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-Notices et souvenirs au sujet du père Lucien Meyer
À l'automne de l'année 1944, le séminaire de la rue du Bac rouvrait ses portes. Paris avait été libéré en août et les aspirants pouvaient enfin reprendre le cours de leurs études. En quelques mois, nous nous sommes alors retrouvés nombreux venant de divers chemins. Il y avait ceux du maquis et de la Résistance, les démobilisés de l'armée de Libération, ceux qui avaient été prisonniers depuis 1940 et qui venaient d'être libéré et aussi ceux qui s'étaient réfugiés en Suisse ou en Espagne.
Nous étions deux ou même trois par chambre et la chapelle était presque trop petite pour nous réunir tous.
Le père Paul Destombes était le supérieur, assisté des pères Anoge, Dedeban, Hamon, Fuma.
Nous nous réunissions par oratoire de province. À l'oratoire d'Alsace-Lorraine, il y avait un grand jeune homme mince qui arrivait de Breslau en Silésie, où sous un nom d'emprunt il avait réussi à être assistant d'un professeur de chimie biologique à l'université de cette ville, pour éviter d'être incorporé dans l'armée allemande. C'était notre confrère Lucien Meyer. Né le 16 juillet 1922 à Behren par Forbach en Moselle il avait du quitter Forbach au début de la guerre, s'était réfugié en Charente puis en Bretagne, avant d'aller en Allemagne avec de faux papiers, dans l'intention de venir en aide à ses deux frères pris par le Service du Travail Obligatoire. Il était heureux de venir enfin poursuivre ses études et se préparer à l'ordination et au départ en mission.
Il fut ordonné le 20 décembre de l'année 1947 par Mgr Lemaire et reçut sa destination le même jour pour la mission au Japon. Notre confrère le père Milcent gardait souvenir de ce départ et des premières armes du père Lucien Meyer.
"Nous sommes arrivés au Japon ensemble, avec aussi les pères Jachet et Augmard, le 18 juin 1948, nous étions les premiers désignés pour le Japon après la guerre. Notre bateau, L'André Lebon ne nous amena que jusqu'à Shanghaï à Yokohama. À Tokyo, nous sommes allés nous installer dans une maison de l'œuvre du père Flaujac, la maison de Bethléem pour étudier le Japonais. Mais la vie renfermée dans une œuvre catholique pesait au père Meyer et dès le mois de novembre 1948, il alla s'installer à Nasu, au nord de Tokyo, pour continuer l'étude du Japonais tout en ayant quelques activités. Il allait visiter les villages voisins, enseignait le catéchisme. Il avait aussi commencé une petite revue pour enfants, traduction de "Cœurs Vaillants", mais son Japonais n'était pas encore au point et cela ne dura pas".
Ces années du milieu du siècle furent aussi des années de grands bouleversements en Asie. La fin de la guerre du Pacifique fut aussi le début de la guerre d'Indochine, et en Chine l'armée de Chang Kai Sek fut dominée par les troupes de Mao Tse Tong qui établit un nouveau gouvernement à Pékin. Chang Kaï Sek se réfugia à Taïwan avec une partie de ses troupes. Puis ce fut la guerre de Corée.
À la rue du Bac, jusqu'en 1948, au moment de l'ordination, nous avons encore été assez nombreux été désignés pour des diocèses de Chine. Mais dès 1950, suivant des directives du gouvernement de Mao Tse Tong qui s'était rendu maître de la Chine, les bâtiments scolaires et hospitaliers des Missions, catholiques et prostestants, furent tous nationalisés et les étrangers résidents en Chine, contraints de quitter le pays. Sous divers prétextes la plupart des missionnaires firent des séjours plus ou moins longs en prison.
De Paris, le père Destombes, vice-supérieur de la Société, était venu s'installer à Hong Kong. À ses anciens séminaristes devenus missionnaires en Chine et qui quittaient leur pays d'adoption, il donna une nouvelle destination et aussi à ceux qui plus âgés demandaient à continuer leur œuvre de missionnaires.
C'est ainsi que nous, qui avions été désignés pour des diocèses du sud-ouest de la Chine, contraints de partir, nous nous sommes retrouvés quatre sur le même bateau à chunking pour descendre le fleuve bleu, le Yong Tse Kiang. Après notre arrivée à Hong Kong à la fin de novembre 1951, nous avons été désignés tous les quatre pour le diocèse de Yokohama au Japon. Nous sommes arrivés dans nouvelle Mission le 29 février 1952. Notre connaissance de la langue chinoise nous fut une aide pour l'étude du japonais et dès l'automne de l'année 1953, nous avons été envoyés en différents districts de ce vaste diocèse.
Nous savions que le père Meyer était au Japon, mais il était dans la région au nord de Tokyo et nous n'avions pas encore eu l'occasion de le rencontrer. Il était dans les œuvres du père Flaujac. Ce père, un aveyronnais, dans les années d'avant la guerre du Pacifique avait fondé une série d'œuvres sociales à Tokyo et dans la banlieue : écoles pour enfants défavorisés, hôpital pour tuberculeux, home d'enfants retardés, home de jeunes ayant eu des problèmes avec la police. Il était aidé en cela par une congrégation de sœurs japonaises, les Bernadettes. Chose peu ordinaire, il avait des relations très amicales avec l'empereur Hirohito qui lui avait fait don d'un vaste terrain près de Nasu. C'est là que notre confrère le père Lucien Meyer faisait "ses premières armes". Y eut-il un différend entre le père Flaujac et notre confrère ? nous avons vu ce dernier arriver au diocèse de Yokohama dans les premiers mois de l'année 1954.
Ce diocèse, à l'ouest de Tokyo, est formé de quatre provinces et l'une des provinces, celle de Shizuoka, était confiée à notre Société des Missions Étrangères. Située en bordure du Pacifique, avec le mont Fuji comme point culminant (3776 m), c'est une région au climat agréable, sauf l'été qui est assez pénible. Des vergers de mandariniers couvrent les collines et les champs de thé ont leur production recherchée dans tout le Japon. De nombreux ports de pêche, le port de commerce de Shimizu, plusieurs villes industrielles en font une province favorisée.
C'est dans cette province et c'est au pied du mont Fuji que notre ami Lucien Meyer est venu partager notre travail et qu'il aura passé toute sa vie active de missionnaire.
Quant nous sommes arrivés dans notre province de Shizuoka, le Japon se relevait des ruines de la guerre. Il y avait cinq centres de chrétienté sur ce territoire qui s'étend d'est en ouest sur environ 150 kms. Les villes de Numazu, Shimizu, Shizuoka, Fujieda et Hamamatsu étaient des paroisses anciennes qui ont toutes maintenant plus de cent ans d'existence. Les églises de Numazu et de Hamamatsu avaient brûlé pendant la guerre et des bâtiments de fortune les remplaçaient.
Plusieurs jeunes missionnaires venant de Paris, et nous de Chine, permit de diviser ces centres et de tripler le nombre de paroisses. Lucien Meyer fut envoyé dans la ville de Mishimua qui fut alors détachée du district très étendu de Numazu. Il y fut un pionnier. En arrivant il y avait trouvé un terrain acheté en prévision de la fondation d'un poste de mission. Il en fit une mission modèle.
L'évêque de ce diocèse de Yokohama était un jeune évêque, Mgr Araï, qui venait d'être intronisé quelques jours avant notre arrivée de Chine. Il nous encourageait tous à être entreprenants bien que n'ayant guère de subsides à nous octroyer. Les chrétiens, et aussi tous les gens de nos districts, qui avaient beaucoup souffert pendant la guerre, étaient heureux de voir ces jeunes étrangers créer de rien des postes de mission, qui brillaient par leur simplicité. L'enthousiasme est communicatif, ce fut une époque de grâce.
À Mishima, après avoir édifié quelques bâtiments indispensables, le père Meyer arrondit quelque peu son domaine, puis il créa une école enfantine Hoshinosono (le Jardin des Étoiles), établit une pension pour étudiants et quelques années après construisit une vaste et belle église.
À nos réunions confraternelles à Shizuoka, autour de nos Anciens, les pères Fonteneau, Devisse et Sueur, notre ami Lucien ne parlait guère de ses projets, mais nous étions invités inopinément à l'inauguration de l'un ou l'autre de se ses bâtiments. Nous nous demandions par quel pouvoir magique tout cela sortait de terre.
Nous avons de cette époque un précieux témoignage ; c'est une lettre envoyée par d'anciennes pensionnaires du père Meyer, devenues religieuses, au moment du rappel à Dieu de notre confrère.
"Au Révérend Père Supérieur général. Nous avons été très surprises de savoir que le Seigneur a rappelé à Lui notre cher père Meyer. Nous pensons vraiment que s'il n'y avait pas eu notre rencontre avec le père, nous ne serions pas ce que nous sommes devenues. Nous remercions Dieu d'avoir envoyé le père au Japon. Quand il est arrivé à Mishima et qu'il a commencé son activité apostolique, il était très unique. Il couchait dans un placard-armoire japonais au lieu d'avoir un lit et mangeait avec des baguettes, assis comme nous sur des "tatamis". Il utilisait pour son catéchisme des matériaux qu'il confectionnait lui-même. Il était très habile à faire des dessins pour enseigner l'Histoire Sainte, les Paraboles évangéliques. Ces dessins ont été utilisés dans beaucoup d'églises du Japon. Après notre baptême, nous sommes allées visiter les malades et aider le père à enseigner le catéchisme dans les familles. Peu à peu, plusieurs d'entre nous ont commencé à mener la vie commune près de l'église, et de là, les unes allaient à leur travail, d'autres à l'école enfantine de la paroisse. C'est ainsi que nous avons trouvé le chemin de notre vocation. Nous sommes cinq à être de devenues Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul. L'amour des pauvres et des enfants montré par le père Meyer est imprimé fortement en nos cœurs".
Son activité ne se limitait pas à la paroisse, pendant de longues années, il a enseigné l'Allemand à l'université Nikhou Daigaku de Mishima. Il était fidèle aux réunions que tenaient les pasteurs protestants du secteur, si bien qu'il fut plusieurs années le président de cette assemblée.
À nos réunions de confrères il prenait rarement la parole mais quand il disait son avis c'était une parole d'expérience et de sagesse. Il est resté une trentaine d'années dans le district de Mishima et pensait bien que toute sa vie active se passerait là.
Notre évêque, Mgr Araï aimait venir nous visiter et pas seulement pour célébrer les confirmations. Le diocèse qui à son intronisation comptait environ 12.000 fidèles en comptait maintenant 40.000. Il avait pris de l'âge et un jour il nous annonça qu'il se retirait. Une époque de la vie du diocèse de Yokohama se terminait, sans doute la plus belle.
Après quelques mois, l'évêque assistant du diocèse de Tokyo, Mgr Hamao devint évêque de Yokohama. Il vint nous visiter, chacun dans son district, se montra satisfait. Mais avant la fin de l'année 1984, celle de son arrivée, sauf de rares exceptions, il nous nomma tous, dans de nouveaux districts.
Le père Lucien Meyer alla dans la ville de Fuji-Yoshiwtra, ville voisine mais plus à l'ouest, de celle de Mishima. C'est une ville industrielle, nombreuses y sont les hautes cheminées des usines, car c'est la capitale du papier, le beau papier Fuji. La ville située au bord du Pacifique est aussi au pied du mont Fuji. Éloignée d'une trentaine de kilomètres de la ville de Mishima, cela permit au père Meyer de continuer ses cours de langue allemande à l'université Nikon Daigaku.
En plus de l'église, toute simple, mais avec une chrétienté assez nombreuse, et une importante école enfantine, le district comportait aussi un poste secondaire à Fujinomiya situé sur les premières pentes du mont Fuji. Ce fut le fief d'élection de notre ami Lucien. Grand bâtisseur, dans les années qui suivirent, il y édifia un beau bâtiment pour l'école enfantine, gratifié d'une assez grande salle de réunion qu'il pouvait utiliser comme chapelle, et aussi d'une chambre à l'étage où il aimait loger. Plus qu'à Yoshiwara, c'est là que l'on pouvait le mieux le rencontrer. Il continuait ses dessins et étant dans la capitale du papier était toujours à imprimer quelque chose et n'avait rien perdu de sa ferveur missionnaire. À nos réunions de groupe, on voyait cependant que son état de santé se détériorait. Il eut coup sur coup plusieurs pleurésies et l'on voyait ses forces diminuer.
Dix années passées dans ce district de Fuji, il lui restait encore à faire une chose importante : bâtir une belle église dans cette ville de Fuji-Yoshiwara. Les circonstances s'y prêtèrent. L'école enfantine devant se rénover, il en profita pour faire un échange de terrains. Il bénéficia d'une large place et put alors bâtir une très belle église.
Ce bâtiment, très moderne, fut inauguré et béni le 14 novembre 1998. Ce même jour le père Meyer donna sa démission pour raisons de santé. Pour nous tous, ses confrères, comme pour la nombreuse assistance venue à cette célébration, l'annonce son départ étendit comme un voile de tristesse sur la joie de cette journée.
Notre évêque, Mgr Hamao, presque au même moment, fut nommé au Vatican comme directeurs des Oeuvres missionnaires. Nous devrons attendre plus d'une année pour accueillir son successeur Mgr Raphaël Umemura.
Le 20 décembre de cette année 1998, notre confrère le père Lucien Meyer quitta le Japon pour prendre un congé bien mérité. Il avait l'intention d'y revenir. Il alla se reposer dans sa famille à Forbach. Malgré son désir de se refaire la santé, celle-ci ne cessa de décliner et en avril de l'an 2000, il se retira dans notre maison des Missions Étrangères à Lauris près d'Avignon.
Une année après, le 5 mai 2001, c'est le Jour de la Fête des Enfants au Japon, notre ami qui avait tant aimé les enfants et beaucoup travaillé pour eux, (il) a été rappelé à Dieu.
"Bon et fidèle serviteur, entre dans la Joie de ton maître" n'est-ce pas ainsi qu'il aura été accueilli dans la maison du Père ?
Des quatre venus ensemble de Chine, le père Jean Barbier est à Jwata près de Hamamatsu, nos deux confrères les pères Daniou et Presse ont été rappelés à Dieu il y a plusieurs années. Je suis moi-même à notre maison de Société à Shizuoka. Un cinquième venu de Chine nous avait rejoints au diocèse de Yokohama, le père Yves Sparfel. Il est à Montbeton.
Henri Malin
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