| Année: |
1893 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Hakodaté |
| Rédacteur: | Mgr ALEXANDRE |
VI. — Hakodaté.
Population catholique 4.199
Baptêmes d’adultes 170
Baptêmes d’enfants de païens 307
Conversions d’hérétiques ou de schismatiques 9
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LETTRE DE MGR BERLIOZ, ÉVÊQUE DE HAKODATÉ, A MM.
LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Hakodaté, le 1er septembre 1893.
« Messieurs et vénérés Directeurs,
« Pendant l’exercice 1892-93, une partie de notre semence est tombée le long du chemin ; les oiseaux l’ont dévorée et notre humble gerbe en a été diminuée d’autant.
« La presse frondeuse s’est mise à discuter les questions du Christianisme et de l’admission des étrangers dans l’intérieur du pays. Au fond, c’est histoire de quêter un peu de popularité et de se donner un air important vis-à-vis du gouvernement dont, soit dit en passant, nous sommes heureux de reconnaître la tolérance. Mais la presse japonaise ne le cède en rien à son aînée d’Europe et elle ne connaît, que trop l’efficace merveilleuse du « Mentez, mentez toujours ! » C’est elle principalement qui a été l’oiseau destructeur de notre semence.
« Ceux qui s’opposent à l’ouverture du pays aux étrangers invoquent les raisons suivantes :
« 10 En admettant les Européens et Américains dans l’intérieur du pays, le Japon perdra son unité et son harmonie. Relégués dans quelques villes du littoral, les étrangers sont déjà une source de tracasseries incessantes : que sera-ce lorsqu’ils se trouveront au cœur de notre patrie ?
« 20 La race européenne étant supérieure à la nôtre, nous serons fatalement absorbés par elle. Nos richesses, nos usages, nos traditions, nos croyances, notre individualité nationale auront bientôt disparu.
« 30 La Russie exile les Juifs ; on donne la chasse aux Chinois dans les États-Unis d’Amérique : les étrangers ne peuvent pas trouver injuste que nous agissions avec eux comme ils agissent avec ceux qui les gênent ?
« 40 Le prince de Bismarck, donnant son avis sur la matière, a trouvé que l’heure n’était pas encore venue, pour le Japon, de se mêler aux étrangers, et qu’un demi-siècle de préparation était encore nécessaire. Le conseil du grand homme ne vaut-il pas les réclamations intéressées des spéculateurs européens et américains ?
« 50 Malgré les traités et les précautions du gouvernement, les étrangers ont réussi à acheter, en dehors des concessions (moyennant des prête-noms), des immeubles représentant une valeur de plus de 120 millions de dollars. Que deviendra le pays le jour où il ouvrira ses portes toutes grandes ?
« Conclusion : défions-nous des étrangers ; tenons-les à distance. Leurs religions mêmes ne sont qu’un moyen habile pour nous asservir. Voyez les Indes devenues la proie des Anglais. Voyez la Cochinchine et le Tonkin livrés à la France par les missionnaires et leurs adeptes !
« Tous ces arguments circulent, depuis un an, dans le public japonais, et nous nous apercevons qu’il en reste quelque chose qui se traduit par la froideur, la défiance et quelquefois par des injures.
« Voilà pour les étrangers en général. Quant au Christianisme, il a été traduit à la barre de l’opinion par un professeur de l’Université impériale, qui a fait son éducation en Allemagne. Inoue, c’est son nom, se pose en littérateur, en philosophe et en patriote. Il a essayé de démontrer que le christianisme est anti-japonais au point de vue de la piété filiale. Et comme conclusion, il dit : « Je ne vois aucun motif pour nous, Japonais, d’adopter le Christianisme ; « notre pays a déjà réalisé de grands progrès sans lui. Et d’ailleurs qu’y a-t-il à espérer d’une « religion qui est en contradiction avec la science expérimentale ? »
« Bon nombre de journaux ont reproduit et commentent encore la thèse de M. Inoue. Les défenseurs du Christianisme n’ont pas eu grand’peine pour la réfuter ; mais malheureusement le public ne s’est pas montré impartial, et l’attaque a eu plus de retentissement que la défense. Ainsi a été accompli une fois de plus le dicton japonais : « Le mal a déjà parcouru mille lieues « quand le bien n’a pas encore franchi le seuil de sa porte.»
« Indépendamment de ces attaques contre les étrangers et contre le Christianisme en général, plusieurs d’entre nous ont été pris à partie dans les journaux, et d’autant plus maltraités que l’on savait que nous étions dans l’impossibilité morale de nous venger.
« Nous avons eu la douleur de voir reculer quelques catéchumènes, comme aussi nous avons constaté chez les autres moins d’entrain pour l’étude de la religion.
« Vous savez d’ailleurs que la maladie a jeté le désarroi dans nos rangs et notre brèche n’est pas encore réparée.
« Cependant la bonne Providence nous a ménagé quelques consolations. Outre les 546 baptêmes ou conversions dont Elle nous a favorisés, il nous a été enfin donné d’entrer en relations avec les sauvages Aïno, et tout nous fait espérer que, dans un avenir prochain, le vrai Dieu comptera parmi eux des adorateurs sincères.
« Hakodaté. — Le fait le plus saillant de cette année a été l’installation de notre orphelinat agricole, situé à deux lieues et demie de la ville. Un grand terrain a été acquis dans ce but sous le nom de deux honorables chrétiens. Les journaux de Sapporo et d’Otaru ont mal parlé de notre œuvre. Les prête-noms de l’orphelinat ont été dénoncés à la haine du public, on les a traités de voleurs et de traîtres à la patrie ; l’Évêque a reçu, entre autres aménités, le qualificatif d’accapareur, etc.
« Il n’y avait qu’à courber la tête devant l’orage et poursuivre les travaux de construction comme si de rien n’était : c’est ce que nous avons fait. L’ouvrage terminé, les principaux de la ville ont été invités à la cérémonie d’inauguration. Plus de trente s’y sont rendus ; des discours ont été prononcés, et, quelques jours après, trois journaux faisaient de notre entreprise le plus pompeux éloge.
« Yezo. — M. Faurie m’écrit qu’il n’a pu visiter, cette année, que neuf des vingt-trois chrétientés qui lui sont confiées. Son district a plus de 500 lieues de tour ; les moyens de communication ne sont pas réguliers ; il n’y a qu’une saison propice aux voyages ; le cher Père a d’ailleurs été un peu malade. De fait, l’administration du Yezo et des Kouriles est la plus difficile, comme aussi la plus dispendieuse de la mission, et M. Faurie n’en pourrait jamais venir à bout, s’il n’avait à sa disposition des ressources particulières.
« Mororan. — Mororan est un nouveau centre qui a été fondé à l’intention spéciale des sauvages Aïno. Ce port de mer situé au sud-est du Yezo est relié à Sapporo par le chemin de fer, et à Hakodaté par un service régulier de petits steamers. On prédit qu’il aura sous peu une grande importance.
« Pendant le cours de cette année, M. Rousseau, le titulaire de ce district, s’est mis en relation avec les Aïno des villages voisins pour se perfectionner dans leur langue (qui n’a rien de commun avec le japonais), et pour mettre les pauvres sauvages sur le chemin du Paradis. Il a trouvé les Aïno dociles, sympathiques et humbles. Bien loin de formuler des objections contre la religion, ils s’en montrent très respectueux.
« Les difficultés viendront surtout de l’excessive pusillanimité des Aïno, de leur faible pour la boisson et de leur attachement aux traditions de la tribu. L’évangélisation des Aïno est une œuvre qui demande beaucoup de prudence et de tact vis-à-vis des autorités japonaises, en même temps qu’un dévouement sans bornes pour les sauvages.
« On a traduit en langue Aïno un petit catéchisme suivi des principales prières, mais le manuscrit n’a pas encore été livré à l’impression.
« Morioka. — La chapelle de ce poste a été construite en 1880, et depuis cette époque on n’avait encore rien pu installer de définitif pour l’habitation des missionnaires ; deux petites chambrettes, séparées du sanctuaire par une légère cloison, servaient de chambre à coucher, de salle à manger et de parloir. M. Christmann, qui a succédé cette année à M. Jacquet, a bien voulu se charger de construire à ses frais une résidence qui réunit les avantages de l’utile et de l’agréable. C’est un vrai service que ce cher confrère a rendu à la mission, qui n’eût pas été en mesure de faire face à une semblable dépense.
« L’école des religieuses, commencée par M. Jacquet, qui s’y est dépensé avec un zèle si intelligent, est en pleine voie de prospérité. L’exposition des travaux des élèves, qui a été faite à l’occasion de l’inauguration solennelle de cet établissement, a attiré une grande affluence. Pendant les deux jours qu’elle a duré, on estime à environ 15.000 le nombre des visiteurs. Les marchands de rafraîchissements avaient transporté leur quartier général aux abords de l’école; c’est tout dire.
« Au mois de juillet dernier, un prince du sang était de passage à Morioka, et comme le programme des fêtes portait des chants japonais, les élèves de l’école des Sœurs eurent l’honneur d’être choisies pour les exécuter. En lui-même, ce détail paraît insignifiant, mais nous y attachons un grand prix, eu égard aux circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.
« Sendai. — Les derniers mois de 1892 ont été très orageux. Notre cher confrère, M. Lafon, a été indignement insulté dans les journaux de cette ville turbulente, et cela à l’instigation d’un ingrat qu’il avait comblé de bienfaits. Il aurait pu bravement rester au poste et laisser le serpent mordre la lime ; mais comme l’exaspération des journaux eût été de nature à motiver un refus de passeports de la part du gouvernement, M. Lafon demanda à être relevé de Sendai pour ne pas s’exposer à porter atteinte au bien général. On sait que les missionnaires ne peuvent séjourner dans l’intérieur que par privilège et à titre de voyageurs. Les passeports délivrés à cet effet doivent être renouvelés tous les six mois. M. Lafon est actuellement à Sapporo, la capitale du Yezo, où on le dédommage des avanies du Sendai. Il y vit entouré d’estime, il y a trouvé des amis influents, et il m’a annoncé dernièrement qu’il espérait la conversion prochaine du chef d’une grande administration et de sa famille.
« Fukushima. — M. Favier m’écrit : « La chrétienté la plus florissante de mon district est « celle de Koriyama. Les chrétiens y forment une véritable famille dont je suis le père écouté « et obéi. Ils m’avaient demandé un catéchiste avec instance, et je n’ai pas à me repentir « d’avoir cédé à leurs sollicitations. Déjà, il ne peut suffire à la besogne ; on l’invite même « dans des villages voisins à faire des conférences sur la religion. C’est de là que sont sortis « presque tous les baptêmes de cette année, et je dois encore en administrer six, après la fête « de l’Assomption. J’ajoute que Koriyama est une ville de grand avenir, tant à cause de sa « position très favorable, que des principales écoles du gouvernement qui y sont installées. De « plus, elle deviendra tête de ligne lorsque sera construit le nouveau chemin de fer d’Aïzu. « Aussi, de l’avis de tous, cette ville sera-t-elle avant peu le chef-lieu du département. Mon plus grand désir serait d’y voir une chapelle avec résidence proprement dite. »
« Yamagata. — Pendant cette année, M. Dalibert a vu reculer une trentaine de catéchumènes, sous l’influence de l’agitation politique et du revirement de l’opinion contre les étrangers. Par contre, il signale un bon mouvement au chef-lieu de son département où 22 personnes se préparent au baptême. La chrétienté de Tsurugaoka, où réside ordinairement le missionnaire, augmente sinon en nombre, du moins en ferveur ; des cierges brûlent continuellement devant la statue de Notre-Dame de Lourdes, et les communions de dévotion ont atteint le chiffre de 600.
« Niigata. —- M. Leconte écrit : « Nous avons perdu un chrétien dont le zèle et la piété ont « fait notre édification pendant dix ans. André était un lettré des anciens temps et comme tel « avait une certaine influence dans son pays. Lorsque, à l’arrivée des étrangers, le « gouvernement fit un effort désespéré pour relever la religion nationale, le Shintoïsme, André « fut chargé d’enseigner les caractères, l’histoire et l’éloquence aux kannushi et aux bonzes. « Aussi dès que le missionnaire eut annoncé des « Sekkyo » dans la ville, André se fit-il un « devoir de donner le signal de l’attaque et jura que personne dans la contrée ne se ferait « chrétien. Mais, dès les premiers entretiens qu’il eut avec le missionnaire, ses yeux « s’ouvrirent à la lumière, et il sacrifia tout pour recevoir le baptême. Ses élèves lui firent une « guerre acharnée ; sa femme surtout, poussée par les bonzes, le fit beaucoup souffrir. André, « comme beaucoup de lettrés au Japon, n’avait pas d’autorité sur les siens et ne savait pas « gouverner sa maison. Il lui aurait fallu un Mécène. Il n’a jamais pu faire baptiser ses « enfants, et quand je lui dis un dernier adieu, après l’avoir administré, il me les montra en « disant : Je n’ai pas pu les convertir. Vous, soyez plus heureux et rendez-les-moi au ciel ! »
« Pendant sa vie, André travailla à la conversion de ses compatriotes, baptisa plusieurs « enfants ou adultes à l’article de la mort, et donna l’exemple de toutes les vertus. Parfois, il « faisait des plans et des projets grandioses, mais impossibles. Je lui donnais à lire quelques « pages du petit Livre d’Or, et il s’en allait en avouant que l’orgueil l’aveuglait, et en « promettant d’être plus humble à l’avenir.
« Ce qui brillait en lui, c’était sa foi et son amour envers la sainte Eucharistie. Lorsqu’il « venait à Niigata, il passait des heures entières devant le Saint-Sacrement, et pendant sa « dernière maladie, il composa plus de cent pièces de vers en l’honneur de la sainte Hostie. « Avant d’expirer, il dit encore à ses enfants : « Comme je désirerais assister encore une fois à « la sainte messe, et recevoir la sainte Eucharistie ! »
« A sa mort, ses élèves et ses anciens amis, se rappelant enfin et ses leçons et ses bienfaits, « accoururent à ses funérailles, et plus de 600 personnes suivirent son cercueil.
« Quant à la communauté des sœurs de Niigata, le bien s’y fait sous le regard de Dieu. La « Supérieure a converti en hôpital l’ancien bâtiment affecté à l’école, et y recevra des malades « dès que la Providence lui enverra des ressources. Si elle en avait les moyens, elle ouvrirait « immédiatement une école pour les filles de la haute société ; l’occasion est très favorable, « les diaconesses protestantes ayant fermé et même vendu leur pensionnat.
« Notre école de garçons prospère : elle compte 85 élèves. Un orphelin que la Sainte-« Enfance a élevé a subi ses examens de maître d’école, et a reçu un diplôme à vie. Son avenir « est donc assuré. »
« Sado. — Quoique nous ayons eu beaucoup de défections parmi les anciens baptisés, on « ne doit pas les considérer comme perdus, car on en sauve un certain nombre à l’heure « suprême. En voici un exemple frappant que j’ai trouvé dans le compte-rendu de Sado. « Un « chrétien baptisé depuis longtemps, écrit M. Lecomte, avait disparu. Au mois de novembre « dernier, il invita le catéchiste à venir le voir et à assister à la fête du village. Celui-ci se « souciant peu d’une fête païenne, ne répondit pas. Il reçut alors une seconde lettre qui le « pressait de venir au plus tôt, car ce chrétien était gravement malade. Une fois averti, je partis « en toute hâte, mais la difficulté était de me présenter, toute la famille étant païenne, et ayant « oublié le baptême du moribond. J’arrive et trouve la maison remplie de monde. Celui qui « me conduisait dit à la vieille mère du malade que je venais réciter des prières pour la « guérison de son fils. La pauvre femme, après bien des hésitations, n’osa pas résister. Je « m’approchai de cet enfant prodigue, entendis sa confession, et lui administrai l’extrême-« onction. Deux jours après, il rendait son âme à Dieu. Quelle consolation pour le « missionnaire au milieu de ses fatigues et de ses travaux ! » En terminant, je recommande notre petite mission à votre bienveillante attention, et vous prie d’agréer, etc.
« † ALEXANDRE,
« Évêque de Hakodaté. »
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