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Rapport annuel des évêques

Année: 1887
Pays: Japon
Mission: Japon méridional
Rédacteur:Mgr Cousin

III.  Japon méridional.


Population catholique 27.772
Baptêmes de païens 902
Baptêmes d’enfants de païens 229
Conversions d’héritiques 13

« Le grand événement de l’année pour nous, écrit Mgr Cousin, c’est la nouvelle que la S. C. de la Propagande est sur le point d’accorder au Japon l’honneur, et tous les avantages qui en découlent, d’un troisième Vicariat apostolique.
« A l’heure qu’il est, nos confrères du Centre attendent, avec l’impatience la plus légitime, le nouveau pasteur que le Souverain Pontife leur enverra au nom de Dieu ; des horizons plus vastes semblent s’ouvrir devant leur zèle. Dans le sud aussi, chacun est animé du désir de redoubler de zèle et d’activité, pour répondre aux desseins de Dieu sur nous. En attendant, tous ont fait leur modeste récolte, et si le nombre des âmes régénérées pendant l’année est bien petit en comparaison du nombre de celles que nous n’avons pu atteindre, nous avons du moins la joie de constater qu’il dépasse sensiblement celui des années précédentes, et accentue de plus en plus le progrès, que nous demandons à Notre-Seigneur d’étendre et d’augmenter encore, tant qu’il y aura dans le Vicariat une âme qui ne sera pas à Lui. »
Notons maintenant, à la suite de Mgr d’Acmonie, les faits les plus intéressants de la dernière administration.
Dans le district dont Kioto est le centre principal, le P. Villion a continué à déployer son zèle habituel. Il en a été récompensé par une moisson de 99 baptêmes d’adultes. « Je suis heureux, écrit ce missionnaire, de pouvoir annoncer aussi la fondation d’une nouvelle chrétienté à Obama, province de Wakasa, sur la mer du Nord, au fond de mon district. Une ou deux fois l’an, j’allais essayer de faire revivre la foi dans le Tango, illustré au XVIe siècle par la princesse Dona Gracia, et je devais passer par Obama, où tout le monde me conseillait de ne pas m’arrêter, à cause des mauvaises dispositions des habitants. Dieu a des vues bien différentes de celles des hommes. Cette année, à ma tournée d’hiver, j’y trouvai des âmes déjà préparées qui me demandaient le Baptême. Je les laissai, avec la promesse d’envoyer bientôt quelqu’un pour les instruire. Mais, les protestants eurent vent de la chose, et lancèrent sur le petit troupeau un loup déguisé en agneau, qui se fit passer pour mon catéchiste, pour le véritable envoyé de Dieu, et réussit à donner quelques baptêmes. Au premier bruit, il fallut accourir avec du renfort, et deux mois durant, ce fut entre nous une véritable guerre. Enfin l’hypocrisie fut démasquée, et maintenant un petit noyau de 25 braves chrétiens semble réclamer la présence d’un missionnaire. Le P. Relave y a déjà fait quelques apparitions, il ira probablement s’y fixer bientôt. »
« Nos religieuses, continue Mgr Cousin, n’ont pas reculé devant les difficultés de s’établir à Kioto, où les Européens ne peuvent pas encore officiellement résider. La tentative paraissait audacieuse, mais je crois qu’elle entrait dans les vues de la Providence et qu’elle sera bénie. Les sœurs ont loué une maison à l’aide d’un prête-nom japonais et ont fondé un ouvroir, où sont accourues immédiatement des jeunes personnes et des dames des premières familles de la ville. Dans les grands centres, l’engouement du jour est pour les habits européens. Les hommes ont commencé, les femmes y sont venues ; il faut donc que nos japonaises apprennent au plus vite tout ce qui concerne la toilette, et viennent demander aux religieuses de leur enseigner à manier l’aiguille comme en France.
« Une centaine de personnes ont fréquenté l’ouvroir. Il y a parmie elles quelques chrétiennes qui prennent, en outre, des leçons de catéchisme et font la prière en commun. Les autres écoutent d’abord sans rien dire, puis, peu à peu, en viennent aux questions, jettent en passant un coup d’œil sur les livres qu’on oublie de ci de là, regardent de plus près les images suspendues aux murs, demandent à suivre les sœurs à l’église aux jours de fête, à se promener avec elles les jours de congé, et se chargent de leur faire dans toute la ville une excellente réputation. C’est déjà une prédication qui va droit à son but, sans offusquer personne. Bientôt, sans qu’on s’en doute, le désir de voir le missionnaire ou son catéchiste commence à germer au fond du cœur, et finalement on arrive jusqu’au baptême. Les choses iront bien plus vite, quand Kioto possèdera une belle église, telle que la rêve le P. Villion. Depuis des années, ce confrère a tourné toutes les ardeurs de son zèle de ce côté, et l’on peut dire qu’il a remué ciel et terre, pour se procurer les moyens d’arriver à son but. J’ai tout lieu de croire que ses efforts seront bientôt couronnés d’un succès complet, et alors, le Japon central comptera trois superbes monuments dans les principaux centres, et se trouvera , dès le premier jour, posé, magnifiquement en face des païens et des protestants. Il y a maintenant dans la ville de Kioto 238 chrétiens, et, dans tout le district on en compte 274. »
Le P. Adam chargé du district d’Osaka-Est, a la joie d’offrir à Notre-Seigneur 29 baptêmes d’adultes. C’est un progrès notable qu’il doit, après Dieu, à une plus grande habitude du ministère, et à des catéchistes plus nombreux et mieux formés, qu’il a mis tout son zèle à se procurer.
Dans le district de l’Ouest, le P. Vasselon enregistre 25 baptêmes d’adultes. « Osaka, centre du commerce de la mer intérieure, est, écrit-il, le rendez-vous de toute une classe avide, non pas des biens du Ciel, mais des biens et des plaisirs de la terre ; et ces marchands, impatients de s’enrichir pour retourner dans leur pays, ne sont pas ce terrain fertile de l’Evangile, où le bon grain peut produire facilement du fruit… C’est au milieu de ce peuple, entraîné par ses passions violentes, que s’exerce l’action du missionnaire. Une salle est toujours à la disposition des visiteurs qui sont désireux d’entendre parler de la religion, et un catéchiste s’y tient à demeure fixe. L’église reçoit chaque jour de nombreuses visites. Les païens ne manquent pas de demander une foule d’explications, car tout est ici nouveau pour eux ; ils examinent les tableaux du Chemin de la Croix, la statue de la Vierge Immaculée, et souvent leur curiosité n’étant pas satisfaite par les réponses succinctes qu’on leur a faites sur-le-champ, ils se rendent à la salle qui leur est destinée, où l’on peut leur répondre plus amplement. Beaucoup des étrangers et des pèlerins, qui viennent prier aux pagodes d’Osaka, viennent ainsi à notre église ; espérons que notre sainte religion y gagnera autre chose que les froides génuflexions et prostrations dont ils se montrent prodigues, car, de retour chez eux, ils ne manquent pas de parler de la nouvelle doctrine qui s’implante dans la grande ville ; et ainsi, la connaissance de notre sainte religion et de quelques-uns de ses dogmes se répand de plus en plus, et rapproche chaque jour de nous ce peuple qui a donné à l’Église des enfants si dévoués et de si glorieux Martyrs.
« A quelques heures d’Osaka se trouve l’importante ville de Sakai, célèbre dans l’histoire de l’Église du Japon par ses nombreux souvenirs religieux. Elle reçut la visite de saint François-Xavier ; vers la fin du XVIe siècle, elle vit s’embarquer dans son port pour Nagazaki les vingt-six premiers martyrs de la persécution de Taiko, enfin elle a compté dans son sein une nombreuse chrétienté, qui aura encore enrichi l’armée de ceux qui ont été mis à mort pour la foi.
« Cette ville voit de nouveau un noyau de chrétiens se former dans son sein. Elle a à sa tête un fervent catéchiste, conquis jadis sur les protestants. Toujours sa demeure est ouverte à qui veut interroger ou discuter sur la religion, et de plus, chaque dimanche il fait une conférence publique, à laquelle il a la joie de voir assister de trente à quarante auditeurs.
« Le district d’Osaka-Ouest renferme encore Kishiwada. Cette chrétienté ne me donne que des consolations, et les fidèles qui la composent, bien que leur baptême ne date que de cinq ou six ans, et même moins encore, ne le cèdent en rien aux chrétiens de vieille date. L’événement le plus considérable de l’année est l’érection et la bénédiction de l’église de cette chrétienté.
« Les bonzes n’ont pas vu sans chagrin les progrès de la religion, et le triomphe des chrétiens, au jour de la bénédiction de l’église, avait été trop humiliant pour eux, pour qu’ils n’essayassent pas d’en détruire les effets. Afin de reconquérir leur influence amoindrie, ils ont provoqué mes catéchistes à une discussion publique ; le défi fut vite accepté. Au jour dit, le catéchiste de Kishiwada, un autre à la réplique vive et prompte que j’ai envoyé d’Osaka, et deux ou trois chrétiens très instruits sont allés au rendez-vous. Ce sont les bonzes qui ont ouvert le feu, voulant venger les dieux du Japon de l’injure qu’on leur avait faite dans leur propre empire. Mais, quand ils ont eu fini d’exalter ces divinités, et de développer avec une emphase théâtrale leurs grandeurs, leur puissance et leur vertu, (croyant intimider l’assemblée tout entière par la vue d’une si imposante majesté), les catéchistes ont si bien fait sentir le ridicule et la grossièreté de leurs honteuses idoles que le bon sens réprouve, la pauvreté du bouddhisme fut si bien mise à nu, la critique fut si vive, que les spectateurs ont hué de la belle façon les pauvres bonzes qui, honteux et confus, ne tardèrent pas à s’éclipser. Alors, maîtres du champ de bataille, mes catéchistes ont fait, dans la pagode même, une instruction de plus d’une heure sur la religion ; la foule, bien disposée par la victoire, a écouté avec grande attention. Cela au moins nous pose dans le pays, et les bonzes ne sont pas près de venir nous provoquer de nouveau. S’ils avaient soupçonné l’humiliant dénouement. Ils se seraient tenus tranquilles, mais mentita est iniquitas sibi.
« Un district, où les missionnaires qui en sont chargés recueillent, malgré bien des épreuves, de véritables consolations, c’est celui qui comprend les trois provinces de Bidjen, Bitthiou et Binga. Il compte déjà 376 fidèles, répartis dans les trois chrétientés de Okayama, qui est le poste principal, de Tamachima et de Foukouyama. Le travail y semble bien organisé, les catéchistes des deux sexes, en assez bon nombre, paraissent bien formés et vraiment pieux. Dans la dernière visite que j’ai faite, la tenue des chrétiens qui assistaient aux cérémonies m’a frappé, et le recueillement de ceux qui s’approchaient des sacrements m’a donné l’illusion de me croire au milieu de nos vieilles chrétientés du Sud. 102 baptêmes sont venus, cette année, augmenter la famille chrétienne, et dans ce nombre, il faut compter 91 païens. »
Deux religieuses de la Congrégation du Saint-Enfant Jésus sont allées s’installer à Okayama le 6 octobre.
« Chaque jour, écrit le P. Luneau, elles ont donné des leçons de français et de travail manuel à l’école qui a été l’occasion de leur venue ici ; mais, en dehors de là, elles ont eu la consolation de voir se réunir dans leur maison les enfants des chrétiens et bon nombre de personnes païennes. Les chrétiennes y étudient la religion et apprennent à la pratiquer, tandis que les païennes, entraînées par le bon exemple, se laissent peu à peu gagner et se convertissent. Okayama n’a point encore de véritable église, et le local japonais qui en tient lieu avait dû être agrandi à plusieurs reprises, durant le cours de l’année dernière. Cependant, tout cela a fini par devenir insuffisant ; un agrandissement sérieux était devenu nécessaire. Il a été fait en décembre dernier, et l’on a pu voir, à la fête de Noël, combien la chose était urgente : 300 personnes assistaient à la messe de minuit. L’année précédente à la fête de Noël, j’avais eu le bonheur d’administrer le baptême à la femme du Préfet d’Okayama et à ses cinq enfants, ainsi qu’à un certain nombre d’autres personnes. A cette dernière fête, c’était la vénérable mère du Préfet qui recevait la baptême, avec un grand nombre de catéchumènes. En comparant ces deux fêtes ensemble, on voit tout d’abord que le nombre des baptêmes et le nombre des assistants avait plus que doublé. Que ce mouvement continue, et bientôt il faudra songer à bâtir une grande église. »
Le P. Compagnon n’a pas eu la consolation d’enregistrer un aussi grand nombre de baptêmes que l’an dernier. Il n’en compte que 31, mais il ne se décourage pas pour cela ; il peut d’ailleurs se rendre le témoignage, que, si les résultats sont moindres, ce n’est pas au manque de zèle et d’efforts qu’il faut l’attribuer.
« Cette année, dit ce missionnaire, autant que mes ressources me l’ont permis, j’ai visité quelques parties plus éloignées de mon district. Partout j’ai été bien reçu, et j’ai pu constater qu’un grand nombre de personnes désirent entendre la parole de Dieu. Puisse-t-il nous envoyer beaucoup d’ouvriers pour travailler à ce vaste champ qui s’ouvre devant nous ! La course apostolique qui me tenait le plus à cœur, c’était le voyage de Yamagouthi (l’ancienne Amangouthi de saint François-Xavier). Jusqu’au mois de juillet, les ressources m’ont manqué, mais enfin j’ai pu me mettre en route, et des centaines de personnes ont assisté aux instructions que j’ai faites. Je suis allé aussi chez des particuliers faire des visites. On m’a bien accueilli, et à mon départ, nombre de gens m’ont demandé de revenir le plus tôt possible.
« A Hiroshima, le bien se développe tous les jours, mais lentement. Parmi les baptisés de cette année, il y a 2 employés de la Préfecture et la directrice de l’École normale, dont la sœur, chrétienne depuis l’année dernière, vient aussi d’obtenir son brevet. Une famille protestante s’est convertie ; une autre a abjuré l’hérésie, cessé d’aller aux réunions protestantes, mais jusqu’à présent n’a pas osé se montrer ostensiblement catholique. Le fils aîné, qui nourrit toute la famille, est catéchiste protestant, et menace son père de le laisser mourir de faim, s’il continue à venir chez nous. »
« La côte nord du Chikokou comprenant surtout la province de Iyo, qui jusqu’ici avait été évangélisée par les missionnaires de Hiroshima, vient d’être confiée au P. Daridon. Sa résidence habituelle est Matsuyama.C’est aussi là qu’avait habité le doyen de nos prêtres indigènes, le P. Foukahori Tatsuyemon, que la maladie me força de rappeler, au mois de février, dans son pays natal, à Nagasaki. Cela ne lui a pas sauvé la vie, mais notre regretté confrère a, du moins, eu la consolation de mourir au milieu des siens, et les deux mille personnes qui ont assisté à ses funérailles et accompagné ses restes mortels jusqu’à leur dernière demeure, ont montré en quel estime on le tenait partout. « Matsuyama aussi, dit le P. Compagnon, est dans le deuil, depuis que le P. Foukahori n’est plus. Il a passé en faisant le bien, mais hélas ! il a passé trop vite, laissant après lui bien des regrets. Cette mort, précédée d’un longue maladie devait arrêter tout travail dans le poste. Le P. Daridon, qui vient de s’y installer, sera plus heureux l’année prochaine. »
« Avant d’entrer dans le Kiouchiou, qui doit seul désormais m’occuper tout entier, reprend Mgr Cousin, qu’il me soit permis de me retourner encore une fois vers le Central, où tant et de si chers souvenirs ramèneront bien souvent ma pensée et mon cœur, et de saluer dans ses œuvres naissantes l’avenir d’une grande et belle mission. J’ai vu cette mission des années avant qu’elle eût un seul chrétien. L’heure de la Providence n’était pas venue, mais dès qu’elle eut sonné, le zèle de nos confrères s’est mis à l’œuvre, et aujourd’hui le Central compte plus de 2,200 adorateurs de notre Dieu. A tous ces chrétiens que je puis encore aujourd’hui appeler mes enfants, aux 38 catéchistes qui travaillent à en augmenter le nombre, aux quatre établissements de religieuses qui sont un aide si puissant et si désintéressé pour la conversion des païens, surtout aux 14 missionnaires qui seront la joie et l’honneur de leur Vicaire apostolique, comme ils ont été ma force et ma consolation, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ (1).
« Si le bon Dieu nous a repris un de nos prêtres indigènes, sa miséricorde infinie nous en a donné 6 autres. Ce renfort, depuis longtemps attendu, nous a permis d’enlever quelques missionnaires aux districts chrétiens, pour les appliquer plus spécialement à l’évangélisation des païens. Les catéchistes, que l’on préparait dans ce but depuis deux ans, ont été appelés du même coup à faire leurs premières armes et à mériter le diplôme qu’on a promis de leur donner, après expérience faite.

(1) Le Japon central vient d’être érigé en Vicariat distinct par le bref apostolique du 20 mars 1888. M. Midon, provicaire du Japon septentrional, élu évêque titulaire de Césaropolis, a été nommé Vicaire apostolique de la nouvelle mission.
« A l’heure qu’il est, impossible d’enregistrer autre chose que des espérances, mais j’ai confiance en la grâce de Dieu, qui verra notre bonne volonté et saura la rendre féconde. »
Le P. Bœhrer écrit du Bungo, district dont il vient d’être chargé : « Si l’on envisage le glorieux passé du Bungo, cette vaste et populeuse province forme certainement l’un des districts les plus intéressants du Kiushiu. C’est ici, en effet, que saint François a prêché avec le plus d’éclat, dans cette ville même de Funai qui ne s’appelle Oïta que depuis une quinzaine d’années.
« Que de souvenirs se présentent à l’esprit, lorsque, quittant la ville épiscopale de Funai, où le prince François est adoré comme un Kami, on parcourt les nombreuses villes qui sont échelonnées tout le long du littoral : Takada, qui avait toujours un Père en résidence ; Kitsuki, qui était tout chrétien ; Hiji, où saint François avait débarqué ; Beppu, ancien domaine impérial ; T’srusaki, port d’où les daimios du Kiushiu s’embarquaient pour aller à la cour ; Usuki, qui comptait deux paroisses desservies successivement par des martyrs ; Saiki, qui avait un couvent ; puis à l’intérieur, Taketa (l’ancienne Okata ), dont le seigneur a conservé la croix dans son blason, que l’on appelle encore aujourd’hui Krusmon.
« C’est dans cette dernière ville que je viens de découvrir, ce dont j’avais entendu parler dès mon arrivée au Bungo, à savoir, une cloche chrétienne en parfait état, et qui me paraît venir d’Europe, vu sa forme et son alliage tout différent des cloches japonaises. Elle porte l’inscription : HOSPITAL―SANTIAGO, et la date 1612. Cette découverte est certainement précieuse à mes yeux, et me servira de thème pour bien des conversations avec les gens du pays.
« Depuis à peine quatre mois que je suis ici, j ’ai pu, malgré les tracasseries des bonzes, me procurer un local à Oïta, dont j’ai dû faire ma résidence centrale, et d’où, avec le P. Shimada, récemment ordonné, et mes deux catéchistes nouvellement sortis de l’école, et par conséquent tous aussi novices que moi, j’ai déjà commencé à faire quelques courses apostoliques. Bien plus, l’ardeur que les gens mettent à écouter nos conférences religieuses nous a déterminés à fonder des quasi-postes à Takada et à Taketa, l’un à 14 lieues au nord, et l’autre à 11 lieues au sud d’Oïta, et dans les deux endroits, il y a lieu d’espérer un bon nombre de conversions.
« Nous avons fait des conférences au théâtre d’Oïta, où, deux soirées consécutives, nous avons pu réunir 2,000 auditeurs. Les neuf dixièmes de ces auditeurs nous ont écoutés avec une attention qui fait bien augurer pour l’avenir.En fait de contradicteurs et de tapageurs, il n’y a guère eu que les bonzes, qui, pour ne pas déroger à leurs habitudes bien connues, s’étaient enivrés afin de se donner du courage. Mais comme l’immense majorité était venue avec le désir de nous écouter et de bien examiner ce que peut être notre religion, les bonzes se sont attiré des épithètes peu flatteuses, tandis que nous, c’est-à-dire le P. Shimada, mes catéchistes et moi, qui avons parlé à tour de rôle, nous avons été couverts d’applaudissements à différentes reprises.
« Depuis mon arrivée ici, je n’ai pu faire que 16 baptêmes d’adultes, ce qui, avec les 6 conférés par le P. Sauret, lors de son passage, donne le chiffre de 22 pour l’exercice de l’année. »
Imamoura, en Tchicougo, est le poste central du district dont est chargé le P. Sauret. 1,600 chrétiens donnent au missionnaire toutes les consolations et tous les soucis d’une paroisse jeune encore, et où, par conséquent, la pratique journalière de toutes les vertus chrétiennes n’entre pas sans difficulté dans les mœurs. Pendant l’année qui vient de s’écouler le P. Sauret a pu augmenter leur nombre de 80 environ, parmi lesquels 24 adultes. Depuis le mois de mars, le missionnaire a pu confier le soin d’Imamoura au P. Takaki, devenu son auxiliaire, et donner plus de temps aux païens des environs. « Les dispositions des habitants, écrit-il, ne paraissent pas aussi bonnes qu’à Oïta. Néanmoins, le P. Fraineau, qui a séjourné longtemps dans le petit village de Yamada, y avait baptisé quatre ou cinq familles. Trois d’entre elles se conservent très bien. Isolées qu’elles sont au milieu des païens et privées de la présence ordinaire du missionnaire, il paraissait difficile de compter sur leur persévérance ; heureusement il n’en est rien, et tous les membres qui en font partie paraissent très fervent. Si je pouvais aller les visiter plus souvent, il y aurait peut-être quelques conversions. Cette année, deux adultes, au moment de la mort, ont demandé le baptême, que leur a administré une fille chrétienne du village. Un enfant a eu aussi le même bonheur, et quelques instants après, il est allé voir le bon Dieu et prier pour ses parents, qui, tout infidèles qu’ils sont, avaient eux-mêmes sollicité pour lui cette grâce… »
« A trois lieues d’Imamoura, se trouve la ville de Kouroumé, où notre confrère va depuis plusieurs années donner des leçons de français et de sciences. Il y a déjà fait quelques baptêmes ; mais le soin de sa chrétienté lui rendait ce travail fort pénible, très coûteux, et, en somme, peu fructueux, obligé qu’il était de ne paraître à Kouroumé qu’en courant, une fois ou deux par semaine. Aujourd’hui, il y a sa résidence, et j’espère que les résultats seront meilleurs. Malheureusement, le défaut de ressources n’a pas permis de faire une installation suffisante, et le bien en souffrira.
« Foukouoka est un nouveau district dont les œuvres doivent embrasser peu à peu la province de Thikoujen et celle de Boudjen. La ville de Foukouoka, qui d’ailleurs ne fait qu’un avec celle de Hakata, où le P. Raguet vient de s’installer définitivement avec son auxiliaire et deux catéchistes, compte 45,000 habitants. Elle semble admirablement située pour permettre de rayonner dans les environs. C’est un point central sur la côte du Kiouchiou ; il était important de l’occuper, et, comme il est entre bonnes mains, j’espère, avec la grâce de Dieu, des résultats prochains. Il y a déjà, paraît-il, quelques familles qui semblent disposées à se faire instruire.
« Le grand district de Hirado, qui ne compte pas moins de 4,900 chrétiens, va être administré par le P. Matrat, dont la résidence est l’île de Kouroshima, et le P. Iwanaga qui demeurera surtout dans la grande île de Hirado. Le P. Raguet, sans y séjourner ordinairement, conservera quelque temps encore le titre et les droits de curé. Il y fera, de temps en temps, quelques apparitions, et y puisera les éléments nécessaires à l’évangélisation de ses païens. C’est ainsi que dès le début, il lui sera possible de pourvoir à l’instruction des femmes, en prenant dans son district des catéchistes de leur sexe. C’est un avantage inappréciable, car, partout où l’on fonde un poste sans cette ressource, il faut quelquefois des années pour baptiser une femme, dans les familles qui ne sont pas de la dernière classe, parce que, ni le missionnaire, ni son catéchiste ne peuvent trouver le moyen de les intruire.
« Le travail parmi les chrétiens et auprès des malades s’est fait comme à l’ordinaire, et je trouve au tableau 3,210 confessions et 2,870 communions pascales ; 47 baptêmes d’adultes ont été administrés dans le district.
« Au district Nord des îles Goto, le P. Fraineau inscrit au tableau de son administration 34 baptêmes d’adultes. Aidé par la mission, et surtout, mettant à profit la bonne volonté de ses chrétiens, ce confrère a élevé dans le village de Taï-no-oura, un monument à la mémoire du P. Bourelle et de ses compagnons de naufrage. Sur une belle esplanade, adossée à la montagne et entourée d’un petit mur, on voit de loin se dresser trois magnifiques croix de granit. Celle du milieu, la plus grande, a son piédestal garni de caractères latins et japonais qui rappellent, en ces deux langues, le souvenir du missionnaire mort martyr du devoir. Sur les deux autres, on lit le nom des Japonais qui périrent avec lui.
« La cérémonie de l’inauguration a été faite avec une solennité que nos bons insulaires n’oublieront pas de sitôt. Au pied de la croix principale, sous une tente faite avec les voiles des bateaux de nos chrétiens, on dressa un autel, et après la bénédiction, la messe pontificale déploya, pour la première fois, sur la terre de Goto toutes ses pompes. L’harmonium était tenu par un enfant du pays, et le chœur exécuta fort bien les chants liturgiques. Au premier plan, 200 enfants, qui faisaient ce jour-là leur première communion, tous la médaille suspendue au cou par un ruban de couleur, les filles voilées de blanc, se serraient en rangs pressés, et formaient un coup d’œil ravissant ; plus loin 4 ou 5 mille personnes venues du fond de toutes les criques et de tous les îlots, dont se compose l’archipel, étaient réunies comme par enchantement, et s’étageaient en longues grappes humaines aux flancs de tous les mamelons, d’où l’on pouvait apercevoir la cérémonie. Les païens, qui comptaient pour la moitié, n’ont pas toujours été bien silencieux, mais ils n’étaient nullement malveillants, et d’ailleurs, le maire accompagné de deux gendarmes en grand uniforme, était venu de trois lieues, sous prétexte de maintenir l’ordre, mais en réalité, pour jouir d’un spectacle si nouveau. Après la cérémonie, ces trois importants personnages demandèrent à m’être présentés, et s’égayèrent beaucoup en m’entendant raconter que, 20 ans auparavant, on m’avait débarqué au même lieu, pendant la nuit, sous un déguisement japonais, avec la consigne d’éviter, à n’importe quel prix, tout ce qui ressemblerait à la police.
« 3,700 chrétiens, 149 baptêmes, dont 23 de païens adultes, tels sont les chiffres du P. Marmand, chargé du district de Goto-Sud. Ce confrère se plaint de n’avoir à présenter cette année qu’une toute petite moisson de conversions et ajoute qu’il n’a pour les païens que deux catéchistes en titre : la mort pour les vieux, qui demandent alors le baptême, et le mariage pour les jeunes, parce que ses chrétiens refusent de s’unir avec ceux dont la religion n’est pas la leur, et à ce propos, il raconte un fait de conversion « in extremis » où le doigt de Dieu est visible.
« Il s’agit d’un vieillard de près de 70 ans, descendant des anciens chrétiens, sorcier de profession. Depuis plus de 20 ans, il refusait d’entendre parler de religion et ne cessait de déblatérer contre les chrétiens. Ce n’était cependant ni la haine, ni l’ignorance, mais l’intérêt seul qui le faisait ainsi parler et agir. Il y a plus de dix ans déjà, Nohama, actuellement élève du Séminaire, l’ayant exhorté à se convertir, le vieux sorcier répondit franchement qu’en se faisant chrétien il ferait une bonne chose, mais qu’il s’ôterait à lui-même le moyen de vivre. Notez en passant que c’était un aveugle, très habile, paraît-il, à faire manœuvrer les baguettes divinatoires. Il était pour cela très connu et souvent consulté. « Quand je serai malade pour « tout de bon, ajouta-t-il à Nohama, viens me voir, donne moi le baptême, car je sais qu’il faut « mourir chrétien pour aller au bon endroit, dans l’autre monde. »
« La bonne Providence disposa les choses telles que le vieux récalcitrant les désirait. D’abord, une longue et douloureuse maladie lui donna le temps de réfléchir. Le séminariste vint dans sa famille pour cause de santé. Notre homme apprit cela et le fit appeler auprès de lui. Pendant plusieurs jours donc, Nohama enseigna au malade les points les plus essentiels, si bien qu’un beau jour, on vint m’apporter tous les instruments de divination et de superstition du paure vieux. « Portez tout cela au Père, avait dit le moribond, je ne veux pas que cela reste « à la maison et passe à mes enfants ; pour moi, que je meure ou que je guérisse, je veux être « chrétien et n’ai plus besoin de ces outils du diable. »
« Enfin, huit jours après cet acte d’abandon, le malade, sentant sa fin prochaine, voulut me voir et recevoir de mes mains le saint Baptême. A peine eus-je appris cette bonne nouvelle, que je m’empressai d’aller auprès du vieillard. Mais, hélas ! c’était un peu loin, dans l’île de Hisakajima ; à peine avais-je fait la moitié du chemin du rivage à la maison du malade qu’on me dit : « Il vient de mourir, mais le baptiseur du village lui a conféré le baptême. » Je montai quand même à la maison, parce que si je ne pouvais plus rien pour le père, sa conversion me donnait l’occasion de voir ou de réunir ses enfants et les séparés des environs. Les paroles que je prononçai en face du cadavre me parurent produire une vive impression sur l’assemblée. Tous les enfants et petits-enfants étaient là ; on m’a promis de devenir chrétiens, de suivre l’exemple du père, sans attendre l’heure de la mort. Cette conversion a fait beaucoup de bruit, dans le village et les environs, parmi les séparés, et même parmi les païens de l’île. »
« En allant de Goto à Nagazaki, on rencontre sur la côte de Hidjen le district de Sotomé. 3,057 chrétiens dans 7 ou 8 villages, et desservis par deux missionnaires. L’un à Kourozaki, c’est le P. Hata ; il a son presbytère et son église. L’autre est à Shitsu, c’est le P. de Rotz.
« Jusqu’au printemps, il avait pour commensal le P. Salmon, qui s’adonnait entièrement au ministère auprès des chrétiens, pendant que lui s’occupait surtout des œuvres de bienfaisance qu’il a fondées. L’ouvroir est toujours prospère. Une quarantaine de personnes y ont trouvé, cette année, un abri contre la misère et d’autres dangers encore plus funestes. Elles y prennent pour elles-mêmes l’habitude du travail, ce qui est la meilleure dot qu’on puisse leur procurer, et la multiplicité des travaux qu’elles exécutent, soit à l’intérieur, soit dans les champs, finira par donner à quelques autres le désir de les imiter. »
« Dans tous les cas, écrit le P. Salmon, l’œuvre est connue dans tout le département de Nagazaki, aussi bien des païens que des chrétiens. Nombre d’employés du Gouvernement sont venus vérifier le bien qu’ils en entendaient dire, et on m’a assuré qu’elle n’est pas ignorée à la capitale, dans les sphères gouvernementales, où son auteur est tenu en très haute estime. Dieu soit béni de ce que l’Église puisse toujours montrer aux infidèles les prodiges de la charité divine, et par le bien sensible opéré dans un pauvre village, amener ces intelligences égarées à entrevoir et à rechercher les bien invisibles ! Cette œuvre nourrit des catéchistes par son travail, recueille chez elle des malades, en soigne d’autres à domicile. Combien n’a-t-elle pas contribué à faire tomber de préjugés, et ramené à la foi de pauvres séparés !
« Cette année, le P. de Rotz a joint à son établissement un dispensaire. Sa pharmacie est bien montée, et un médecin y est attaché. Aussi, chaque jour, c’est une procession de malheureux qui viennent chercher la santé ; plusieurs, en outre, y trouvent la vie de l’âme. C’est à cette œuvre que nous devons, après Dieu et une vieille catéchiste de 65 ans, la conversion des premières familles de Konoura. Nous n’avons encore que 21 fidèles dans cette ville de 6,000 âmes, presque tout entière d’origine chrétienne, mais enfin, la glace est rompue, et maintenant, bon nombre des parents de ceux qui se sont déclarés chrétiens et ont reçu le Baptême viennent se faire soigner les yeux à Shitsu.
« Ce ne sont pas seulement les médecines qui les attirent, ils veulent voir les images de religion suspendues aux murs de l’ouvroir, entendre la doctrine et apprendre les prières. La Providence nous a ménagé, d’ailleurs, un aide bien singulier dans le médecin de l’endroit. Ce jeune homme, d’origine chrétienne, est muni de son diplôme de docteur. Bien que ne faisant pas profession de christianisme, il a une conduite irréprochable, et il se plaît à louer hautement la doctrine catholique. Plus d’une fois, il a envoyé à l’église ses clients, païens ou séparés, porter des fleurs devant l’autel de la sainte Vierge, afin d’obtenir l’entière efficacité des remèdes dont ils font usage. Puisse-t-il, un jour, se déterminer lui-même à venir demander la guérison et le salut de son âme !
« Dans l’église, deux vieilles images, placées dans le sanctuaire, attirent l’attention des séparés et les disposent à nous regarder comme les successeurs des anciens Pères : l’une représente saint Michel terrassant le démon, l’autre porte les quinze mystères du Rosaire. Pendant plus de deux cents ans, ces images ont été tenues cachées dans les familles chrétiennes de Shitsu, au péril de la vie. Quand venaient les bonnes fêtes de Noël, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean-Baptiste, etc., vers le milieu de la nuit, les images sortaient de leurs cachettes, et on les exposait pendant quelque temps à la vénération du petit nombre des voisins, qui pouvaient être admis, sans éveiller les soupçons des persécuteurs.
« Le chef de la famille, au sein de laquelle s’était conservée la première de ces images, est mort du choléra, il y a deux ans, aux premières vêpres de la fête de saint Michel. Comme le fléau sévissait à Shitsu depuis la mi-juillet, cet homme, mu par un esprit de foi, accepta volontiers la mission de porter de maison en maison la sainte image pour la faire vénérer et obtenir, par la protection du grand Archange, la cessation du mal. Il parcourut en un jour les divers quartiers des environs, puis, sa mission achevée, d’un cœur simple et vaillant, il rentra chez lui pour s’endormir dans le Seigneur quelques heures après. Il fut la dernière victime du choléra, et , le lendemain, tout le monde, en priant pour lui, le félicitait hautement d’avoir été rappelé à Dieu dans des circonstances si providentielles.
« A peine l’église de Shitsu était-elle achevée (en mars 1881 ), que le missionnaire l’ornait de ces deux reliques vénérables qu’il avait fait appliquer sur de magnifiques bannières.
« L’honneur que nous rendons à ces témoins de la foi antique sert à montrer que nous sommes les vrais successeurs des anciens Pères. Personne n’en doute plus guère aujourd’hui, mais, hélas ! le démon n’en retient pas moins encore dans les filets de la vanité ou de l’intérêt le très grand nombre de ceux qui ne se sont pas déclarés chrétiens dès le commencement. Il y a eu dans le district 34 baptêmes d’adultes et 1,860 confessions annuelles. »
En se rapprochant de Nagasaki par mer, on longe les Iles de l’entrée du port, qui forment un district où l’on compte 2,712 catholiques. Il se compose de 7 chrétientés ayant chacune son église. Le P. Bœhrer, avant son départ, en avait 6 pour sa part. Voici les détails qu’il donne sur deux de ces stations :
« A Takajima, malgré la pauvreté extrême de nos chrétiens, grâce aux généreux sacrifices qu’ils se sont imposés, grâce aussi aux aumônes recueillies par ailleurs, j’ai pu construire une église qui sera dédiée au Sacré-Cœur. Takajima! ce nom inspire encore la terreur quand on l’entend prononcer dans les environs de Nagasaki, à cause de sa mine de charbon qui servait autrefois de bagne. Cette mine, exploitée aujourd’hui par une Compagnie particulière, porte encore le nom de Jigoku (enfer), et vraiment ce n’est guère exagéré. L’île n’a pas une lieue de tour et compte, outre les 3,000 mineurs, plus de 2,000 habitants. Tout ce qui, par tout le Japon, est perdu de mœurs, même vis-à-vis des païens (ce qui n’est pas peu dire ), s’en vient à la mine de Takajima. Aussi trouve-t-on là des physionomies de toutes les provinces, depuis l’extrême Nord jusqu’à Satsuma. Et, certes, ce n’est pas pour se convertir qu’ils viennent là. Aussi, quel tableau, grand Dieu, quand, pour raison de ministère, on est obligé de séjourner là-dedans ! Mais aussi, admirable contraste ! parmi les habitants originaires de l’île même, il y a plus de 70 familles chrétiennes disséminées au milieu des païens et travaillant presque toutes, côte à côte, avec les mineurs pour gagner péniblement leur vie. Pareille compagnie n’est guère faite pour entretenir la ferveur, et pourtant, que les œuvres de Dieu sont admirables ! je crois pouvoir affirmer que c’est à Takajima que la foi est la plus vive.
« A Oyama, la famille que le choléra avait menacée, l’année dernière, a été baptisée, en sorte que, dans cet intéressant petit hameau, il ne reste plus qu’un seul païen. Cette famille comprise, c’est à peine si j’ai pu faire cette année, un peu de tous les côtés, 21 baptêmes d’adultes, ce qui, avec les 5 administrés par le P. Garnier, en porte le nombre à 26. »
« Les chrétiens de ce district les plus rapprochés de Nagasaki sont ceux de l’île de Kaminochima. Ils sont au nombre de 451. Impossible d’entrer dans le port, sans apercevoir l’église du P. Tissier et, à côté, la petite chambre qui lui sert d’habitation. Depuis le bord de la mer, un long escalier de pierre vous conduit à l’une et à l’autre, et, si vous êtes un peu essoufflé en arrivant, vous ne regretterez plus votre peine dès que vous serez entré dans l’église, qui a l’avantage de posséder jour et nuit le Très Saint-Sacrement, et où règnent une propreté et un soin de toutes choses qui font plaisir à voir. En face de sa fenêtre et, pour ainsi dire, sous ses pieds, le missionnaire voit l’îlot de Takaboko sortir des flots, brusque et escarpé comme une muraille. Au temps des anciennes persécutions, nombre de martyrs furent traînés au sommet et précipités dans la mer, qui devint leur tombe. C’est pour cela que les Hollandais lui avaient donné le nom de Papenberg, mont des Papistes.
Dans le district d’Amacousa, le P. Ferrié a eu son zèle magnifiquement récompensé par une moisson de 199 baptêmes d’adultes. « Ce chiffre, écrit ce confrère, dépasse tout ce que j’avais pu obtenir annuellement depuis que je suis chargé de ce district, qui, se trouvant un des plus petits et en même temps un des plus pénibles à administrer, semblait avoir été considéré dès le commencement comme une terre stérile où il y avait peu de fruits à espérer.
« C’est toujours la crainte de voir le gouvernement rouvrir l’ère des persécutions, d’être, comme dans le passé, bafoués, humiliés, rejetés comme des lépreux par les païens, qui retient loin de Dieu les descendants de nos anciens chrétiens. Cependant, je remarque avec plaisir que les habitants du village d’Oyé (3,500 habitants environ) tendent à se dépouiller peu à peu de cette vaine crainte et se rapprochent de plus en plus de nous. Ils ne redoutent plus, comme autrefois, de venir assister aux instructions qu’on leur fait ; ils viennent demander plus volontiers la sépulture chrétienne, pour leurs parents qui ont reçu le baptême à l’article de la mort. Quand je les rencontre sur les chemins ou dans les champs, ils me déclarent à peu près tous qu’ils vont se faire chrétiens, mais le dernier pas paraît bien pénible à franchir. Les baptiseurs, qui avaient formé jusqu’à présent un obstacle considérable à la conversion des habitants du village d’Oyé, ont à peu près perdu toute influence, depuis que le plus marquant d’entre eux s’est déclaré chrétien et a reçu le saint baptême, à la fête de Noël.
« A cette même époque, j’ai eu la consolation d’administrer 27 baptêmes d’adultes dans ce même village. Bientôt après, dans les premiers jours du mois de février, 33 familles à la fois se déclarèrent chrétiennes. Elles se sont préparées au baptême avec un empressement et une ardeur qu’il me serait difficile de décrire. Le seul catéchiste que j’eusse en ce moment pour les hommes et les deux catéchistes femmes se sont montrés d’un dévouement au-dessus de tout éloge. Ils n’ont reculé devant aucune peine, devant aucune fatigue, pour préparer ces nouveaux catéchumènes à la réception du baptême. Aussi, grâce à la ferveur des uns, et au dévouement des autres, cette préparation a été rapide, et, à la fin du mois d’avril, ils recevaient au nombre de 117 le sacrement de baptême.
« Le village de Sakitsu (environ 1,600 habitants) ne me donne pas moins d’espérances que celui d’Oyé. Les trois baptiseurs, qui sont comme les chefs spirituels des descendants des chrétiens, ont déclaré publiquement qu’ils allaient rentrer définitivement dans le giron de l’Église. J’espère pouvoir leur conférer le baptême au mois de décembre prochain. Le retour de ces baptiseurs semble exciter un mouvement de conversions que je tâche de favoriser de tous mes soins.
« J’ai commencé, il y a trois ans, dans cet endroit, la construction d’une église que le manque de ressources m’empêche de finir. Elle est destinée, je crois, à faire le plus grand bien sur les païens et les séparés, qui se montrent très empressés à venir les jours de fête assister aux instructions, à la sainte messe et à la bénédiction du Très Saint-Sacrement. Cette église, quand elle sera terminée, servira aussi à faire connaître au loin la religion chrétienne. Sakitsu est le seul port qui se trouve sur la côte occidentale de la grande île Amakusa. Des bateaux de tout le Kiouchiou, arrêtés par les vents contraires ou par le mauvais temps, viennent y aborder tous les jours. Les gens qui montent ces bateaux, attirés par la curiosité, naturelle aux Japonais, ne manqueront pas d’aller voir l’église, qui sera sûrement le plus beau monument du village. On profitera de l’occasion pour leur expliquer la doctrine chrétienne ; rentrés chez eux, ils raconteront ce qu’ils ont vu et entendu. Si, plus tard, un missionnaire vient à passer dans leur village, les gens seront tout disposés à écouter une doctrine dont ils auront déjà entendu parler. »
Tout en pourvoyant à l’administration spirituelle de ses 4,757 chrétiens, le P. Pélu a trouvé le moyen de baptiser 95 adultes dans son district d’Ourakami.. « Au cours de l’année dernière, écrit-il, j’avais quelques espérances qui ne se sont pas toutes réalisées, mais que je ne saurais considérer comme évanouies complètement. J’ose donc envisager la nouvelle année comme susceptible de me donner des résultats, pour le moins, équivalents à ceux de l’année présente. J’ai essayé de ramener au bercail les séparés d’un village qui paraît plus obstiné que les autres. De fait, j’ai constaté que le démon ne veut pas lâcher prise aux premières attaques. Sur 30 familles, que j’entreprenais dans ce village, je n’ai obtenu le retour que d’un seul individu, et encore, il n’est que catéchumène. Lorsque le village eut connaissance de sa résolution, il fit tous ses efforts pour l’en détourner, et de guerre lasse, n’y pouvant rien, il fut décidé, sur les conseils des plus influents, que quiconque oserait se déclarer chrétien serait imposé d’une amende de cinq piastres. Mon action se trouve donc arrêtée pour le moment de ce côté, mais, malgré tout, j’ai bon espoir que la partie n’est pas perdue… »
« En y comprenant l’établissement des Religieuses, le district de Nagasaki ne compte encore que 256 catholiques. A part deux ou trois familles, que leur aisance rend indépendantes et qu’on laisse tranquilles, les autres sont de pauvres gens qui osent à peine se montrer, et que les voisins ne manquent jamais de molester et de tracasser à tout propos. Ici, plus qu’ailleurs, se retrouvent une haine invétérée contre le nom chrétien, et une peur très vive de s’exposer aux persécutions de l’ancien temps. D’un côté, il est vrai, on se rappelle que dans cette ville des milliers de confesseurs de la foi ont enduré la prison, la faim, tous les tourments, toutes les avanies, que des milliers de martyrs l’ont arrosée de leur sang, et c’est là notre espoir : sanguis martyrum, semen christianorum ; mais de l’autre, on est obligé de reconnaître que tout ce qui n’est pas chrétien a été maudit dans ses ancêtres, qui furent des bourreaux, des dénonciateurs ou des apostats de la première heure, et c’est ce qui rend si difficile l’action de la grâce.
« Les sœurs du Saint-Enfant-Jésus de Chauffailles ont ici leur noviciat. Neuf japonaises s’y préparent aux vertus et aux œuvres de dévouement, dont elles ont tous les jours de si beaux exemples sous les yeux. Outre cela, la crèche, l’ouvroir, la classe font tout le bien possible qu’on peut attendre des modiques ressources dont disposent les Religieuses.
« Le séminaire compte 48 élèves. Les prêtres, sortis au mois de février, n’ont pas été remplacés. Les sujets ne manqueraient pas, mais les besoins créés par les œuvres nouvelles, chez les païens, nous obligent à faire souffrir celles qui existaient déjà. Les théologiens sont au nombre de 8 ; ils ont tous reçu les ordres mineurs, et 4 d’entre eux seront ordonnés sous-diacres à Noël. La philosophie (2e année) compte aussi 8 élèves qui seront tonsurés en même temps. Les autres élèves sont répartis en quatre cours de latin, et les notes d’examen des uns et des autres sont satisfaisantes.
« Cinq missionnaires sont occupés au séminaire. Le P. Bonne, supérieur, professe la philosophie, l’histoire ecclésiastique, le chant, la liturgie, etc. La théologie est confiée au P. Corre qui est chargé en outre de la procure de la mission, du couvent et de la paroisse pour les Européens. Le P. Combaz est l’économe du séminaire, et partage avec les PP. Kataoka et Honda tous les autres cours.
« L’école des catéchistes est sous la direction du P. Ariyasu. Tous les élèves étant pour le moment en district, elle se trouve suspendue jusqu’au premier de l’an. Alors, une douzaine de nouveaux élèves viendront prendre la place des anciens, et les cours recommenceront. »



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