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Rapport annuel des évêques

Année: 1892
Pays: Japon
Mission: Osaka
Rédacteur:Mgr MIDON

V. — Osaka.

Population catholique 3.880
Baptêmes d’adultes 510
Conversions d’hérétiques 30
Baptêmes d’enfants de païens 145
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LETTRE DE MGR F. MIDON, ÉVÊQUE D’OSAKA, A MM. LES
DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS

Osaka, 1er septembre 1892.

« Messieurs et vénérés Directeurs,
« J’ai l’honneur de vous adresser le compte-rendu de la Mission d’Osaka pour l’exercice 1891-1892. Si les bénédictions qu’a bien voulu nous accorder la divine Providence pendant cette année sont de nature à exciter la gratitude et à encourager les efforts des ouvriers apostoliques, nous avons, par ailleurs, à mentionner plusieurs épreuves sérieuses qui ont eu de regrettables conséquences au point de vue spirituel et matériel.
« Sans m’étendre au sujet des effrayants tremblements de terre qui ont bouleversé le Japon, en novembre 1891, qu’il me soit permis de vous dire que si l’église de Kyôto, plus solide ou moins secouée, n’a pas beaucoup souffert, celle d’Osaka ainsi que la résidence qui l’avoisine ont subi des dégâts malheureusement trop sérieux. Nous avons dû procéder à des réparations aussi urgentes que dispendieuses pour consolider la jeune cathédrale ; et deux mois durant, il nous a fallu célébrer la sainte messe dans un appartement privé. Notre pauvre maison, réparée autant que peut l’être une construction légère et déjà vieille, a été fortement ébranlée : un récent typhon nous a démontré qu’on ne peut plus compter sur elle bien longtemps. Ce ne serait que demi mal, si nous avions les ressources voulues pour la remplacer.
« En juillet, une autre épreuve est venue fondre sur plusieurs provinces situées à l’ouest d’Osaka. On ne compte plus les ponts enlevés, les digues renversées (le chemin de fer a dû interrompre son service entre Kôbé et Okayama), les maisons emportées ou endommagées par les eaux. Ce qu’il y a de plus triste, c’est la mort de plusieurs centaines de victimes, et la perte des récoltes sur une étendue de 250 lieues carrées au moins. Que de misères en sont la suite, et quel hiver se prépare pour les pauvres cultivateurs et le petit peuple ! A Okayama surtout, la mission, les religieuses et les chrétiens ont eu à souffrir.
« Disons un mot maintenant d’un autre fléau qui n’est guère moins à redouter que les précédents : les troubles électoraux. Les premiers mois de 1892 ont été signalés par les menées, les réunions tumultueuses, les discours agressifs et les voies de fait des partis (national et libéral) qui se disputaient les voix des électeurs. Les relevés officiels, qui sont loin de tout publier, accusaient v. g., du 28 janvier au 28 février, 173 victimes d’attaque à main armée (22 morts, 45 blessures graves et 107 plus lègères).
« Le district de Kôchi (Shikoku) est au premier rang sous ce rapport ; les protestants, grands politiciens, se sont inféodés aux libéraux ; et comme, dans les provinces éloignées, on confond trop souvent toutes les Églises chrétiennes sous le nom générique de Yasokyô (terme désobligeant pour désigner la religion de Jésus), les catholiques, malgré leur réserve absolue dans la question électorale, se sont vus mis en suspicion par tout le monde. Un catéchiste de ce district a dû s’enfuir de nuit avec sa famille, pour éviter qu’on ne lui fît un mauvais parti, et n’a pu de sitôt regagner son poste.
« A Kôchi, le parti victorieux a pavoisé et illuminé, et les propriétaires ont sottement mis à la porte ceux de leurs locataires qui ne pensaient pas comme eux ; les vaincus voulurent brûler la ville.
« Ailleurs, sans se porter aux mêmes extrémités, les partis en présence ont tellement bouleversé les populations, que l’évangélisation est devenue impossible, plusieurs mois durant.
« Il faut en avoir été témoin, pour croire à l’effervescence et à l’espèce de délire qui troublaient alors toutes les têtes. Dieu nous préserve de semblables bourrasques dont la houle persévère sourdement encore ! Cette période électorale a notablement diminué notre récolte spirituelle.
« Après les fléaux, les adversaires ; ils vous sont bien connus, Messieurs les Directeurs, et la lutte s’accentue, semble-t-il, davantage encore entre le Catholicisme, l’hérésie sous toutes ses formes et les représentants du paganisme. Sauf de rares exceptions, les ministres des sectes dissidentes répandent contre le Catholicisme les attaques calomnieuses les plus grossières, faussant l’histoire pour nous nuire, et semant à plaisir l’erreur dans les esprits.
« Malgré cela, ils n’ont pas, dans leur propagande, toutes les consolations qu’ils souhaitent, mais comme ils rappellent bien la parole de Notre-Seigneur : « Quia circuistis mare et aridam ut faciatis unum proselytum ; et cum fuerit factus, facitis eum filium gehennœ duplo quam vos » (Math., XXIII, 15).
« Nous les retrouverons, dans le cours de ces pages, ainsi que les bonzes de plus en plus attaqués et démasqués par certains journaux.
« Notons en passant les quelques faits suivants qui ne trouveraient pas leur place dans la trame du récit.
« Je ne mentionne que pour mémoire la prise de possession du nouveau siège d’Osaka, le jour du Saint Rosaire 1891.
« Pendant cet exercice, trois confrères, MM. Jean-Baptiste Duthu, Louis Marie et Anselme Rev ont été définitivement admis dans la Société ; les deux premiers en novembre 1891 et le troisième en août 1892.
« En janvier, nous arrivait heureusement M. Charron, qui demeure trop longtemps le dernier de la liste des missionnaires. Dieu veuille vous permettre de nous envoyer sans trop tarder de nouveaux ouvriers, dont les destinations sont déjà fixées dans la Mission
« Comme j’ai eu, maintes fois, l’honneur de vous l’exposer, Messieurs, il nous reste à occuper de vastes provinces où, faute d’ouvriers, le catholicisme est encore inconnu, tandis que nos ennemis y travaillent déjà et rendent plus difficile, dans l’avenir, la diffusion de la vraie doctrine.
« Il faut, par ailleurs, une assez longue préparation aux jeunes confrères avant de pouvoir travailler avec profit : inutile de vous rappeler l’obligation où sont les missionnaires du Japon de faire, par exemple, des conférences publiques qui nécessitent une connaissance de la langue beaucoup plus complète que dans les pays où l’on ne parle guère que devant des chrétiens. Plus vite donc s’augmentera notre petit bataillon, plus vite le Japon central pourra être évangélisé et il n’y a pas de temps à perdre.
« Avec ses 13 millions et plus d’infidèles, ce diocèse est le sixième, comme population, sur la liste des missions de la Société. Sur les 19 missionnaires présents, plusieurs ont une santé qui ne leur permet de travailler ni selon leur désir personnel, ni dans la mesure des besoins qui les entourent ; chacun a plus de terrain qu’il n’en peut desservir ; et tous, évêque et missionnaires, souhaitent ardemment du renfort.
« Je me borne à ces considérations qu’on pourrait multiplier en faveur de notre thèse. Laissez-nous donc, Messieurs les Directeurs, espérer la réalisation de désirs trop légitimes et trop solidement appuyés pour ne point être exaucés.
« Avant d’aborder les détails, voici le relevé des chiffres du présent exercice. La population infidèle est de 13.184.000 environ et les catholiques sont au nombre de 3.880. Le personnel se compose comme il suit : 1 évêque, 20 missionnaires européens, 6 séminaristes à Nagasaki (dont un sous-diacre ordonné à la Noël, le premier du diocèse), 50 catéchistes indigènes, 15 religieuses françaises et 4 novices indigènes.
« La Mission compte : 14 postes ou districts avec 45 chrétientés, 3 églises, 2 chapelles et 34 oratoires improvisés dans des maisons japonaises.
« Nos écoles, au nombre de 10 (4 de garçons, 4 de filles et 2 mixtes) instruisent 479 élèves.
« Nos orphelinats entretiennent 339 enfants, tandis que 9 ouvroirs et ateliers sont fréquentés par 139 élèves ; 4 pharmacies rendent aussi de bons services.
« Les baptêmes, sans être aussi nombreux qu’on le souhaiterait, ont néanmoins atteint un chiffre supérieur à celui du dernier exercice. Ces 765 baptêmes se décomposent comme il suit : adultes 510 ; conversions de dissidents, 30 ; enfants de païens, 145 ; enfants de chrétiens, 80.
« Les autres sacrements administrés sont : 351 confirmations, 1,547 confessions annuelles, 1,292 communions pascales, 36 saints viatiques, 58 extrêmes-onctions et 51 mariages. Les décès et les émigrations se montent à 235.

ÉTAT DE LA MISSION. — « Diverses raisons m’empêchent d’entrer dans d’aussi longs détails que les années précédentes : bornons-nous donc à relever quelques traits au passage.
« Le Père Adam nouvellement arrivé dans le district de Tsu, y a glané 24 baptêmes, tout en se familiarisant avec une vaste région encore inconnue pour lui. Un fait qu’il rapporte montre bien le zèle intempestif des protestants, et la déconsidération qui en rejaillit sur les voisins. A Uyéno, les épiscopaliens sont récemment venus se joindre à d’autres adversaires de la vérité. Le catéchiste, jaloux de la situation de ceux qui l’ont précédé là, et voulant à tout prix faire des prosélytes, s’avisa de se faire amener, matin et soir, par un instituteur soudoyé, les élèves d’une école voisine pour leur enseigner la bible. Justement mécontentes de ce sans-gêne outrecuidant, les familles se sont montées, ont fait casser l’instituteur, et, embrassant dans leur colère toutes les doctrines chrétiennes, elles ont indisposé la population, même contre le catholicisme bien innocent dans l’affaire, tout cela par crainte de surprise et de chausse-trapes doctrinaires. La conséquence en est un arrêt dans le bon mouvement en notre faveur.
« A Kyôto, la population distraite, absorbée même par les idées du jour, politiques et autres, a moins fréquenté les Sekkyô (conférences religieuses) que précédemment. Le Père Vasselon a néanmoins recueilli 56 baptêmes. Les bonzes, qui ont là leur centre et leurs temples célèbres, perdent progressivement de leur autorité, et finiront par n’être plus regardés par beaucoup que comme des employés des pompes funèbres. Il faut dire que leur conduite morale n’est guère de nature à relever leur prestige. Les journaux des grandes villes ne craignent point de publier que les maisons mal famées sont souvent remplies de têtes rasées pour qui les danses et les chansons les plus lascives n’ont pas de secret. On reproche également aux bonzes leur ignorance et leur rapacité ; et récemment une feuille notable de Kyôto écrivait: « Le Bouddhisme, le Catholicisme et le Protestantisme sont en pleine lutte, qui l’emportera ? C’est le secret de l’avenir ; en tout cas, il faut que les bonzes se réveillent et deviennent meilleurs s’ils ne veulent pas succomber dans la lutte. » Plaise à Dieu de faire triompher pacifiquement le parti de la liberté.
« La petite école Saint-Lotus de Gonzague continue à bien marcher, cinq ou six élèves, après examen satisfaisant, ont pu passer dans une école supérieure, et, ce qui vaut beaucoup mieux, on a baptisé plusieurs de ces enfants qui ont amené leurs parents au catholicisme. Puisse cet exemple être suivi par les autres élèves et leurs familles.
« A la campagne (Katata), le voisinage de Kyôto rend le peuple intolérant et défiant vis-à-vis du Christianisme ; les protestants, après avoir trouvé une maison avec beaucoup de peine, n’ont pas eu un seul auditeur à leurs conférences. Notre catéchiste doit donc se contenter de faire des connaissances et d’instruire, per domos, les personnes de bonne volonté. Il prend également soin des fidèles d’Otsu-Zézé, villes voisines de Kyôto.
« Dans le district de Miazu, le Père Relave a pu voir enfin son zèle récompensé dans une mesure plus consolante que par le passé. Il a obtenu 19 baptêmes, dans ce milieu ingrat que signalaient les précédents comptes- rendus, et Dieu aidant, le pusillus grex de ce rayon augmentera. Dans sa visite pastorale, l’Évêque a été bien impressionné par ce qu’il a vu à Myazu ; les conférences faites à cette occasion ont réuni un auditoire nombreux et attentif. Le maire d’une localité voisine a reçu le baptême en cette circonstance, et favorise de son mieux l’action du missionnaire autour de lui. Une catéchiste, ancienne élève des Religieuses de Kôbe, attire les personnes de son sexe, en leur apprenant le tricot et divers travaux de ce genre, ce qui amène à parler de religion. La vie, en un mot, commence à se manifester à Myazu.
« Les autres villes du district n’ont pas donné les mêmes résultats. Sans parler de la mauvaise santé d’un catéchiste, cette côte est en retard de quinze ans sur les provinces centrales ; pour y louer une maison, il faut, comme jadis, l’agrément de tous les habitants de la rue ; et quand on voit qu’il s’agit de religion étrangère, les vieux préjugés se réveillant suscitent mille embarras. On a vu des propriétaires, désireux de nous louer leur immeuble, mis dans l’impossibilité de le faire à cause de la pression exercée par le quartier. On finira bien par trouver une installation, espérons-le, pour travailler là avec plus de succès.
« Ville d’Osaka. — A l’ouest (Kawaguchi), le Père Daridon, encore neuf dans ce poste et privé du service d’auxiliaires que diverses circonstances ont amenés à se retirer, a pu quand même administrer 83 baptêmes. Ces nouveaux fidèles rachètent leur nombre trop restreint par les bonnes dispositions qui les animent. Parmi eux, 12 adultes forment le lot de la ville de Sakai, comprise dans ce district. Nous avons là une trentaine de néophytes dans une position fort modeste, il est vrai (la plupart sont employés à la prison ou à une filature), mais qui se montrent édifiants et donnent bon espoir au missionnaire.
« Le Père Angles seconde le Père Daridon avec un entrain digne d’éloges, et prend soin, en même temps, des enfants de l’orphelinat tenu par les Sœurs du Saint-Enfant Jésus.
« A l’est (Uyemachi), le Père Cotin, dont la faible santé ne répond pas à la bonne volonté, a vu, cette année, la maladie arrêter de longs mois ses deux meilleurs catéchistes. Malgré ce contre-temps, ce zélé confrère a eu la consolation de baptiser 40 personnes, tant à Osaka qu’à Nara dont il est chargé. Cette dernière ville, lieu de pèlerinage célèbre dans tout le pays, est difficile à entamer, et l’on s’y heurte à des obstacles qui sentent encore le vieux Japon. « Il y a « peu de temps, écrit le Père Cotin, je comptais baptiser là une famille de cinq personnes, gens « assez à l’aise et de bonne renommée. Au moment de subir l’examen préparatoire au « baptême, le père de famille recule et déclare même à son monde qu’il désire que chacun « l’imite. Cet homme, après une préparation sérieuse, s’était laissé circonvenir par ses parents « et ses voisins bouddhistes encroûtés, qui lui avaient objecté les inconvénients, le danger « même, d’après eux, de devenir chrétien à Nara, où l’opinion publique est encore défavorable « aux religions étrangères, et autres raisons de ce genre. Ailleurs, on laisserait dire ces « conseillers importuns ; au Japon, les usages et les convenances obligent à en tenir compte au « moins secundum quid. J’espère cependant que rien n’est perdu, car la mère et le fils aîné « désirent ardemment le baptême ; le temps et la grâce de Dieu feront le reste. »
« Le chrétien modèle de Nara, un aveugle dont la ferveur première ne s’est jamais « démentie, s’est montré plus généreux et plus indépendant. Malgré toutes les représentations « de ses amis païens sur la nécessité de perpétuer son nom, cet excellent chrétien a fait de « grand cœur , au bon Dieu, le sacrifice de son fils unique. Ce charmant enfant de 13 ans, la « joie de son père infirme, vient d’entrer au séminaire de Nagasaki. Pour quiconque connaît « les mœurs de l’Extrême-Orient, cet acte est admirable. Dieu daigne bénir cette famille et la « chrétienté qu’elle édifie. »
« Le poste de Tamatsukiri, fondé l’an dernier, a réalisé, grâce à Dieu et aux efforts multiples du Père Marie, les espérances des débuts. 160 baptêmes, dont 100 d’adultes, composent la gerbe magnifique recueillie dans ce grand quartier d’Osaka. Des auxiliaires dévoués ont su pénétrer dans un hôpital et envoyer au ciel une soixantaine d’enfants moribonds.
« Des circonstances qui semblent favorables viennent de faire reculer encore les limites de ce poste, et le Père Marie a récemment installé un catéchiste dans une partie de la ville où le catholicisme n’était pas encore représenté. Trois sectes protestantes y sont déjà organisées et les Shintoïstes y ont également ouvert un lieu de conférences sur le modèle des nôtres. Humainement parlant, la partie n’est pas égale ; mais avec l’aide de Dieu, on va essayer de répandre la bonne semence.
« Le Père Marie visite encore Hirano, ville de 7 à 8,000 habitants, à deux lieues de Tamatsukuri. Ce centre commercial (pour la province de Yamato) jouit d’une réputation peu enviable au point de vue de la probité. Elle possède une école de bonzes qui est loin de contribuer à la moralité de la ville.
« Amené là par un Japonais bien posé, notre confrère n’y a pas rencontré que des roses ; mais laissons-le parler.
« Evidemment, puisqu’il y avait une école de bonzes à Hirano, il fallait s’attendre à les « trouver sur notre route. En effet, dès le premier soir des conférences, ils étaient là, mettant le « trouble partout et finalement nous forçant d’interrompre, après avoir brisé une lampe et « bousculé le reste. Malheureusement, la population elle-même était prévenue contre nous. « Trois ou quatre fois, la même scène se reproduisit, malgré la présence de la police, dans la « salle même des conférences. Un jour, un sergent de ville dut nous accompagner au retour « jusque dans la campagne. Nous traversâmes ainsi toute une foule qui murmurait contre « nous, excitée par les bonzes. Je crus devoir attendre quelque temps pour reprendre les « conférences. Ce fut en vain. Dès notre réapparition, les bonzes revinrent plus nombreux que « jamais. J’en ai vu jusqu’à 63 ensemble. Ce fut précisément ce jour-là que la Providence « choisit pour nous délivrer d’eux. Pendant la conférence, une altercation s’éleva entre un « bonze et un agent de police secrète dissimulé parmi les assistants. L’altercation se changea « bientôt en vraie querelle. Le bonze, entraîné par l’agent, fut obligé de sortir dans la rue. « Tous ses confrères le suivirent, et là, pendant un bon quart d’heure, ce fut une vraie lutte « entre les bonzes et les sergents de ville attirés par le bruit. Enfin, 12 bonzes furent conduits « au poste. Que s’est-il passé depuis ? Je l’ignore, mais les bonzes ne viennent plus et nous « pouvons prêcher tout à notre aise.
« Finalement, la conduite et les propos des bonzes à notre égard nous ont servi. La « population s’est tournée contre eux et nous est devenue sympathique. Deux familles ont déjà « reçu le baptême, et deux autres s’y préparent actuellement. Quand on nous connaîtra mieux « encore, j’espère que Hirano deviendra une bonne petite chrétienté. Deux villages des « environs nous ont fait demander des conférences ; mais je n’ai pas pu accéder à leur désir. « La bonne Providence nous mettra peut-être à même de le faire plus tard.
« En résumé, la situation générale du poste semble annoncer que, cette année encore, le « nombre des chrétiens ira se multipliant. Dieu en soit loué, et en particulier le Sacré-Cœur de « Jésus, dont j’ai toujours exposé l’image dans nos salles de conférences, et partout où j’ai eu « l’occasion de travailler. »
« Avant de quitter Osaka, je suis heureux de signaler une œuvre de zèle concertée, cette année, par les missionnaires qui évangélisent cette ville immense. Afin d’atteindre la classe des Japonais au-dessus de la moyenne, ils ont organisé des conférences privées, en ce sens que seuls les invités y sont admis. On a commencé à y donner les preuves de la religion d’une façon large, et en démontrant que la Foi n’a rien à redouter de la science et du progrès. Ces trois confrères ont dressé leur plan dont chacun a une partie à développer ; déjà plusieurs quartiers ont eu de ces conférences, auxquelles je souhaite de tout cœur le meilleur succès.
Au sortir d’Osaka, nous arrivons dans le district de Wakayama, confié au Père Chuquet, qui nous offre 70 baptêmes (dont 62 d’adultes). Combien il est regrettable que les forces physiques de ce bon ouvrier ne soient pas à la hauteur de son activité : Au moins peut-il dire avec l’apôtre : « Placeo mihi in infirmitatibus meis … quum enim infirmor, tunc potens sum. » Si Wakayama marche bien au point de vue spirituel, nous n’en souhaitons que davantage de pouvoir y installer la mission sur un pied matériel moins précaire. Lors de la dernière visite pastorale, il fallut pour la cérémonie du matin (12 baptêmes et 50 confirmations), louer fort cher pendant 24 heures un local dépendant de la résidence de l’ancien daimyô (seigneur). Ces vastes appartements, momentanément transformés en chapelle, nous ont mieux fait sentir l’insuffisance de notre petite maison de location. D’autre part, aux yeux de la population païenne qui juge trop d’une doctrine par les apparences, la cause catholique subit une dépréciation par suite du défaut d’immeuble présentable. Que la bonne Providence, qui sait notre embarras et notre pauvreté, veuille donc inspirer à quelque âme généreuse de nous venir en aide pour Wakavama.
« Le Père Chuquet a eu la joie de voir éclore une nouvelle chrétienté au milieu des montagnes. Un ancien soldat, retourné à sa charrue, eut connaissance du Catholicisme, par un petit livre tombé sous sa main, lors d’un voyage à Wakayama. Après l’avoir examiné, il vint, à plusieurs reprises, demander des explications ; et le missionnaire fut un jour agréablement surpris de voir cet homme droit se présenter à l’examen avec son fils préparé par lui, chose rare au Japon. Devenu chrétien, le zélé néophyte emporta des livres de religion dans ses montagnes, et se mit à instruire autour de lui quelques âmes de bonne volonté ; si bien qu’au mois de juillet, le Père Chuquet put admettre au baptême 8 personnes sérieusement disposées.
« Notre catéchiste volontaire se fait aussi instituteur bénévole ; il apprend aux enfants de la localité le catéchisme en même temps que les caractères. C’est un plaisir d’entendre cette jeunesse encore païenne parler christianisme et prier le vrai Dieu. Quand les parents imiteront leurs enfants, nous pourront avoir là une petite chrétienté à l’abri des dangers des grands centres.
« Notre confrère est invité çà et là dans son vaste district, pour prêcher la foi catholique ; mais dépassé déjà par le travail et obligé de compter avec ses forces physiques, il ne peut, hélas répondre à ces avances, cependant si encourageantes pour un missionnaire.
« Dans le double district de Kôbe-Tottori, le Père Perrin a obtenu 102 baptêmes, chiffre assurément consolant, quand on connaît les obstacles qui se rencontrent dans ce milieu.
« Inutile de nous arrêter à des généralités sur la marche régulière des chrétientés déjà anciennes. Si Tottori, trop éloigné et d’accès difficile, n’a point répondu aux efforts (il faudrait là un confrère spécial), la ville de Himeji a du moins réalisé les espérances conçues l’an dernier, le catholicisme y est sur un pied rassurant. « Par contre, écrit le Père Perrin, le « schisme et l’hérésie, pendant cet exercice, se sont abattus sur Himeji, avec une ardeur qu’on « ne leur connaissait point dans cette ville. Les Russes et trois sectes protestantes, avec toutes « leurs ressources, sont là aujourd’hui pour nous disputer la place. Les hérétiques ont donné « des conférences fort orageuses, car les bonzes apportèrent dans la lutte une rage vraiment « infernale.
« Plusieurs jours durant, à une certaine époque, la ville entière a suivi ces discussions avec « empressement ; mais le résultat final de tout ce bruit n’a été favorable à aucun des partis « engagés. Les gens sérieux se tournent plutôt du côté du Catholicisme ; et Dieu semble s’être « servi de ses ennemis pour mieux faire connaître sa sainte cause. Puisse-t-il bientôt en être « ainsi partout. »
« En avançant toujours vers l’ouest, on rencontre l’immense district d’Okayama-Fukuyama, où travaillent avec une égale ardeur, les Pères Luneau et Mutz. Le premier est malheureusement d’une santé qui ne répond point à son activité. La gerbe de baptêmes de ces deux bons ouvriers compte 129 épis (dont 94 adultes). A Okayama même, la petite chapelle provisoire, devenue insuffisante, a dû être agrandie cette année, autant que le permettait notre modeste maison japonaise. C’est une nouvelle preuve du bien que ferait là une véritable église, que nous appelons de tous nos vœux ; outre les besoins auxquels elle répondrait, ce serait pour la ville et les environs une éloquente prédication.
« Dans le village de Haga, signalé précédemment, les néophytes se montrent toujours fervents, mais leur nombre n’augmente point au gré de nos désirs. Les vexations antérieures, bien que terminées, rendent encore timides, pour faire le pas décisif, bon nombre de gens qui se contentent de se dire nos amis.
« A Fukuyama, centre actuel du Père Mutz, l’Évêque a administré les premiers baptêmes, à l’époque de la visite pastorale (cette ville n’existait point encore au XVIe siècle). En face du Catholicisme et de plusieurs sectes protestantes, dont l’une possède déjà une chapelle, les bonzes se sont émus et multiplient leurs Sekkyô. On ne voit qu’affiches dans la ville annonçant des conférences, pour supprimer, anéantir la doctrine de Jésus. Tout ce tapage appelle l’attention du peuple sur la question religieuse, et le Père Mutz constate une plus grande affluence à ses conférences.
« Plusieurs des chrétientés reculées du district ont vu augmenter le nombre de leurs membres. Ce n’est pas toutefois sans difficulté qu’on peut embrasser et pratiquer là le christianisme. Un maître d’école, premier néophyte de son village, perdit sa place pour cette raison ; un autre jeune homme, après son baptême, fut repoussé par sa famille. Dans une localité de ce rayon, pendant que l’Évêque, venu là pour la première fois, administrait les Sacrements, une jeune personne, toute prête à recevoir le baptême, ne put se présenter, attachée qu’elle était par son père, païen haineux, à une colonne du logis. Cette fervente catéchumène n’a point faibli et pourra bientôt, Dieu aidant, devenir chrétienne.
« Les bonzes sont, au fond, les instigateurs de toutes ces manifestations hostiles. Ils semblent pressentir la diminution de leur influence et de leurs recettes, dans les campagnes, jusqu’ici plus fidèles au bouddhisme que les centres populeux.
« Au mois de mars, un bonze de Nishi-odo, dans un discours prononcé au Téra (temple bouddhiste), se laissa aller à de telles intempérances de langage vis-à-vis du Catholicisme que les néophytes ne voulurent point demeurer sous le coup de cette attaque calomnieuse. L’agresseur ayant manifesté le désir d’une discussion publique, on en référa au Père qui députa immédiatement sur les lieux deux catéchistes capables de tenir tête à l’erreur. Le bonze pris au mot ne put refuser de se présenter, et la défaite qu’il essuya lui fera sans doute perdre l’envie d’y revenir. Les chrétiens ont eu les honneurs de la journée, et les païens loyaux doivent savoir à quoi s’en tenir sur les attaques mensongères des bonzes. Heureux quand les premiers néophytes sont gens à ne point se laisser intimider, comme il arrive trop souvent : la vérité s’affirme alors, et la lutte augmente la vie religieuse.
« A Yamanomura, nous avons été obligés de reconstruire la chapelle de Notre-Dame de Lourdes, renversée ou à peu près par les ouragans qui balayent ce plateau élevé. La cérémonie de la bénédiction de cette nouvelle construction a eu lieu, le 1er décembre dernier, avec toute la solennité possible, et en présence de nombreux assistants chrétiens et païens. Nous avons inauguré en même temps une maison japonaise, qui sert à la fois de lieu de conférences et de salle d’école. Sous la direction d’un instituteur chrétien plein de bonne volonté, l’école a des débuts encourageants et produit dans les familles une heureuse impression. De son côté, la femme de l’instituteur a organisé un ouvroir qui attire les petites filles, et contribue à faire connaître avantageusement la religion. Que Notre-Dame de Lourdes amène toutes ces âmes à son divin Fils !
« Le district de Hiroshima, d’où le Père Aurientis dessert encore la côte nord du Shikoku, s’est augmenté de deux nouveaux centres chrétiens, Iwakuni et Takamatsu, dont nous dirons un mot tout à l’heure.
« A Hiroshima même, les épreuves du dernier exercice ont continué ; le catéchiste, malade depuis longtemps, est mort en février, c’est-à-dire que le travail a été impossible, à l’époque où d’ordinaire il est le plus rémunérateur. Après avoir administré les sacrements au malade, le missionnaire était demeuré plusieurs heures auprès de lui ; à peine rentré à la mission, on l’appelle de nouveau, car le moribond allait plus mal. Sa mère, affolée en voyant arriver le moment fatal, lui criait : « Ne meurs pas encore, on est allé chercher le Père, attends un « peu ! » — « Laissez, répondit-il , j’ai mis ma confiance dans la sainte Vierge, elle ne « m’abandonnera pas. » A peine le nom de Marie prononcé, il rendait le dernier soupir.
« D’autre part, une catéchiste dévouée a dû se retirer, après une longue maladie qui lui rend son service impossible.
« Malgré ces regrettables accidents, le Père Aurientis a recueilli une trentaine de baptêmes dans son district.
« La population de Matsuyama (île du Shikoku), dit notre confrère, nous est sympathique, mais ce sentimen procède trop de l’indifférence en matière de religion. En revanche, elle est ardente pour écouter les conférences politiques et autres. Nous avons cependant là une petite chrétienté qui se solidifie et quelques catéchumènes bien posés. »
« Sur la même côte, mais plus à l’est, se trouve la grande ville de Takamatsu (37.000 habitants) où notre infatigable voyageur apostolique a pu commencer à travailler, depuis le mois de mai. Là, plus qu’en beaucoup d’autres endroits, le démon est encore puissant ; malgré la proximité d’un port ouvert (Kôbe, dans la grande île), les Européens y sont presque inconnus. Chose extraordinaire, pas un ministre protestant qui y réside ou y fasse des visites régulières, bien que deux sectes protestantes soient établies dans la ville. « Quand je paraîs, « dit le missionnaire, je suis encore un objet de curiosité ; à peine ai-je quelques loisirs pour « mes exercices de piété, tant les visiteurs abondent. Je me crois transporté à dix ans en « arrière, à l’époque où les voyages dans l’intérieur étaient moins fréquents qu’aujourd’hui. « Que le bon Dieu daigne faire servir cette curiosité aux intérêts de sa gloire. »
« A l’ouest de Hiroshima, Iwakuni (8.000 habitants) a eu d’heureux débuts ; récemment fondée, cette chrétienté naissante compte déjà 13 fidèles d’élite. La population bonne et paisible semble disposée à prêter l’oreille à la vérité. La seule preuve d’hostilité est venue d’un païen qui, rencontrant le soir une de ses connaissances nouvellement baptisée, l’interpelle brusquement : « Montre-moi le signe du chrétien, la croix ; car je te sais devenu « chrétien, toi aussi. » — « La croix, répond le néophyte, je ne l’ai pas sur moi en ce « moment. » Mais l’autre, qui cherchait querelle à tout prix, lança plusieurs coups de poing, sans autre motif que sa haine, et le chrétien, au lieu de riposter, s’estima heureux d’avoir été attaqué pour sa foi.
« L’incident fit quelque bruit, mais sans nous être défavorable, et depuis lors, le perturbateur a quitté le pays. Si nous ajoutons que le P. Aurientis visite parfois Uwajima (dont nous parlerons ci-dessous), vous reconnaîtrez, Messieurs, qu’il est dans la réalité du terme un missionnaire ambulant. Heureusement, ses absences peuvent se prolonger sans qu’en souffre Hiroshima, où le P. Rey soigne la chrétienté et se prépare ainsi à occuper un poste à son tour.
« Dans le district voisin, Yamaguchi, le P. Villion, homme de ressources, ayant plus d’une corde à son arc pour faire une trouée quelque part, a continué à se donner beaucoup de mouvement pour répandre le Catholicisme. A Yamaguchi, il a ouvert de nouveaux lieux de conférences, et « il a vérifié, écrit-il, que ces conférences ont produit un excellent effet : la « masse des habitants reconnaît à haute voix la vérité de notre sainte religion sans oser se « déclarer ouvertement, entraînée qu’elle est par les idées courantes des écoles sans Dieu ». Les ministres protestants américains, devenus plus nombreux encore, viennent de construire, là, de nouvelles écoles et une chapelle au milieu de la ville ; à côté d’eux, le Catholicisme semble bien inférieur.
« A Hagi, l’esprit de la population, arriérée de plusieurs années sur les villes de l’intérieur, a mis à l’épreuve la patience du catéchiste et sa persévérance. Il a fini cependant par se faire connaître et accepter, et par grouper des connaissances d’où l’on espère voir sortir des catéchumènes : le premier néophyte y a été récemment baptisé.
« A Tokuyama (11.000 habitants), au témoignage du P. Villion, la population a fait bon accueil au représentant du catholicisme. Bien que bouddhistes dans l’âme, ces gens sont forcés de reconnaître la vérité dans la doctrine que nous leur prêchons Il faut laisser à la semence le temps de germer avec la grâce de Dieu.
« Pendant cet exercice, nous avons pu pénétrer à Shimonoseki (ou Bakan) étagée sur la pointe finistérienne de la grande île, à l’entrée occidentale de la mer intérieure. Cette ville, trop renommée par sa corruption et entretenue dans le fanatisme païen par les bonzes de Hongwanji (Kyôto), est déjà occupée, depuis plusieurs années, par trois ministres protestants qui possèdent écoles et chapelle dans la partie de la ville (Toyo-ura) habitée par les shizoku (ancienne noblesse militaire).
« C’est assez dire que les obstacles ne manquent point et mettent aux abois notre pauvre catéchiste ; dirigé par le P. Villion qui visite régulièrement ce poste, il a pu néanmoins s’orienter, jeter les premiers jalons et rencontrer quelques âmes de bonne volonté ; attendons le reste.
« Le P. Villion parcourt son district en tout sens et se multiplie véritablement pour faire connaître la vérité ; si sa gerbe de baptêmes (16) n’est pas en proportion de ses efforts, la faute en doit être attribuée au sol qui se prête encore peu au défrichement. Mais la persévérance et les années, unies à la grâce, finiront bien par avoir raison de l’erreur.
« Finissons notre voyage par la visite du Shikoku dont nous avons touché deux points au passage, à propos du district d’Hiroshima.
« A Uwajima (sud-ouest) le P. Birraux est allé faire ses premières armes sous la direction du P. Aurientis qui y avait jeté les fondements d’une chrétienté.
« Notre jeune confrère a donc eu, sans tarder, la consolation de faire plusieurs baptêmes. Voici ce qu’il écrit au sujet du premier néophyte de Uwajima, homme bien posé (il est frère du sous-préfet) et qui peut exercer une heureuse influence autour de lui. « Quand les « protestants vinrent, il y a quelques années, s’établir ici, cet homme, qui sentait le vide et la « fausseté du bouddhisme, se mit à étudier la religion nouvelle. Il lut attentivement et « approfondit les ouvrages protestants sans avoir l’âme satisfaite. Sollicité par le ministre « d’entrer dans sa secte, il s’y refusa longtemps ; et un jour, poussé à bout, il finit par « répondre au prédicant : « Vous me pressez de recevoir votre baptême ; or, une fois baptisé, « je ne serai pas de votre secte, mais de la mienne. » Ces paroles pleines de justesse montrent que cet homme droit avait saisi la fausseté du soi-disant principe du libre examen.
« Cet état de choses durait depuis trois ans, quand le Père Aurientis vint à Uwajima étudier « la possibilité d’y répandre le Catholicisme. Notre Japonais se mit en rapport avec le « missionnaire, et, sept mois durant, étudia sérieusement la doctrine. Après avoir fait pour « s’éclairer toutes les objections imaginables, il s’avoua vraiment convaincu et demanda le « baptême qu’il reçut avec beaucoup de ferveur. Il a voulu prendre le nom de Paul, avec « promesse de travailler à la conversion de ses compatriotes. » Cet excellent néophyte a déjà tenu parole : grâce à son zèle, le Père Birraux a pu administrer six baptêmes (le bouquet de ces prémices est de dix), et les autres catéchumènes sont, pour la plupart des conquêtes de Paul.
«Ces derniers (six chefs de famille) étudient sérieusement, et si les espérances de notre confrère se réalisent, ils viendront sous peu grossir son petit troupeau, et contribueront à en amener d’autres à la vérité. A Uwajima donc les bases de la chrétienté semblent bien établies. C’est un grand point d’acquis pour l’avenir, Dieu en soit loué !
« Terminons par le district de Kôchi (côte est) où le Père Duthu travaille de tout cœur . S’il n’a pu offrir à Notre-Seigneur une récolte plus abondante (27 baptêmes), la faute en est principalement aux troubles électoraux signalés aux premières pages de ce compte-rendu. Nous n’y reviendrons pas, sinon pour dire que la campagne surtout n’a point donné les résultats espérés.
« La ville de Kôchi, malgré le tumulte, a fourni 22 baptêmes, et les fidèles ont récompensé leur Père de ses soins assidus par un consolant progrès dans la vie chrétienne. Malheureusement plusieurs émigrations sont encore venues éclaircir les rangs des néophytes. En ville, les Sekkyô n’ont pas manqué d’auditeurs, mais, remarque le Père Duthu, « l’esprit « public plus ou moins désorienté semble pencher vers l’indifférentisme ou l’athéisme ».
« La propagande protestante pousse dans cette voie. Un de leurs orateurs, appelé de la capitale, a ouvertement déclaré « que Jésus-Christ n’est pas Dieu, mais qu’un peuple sans « religion étant ingouvernable, le Christianisme est, à tout bien prendre, ce qu’il y a de mieux « jusqu’à présent. Si les savants n’ont pas besoin de religion, il en faut une pour le peuple ». Les protestants viennent encore de bâtir une magnifique école à Kôchi ; néanmoins leurs 14 catéchistes (7 en ville et 7 aux environs) n’ont recueilli cette année que 30 baptêmes, dit-on : ce qui fait pour chaque néophyte une dépense nette de 5 ou 600 dollars.
« Suivre le Père Duthu dans toutes les localités qu’il visite en dehors de Kôchi, nous conduirait trop loin : bornons-nous à la vallée de Hewa et à Ikegawa.
« A Hewa, il a fallu, écrit notre confrère, commencer par l’épreuve. Le chef du village, qui « nous avait appelés, a vu diverses maladies s’abattre sur sa famille, et lui-même est mort « presque subitement. Il désirait le baptême sans avoir encore grande instruction ; mais ses « parents firent autour de lui une garde si sévère, qu’il fut impossible d’approcher du pauvre « malade. « Qu’il aille en enfer, s’il faut, criait sa femme, païenne acharnée, mais il ne sera « point baptisé. » Lui mort, le sorcier a déclaré que nous étions la cause de tous ses malheurs ; « et il a fallu chercher un autre abri. Enfin, un des esprits forts du pays, qui se soucie peu des « sorciers, nous a loué sa maison, et nous ne sommes pas évincés. »
« Cette première bourrasque fut suivie de la période électorale, dont on connaît les conséquences regrettables.
« Malgré ces contre-temps successifs, le catéchiste de cette longue vallée a pu obtenir six conversions dans une localité voisine. Ces nouveaux néophytes, tous d’âge mûr et de condition aisée, étaient en voie de devenir protestants ; la protection de la sainte Vierge a donné la victoire au Catholicisme, et on espère voir grossir l’an prochain, à Hasu-ike, ce petit noyau de convertis.
« Le Père Duthu raconte ainsi l’un de ses voyages à Ikegawa, petite ville située au milieu des montagnes sur la frontière ouest de la province. « Nous venons de faire une excursion « aussi fatigante qu’intéressante à Ikegawa, séparée du reste du monde, par des montagnes « que mes jambes, encore jeunes cependant, trouvent beaucoup trop élevées. Le Père Angles « (alors à Kôchi) qui m’accompagnait est absolument de mon avis et avoue que ces hauteurs « gagneraient à être plus modestes, surtout quand la neige ou la pluie viennent ajouter à la « difficulté de la route. (Avis aux jeunes aspirants de Paris qui trouvent les chemins de fer peu « apostoliques en mission.)
« Un Kannushi (prêtre shintoïste) démissionnaire, nous a prêté sa maison, pour y montrer « les merveilles de notre lanterne magique. Il a fabriqué lui-même une lanterne ornée d’une « croix pour les Sekkyô qu’il nous offre de donner chez lui. L’inspecteur des écoles, de « passage à Ikegawa, est venu assister à notre séance, où, malgré une pluie battante, 300 « personnes étaient accourues. On a expliqué les dix commandements de Dieu, et notre « auditoire dut être satisfait, car la soirée se termina par des applaudissements, après un « Sekkyô du catéchiste qui résuma fort bien le décalogue. J’espère que le bon Dieu se choisira « des élus dans cette population moins en l’air que le reste de la province. » Le Père Charron est actuellement le socius du Père Duthu dans ce district si rude à desservir.
« Il me reste à vous dire, Messieurs, quelques mots sur nos modestes établissements : orphelinats et écoles.
« 1º L’orphelinat-atelier de garçons, à Osaka, a continué, pendant cet exercice, à s’affermir et à se développer dans la mesure de nos ressources. Rien de nouveau à signaler du côté spirituel ou scolaire ; mais le Père Marie a pu mettre plusieurs de ses enfants à apprendre un métier. Les charpentiers se perfectionnent, deux jeunes tailleurs tirent l’aiguille, et d’autres sont les élèves d’un excellent chrétien qui travaille la corne et l’écaille de tortue. Ce dernier métier est, paraît-il, assez lucratif pour un bon ouvrier. Faute d’un bâtiment en projet, qu’il nous est toujours impossible de construire, tout ce petit monde est installé d’une façon bien précaire, aussi gêné par le froid que par la chaleur, suivant les saisons, mais l’esprit général est bon et tous attendent patiemment le jour où la Providence nous aidera à mieux faire.
« 2º Les orphelinats de filles, avec classes et ouvroirs, dirigés par les Sœurs du Saint-Enfant Jésus (de Chauffailles) ont fonctionné avec la même régularité. Ce qui empêche ces Religieuses dévouées d’accomplir plus de bien, ce sont leurs ressources limitées. Cette année, les santés sont grandement éprouvées dans nos petites communautés ; ce qui n’a point rendu le travail plus facile et plus fructueux.
« 3º Écoles. Nous avons, cette année, 10 écoles (dont 2 nouvelles) et 2 nouveaux ouvroirs signalés dans les pages précédentes. C’est peu sans doute par comparaison, mais il faut laisser à l’arbre, jeune encore, le temps de se fortifier et de grandir.
« Tel est, Messieurs, le résumé de la situation et du travail dans la mission d’Osaka. Les années suivantes seront plus rémunératrices, nous l’espérons et le demandons instamment à Notre-Seigneur, qui, heureusement, tient compte de la bonne volonté, même quand les résultats ne répondent complètement ni aux désirs, ni aux efforts. Permettez-nous de compter, plus que jamais, sur votre charitable concours à tous égards ; et agréez, Messieurs et Vénérés Directeurs, l’expression de notre gratitude à tous, et la nouvelle assurance du respectueux dévouement avec lequel je demeure, en union de prières et de saints sacrifices, votre bien humble et obéissant serviteur et confrère in Christo Domino.

« † FÉLIX,
« Évêque d’Osaka. »



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