| Année: |
1885 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Japon méridional |
| Rédacteur: | Mgr Cousin |
Mission du Japon Méridional. 1885
Population catholique 25.178
Baptêmes de païens 544
Baptêmes d’enfants de païens 261
Le Japon Méridional a été, pendant cette année, cruel-lement éprouvé dans son personnel. La mort lui a ravi presque coup sur coup ses deux évêques : Mgr Petitjean et Mgr Laucaigne, de sainte mémoire, et deux de ses mis-sionnaires, MM. Roger et Bourelle. Ce deuil profond de toute la mission, il a plu à Dieu de l’alléger par un événe-ment considérable et joyeux qui a terminé cette année, nous voulons parler du sacre de Mgr Cousin.
Désigné au choix du Saint-Siège par la confiance et l’affection de ses confrères, Mgr Cousin a été nommé par un double Bref de Rome, en date du 16 juin 1885, Évêque titulaire d’Acmonie, et Vicaire Apostolique du Japon Mé-ridional. La cérémonie du sacre s’est accomplie à Osaka, le 21 septembre, fête de l’apôtre saint Matthieu, par les mains de Mgr Osouf, Vicaire Apostolique du Japon Septen-trional, assisté de Mgr Blanc, Vicaire Apostolique de Corée, et du P. Evrard qui, selon le privilège apostolique accordé aux Missions, remplaçait le troisième évêque. Dix-sept missionnaires assistaient à la cérémonie. Plusieurs autres avaient exprimé leur désir de s’y rendre, mais ils se sont trouvés retenus dans leur poste par le choléra, qui venait d’y faire son apparition. La belle église d’Osaka, avait revêtu pour la circonstance une splendeur vraiment extraordinaire. Mais le plus bel ornement de la fête était sans contredit la joie qui rayonnait sur tous les visages des chrétiens comme des missionnaires. Daigne le Dieu très bon conserver pendant de longues années le nouvel Élu à l’affection de ses coopérateurs, de ses chrétiens et à la nôtre, pour le plus grand bien de la mission et le développement de ses œuvres.
Faisons maintenant, la suite du nouvel évoque dans son intéressant compte-rendu, la visite des principaux postes de la mission.
Dans le district formé des deux provinces de Iché et d’Omi, au regretté M. Roger a succédé le P. Foucahori, prêtre japonais. Les deux traits suivants rapportés par Sa Grandeur nous font bien voir quelle peut être au Japon, l’influence du clergé indigène. « Cet excellent prêtre eut bientôt fait de se concilier l’estime et l’affection de ses nouveaux paroissiens, et se mit immédiatement à l’œuvre. Le préfet recevait volontiers ses visites, et l’encourageait même à faire partout et souvent des instructions religieuses. Un jour que le missionnaire allait prêcher dans une ville éloignée, il rencontra son préfet au milieu d’une rivière que l’on traversait en bac. Le prêtre était en soutane, et comme il ne s’était jamais présenté dans ce costume, il était un peu inquiet et cherchait à ne pas se faire recon-naître. Mais le préfet l’avisant aussitôt, lui cria le premier : « Où allez-vous, Foucahori-san ? » _ Je vais prêcher à tel endroit. » _ « Oh ! c’est très bien, cette fois vous avez l’habit de prêtre, on vous écoutera bien mieux, bonne chance ! » Et tous les compagnons de voyage de notre confrère qui l’avaient traité de haut jusque-là, de se tourner vers lui et de lui faire à qui mieux mieux leurs politesses.
« Dans une autre circonstance, le P. Foucahori obtint un triomphe magnifique à la gloire de notre sainte religion. Une compagnie de beaux parleurs parcourait le pays pour faire de l’argent, sous le beau prétexte de pulvériser le christianisme. Dans chaque ville on louait le théâtre pour deux ou trois jours et on faisait annoncer par les journaux et par voie d’affiches l’heure et le sujet des conférences. Les auditeurs ne manquaient jamais d’affluer et avalaient avec plaisir toutes les sottises qu’on leur débitait sur la Bible et sur nos dogmes. Les conférences arrivèrent à Tsoù et eurent d’abord le même succès que partout. Voyant cela, le P. Foucahori se mêla un soir à la foule, en habit japo-nais, et quand il jugea le moment venu d’intervenir, il monta sur l’estrade et demanda au chef de la bande dans quel auteur il avait pris les allégations qu’il venait de débiter et dans quelle Bible il avait lu les textes qu’il venait de citer. Celui-ci voulut d’abord payer d’audace et fit bonne contenance : un instant après, pressé par le prêtre japonais, il était obligé de faire des excuses publiques et d’avouer qu’il ne savait pas le premier mot de la religion qu’il attaquait. Toute la troupe disparut pendant la nuit, et le lendemain c’était le P. Foucahori lui-même qui, dans le même local et devant les mêmes auditeurs, faisait une conférence sur le catholicisme. Quinze baptêmes de païens récompensèrent bientôt son zèle qui promettait mieux encore. Mais la maladie vint tout arrêter, et depuis Pâques il a été impossible au missionnaire de rentrer au milieu de ses paroissiens qu’il avait quittés pour venir chercher ici les soins qui lui étaient nécessaires. Il va être remplacé par le P. Aurientis qui saura, je n’en doute pas, réaliser toutes les espérances que donne une terre si bien préparée.
Nous ne faisons que passer devant Kioto, centre du boud-dhisme, où M. Villion, malgré son activité, son dévouement et sa charité, rencontre bien des obstacles à son ministère. Dans cette ville de 30.000 âmes, il faudrait des écoles pour lutter contre celles des protestants, et surtout des œuvres charitables pour confondre l’égoïsme des bonzes. Mais jusqu’ici, les ressources ont manqué.
« Après Kioto, Osaka. Ce qu’est Kioto pour le boud-dhisme, Osaka l’est pour le commerce.
« Avec ses 500.000 habitants et sa position exception-nelle, elle est l’entrepôt de l’Empire, et sa bourse donne le ton à toutes les autres. C’est de plus la clef de la mer inté-rieure où toute la vie du Japon semble concentrée, tout y aboutit, tout en vient et tout y va ; aussi les œuvres un peu considérables que l’on y fondera auront un retentisse-ment et une influence décisifs dans tout le pays. Mon rêve serait d’avoir ici des écoles primaires bien montées pour les deux sexes et aussi des écoles de catéchistes : Dieu veuille me donner les moyens de le réaliser.
« Grâce à Mgr Petitjean qui a séjourné ici pendant deux ans, notre situation est meilleure qu’à Kioto. Nous avons une belle église que l’on vient visiter de toutes parts et un établissement de religieuses dont les œuvres sont pour les protestants une cause de grands soucis ; et pour les païens une source de véritable admiration. »
Au point de vue de l’administration spirituelle, Osaka est divisé en deux districts, celui de l’Est dirigé parle P. Adam, et celui de l’Ouest, précédemment administré par Mgr Cou-sin, et confié aujourd’hui au zèle du P. Vasselon.
A Kobé, qui est, à proprement parler, le port d’Osaka, la population très mêlée offre à l’évangélisation des obstacles qu’on ne rencontre pas dans l’intérieur du pays. Malgré cela, nos confrères ont pu y former une chrétienté d’envi-ron boo âmes. L’orphelinat de garçons, confié au zèle du P. Luneau, et l’établissement des Sœurs donnent d’excellents résultats. Il ne manquerait à ces dernières qu’un local un peu plus vaste pour leurs œuvres.
Le poste d’Okayama nous offre deux faits spécialement intéressants. « Les autorités, écrit M. Vasselon qui était précédemment chargé de ce poste, sont remplies de bien-veillance à mon égard. J’ai fait une visite au nouveau préfet, arrivé ici vers le mois de février. J’ai été très bien reçu, et j’ai pu constater qu’il était disposé d’une manière très favorable pour notre sainte religion. Depuis quelque temps même, une de ses filles vient s’instruire auprès de ma ca-téchiste, et celle-ci est admise aussi à aller chez le préfet pour enseigner le catéchisme à cette jeune personne... J’ap-prends aussi à la dernière heure que pendant mon dernier voyage à Osaka, ce n’est plus seulement la fille du préfet qui a manifesté de si bonnes dispositions. Toute la famille (le préfet excepté cependant), et en particulierla femme de ce dernier, a voulu entendre parler de la religion. Trois de mes catéchistes y sont déjà allés plusieurs fois, et tout me fait espérer que la chose aura un heureux dénouement. »
M. Vasselon a eu encore le bonheur de convertir et de baptiser (sous condition) un catéchiste des protestants, et un de leurs principaux adeptes, celui-là même dont ils s’étaient servis pour s’introduire à Okayama.
Hirochima. _ La population est loin d’être aussi avancée que le gouvernement dans la voie du progrès de la tolé-rance vis-a-vis des étrangers. Toutefois, M. Aurientis cons-tate que la situation s’est améliorée. Aussi, il a pu sans difficulté louer une maison dans la même rue où, il y a cinq ans, les Russes furent accueillis à coups de pierres et obli-gés de quitter la place. A Mots’yama surtout, notre con-frère, a été accueilli avec bienveillance, et si ses moyens lui à vaient permis de s’y rendre toutes les fois qu’il y a été appelé, il n’est pas douteux qu’il aurait pu enregistrer un nombre consolant de baptêmes.
M. Plessis occupe la grande île de Chicocou. « Notre con-frère se trouve en face d’une population renommée dans tout le Japon par son humeur fière et son hostilité pour tout ce qui est étranger. L’infanticide y est, paraît-il, pratiqué sur une grande échelle, et naguère encore les vices les plus hideux contre nature s’y étalaient au grand jour.
Dans ces conditions, le rnissionnaire a jugé qu’il fallait procéder avec une grande prudence. Il s’est efforcé de gagner la confiance des bonnes familles, on réunissant leurs enfants pour les instruire dans la langue française et les sciences. Il prépare ainsi le terrain, et il espère que bientôt il pourra entreprendre d’une manière plus directe et publi-que le travail d’évangélisation qui est l’objet de tous ses vœux .
Nous entrons dans le Kiou-chiou. Ne nous semble-t-il pas déjà respirer le parfum de la vraie piété, et entendre le concert de milliers de voix chantant à l’envi les louanges du vrai Dieu dans les églises trop étroites pour contenir la foule qui s’y presse ? Nous allons, on effet, nous trouver bientôt au milieu de chrétientés où la foi est un héritage de famille, dont la ferveur console le missionnaire de toutes les fatigues qu’il doit s’imposer pour suffire au ministère des âmes, et qui sont pour l’Église une véritable gloire.
Au sortir du Boungo, nous pénétrons dans le Tchicouyo, et quelques heures de marche nous conduiront jusqu’à Imamoura, chez le P. Sauret. Désormais, nous sommes chez les chrétiens : il y on a près de 1,500 groupés autour de la maison du missionnaire. Chaque dimanche, il célèbre deux fois la sainte messe pour donner à tous ses paroissiens la possibilité d’y assister, et personne n’y manque.
« J’ai à remercier Dieu, écrit M. Raguet à son Vicaire apostolique, des dispositions des chrétiens. Quant aux païens et aux séparés, les conversions, sans être nom-breuses, sont les prémices de trois villages ouverts cette année même, à la foi : Tocoumay dans Odjima, Tabira sur la côte de Kiou-chiou, et Chichi dans l’île de Hirado. Comme d’ordinaire, le bon Dieu a pris ses élus parmi les pauvres, mais ni les menaces ni les vexations de tout leur village assemblé contre eux n’ont pu les faire faiblir. Ici encore, Deo gratias ! Le nombre des catholiques est de 4,105. »
« Dans l’île de Odjima, il y environ 200 familles qui descendent de chrétiens : les femmes surtout se montrent bien disposées, et j’ai vu jusqu’à sept filles s’enfuir de chez elles pour venir me demander le baptême ; presque toutes à leur retour ont converti leur famille.
« En face de la ville de Hirado, se trouve Tabira, village populeux et très étendu, où fut maryrisé le P. Camille Constanzo. Jusqu ici tous ceux qui s’étaient déclarés chré-tiens en avaient été impitoyablement chassés. Depuis deux ans nous travaillons à la conversion de quelques familles descendant de chrétiens du hameau appelé Cotanda, dont le nom rappelle encore un martyr de la famille des princes de Hirado. Des craintes malheureusement trop fondées arrêtaient ces pauvres gens. Quatre familles viennent enfin de se déclarer chétiennes.
« A Hirado même, le principal groupe se trouve au centre de l’île s’étendant d’une côte à l’autre. Jusqu’à l’an dernier, il n’y avait là que deux chapelles à deux lieues de distance dans des endroits un peu retirés et à peine suffi-santes pour la localité même. D’un commun accord, on résolut de bâtir une grande et belle église en réparation du foulement de la croix, et à l’endroit le plus accessible aux chrétiens et aux séparés. Hibozachi, chef-lieu civil, fut choisi, et un chrétien offrit l’emplacement de sa propre maison, le plus beau de tous les environs. Le bien que cette église a déjà produit sur les chrétiens et les païens est considérable. Dans un rayon de moins de deux lieues se trouvent 1,300 chrétiens et plus de 500 familles de séparés.
« En face de ces chrétientés de la côte occidentale, s’é-tend la fameuse île d’Jkitsouki, laquelle nous a toujours intéressés, vu le grand nombre de prières, d’enseignements et de pratiques conservés de l’ancien temps : il semblait que les conversions y seraient nombreuses. Un jour, pa-raît-il, tout le sud de l’île était décidé ; le lendemain était fixé pour voir tomber quelques centaines de boutsou-dan et de camidana ; un chef avait déjà prêché d’exemple ; mais sa mort subite, arrivée la nuit même, arrêta tout. Quand nous nous convertirons, répètent-ils, ce sera tous ensemble : soyez-en sûrs, cela arrivera, mais le temps n’en est pasvenu. »
Si nous suivons la côte en descendant vers Nagasaki, nous rencontrerons Sotomi, district de 3,000 chrétiens, administré par M. de Rotz, et qui était cruellement éprouvé par le choléra au mois de septembre dernier.
En face de Sotomi, à 50 lieues environ, se trouvent les îles Goto, renfermant à peu près 7,000 chrétiens, répartis en deux districts. Celui du nord était administré par le re-gretté P. Bourelle ; celui du sud est confié au P. Marmand, qui s’estime largement dédommagé des travaux d’une administration pénible, par la ferveur, le bon esprit et l’affection de ses chrétiens.
En nous rapprochant de Nagasaki, nous arrivons aux îles dc l’entrée, où travaille M. Bœhrer. _ « Grâces à Dieu, écrit ce confrère à Mgr Cousin, mes baptisés des deux dernières années ne se sont jamais démentis. Ceux de Magomé se sont résolument lancés dans l’arène. Ils ont tous fait leur première communion au mois d’avril dernier avec une ferveur enfantine... Jentchôdani possède déjà sa chapelle, dédiée à l’Immaculée Conception. Ce petit édi-fice placé au plus beau coin de la montagne, est, aux yeux des païens comme des chrétiens, un vrai petit chef-d’œuvre. Tous, à ma grande satisfaction, ont voulu le voir de près... Le jour de la bénédiction de la chapelle surtout, l’assistance a été très nombreuse ; de tous les coins du district on était venu, et grâce au charmant concours des confrères du se-minaire, des Pères de Corée, voire même du P. d’Ourakami, la cérémonie, avec diacre et sous-diacre a été un événement ; pourles païens surtout, qui étaient venus en très grand nom-bre, et qui s’en sont retournés tout ébahis. Les élèves du séminaire ont exécuté une grand’ messe avec un entrain merveilleux. Mes gens de Jentchôdani ont tous fait leur communion pascale le jour même ; ils étaient, m’ont-ils dit par après, transportés ils ne savaient où ; en tout cas, leurs cœurs n’étaient plus sur cette terre, ce jour-là. Une bonne vieille de quatre-vingt-six ans, n’a cessé de répéter que si le Paradis était aussi beau que ce qu’elle venait de voir, elle demandait au bon Dieu de l’y appeler tout de suite.
« La chrétienté d’Ourakami aux portes de Nagasaki, compte 4,500 fidèles, tandis que la grande ville n’en a que 145. Nagasaki a été témoin de toutes les persécutions, anciennes et récentes, et les parents considéraient comme leur premier devoir d’inspirer à leurs enfants la haine du nom chrétien, à cause des malheurs que, dans leur pen-sée, il devait inévitablement leur attirer. Mais le sang de nombreux martyrs intercède pour cette ville, et quand aura sonné l’heure du bon Dieu, il fera germer une moisson de chrétiens. »
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