| Année: |
1888 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Japon Méridional |
| Rédacteur: | Mgr Cousin |
III. — Japon Méridional.
Population catholique 25.534
Baptêmes de païens 350
Baptêmes d’enfants de païens 164
« Le travail ordinaire auprès des chrétiens qui suffirait à lui seul pour nous occuper tous, et qui, par la grâce de Dieu, donne toujours des résultats bien consolants ; le regret de ne pouvoir encore, les dimanches et les jours de fête, mettre la sainte Messe à la portée que d’un nombre relativement peu considérable de ces braves gens ; l’obligation de restreindre, pour la plupart, la réception des sacrements au strict nécessaire ; l’impossibilité de leur enseigner la religion d’une manière suivie, parce qu’on ne les voit qu’en passant, au moins dans plusieurs districts considérables ; l’ennui de voir partout l’instruction officielle, obligatoire et laïque, rendre inutile le dévouement de ceux qui, parmi les chrétiens, se consacraient à l’œuvre de l’éducation, sans autre brevet que leur bonne volonté et sans autres ressources que l’habitude de se passer de tout ; des tentatives partout poursuivies avec entrain par les missionnaires et leurs catéchistes pour ramener au bercail les séparés, qui semblent toujours à la veille d’y rentrer d’eux-mêmes et reculent au dernier moment ; là où l’on travaille sur l’élément païen, des sacrifices considérables et un zèle soutenu pour implanter la foi, malgré les efforts du démon ; les espérances presque toujours promptement conçues et qui souvent, hélas ! sont suivies de déceptions cruelles ; malgré cela, le découragement nulle part et partout l’espoir de recueillir bientôt une moisson abondante, voilà à peu près le bilan de notre situation pendant l’année qui vient de s’écouler. Le chiffre des confessions annuelles (17.675) et des communions pascales (15.417), va s’augmentant toujours, et c’est ce dont nous avons le plus à remercier Notre-Seigneur, car c’est à cela surtout qu’on peut juger les résultats obtenus et la solidité des chrétiens enregistrés. 1.428 baptêmes ont donné à cette Église autant de nouveaux enfants qui se répartissent ainsi : 914 enfants de chrétiens, 164 enfants de païens et 350 adultes. »
Après ce résumé des travaux et des résultats du dernier exercice, Mgr Cousin donne quelques détails sur les difficultés rencontrées par les ouvriers apostoliques. « A mesure que l’on s’éloigne de la capitale et en général des grands centres, on trouve la population plus hostile aux idées nouvelles, et par conséquent plus défiante. C’est dans le Sud aussi que s’est conservé plus vivant que partout le souvenir des anciennes persécutions et la crainte de les voir recommencer. Le missionnaire trouve donc ici, quand il se présente pour la première fois dans les pays confiés à son zèle, plus de préventions dressées contre lui et plus d’obstacles à vaincre ; mais s’il faut un peu plus de temps et d’efforts pour faire le siège de la place, avec la grâce de Dieu, elle finira par céder.
C’est ainsi qu’au Bungo où déjà l’on avait travaillé depuis plusieurs années à l’évangélisation des païens, on commence à récolter quelques fruits. Le P. Bœhrer enregistre 30 baptêmes d’adultes. Il a pu établir trois centres principaux, Oita, Taketa et Takada, d’où l’on rayonne un peu partout. Bien des préjugés sont déjà tombés et la population jusqu’ici très indifférente ou même hostile, se montre sympathique aux missionnaires. A Kurume, le P. Sauret n’a pu travailler d’une manière suivie et cependant il compte déjà un noyau de 38 chrétiens dont 5 ont été baptisés cette année. Outre cette station de Kurume, le district de Thikugo comprend la belle chrétienté d’Imamura qui compte 1.700 fidèles. L’église trop petite et mal aménagée a été agrandie et transformée. Une autre petite église a aussi été construite pour la chrétienté de Yamada.
Fukuoka, érigé en district, est aussi un champ nouveau ouvert à 1’évangélisation des païens. Comme tous les commencements, cette année a été surtout féconde en difficultés. « Toutefois, écrit le P. Raguet, plusieurs païens sont venus s’instruire régulièrement, et si nos néophytes sont peu nombreux, quelques catéchumènes obligés de quitter Fukuoka, sans perdre le désir de devenir catholiques, dissémineront çà et là la bonne semence. Nous avons aussi cherché à nouer des relations à l’extérieur. Quelques conférences données dans la campagne, aux environs de Karatsu et de Imari, semblent avoir porté leur fruit, et on nous prie de nous y rendre encore pour expliquer plus à loisir les saints enseignements. Tout me fait espérer que nous pourrons étendre notre action , l’an prochain, d’une manière plus efficace. »
Hirado compte 4.510 catholiques répartis en 17 chrétientés. Le P. Matrat signale le zèle des fidèles à prier pour le Souverain Pontife à l’occasion de son jubilé.
« Je connais, dit-il, certaines personnes qui ont récité des centaines de chapelets pour le Pape, et fait à son intention nombre de chemins de croix. Une école cléricale a été installée à Kuroshima dans la maison qui sert de résidence aux missionnaires ; 18 jeunes gens composent cette pépinière d’où l’on pourra tirer plus tard des séminaristes ou des catéchistes, qu’on achè-vera d’instruire pour les envoyer chez les païens. »
Cette année, de nouvelles tentatives ont été faites pour ramener dans le giron de l’Église les centaines de familles de séparés qui habitent l’île de Hirado. Malgré le zèle du P. Iwanaga qui s’est dépensé sans mesure à cette œuvre, on n’a obtenu que de faibles résultats. L’île de Ikitsuki, toute chrétienne il y a environ 260 ans, compte à peine actuellement 30 familles converties, perdues au milieu des 6.000 habitants, presque tous descendants de chrétiens.
« Jusqu’à cette année, plusieurs missionnaires avaient, mais en vain, travaillé soit par eux-mêmes, soit par des catéchistes à la conversion de ces séparés. Ces malheureux savaient très bien, du moins pour la plupart, qu’ils étaient dans la mauvaise voie, que la religion qu’on venait leur annoncer était celle de leurs ancêtres. Néanmoins ils ne parlaient pas de conversion. Ils étaient arrêtés par la crainte imaginaire d’une nouvelle persécution, par la frayeur que leur causaient encore certains païens en place, par le respect humain et surtout par les femmes. En effet, craignant la trop grande loquacité du sexe faible, les hommes qui, jusqu’en 1.873, se cachaient pour observer certaines pratiques chrétiennes, comme réunions pour réciter les prières ou les choses de la doctrine, avaient complètement rejeté les femmes de leurs assemblées et avaient fini par leur ôter tout moyen d’apprendre les traditions chrétiennes. Avec ce système, les femmes devinrent bientôt des païennes zélées, et maintenant ce sont elles qui forment le plus grand obstacle à la conversion de l’île de Ikitsuki.
« Toutefois, les efforts qu’on avait faits pendant plusieurs années auprès des habitants de cette île ont paru, vers les mois de février et mars, commencer à produire quelques fruits. A cette époque, on réussit à baptiser in articulo mortis un vieux baptiseur. Il vécut encore plus d’un mois, et, comme il était exposé à plusieurs dangers de la part de son fils et surtout de sa belle-fille, le Père entreprit plusieurs fois le voyage pour aller le réconforter. On s’aperçut alors que les séparés de Ikitsuki étaient généralement mieux disposés qu’autrefois.
« Aussitôt on envoya dans l’île une catéchiste que le P. Iwanaga y a entretenue à ses frais jusqu’à présent. Un catéchiste-homme nous fut prêté par le P. Raguet et y séjourna plus d’un mois. Enfin, le P. Iwanaga alla souvent les visiter. Dans un de ses voyages, ayant réussi à baptiser un vieillard qui mourut deux ou trois jours après, il lui fit un enterrement magnifique. Les séparés qui voyaient cette cérémonie pour la première fois y accoururent en foule et furent émerveillés, et cela contribua certainement plus que plusieurs instructions à les bien disposer en faveur de la religion. Peu à peu les gens devinrent plus abordables, et même 8 familles se décidèrent enfin à se déclarer chrétiennes. J’espère que nous en baptiserons tous les membres dans le courant de l’année prochaine, quand leur instruction sera suffisante. »
Dans les deux districts des îles Goto, il reste encore beaucoup de séparés que les missionnaires travaillent à ramener. Au Nord, le P. Fraineau a obtenu 24 baptêmes ; un chiffre égal a été enregistré par le P. Marmand dans le district du Sud. De plus, 8 familles, les seules qui restaient du village chrétien de Midzunoura-Kusabari ont donné des gages de leur retour et fait leur soumission. « J’ai, dit le P. Marmand, à signaler dans le village de Uragashima l’érection d’une église dont le titulaire est l’Exaltation de la Sainte-Croix, en mémoire et réparation du foulement de la croix pendant la dernière persécution. Elle est, en effet, construite à quelques centaines de mètres de l’emplacement des supplices et du foulement, terrain qui était également celui de l’ancienne église du prince Louis de Goto. » Cette année aussi deux petites chapelles ont été construites à Saganoshima et à Himedjima.
« Dans le Nord, écrit le P. Fraineau, outre les 8 écoles primaires, il y en a encore deux autres d’un genre un peu différent ; l’une pour les catéchistes-hommes à Yébukura et l’autre pour les catéchistes-femmes à Thiuthi. Ces écoles possèdent assez de champs pour faire vivre chacune une douzaine de personnes. Le but est de former une petite association d’hommes d’un côté et de femmes de l’autre ; ces sociétés, tout en pourvoyant elles-mêmes à leur subsistance, permettront au missionnaire d’avoir toujours sous la main quelques catéchistes un peu mieux instruits et préparés pour le travail de l’évangélisation des païens et des séparés. Ces écoles sont aussi destinées à servir de maisons de retraite aux catéchistes qui, après avoir dépensé leur vie au service des chrétiens, seraient à charge à leurs familles quand ils sont devenus impotents. Leurs moyens d’existence sont le travail manuel, la pêche, la culture des champs, et il faut bien le dire aussi, les aumônes que je suis encore obligé de leur faire, avec mes propres deniers. Il faut payer les impôts, acheter des outils, quelques livres et beaucoup d’autres choses nécessaires à des maisons qui se fondent, ce qui ne leur permet point, pour le moment, de se suffire à elles-mêmes. »
Sotome avec ses 3,000 chrétiens a été divisé en deux districts, Shitsu et Kurozaki. Les PP. de Rotz et Hata ont obtenu 52 baptêmes de païens adultes et surtout de séparés. Si consolants que soient ces résultats, ils ne répondent pas aux moyens mis en œuvre et au zèle déployé, surtout pour ramener au bercail les descendants des anciens chrétiens. Solennité extraordinaire donnée aux enterrements chrétiens, processions, premières communions, on a tout fait pour attirer leur attention et gagner leur cœur. « Parmi ceux qui furent les plus impressionnés par ces fêtes et cérémonies chrétiennes, écrit le P. Salmon, se trouve un riche habitant de Kono-ura, dont la femme était déjà chrétienne. Le soir même de la première communion dont il avait été témoin, en rentrant chez lui, il brûle ses objets superstitieux, fait sans plus tarder les déclarations nécessaires auprès du chef de son quartier et à la pagode et fait désormais profession ouverte du christianisme. Quelques jours après, un neveu de sa femme, ancien élève de l’école normale, se déclare lui aussi chrétien et demande à recevoir le baptême. Tous deux aujourd’hui sont baptisés, ont fait leur première communion et continuent fidèlement à remplir leurs devoirs de chrétiens. Espérons que leur exemple finira par trouver des imitateurs.
« Les conversions opérées à Kono-ura ont éveillé l’attention des séparés du petit village d’Ono qui depuis lors se hâtent avec lenteur, hélas ! mais dans une certaine mesure, de se rapprocher de nous. Un assez singulier motif de leur désir de conversion, c’est que, s’ils reviennent en masse avant les séparés de Kono-ura, c’est chez eux, espèrent-ils, qu’on bâtira une église, et non chez les voisins.
« Parmi les reproches qu’ils nous adressent au sujet de notre enseignement, différent, disent-ils, de celui qu’ils ont reçu de leurs pères, se trouve l’observance, chaque mois, à certains jours, de la fête de Bastian (Sébastien).
« De fait nous ignorons quel a été ce Bastian. L’histoire de l’Église du Japon ne nous donne aucun renseignement sur ce personnage, mais voici la légende qu’on raconte dans le pays. Elle diffère de celles qui ont cours à Hirado et aux îles Goto, mais elle a l’avantage d’avoir été composée sur le théâtre même des travaux de Bastian dont les descendants vivent encore ici. Les prophéties sont connues de tout le monde et servent d’arguments aux chrétiens contre les séparés.
« Bastian naquit à Hirayama (Nonomaki), près de Fukahori, de parents païens. Il fut élevé dans la pagode de Bodaidji, dont il était portier. Il se convertit au catholicisme et devint le catéchiste d’un prêtre nommé Jean qui demeurait à Koyé ou Teguma, en face de Kaminoshima. Bastian travailla à Ikeshima, à Abakuki et à Makino. Cependant le prêtre Jean mourut. Bastian ne sachant comment composer le calendrier chrétien, jeûna pendant vingt et un jours, au bout desquels le prêtre Jean descendit du ciel et lui dit que la fête de l’Annonciation par laquelle il devait commencer son travail, et qui marquait la moitié du carême, tombait pendant le Higan ou vers l’équinoxe du printemps, marqué dans le calendrier païen. Le Père trinqua avec Bastian en buvant de l’eau, puis il remonta au ciel. Cela se passait au-dessus de Kono-ura. Bastian composa le calendrier, puis vint à Abakuki, propriété du prince d’Omura. Dans Abakuki, se trouve un endroit très pauvre, nommé Goken-ya, dépendant du seigneur de Hujen. C’est là que se fixa Bastian. Il fit, avec le doigt, le signe de la croix sur un camélia et la croix s’imprima dans l’écorce : on la voyait encore, il y a une vingtaine d’années. Ni païens, ni chrétiens ne coupent l’herbe ni le bois à Goken-ya : les chrétiens à cause du souvenir de Bastian, et les païens parce que l’endroit a depuis été consacré à un Kami.
« Enfin Bastian, poursuivi par les persécuteurs, alla se cacher sur le pic de Makino. Un jour il y apporta le corps d’un martyr de Nishi-umi enveloppé dans une natte. La fumée de son foyer le trahit et le fit découvrir par des païens de Tomidake qui le livrèrent aux officiers. Ceux-ci le firent garrotter et conduire à Nagasaki. Comme il longeait le ruisseau il rencontra, à Nagagawa, sa femme qui revenait d’acheter du blé à Shitsu : ils passèrent l’un auprès de l’autre sans se rien dire. Sa fille, qui était domestique à Shikama, le vit embarquer, cachée derrière un arbre. A Nagasaki, il fut jeté dans la prison de Sakuramachi où il resta trois ans et trois mois. Il subit soixante-dix-huit interrogatoires, après quoi il eut la tête tranchée. Au moment du supplice, il confia un paquet à l’un des exécuteurs, avec prière de le remettre, sans l’ouvrir, aux gens de Shitsu ; mais la curiosité tenta le porteur qui défit le paquet et laissa tomber un beau crucifix d’ivoire, dont un bras se cassa. Ce crucifix est actuellement la propriété d’un séparé de Hatakui, descendant de Bastian.
« Voici les prophéties qu’on attribue à notre héros :
« Je vous reconnaîtrai pour miens jusqu’à la septième génération ;
« Après ce temps, il sera difficile de se sauver.
« Mais viendront des confesseurs sur de grands navires, et vous pourrez vous confesser toutes les semaines.
« On chantera partout la doctrine chrétienne.
« Quand sur le chemin vous rencontrerez un païen, avant que vous vous écartiez pour le laisser passer, il vous aura déjà prévenus. »
« A quelle époque vivait-il ? Personne dans le pays n’a pu, même approximativement, me donner une date. Mais je crois pouvoir fixer l’année 1634 que portent tous les vieux calendriers chrétiens, parce que Bastian me paraît en avoir été l’auteur. Les travaux et le martyre de ce personnage ne sont pas une raison suffisante de son extraordinaire popularité, car beaucoup de martyrs Japonais sont plus illustres que lui, dont on ne trouve même pas le nom dans l’histoire. Au contraire, la composition du calendrier rapportée dans la légende a été pour la chrétienté japonaise un bienfait inestimable, qui, surtout en Orient, suffit à expliquer la vénération profonde avec laquelle le nom de Bastian a été transmis jusqu’à ce jour.
« Si maintenant à l’année 1634 nous ajoutons la durée des sept générations dont parle la prophétie : soit trente-trois ans pour une génération, c’est-à-dire deux cent trente et un ans, nous arrivons à 1865, date de la découverte des chrétiens et la dernière année où ils aient fait usage du calendrier rédigé par Bastian.
« Ce calendrier, il est vrai, est encore en usage chez les séparés, mais Bastian ne connaît plus ses indignes descendants dont le salut est devenu impossible, depuis l’arrivée des confesseurs sur de grands navires. Les séparés refusent de se confesser, je ne dis pas chaque semaine, mais même à l’heure de la mort. Et cependant les chants chrétiens retentissent à leurs oreilles, dans les champs, dans les chemins, à la maison ; partout, depuis huit ans, les enfants chantent des cantiques. Le christianisme gagne chaque année en considération, mais, hélas ! comme les Juifs, ces malheureux récitent des prophéties qui les condamnent, sans vouloir les comprendre !... »
Le district de Iwojima, formé par les petites îles de l’entrée du port de Nagasaki, est divisé en deux parties inégales, dont l’une est confiée au P. Tissier, l’autre au P. Garnier. Le premier est chargé de Kaminoshima et, depuis cette année, de la petite île de Kagheno qui fait face à la première. Malgré son état de santé toujours précaire, le P. Tissier a pu faire à son église de Kagheno les réparations indispensables, de manière à pouvoir y conserver le Saint-Sacrement. La chambre qui sert de résidence au missionnaire a aussi été agrandie. Mais ces réparations ne sont que du provisoire, et ne font qu’augmenter son désir de pouvoir bâtir là une vraie église.
Le P. Garnier a sous sa juridiction les 5 autres postes du district, soit près de 2.000 chrétiens. Takajima a vu cette année la bénédiction de sa belle église du Sacré-Cœur pour laquelle le P. Bœhrer a tant travaillé. « La vue de la nouvelle église et des magnifiques cérémonies de la bénédiction a réveillé les endormis et excité les tièdes. Les fervents eux-mêmes sont devenus plus fervents, et pour les grandes fêtes de la Pentecôte et de l’Assomption, ils sont allés en grand nombre jusqu’à Nagasaki, pour assister au saint sacrifice de la Messe, qu’ils n’avaient pas chez eux. Ils se mettent en route dès la veille. Arrivés à Nagasaki (5 lieues), ils soupent et se couchent dans leurs petites barques. Le jour de la fête, ils se rendent de grand matin à l’église pour essayer de trouver un confesseur, assistent à toutes les cérémonies, et, après le Salut du soir, rentrent dans leur île. Les séparés eux-mêmes ont été ébranlés, et l’on a pu croire un instant que le moment était venu où ce qui reste à Takajima de séparés allait enfin répondre à la grâce et retourner à la véritable foi des ancêtres. Déjà leur chef écoutait volontiers parler de la Religion et des prières, mais l’homme ennemi s’est hâté de semer la zizanie ; les chefs secondaires, à force de pourparlers, sont parvenus à faire revenir en arrière celui qu’on croyait tenir et qui aurait entraîné les autres.
« Ce qui les retient surtout, c’est l’orgueil et le respect humain des chefs. Ils craignent, en se convertissant et surtout en laissant leurs voisins se convertir, de perdre leur petit prestige et de devenir de simples fidèles comme les autres. Daigne le doux et humble Cœur de Jésus leur accorder un peu de cet esprit d’humilité qui fait germer les vrais enfants de Dieu !
« A Jenthéodani, l’ancien seigneur de Fukahori est venu un jour trouver un chrétien : « Les « champs que tu cultives sont à moi, dit-il, mais si tu veux abandonner ta religion pour revenir « au paganisme, ils deviendront ta propriété. » Le chrétien oubliant qu’il pourrait avoir raison de ce prétendu propriétaire par devant les tribunaux, et ne songeant qu’à sa Foi qui est en jeu, lui dit aussitôt : « Les champs que vous réclamez, je les ai reçus de mon père, il y a 60 ans, « mais si vous y tenez tant, prenez-les. » Ainsi en fut-il.
« Dans le district de Amakusa, les PP. Ferrié et Durand ont récolté 61 baptêmes d’adultes. « Au mois de mars dernier, dit le P. Ferrié, j’ai vu le moment où le village de Oye, qui compte 4.000 habitants, allait demander le baptême en masse. Les personnages influents avaient déclaré vouloir devenir chrétiens, et le plus grand nombre de païens et séparés étaient disposés à les suivre. Mais le démon a arrêté ce beau mouvement. Parmi les diverses causes qui ont fait obstacle à ces conversions, il y a eu les mauvais conseils donnés par l’un des plus riches de l’endroit, qui est en même temps le frère du maire. Il a réuni les gens chez lui et leur a dit que, lui aussi, étant d’origine chrétienne, avait l’intention de revenir à la foi de ses ancêtres, « mais, a-t-il ajouté, dans une affaire si grave, il faut agir avec prudence. Dans deux ans, nous
« allons avoir au Japon une assemblée législative, les lois pourront changer, et qui sait si la « Religion chrétienne ne reverra pas une ère de persécution comme dans l’ancien temps ? » Les paroles et les conseils de cet homme arrêtèrent du coup le mouvement de conversions qui venait de se déclarer.
« A Sashinotsu, une partie de l’année a été consacrée à la construction de l’église que j’ai commencée il y a longtemps, mais qui ne va pas vite à cause du manque de ressources. Quoique le travail ne soit pas terminé, cette église a pu être mise dans un état convenable avant la fête de Pâques. Les chrétiens de ce village qui jusqu’à présent, à cause de leur pauvreté, n’avaient pu aider à la construction de leur église, y ont contribué cette année. A l’occasion de la fête de Noël, ils ont fait une souscription et m’ont remis la somme de 25 piastres pour faire continuer les travaux. Connaissant leur misère et leur pauvreté, j’ai été aussi touché que surpris de leur générosité. Il y a surtout un fait qui m’a grandement édifié : une pauvre veuve, infirme et manquant souvent de nourriture, que je vois rarement à l’église parce qu’elle n’a pas d’habits convenables pour s’y présenter, ayant appris que les chrétiens faisaient une souscription, vint apporter son obole. Elle se plaignit d’abord de ce que ceux qui étaient désignés pour recueillir l’argent, n’étaient pas allés chez elle, puis elle remit un tempo (4 centimes) en disant : « Je donne au bon Dieu tout ce que j’ai en fait d’argent. Je conservais « ce tempo pour acheter de l’huile, mais je me passerai volontiers de lumière pendant « quelques jours, pour avoir le bonheur de contribuer à la construction de la maison du bon « Dieu. » Cette faible aumône, donnée par cette pauvre femme, sera d’un grand prix; aux yeux de Celui qui voit le fond des cœurs. »
« A Urakami, le P. Pélu a continué de se dépenser sans mesure, menant de front l’administration d’une chrétienté de 4.900 âmes, le soin des malades et la conversion des païens. Son zèle a été récompensé par 88 baptêmes d’adultes, dont 12 in articulo mortis. Cette moisson a été surtout récoltée parmi les séparés dont le nombre diminue ainsi d’année en année. La petite communauté de Motabari continue à répandre autour d’elle la bonne odeur de Jésus-Christ, par sa vie humble et dévouée à toutes les œuvres de zèle. C’est notre pépinière de catéchistes femmes. A la maison, où elles sont une trentaine, elles ne coûtent rien à la mission et s’entretiennent complètement par la culture des champs qui leur appartiennent, l’élevage des vers à soie, le tissage et la couture. Celles que le Vicaire Apostolique juge capables d’être envoyées dans les districts éloignés pour faire l’office de catéchistes, sont toujours à sa disposition. Elles vivent alors aux frais de la mission, et reviennent tous les ans à la maison-mère, suivre en commun les exercices de la retraite.
« Malheureusement leur éducation et leur instruction premières ne permettent guère de les mettre en face des païens, dans les grands centres où les missionnaires doivent s’établir d’abord.
« La ville de Nagasaki près de laquelle sont réunies les œuvres principales de mission : résidence épiscopale, Procure, Séminaire, École des catéchistes, Établissement des Religieuses, semble cependant toujours une citadelle imprenable, et les quelques intelligences que nous avons dans la place, ne sont point en état de nous en ouvrir les portes ; il faudra les forcer, et je me demande encore où en prendre les moyens. Nous n’y avons encore aucun établissement, aucun lieu de réunion ; quelques familles isolées qui ne font pas corps entre elles, et c’est tout.
« Dans les autres ports ouverts, partout quelques Européens, sous un prétexte ou sous un autre, ont réussi à franchir les étroites limites de la concession étrangère et à s’établir parmi les indigènes. Ici personne n’a tenté de le faire ou du moins n’y a réussi. Le souvenir des Hollandais que l’on a pu, des siècles durant, tenir prisonniers dans l’îlot de Décima, planerait-il encore sur la population ? Les Révérends ministres protestants eux-mêmes, qui d’ordinaire savent tourner ces obstacles, sont tous, comme nous, extra muros.
« Le P. Fukahori, qui cumule les fonctions de curé de la ville avec celles de directeur de l’École des catéchistes, inscrit au tableau d’administration 18 baptêmes, dont 7 d’adultes.
« L’École des catéchistes a repris ses cours au mois de mars avec de nouveaux élèves et un nouveau Supérieur. Les examens de fin d’année ont été passables eu égard aux éléments.
« A la prochaine rentrée, le Séminaire comptera 60 et quelques élèves, dont 6 appartiennent au Japon Central. Il n’y avait pas eu d’admission depuis que je suis chargé du Vicariat.
« Dans quelques mois, les 8 théologiens recevront l’onction sacerdotale et iront rejoindre leurs aînés dans le ministère. C’est une consolation bien grande et dont nous remercions Notre-Seigneur de toute notre âme, mais qui nous cause de grands soucis, parce que nos chrétientés actuelles ne sont point et ne seront pas de longtemps en état de nous aider efficacement à l’entretien du clergé indigène.
« Nous nous sommes déterminés à prendre une mesure qui était du reste commandée par la situation. Dans toutes les écoles secondaires et les écoles normales, les élèves font un cours de sciences. Ils prennent une teinture de toutes choses qui les rend plus fiers que de raison, mais qui, en fait, met nos prêtres dans l’impossibilité de leur tenir tête. C’était une lacune, et nos philosophes, au lieu de commencer la théologie, à la rentrée, vont passer une année à faire un peu de physique, cosmographie, histoire naturelle et mathématiques. On leur donnera même, deux fois par semaine, quelques leçons de français, car, à l’heure qu’il est, tout élève qui veut obtenir un emploi, doit présenter une langue vivante. Notre but n’est point de mettre nos prêtres en état de parler le français, mais de pouvoir le lire un peu. Il y aura à cela l’avantage considérable de pouvoir ensuite leur fournir les livres qui les tiendront au courant des études et leur permettront de parler en public, ce qui est impossible quand on ne sait que le latin. Privé qu’il est d’instruments pour faire les expériences, de cartes et même de livres, le professeur ne pourra pas faire des merveilles, mais enfin ce sera plus que rien.
« Encouragés par la Légation et même par le Secrétaire d’État de l’Instruction publique, nous avons fait des démarches auprès des autorités locales pour qu’on permît à nos élèves (une dizaine) d’aller suivre, en qualité d’externes, les cours ou du moins les expériences, soit à l’École normale, soit au Lycée. On nous a bien reçus, on nous a donné de belles paroles, mais finalement on nous a répondu que c’était impossible : le local était trop petit !
« Dans le même ordre d’idées, nos Religieuses ont éprouvé un mécompte semblable. En plus de l’orphelinat, de l’école et de l’ouvroir qui marchent très bien, elles ont ici un noviciat qui promet également beaucoup. Au mois de mars dernier, 4 de leurs novices qui se préparaient depuis longtemps avec soin, et sur lesquelles on avait tout lieu de compter, se sont présentées aux examens pour obtenir le brevet d’institutrice. Elles ont échoué, et je ne crois pas que l’on doive s’en prendre uniquement à elles. L’épreuve sera recommencée, mais sans meilleur résultat, je le crains. Quoi qu’il en soit des difficultés que nous rencontrerons toujours sur notre route, et auxquelles nous ne cesserons point de nous attendre, ce serait manquer de reconnaissance envers la miséricorde divine que de ne pas reconnaître que nous gagnons peu à peu du terrain. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|