interdiocésain au nord de Sumatra. Quelqu’un de moins bien intentionné pourrait parler de concomitance fortuite entre l’arrivée des MEP et ce « décollage » du clergé diocésain. D’autres, y compris au moins 2 évêques, assurent y voir une relation de cause à effet. En 1975, le cardinal Darmoyuwono, séculier, président de la conférence épiscopale de l’Indonésie, ne se gênait pas pour dire haut et fort que, en Indonésie, les évêques étaient « des tigres qui n’avaient pas de dents » ! Pratiquement tous les pouvoirs, ordinations mises à part, étaient entre les mains des supérieurs religieux ! Fort heureusement, c’est de moins en moins le cas ! À nos débuts, il était fréquent de voir nos prêtres séculiers jugés comme un clergé de seconde classe et peut-être que les MEP ont contribué à leur donner « la face » ! En tout cas, personne ne parle plus de 2e classe.., surtout pas les évêques !
Une autre évolution, qui d’apparence n’est que matérielle, mérite peut-être aussi d’être notée ; pour une part au moins, elle est en relation directe avec les MEP. Il y a quelque 20 ans, et aujourd’hui encore dans plusieurs diocèses, un prêtre (avec ses vœux de pauvreté !) dépensait ce qui lui semblait bon pour ses activités, ses besoins personnels, la « rékréasi » (sacro-sainte !) et à la fin du mois présentait sa note à l’évêque qui... remboursait (le plus souvent avec l’argent des religieux). Constructions, moyens de transport étaient à la charge de l’évêque (congrégations). Et les MEP arrivent, demandent un viatique fixe pour leur nourriture et dépenses personnelles (en principe au moins). Petit à petit la mentalité évolue là aussi ; les évêques de plus en plus récupèrent leur autorité et resserrent les cordons de la bourse.
Pour le diocèse de Tanjung Karang, par exemple, dans un premier temps, ce viatique demandé et obtenu par les MEP est accordé à tous les prêtres diocésains ; puis, au bout de quelques nouvelles années, tous les prêtres, religieux y compris, reçoivent le même traitement. Ce viatique (toujours en principe) est d’un montant assez élevé pour permettre une « vie décente » sans obliger les bénéficiaires à chercher par la bande un supplément de revenus qui, de fil en aiguille, peut arriver à dépasser le besoin du « beurre pour les épinards » ! Ce viatique est prévu pour subvenir aux dépenses personnelles « normales » et aux frais de nourriture. La tentation n’est pas rare pour les prêtres séculiers de thésauriser, ou même d’investir pour se préparer une « retraite » ! Car, là aussi il y a une lacune ! Le clergé séculier, sauf pour un ou deux sur les 34 diocèses, est tout jeune, au moins les 4/5 n’ayant pas 40 ans. Le besoin n’est pas ressenti d’un foyer pour les anciens, ou simplement pour des handicapés ou malades, encore que tous soient inscrits à une caisse interdiocésaine de « pension-vieillesse » !
Et la vie du groupe là-dedans ? Il faut reconnaître que, d’un certain point de vue, elle n’est pas spécialement favorisée par les distances qui nous séparent ! Les 4 du Lampung sont privilégiés, se trouvant tous 4 dans un secteur de quelque 70 km de rayon. Mais, du Lampung, pour aller voir les autres confrères, il faut d’abord prendre l’avion pour Jakarta (= une heure de vol) ; de là, 1 h 30 de vol vers l’est, pour aller à Bali chez Christian Grison ; ou bien 1 h 30 vers le nord-ouest, pour rencontrer Henri Jourdain et un peu moins pour aller chez Marcel Arnould dans la même direction. Pour se rendre chez Antoine Vitte, il faut encore 1 h 30 de vol vers l’ouest, et une heure aussi vers l’ouest-sud-ouest, pour aller chez Jean Moriceau et autant bien sûr dans le sens inverse ! Sans parler des heures d’attente dans les aéroports pour des avions qui partent ou ne partent pas ; et puis 1, 2 heures ou plus de voiture pour aller de l’aéroport jusqu’au confrère ! Par contre, il paraît qu’il est plus facile de s’entendre quand on n’habite pas sous le même toit ! Et puis, le beau côté de la médaille, cette dispersion nous protège de la tentation d’un « ghetto MRP », nous obligeant à nous enfouir dans la communauté humaine et ecclésiale de l’Indonésie, ce qui n’est pas un mince avantage !
Dès notre arrivée en Indonésie il y a plus de 20 ans, nous avons essayé de trouver quelques moyens de pallier l’obstacle de ces distances. Tout d’abord, dans le budget du groupe nous avons prévu un chapitre spécial : « visites-inter-confrères » pour favoriser ces visites mutuelles en remboursant les frais de voyage qu’elles pourraient entraîner. Au début, quand les confrères n’étaient pas encore « enracinés » dans leur terroir, ils n’étaient pas très nombreux ceux qui avaient recours à ce stimulant, et ils le sont de moins en moins ! Il en est qui disent : « Je serais très heureux d’accueillir un confrère mais je n’ai vraiment pas le temps d’aller le promener ! » Dommage ! Par contre, une autre initiative s’est avérée féconde pour souder le groupe, même si l’un ou l’autre met aujourd’hui en doute son utilité : nos 10 jours de rencontre annuelle MEP-INDO presque toujours à Java. Le fait est que, sur les 19 rencontres qui ont déjà eu lieu, il n’y a eu que 4 absences de confrères présents en Indonésie. En plus de l’enrichissement que donnent ces 10 journées passées ensemble, au frais, à près de 1000 m d’altitude, avec bon air et bonne table, chaque fois nous avons l’occasion de 4 ou 5 jours de session sur un sujet intéressant la mission et plusieurs jours de retraite.
Et c’est l’unique occasion dans l’année de partager sur la vie du groupe ou de la Société et d’échanger sur notre engagement missionnaire. En plus de ces avantages, notre « projet » est de donner une occasion à un « multiplicateur » de rencontrer l’Asie et de s’en faire l’écho dans nos Églises d’origine ; et là nous devons exprimer notre reconnaissance au Supérieur général et à son staff qui nous ont souvent aidés à trouver les « animateurs ».
Le groupe MEP-INDO, cela veut dire 9 confrères qui ont entre 51 et 77 ans : un ancien coopérant au Maroc, un autre, coopérant au Laos, un ancien de Birmanie-Vietnam, 5 anciens du Vietnam et un de Chine. La palette des âges et des caractères est riche, et plus encore celle des expériences passées. Il faut différentes couleurs et même des ombres pour faire un beau tableau, et la dimension fraternelle qui nous unit est un riche réconfort et un puissant stimulant, chacun enrichissant le groupe de ses « couleurs » et de ses charismes.
Le Père Jean Moriceau est notre « plus ancien Indonésien ». Un Nantais mâtiné de Breton, 73 ans. Quelque 26 ans de Vietnam, presque exclusivement chez les montagnards du Sud, l’ont si bien « façonné » que, encore aujourd’hui après presque 5 lustres, spontanément il donne les noms de lieu de « là-bas » aux villes et villages d’ici ! Rares sont les conversations où n’intervient pas une référence à « son » pays montagnard ou à ses habitants ! Et cela ne handicape en rien sa réimplantation en Indonésie ! Et s’il est expert pour reconnaître et nommer, fruits, fleurs, herbes et arbres de nos forêts et de nos campagnes, il connaît tout aussi bien chacun de ses paroissiens ainsi que tous les prêtres et religieux de son diocèse de Palembang (Sud Sumatra). L’ancien évêque (religieux hollandais) et le nouveau (religieux indonésien) ne s’y sont pas trompés qui l’ont nommé « doyen » pour un secteur de la taille d’un département français !
Et, à 54 ans, c’est le redépart à zéro pour bien des domaines : langue, culture, climat, nourriture en compagnie des Pères Darricau et Le Coutour. Après 6 mois de « noviciat » à Batu Raja, il est nommé par Monseigneur au poste envié de Curup à près de 900 m d’altitude dans une zone de montagnes et volcans ; les confrères MEP, et plus encore les autres, y compris l’évêque, sont heureux de passer chez lui, y trouvant bon air, bonne table et chaleur fraternelle. Attenant à l’église, un grand complexe scolaire : jardin d’enfants, école primaire, secondaire 1er cycle ; lui-même y ajoutera un 2e cycle, dont il n’a pas, et ne tient pas, à assurer l’administration, ce qu’il sera chargé de faire une dizaine d’années plus tard ! Au fil des ans, en plus de cette école secondaire, il y construira une grande salle paroissiale, une cure, une très belle église et un bâtiment pour les hôtes.
Et avec ça, il se met de tout cœur au service de la communauté paroissiale : celle du centre, à majorité chinoise, et celle des nombreux postes extérieurs (« Stasi »), des « transmigrants javanais » ; ce qui ne l’empêche pas de garder un œil « nostalgique » rivé sur l’une ou l’autre des tribus autochtones vivant encore dans la forêt, ou en train d’en sortir, émouvant rappel du Vietnam !
Il est toujours disponible et les confrères du secteur, jusqu’à 100 km et plus, ne se privent pas de recourir à ses services, et, à deux reprises, l’évêque lui-même lui demande d’aller « réparer les dégâts » dans 2 paroisses dont le tout jeune curé-religieux venait, sans crier gare, de quitter le sacerdoce. Au cours de ces dernières années, c’est presque officiellement que l’évêque lui a confié ce « ministère » : remplacer l’un ou l’autre curé qui (facilement !) s’absente, et surtout visiter, épauler, motiver les tout jeunes prêtres de « son » doyenné et d’ailleurs ! En effet, l’évêque lui donne d’abord un jeune prêtre florésien pour compagnon qui, sur les instances de Jean, devient vite curé à Curup.
Voisin d’Antoine Vitte à Air Molek — à 6 ou 8 heures de voiture suivant l’état des routes —, Jean va souvent lui rendre visite et y rencontrer ses ouailles « Talang Mamak », autochtones à peine sortis de la forêt. Force de l’atavisme ! Et Jean est encore « l’ange gardien » des Sœurs de Jeanne Delanoue. Avec un dévouement fidèle, Jean les conseille, les dirige, les protège. Elles étaient d’abord 3 Françaises, vite rejointes par 3 Malgaches au temps où la « porte d’Indonésie était encore entrouverte ». Entre professes et novices, elles comptent aujourd’hui une douzaine d’Indonésiennes (Chinoises, Batak ou Javanaises). Les vocations ne manquent pas !
Depuis la naissance de MEP-INDO. Jean a toujours fait partie du « conseil du groupe », ce qui veut dire 19 ans de dévouement, de patients et loyaux services. En 1987, comme presque tous les confrères d’Indonésie, il a fait sa demande pour obtenir la nationalité indonésienne, ce qui est fait depuis 3 ou 4 ans. Mais il reste MEP et nantais. Il n’est plus curé de Curup, mais il y est encore 100 % « chez lui » ! À l’occasion, vous ne regretterez pas de lui faire une visite : 16 heures de voiture depuis Lampung, ou alors 1 h 30 par l’avion de Jakarta à Bangkulu, et de nouveau 1 h 30 de voiture pour monter « chez lui », avec une petite chance de pouvoir découvrir pendant le trajet quelque « relique » de ce qui était encore la forêt vierge au début du siècle.
De Curup, à une petite journée de voiture vers le nord : Air Molek. Géographiquement, c’est le centre de Sumatra juste sous l’équateur, et c’est la paroisse d’Antoine Vitte. Antoine, 75 ans, l’aîné de 8 enfants, Franc-Comtois de souche fignolé encore par un quart de siècle Vietnam. Sa vie d’aujourd’hui, comme son passé, ne désavoue par l’héritage de son terroir: caractère indépendant, tenace entêté. « Comtois rends-toi. Nenny, ma foi » est la devise des Comtois ; elle pourrait être la sienne. Et il l’a prouvé pendant ses 9 mois de résidence surveillée, par exemple, suivis de 9 longs mois de « pérégrinations » dans la forêt, cruellement tenu en laisse par les « Viets » qui ne le ménageaient pas ! Expulsé du pays, il en a rapporté un ineffaçable et fraternel souvenir, avec, en prime, un diabète tenace. Depuis 1975, impérativement, Antoine doit se faire une piqûre d’insuline chaque jour que le Bon Dieu fait ! Si ce n’est pas de la constance !
Arrivé en Indonésie avec Gérard Moussay, et après quelques mois pour un sommaire apprentissage de la langue, Mgr Bergamin (SX) son évêque lui propose le poste de « Air Molek », à 5 ou 6 heures de voiture du plus proche confrère. Sans discuter, Antoine accepte et s’y rend début 1978. Il y vit en véritable anachorète. Avec un maigre bagage linguistique, mais avec la foi d’un grand cœur, Antoine se met en quatre pour visiter les paroissiens du centre et ceux d’une dizaine de « dessertes » (Stasi), dont il doublera le nombre les années suivantes. C’est au bout d’un an que Christian Wittwer vient le rejoindre et l’épauler de son mieux pendant 5 ans. Un jour, l’évêque lui confie, à lui le « MEP » , un diacre de 35 ans, Yakobus, descendant de Chinois, ancien député, vocation tardive, destiné au clergé diocésain, pour qu’Antoine l’accompagne jusqu’au sacerdoce. Ordonné, Yakobus viendra remplacer Christian, vivre et travailler avec Antoine.
Moins de 10 ans après son arrivée, Antoine réussit à contacter, puis à fréquenter de plus en plus souvent, quelques membres de la tribu des « Talang Mamak », à peine sortie de la forêt ; et un beau jour, c’est l’un de leurs chefs qui vient voir le Père : « Votre “Allah”, comme celui des musulmans, défend-il de manger du cochon ? — Mais, bien sûr que non ! J’en mange moi-même ! — Et votre “Allah” refuserait-il les traditions héritées de nos ancêtres ? ». Et Antoine, tout ému, certain d’y voir là le cheminement sinueux de la Grâce, en pleine euphorie et sans plus réfléchir répond : « Non ! Non ! Mais pas du tout. »
Et de fil en aiguille, et malgré la pression des autorités civiles et surtout religieuses (qui ont tout mis en œuvre pour faire entrer cette tribu dans le giron musulman), les contacts se multiplient et, pas à pas, ces braves gens se mettent en route à la rencontre de Jésus-Christ. Les tracasseries continuent et s’enveniment, pas très sportives ! Et l’évêque lui-même, avec son clergé, sont passablement sceptiques sur le sérieux de cette « aventure » ; mais la catéchèse continue, et c’est par centaines que ces nouveaux frères la suivent. Un an, deux ans et l’évêque se « convertit » ; il se propose même de venir personnellement baptiser le premier groupe. Des confrères MEP suggèrent qu’il serait peut-être bon de surseoir quelque temps encore à ces baptêmes mais... les dés étaient jetés, et les baptêmes n’ont pas tardé ! Aujourd’hui, au moins une dizaine de villages « Talang Mamak » se disent chrétiens ; ce qui ne veut pas dire que, comme par enchantement, le baptême ait effacé tout cet animisme qui les a pétris depuis des siècles !
Entre temps, à la suite à quelques malentendus, et, sans doute aussi, pour soulager Antoine qui ne pouvait être partout à la fois, Mgr Situmorang, le nouvel évêque — capucin Batak (peuplade du Nord-Sumatra) — emprunte 2 capucins (Batak) au diocèse voisin pour les nommer curés de Air Molek. Antoine, tout heureux, se retire à Siambul au milieu de « sa » tribu, à plus d’une heure de Air Molek, tout en gardant un pied-à-terre au centre, où il y a électricité et téléphone. Après tout, il fait partie de la paroisse !
Loin de s’apaiser, les tracasseries se multiplient ; une nuit, par exemple, le chef de canton vient avec ses sbires sommer le Père de quitter immédiatement les lieux. Réveillé en sursaut, le Père s’essaye à d’inutiles palabres, et les chrétiens commencent à s’attrouper, armés de couteaux de lances, de bâtons pour protéger le Père si besoin était. Sagement pour une fois, le Père les calme, promet de revenir et s’en va, mais pour remuer ciel et terre, y compris auprès de « haut placés » à la capitale !
Et il revient. Bien plus fort : peu de temps après son retour, le tribunal l’avertit qu’une lettre vient d’arriver, dûment signée par le président, lui accordant la « naturalisation » demandée depuis 8 ans ! Et Antoine s’en va allègrement au chef-lieu prêter serment de fidélité à l’Indonésie ; il est à parier qu’après cette cérémonie, l’envie n’a pas dû lui manquer de faire un pied de nez « comme çà » à certains ! Antoine ne nous a pas dit toutes « les ficelles » qu’il a tirées, tous les leviers dont il s’est servi en plus de la prière pour en arriver là. Il faut reconnaître qu’avec des méthodes qui ne sont pas celles de tout le monde, Antoine « fonce » et le règne du Seigneur avance.
Encore un saut de puce, toujours vers le nord, qui équivaudrait à 7 ou 8 heures de voiture s’il n’y avait la mer à traverser, et nous sommes dans l’île de Tanjung-Pinang ; c’est le centre de la paroisse où « sévit » Henri Jourdain depuis plus de 20 ans. La paroisse, on pourrait la dire un mini-empire-maritime, puisque les îles Anambas à plus de 300 km au nord-est en font partie, de même que l’archipel de Natuna à 300 km encore plus au nord, dans la mer de Chine. Tanjung Pinang est le centre, sur la terre ferme, mais, jusqu’à ces dernières années, Henri passait le plus clair de son temps sur la mer où d’ailleurs il s’y trouve comme un poisson dans l’eau, au sens allégorique comme au sens littéral. Des jours et des jours entre ciel et eau, sur l’un des bateaux successivement armés par la paroisse, lui ont valu à plusieurs reprises un cancer de la peau. Et comme il n’a que la peau pour envelopper son précieux paquet d’os, il la protège de son mieux, et s’en est allé plusieurs fois à Singapour pour la soigner.
Henri ? Un vrai courant d’air ; une tornade parfois ! Son physique filiforme de 70 ans n’est pas sans rappeler ces formes d’art moderne où les sujets sont représentés par un ensemble de fils de fer savamment tordus ! L’État de la société le dit originaire de Beauvais mais, allez-y voir ! Quand il est en congé, partout en France, et même en Suisse, il est « chez lui ». Aujourd’hui à Lille, demain à Bordeaux, après demain à Brest, partout il parle de Jésus-Christ, et, très facilement, se fait l’avocat de « la » mission qui lui est confiée.
Ce qui est certain, c’est qu’en 1952, il est destiné à la Birmanie. Il n’y fait pas de trop vieux os, puisque 10 ans plus tard le gouvernement le « prie » de s’en aller. Il s’engage pour le Vietnam, prioritairement chez les Montagnards, où il y fait un séjour à peine plus long. Et le revoilà expulsé pour la seconde fois. Qu’à cela ne tienne ! Il n’a pas encore 50 ans et ne veut pas baisser les bras. Il se porte volontaire pour l’Indonésie.
3e destination : le diocèse de Pangkal Pinang, l’un des plus petits d’Indonésie par le nombre de ses baptisés, et l’un des plus grands par son étendue (à 98 % maritime), diocèse confié aux pères SSCC (Picpus). Henri s’y rend en compagnie de ses 2 conscrits : Mgr Yves Ramousse et Marcel Arnould. L’administrateur apostolique du diocèse, Mgr Reichenbach lui propose la poussière d’îles (100 ? 200?) là-bas vers l’ouest, avec pour centre Tanjung Pinang, tout proche de Singapour. Et pour la 3e fois Henri va se mettre au b-a ba de la langue et à l’apprentissage d’une vie toute nouvelle dans la riche mosaïque de peuples et de cultures qu’est le diocèse et la paroisse.
Dès le mois de juin 1978, en compagnie de 7 autres MEP, Henri est à Bandung (Java) à l’école de langues fondée et animée par et pour les Églises protestantes ; c’était la première fois et la dernière que la direction acceptait cette expérience insolite où des prêtres catholiques cohabitaient avec des pasteurs ! Situation providentielle pour une expérience œcuménique ? Jugez plutôt : un jour l’un de nous fait remarquer au directeur : « C’est tout de même curieux ! Nous prétendons tous être ici au nom de Jésus-Christ, et depuis 2 mois nous n’avons pas eu une seule occasion de parler de LUI, de prier un moment ensemble, de lire et méditer quelque passage de la Bible ! » Un peu gêné le directeur avoue : « Si la proposition et l’initiative viennent de vous, les catholiques, il est très probable que beaucoup accepteront mais, si l’invitation vient des “autres”, je doute du résultat ! » L’invitation a été faite et la rencontre a eu lieu.., sympathique ! À la sortie, un couple, mari et femme, tous deux pasteurs, chacun dans une Église différente, s’approche, et lui me dit: « C’est la première fois que nous prions ensemble, ma femme et moi ! Merci ! » L’œcuménisme ? Même en Indonésie, de-ci de-là quelques petits pas sont faits dans cette direction, et des bonnes volontés, il y en a, mais ce n’est pas encore une « communion » fraternelle ! Le gouvernement, au moins chaque année, organise des « rencontres œcuméniques entre Églises qui se disent chrétiennes, mais il faut avouer que c’est pratiquement une pure formalité.
Décembre 1978, les cours sont terminés et, savant ou pas, Henri comme les autres regagne « sa » mission. Un portrait-robot d’Henri dans sa vie et son ministère ? Pas facile ! D’abord vicaire comme Mgr Ramousse ; puis curé avec 2, 3 et même 4 vicaires ; puis vicaire de nouveau, puis de nouveau curé, pour finir vicaire qu’il est aujourd’hui ; et toujours sur la même paroisse. Pendant ces 20 ans, il a vu s’installer sur la paroisse le camp de réfugiés Vietnamiens de Galang (ce qui lui a donné un surcroît de travail et de soucis). Et il a vu naître, toujours sur la paroisse, le complexe industriel de Batam, créé de toutes pièces, sur cette île presque à portée de voix de Singapour à qui il voudrait faire concurrence (Singapour y a transféré toutes ses industries sales). Et il a vu sa paroisse scindée en deux, puis en trois.
Pour l’essentiel, sa communauté est composée de Chinois venus dans ces îles depuis la fin du siècle dernier, comme coolies dans les mines d’étain et de Florésiens, venus chercher fortune ou se réfugier pour échapper à la police chez eux. Ces dernières années, de plus en plus de fonctionnaires javanais sont venus s’installer. Les véritables autochtones ce sont les « Oranglaut » (homme de la mer), mais ils sont de plus en plus une petite minorité marginalisée vivant de préférence sur le littoral et farouchement musulmans !
Sans aucun doute, Henri se sait et se veut à Tanjung Pinang témoin de Jésus-Christ, et il n’a pas l’habitude de mettre « son drapeau dans sa poche » pas plus qu’il ne le mettait pendant l’année de stage qu’il a fait autrefois dans les usines Citroën de Paris. Cela ne l’empêche pas d’être en même temps terrassier, PDG, entrepreneur, mécanicien. Entre beaucoup d’autres « entreprises », il a créé un asrama (pensionnat) pour garçons, un autre pour filles ; il a construit des écoles, et une grande église, et même lancé une entreprise de blanchisserie industrielle pour hôtels et particuliers. Et les lignes ci-dessus ne sont que le préambule du « poème Henri Jourdain » !
À quelque 500 km au sud-est de « chez Henri », l’île de Bangka, siège du même diocèse de Pangkal Pinang. C’est Mgr Hilarius Moa Nurak, un SVD Florésien qui est évêque ; et c’est dans cette île, paroisse de Belinyu, que vit actuellement Marcel Arnould. Pendant 16 ans Marcel a vécu seul dans l’île de Belitung, à quelque 200 km à l’est de l’évêché, relativement proche donc, s’il y avait eu des moyens de communication ! Malheureusement il lui fallait une heure de vol pour Jakarta et, de là, une autre heure de vol pour rencontrer l’évêque. Un jour, d’un air sérieux (l’air seulement) il demande au responsable du groupe : « Que me conseilles tu : une confession par an ? Par mois ? Par semaine ? Je suivrai tes conseils, mais il me faudra demander une aide de plus de 200 US$ à la Société pour chaque confession (= prix du voyage) ». À Tanjung Pandan, l’unique paroisse de l’île Belitung, Marcel vit seul au service d’un millier de baptisés, majoritairement Chinois venus travailler dans les mines d’étain. Un bon catéchiste l’épaule, mais il est souvent déçu par la parcimonieuse collaboration des professeurs des écoles paroissiales toutes proches. Il apprécie beaucoup par contre l’apostolat de la « Légion de Marie » qu’il accompagne amoureusement. Et sa vie est réglée comme une horloge : lever, coucher, bréviaire, repas, visites, célébrations... Si vous avez un emploi du temps, vous pouvez savoir, à la minute près, quel jour à quelle heure il se trouve à tel km de sa route ! Avec les jeunes, il est de plain-pied pour parler de la dernière chanson qui vient de sortir, des « stars » du cinéma, du sport ou de la musique les plus en vogue ! Seul, fils de la terre, Marcel préfère s’en tenir à la sagesse des anciens : « Mieux vaut seul que mal accompagné ! » Et quand l’évêque lui propose l’aide d’un grand séminariste en stage, ou même un vicaire, poliment Marcel décline l’offre !
Après moult hésitations, Marcel en 1993 demande à être muté, et l’évêque finit par lui proposer la paroisse de Belinyu, dans l’île même où se trouve l’évêché, pour succéder à un religieux hollandais. Avec un peu d’appréhension, Marcel s’y rend à son retour de congé, avec la clause « implicite » d’y être seul !
Solide enfant des Vosges, la santé de Marcel, à 70 ans, est bien meilleure qu’elle ne l’a été pendant les 15 premières années d’Indonésie. Lui aussi a passé un quart de siècle, la plus riche période de sa vie, chez les Montagnards du Vietnam. Avec cœur et méthode il y a donné le meilleur de lui-même et le tout a été couronné par quelques longs mois « de forêt », traîné par les Viets au gré de leurs déplacements, avant d’être expulsé. Il aurait certainement une riche expérience à partager, mais, humblement discret, c’est au forceps qu’on arrive à lui arracher quelques confidences sur son passé. Voilà sa 6e année à Belinyu ; il y est, à sa manière, aux petits soins des quelque 1 250 fidèles de sa paroisse. Toujours tout seul, bien sûr, et ce n’est pas à lui qu’on peut reprocher de ne pas « garder sa résidence », même si c’est un peu au détriment de visites « souhaitées » aux confrères. Il pense sans doute compenser par une vie de prière plus fidèlement réglée. Il y a 36 facettes dans la vie missionnaire, et la prière n’en est pas la moins féconde !
Là-bas vers l’est-sud-est, à plus de 1000 km, un autre anachorète MEP : le Père Christian Grison. « Anachorète » façon de parler ! Même si, depuis un an, il est seul MEP dans l’île de Bali, Christian est loin de vivre en ermite ; sa maison est ouverte à tout venant et il y est rarement seul. La salle principale de son presbytère n’a d’ailleurs pas de portes ; chacun s’y trouve chez soi, et si sa jambe est raccourcie de 5 centimètres, sa langue ne l’est pas. Pas contre, la porte d’Indonésie était bel et bien fermée, et il n’est pas venu « chez nous » par la « grande porte ». Par quelle anfractuosité, par quel tour de prestidigitation, par quel miracle a-t-il pu nous rejoindre ? Mystère ! En 1982, une fois de plus, il était à Singapour attendant le « visa ». Sa persévérance exemplaire, digne de celle de nos aînés attendant aux portes de Corée, ou du Tibet, y est sans doute pour une bonne part.
Christian, un Basque râblé de 69 ans qu’il porte allègrement. Jovial, plein d’humour, le verbe facile, il n’a pas de mal créer des relations et à les entretenir, du moins dans le secteur qui lui est confié, cas par principe ? par caractère ? par vertu il serait plutôt du genre « casanier » . C’es un fait qu’il garde fidèlement sa résidence ; le champ d’apostolat dont il a la charge monopolise son temps et son cœur ; les chrétiens qu’il chouchoute maternellement, et les autres qu’il s’efforce par tous les moyens de contacter. Il ne manque ni une fête du quartier ou de la ville, ni une célébration religieuse (et Dieu sait s’il en a dans le monde hindou de Bali !), ni même une rencontre ou fête organisée par les autorités locales ou régionales, et il met son point d’honneur à y être une expression, souvent muette mais féconde, son amitié et de sa foi. Il consacre à ministère tout le temps libre que lui laisse sa communauté de quelques dizaines de fidèles, presque tous des « venus d’ailleurs », les Balinais(es) y étant une toute petite minorité.
Une autre route pour créer et nourrir des relations, et qui pour Christian est une « autoroute », c’est son jardin d’enfants en continuel développement malgré la diminution drastique des naissances. La renommée de l’éducation qu’il offre retombe sur l’Église, et le contact avec les familles est précieux. Depuis longtemps Christian souhaitait pouvoir le continuer par une école primaire. Pendant longtemps le permis lui en a été refusé par les autorités, prétextant qu’il n’y avait plus assez d’enfants pour les écoles déjà existantes ; et puis voilà que, sous la pression des parents d’élèves enthousiasmés par la qualité de ce jardin, ce sont les autorités elles-mêmes qui demandent au Père d’ouvrir cette école primaire désirée !
Des constructions, Christian n’en est pas à sa première. Celles qu’il a trouvées en arrivant, des cages à lapins. « Je souhaite un incendie, ou un tremblement de terre pour les effacer », dit-il à l’évêque qui les lui avait préparées. « Démolissez si vous voulez, Père, mais vous vous arrangerez pour reconstruire », répond l’évêque ! Et Christian s’y est employé : presbytère, jardin d’enfants, maisons pour les gourous, église en pur style balinais, maison paroissiale et ce n’est pas fini ! Autodidacte, Christian n’a pas eu la chance d’une école de langues, et il n’en est sans doute que plus savant. Par contre il a le privilège d’être au milieu d’un peuple d’artistes, au pied du vénérable « Gunung Agung » (le noble volcan) et la chance d’être en relation directe avec la patrie de l’hindouisme. À la sortie de la ville d’Amlapura à l’extrême est de Bali où il se trouve, à flanc d’une colline, presque en bord de mer sourd l’eau du Gange mystérieusement venue de l’Inde par-dessous les océans. De toute façon, dans la moitié est de l’île, il est le seul prêtre à demeure et il ne s’en plaint pas !
Et pour finir, venons-en au Lampung, le centre de la zone d’Indonésie « couverte »par les MEP (entre autres !). « Centre » non pas que les confrères y soient plus « sucrés » ou plus apostoliques qu’ailleurs, mais parce qu’ils y sont 4 sur les 9 du groupe, et 4 dans le même diocèse depuis le 16 mars 1978, alors que les 5 autres se partagent 4 diocèses. Et centre encore du point de vue géographique ; en gros, le Lampung est à égale distance du confrère de l’est, des confrères du nord ou de l’ouest.
Nous trouvons ici le plus jeune et le plus vieux du groupe MEP-INDO. Il y a Vincent Le Baron, Paul Billaud et Jo Gourdon, les « trois jeunes » lors de notre arrivée ; mais voilà qu’ils ont dépassé la cinquantaine, sans toutefois rattraper le Père Pecoraro, le 4e larron avec ses 77 ans. En arrivant il y a 20 ans, comme tous les autres confrères, nous étions pleins de bonnes intentions, sans toutefois arriver avec un beau projet missionnaire, bien ficelé, comme c’était le cas des Pères de Québec arrivés dans le nord de Sumatra un an avant nous. Nous étions candidement décidés à n’accepter aucun poste de responsabilité, nous voulant au service de l’Église locale, riches de notre spécificité MEP. Et puis humour du Seigneur ? Moins de 18 mois après, l’un de nous avait fini par accepter ha charge de vicaire général pour le tout nouvel évêque, provisoirement, et sur les instances explicites du provincial des religieux, convaincu qu’un MEP, donc neutre, pourrait être un trait d’union plus efficace entre religieux hollandais, polonais ou indonésiens pas spécialement en harmonie. Et quelques années plus tard, au moins 10 des 14 MEP présents étaient bel et bien « curés » de paroisse. Il faut dire qu’en Indonésie, les évêques, eux-mêmes religieux, étaient de plus en plus mal à l’aise avec les provinciaux omnipotents ; c’était un peu le cas au Lampung. Et de plus, le clergé séculier, un peu dans tous les diocèses, 3 mis à part, était pratiquement inexistant. A notre arrivée dans le diocèse il n’y avait qu’un seul prêtre diocésain ; et il me disait qu’il était le seul pour les 5 diocèses de Sumatra quand il a été ordonné. Quelques chiffres seront plus éloquents ; voici par exemple les ordinations de séculiers au Lampung :
1968 : première ordination.
1987: 1 ordination ; 1988 : 1 ordination ;
1991 : 5 ordinations ; 1993 : 2 ordinations ; 1994 : 2 ordinations ; 1995: 1 ordination ; 1996 : 1 ordination ; 1997 : 5 ordinations.
Et pour le diocèse nous avons 28 jeunes se préparant au sacerdoce au grand séminaire interdiocésain de Pematang Siantar dans le diocèse de Medan, nord de Sumatra où l’enseignement est donné par les capucins.
Dans son livre : « L’Étoile contre la Croix », le Père F. Dufay rapporte la technique prônée par les communistes chinois: « Inutile de recourir à un marteau-pilon pour écraser une pomme : il suffit d’y mettre un ver et de le laisser faire ! » Plus d’un parmi les MEP-INDO aimerait être, un peu comme le ver dans la pomme, un élément à l’intérieur de l’Église locale, vivant pour vivifier, riche d’une dimension, d’un charisme qui peut-être est moins évident dans cette Église. Personnellement je crois très fort au principe : « Mieux vaut moins bien avec que très bien sans ! »
Vincent le Baron, 51 ans, du diocèse d’Angers, est le plus jeune de notre « bande des quatre ». Après une prime jeunesse, bercé par ha « douceur angevine », Vincent se donne l’occasion de vivre 2 ans au Laos comme coopérant conseiller-animateur agricole. De retour en France, il est ordonné diacre, entouré et fêté par « les gens du voyage ». C’est que, depuis le séminaire, et pendant de longs mois, il venait régulièrement vivre au milieu d’eux. Est-ce par choix, par tempérament ou tout simplement parce que conquis et modelé par eux ? Le fait est qu’il s’est trouvé parfaitement en harmonie au milieu de ces braves gens, pas spontanément accueillis par tout le monde ! En tout cas, de cette longue et profonde fréquentation, comme de son service au Laos, il en a rapporté des richesses qui colorent encore son identité.
Vincent arrive au Lampung en compagnie de 4 autres confrères MEP le 17 mars 1978, après un bon mois d’enrichissantes pérégrinations chez les MEP d’Asie : Inde, Sikkim, Thaïlande, Malaisie, Singapour. Encore une petite halte de 2 mois auprès de l’ancien évêque : Mgr Gentiaras et, en juin, regagne Bandung pour 6 mois d’école de langue indonésienne. En juin 1979, avec Paul et Jo et pendant 6 autres mois, il se met à l’étude du javanais (beaucoup plus difficile avec ses 3 différents degrés de langage) à Yogyakarta. Et il l’a si bien assimilé qu’il le maîtrise aujourd’hui bien mieux que beaucoup de jeunes prêtres javanais eux-mêmes.
Dès son retour, l’ancien évêque, religieux hollandais, démissionne pour laisser la place à Mgr A. Hennisusanta, javanais et religieux, et Vincent est nommé vicaire à la paroisse de Kotagajah, à 75 km au nord de Tanjung Karang. Ce n’était pas toujours le grand amour avec son jeune curé, un religieux javanais un peu spécial, mais cela ne l’a pas empêché de se donner à fond, si bien que, en 1984, l’évêque lui propose le poste de Baradatu ; ce poste était une desserte de la paroisse démesurée de Kotabumi (6 à 8 mille km2); il désirait y mettre en route un centre paroissial, avec 17 autres postes satellites, à une et deux heures du centre, et a choisi Vincent le jugeant le mieux armé au point de vue langue javanaise et bien servi par sa facilité de contact et sa robuste constitution. Vincent y était seul, mais il était un peu le chouchou de l’évêque ; celui-ci, faisant les 8 heures de route aller-retour, allait de temps en temps lui rendre visite et le ravitaillait en me demandant d’abord ce que Vincent aimait manger !
Vincent s’y dévoue et le centre se développe. L’évêque y construit un presbytère plus confortable, lui donne un vicaire. puis un deuxième et Baradatu devient pratiquement paroisse qui essaime à son tour ! Le poste de Liwa, à plus d’une heure de Toyota là-bas vers l’ouest, semble apte à devenir à son tour un nouveau centre paroissial. Vincent en convainc son évêque et, petit à petit va s’y installer, tout en restant curé de Baradatu. Il se met à doter Liwa d’un minimum de structures, mais à peine sommairement installé, début 1994, un violent tremblement de terre vient bouleverser et endeuiller la région, heureusement encore peu habitée. On y dénombre tout de même plusieurs dizaines de morts, certains parlent de centaines. Liwa, épicentre du séisme est rasée, et, pour Vincent, c’est l’occasion de donner le meilleur de son cœur et de ses compétences en se dévouant prioritairement aux personnes plus ou moins oubliées et aux secteurs (jusqu’à plus de 50 km à la ronde) auxquels s’intéressent moins les officiels !
Puis, ville et villages se reconstruisent, et la vie revient. Certains jours, l’isolement, le contact et le partage de la vie rude de ce petit peuple de pionniers-défricheurs, le surmenage peut-être aussi lui valent quelques « coups de pompe » souvent vite résorbés par une partie de chasse au sanglier, en compagnie des petites gens des campagnes et l’évêque lui redonne un coéquipier, et les communautés dispersées s’organisent et s’épanouissent. Le jeune vicaire de Liwa me disait ces jours-ci que la majorité des membres de ces communautés était composés d’immigrés « Bataks », venus du nord de Sumatra chercher fortune dans le secteur.
En 1997, les bases de la vie paroissiale étant jetées, l’évêque pense confier Liwa, après Baradatu, à de jeunes confrères séculiers indonésiens et propose à Vincent, qui accepte, de prendre en charge la paroisse de Sidomulyo, à quelque 50 km à l’est de Tanjung Karang, donc plus près de la ville et de l’évêché. Et ce n’est pas tellement les besoins de cette paroisse qui ont provoqué cette « mutation ». C’est que Vincent a d’autres casquettes ! Déjà depuis Liwa, Vincent s’était personnellement engagé comme « conseiller-trésorier-économe » d’un comité d’aide aux enfants physiquement handicapés, fondé et animé par une chrétienne chinoise ; de plus, l’évêque lui avait confié la présidence de la commission sociale diocésaine, et aussi la responsabilité du comité « Audax », chargé de l’aide concrète et ponctuelle à des situations de crise. Dans cet engagement social, Vincent se trouve à l’aise, se disant parfois convaincu que c’est là la priorité des priorités dans la pastorale d’aujourd’hui. Ce qui est sûr, c’est qu’il est tout heureux de venir périodiquement en ville faire le tour de « ses bureaux ».
Paul Billaud est aussi l’un des « trois jeunes » du Lampung. Deuxième de 3 frères, dont 2 prêtres, il est né à « Les Épesses », diocèse de Luçon, il y a 52 ans ; et lui aussi a goûté la coopération avant de poursuivre sa marche vers le sacerdoce chez les MEP. Sa licence d’anglais en poche, il s’en est allé au Maroc comme enseignant. Pas bavard par nature, il nous a peu partagé des richesses qu’il en a rapportées. En tout cas, ce stage lui a permis de ne pas se sentir trop dépaysé en arrivant dans notre Lampung à 95 % de religion musulmane.
Comme Vincent et Jo, Paul aussi est arrivé « chez nous » par le chemin des écoliers, en mars 1978. En cours de route, depuis Darjeeling, Kalimpong, Maria Basti, il a pu se remplir les yeux et le cœur au spectacle de ces merveilleuses cimes tibétaines, et se remplir les yeux et le cœur encore et bien plus, en rencontrant les MEP et leurs engagements dans les 6 diocèses visités au long de notre périple d’un mois, de Paris à Jakarta. Un contact avec l’histoire et l’esprit MEP dont les jeunes se sentent trop souvent sevrés.
Et je ne résiste pas à la joie de rapporter ici une merveilleuse anecdote vécue au Sikkim, précisément à Kalimpong. Nous y avions rencontré le Père Benjamin Stolke, de père allemand et de maman bouthanaise. Il avait les larmes aux yeux en voyant arriver « des MEP », heureux et fiers de nous dire qu’il avait été ordonné pour la mission de Ta Tsien Lou (Tibet) 53 ans plus tôt. Il se souvenait avec une reconnaissante ferveur des Pères MEP (Quéguiner, Alazard, Gratuze) qui étaient ses confrères quelque 40 ans plus tôt avant que le Sikkim ne soit passé aux chanoines de Saint-Maurice. Il se savait, et se voulait pour le moins, cousin germain des MEP ! En reconnaissance, il m’a remis sa traduction en langue et écriture « Lepcha » d’une « Old Testament Bible History » qu’il venait d’éditer l’année précédente.
En cette occasion, il n’a pas pu s’empêcher de nous raconter l’histoire de sa vocation : fils de pasteur allemand, mais en même temps sujet britannique, en 1914 l’Angleterre le mobilise pour la guerre contre l’Allemagne. Il était de plus en plus troublé d’avoir probablement à faire feu sur les compatriotes de son père. Il se demandait comment il pourrait éviter cette douloureuse éventualité. « En Angleterre, lui dit-on, les candidats au sacerdoce catholique sont dispensés de porter les armes ! — Alors, je veux rentrer au grand séminaire ! » Et c’est ce qu’il fait en arrivant au royaume de Sa Majesté. « Le plus curieux, dit-il, c’est que j’y ai été accueilli, puis préparé au baptême avant de poursuivre les études de théologie. » La guerre, et ses études terminées, en 1925, il regagne la mission du Tibet (au Sikkim) où il a été ordonné prêtre. Vous vous cassez la tête pour essayer de trouver des vocations ? Le Seigneur a des chemins déconcertants, en tout cas autres que les nôtres, pour peu qu’on LUI laisse la porte ouverte !
Le 17 mars 1978, Paul et son groupe MEP sont accueillis à l’aéroport de Tanjung Karang par les 2 évêques. En compagnie de Vincent, il sera pendant 2 mois l’hôte de l’ancien évêque, Mgr Gentiaras, puis, après la première réunion annuelle MEP à Padang, animée par Pierre Gauthier, Paul gagne Bandung avec 7 autres MEP pour des cours d’indonésien. Consciencieux et organisé, ses progrès linguistiques sont évidents et quand il revient au Lampung, en janvier 1979, il se trouve de plain-pied dans la pastorale pendant les 6 mois qu’il passe auprès de son curé, un religieux hollandais de 25 ans son aîné. Puis vient le 2e round d’études : 6 mois à Yogyakarta pour la langue javanaise, puisque plus de 80 % des fidèles du diocèse sont des « transmigrés » venus de Java.
Début 1980 les « outils » sont prêts ; c’est le retour définitif au bercail et Paul regagne la paroisse de Bandar Jaya et son brave curé, le Père Vroen. Il n’y sera vicaire que pendant 2 ans, après quoi, les rôles sont intervertis : à la demande expresse du Père Vroen, Paul est nommé curé et le curé devient son vicaire !
Depuis les débuts du diocèse, il y a quelque 60 ans, le presbytérium semblait homogène, du moins par l’appartenance commune à la même famille religieuse (les Pères du Sacré-Cœur de Saint-Quentin). Il y a bien eu l’ordination d’un prêtre séculier en 1968, mais cette unité « folklorique » ne faisait pas problème. Et voilà que les données changent avec l’arrivée du « corps étranger » de ces 4 MEP. Et les religieux suggèrent à l’évêque de ne pas mélanger les torchons avec les serviettes ; qu’il nomme les séculiers dans certaines paroisses et que, dans les autres, les religieux soient « entre eux » pour qu’ils puissent y vivre la vie communautaire selon leur idéal. Et, ironie du sort, voilà que de l’avis de beaucoup, y compris de certains religieux, la communauté du diocèse se rapprochant le plus de cet idéal religieux était justement celle de Bandar Jaya, avec un religieux et un MEP !
Au cours de ces 4 années comme curé de Bandar Jaya, Paul accepte en plus la responsabilité de développer l’embryon de paroisse universitaire à Tanjung Karang. Puis, un chapeau de plus : l’évêque lui demande de collaborer à la gestion des finances diocésaines. En plus de la paroisse, des universitaires, des finances, en 1986, il nomme Paul curé de la paroisse de Kedaton, dans la ville de Bandar Lampung, tout près des étudiants et pas loin de l’économat.
La paroisse de Kedaton est étendue, avec plus de 6000 baptisés dispersés dans 14 postes en plus du centre ; et l’économat du diocèse (en plus de celui du groupe MEP-INDO) absorbe de plus en plus de temps. Et les étudiants des diverses universités et académies ? Ils étaient 2 ou 3 dizaines de recensés au début des années 80 ; ils sont plus de 500 aujourd’hui ! Et ils mériteraient un accompagnateur à plein temps. Comme on ne peut être au four et au moulin, et conscient qu’il ne pouvait offrir à ce monde universitaire toute l’attention à laquelle il a droit, Paul obtient de l’évêque d’en être déchargé puisqu’il considère prioritaires les services compétents et dévoués de Paul pour l’administration des finances diocésaines. Pour la paroisse, il lui donne un premier vicaire qui depuis 2 ans est plus ou moins autonome dans un secteur; et dernièrement Paul reçoit un autre jeune vicaire qui le seconde efficacement.
Même avec la responsabilité des universitaires en moins, Paul ne manque pas de pain sur la planche. La paroisse serait un plat déjà amplement suffisant, et les finances du diocèse sont loin de n’être qu’un hors-d’œuvre ! Et si l’on y ajoute quelques desserts riches et variés : économat du groupe, membre du conseil épiscopal, du comité des campagnes de carême, il y en a plus qu’il n’en faut pour satisfaire l’appétit d’un homme. Le chômage, cette plaie universelle, ne menace pas du tout qui veut travailler dans le champ de « Notre Père » !
Toujours à cette extrémité sud de Sumatra, dans la province du Lampung que recouvre le diocèse de Tanjung Karang, c’est là que nous trouvons Joseph Gourdon, l’aîné des 3 « jeunes » de MEP-INDO. Au premier abord, et suivant les saisons, une barbe hirsute se mêlant à une chevelure généreuse pourrait suggérer quelque émissaire, ou du moins disciple de l’imam Khomeyni ! Ne vous y fiez pas ! L’habit ne fait pas toujours le moine, et Jo n’a rien à voir avec les Talibans d’Afghanistan ! Il est bien disciple de Jésus-Christ ; il le dit et le prouve !
Né à Beaupréau, quand mourait la dernière guerre, d’une grande famille de « paysans-jardiniers » aux racines radicalement chrétiennes, ce bellopratin de 53 ans est arrivé au Lampung en mars 1978, 3e de ces quintuplés MEP, dont le Père C. Wittwer destiné à Padang. À ne considérer que l’âge, Jo, comme Paul et Vincent, feraient partie de la génération des « soixante-huitards ». Et quand il a été question pour moi de m’embarquer avec eux pour l’Indonésie, moi qui avais presque 2 fois leur âge, me croyant si peu au diapason de leur verbe et pas tout à fait en harmonie avec leurs opinions et attitudes, ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai accepté l’aventure. Et je ne m’en repens pas du tout.
Tous les membres de notre groupe sont des « anciens de quelque part » ; les 2 plus jeunes, Paul et Vincent, anciens coopérants au Maroc ou au Laos ; tous les autres sont des anciens d’une mission MEP, et Jo en fait partie. Il est vrai que les quelques mois qu’il a passés au Vietnam ne lui ont pas permis de s’y incruster. Pas le temps de fréquenter la population, ni même les communautés chrétiennes ; à peine balbutiait-il la langue que les « Viets » l’ont prié de « retourner chez sa mère » ! On comprend que quand il nous partage sa mini-expérience vietnamienne, il soit beaucoup moins prolixe que quand il nous parle de ses dernières années de grand séminaire avec les Pères Juguet, Espie et autres, par exemple !
Comme les 3 autres du groupe, Jo commence aussi par 2 mois d’adaptation au pays ; avec le Père Pecoraro il loge à la cathédrale où Mgr Henrisusanta, notre évêque aujourd’hui (alors auxiliaire), était curé. Puis ce sont les 6 mois d’études de l’indonésien à Bandung ; 6 mois de cohabitation dans un hôtel pour universitaires où nous avions la possibilité de nous apprivoiser mutuellement. Et c’est le retour au Lampung ; Jo est l’hôte de Mgr Hermelink, l’ancien évêque, à Pringsewa. Il y restera 4 ans, avec une halte de 6 mois à Yogyakarta pour l’étude du javanais ; langue difficile s’il en est, ce javanais, avec ses différents « niveaux » de langage ; autre est le parler si on s’adresse à des supérieurs, autre si on parle à des inférieurs, et autre encore entre égaux ! Une dimension qui rappelle les « castes », ou du moins traduit un système féodal qui « colore » encore les relations avec et entre les Javanais, même catholiques.
À propose de « langue », au début il nous semblait curieux, surprenant que, lors de la naissance de l’Indonésie en 1945, qui n’avait jamais été une nation, les fondateurs aient éprouvé le besoin de choisir pour langue nationale (presque en la créant), une langue que ne parlait aucune des 300 ethnies de l’actuelle Indonésie. Et fait, psychologiquement et politiquement, c’était là une démarche géniale ! Comment « agglutiner », homogénéiser cette multitude de peuples disparates, du presque « blanc » à l’ouest, et qui va en « brunissant » plus on va vers l’est, jusqu’aux « négroïdes » de l’Iryan (Papouasie) ? La langue leur a paru un facteur commun faisant trait d’union entre tous. Si le javanais avait été retenu, avec son écriture propre (dérivée du sanscrit), une très riche littérature, et parlée par une grosse majorité des habitants de cette future nation (sur les 200 millions d’habitants, les Javanais seuls sont aujourd’hui 125 millions), les autres peuples se seraient sentis « colonisés par les Javanais » (même sans la langue, ils s’y entendent admirablement d’ailleurs). Par la « transmigrasi », les Javanais sont partout, et une majorité de fonctionnaires sont partout des Javanais ! Autre manière, efficace d’« homogénéiser » cette nation !
À Pringsewa, c’était presque touchant de voir la complicité entre ce jeune Gourdon et ce vieil évêque ! L’évêque était en même temps curé de la paroisse, mais Jo se donnait tout le loisir de mener la pastorale selon ses propres critères ; Jo, bien sûr, mettait tout son cœur et son « charisme » pour faire à son évêque-curé et en détail de longs exposés ; à certains moments il l’approuvait, à d’autres moments il essayait de mettre quelques dièses ou quelques bémols ! Le ministère où l’évêque était imbattable était celui de la bonté, de l’accueil, de l’attention aux plus petits. À son enterrement, le président de la conférence épiscopale s’est contenté de dire: « Voilà un diocèse de plus qui sera administré par un Indonésien » et le sous-préfet du lieu, un brave musulman, demande la parole pour dire : « Je ne connais pas les lois et les habitudes de l’Église catholique, mais je pleure un “saint homme” qui n’a jamais renvoyé un pauvre, un petit, un marginal, le cœur ou les mains vides ! » Peut-être l’héritage de cet exemple a-t-il conforté Jo dans sa volonté d’être plus spécialement à l’écoute des plus petits, des « désarmés » !
Et quand Vincent le Baron quitte Kota Gajah pour s’installer à Baradatu, c’est Jo qui le remplace, et pour plus de 12 ans. Et c’est là, à Kota Gajah, que Jo a donné le meilleur de lui-même. Curé en titre, les mains libres, il a tout fait pour mettre en pratique les « réformes » dont il rêvait. Et d’abord répertorier les quelque 2 500 familles catholiques en faisant un inventaire sérieux ; une liste à part est réservée à celles et ceux qu’on appelle ici « chrétiens KTP », celles et ceux qui semblent n’avoir de catholique que cette étiquette obligatoirement portée sur leur carte d’identité. Beaucoup de ces derniers sont de ceux qui, lors de la chasse aux « sorcières » qui a suivi la révolution pro-communiste en 1965, sont venus s’affilier à notre Église pour se mettre à l’abri, étant suspects de sympathie communiste tous ceux et celles qui n’étaient pas membres de l’une des 5 religions officiellement reconnues (protestants, catholiques, hindous, bouddhistes, musulmans) ; venus en masse (relativement !) et baptisés en urgence puisque tel était le « sésame » sauveur. Les motivations de leur « conversion » et l’urgence de leur accueil expliquent un peu la maigreur de leur bagage spirituel.
De cette « Église » un peu trop assistée, Jo se propose et lui propose d’en faire graduellement une Église plus adulte, progressivement plus autonome, tant dans le domaine d’animation spirituelle : catéchèse, liturgie, vie communautaire, que dans le domaine matériel et financier ; constructions, salaire du personnel pastoral, frais de transport, etc. Un objectif certainement précieux, nécessaire, mais qui ne peut être qu’à « longue portée ». Les conversions « à la saint Paul » ne courent pas les rues, et le Seigneur lui-même en sait quelque chose par son expérience avec ses douze. Et de nombreux petits pas sont faits : caisse commune alimentée par les fidèles pour subvenir aux frais de scolarité des plus démunis ; fonds commun auquel chaque fidèle est censé apporter régulièrement sa quote-part pour parer à d’éventuels coups durs : maladie, accident, incendie, etc. Un apostolat que Jo veut prioritaire, c’est la fondation et l’animation de groupes bibliques ; il est d’ailleurs responsable de la commission biblique du diocèse et, avec l’aide d’un catéchiste, il publie un livret d’études bibliques qui dépasse les limites du diocèse.
À ce propos, peut-être est-il bon de mentionner ici l’une des « richesses » de l’Église en Indonésie. Je ne crois pas qu’un confrère de MEP-INDO ait eu l’occasion de l’expérimenter ailleurs : un peu partout, chaque paroisse, et même chaque desserte de quelque importance, est divisée en groupes, idéalement de 10 à 20 familles, avec un président élu, un secrétaire, un trésorier, un responsable de la catéchèse, de la liturgie, un autre des relations sociales et qui ont une vie autonome, avec rencontres régulières dans chaque famille, à tour de rôle, une ou 2 fois par mois, pour certains toutes les semaines, pour prier, lire et commenter la Parole ! Et parfois le prêtre y est invité. Tous les groupes ne sont pas également vivants, certains sont parfois en léthargie, et la vie moderne avec sa course à l’argent ne les favorise pas, mais tels quels ils sont encore précieux et contribuent à faire naître des « apôtres » de valeur qui offrent leur temps et cœur pour « le Royaume » !
Mais « trop c’est trop » ! frère l’âne lui aussi a ses limites et peut parfois se venger. Avec l’ardeur de sa foi et de sa jeunesse, Jo se donne à fond. Certains étaient d’avis que, dans sa pastorale, Jo mettait la barre un peu trop haute pour ces tout nouveaux chrétiens des campagnes. Il faut du temps, et la patience du Seigneur pour que la foi s’enracine, pour que l’homme se mette debout. Difficile en quelques rencontres, si vivantes soient-elles, de voir ces communautés au raz des pâquerettes atteindre l’idéal et prendre l’élan que Jo souhaitait.
Et Jo n’a pas toujours été spécialement gâté, question santé. À plusieurs reprises il a souffert d’hypoglycémie, et plusieurs fois a été victime d’accidents de la route qui lui ont valu de longs séjours à l’hôpital. Prenant son « travail » souvent trop à cœur, ne sachant pas mesurer ses forces et négligeant sans doute un peu sa nourriture, le fait est que, en 1995, il s’est vu victime d’une douloureuse dépression. L’origine ? Mystère ! Soigné à Singapour, ici à Tanjung Karang puis à Jakarta. Un an, deux ans, c’est long ! Sagement, fin 1996 il se résout à demander à l’évêque d’être déchargé de cette lourde paroisse, et Mgr lui offre le choix entre plusieurs solutions. Jo choisit d’être vicaire d’un jeune prêtre diocésain dans la grande paroisse de Kalirejo (plus de 10 000 baptisés) ! Quelques mois plus tard, son état semblant s’améliorer, son docteur de Jakarta lui permet 2 mois de congé. Il arrive au pays d’Anjou juste à temps pour fermer les yeux de sa chère et sainte maman.
De retour à Kalirejo en septembre 1997, il y est aujourd’hui pratiquement libéré de son handicap ; la vie de communauté n’est pas toujours spécialement facile, mais Jo met tout son cœur à « jouer le jeu ». Outre le service de la pastorale « traditionnelle », Jo se donne à fond, plusieurs soir par semaine, pour organiser et animer des petits groupes de prière, un peu dans tous les secteurs de la paroisse ; et Jo assure à qui veut l’entendre que dans un état dépressif les « il n’y a qu’à... » sont démoralisants, que quelques médicaments sont utiles, mais que l’essentiel est d’avoir l’épaulement d’une amitié vraie. Qui plus qui moins, les confrères ont essayé de l’épauler au long de son calvaire, et tout spécialement Paul Billaud chez qui Jo venait se « réfugier » chaque fois qu’une crise semblait s’annoncer. C’est dans les coups durs qu’on apprécie spécialement une présence fraternelle.
Et il reste le fond du panier, le dernier du groupe MEP-INDO : le Père Pecoraro Ferdinand. Pour cette fois hélas, « la queue ne fait pas l’oiseau ». Venu en Indonésie pour « faire le quatrième » avec Vincent, Paul et Jo (après avoir été refusé une première fois par l’ancien évêque, vu mon âge !), m’y voilà depuis plus de 20 ans. 10 ans déjà que je suis l’aîné du groupe, et en même temps le plus vieux du presbytérium diocésain, et parfaitement conscient que le fait d’avoir aujourd’hui 77 ans n’est ni une gloire ni un mérite personnel, même si le calendrier me le rappelle !
Gentiment, les confrères me taquinent chaque fois que je fais mention de « chez moi » ou de « chez vous », et c’est fréquent ! « Mais c’est duquel de tes “chez toi” dont lu veux parler ? Les Taroko de Taiwan ? La Chine ? Le Tibet ? La France ? La Suisse ? L’Italie, » Né au « Sud Tyrol », effectivement j’ai tâté plus ou moins longtemps de tous ces départements du monde, et il n’est pas exclu que, peu ou prou, j’ai été contaminé, ou enrichi au contact de leurs cultures et modes de vie. En tous cas c’est vrai que je me trouve « chez moi » dans tous ces mondes, même à « Conso » et au « Punié » (Beaupréau) et aux MEP du 128 !
Pour parler des « autres » il est licite, et même recommandé, de prendre des lunettes roses mais, pour parler de soi, c’est moins évident. La tentation est trop grande d’escamoter les ombres et de monter en épingle quelque facette après tout secondaire. Pas facile non plus, et ici ce n’en est pas le lieu, de vouloir présenter une vie aux contours imprévus et aux multiples visages. Je me permets pourtant de signaler une insigne faveur dont je suis fier et particulièrement reconnaissant au Seigneur : être né et avoir vécu pendant 20 ans dans une famille riche seulement de générosité et de foi. Il arrivait que, pour le repas du soir, il y avait le « bénédicité » puis « les grâces » sans aucun plat entre les deux ! Ou bien alors, à la place du repas, le papa nous invitait à exécuter un répertoire de chants polyphoniques, assis sous un pommier, au clair de lune. Terminé par la prière du soir en famille !
Arrivé en France le 5 mai 1931 pour retrouver papa que je n’avais pas revu depuis 7 ans, c’était alors la crise, et bien plus difficile qu’aujourd’hui pour trouver du travail, surtout pour un Italien « un Maca... » qui était le Maghrébin d’alors ; aucune loi ne protégeait l’étranger. À partir du 1er juillet 1934, 3 ans comme « domestique-séminariste » (pour payer ma pension) puis « séminariste-domestique » à Conso (dont je garde un lumineux souvenir) ne comptaient pas que « des matins qui chantent ». Engagé ensuite dans l’armée française, en 1940, en fin de rhéto à Beaupréau, 6 années de grand séminaire ont suivi : les « premiers ordres mineurs » reçus à Paris ; les « derniers mineurs » à Fribourg en Suisse (réfugié) ; le sous-diaconat à Rome et le sacerdoce à Paris, retardé de 6 mois car « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » m’a dit le Père Destombes ! Et c’est le départ pour le Tibet. Après le traditionnel « baisement des pieds », un Père « assistant » me dit : « Bon voyage, pas d’histoires et ne revenez plus ! » En me donnant ma destination pour Ta Tsien Lou, Mgr Lemaire me dit : « Vous n’aurez sans doute jamais l’occasion d’y baptiser un adulte mais vous y célébrerez “la Messe sur le monde” ! » Humour du Seigneur ! le souhait de l’assistant et la prévision de Mgr Lemaire ne se sont pas réalisés. Au Tibet, j’ai eu le privilège de baptiser une douzaine d’adultes, mais des milliers par la suite, entre Taiwan et l’Indonésie. Et, parti sans espoir de retour, en décembre 1952, après 20 mois de « claustration » par « Mgr Mao », ces messieurs m’ont expulsé et, depuis, d’autres retours ont eu lieu !
Et ce sont 2 ans passés en Europe, pour remettre en place les « roulettes » dérangées par le lavage de cerveau et collaborer avec le Père F. Goré à l’édition d’un dictionnaire français-tibétain, c’est « Formose » (Taiwan) qui m’est offert. Puis ce sont 17 ans de vie « paradisiaque » au milieu de ces chers Taroko. Un peuple animiste, coupeurs de têtes, à peine sorti de la préhistoire. 17 ans après, 98 % de la tribu étaient chrétiens, en grande majorité catholiques. Mais le « printemps » ne dure pas toute une vie. Déjà expulsé du Tibet par les Chinois, parce que pas assez communiste, voilà que des Chinois encore m’expulsent de Taiwan, parce que trop communiste, étant donné que j’étais du côté des petits. Encore plus de 5 ans de purgatoire nu Europe, espérant un retour à Formose, et c’est l’Indonésie qui m’est proposée.
Et m’y voilà ! Seul ancien de Chine dans le groupe MEP-INDO ; seul avec passeport italien, je suis encore le seul des 8 confrères MEP qui n’a pas obtenu la nationalité indonésienne demandée pourtant depuis 7 ans. Pourquoi ? Probablement en raison de mon passé : 2 ans de catéchèse marxiste au Tibet après avoir été condamné à mort par le régime en avril 1951 ; déjà condamné à mort (par coutumance) par la « Feld Kommandatur » en 1944 comme déserteur SS. Plusieurs fois condamné par la faculté : atteint de méningite à l’âge de 3 ans, le docteur m’abandonne sans espoir (soyez indulgent s’il en reste des traces !) ; et de nouveau abandonné sans espoir par le Dr Cochin (Français) pour typhoïde et complications, en arrivant à Chongking en 1947. Sans doute pas « mûr » pour le Bon Dieu et subversif pour nos autorités. En tout cas, me voilà toujours vivant et heureux, même si toujours avec le statut d’étranger, commençant ma 21e année d’Indonésie. Comment ne pas rendre grâce à Celui qui n’est que fidélité et bonté gratuite !
Ce que je deviens ? Ici à la cathédrale depuis le 1er jour ; comme 2e vicaire (l’évêque étant en même temps curé) durant 7 ans. Cela m’a permis de fonder 3 nouvelles communautés en milieu javanais, sans savoir leur langue. À peine 18 mois après mon arrivée et sur de multiples insistances, j’ai fini par accepter le titre et la charge de vicaire général que je dois porter encore aujourd’hui ! Puis, à la cathédrale, j’ai été 1er vicaire d’un religieux hollandais, puis de 3 jeunes curés religieux javanais puis, pendant 6 ans, curé de cette même cathédrale. En 1996, après des demandes répétées pendant plusieurs années, mais cette fois aidé par le canon 538, ma démission de curé est acceptée mais non celle de vicaire général et, en 1997, lors de mon départ en congé, l’évêque m’a donné un successeur.
Une autre faiblesse de ma part, c’est d’avoir accepté 6 mandats de suite comme responsable de groupe. Il faut avouer que cette « charge » ne m’a pas pris l’essentiel de mon temps ; cela m’a valu un certain nombre de déplacements et un peu de correspondance. La sagesse des confrères et la générosité de leur engagement a certainement beaucoup facilité l’exercice de cette fonction ; à peine une demi-douzaine de fois où j’ai dû intervenir pour arrondir quelques angles dans les relations de certains confrères avec leurs évêques. Par contre, ce simple titre de « responsable » m’a permis d’être présent dans certaines instances nationales (commission épiscopale des missions, rencontres des supérieurs majeurs, présence occasionnelle à l’assemblée des évêques, contacts avec l’« UNIO » (association, certains disent syndicat, des prêtres séculiers...) et de rencontrer personnellement une vingtaine d’évêques. Dans toutes ces occasions j’ai pu, ou du moins j’aurais pu, y être humble témoin d’une Église locale plus proche de Vatican II, autre que celle trop exclusivement colorée par les « religieux ».
À 77 ans, surpris et reconnaissants, beaucoup de fidèles me demandent : « Tu ne prends pas ta retraite ? » Derrière cette interrogation, il y a un gros problème que doivent affronter les diocèses, et même les congrégations religieuses. Pour ce qui est des prêtres, la très très grande majorité a moins de 40 ans, et ils manquent de cadres. Pour de multiples raisons, presque tous les anciens (religieux) ont regagné leur pays en Europe. Et beaucoup de jeunes prêtres, mêmes diocésains qui n’ont rien connu d’autre, sont spontanément tentés de refaire l’Église des religieux telle qu’ils l’ont connue dans leur enfance. Dans notre diocèse de Tanjung Karang, il y a 1 prêtre diocésain, 2 religieux hollandais, 2 religieux indonésiens et les 4 MEP qui ont plus de 50 ans, presque tous les autres ont entre 30 et 35 ans. Mon évêque me dit souvent : « Heureusement que les MEP se cramponnent ! »
S’il fallait une « conclusion » à ces pages (il paraît que toute rédaction doit en comporter une) je ne puis que dire ma fierté et ma joie de faire partie du groupe MEP-INDO et d’exprimer ma filiale reconnaissance à la Société qui m’a donné l’occasion, après avoir été refusé ailleurs, d’offrir ici en Indonésie ce qui me reste de force, de cœur et de foi. Notre Église ici est la même que celle de France, d’Italie ou du Tibet ! Et, avec des « taches et des rides », elle est merveilleusement vivante, elle est chez nous la communauté humaine qui se développe le plus vite. Il n’y manque que des « martyrs », mais il n’est pas exclu que dans un avenir pas trop lointain, les circonstances en créent plus d’un. La tolérance, le Seigneur y croyait sûrement ; cela un l’a pas empêché d’être crucifié pour ressusciter.


III. LES COOPÉRANTS


Ils ne sont pas tout à fait MEP, même si certains le sont devenus depuis. Ce n’est sans doute pas le lieu d’en parler en long et en large ici, mais ils en sont, dans notre « mouvance ». Depuis des années, périodiquement, nous avons eu la chance d’en accueillir 2 ou 3 par « fournée ». À part ceux qui sont passés ici en ville, à l’ombre du Père P. Billaud, je ne les connais pas assez pour en parler un peu, comme ils le méritent mais, par mon constat personnel et plus encore par le témoignage des confrères qui vivent ou ont vécu plus proches d’eux, leur « apport » a été, et est, précieux, parfois d’une grande richesse. Pour le moment, ils sont trois dans les secteurs où travaillent les MEP, et nous sommes heureux de les voir accepter notre invitation chaque année à venir participer à la rencontre annuelle de MEP-INDO. Ils sont loin de paraître un « corps étranger » dans notre groupe. La générosité de leur jeunesse, et la profondeur de leur foi nous « en remontrent » plus d’une fois.
Malheureusement, leur venue en Indonésie est de plus en plus problématique, mais je pense, et je suis loin d’être le seul de cet avis, que la participation de ces jeunes, ces laïcs, appelés coopérants ou autrement, est une question hautement importante dont « devrait » s’occuper activement notre Assemblée générale.
Entre bien d’autres richesses de leur apport à la mission, il y a le fait que, dans notre monde ici encore très « féodal », ces laïcs sont « de l’autre côté de la barrière ». Ils peuvent être une présence « exemplaire » dans les communautés chrétiennes, une référence permettant aux « chrétiens chez nous » d’être moins « passifs », moins rivés aux spécialistes de la hiérarchie (curés, catéchistes, présidents de communautés...). Bien sûr, cela veut dire que, avec les inévitables ombres ou limites, ils soient à même de témoigner d’une foi vivante et joyeuse, encore plus féconde si elle est enrichie de quelques spécialité ou charisme humain !



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