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Rapport annuel des évêques

Année: 1888
Pays: Japon
Mission: Japon Central

V. — Japon Central.


Population catholique 2.185
Baptêmes de païens 389
Baptêmes d’enfants de païens 86


Le Japon Central, créé par bref de S.S. Léon XIII, en date du 20 mars 1888, comprend la partie de la grande île de Nippon située à l’ouest du lac Biwa, le Shikoku et les îles qui en dépendent, soit trente et une provinces, avec une population de 13.184.650 âmes. Le sacre du nouveau Vicaire Apostolique, Mgr Midon, a eu lieu le 11 juin à Yokohama. Le Prélat consécrateur, Mgr Osouf, était assisté de Mgr Cousin et de M. Rousseille. 43 missionnaires appartenant aux trois vicariats du Japon s’étaient donné rendez-vous à cette fête de famille, dont les détails ont été publiés dans les Missions Catholiques.
Quelques jours après, Mgr de Césaropolis disait adieu au Japon Septentrional, où il travaillait depuis 15 ans, pour venir prendre possession de sa nouvelle Église. La réception à Osaka fut vraiment magnifique. Plus de 300 chrétiens s’étaient portés à la rencontre de leur nouveau Pasteur, et le défilé de ce long cortège dans les rues d’Osaka fut une sorte de prédication aux yeux des païens. La police se prêta de la meilleure grâce du monde à cette manifestation pacifique, en ouvrant le chemin au cortège et en faisant ranger les curieux. La musique militaire de la garnison voulut bien aussi prêter son concours, et c’est au son de ses hymmes joyeux que Mgr Midon fit son entrée solennelle à l’église d’Osaka pour la prise de possession.
Le nouvel évêque a commencé l’administration de sa mission par la visite des principaux centres chrétiens. C’est surtout le résultat de cette visite que Sa Grandeur consigne dans le compte rendu que nous reproduisons en partie.
« Au point de vue des antagonistes contre lesquels nous avons à lutter dans cette partie du Japon, le paganisme, le schisme et l’hérésie se dressent en face de la vraie Foi, pour lui barrer le passage ou entraver sa marche.
« Et d’abord, le Bouddhisme indigène demeure malgré tout profondément enraciné dans l’esprit des populations ; et, en vertu du mouvement acquis, les pèlerinages, les démonstrations religieuses continuent à donner, aux principales sectes surtout, du relief et un vernis de vitalité avec lesquels il faut compter.
« Kyoto déchue de son ancien rang de capitale politique n’en demeure pas moins le foyer du Bouddhisme et la Rome japonaise païenne. Malgré l’abandon de nombreux temples secondaires, on compte encore 2.600 édifices religieux dans la cité. Les grands dignitaires ecclésiastiques résident à Kioto et n’y sont certes pas isolés ; en dépit des règlements divers qui, en diminuant les ressources matérielles des temples, ont pour conséquence la diminution du personnel qui vivait à l’ombre des pagodes, les bonzes peuplent encore cette métropole au nombre de 5.000 au moins. Ils y ont une sorte de grand séminaire, bâti sur un plan très large et qui ne compte pas moins de 80 à 90 élèves. D’autres centres importants ont des établissements de même genre. Je ne puis rendre la peine qu’on éprouve en visitant le nouveau temple qui s’élève actuellement à Kyoto, pour affirmer les convictions religieuses du peuple. Cet immense édifice, où l’on prodigue ce que l’architecture nationale a de plus riche, — dont les colonnes et les maîtresses poutres sont des pièces vraiment gigantesques, venues de fort loin, Dieu sait au prix de quels sacrifices comme dépense ou comme travail matériel, — ne coûtera pas moins de quatre millions de francs ! On rencontre sur les chantiers des ouvriers venus d’assez loin parfois, pour travailler sans rétribution, un certain nombre de jours, à la construction du monument ; parmi les énormes câbles nécessaires en pareil cas, on en voit de tout noirs, uniquement tressés avec les cheveux de pauvres femmes, qui ont pensé par cette offrande expier et mériter.
« En présence de ces faits parlants, on saisit mieux le sens de ce passage des Actes des Apôtres : Paulus, quum Athenis.... expectaret, incitabatur spiritus ejus in ipso, videns idololatriœ deditam civitatem (Act., XVII, 16) ; et comme on attend aussi, comme on appelle de tous ses vœux, le jour où l’on pourra compter au moins une église bâtie au vrai Dieu dans ce milieu vraiment diabolique !
« Que dire encore, à l’Est, du célèbre pèlerinage d’Isé, où les visiteurs abondent de tous les points de l’empire ; à l’Ouest, de l’île de Miyajima (proche de Hiroshima), autre centre religieux non moins fameux qui attire des milliers d’adorateurs ; de tant d’autres localités dont le nom seul met en mouvement, à jour fixe, des armées de pèlerins, qui encombrent les routes, les bateaux, les hôtels.
« Un mot seulement sur le Schisme russe. D’après les renseignements recueillis jusqu’ici, il ne semble point si florissant que dans le Nord, ou à certaines époques ; ce n’est pas néanmoins une quantité négligeable, et les missionnaires qui le rencontrent sur leur chemin, ont toujours à constater avec regret que plusieurs âmes droites et désireuses de trouver la vérité sont entrées dans la religion soi-disant orthodoxe, faute d’avoir connu le catholicisme ; preuve qu’il faut tâcher d’arriver les premiers un peu partout.
« Mais le Protestantisme, avec son nombreux personnel (on ne compte pas moins de 80 à 90 ministres des deux sexes, rien qu’au Japon Central), avec les ressources matérielles dont disposent toutes ces sectes, ce qui leur permet de s’établir fort grandement, et de payer généreusement leurs auxiliaires indigènes, de semer partout tracts, journaux, livres empoisonnés, de s’unir en un mot contre le catholicisme, l’hérésie, disons-nous, est notre adversaire capital.
« Sans parler de maintes écoles où les prédicants de l’erreur attirent la jeunesse par l’appât de l’instruction (de l’anglais surtout), et pervertissent les esprits de leurs élèves, laissez-moi vous signaler l’Université protestante de Kyoto, véritable cité élevée à grands frais par l’hérésie dans le quartier des pagodes. On serait tenté de se décourager, en voyant ces vastes et nombreux bâtiments, où sept cents élèves vont recevoir, avec l’instruction littéraire et scientifique, le poison de l’erreur au point de vue philosophique, historique et religieux. Mais ce n’est ni le temps ni le lieu de se décourager, il faut prier et lutter de son mieux, implorant le secours de Celui qui seul peut envoyer la petite pierre capable de faire crouler la gigantesque statue.

DISTRICT DE TSU. — « Les premières semences de la religion y furent jetées, il y a une dizaine d’années, par le P. Villion, jusqu’au jour où Mgr Laucaigne y envoya le P. Roger de regrettée mémoire. Le mauvais état de sa santé ne permit point à ce cher confrère de donner un libre cours à son zèle ; il réussit néanmoins à administrer un certain nombre de baptêmes qui lui auront servi de passe-port pour entrer au ciel au mois de septembre 1884. Ses restes reposent sur une colline qui domine la ville de Tsu ; les confrères et les néophytes regrettaient que la tombe du pieux missionnaire fût tellement rapprochée du terrain affecté aux prisonniers, qu’on pût confondre le défunt avec ses voisins. A mon passage à Tsu, la question s’est résolue dans le sens désirable, et les restes du P. Roger vont être transportés dans un endroit plus convenable ; ce n’est que justice, Exultabunt ossa humiliata ! Dieu veuille écouter les prières que ne manque pas de lui adresser le cher défunt pour son ancien district !
« Après lui, le P. Fukahori vint occuper ce poste, et déjà Notre-Seigneur bénissait le travail de cet excellent prêtre indigène, quand la maladie qui l’emporta peu après l’obligea au repos.
« En octobre 1885, le P. Aurientis venait recueillir l’héritage de ses deux prédécesseurs. Depuis trois ans, il cultive cette partie qui confine au Japon Septentrional. C’est un terrain difficile à défricher, en raison du voisinage de ce grand pèlerinage d’Isé, mentionné plus haut comme l’un des principaux du Japon. Les esprits sont plus qu’ailleurs attachés aux vieilles superstitions : trop de gens bénéficient des ressources matérielles apportées par les pèlerins, pour vouloir regarder en face la vérité.
« Si les fidèles de Tsu ne sont point nombreux jusqu’ici, chez eux la qualité supplée à la quantité dans une certaine mesure. Notre confrère a gagné des néophytes sérieux parmi les fonctionnaires : « Le directeur de l’école vétérinaire départementale, écrit le P. Aurientis, « ayant reçu le baptême, son exemple en a entraîné d’autres. Le sous-directeur de la même « école, ainsi que le médecin attaché à la colonie agricole sont au nombre des « catéchumènes. »
« Pour ma part, j’ai vu avec plaisir les chrétiens de cette classe animés d’un bon esprit et agissant avec une grande simplicité, chose d’autant plus remarquable qu’elle est plus rare parmi ceux qui ont fait quelques études.
« A quatre lieues au sud de Tsu, se trouve dans la ville de Matsusaka, un petit noyau de fidèles dont plusieurs ont reçu la confirmation à mon passage. Cette famille de 23 chrétiens bien pratiquants donne au missionnaire des consolations et promet de se développer. Le catéchiste me frappa immédiatement par son air distingué, sa mise modeste et irréprochable et sa politesse : rien ne m’étonna plus quand j’appris qu’il est de la famille de l’ancien seigneur, dont le château fort pittoresque domine la ville et les environs. Grâce à cet auxiliaire, les néophytes sont bien posés dans la localité ; daigne saint Pierre, leur patron, jeter un bon coup de filet dans ce quartier ! Le P. Aurientis rayonne autant que possible dans son district, où l’on rencontre plusieurs petits centres en formation comme Kameyama et Tsuchiyama : Dieu veuille mener à bien tous ces germes et bénir la moisson en herbe !

DISTRICT DE KYOTO. — « Le poste même de Kyoto fut fondé en septembre 1879, sous la protection de l’Archange saint Michel, par le vénéré Mgr Petitjean, qui y plaça le P. Villion, avec un permis de résidence comme professeur de français. Jusqu’en 1882, les efforts de ce zélé confrère durent à peu près se borner à prendre possession du poste ; quelques essais de propagande n’eurent pour résultat qu’une double expulsion des maisons qu’il habitait en ville. En I882, la mission parvint cependant à acquérir un modeste immeuble, sous un nom japonais bien entendu ; et, après maintes difficultés trop naturelles dans un milieu comme celui de Kyoto, où les bonzeries sont encore si puissantes, le travail régulier put enfin commencer sur la fin de 1883.
« Nous avons parlé plus haut de cette Université florissante, œuvre des Protestants et connue de tout le Japon sous le nom de Dô-shi-sha. Bien que cette école nuise considérablement au catholicisme, sa présence et son action à Kyoto, en battant en brèche les grands temples bouddhistes, ont indirectement ouvert la voie à la vraie religion.
« Actuellement le P. Villion, secondé par le P. Relave, a plusieurs centres d’action dans la cité même ; il fait régulièrement des conférences, où les auditeurs ne manquent point, sans doute, mais ce n’est pas tout d’entendre... Dans cette métropole du Bouddhisme, presque chaque famille attachée au sol a quelque entrave, résultant de ses relations, d’affaires d’argent surtout, avec les membres de toutes ces pagodes jusqu’à présent maîtresses de la ville ; et l’on comprend quel pas difficile impose alors la conversion au catholicisme.
« Ces obstacles se retrouvent à un degré plus ou moins accentué dans les environs de Kyoto. Malgré cela, la ville compte aujourd’hui 280 néophytes, et les trois chrétientés de l’intérieur, 56. Mais l’amélioration vivement désirée à Kyoto, et pour laquelle nous comptons beaucoup sur la Providence, personnifiée dans certains cœurs généreux, c’est la construction d’une église.
« Grâce à Dieu, depuis quelques semaines nous avons fait un premier pas, par l’acquisition d’un terrain suffisamment central, situé dans un quartier pas trop bruyant, et d’une superficie fort convenable, pour y établir immédiatement une église et une résidence, sans préjudice de la place nécessaire aux œuvres de l’avenir.
« Kyoto possède depuis un an une petite Communauté de Sœurs. Par manque de local et de ressources, leurs œuvres n’avaient pu se développer beaucoup, la Providence a voulu qu’elles puissent acheter, en face du nouveau terrain de la Mission, un immeuble qui semblait les attendre. Cette acquisition permettra aux Religieuses de prendre pied à Kyoto et d’y travailler plus efficacement encore que par le passé.
« Le P. Villion visite aussi Otsu ville de 24.000 âmes sur les bords du lac Biwa, Fushimi et Obama. Le missionnaire a pu grouper là quelques âmes de bonne volonté et jeter les fondements d’un nouveau district.

DISTRICT D’OSAKA EST. — « Le poste remonte à l’année 1878, et pendant plusieurs années le P. Plessis travailla à défricher ce côté de la ville, où l’on compte actuellement 190 fidèles. La piété est en honneur parmi eux : sans parler des communions de dévotion, il y a chaque semaine récitation du chapelet et instruction dans une famille désignée à tour de rôle.
« Le meilleur travail se fait dans les maisons où les catéchistes vont instruire les catéchumènes de bonne volonté : c’est ainsi que le P. Adam a récolté sa petite gerbe de 35 baptêmes d’adultes ; vrai progrès sur l’exercice précédent.
« Notre confrère dessert en outre la ville de Nara (à l’est d’Osaka) où jadis Mgr Cousin, alors simple missionnaire, avait commencé à travailler. En octobre 1887, le P. Adam a enfin pu y installer un catéchiste, dont la présence a rendu courage aux quelques néophytes disséminés çà et là. Sept nouveaux chrétiens sont venus depuis lors s’ajouter aux anciens, et tout donne à croire que le mouvement en notre faveur va s’accentuer.
« Les Russes ont à Nara quelques fidèles ; un de leurs catéchistes demande à faire son abjuration, plaise à Dieu que son désir soit sérieux et aboutisse !

DISTRICT D’OSAKA OUEST. — « On compte 217 chrétiens dans la paroisse où se trouvent la magnifique église de l’Immaculée-Conception et la résidence du Vicaire Apostolique. A consulter le registre des baptêmes, ce nombre devrait être plus élevé, mais dans un centre aussi commerçant que cette grande ville, beaucoup de Japonais ne font que passer, pour ainsi dire, et quittent Osaka après un séjour plus ou moins limité. C’est ce qui rend si difficile, ici notamment et à Kobé, le recensement des néophytes et le moyen de suivre, au point de vue physique et moral, bon nombre de convertis.
« L’an dernier, le P. Vasselon avait 25 baptêmes d’adultes ; cette fois il en a obtenu 40 ; ce progrès est de bon augure pour l’avenir. L’œuvre de la conversion des païens et de la formation plus complète des néophytes à la vie chrétienne a continué comme précédemment ; le premier travail s’accomplit soit par les conférences publiques, soit par les instructions privées au parloir japonais de la mission et à domicile ; le second, au moyen d’instructions diverses et d’exercices pieux. Le dimanche, les chrétiens entendent deux sermons, l’un à la messe et l’autre après le salut du soir. Les séances hebdomadaires du saint Rosaire sont aussi en honneur dans la paroisse ; les chrétiens du voisinage de telle famille désignée se réunissent au jour dit : après la récitation du chapelet, les assistants écoutent une instruction, puis vient une sorte de causerie fraternelle, où l’on s’exhorte à une pratique plus régulière de ses devoirs religieux ; on s’entend pour faire de nouvelles connaissances parmi les païens ; et, quand le moment semble venu, les catéchistes, hommes ou femmes, entrent en scène et s’occupent d’instruire les aspirants à la Foi.
« L’œuvre de la Sainte-Enfance est ici représentée par une petite école de garçons, installée sur le terrain même de la mission, et surtout par l’orphelinat de filles (près de 100 enfants) confié aux Sœurs du Saint-Enfant-Jésus de Chauffailles.
« Si nous sortons d’Osaka pour visiter en courant, sur la côte sud, les deux postes du district extérieur, nous trouvons d’abord la ville de Sakaï, connue de quiconque est un peu familier avec l’histoire religieuse du Japon au XVIe siècle. Les missionnaires travaillent à y ressusciter l’ancienne chrétienté des beaux temps du christianisme ; on n’en est encore qu’à la période de défrichement.
« A Kishiwada, depuis surtout l’érection d’une petite chapelle et d’une petite résidence, suffisante comme pied-à-terre d’un missionnaire et logement d’un catéchiste, la situation semble assurée. C’est là particulièrement que le P. Chuquet a fait ses premières armes, secondé par un bon catéchiste et par le zèle de trois principaux néophytes que leur situation de fortune rend indépendants et fort utiles. Les membres de ce groupe de 80 chrétiens montrent d’excellentes dispositions, et nous aurons là, Dieu aidant, un point d’appui sérieux pour nous étendre dans la presqu’île, sous la protection de saint Michel, patron de Kishiwada.

DISTRICT DE KOBÉ. — « La situation religieuse de Kobé et de Hiogo est celle des « ports ouverts » dans toutes les missions du pays. La difficuté n’est pas tant de faire des chrétiens que de les conserver ; cette population flottante fait quelquefois le désespoir des ouvriers apostoliques.
« Ajoutez à cet ensemble défavorable le voisinage et les efforts des hérétiques : « On « compte à Kobé, écrit le P. Chatron, des représentants de 5 ou 6 sectes protestantes, « Baptistes, Méthodistes, Union, Presbytériens divers, Épiscopaliens et autres sectes « américaines, avec un personnel d’une vingtaine de révérends et autant de femmes qui « tiennent des pensionnats, dont quelques-uns paraissent assez florissants. Ils ont des « ramifications dans les plus petits cantons des provinces. Font-ils des conversions ? Non ; « mais ils constituent un grand obstacle. Louant des théâtres, ils font des conférences sur « toutes sortes de sujets. Et s’il y a quelques catholiques dans les environs, le premier soin des « protestants n’est pas d’exposer la doctrine pour éclairer les païens, mais de rééditer pour la « centième fois toutes leurs calomnies contre la religion catholique. ».
« Les œuvres installées à Kobé, en dehors de la paroisse proprement dite, sont notre petit orphelinat de garçons et celui des Sœurs de Chauffailles, tous deux à côté de la mission.
« Un coup d’œil sur les provinces de ce district nous permettra de suivre le travail du P. Perrin. Il a poussé ses courses, au témoignage du P. Chatron, jusque sur la mer du Nord dans la province d’Inaba , où il a séjourné quelque temps. Ces contrées donnent de sérieuses espérances : le peuple simple, éloigné du contact européen, paraît disposé a écouter la doctrine. Les habitants de Tottori gardent encore le souvenir des beaux exemples de courage et de fermeté qu’y ont laissés les chrétiens de Nagasaki, exilés sur cette côte en 1870. Plusieurs de ces confesseurs de la foi sont morts en prison, et l’on montre près de Tottori le cimetière où reposent leurs restes glorieux. Ils ont pris possession du pays, et là encore, sans doute grâce à leur intercession, se vérifiera la parole : Sanguis martyrum, semen Christianorum.
« La chrétienté de la province de Harima compte une douzaine de familles réparties dans 5 ou 6 villages. Ils furent très fervents d’abord ; malheureusement le démon suscita une brebis galeuse, dont les pernicieux exemples jetèrent le trouble dans la chrétienté. Ceux qui sont demeurés fermes viennent fréquemment jusqu’à Kobé recevoir les sacrements ; ils demandent avec instance un missionnaire pour leur région, car, perdus comme ils le sont dans cet océan païen, ils ont besoin de se sentir soutenus de près.

DISTRICT DE OKAYAMA. — « 115 baptêmes dont 85 d’adultes composent la récolte bénie du P. Luneau et du P. Mutz son auxiliaire.
« Le poste d’Okayama a quelques années d’existence ; les premières semences de la Foi y furent jetées par M. Vasselon, aujourd’hui provicaire de la mission, engagé d’abord comme professeur de langue étrangère, par un Japonais ami du progrès. Ici, comme ailleurs, en effet, le principe de la vraie civilisation pénétra dans la place sous le pavillon du progrès de surface, et, depuis trois ans surtout, les conversions se sont multipliées, grâce en partie au mouvement favorable causé par le baptême de la famille du Préfet (ce fonctionnaire excepté). La chrétienté compte aujourd’hui trois cents personnes, parmi lesquelles soixante-huit ont reçu le baptême cette année. Ces consolants résultats sont dus, après Dieu, au zèle industrieux du missionnaire, M. Luneau, secondé par les religieuses du Saint-Enfant-Jésus de Chauffailles et par plusieurs catéchistes.
« Confiants dans la Providence et grâce à la protection du saint Patron de la chrétienté, nous avons l’ambition d’établir la mission à côté d’une église, sur un emplacement plus favorable que l’actuel.
« Il y a quelques années, quand il s’agit de donner un patron à la chrétienté d’Okayama ; on choisit saint Jacques Ichikawa Kizayemon (désigné ordinairement sous le nom de Kisaï ou Chisaï), l’un des vingt-six Martyrs japonais, qu’on savait originaire des environs. L’histoire nous apprend peu de chose de ce saint vieillard, qui exerçait à Osaka les fonctions de catéchiste, et se distingua surtout par sa tendre dévotion aux souffrances de Notre-Seigneur. Il avait soixante-quatre ans environ quand il subit à Nagasaki le supplice de la croix, le 5 février 1597.
« Les missionnaires et les chrétiens d’Okayama connaissaient, à deux lieues du chef-lieu, le village de Haga-mura, désigné comme la patrie de leur saint Patron. Les démarches faites pour découvrir quelques traces du Martyr et de sa famille étaient demeurées jusqu’ici infructueuses, quand, jour à jamais béni au Japon, le 17 mars dernier (vingt-troisième anniversaire de la découverte des anciens chrétiens par Mgr Petitjean), un jeune homme de Haga-mura se présente chez M. Luneau et demande à s’instruire de la religion. La joie de notre confrère se devine facilement ; il interroge le visiteur, charge un catéchiste intelligent de compléter l’instruction de l’affaire, et l’on obtient plusieurs renseignements relatifs à saint Jacques ; c’était le fil conducteur. Quelques jours après, le catéchiste se rendait à Haga-mura où se déclarèrent les descendants du saint Martyr : la glace brisée, ils avouent avoir conservé dans la famille la mémoire de leur ancêtre chrétien et paraissent enchantés d’apprendre sa gloire actuelle. Le catéchiste eut le bonheur de voir l’emplacement et quelques ruines de la maison de saint Jacques, à côté d’une fontaine qu’on dit lui avoir appartenu ; le vieux mot de Kirisutan (chrétien) a même survécu dans la localité ; on désigne sous ce nom un bouquet d’arbres, voisin de la propriété de la famille.
« Invités à venir à Okayama pour la fête de Pâques, les descendants du Martyr n’avaient point paru. M. Luneau envoya deux catéchistes leur faire une visite parfaitement accueillie, mais les bonnes dispositions que manifestaient plusieurs membres de la famille ne pouvaient manquer d’être mal vues dans ce milieu païen. « L’enfer a peur, c’est un bon signe, espérons-« le, écrit M. Luneau ; il n’y a rien que je ne veuille essayer pour établir la religion à Haga- « mura et sauver d’abord les descendants de notre saint Patron. »
« Depuis, le jeune homme qui nous avait mis en relations avec la famille Ichikawa, a reçu le baptême ; M. Luneau comptait sur lui pour entraîner Haga-mura ; malheureusement la conscription vient de prendre le néophyte. En attendant sa feuille de route, il exerce son zèle, et, grâce à son intervention, le missionnaire voyait paraître à Okayama, pour la première fois, le jour de l’Assomption, le patriarche de la famille, Ichikawa Sadagoro.
« Ce vieillard, dit le missionnaire, a l’air d’un excellent homme ; il a passé la journée à la « maison et n’est parti qu’à neuf heures du soir, c’est-à-dire après le salut et l’instruction ; « celui-là doit se faire chrétien. Il y a dans la parenté de saint Jacques, passablement de « garçons et de jeunes filles ; quand les circonstances le permettront, je tâcherai de prendre ici « et de placer chez les Sœurs, au moins temporairement, quelques-uns de ces enfants. C’est « une œuvre qui ne saurait manquer de plaire à notre saint Patron, et nous attirera les « bénédictions du Ciel. »
« Plaise à Dieu d’exaucer les vœux de notre confrère, que nous partageons tous sans restriction ! L’ « homme ennemi » se remuera sans doute encore à Haga-mura, mais, grâce à l’efficace influence du sang versé par le généreux crucifié de 1597, la souche en apparence desséchée reverdira, et les jeunes rameaux de ce vieil olivier japonais porteront des fruits de salut. Saint Jacques Ichikawa Kizayemon, priez pour nous et pour vos descendants et vos compatriotes !
« Tamashima, à 8 lieues de Okayama, est une ville qui prend de l’importance au point de vue matériel ; pourvu que la jeune paroisse dédiée à saint Joseph s’accroisse aussi dans la même proportion ! Le P. Mutz y réside presque habituellement, et de là évangélise plusieurs villages voisins, où nous avons déjà d’excellentes familles chrétiennes. On compte, dans la ville et les environs, 77 chrétiens, dont 24 baptisés cette année. Notre jeune confrère administre également la chrétienté de Yamano-mura, située sur une montagne de Bingo ; ce village se compose de maisons jetées çà et là sur une étendue de 2 à 3 lieues. Le groupe de néophytes dispersés dans la plaine et sur les hauteurs que domine la chapelle de l’Immaculée Conception, s’est augmenté de 23 ce qui donne un total de 107 âmes.

DISTRICT DE HIROSHIMA. — « La fondation de ce poste remonte à 1882, époque où le P. Aurientis y fut envoyé pour renouer la chaîne des anciens missionnaires. On compte aujourd’hui 115 chrétiens dans ce district, dont 85 en ville et une trentaine dispersés dans plusieurs localités de la campagne.
« Sur 46 baptêmes administrés pendant l’année, il y en a 44 d’adultes, chiffre encourageant et qui promet d’aller en grossissant, avec les nouveaux auxiliaires qu’a pu se procurer enfin le P. Compagnon.
« Une excellente installation récemment faite, grâce à l’industrie de notre confrère, est celle d’un catéchuménat pour les femmes, sous la direction d’une catéchiste sérieuse, qui a passé plusieurs années chez les sœurs de Kobé. Sous le couvert de la directrice de l’école normale, dont les deux sœurs, chrétiennes comme elle, ont également leur brevet, on a d’autre part ouvert une école d’enfants, qui compte déjà 50 élèves et pourra produire d’heureux résultats à tous les points de vue. C’est une chose fort intéressante de voir ces classes, où l’on va travailler pour le vrai Dieu, installées dans un vaste local, dépendance du Temple voisin, et dont les bonzes touchent volontiers la location. Plaise à la très sainte Vierge patronne de la chrétienté, sous le vocable de sa glorieuse Assomption, de guider beaucoup d’âmes de ces régions dans le chemin du paradis !
« Nous avons à Hiroshima, comme ailleurs, plusieurs fonctionnaires bien posés, qui pratiquent leur religion sans respect humain, et leur bon exemple ne sera pas stérile, espérons-le.
« Le P. Compagnon, comptant sur le P. Cotin pour la garde du poste, a continué ses excursions à la campagne, dans la mesure de ses ressources. Mais plus on va, plus les voyages coûtent cher au Japon, ce qui force à modérer les désirs pourtant si légitimes de répandre au loin la bonne nouvelle. Enfin, il y a des jalons plantés, des connaissances faites et des relations nouées ; l’heure vient où nous aurons la consolation d’occuper Yamaguchi, où notre confrère a fait un premier voyage encourageant.

DISTRICT DE MATSUYAMA. — « Ce district et le suivant sont situés dans la grande île de Shikoku. Le P. Daridon qui dirige depuis le mois de juillet 1887 ce poste encore neuf de Matsuyama, y a trouvé pour les débuts de son ministère plus d’épines que de roses. Mais les épreuves n’ont point entamé son courage ; il s’estime heureux d’avoir connu l’épreuve, si Dieu veut bien tout accepter pour le bien subséquent des âmes qui lui sont confiées, et manifeste pour l’avenir un bon espoir.
« Dans les conditions défavorables où s’est trouvé notre confrère, 20 baptêmes d’adultes sont une récolte qui a son prix. Maintenant que le P. Daridon a un catéchiste, sinon brillant, du moins fidèle et laborieux, le bien recommencé sur de nouvelles bases pourra se développer.
« Le P. Daridon s’est ingénié, lui aussi, à étendre son ministère en dehors de la ville de Matsuyama. Il a essayé quelque chose dans une île où se trouvent deux villages importants ; le maire a écouté la doctrine avec plaisir, et promis de venir à la Mission. Si cette notabilité faisait le pas décisif, d’autres suivraient ; attendons l’avenir, et prions pour ce pays vraiment trop beau pour se refuser longtemps à reconnaître le Créateur.

DISTRICT DE KOCHI. — « Le P. Plessis est le premier apôtre de cette contrée, où il réside depuis 1882. Durant les premières années de son séjour dans la ville de Kochi, au milieu d’une population fameuse par son esprit remuant, son caractère prompt et facile à se porter aux excès, son ancienne antipathie pour les étrangers, le missionnaire a dû procéder avec beaucoup de prudence et de ménagement pour habituer les indigènes à sa présence, laisser tomber les principales préventions et finalement se faire accepter et arriver au travail spirituel.
« La période d’acclimatation, pour ainsi dire, est passée ; et notre confrère peut maintenant donner cours à son zèle, sans se heurter aux difficultés du commencement. On aurait tort d’en conclure que ce sol ne produit pas d’épines, mais, Dieu aidant, la situation s’améliore progressivement.
« L’année dernière, le relevé de l’administration portait 21 baptêmes ; cette fois, le P. Plessis a eu la consolation d’offrir à Notre-Seigneur Jésus-Christ un bouquet plus que double, 25 baptêmes d’adultes sur un chiffre total de 58.
« D’après ce que j’ai pu voir à mon passage, cette chrétienté est bien composée ; il y règne un bon esprit, les sacrements sont fréquentés, et ce qui ne fait pas moins grand plaisir, les principaux néophytes sont animés du désir de répandre la religion. En résumé, les assises semblent solides, c’est capital ; et Notre-Seigneur, je n’en doute pas, bénira de plus en plus les travaux du P. Plessis. La résidence est d’ailleurs plus convenable que dans beaucoup de postes, et répondra pendant de longues années aux nécessités de la situation, comme oratoire intérieur, installation d’un deuxième confrère, quand elle sera possible, école primaire...
« Une preuve de la considération dont jouit le missionnaire, c’est qu’on lui a demandé des cours de français (même d’anglais) dans une école installée par un des politiques les plus notoires de l’empire, originaire de Kochi. Notre confrère s’y prête pour le français, de façon toutefois à ce que son ministère n’en souffre point ; et le missionnaire catholique possède ainsi un relief, qui lui permet de marcher de pair avec plusieurs ministres protestants, engagés dans des écoles privées. Les jeunes gens qui l’auront eu comme professeur, conserveront pour la soutane un respect qui pourra être le point de départ de quelque chose de plus sérieux ; quoi qu’il en soit, les notions morales et philosophiques glissées par le prêtre dans son enseignement, sont toujours un résultat immédiat, qui a bien son prix.
« Le P. Plessis, de son côté, a jeté le fondement de deux petites classes, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. « Ces élèves, lit-on dans les notes de notre confrère, nous ont « tous été confiés par leurs parents païens, désireux de les préserver ainsi des mauvaises « compagnies, et demandant à ce qu’on enseigne la religion à leurs enfants. Les uns viennent « toute la journée, les autres pour la classe du soir, après la sortie des écoles communales. « Parmi ces élèves, une vingtaine ont déjà reçu le baptême (depuis le commencement de « l’œuvre) et persévèrent bien ; les autres donnent bon espoir. Avant de les admettre, on exige « des garanties sérieuses de la part des parents, quand ceux-ci-ne s’instruisent pas eux-mêmes. « Plusieurs familles doivent leur conversion à l’heureuse influence de ces jeunes élèves. Cette « année, cinq des plus grands ont été en apprentissage et mènent une conduite régulière. »
« En dehors de Kochi, le P. Plessis a une vingtaine de fidèles disséminés dans trois ou quatre localités, où il a fait quelques apparitions par lui-même ou par un catéchiste ; on est venu en grand nombre écouter les conférences religieuses, et désormais notre confrère pourra, je l’espère, exploiter deux des meilleures veines. »



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