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Rapport annuel des évêques

Année: 1893
Pays: Japon
Mission: Osaka
Rédacteur:Mgr HENRI

V. — Osaka.

Population catholique 4.083
Baptêmes d’adultes 475
Baptêmes d’enfants de païens 171
Conversions d’hérétiques 9
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LETTRE DE MGR VASSELON, ÉVÊQUE ÉLU D’OSAKA, A MESSIEURS
LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.


Osaka, le 2 octobre 1893.

« Chers et vénérés Directeurs,
« Avant de commencer mon premier compte-rendu, j’avoue humblement mon inexpérience en cette sorte de travail et je réclame l’indulgence de ceux qui liront ces lignes. Je réclame aussi très ardemment une large part dans leurs prières. Le bon Dieu m’appelle à la direction d’une mission toute jeune,dans laquelle beaucoup de choses sont encore à créer. Vue du côté de la terre, l’œuvre me paraît presque impossible ; mais, si je la regarde du côté du ciel, elle ne m’effraie plus, je sens un courage invincible animer mon cœur, à la pensée que le divin Maître sera toujours près de moi. N’est-ce pas à sa volonté adorable que j’ai obéi en acceptant le fardeau de l’épiscopat ? Mes confrères et moi apportons à Notre-Seigneur notre bonne volonté, il se chargera lui-même d’établir son règne dans notre beau diocèse d’Osaka. Que de difficultés nous avons à surmonter ! Il convient d’en donner ici un aperçu général pour que vous connaissiez mieux le champ que nous cultivons.
« C’est d’abord le petit nombre des ouvriers apostoliques et l’exiguité de nos ressources : le paganisme et l’hérésie, au contraire, sont riches et disposent de tous les moyens humains. — C’est ensuite l’esprit général de la population, esprit intelligent, ouvert et souple, mais complètement absorbé par la politique et la fièvre du progrès matériel. Et comme pour augmenter nos épreuves, Dieu nous a subitement et en pleine lutte privé de notre chef bien-aimé.
« Quand Mgr Midon partit pour la France, malgré la tristesse de la séparation, nous étions heureux en pensant qu’il nous reviendrait parfaitement rétabli. Son voyage d’ailleurs pouvait être très utile à nos œuvres. Mgr Midon n’est pas revenu, son corps repose à Marseille, au bord de cette mer qu’il espérait bientôt traverser de nouveau pour rejoindre sa chère mission. La nouvelle de la mort inopinée de notre vénéré Pasteur vint comme un coup de foudre briser les espérances que nous avions conçues. Dans de pareilles circonstances, il en coûte de dire à Dieu : Fiat voluntas tua : nous l’avons fait cependant, adorant les impénétrables desseins de la divine Providence, et baisant amoureusement la main qui nous frappait.
« Partout où la chose a té possible, on a célébré un service solennel pour le repos de l’âme du vénéré défunt. A Osaka, tous les missionnaires se sont trouvés réunis pour cette cérémonie; l’église ne pouvait contenir les chrétiens accourus des divers points de la mission. En présence d’une si touchante manifestation, nous avons encore mieux compris la grandeur de la perte que nous avions faite. Un discours, prononcé en japonais par un confrère, a tiré des larmes de tous les yeux. Non, le souvenir du défunt ne s’éteindra jamais parmi nous.
« Au manque d’ouvriers, à l’insuffisance des ressources matérielles, à l’indifférence des Japonais, au vide causé par la mort de l’Évêque, il faut ajouter une crise profonde qui a ralenti la marche des affaires et aigri les cœurs, et des maladies, l’influenza, la dysenterie, qui, en affligeant les corps, ont énervé les âmes. C’est donc au milieu d’entraves de toutes sortes que les missionnaires ont dû travailler : et, chez eux, pas une plainte, pas une défaillance dans l’opiniâtre et dur labeur de chaque jour. Au contraire, plus les obstacles se multipliaient, plus grand aussi se montrait le courage de notre petite famille apostolique.
« Grâce au zèle infatigable des confrères, la moisson de cette année compte à peu près autant de gerbes que celle de l’an dernier. C’est plus que nous eussions osé espérer.
« Voici maintenant quelques faits que je crois bon de signaler. Le cher P. Birraux, dont l’épreuve réglementaire était terminée, a été définitivement agrégé à la Société.
« Le P. Prosper Ferrand, ordonné prêtre par notre vénéré Mgr Midon, au séminaire de Paris, est venu prendre place au milieu de nous.
« Deux nouveaux districts ont été fondés, l’un à Tottori, sur la mer du Nord, et l’autre à Matsuyama, dans le Shikoku. Secondées par des médecins amis, les Religieuses de Kyôto ont pu faire entrer, comme infirmières, une vingtaine de leurs enfants dans les hôpitaux de cette ville, ce qui nous a permis de baptiser un assez grand nombre d’adultes et nous a attiré l’estime de la population. Nos gardes-malades se font admirer, en effet, par leur dévouement et les soins intelligents qu’elles donnent aux infirmes.
« L’archiduc Francois-Ferdinand, dans son voyage au Japon, s’est montré digne héritier des traditions de la maison d’Autriche. Arrivé à Kyôto, sa première visite a été pour l’église et la Mission ; le dimanche suivant, son Altesse Impériale et sa suite ont assisté pieusement à la sainte messe. Les journaux n’ont pas manqué de publier le fait qui a produit une excellente impression sur le public.

« ÉTAT DE LA MISSION AU 15 AOUT 1893. — La Mission d’Osaka comptait 4.083 chrétiens répartis dans 15 districts et 43 chrétientés. Nous avons 3 églises, 2 chapelles et 36 oratoires improvisés dans des maisons japonaises.
« Nos 11 écoles, dont 5 de garçons, 4 de filles et 2 mixtes comprennent 439 élèves dont 166 garçons et 273 filles.
« Il y a dans les orphelinats 366 enfants et 136 élèves dans les ouvroirs ou ateliers.
« Quant au personnel, il se compose d’un Évêque élu, de 19 missionnaires européens, de 10 séminaristes à Nagasaki (dont 1 diacre et 1 minoré), de 51 catéchistes indigènes, de 14 religieuses européennes et 5 novices japonaises. Le chiffre des baptêmes est de 736, dont 475 d’adultes, 9 d’hérétiques ou schismatiques rebaptisés sous condition, 171 d’enfants de païens et 81 d’enfants de chrétiens.
« Nous allons maintenant, comme les années précédentes, dire quelque chose sur chaque district, en commençant par l’Est de la mission.
« Tsu. — Ce district comprend 4 postes : Tsu, Matsusaka, Kameyama et Ueno. Le P. Adam y a recueilli 27 baptêmes, soit 3 de plus que l’an dernier.
« C’est la ville de Tsu, capitale de la province, qui donne le plus d’espoir pour l’avenir, malgré les difficultés de l’évangélisation et l’émigration à Tokio ou dans le Yezo de plusieurs nouveaux baptisés. Ceux qui restent sont instruits et fervents, et les communions mensuelles deviennent de plus en plus nombreuses.
« Pour communiquer un peu plus de vie et d’entrain à la chrétienté, le missionnaire donne, aux jours de fête, le salut du Saint-Sacrement, et a, en outre, organisé une chorale avec une dizaine d’enfants qui chantent fort bien. « Le ministre protestant américain, dit le P. Adam, a « voulu entrer en relations avec moi ; mais j’ai poliment décliné ses avances, parce que les « Japonais saisissent à peine la différence qui existe entre le catholicisme et le protestantisme. « Toute entente extérieure entre nous et les ministres ne servirait qu’à confirmer les païens « dans cette erreur. »
« A Ueno, il vient de se passer un fait extraordinaire. Le P. Adam le raconte ainsi : « Un « chrétien entre dans une maison païenne où une sorcière rendait des oracles. A La vue du « chrétien qu’elle ne connaissait pas comme tel, elle se trouble, balbutie, se tait, se lève et sort « en jetant un regard furieux à cet importun qui n’avait même pas fait un signe de croix, mais « portait son chapelet sur lui. »
« Que le démon est fort avec les païens et faible devant les chrétiens !
« A Matsusaka, un incendie terrible a détruit une grande partie de la ville. Une petite école y a été ouverte depuis peu.
« A Kameyama, poste rétabli depuis trois ou quatre mois, le Père a retrouvé plusieurs anciens chrétiens que la grâce de Dieu ramènera bientôt, nous l’espérons, dans la bonne voie. Une famille que sa situation de fortune rend indépendante se prépare au baptême : ce sera une belle gerbe à déposer aux pieds de l’Immaculée Vierge Marie, patronne de Kameyama.
« Dans tout ce district, Les hérétiques, avec leurs nombreux catéchistes et tout leur argent, n’ont recruté que de rares adeptes, et les schismatiques n’ont réussi qu’à fonder un poste sans importance au milieu des montagnes.
« Kyôto. — Le nombre des baptêmes est de 59. Dans cette ville (ville sainte des Japonais), la bonne nouvelle germe lentement. Bonzes et ministres protestants travaillent à l’étouffer ; ils ont pour eux la séduction des passions et la magie de l’or, mais nous avons Dieu pour nous. Là, les temples païens fourmillent ; vous les voyez dans tous les recoins des montagnes qui avoisinent la ville, et les prêtres des idoles ne négligent rien pour ruiner notre influence. C’est ainsi qu’au mois de mai dernier, à Kyôto, les bonzes ont envahi, en poussant des cris sauvages, la salle où nous donnions des conférences : la police a dû y mettre ordre. Fort heureusement pour nous, le public a très mal interprété ces actes de sauvagerie.
« L’école des protestants, quoique en baisse depuis deux ou trois ans (elle a compté jusqu’à 8 ou 900 élèves), est encore fréquentée actuellement par 500 jeunes gens des deux sexes. Les pasteurs répandent des bibles, organisent des réunions, touchent des sommes folles, se soignent bien, et dès qu’arrive l’été, vont demander aux montagnes de l’ombre et du repos. Le fondateur de cette grande école, Japonais très en vue, avait une nièce ; cette jeune fille, qui s’était convertie au catholicisme, fut baptisée par Mgr Midon avant son départ pour la France; mais le bon Dieu vient de nous l’enlever, le 20 juillet dernier. Elle repose maintenant sur la montagne, dans un cimetière que ses démarches nous avaient fait obtenir. Le jour des funérailles, on a vu la tante protestante jeter de l’eau bénite sur la tombe de sa nièce catholique.
« A Kyôto, sans parler des visites faites à domicile, le système d’évangélisation est toujours le même ; le soir on donne des conférences. Chrétiens et païens s’accroupissent sur la natte ; le missionnaire ou le catéchiste développe son sujet et répond aux objections que lui font les auditeurs. C’est un des meilleurs moyens que nous ayons pour détruire les préjugés : il y en a tant contre nous ! Ainsi, quand un enfant pleure ou crie, ses parents le menacent de l’envoyer au Tenshukyo (religion du Maître du ciel), c’est-à-dire chez nous, et l’enfant effrayé se tait aussitôt : nous sommes leurs croquemitaines.
« Au fond du jardin de la mission se dresse une grotte de Notre-Dame de Lourdes, que nous devons à la générosité d’une bonne personne guérie naguère par la sainte Vierge. Les chrétiens y vont prier souvent et y amènent des païens auxquels ils racontent les gloires et les bontés de la reine du ciel.
« Miyazu. 17 baptêmes. — Si dans ce district, malgré le zèle du P. Relave, il y a eu quelques baptêmes de moins que l’an dernier, en voici la raison. L’ouverture d’un port de commerce à Miyazu et d’un port de guerre à Maizuru a tellement préoccupé les esprits que les gens n’ont trouvé ni le temps ni la volonté d’étudier une religion étrangère. L’effervescence passée, il est à croire que la vérité parlera à des cœurs plus calmes et mieux disposés à l’écouter.
« Toyo-oka n’a donné que deux baptêmes.
« A Kosen, dans les montagnes, nous en avons glané cinq ; mais les communications sont trop difliciles pour que, dans les circonstances actuelles, on y puisse fonder quelque chose de solide. Le bouddhisme emploie toutes les armes contre nous. C’est ainsi qu’à l’inauguration d’une statue de Bouddha, les orateurs ont afflué : moqueries, insultes, rien ne nous a été ménagé. Toutefois nos chrétiens tiennent bon et luttent de leur mieux contre l’orage.
« La mission a acquis à Miyazu un terrain et une vieille maison où nous comptons nous installer, dès que nous aurons les ressources nécessaires pour faire les réparations urgentes. Au reste, l’esprit des chrétiens est excellent, et les hérétiques n’y font pas merveille. Ah ! si nous avions leurs ressources !
« Osaka-Ouest. — Nous avons enregistré 81 baptêmes dans ce district. Le travail y a été constant et opiniâtre comme par le passé ; mais, là plus encore qu’ailleurs, le manque d’auxiliaires s’est fait sentir. Le catéchiste du P. Daridon a dû s’absenter souvent, et des maladies survenues dans sa famille ont entravé son zèle.
« Voici une touchante histoire que me raconte le P. Daridon « Lazare Sakamoto est un des « principaux employés de la douane. Depuis longtemps, il connaissait et appréciait notre « sainte religion ; il m’avait même confié son fils, que je crus pouvoir baptiser. Le père « cependant ne se convertissait pas ; il me recevait poliment, mais ne me rendait jamais mes « visites. Enfin la bonne Vierge vint à bout de sa résistance. Au commencement de cette « année, atteint d’hydropisie, Sakamoto fut porté à l’hôpital, et bientôt les médecins « désespérèrent de le sauver. J’allai voir le malade et lui parlai de son âme. Son fils, à ce « moment, avait une duite peu exemplaire et le père en était désolé. « Si tu veux, lui dis-je, « que ton fils change de conduite, commence toi-même par lui donner le bon exemple. » Il « ne répondit rien. Le lendemain, les sœurs lui apportèrent le livre de Notre-Dame de « Lourdes, traduit en japonais, l’exhortant à le lire pour passer le temps. Il le lut avec plaisir, « demanda de l’eau de Lourdes avec la confiance qu’il guérirait. C’est ce qui arriva, au grand « étonnement de la Faculté. Le bienheureux livre et le catéchisme ne quittèrent plus dès lors le « chevet du convalescent. Sa ferveur augmentait avec ses forces. Quatre ou cinq jours après, « Sakamoto rentrait chez lui. Par intervalles, il hésitait : que diraient ses collègues, surtout son « chef, bouddhiste enragé ? Mais le souvenir de sa guérison, qu’il regardait comme « miraculeuse, fut plus fort que le respect humain. Il demanda le baptême et le reçut avec les « meilleures dispositions. Aujourd’hui Sakamoto et sa famille sont prêts à tout sacrifier plutôt « que de renoncer à leur foi. »
« Le P. Aurientis occupe ma place à Kyôto. Le P. Angles, qui lui a succédé à Hiroshima, a pris soin, pendant l’année, des enfants de l’orphelinat tenu par les religieuses. Chargé en même temps de Sakai, il a augmenté ce poste de 7 adultes convertis. Lui aussi réclame à grands cris des auxiliaires pour entretenir dans la ferveur ses chrétiens et attirer les païens à Dieu.
« Osaka-Est. 47 baptêmes d’adultes. — Dans le courant de l’année, quatre catéchistes ont abandonné leurs fonctions, pour raison de santé. Le bon P. Cotin lui-même, depuis le mois d’avril, a été obligé de prendre du repos. Malgré tous ces contre-temps, il a eu six baptêmes de plus que l’an dernier. Malheureusement plusieurs familles, soit une trentaine de chrétiens, ont quitté le district.
« Dernièrement, écrit le P. Cotin, nous avons eu une manifestation religieuse très « imposante, à l’enterrement d’une chrétienne très connue et appartenant à une famille riche. « Pour avoir de belles funérailles, on a fait appel aux chrétiens des autres paroisses d’Osaka. « La messe a été célébrée dans mon modeste oratoire qui n’a pu recevoir qu’un quart des « chrétiens et des païens accourus à la cérémonie. Les enfants des sœurs ont chanté les prières « liturgiques, puis le défilé s’est mis en marche dans l’ordre suivant : un guide en grand « costume ; deux hommes portant de magnifiques étendards de soie noire avec croix blanche « et galons d’argent ; de grandes lanternes en papier ; les enfants des sœurs et une vingtaine « de petits garçons vêtus de blanc ; la croix de procession entre deux acolytes ; deux enfants « de chœur avec bénitier et encensoir, et le clergé. Revêtu de la chape, j’étais installé dans un « beau basha (voiture à cheval), avec le cher P. Angles. C’est, je pense, la première fois que « nous traversons ainsi les rues d’Osaka. Nous avons parcouru un des quartiers les plus beaux « et les plus mouvementés de la ville. Sur notre passage, le peuple n’a pas manifesté la « moindre hostilité, et nos chrétiens ont été fiers du beau spectacle qu’ils ont donné. Le « Japonais attache en effet un grand prix aux pompes extérieures, surtout pour les « enterrements. »
« Malgré le mauvais état de sa santé, le P. Cotin a continué à visiter régulièrement Nara.
« Parmi les baptisés de cette année, se trouve un inspecteur des écoles et sa femme. C’est un homme de riche famille, très instruit et qui a étudié sérieusement la religion. Pendant quelque temps, il avait travaillé avec zèle pour l’hérésie ; mais depuis qu’il connaît la véritable Église, il veut réparer son erreur involontaire. Que Dieu lui fasse la grâce de persévérer dans ses bonnes résolutions, dans l’intérêt de la chrétienté de Nara.
« Osaka-Tamatsukuri. — 170 baptêmes dont 102 d’adultes, 4 conversions d’hérétiques, 8 baptêmes d’adultes in articulo mortis, tels sont les consolants résultats obtenus par le P. Marie dans son poste de Tamatsukuri.
« Je laisse le Père raconter lui-même les faits particulièrement intéressants de l’année : Un « païen, écrit-il, ami des protestants, et dont la fille fréquente leurs écoles, vint me voir pour « m’exposer ses scrupules sur la façon dont il s’acquittait de ses devoirs envers ses parents « défunts : ses amis et les bonzes lui avaient donné des conseils contradictoires. Il termina par « ces mots : « Je ne connais pas le catholicisme, mais on dit qu’il enseigne la vraie morale ; je « vous prie de m’instruire. » Je m’empressai de l’éclairer sur ce qu’il devait à ses aïeux et « surtout à Dieu. Depuis lors il étudie la doctrine, et a promis de ne pas mourir sans recevoir « le baptême.
« Autre fait : Un de mes chrétiens annonce sa conversion à un bonze et l’engage à l’imiter : « Je ne crois à rien, réplique le bonze, et quand l’homme meurt, je pense que tout est fini ; « pourtant, comme je n’ai pas d’autre métier et qu’il faut vivre, je reste bonze. » — A ce « même chrétien, un riche kannushi (prêtre shintoïste) avoue qu’il est en quête d’une situation « pour son fils, parce que, dit-il, le shintoïsme et le bouddhisme étant en baisse et ne « rapportant plus beaucoup d’argent, il ne veut pas que son fils devienne bonze ou kannushi. « — Ces faits indiquent que les principes chrétiens pénètrent peu à peu dans les masses ; on a « vu un bonze prêcher sur l’existence de Dieu ; un autre tirer tous ses sermons de la Bible ; « mais à cause de leur mauvaise conduite, les ministres de Satan perdent d’ordinaire toute « considération. Quant au protestantisme, les païens ne le distinguent pas encore « suffisamment du catholicisme, et lorsque les journaux racontent quelque scandale sur le « compte du premier, le second est compris dans la même réprobation. En voici un exemple. « J’avais pour voisin un ministre méthodiste qui entretenait des relations avec son confrère, et « surtout, paraît-il, avec la femme de ce dernier. Un beau jour, les deux ministres durent « déguerpir ; chacun s’en alla de son côté. Le coupable, qui avait signé un bail de dix ans avec « son propriétaire, partit sans payer. Chose incroyable ! on s’en prit à moi comme si j’eusse « été responsable de l’injustice commise par le fugitif, et mes chrétiens eurent beaucoup de « peine à faire comprendre aux païens que le ministre protestant et le prêtre catholique « n’étaient pas une seule et même personne morale.
« Une païenne, devenue chrétienne depuis, fournissait du lait de chèvre au méthodiste, on « voisin. Désirant m’en vendre aussi, elle pria son client de me parler de la chose. Deux jours « après, le méthodiste lui annonçait qu’il me passait la moitié du lait qu’il achetait : notez que « jamais il ne m’en a passé une seule goutte. Six mois durant, la marchande me regarda « comme une de ses pratiques : c’est elle-même qui, après son baptême, m’a raconté la chose.
« Il est facile de juger, d’après ces deux faits, choisis entre mille, du mal que nous font les « protestants. Dans mon seul district, il y a 5 ministres américains, 13 ministres ou catéchistes « japonais, 16 salles de réunion, 3 écoles ; et moi, je suis seul avec deux ou trois auxiliaires « japonais. Je n’ai que deux salles de réunion et mon orphelinat. Si encore mon oratoire était « vaste et spacieux, je me consolerais facilement ; mais, hélas ! il est pauvre et trop petit pour « mes 200 chrétiens, qui s’y trouvent très incommodés dans les chaleurs de l’été. Puisse le « Sacré-Cœur de Jésus inspirer à une âme généreuse la pensée et la volonté de remédier à cet « état de choses vraiment regrettable et dont je gémis bien souvent. » Je fais des vœux pour « que le désir du P. Marie soit entendu ; sa paroisse, qui ne date que de deux ans, marche bien « et mérite toutes les sympathies.
« Wakayama. 32 baptêmes. — La diminution du chiffre des baptêmes dans ce district s’explique par l’état de plus en plus maladif du P. Chuquet et aussi par la pénurie de bons auxiliaires. En outre, la mission ne possédant encore aucun pied-à-terre fixe à Wakayama, nous sommes toujours à la merci d’un propriétaire, ce qui n’est point fait pour aider à l’évangélisation. Dernièrement encore, il a fallu chercher une nouvelle maison, et ce n’est qu’avec beaucoup de difficulté qu’on a pu en trouver une. Elle est, il est vrai, très bien aménagée pour notre œuvre, et pourrait nous suffire pendant de longues années, car la disposition des pièces permet à plus de 500 personnes d’entendre la messe on même temps ; mais ne serons-nous pas bientôt évincés par notre nouveau propriétaire ? Ah ! si nos ressources nous permettaient d’acquérir l’immeuble, la mission serait définitivemnent fondée à Wakayama.
« Les postes dépendant de Wakayama, Kiskiwada et Kishikita-mura, ont marché comme à l’ordinaire. Toutefois ils auraient donné de meilleurs résultats si les forces physiques n’eussent point fait défaut au vaillant P. Chuquet.
« Kôbe. 95 baptêmes. — Notre cher procureur, le P. Chatrou, s’occupe comme toujours de la paroisse européenne et prend soin de la communauté des religieuses. C’est au P. Perrin qu’incombe le soin des chrétiens japonais et des postes de Himeji et de Hojo. Toujours aux prises avec les difficultés signalées dans les comptes-rendus précédents, le P. Perrin a éprouvé de plus un grand embarras par suite du changement de catéchiste, le dernier venu n’étant pas encore fait au métier. Conséquence inévitable, moins de travail et partant moins de résultats. Les chrétiens de la ville ont pratiqué fidèlement leurs devoirs, et le Père constate un mieux sensible dans l’assistance aux offices. En vain cinq sectes protestantes lancent-elles contre nous plus de vingt ministres : leurs progrès sont peu sensibles.
« La chrétienté de Himeji se compose de 55 néophytes. Quoique cette localité ne soit distante de Kôbe que de deux heures de chemin de fer, le Père n’y va qu’à de rares intervalles, à cause de ses autres occupations et des dépenses que ces voyages entraînent. Aussi le catéchiste de Himeji a-t-il fort à faire pour lutter à lui seul contre quatre sectes protestantes et contre le schisme russe.
« Les 61 chrétiens de Hojo sont dispersés dans des villages assez éloignés les uns des autres. A Mango-anjo, trois familles pratiquaient leur religion depuis 7 ou 8 ans, sans être inquiétées. Cette année, le village entier s’est soulevé contre elles et a voulu les obliger à prendre part aux cérémonies païennes : nos chrétiens ont résisté.
« Tottori. 30 baptêmes. — Ce n’est pas chose facile que de fonder un poste au Japon ; toutefois celui de Tottori vient d’être établi d’une manière solide, par suite de l’achat d’une maison dans cette ville. Le P. Vagner n’a pris possession de ce district qu’au mois d’octobre 1892, et déjà son zèle a été récompensé par un premier succès. Depuis que le missionnaire est avec eux, les néophytes fréquentent régulièrement les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. Le Père donne généralement une conférence aux païens par semaine. On a bien essayé de faire du tapage, d’enlever les enseignes et les lanternes ; mais la police ayant été avertie, le calme n’a pas été sérieusement troublé. La population, du reste, ne paraît pas « hostile ; elle est plutôt indifférente. A Tottori, plus que partout ailleurs, on aime à répéter « que toutes les religions sont bonnes. Quoique les protestants américains aient de 130 à 140 « adeptes dans ce district, ils perdent chaque jour du terrain. « Parmi les nouveaux baptisés de « cette année, dit le P. Vagner, j’ai la joie de compter plusieurs membres de la famille du « médecin de l’hôpital. C’est au P. Perrin que je suis redevable de cette consolation, puisque « c’est lui qui a baptisé jadis la mère de ce médecin. — Il y a quelques semaines, je revenais « de Kôbe dans une mauvaise barque. La rivière, grossie par les pluies, était devenue un « véritable torrent sur lequel notre frêle esquif filait par moments avec une rapidité vertigi« neuse. Pour aborder, je dus bourse délier, et, moyennant finance, je fus porté à terre par un « Japonais qui parvint, non sans peine, à me déposer sain et sauf sur la rive. »
« Okayama. 114 baptêmes. — Dans cette belle chrétienté, les PP. Luneau et Mutz ont vu leurs efforts couronnés d’un succès à peu près semblable à celui de l’an dernier. « L’œuvre « d’évangélisation, écrit le P. Luneau, s’est poursuivie avec son alternative habituelle « d’épreuves et de consolations. Les chrétiens ont deux choses grandement à cœur : la « conversion des descendants de notre patron saint Jacques Ichikawa Kizaemon, à Haga-« mura, et la construction de l’église de Saint-Jacques, à Okoyama. Dieu veuille nous « accorder ces deux grâces. Une belle église serait la plus éloquente des prédications, étant « donné surtout que les protestants ont, au milieu même de la ville, leur temple principal. La « construction de cette église sous le vocable de saint Jacques donnerait aux âmes de bonne « volonté de Haga-mura la confiance et le courage nécessaires pour rompre définitivement « avec le paganisme et se déclarer chrétiens.
« L’année présente, continue le P. Luneau, s’est ouverte, à Haga-mura, par la mort de « Joseph Ichikawa Yaeji, le chef de la chrétienté. Il avait de lui-même offert sa maison pour « servir de lieu de réunion aux chrétiens. Cet excellent homme, qui avait naguère supporté « vaillamment les persécutions des païens, venait d’envoyer au séminaire de Nagasaki l’aîné « de ses garçons, Pierre-Baptiste Ichikawa Toshitaro. Quinze jours après, Yaeji était victime « d’un malheureux accident. Grièvement blessé, il reçut les derniers sacrements avec une « grande piété et mourut à l’hôpital de Okayama. Retenu par la retraite loin d’Okayama, je fus « privé de la consolation d’assister à cette mort édifiante et précieuse devant Dieu. La « cérémonie des funérailles fut remise jusqu’après mon retour, et se fit avec une solennité qui « jeta dans l’admiration les païens eux-mêmes. Le démon, furieux sans doute de la bonne « impression produite par cette cérémonie, ne se tint pas pour battu. A son instigation, les « parents du défunt s’entendirent entre eux pour rappeler le jeune séminariste de Nagasaki et « faire apostasier toute la famille. « De la sorte, disaient-ils, la maison qui sert d’église et de « lieu de réunion aux chrétiens leur sera fermée, et nous serons débarrassés de la religion « étrangère.» Heureusement, nous avons pris des mesures efficaces pour protéger notre « séminariste et sa famille. En outre, la maison qui devait nous être fermée est devenue la « propriété de la mission.»
« A Yamano-mura, depuis la reconstruction de la chapelle de Notre-Dame de Lourdes et l’ouverture d’une école chrétienne, la population nous devient plus sympathique : les enfants de l’école récitent les prières, et plusieurs désireraient être baptisés.
« A Higashi-ebara, des païens de bonne famille manifestent le désir de s’instruire : malheureusement le catéchiste souffre, depuis plus d’un an, d’une grave maladie des yeux, et malgré son zèle, tout travail lui est impossible la plupart du temps.
« Nous commençons à prendre pied à Fukuyama, résidence ordinaire du P. Mutz, en dépit de la mauvaise réputation des protestants qui rejaillit sur nous.
« A Kasaoka et à Tamashima les protestants ne sont guère aimés de la population qui, au contraire, donne aux catholiques des témoignages non équivoques de sympathie.
« Les chrétiens de Fukuda-shinden se font remarquer par leur union et le zèle avec lequel ils s’animent mutuellement à la pratique de leurs devoirs. Il y a dans ce district de la vie et de l’entrain.
« Hiroshima-Matsuyama. 29 baptêmes. — Les missionnaires du XVIIe siècle appelaient « Hiroshima une synagogue d’enfer , écrit le P. Aurientis. C’est vrai aujourd’hui encore. Les « bouddhistes raccolent le plus de partisans possible et leur font signer la promesse de ne « jamais se faire chrétiens : cette promesse est même affichée sur la porte des maisons. « Malgré tout, le catholicisme progresse. Il y a deux mois, m’arrivait un paysan habitant une « île de la mer intérieure, à 14 lieues d’ici ; il me dit : « Je suis religieux, je ne puis vivre sans « croire, la vue des enterrements me déchire le cœur. Qu’est-ce que l’âme ? D’où vient-elle ? « Où va-t-elle, après la mort ? Les bonzes n’en savent rien. Un ami m’a envoyé vers vous et « me voici. Cet humble paysan était illettré, mais intelligent. Pendant quatre heures, notre « conversation exclusivement sur des sujets religieux ; en me quittant, il promit de revenir. « N’est-ce pas là un encouragement et une consolation ? »
« La chrétienté d’Iwakuni est toujours fervente et continue à se développer. Celle de Takamatsu compte déjà 20 baptisés et 10 catéchumènes.
« Le P. Rey, installé depuis quelques mois seulement à Matsuyama, a eu la joie d’offrir cinq baptêmes à la Vierge Immaculée, au jour de son Assomption.
« Yamaguchi. 24 baptêmes. — Cette ville n’a pas abdiqué ses anciens préjugés anti-européens : on y dit couramment que tout Japonais qui se fera chrétien s’expose à outrager la personne sacrée de l’Empereur. C’est en s’efforçant de détruire ces malheureuses idées et en triomphant de beaucoup d’autres difficultés que le P. Villion a pu glaner ses 24 baptêmes. Il a eu la consolation de retrouver l’emplacement exact de la pagode cédée à saint François Xavier par un prince converti. L’apôtre du Japon en fit une église et y baptisa 2.500 néophytes. Puisse une autre église s’élever bientôt par nos soins sur les ruines de la première, et confondre l’audace des ministres américains qui, arrivés à Yamagushi, il y a 13 ans, se disaient envoyés pour retrouver les traces de leur ancien maître, saint François Xavier.
« Uwajima. 11 baptêmes. — Si les chrétiens du P. Birraux sont encore peu nombreux, en revanche ils sont d’une trempe solide, fréquentent pieusement les sacrements, et répandent avec zèle la divine semence autour d’eux.
« La ville de Uwajima (12.000 âmes) renferme plus de 25 temples bouddhistes et shintoïstes qui y attirent une foule de pèlerins.
« Un poste a été fondé à Yoshida. Le P. Birraux, dans un premier voyage, y fut reçu avec tant de bienveillance qu’il y installa un catéchiste à demeure.
« Kôchi. 22 baptêmes. — Le P. Duthu, secondé par le P. Charron, s’est donné bien du mal pour obtenir ce résultat. Il comptait sur une douzaine de baptêmes de plus ; mais, à cause de la sécheresse, tous les paysans ont été occupés, jour et nuit, à puiser de l’eau pour sauver leur récolte de riz. Cette fatigante occupation les a contraints de remettre à plus tard leur instruction religieuse. Dans la ville même de Kôchi, l’esprit public a changé à l’égard de la religion catholique. Naguère encore on ne voyait que les protestants ; mais aujourd’hui leurs conférences n’ont plus aucun succès. « Avec mon catéchiste, dit le P. Duthu, j’ai parcouru une « trentaine de villages dans la grande plaine de Gomen. Aussitôt les protestants sont allés sur « mes brisées. Malgré leur argent, ils n’ont pas fait un prosélyte.»
« Les sorciers de Hewa ayant chassé le catéchiste qu’ils rendaient responsable des malheurs du pays, celui-ci s’est installé dans la petite sous-préfecture de Takaoka où il a déjà commencé l’instruction de quatre familles. Là encore les protestants entravent notre marche ; leurs agents crient sur les toits que le protestantisme est la seule religion qui puisse s’adapter au régime parlementaire. Malheureusement pour eux, ils ont eu une scandaleuse affaire dont un de leurs catéchistes n’est pas sorti indemne. L’histoire a couru le pays et a nui beaucoup à la réputation de ces messieurs.
« Orphelinat de garçons à Osaka. Le P. Marie, quelque absorbé qu’il soit par les soins que réclame sa paroisse, n’a pas négligé l’orphelinat dont il a la charge. Il n’a eu qu’à se louer de la conduite des enfants, élèves de l’école primaire et apprentis ouvriers. Il semble qu’ils comprennent de mieux en mieux ce qu’ils doivent au bon Dieu et à leurs bienfaiteurs. L’œuvre cependant ne se développe que lentement par suite du manque de ressources, et nous sommes obligés de vivre au jour le jour. Nos enfants (tailleurs et charpentiers) sont en général très mal logés et leurs ateliers sont certainement plus pauvres que celui de Nazareth.
« Orphelinats des religieuses. Abnégation et dévouement, telle est en résumé la vie de nos bonnes religieuses. A Kôbe, l’une d’entre elles est allée au ciel recevoir sa récompense. Une autre, alitée depuis plus d’un an, édifie par sa patience tous ceux qui l’approchent.
« Les petites filles ont continué leurs études et leurs travaux manuels à la satisfaction de leurs mères adoptives. La piété se maintient dans toutes nos maisons et la communion hebdomadaire y est en honneur. — Nos écoles primaires sont prospères, quoiqu’elles ne puissent point encore rivaliser avec les écoles du gouvernement, ni même avec celles des protestants. Elles sont estimées de tous, et nos élèves, garçons et filles, lorsqu’ils passent dans les écoles supérieures, font l’admiration de leurs nouveaux maîtres, qui louent hautement la bonne éducation reçue chez nous.
« Il ne me reste plus qu’un mot à dire de nos aspirants au sacerdoce du séminaire de Nagasaki.
« Grâces à Dieu, Supérieur et Directeurs n’ont que des éloges à faire de tout notre personnel. Notre premier séminariste d’Osaka recevra probablement l’onction sacerdotale dans le courant de l’année prochaine.
« Voilà à peu près, chers et vénérés Directeurs, où en est le travail des ouvriers apostoliques au diocèse d’Osaka. Comme vous le voyez, malgré les résultats obtenus, beaucoup de choses restent encore à faire. En vous remerciant du bienveillant intérêt que vous nous portez et dont vous ne cessez de nous donner des preuves, j’ose encore recommander ma mission à votre généreuse sympathie.
« Veuillez agréer, etc.
« † HENRI V. »
« Evêque élu d’Osaka. »



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