| Année: |
1891 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Japon Méridional (Nagazaki) |
| Rédacteur: | Mgr Cousin |
VI. ─ Japon Méridional (Nagazaki).
Population catholique 27.909
Baptêmes de païens 408
Baptêmes d’enfants de païens 247
Mgr Cousin écrit :
« L’exercice 1890-1891 s’est ouvert au milieu des épreuves que nous avait apportées le choléra et qui ne prirent fin que vers le milieu d’octobre. Le fléau fut, à son déclin comme à son début, moins terrible pour la plupart de nos chrétientés que pour les villages païens de leur voisinage, mais il ne les épargna cependant pas assez pour permettre, pendant ce temps-là, aux missionnaires d’avoir d’autre souci que le soin des malades.
« A peine commençait-on à respirer, qu’une autre épidémie, moins effrayante à coup sûr, mais qui n’épargna presque personne, fit son apparition dans le Vicariat, et se répandit promptement partout. C’était l’influenza. Pendant quelque temps, elle sembla hésiter à pénétrer dans nos établissements, et aussi bien chez les sœurs qu’au séminaire on crut, un instant, que nous n’aurions à lui payer aucun tribut. Vain espoir ! il fallut subir sa visite ; maîtres et élèves, tout le monde fut atteint à la fois ; force fut de donner des vacances, trop heureux d’en être quittes à si bon marché.
« Pour en finir avec les épidémies, j’ajouterai qu’au mois de juillet, plusieurs de nos chrétientés ont été subitement assaillies par la dysenterie, qui, sans foudroyer les malades comme le choléra, finissait par les emporter presque tous : ainsi le Père de Rotz put compter 50 morts, en quelques semaines, sur une population catholique de 2.000 âmes, et l’on en pourrait dire autant de certaines localités des districts de Hirado et de Goto.
« En dehors de ces épreuves, qui, avec des différences d’intensité, ont affecté la population du Vicariat, il y en a eu d’autres, qui, pour être limitées à certains quartiers, n’en ont pas été moins terribles pour ceux qu’elles ont atteints : ce sont les inondations, qui, dans le nord du Kiushu ont, à plusieurs reprises, désolé des cantons entiers ; ce sont les typhons, dont le plus violent eut lieu au mois de septembre de l’année dernière et qui s’acharna particulièrement sur les provinces du Sud, Satsuma, Hiuga et jusqu’à Higo. On compta les morts par centaines et les maisons renversées par milliers. Des arbres séculaires étaient tordus, déracinés, rompus, hachés par l’ouragan. Toutes les récoltes furent anéanties, et, les jours qui suivirent, on ne rencontrait partout que gens sans abri et absolument dénués de tout moyen d’existence.
« Malgré ces difficultés et d’autres encore, nous avons à rendre grâces à Dieu pour les bénédictions qu’Il a daigné répandre, cette année encore, sur notre ministère, soit auprès des anciens chrétiens, soit auprès des populations païennes.
« Un coup d’œil jeté sur notre tableau d’administration vous fera constater que nous avons eu la consolation de donner à l’Église, par le saint Baptême, 1.638 nouveaux enfants. C’est notre chiffre de l’an dernier légèrement dépassé, avec cette différence, il est vrai, que les adultes sont en moins grand nombre. En revanche l’Œuvre de la Sainte-Enfance a notablement grossi sa gerbe d’enfants de païens. Plusieurs confrères ont essayé d’employer comme baptiseuses ambulantes quelques-unes des personnes qui font partie de nos communautés indigènes. Leur appel a été entendu, on y a répondu avec un empressement digne de tous éloges, et, malgré des difficultés de plus d’une sorte, cette première tentative a donné de bons résultats. J’espère que l’expérience aidera à faire mieux encore, et que, chaque année, nous pourrons enrichir les greniers du Père de famille d’une récolte plus abondante.
« Quoi qu’il en soit, si nous progressons trop lentement au gré de nos désirs, il faut reconnaître cependant que notre marche en avant ne s’est pas un instant ralentie, et, à la fin de chaque exercice nous avons la joie, depuis que le Vicariat existe, de voir le nombre de nos chrétiens augmenté de près d’un millier.
« Les ouvriers apostoliques du Japon méridional, tout en restant bien unis d’esprit et de cœur et poursuivant tous le même but qui est la gloire de Dieu par le salut des âmes, appartiennent cependant, quant au travail, à deux catégories distinctes. Ceux qui sont dans les centres païens n’ont qu’un objectif : former, partout où la chose est possible, des noyaux de chrétientés, en glanant, par ci par là, le plus grand nombre de baptêmes d’adultes. Ils sont dans la condition de tous nos confrères des autres missions du Japon. En général, leur zèle doit s’ingénier pour courir après la besogne qui ne vient pas d’elle-même au devant d’eux.
« Au contraire, ceux qui sont chargés des districts chrétiens, sont en quelque sorte soumis au mandat impératif. La besogne n’attend pas le missionnaire, elle s’impose à lui. Le premier souci n’est plus tant de faire de nouveaux chrétiens que de suffire aux besoins spirituels de ceux qui existent. Quand, dans un district de 4 à 5.000 âmes, on a répondu à l’appel de tous les malades, préparé, dans 20 ou 30 chrétientés différentes, à la confession annuelle et à la communion pascale, tous ceux qui sont en âge d’y prendre part, et entendu les confessions de dévotion, il ne reste guère de loisirs pour s’occuper efficacement de la conversion des infidèles.
« Ce ministère des grands districts chrétiens, malgré les consolations nombreuses qu’il procure à ceux qui s’y appliquent avec un esprit vraiment sacerdotal, est renfermé dans un cercle à peu près uniforme : très rarement un fait saillant vient en rompre la monotonie et je ne me sens pas le courage de vous inviter à parcourir avec moi chaque district pour retrouver partout la même chose.
« Des extraits de quelques lettres que j’ai sous les yeux suffiront, du reste, à vous en donner une idée d’ensemble, et à vous faire apprécier, à leur juste valeur, le zèle et le travail de nos confrères. L’un d’eux m’écrit :
« … Le grand nombre des chrétiens du district qui actuellement s’élève à 5.000, et la « distance si considérable entre les 21 chrétientés qui le composent, ne laissent à mon vicaire « indigène et à moi que très peu de temps à donner à la propagation de la foi parmi les « infidèles, aussi n’ai-je à vous offrir qu’une modeste gerbe de 35 baptêmes d’adultes.
« Toutefois j’ai commencé à préparer une meilleure moisson pour l’année prochaine, en « plaçant, à résidence fixe, trois catéchistes, dans différents endroits. Comme ils me paraissent « animés d’un véritable zèle, j’espère, une fois surtout qu’ils auront lié connaissance avec les « personnes influentes des villages où je les ai installés, qu’ils réussiront à faire entrer « quelques âmes au bercail. J’ai eu la consolation de recueillir 26 baptêmes d’enfants de « païens et j’espère augmenter considérablement ce nombre pour le prochain compte-rendu, « grâce aux baptiseuses ambulantes, que je me propose de faire circuler dans les villages « païens de Hirado, et surtout grâce à la dysenterie qui, depuis une vingtaine de jours, a éclaté « comme un coup de foudre dans l’île de Ikitsuki, où les malades se comptent déjà par « centaines et où il meurt actuellement six ou sept personnes par jour. »
« Malgré le peu de temps dont nous disposons, nous avons cependant pu, l’hiver dernier, « donner plusieurs conférences aux païens ou séparés de Ojima, Shishi et Ikitsuki. Par « ailleurs, l’administration du district n’a présenté aucune particularité, nous l’avons faite « régulièrement. Tous les fidèles, moins 32 retardataires, ont reçu les sacrements. Cette année, « nous avons donné toute la solennité possible aux cérémonies de la première communion qui « ont eu lieu dans les principales églises du district : Kuroshima, Hibosashi, Ikitsuki, Madara « et Shimauchi. Ces belles fêtes ont produit une impression profonde, non seulement sur les « enfants, mais aussi sur leurs parents. C’était une excellente occasion : nous n’avons pas « manqué d’en profiter et de rappeler aux pères et mères les devoirs qu’ils ont à remplir « envers leurs enfants. Puissent-ils avoir compris ! » Aux détails qui précèdent et qui m’ont été fournis par le P. Matrat, permettez-moi d’en ajouter quelques autres que je trouve dans une lettre du P. Pelu.
« ... Les 40 chrétientés du district sont visitées à peu près également, les sacrements y sont « administrés d’une façon régulière; les fêtes, célébrées aussi solennellement que possible, « sont l’occasion de communions de dévotion et de grâces spéciales pour ceux qui peuvent s’y « rendre. Les malades sont visités : les infirmes et les vieillards ont la consolation, au moins « une fois l’an, d’assister à la messe, dans leur hameau, lorsqu’une maison à peu près convenable peut servir d’oratoire. Nous avons fait, mon vicaire et moi, tout ce qui dépendait « de nous pour ramener au bercail les séparés qui restent encore, dans le district. Les résultats « sont presque nuls. Je dois pourtant constater qu’il y a du mieux, dans le village de Miyabari, « que j’essaie d’attirer, depuis un an. Quelques familles consentent maintenant à envoyer leurs « enfants près de la catéchiste, et une pauvre vieille qui, il y a quelques mois, ne m’avait pas « permis de donner le baptême à son vieux mari qui se mourait, sous prétexte qu’il n’y a pas « de religion comme la nôtre pour porter malheur, est tombée malade, il y a trois semaines, et « elle a rendu son âme à Dieu, après avoir été régénérée dans les eaux du baptême. Enfin le « jour de l’Assomption, j’ai été agréablement surpris par la visite des deux principaux séparés « de Kusubari. Rebelles jusqu’ici à toutes les exhortations, ils sont venus d’eux-mêmes « m’annoncer le retour de tout leur village à la foi de leurs pères.
« L’épidémie qui règne actuellement, dans toute l’île de Fukaye, a été l’occasion d’un « certain nombre de baptêmes, et ils seraient plus nombreux si je pouvais multiplier les « infirmières ambulantes. Elles ont dû se cantonner, dans un cercle restreint, et ne visiter que « les villages voisins de leur résidence ! Je ne saurais trop remercier Dieu de la générosité « dont elles ont fait preuve, dans cette circonstance. L’une d’elles a pris la maladie, en « soignant les malades, et son exemple n’a nullement découragé les autres. Dans une année, « elles ont baptisé 63 enfants ou adultes, mais surtout elles ont inspiré à bon nombre de païens « une plus haute estime de notre sainte religion... »
« En quittant les districts chrétiens, pour se tourner vers les missionnaires qui habitent au milieu des infidèles, on croirait sortir d’une mission pour entrer dans une autre. Là, il ne s’agit plus de courir, presque chaque jour, auprès d’un malade qui réclame les secours de la religion, de passer des journées entières à entendre la confession de ceux qui se présentent pour accomplir leur devoir annuel ou pour satisfaire leur dévotion. Au lieu de cela, il faut se résigner ou bien à une solitude complète, ou bien à subir les visites interminables de gens qui viennent, sous prétexte de s’enquérir des choses religieuses, satisfaire une curiosité souvent peu discrète, quand ils ne viennent pas avec le secret désir de rire et de faire rire les autres par après à vos dépens, et de trouver auprès de vous des armes pour combattre votre enseignement. Un grand esprit de foi et un zèle soutenu peuvent seuls donner le courage de supporter ces épreuves du commencement qui, à peu de chose près, sont partout les mêmes. Quand on a réussi à se créer un noyau de fidèles, que l’existence d’un oratoire catholique et la présence ordinaire du missionnaire sont des faits établis et acceptés tacitement par la population, la situation est moins pénible, mais, en général, on n’y arrive pas du premier coup.
« Actuellement, 7 missionnaires et 6 prêtres indigènes, aides par des catéchistes encore peu nombreux, se consacrent exclusivement à ce ministère. Ils sont répartis en 13 résidences, comprenant les principales villes du Vicariat, et s’il est encore bien des centres populeux où la présence d’un prêtre serait fort désirable, on peut dire que, sauf les îles de Riu-kiu, la bonne nouvelle a été portée à peu près partout. A part la province de Bungo où un missionnaire essaya de s’établir, il y a une dizaine d’années, les autres postes sont de fondation relativement fort récente, et il n’est pas étonnant que le moment des moissons abondantes ne, soit pas encore arrivé. Quelques extraits des lettres que j’ai sous les yeux vous diront mieux que je ne pourrais le faire, l’état actuel de ces jeunes chrétientés, les difficultés qu’on y rencontre et les espérances qu’elles donnent.
« ... En arrivant au Bungo, dit le P. Raguet, j’avais à cœur, avant de travailler à faire de « nouvelles conversions, de rechercher tous ceux qui ont été baptisés et se tiennent éloignés « de nous. En somme, avant mon arrivée dans ce district, 100 personnes y avaient reçu le « baptême, et 16 autres, baptisées ailleurs, y avaient fixé leur résidence. De ces 116 « catholiques, 9 sont morts, 14 ont quitté le district, 8 sont connus pour avoir rejeté le « christianisme, 69 sont restés en relation avec nous, et 16 ont disparu sans qu’on puisse « retrouver leurs traces. Avec les baptêmes de cette année, nous arrivons au chiffre de 90 « catholiques, malheureusement dispersésen 20 endroits, ce qui rend l’administration pénible « et l’édification mutuelle très difficile.
« A Usuki, poursuit le P. Raguet, le P. Halbout a commencé son année sans un seul « chrétien, puis s’est trouvé privé de catéchiste. Sans perdre courage, le Père entreprit, avec un « pauvre jeune homme qui s’était fait baptiser, d’attirer le monde à son oratoire, improvisé « dans le grenier d’un magasin. C’est ainsi qu’il organisa avec son fidèle, à Noël et à Pâques, « des solennités style flamboyant qui attirèrent des centaines de curieux pendant plusieurs « jours. Aidé de son néophyte d’abord, de deux catéchumènes ensuite, il expliquait de son « mieux les images dont il avait orné toute sa maison. La grâce produisit ses fruits et nous « comptons aujourd’hui à Usuki 11 néophytes bonœ oluntatis, qui s’ingénient à faire de « l’apostolat à leur manière. Les instructions mensuelles que j’y fais sont très suivies, et l’an « prochain verra doubler le petit troupeau. En résumé, j’ai parcouru tout le Bungo et donné « des conférences dans dix localités différentes ; partout on m’a fait bon accueil, mais, pour le « moment, peu ou pas de fruit. Plusieurs avaient commencé à s’instruire, çà et là ; le plus « grand nombre a cessé. Heureusement le Hiuga paraît plus encourageant. Le bon Dieu nous y « a envoyé, du Nord, un juge catholique et sa famille : ce sont d’admirables chrétiens. A « Nobéoka, où il réside, à Takachiho, où il a exercé ses fonctions pendant quelques semaines, « il n’a négligé aucune occasion d’apostolat auprès de ses collègres ou de ses connaissances. « Ayant préparé les voies à ma visite, il préféra sacrifier un voyage à son pays natal qu’il n’a « pas revu depuis quatorze ans, pour m’accompagner partout, sans compter avec la chaleur et « la difficulté des chemins. Des entretiens particuliers et des instructions publiques, en quatre « endroits différents, ont produit une excellente impression et j’y ai laissé une vingtaine de « personnes résolues à s’instruire ; elles m’ont prié de leur envoyer des livres et de retourner « les voir au plus tôt. Déjà elles s’efforcent de faire connaître à leur entourage la doctrine « qu’elles ont apprise. J’espère avec la grâce divine pouvoir glaner quelques bons épis dans « cette terre neuve et bien disposée, ce semble, à recevoir la vraie doctrine. Je n’ai pu « parcourir tout le Hiuga, faute de temps et de ressources, mais les commencements sont « encourageants et je me propose de ne laisser perdre aucune occasion d’y propager « l’Evangile... »
« Jusqu’au mois d’octobre dernier, le P. Raguet était chargé du district de Chikuzen et résidait à Fukuoka, où il fonda une chrétienté, il y a quatre ans... « Resté seul à Fukuoka, dit « modestement le P. Roussel, comprenant et parlant le japonais plus qu’imparfaitement, je ne « pouvais avancer beaucoup la besogne, aussi dans le courant de l’année n’avons-nous eu que « 12 baptêmes, et encore tous représentent des conversions commencées par le P. Raguet. Il « n’y en a qu’une à laquelle il n’ait pas contribué directement, mais qui doit néanmoins lui « être attribuée après la grâce de Dieu : c’est la conversion in extremis d’un des prêtres « shintoïstes du célèbre temple de Daizaifu. Le P. Raguet, ayant employé le fils de ce vieillard « pour la rédaction des livres qu’il compose en japonais, n’avait laissé échapper aucune « occasion de l’instruire solidement de notre sainte religion. La foi avait fini par naître dans « son cœur, et lorsqu’il vit son père dangereusement malade, il se hâta de lui enseigner les « points essentiels du Christianisme et le pressa de se faire baptiser. Le vieillard résista « plusieurs jours, mais enfin la foi du fils fut récompensée. Il eut la consolation de voir son « père recevoir le baptême en pleine connaissance et passer, le lendemain, à une vie meilleure « dans le paradis du vrai Dieu qu’il avait connu si tard. La Providence, toujours insondable « dans ses desseins, avait, semble-t-il, spécialement en vue le salut de cette âme, car « aujourd’hui, après neuf mois écoulés, le fils du vieux Kannushi n’a pas encore reçu le « baptême et ne paraît pas disposé à le demander de si tôt. Espérons cependant qu’une grâce « décisive saura bien l’atteindre aussi et le subjuguer.
« Actuellement les fidèles dépendant du poste de Fukuoka sont au nombre de 35. Sur ce « chiffre, 25 personnes environ sont en état de fréquenter l’église, chaque dimanche. Il faut « compter en plus les soldats catholiques en garnison dans la forteresse. Ces soldats, une « douzaine environ, exposés à tous les dangers de la caserne, n’oublient pas leurs devoirs « religieux. Il y a bien quelques exceptions, mais heureusement peu nombreuses. Les fidèles « isolés au milieu de familles païennes me donnent plus d’inquiétude. Lorsqu’une famille ne « se convertit pas tout entière, et que la mère ou la fille seulement se font chrétiennes, cela « donne lieu tôt ou tard à de grandes difficultés. La chrétienté de Fukuoka souffre beaucoup, « sous ce rapport. Pour le présent, elle ne compte que quatre familles dont tous les membres « soient chrétiens. Les autres fidèles sont isolés, et, parmi eux, plusieurs manquent de la « liberté nécessaire pour remplir leurs devoirs religieux….
« Dans la province de Satsuma, dit le P. Ferrié, les beaux fruits de conversion que nous « avions eus, l’an dernier, m’avaient fait pressentir des épreuves terribles, à bref délai ; elles « n’ont pas manqué, et sont venues de tous les côtés, à la fois, aussi le chiffre de nos « baptêmes est-il bien au-dessous de celui de l’année dernière. Le typhon du mois de « septembre a réduit la plupart des habitants à lutter, jusqu’aux nouvelles récoltes, contre la « misère. Ceux qui se trouvaient plus aisés ont été occupés à mettre à profit la détresse des « autres pour les exploiter, car la charité est une fleur qui ne germe pas dans le paganisme... « Bref le P. Shimada et moi n’avons pu enregistrer que 44 baptêmes. Mon compagnon a été « plus spécialement chargé de fonder une résidence à Kagoshima, chef-lieu de la province, où « nous voulons essayer de faire revivre le souvenir de saint François Xavier, qui y aborda, en « arrivant au Japon. Les débuts ont été bien pénibles ; le prêtre fut d’abord obligé de résider « dans une pauvre auberge, où personne n’osait aller le voir ; il lui fallut du temps pour « trouver à louer une maison convenable, et ce ne fut qu’au mois de juin, comme vous le « savez, qu’il nous fut possible d’acquérir, au nom de la mission, un assez vaste emplacement, « sur lequel il y a une maison qui sert de chapelle et une autre pour l’habitation des « missionnaires. Depuis lors, le catholicisme est chez lui, il peut se montrer, et les païens « viennent volontiers écouter la doctrine. Tous ne se convertissent pas, mais il y a déjà un « petit noyau de formé, et nous aurons là bientôt, j’espère, une chrétienté florissante.
« A Sendai, où j’ai passé la plus grande partie de mon temps, j’ai eu plus souvent « l’occasion de semer des aumônes que la parole de Dieu. Après le typhon, un nouveau « désastre est venu affliger cette ville. Le 10 janvier, un violent incendie a réduit en cendres « près de la moitié des maisons, et la gêne qui en est résultée, a pesé presque autant sur les « habitants des campagnes voisines que sur ceux qui avaient perdu leurs immeubles et leurs « marchandises. En somme, nous avons essayé, le P. Shimada et moi, de fonder de nouvelles « chrétientés dans la province de Satsuma. Les trois que nous y possédons déjà à Sendai, « Sarayama et Kagoshima, se maintiennent bien et j’en bénis le bon Dieu. Dans d’autres « endroits, qui semblaient promettre beaucoup, nous n’avons recueilli que des déceptions, « mais il y a encore certaines localités où nous conservons l’espoir de faire quelques « conversions.
« Les bonzes, les protestants et les schismatiques russes ne négligent rien pour entraver « notre ministère. Je ne crois pas exagérer en affirmant que les bonzes ne parlent jamais en « public, sans vomir toutes sortes d’injures et de calomnies contre nos mystères et nos « dogmes. Ils vont jusqu’au fond des campagnes les plus reculées, avec des lanternes « magiques, dont ils se servent pour attirer les gens à leurs conférences. Ils montent même des « théâtres sur lesquels ils représentent des scènes de la vie de Shaka…. Tout le monde « s’accorde à dire qu’on ne leur avait jamais connu ni même soupçonné un si beau zèle. Leur « malice et leur dépit finiront par nous être d’un grand secours, car ils exagèrent tellement le « mal et les calomnies, que les gens de bon sens ne pourront bientôt plus les croire.
« Les protestants et les Grecs se montrent plus adroits pour nous nuire. Ils surveillent « toutes nos démarches, et, quand ils apprennent que nous avons été bien reçus quelque part, « ou que quelques familles se sont montrées désireuses de s’instruire, ils profitent de notre « absence pour accourir, nous calomnier et engager ces pauvres gens à ne plus nous recevoir. « On dirait que leur but principal est d’empêcher les infidèles de se faire catholiques, car ils « font certainement moins d’efforts pour les attirer à eux que pour les éloigner de nous… »
« Dans son vaste district de Higo, le P. Corre emploie toute son industrie et tout son zèle à préparer une grande moisson pour plus tard. Ce n’est pas qu’il néglige de cueillir en passant les épis qui se présentent, mais son ambition est de ne pas être réduit à glaner toujours, et il prend ses mesures en conséquence. Son travail, pour le moment, dans la ville de Kumamoto, où il réside ordinairement, consiste surtout à nouer et à entretenir le plus possible des relations avec les personnages officiels ou simplement influents, dans la pensée que le représentant du catholicisme étant bien vu partout, la religion sera aussi la bienvenue dans toutes les classes de la société. Il en fait autant dans toutes les villes et bourgades du département, toutes les fois qu’il a l’occasion de les visiter. Entre temps, il s’adresse à la charité catholique du monde entier pour se procurer les ressources nécessaires à l’entretien des nombreux catéchistes qu’il lui faudrait pour que tout son district pût être efficacement évangélisé. Le bon Dieu a déjà répandu d’abondantes bénédictions sur les louables desseins de son missionnaire, en inspirant à un grand nombre d’âmes la pensée de répondre à son appel, et tous mes vœux sont pour que le succès final dépasse encore ses espérances.
« Les religieuses qui sont établies à Kumamoto depuis deux ans, mais d’une manière bien précaire, attirent chez elles, au nîoyen de leur ouvroir, un certain nombre des meilleures dames de la ville. Elles ont par là fourni au missionnaire un concours aussi dévoué qu’il a été efficace, et lui ont procuré la plupart des baptêmes qu’il a eu la consolation d’enregistrer (22).
« A Kurume, le P. Sauret s’excuse de n’avoir pu récolter que 16 baptêmes. Au commencement de l’exercice, ses espérances, ses désirs surtout dépassaient ce chiffre de beaucoup. Diverses circonstances ont amené des difficultés qui ont stérilisé son zèle. Le missionnaire peut du moins se rendre le témoignage qu’il a fait de son mieux et le divin Maître n’en demande pas davantage.
« Au point de vue matériel, il y a eu, cette année, plusieurs améliorations que je suis heureux de vous signaler. C’est d’abord l’acquisition de deux propriétés, l’une dans la ville de Kagoshima et l’autre à Fukuoka. Voilà le catholicisme établi, dans deux chefs-lieux de préfecture. Les constructions que l’on a trouvées sur ces terrains sont suffisantes pour servir provisoirement d’habitation et de chapelle aux missionnaires. Il y a l’emplacement nécessaire
pour bâtir plus tard une église, quand le bon Dieu nous aura permis d’y faire assez de chrétiens et nous aura envoyé les ressources qui nous manquent.
« Depuis longtemps, on sentait la nécessité d’un orphelinat central pour y réunir les enfants disséminés dans les orphelinats des districts, quand leur âge les met en état de recevoir quelque instruction et d’apprendre à travailler. Il était impossible de faire, dans chaque endroit, la dépense d’un maître d’école et de se procurer partout des terrains pour enseigner la culture aux enfants. C’est dans ce but que nous avons acheté, près de la ville d’Omura, à 25 kilomètres de Nagasaki, dans une situation magnifique, près de hectares de terres cultivées, et nous y avons construit de vastes bâtiments comprenant chapelle, salle d’étude et de classe, réfectoire, dortoir, chambres de professeurs, ateliers et maison de fermiers, enfin tout un établissement. Notre intention est de faire suivre à nos enfants les cours des écoles primaires, et de les appliquer, peu à peu, à la culture des champs, sous la conduite d’un maître de ferme qui sera attaché à l’orphelinat. Nous espérons, en outre, que cette maison deviendra un centre d’évangélisation pour cette province d’Omura, dont le prince et tous les habitants sans exception furent autrefois chrétiens, et où nous n’avons rien encore. On dit même, dans le pays, que notre construction est sur l’emplacement d’une ancienne église. Je ne sais pas si jamais nous pourrons en avoir des preuves certaines.
« En dehors de cela, il y a, en ce moment-ci, trois églises en construction dans le vicariat. S’il plaît à Dieu, j’aurai la consolation d’en faire la bénédiction dans quelques mois.
« Permettez-moi d’ajouter, messieurs, que dans la tournée de confirmation que j’ai faite, au printemps, j’ai eu la consolation de bénir solennellement quatre cimetières, dont trois dans le district du P. Durand, et l’autre dans celui du P. Pelu. De loin, cela peut sembler peu de chose, de près, il en va tout autrement. Aux yeux des païens et surtout des séparés, c’est beaucoup de pouvoir constater que les chrétiens peuvent impunément élever une grande croix au milieu du champ de repos de leurs morts. Avec cela on réussit sans peine à faire donner aux tombes un aspect tout à fait chrétien, à les distribuer dans un ordre qui permet de les entretenir convenablement, et cela coupe court aux reproches que l’on fait, avec quelque semblant de raison, à nos chrétiens, de n’avoir aucun respect pour les restes de leurs défunts, parce que, ne pouvant soigner les tombes à la manière païenne, ils ne font d’ordinaire rien du tout.
« Je ne dirai qu’un mot de nos établissements d’instruction. Le séminaire tient toujours le premier rang et continue à donner beaucoup de consolations. Il y avait, cette année, un cours de théologie, un de philosophie, un cours de sciences, la rhétorique et plusieurs cours de latin. La conduite générale des élèves est toujours satisfaisante, et les examens, auxquels j’ai tenu à assister, m’ont paru accuser un bon niveau d’études.
« L’école supérieure que les Marianites ont l’intention de fonder ici, en même temps qu’ils espèrent y trouver les éléments d’un noviciat pour leur société, n’existe encore qu’en projet, mais ce projet, j’en ai la conviction, sera bientôt réalisé. Le directeur est déjà arrivé, il fait approprier la maison qu’il a louée en ville, et l’on a commencé, à la préfecture, les démarches nécessaires pour obtenir l’autorisation d’ouvrir l’école, en dehors de la concession étrangère, c’est-à-dire dans la ville. Cette autorisation pourra bien se faire attendre un peu, car nous ne sommes pas à Tokio ; les autorités ont beaucoup moins d’indépendance qu’à la capitale, et elles savent qu’il y a, dans la population, de fortes préventions contre tout ce qui touche au christianisme. A la grâce de Dieu.
« L’école libre de filles que les religieuses ont ouverte dans la chrétienté d’Urakami, a vécu sa première année.. Le nombre des élèves qui l’ont fréquentée assidûment ne s’est pas tout à fait élevé à la centaine. Ce n’est qu’un début et j’espère invinciblement que l’avenir donnera des résultats beaucoup plus considérables. »
INSTITUTION
DE LA
HIÉRARCHIE ÉPISCOPALE AU JAPON
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Mgr Osouf écrit à la date du 15 octobre 1891 :
« Depuis la rédaction du compte-rendu qui précède, sont arrivées les Lettres « Apostoliques (15 juin 1891) par lesquelles Sa Sainteté Léon XIII institue au Japon la « hiérarchie épiscopale. Le Souverain Pontife érige quatre sièges : ToKio, Hakodaté, Osaka « et Nagazaki. Tokio est élevé à la dignité de métropole, avec les trois autres sièges pour « suffragants. Par les mêmes Lettres apostoliques sont nommés aux quatre sigès les Vicaires « apostoliques résidant dans les villes auxquelles sont attachés les titres.
« La publication de cet acte solennel du Souverain Pontife a eu lieu, dans les quatre « Mission, les dimanches 27 septembre et 4 octobre, à la grande joie des chrétiens indigènes, « fiers de l’honneur que le Pape daigne faire par là à leur pays.
« † PIERRE-MARIE, archevêque de Tokio.»
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