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Rapport annuel des évêques

Année: 1892
Pays: Japon
Mission: Tokio
Rédacteur:Mgr OSOUF

III. — Tokio.


Population catholique 9.002
Baptêmes d’adultes 1.263
Conversions d’hérétiques 3
Baptêmes d’enfants de païens 504
_____



LETTRE DE MGR OSOUF, ARCHEVÊQUE DE TOKIO, A MM. LES
DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS


Tokio, le 26 septembre 1892.

« Messieurs et vénérés Directeurs,
« J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint le compte-rendu annuel de la Mission de Tokio ; puisse-t-il dans son ensemble vous apporter quelque consolation au milieu de tous vos soucis pour la prospérité de nos chères Missions.

I

« L’ensemble de la situation dans laquelle la Mission a eu à travailler, cette année, ne diffère pas sensiblement de l’état de choses qui s’est déjà fait remarquer depuis trois ans. Peut-être, cependant, serait-il vrai de dire que certain esprit de haine qui s’était manifesté naguère chez les Japonais à l’égard des étrangers, s’est un peu calmé. Et sans doute la généreuse sympathie que les étrangers résidant au Japon et dans les pays voisins, Shang-hay, Hong-kong, etc., ont témoignée aux malheureux Japonais, victimes de l’épouvantable tremblement de terre du mois d’octobre 1891, aura contribué à produire ces meilleures dispositions.
« D’après les comptes-rendus des journaux, les secours offerts en cette circonstance par la population étrangère se sont montés à 150.000 francs environ. Semblable témoignage de sympathie, dans une calamité publique, est bien de nature à se faire apprécier par les Japonais, si clairvoyants et si sensibles d’ordinaire à une attention quelconque.
« A l’égard des préoccupations politiques, le pays est loin d’être revenu à son calme d’autrefois. Les agitations ont continué de même que la lutte de la Chambre des Députés contre le Gouvernement. Au milieu de ces luttes, un événement considérable s’est produit à la fin de décembre : l’empereur a dissous la Chambre. De nouvelles élections ont eu lieu au mois de février. Mais, dès sa première session, la nouvelle Chambre s’est signalée comme la précédente par son esprit d’antagonisme vis-à-vis du gouvernement. Maintenant qu’elle est en vacances, les chefs de l’opposition parcourent le pays pour propager de plus en plus leurs idées. Du côté du gouvernement, à la suite de la démission du président du Conseil et de plusieurs ministres, l’empereur a chargé l’homme de sa confiance par excellence, le comte Ito, de former un nouveau ministère. Le cabinet actuel réunit les hommes d’État les plus renommés du pays. On peut donc s’attendre à voir, à la rentrée des Chambres, la lutte se poursuivre avec un redoublement de vigueur de part et d’autre. Daigne la divine Providence assurer toujours le maintien de l’ordre au milieu de tant d’efforts en sens opposé !
« Tout en restant (et nos catholiques avec eux) complètement étrangers à ces agitations, les missionnaires ne continuent pas moins d’en ressentir les fâcheuses influences par rapport au succès de leurs travaux apostoliques. Les esprits sont en général trop distraits par les affaires du pays, et un bien petit nombre d’oreilles parmi les païens, se montrent disposées à entendre parler de religion. Les missionnaires protestants et les popes russes en font l’expérience comme nous et le constatent dans leurs rapports, que reproduisent parfois les journaux.
« Il est inutile d’ajouter que ceci n’empêche cependant pas les Protestants de continuer leur propagande et de déployer le plus d’éclat possible dans leurs œuvres extérieures, par lesquelles, vu l’abondance de leurs ressources, il leur est si facile de dépasser de très loin les missions catholiques. Celles-ci sont de longue date habituées à cette sorte d’infériorité, que la Providence permet sans doute pour un bien sous un autre rapport.

II

« Quoi qu’il en soit de la situation, obligés de la prendre telle qu’elle est, les missionnaires ont du moins visé à en tirer le meilleur parti possible. Plusieurs ont trouvé moyen de se dédommager, du côté des malades, des difficultés plus grandes que l’on rencontre, en ces temps-ci, auprès de l’élément ordinaire. Et la Providence a béni sensiblement leurs efforts. Grâce à l’appoint considérable qu’ils ont apporté au total des baptêmes administrés depuis un an dans la mission, le chiffre en est assez consolant ; il se monte à 1.963, y compris 193 baptêmes d’enfants de chrétiens ; sur le total, 887 adultes et 442 enfants ont été baptises in articulo mortis. Ce nombre considérable de moribonds parmi les nouveaux baptisés, venant s’ajouter à celui des morts ordinaires survenues chez les anciens chrétiens, réduit à rien l’augmentation que les baptêmes de cette année devaient produire dans le chiffre de la population catholique de la mission. De plus, j’ai découvert, depuis l’envoi du compte-rendu précédent, qu’une erreur assez grave s’y était glissée relativement à ce chiffre : tout le personnel de la maison des Sœurs de Yokohama (lequel se monte à près de 500 âmes) a été compté deux fois, par inadvertance au rapport que deux feuilles des comptes avaient entre elles. Outre cela, la longue maladie de M. Testevuide n’ayant pas permis de renouveler, au mois d’août 1891, le recensement de ses chrétientés, on avait adopté pour elles les chiffres du recensement précédent. Or, chaque année il survient des absences, parfois assez nombreuses, qu’on ne parvient pas à expliquer ; et ceci ne s’est malheureusement que trop fait remarquer après un intervalle de deux ans, et avec un changement forcé de missionnaire qui, après la mort de M. Testevuide, a amené un confrère tout nouveau dans un district d’ailleurs très étendu. Pour toutes ces raisons, la population catholique de la mission de Tokio, qui a été portée en 1891 à 9.660 âmes, se trouve réduite, en 1892, à 9.002 ! Progrès insolite, grâce à Dieu !

III

« Le compte-rendu de l’année dernière a indiqué l’étendue de cette mission, après la création de celle de Hakodaté, et a détaillé son personnel et ses divers établissements. Il n’y aurait que peu de modifications à signaler cette année. Je me bornerai à mentionner le changement le plus important qui ait eu lieu. C’est l’installation définitive du poste de Kanazawa, installation poursuivie si longtemps sans succès ! Des âmes généreuses, auxquelles la mission devait déjà une grande reconnaissance, nous ont mis à même de réaliser enfin nos voeux de ce côté. Un immeuble très convenable et bien situé a été acheté. Dans la vaste maison qu’il comprend, on a pu organiser ce qui suffit présentement, y compris une chapelle provisoire. Cette maison était autrefois l’habitation d’un bonze. Tout à côté, l’emplacement de son temple, démoli, depuis un certain temps, sera très convenable pour bâtir une chapelle plus tard, quand les besoins de la chrétienté le demanderont et que les ressources le permettront.


IV

« J’arrive aux renseignements sur les travaux des missionnaires durant l’année, et à quelques faits particuliers mentionnés dans leurs comptes-rendus. Les divers postes de la ville de Tokio ont fourni ensemble 1,329 baptêmes administrés à 941 adultes, 311 enfants de païens et 77 enfants de chrétiens. Ces consolants résultats sont dus en très grande partie au ministère qui a pu s’exercer auprès des malades. Sur le total ci-dessus, 980 baptêmes, soit d’adultes ou d’enfants, viennent de cette source. M. Vigroux, à qui est échue une grande part de ces bénédictions, donne les détails suivants : « Notre attention s’est portée principalement, « cette année, sur les malades. Moyennant une offrande, assez peu considérable d’ailleurs, « pour contribuer aux frais d’un hôpital de charité, j’ai pu obtenir de pénétrer librement dans « cet établissement, et même d’y introduire mon catéchiste. Ces entrées nous ont permis non « seulement de voir à loisir et de préparer au saint baptême nombre de malades paraissant être « en danger de mort, mais encore de connaître l’adresse de beaucoup d’autres malades « externes, autorisés à venir prendre des médicaments à l’hôpital. Avec ces adresses il a été « facile de visiter ces malades à domicile, et un assez grand nombre de baptêmes ont été faits « parmi eux. »
« D’autres hôpitaux ont encore été visités par M. Vigroux, mais presque sans succès jusqu’à présent. Reçu toujours très poliment, il n’a pas joui de la liberté voulue auprès des malades pour pouvoir les préparer au baptême. Un jeune chrétien japonais a été plus heureux, et le zèle qu’il a déployé dans un de ces hôpitaux a été magnifiquement récompensé, il a pu y baptiser 400 et quelques adultes. On n’eût jamais osé espérer un pareil succès ! Il faut dire que ce chrétien, à l’aise d’ailleurs et libre de son temps, s’est dévoué à cette œuvre de charité d’une facon vraiment héroïque. Il a visité régulièrement l’hôpital deux fois par semaine sans se préoccuper ni du typhus, ni de la petite vérole, ni du choléra, qui tour à tour ont plus ou moins sévi parmi les malades. Toujours modeste, il n’a manifesté qu’une crainte, celle de ne pas faire assez et de laisser peut-être mourir sans baptême quelqu’un qui l’eût désiré, s’il avait pu en connaître le prix à temps. Son désintéressement égale d’ailleurs son zèle ; il n’a jamais voulu rien accepter pour tant de bons offices. Dieu saura assurément récompenser lui-même un si généreux dévouement.
« Depuis plusieurs années, grâce à un petit secours fourni par la mission, un autre hôpital de Tokio est librement ouvert aussi à un chrétien d’Ogawamachi, qui le visite régulièrement. Ces visites ont toujours été fructueuses, et, cette année encore, elles ont procuré la grâce du baptême à environ 200 malades. Enfin le catéchiste de Houjo a lui-même baptisé à l’hôpital des cholériques 62 personnes atteintes du terrible fléau.
« Tout en me proposant de parler plus loin des maisons des sœurs , je ne veux pas omettre ici de mentionner au moins l’appoint notable qu’elles ont, de leur côté, apporté à la moisson recueillie à Tokio, auprès des malades : 158 baptêmes (conférés à 97 adultes et à 61 enfants) sont dus à la sollicitude des sœurs du Saint-Enfant Jésus, de Tsukiji, et une quarantaine à celle des sœurs de Saint-Paul de Chartres
« A côté de ces heureux fruits d’un zèle si précieux pour les âmes qui sont sur le point de paraître devant Dieu, j’ai le bonheur de signaler aussi, d’après les notes de mes chers missionnaires, quelques-unes de leurs autres consolations. Elles ne sont pas, assurément, sans être mêlées de bien des peines, mais, où le saint ministère s’exerce t-il sans amertume pour le prêtre ?… M. Papinot renouvelle le bon témoignage qu’il donnait l’an dernier sur la chrétienté d’Ogawamachi. Non seulement le nombre des néophytes continue d’augmenter peu à peu (outre les enfants de chrétiens, 53 adultes sont venus s’ajouter au troupeau), mais l’esprit chrétien et la ferveur y paraissent aussi en progrès.
« A Asakusa, M. Brotelande, tout en déplorant quelques défections parmi les anciens chrétiens, rend grâces à Dieu de ce que l’ensemble de sa nombreuse paroisse continue à bien pratiquer la religion. Elle a encore recruté dans le paganisme 60 nouveaux membres.
« Dans sa pauvre mais bien édifiante chrétienté de Houjo, grossie de 17 adultes pendant l’année, M. Balette se félicite toujours de la charité et de l’union qui règnent chez elle, et il en cite ce touchant exemple : « Un de mes chrétiens est atteint, depuis le mois de janvier, d’une « ophtalmie qui l’a rendu à peu près aveugle et incapable de tout travail. C’est un pauvre « ouvrier qui vivait au jour le jour. Il s’est donc vu plongé tout à coup dans la plus profonde « misère et sans autre moyen d’existence que la charité du prochain. Instruit de sa situation, je « me disposais à lui venir en aide ; je le lui devais d’ailleurs à cause des services qu’il m’a « rendus dans le passé. C’était le plus zélé de toute la chrétienté pour la conversion des « païens ; chaque année, il m’amenait quelques catéchumènes. Or, j’en ai été quitte pour ma « bonne volonté. Malgré leur indigence, mes chrétiens ont voulu se charger eux-mêmes de « pourvoir à son entretien. » La maladie de ce fervent Japonais, ajoute M. Balette, est aussi une épreuve pour moi, elle me prive du meilleur auxiliaire que j’aie jamais rencontré pour la conversion des païens.
« Il n’y a rien de particulier à signaler, cette année, sur la chrétienté d’Azabu, sinon qu’elle jouit maintenant, comme les autres postes de Tokio, de l’avantage d’avoir son missionnaire à résidence fixe. Il y a quelques mois, M. Drouart, qui reste d’ailleurs chargé du journal publié par les missions du Japon, a obtenu la permission d’habiter auprès de sa chapelle. Cette faculté améliore notablement la situation des chrétiens du lieu et permet d’espérer de nouvelles conversions dans les alentours.
« M. Lemaréchal donne les détails suivants sur la chrétienté japonaise de Yokohama : « Peu de progrès ont été réalisés, cette année, comme le montre le modeste chiffre de 37 « baptêmes qui ne comprend d’ailleurs que 13 adultes. C’est le contre-coup de la maladie et « de l’absence de M. Guenin. Sa résidence dans la ville japonaise, au milieu des chrétiens, « avait eu déjà d’heureurx résultats, bien qu’il ne pût encore y célébrer la messe le dimanche. « Malheureusement, il n’a pu jusqu’ici y être remplacé. En outre un changement de « missionnaire est sans doute plus funeste, ici, que dans certains autres postes. Nombre de « chrétiens sont dispersés çà et là dans toute la ville, laquelle s’étend chaque jour davantage. « Isolés au milieu des païens, s’ils ne sont pas véritablement fervents, ils se dispensent « facilement, à cause de la distance, de venir, le dimanche, entendre la messe à l’église « européenne. Il arrive de là qu’on les perd de vue, surtout quand on ne les connaît que peu ou « même point, et il devient difficile de les retrouver.
« La mission a cependant fait un pas important pour améliorer la situation. Grâce à un don généreux, reçu à Yokohama, et avec les aumônes recueillies par quelques chrétiennes zélées, un terrain a été acheté dans un bon quartier de la ville japonaise ; et, sur ce terrain, a été élevée une construction qui donne, au rez-de-chaussée, une école spacieuse et, au-dessus, une chapelle convenable. Pour compléter cette installation, il y faudrait un missionnaire en résidence. Hélas ! force nous est d’ajourner encore indéfiniment ce complément pourtant si désirable !...
« Après la mort de M. Testevuide, le grand district de Yokohama a dû subir plusieurs modifications. La principale partie a formé un nouveau district, celui de Shidzuoka confié à M. Steichen. Hachioji et ses environs ont été comme forcément rattachés (provisoirement du moins) au district déjà bien trop vaste de Tokio. Yokosuka et Odawara seulement restent dépendants de Yokohama. Ces deux chrétientés n’offrent d’ailleurs rien de particulier à mentionner dans ce compte-rendu.
« Le district de Tokio est administré par M. Cadilhac, à qui, dans ces derniers temps, a été adjoint M. Bertrand. Mais ce cher confrère est encore bien nouveau au Japon ; sa santé d’ailleurs laisse assez à désirer présentement, de sorte que son concours ne peut, d’ici a un certain temps, soulager M. Cadilhac autant qu’il le faudrait. L’exercice qui vient de se terminer a été une époque laborieuse et très pénible pour le courageux missionnaire. Voici comme il en rend compte lui-même :
« Je viens vous offrir la petite gerbe glanée dans l’immense champ que vous m’avez « confié : 183 baptêmes, dont 52 d’adultes, 67 d’enfants de païens et 64 d’enfants de « chrétiens. Ce chiffre aurait été sans doute plus gros, si le district n’eût pas souffert de la « pénurie de missionnaires. Lorsque M. Vigroux en avait la direction, nous pouvions à nous « deux, en soignant nos chrétiens, élargir aussi nos cultures et jeter la bonne semence dans des « localités nouvelles. Cette année, seul et de plus surchargé d’une partie du territoire de M. « Testevuide, j’ai eu beaucoup de peine à suffire à la visite des chrétiens. La propagande « parmi les païens a été presque nulle. Les chrétiens atteignent maintenant le chiffre de 3,184. « Ils sont dispersés dans 75 localités qu’il faut visiter. En supposant quatre visites par an, c’est « 300 jours que j’ai à compter, pour n’en passer qu’un seul dans chaque localité ; et, dans un « certain nombre de chrétientés, un seul jour est absolument insuffisant. Voici encore un autre « calcul qui peut éclairer la situation : une tournée complète du district comporte, au « minimum, une course de 500 lieues. Faisant quatre tournées par an, le missionnaire a donc « 2,000 lieues de route à parcourir, et, s’il est vrai qu’il a quelquefois l’avantage d’user du « chemin de fer, très souvent aussi, il est obligé de voyager à pied. Arrivé au terme de sa « course de la journée, il a ordinairement, pour se reposer, à faire passer des examens, à « instruire, à confesser, etc. Dans ces conditions, le district de Tokio est évidemment en « souffrance ; il n’est pas assez soigné. Pour le bien de cet immense pays, je soupire après une « division aussi prochaine que possible. »
« Conclusion qui n’est que trop fondée... Daigne la divine Providence nous mettre à même de réaliser ce vœu dans un bref délai !
« Le nouveau district de Shidzuoka comprend les trois provinces de Idzu, Suruga et Totomi. M. Steichen, qui en est chargé, fait dans son rapport les réflexions suivantes : « Je « n’apporte que 75 baptêmes parmi lesquels 48 d’adultes. La mort du regretté P. Testevuide « m’a privé de tout renseignement. Sans expérience, je suis tombé en pays absolument « inconnu pour moi. Plusieurs des catéchistes qui me secondent n’étaient guère moins « novices. Il m’a fallu courir pendant l’année, à la recherche de quelques centaines de « chrétiens perdus au milieu de plus d’un million de païens, sur une immense étendue de pays. « Enfin, j’ai aujourd’hui la satisfaction d’en connaître 756. Malgré certaines défections, je « puis dire qu’une forte majorité a tenu bon, sans jamais se départir de la ferveur que mon « prédécesseur avait su, avec la grâce de Dieu, leur inspirer... Je trouve amplement de quoi « occuper mon temps. Mais ma plus grande préoccupation est de travailler à l’avancement de « ceux qui sont déjà chrétiens. Leurs prières et surtout leurs bons exemples gagneront plus « d’âmes à Dieu que nos prédications...
« En terminant ce compte-rendu, ajoute M. Steichen, permettez-moi, Monseigneur, de « remplir un devoir bien légitime, auquel mon admiration ne me permet pas de me soustraire. « Je veux, parler du zèle vraiment apostolique du P. Testevuide. Pendant plus de douze ans, « racontent les chrétiéns qui l’ont vu à l’œuvre , il a parcouru à pied ce vaste district. Pour ne « pas dépenser inutilement un centime des précieuses aumônes de la Propagation de la Foi, il « portait souvent ses bagages lui-même. Ses habits pauvres et usés annonçaient son « détachement absolu de toute vanité ; et Dieu sait quand et comment il prenait ses repas ! « Vous ne trouveriez pas un seul village où il n’ait prêché plusieurs fois ; pas un seul notable « qu’il n’ait spécialement exhorté à embrasser la religion chrétienne. Qui pourrait dire les « amertumes que mille contradictions inévitables faisaient peser sans relâche sur cette âme « dont la sensibilité est si connue ? Malgré tant de déboires qu’il a éprouvés, il n’a jamais « faibli ; à l’exemple du divin Maître, il a porté sa croix jusqu’au sommet du Calvaire. Après « une vie si bien remplie, nul doute qu’il n’ait paru devant Dieu cum exultatione, portans « manipulos suos. »
« Sur le district de Nagoya, écrit M. Tulpin, il y aurait bien des choses à dire. En fait « d’épreuves, rien ne lui a manqué, depuis un an. Tremblement de terre, inondation, « épidémies, troubles politiques, toutes ces calamités sont venues tour à tour s’abattre sur nos « malheureuses populations. Elles en ont été trop profondément émues, pour que l’œuvre de « l’évangélisation n’en ait point souffert. Malgré cela néanmoins, le bon Dieu nous a encore « accordé quelques consolations. La ville de Nagoya, qui jusqu’ici a été le champ le plus « ingrat, s’est mise à la tête de nos chrétientés : elle compte maintenant 101 néophytes. « Toyohashi et ses environs en fournissent ensemble 102, fervents et animés d’un bon esprit. « Les autres chrétientés plus anciennes, Shinshiro, Gifu, Nakatsukawa, vont à l’ordinaire. « Enfin tout récemment, nous nous sommes étendus du côté de Nishio, gros bourg sur le golfe « d’Owari. L’entrain de cette chrétienté naissante donne bon espoir pour plus tard. Divers « autres lieux nous appellent encore ; mais hélas ! l’insuffisance des ressources nous « condamne présentement à laisser plusieurs de ces appels sans réponse. Quel sujet de « tristesse !
« Je ne veux pas omettre, Monseigneur, de vous dire un mot de notre petit hôpital des « vieillards. Après la catastrophe du 28 octobre dernier, qui couvrit de ruines les deux « provinces d’Owari et de Mino, il y eut partout un admirable élan de générosité qui permit de « secourir convenablement, durant quelques mois, les innombrables victimes du tremblement « de terre. Mais, dès le mois de janvier, les aumônes devenant plus rares, ce fut bientôt la « misère noire. Des personnes charitables s’occupèrent alors de recueillir les enfants les plus « abandonnés ; nous-mêmes nous en avons envoyé une petite caravane chez les sœurs du « Saint-Enfant Jésus. D’autre part, on s’ingénia de toute façon pour trouver de l’ouvrage à « ceux qui pouvaient travailler. Mais une classe de malheureux restait trop abandonnée : « c’étaient les vieillards. On les voyait par petits groupes se traîner le long des chemins, pâles « et décharnés ; le soir, ils se rassemblaient dans quelque coin, se serrant les uns contre les « autres, pour tâcher de résister au froid. La faim et le froid en ont fait périr, hélas ! un grand « nombre. C’est à quelques-uns de ces infortunés que, grâce à la générosité d’un Prince et de « sa pieuse dame, qui ont visité Nagoya, il y a environ deux ans et demi, nous nous efforçons « d’apporter un peu de soulagement. Avec les aumônes de Leurs Altesses un local a été « disposé à la mission, et nous y avons maintenant vingt-cinq vieillards. C’est peu, sans doute, « sur tant de malheureux abandonnés ; mais il faut bien compter avec ses ressources.
« Quoique ce petit hospice n’en soit encore qu’à son début, Notre-Seigneur lui a déjà « accordé plus d’une bénédiction. Je rapporterai au moins la suivante. Monique, une bonne « vieille de soixante-dix-neuf ans, n’était encore que catéchumène, mais elle croyait de toute « son âme et désirait ardemment le baptême. Le jour de l’Ascension, j’avais envoyé quelques « petits gâteaux à nos bons vieux, pour leur marquer par cet extra la grande fête de l’Église. « Or, Monique ne mangea point les siens. Ces gâteaux ainsi offerts par les Pères sont « certainement chose sainte, pensa-t-elle : ils doivent être agréables à Dieu. Après avoir « pieusement entendu la messe, elle met ses gâteaux dans une petite serviette, passe à la « chapelle, dérobe un peu d’eau bénite et court chez son fils, où un enfant de quatre ans, son « petit-fils, se trouvait en danger de mort. La désolation était grande à la maison : le médecin, « qui était présent, avait déclaré que l’enfant avait encore tout au plus pour un quart d’heure « de vie !... Monique ouvre sa serviette sur la natte, prend un peu de gâteau, le trempe dans « l’eau bénite et, au risque d’étouffer le petit moribond, le lui met de force dans la bouche. « Les parents et le médecin voulaient intervenir ; mais elle les repoussa énergiquement en leur « disant : Vous êtes encore des païens, vous n’entendez rien aux choses de Dieu ; laissez-moi « faire ! — Et le bon Dieu récompensa aussitôt la confiance de cette femme. L’enfant se leva « guéri et courut se jeter dans ses bras. »
Les deux districts de Matsumoto et de Kanazawa ont donné chacun une douzaine de baptêmes aux chers missionnaires qui les administrent. C’est peu sans doute pour tout le travail et les peines qu’ils se sont imposés ; mais leur mérite n’en est pas moindre pour cela aux yeux de Dieu. Les circonstances des lieux, aussi bien que celles du temps, ont été particulièrement difficiles. J’ai mentionné plus haut la grande amélioration matérielle qui a été réalisée au poste de Kanazawa.

V

« En abordant l’article de l’Enseignement, je ne dirai qu’un mot de nos séminaristes. Les deux minorés se préparent à recevoir le sous-diaconat à Noël. Dieu daigne diriger lui-même cette importante démarche ! Parmi les autres élèves, nous avons déjà, hélas ! plusieurs vides à regretter. De ceux qui ont été envoyés au séminaire de Nagasaki, il y a deux ans, l’un est mort poitrinaire ; un autre, le plus avancé, a été obligé de partir pour le service militaire. Nous espérons toutefois que, Dieu le gardant, celui-ci nous reviendra. Il est attaché au service de l’infirmerie dans l’hôpital militaire d’une ville où réside un missionnaire, et, jusqu’à présent, il se conserve très bien ; il sort, tous les dimanches, pour entendre la messe, et ordinairement il la sert lui-même et y communie. Cinq autres élèves de l’école préparatoire de Tokio devaient se rendre, ce mois-ci, à Nagasaki, pour la rentrée du cours. Or trois seulement ont pu partir. Le quatrième a été arrêté par l’état de sa santé qui menace de le conduire peut-être prochainement au tombeau, et le cinquième a été retenu par sa famille. Nous ne sommes que trop habitués à semblables mécomptes... Mais ce n’est pas une raison de nous décourager : la Providence nous donnera, à son heure, le clergé indigène voulu pour ce pays ; en attendant, notre devoir est de ne rien négliger, dans la mesure de nos moyens, pour arriver à le former.
« Le collège des Marianites, auquel une misérable influence s’efforce de nuire, par haine de la religion, n’en poursuit pas moins sa marche en avant. Sans qu’à aucune époque il n’y ait eu rien de particulièrement saillant dans cette marche progressive, elle a été continue, depuis l’arrivée de ces Messieurs au Japon. Chaque année, le nombre de leurs élèves a augmenté d’environ une vingtaine. C’est ce qui s’annonce encore pour celle-ci.
« Parmi, les nouveaux venus, plusieurs appartiennent à des familles japonaises haut placées. Les exercices publics, qui ont eu lieu le jour de la distribution des prix, devant une assistance toujours nombreuse et distinguée, ne peuvent qu’accroître la bonne réputation du Collège. Un vœu très ardent que je forme avec M. le Directeur et ses dévoués collaborateurs, c’est que bientôt on puisse construire leur établissement définitif. Leurs bâtiments actuels sont devenus tout à fait insuffisants, et, désormais, il faudra refuser les nouveaux pensionnaires qui se présenteront : il n’y a plus de place pour les loger.
« J’ai le vif regret de constater que les Pensionnats de filles n’ont pas eu, dans ces derniers temps, tous les succès que méritent le zèle et le généreux dévouement de nos bonnes religieuses. Ces trois établissements ont subi une petite diminution dans le nombre des élèves. D’où cela vient-il ? Probablement divers inconvénients signalés précédemment n’y sont pas tout à fait étrangers. Ainsi, l’orphelinat qui se trouve à côté du pensionnat, dans chacune de ces maisons, offusque la susceptibilité de certaines familles, qui regardent plus ou moins l’établissement comme un de ceux ouverts à la classe des pauvres. D’autres familles, encore opposées au christianisme, peuvent aussi appréhender pour leurs enfants les influences religieuses presque inévitables en pareil milieu. Mais, outre cela, je suis porté à croire que nos Pensionnats souffrent en ces temps-ci, bien innocemment sans doute, d’une réaction très accentuée qui s’est produite, depuis un an, contre l’éducation donnée aux jeunes Japonaises par certaines maîtresses étrangères. Nombre d’écoles protestantes de Tokio, jadis très florissantes, sont tombées complètement, par suite de cette réaction. Dans ces écoles, disaient les journaux, les élèves, formées d’après les idées et les coutumes d’Europe et d’Amérique surtout, y perdaient tout à fait la retenue et l’étiquette si rigoureuse dans les bonnes familles japonaises ; elles se lançaient tellement dans les voies plus libres qu’on leur ouvrait, que leurs allures ne différaient guère de celles qui appartiennent aux hommes. Que le mouvement ait été enrayé, c’est assurément un grand bien pour le pays ! Mais à côté de cet extrême, sagement évité, il y aurait un excellent milieu à choisir, ce serait de donner à ces jeunes personnes la parfaite éducation que les demoiselles reçoivent ordinairement dans nos meilleurs pensionnats de France. Cette éducation, si elle pouvait se faire jour suffisamment ici, au lieu de froisser les convenances japonaises, gagnerait au contraire facilement les sympathies de la bonne société du pays. Dieu fasse qu’après l’apaisement des préventions actuelles contre l’éducation étrangère des filles, en général, nos chères Religieuses puissent contribuer plus qu’elles ne sauraient le faire présentement, à répandre, ici, cette saine éducation, si précieuse pour la famille et la société !
« Les Œuvres de la Sainte-Enfance suivent leur cours ordinaire. De tous les orphelinats, tant de celui des garçons dirigé par M. Rey, que de ceux des filles que les Sœurs du Saint-Enfant Jésus et les Sœurs de Saint-Paul ont à Tokio et à Yokohama, je ne saurais que répéter les bons renseignements des années précédentes. Toujours même dévouement de la part des maîtres et maîtresses ; toujours aussi abondance et surabondance de pauvres enfants dans toutes ces maisons ! Il y en a 129 à l’orphelinat des garçons, 681 chez les Sœurs du Saint-Enfant Jésus, à Tokio et à Yokohama, et 164 chez les Sœurs de Saint-Paul, à Tokio. Que la Providence daigne continuer d’envoyer les moyens de soutenir pareilles familles !
« Les écoles sont aussi à peu près sur le même pied que l’année dernière, surtout celles qui sont attachées aux orphelinats. Parmi les autres, plusieurs ont eu quelques épreuves à traverser, soit à cause de l’insuffisance de leurs ressources, soit par suite des changements si souvent apportés par les autorités préposées à l’enseignement dans les règlements qui concernent les écoles libres.
« D’autre part, comme on l’a mentionné plus haut, une notable amélioration a eu lieu à Yokohama une école très convenable a été construite récemment dans le quartier japonais, et il n’est pas douteux qu’elle n’y rende désormais grand service, pour les petits païens du voisinage comme pour les enfants des chrétiens. A cause des formalités nécessaires, ce n’est que ce mois-ci qu’elle a pu être ouverte officiellement. Les 18 écoles élémentaires de la mission comptent en tout 1,155 élèves : 409 garçons et 746 filles.
« A côté des orphelinats de la Sainte-Enfance, les Religieuses ont encore l’œuvre des malades. Cette année en particulier, elle a produit de très heureux fruits. A Tokio, comme on l’a vu plus haut, elle a valu aux Sœurs de Saint-Paul de Chartres une quarantaine de baptêmes, et plus de 150 aux Sœurs du Saint-Enfant Jésus. A Yokohama, les religieuses de ce dernier Institut ont recueilli aussi 150 baptêmes parmi leurs malades.
« En terminant ce compte-rendu, j’ajouterai un mot sur l’hôpital des Lépreux de Gotemba. Le cher M. Vigroux a hérité de tout le zèle du regretté M. Testevuide pour ces malheureux. Il n’a rien épargné pour intéresser de tous côtés en leur faveur ; et grâce à la générosité qui a répondu à ses appels, il a pu augmenter notablement le nombre des internes de l’hôpital (ils sont 60 actuellement) et agrandir en même temps le terrain de l’établissement. Cet agrandissement permettra aux lépreux les moins invalides de se livrer à une petite culture, qui aidera toujours quelque peu à couvrir les frais de leur entretien. Dieu daigne continuer de bénir cette œuvre , qui repose uniquement sur sa Providence ! Du côté religieux, l’hôpital a donné aussi quelques bonnes consolations : parmi les malades il y en a eu 36 à recevoir le saint baptême, cette année. Le bon exemple de ceux qui sont chrétiens gagne facilement les nouveaux venus qui ne le sont pas encore.
« Recevez, etc.

« † PIERRE-MARIE, archev. de Tokio. »




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