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Rapport annuel des évêques

Année: 1893
Pays: Japon
Mission: Tokio
Rédacteur:Mgr PIERRE-MARIE

III. ─ Tokio.

Population catholique 8.053
Baptêmes d’adultes 871
Baptêmes d’enƒants de païens 398
Conversions d’hérétiques 3
____


COMPTE-RENDU ADRESSÉ A MESSIEURS LES DIRECTEURS
DU SÉMINAIRE DE PARIS PAR MGR OSOUF, ARCHEVÊQUE DE TOKIO


Tokio, 2 octobre 1893.

I

« Les comptes-rendus antérieurs ont maintes fois signalé, parmi les difficultés que rencontre le catholicisme au Japon, l’antagonisme des sectes dissidentes, hérétiques ou schismatiques, et la haine toujours active des bonzes. Ces dernières années, les agitations politiques du pays et l’aversion pour l’étranger qui s’est sensiblement ravivée, au moins dans une partie assez considérable de la population, sont venues à leur tour paralyser les efforts et ralentir notablement les succès de tous les propagateurs du Chirstianisme, catholiques ou autres. Mais voici qu’un nouvel ennemi, qui s’était encore peu montré jusqu’ici dans ce pays, vient d’y entrer ouvertement en campagne contre le Chirstianisme ; c’est la Presse.
« M. Ligneul, s’occupant de rédiger une réfutation d’une brochure déjà trop fameuse qui a paru cette année, je lui ai demandé une analyse de cette brochure pour en donner au moins une idée dans ce compte-rendu. A cette simple analyse, le cher confrère a ajouté quelques considérations qui me paraissent jeter un tel jour sur la nouvelle situation qui nous est faite au Japon, que je ne résiste pas au désir de les consigner également.
« Le grand moyen, écrit donc M. Ligneul, le principal moyen employé par les sectaires et
« les ennemis de tout caractère et de toute nuance, contre la propagation du Chirstianisme, « c’est la presse. La presse voilà quelle est aujourd’hui, ici autant au moins qu’en Europe, la « véritable puissance. Tout le monde lit, et chacun, surtout depuis que la forme du « gouvernement est devenue constitutionnelle, a plus que jamais la prétention de se rendre « compte et de juger de tout par lui-même.
« L’événement de l’année, en ce genre, du côté de nos adversaires, a été l’apparition « d’un ouvrage estimé d’abord par plusieurs d’entre nous comme de nulle valeur, mais « qui, de fait, a obtenu dans l’espace de quelques semaines un succès immense. C’est qu’en « effet le livre contient, écrit dans un style entraînant et presque irrésistible, tout ce « qu’il y a dans l’esprit et dans le cœur des Japonais, anciens et nouveaux, contre le « Christianisme et les étrangers.
« L’auteur, du reste, Inoue Tetsujiro, se trouvait dans les conditions les plus favorables « pour réussir. Élevé en Allemagne, à Berlin, ville connue pour son impiété, il en est revenu « parlant trois langues européennes, avec le titre de docteur en philosophie. A son retour, « nommé professeur à l’Université impériale de Tokio, il s’y applique à revêtir le panthéisme « bouddhique des formes de la philosophie allemande. Outre la faveur dont il jouit par là « auprès du vieux parti national, on peut croire encore qu’il obéit à d’autres influences, car il « emprunte trop exactement les accusations et les locutions mêmes de la franc-maçonnerie, « pour n’avoir pas eu quelque accointance avec la secte. Son grand renom de science et sa « haute situation lui assuraient d’avance crédit et autorité dans tout le pays. Il était donc « l’homme tout désigné pour cette entreprise d’un nouveau genre contre la religion « chrétienne.
« Son but est de démontrer, ou mieux de faire croire que le Christianisme est contraire « au bien du pays et de la famille au Japon. Pour cela, il établit d’abord que jusqu’ici « l’Empire du Japon a reporé sur la foi aux dieux fondateurs de la nation et sur le culte « religieux des ancêtres. Par conséquent, le Christianisme qui propose au peuple Japonais un « autre Dieu, enlève ou détruit directement le fondement même de l’Empire.
« La vraie religion du peuple Japonais, d’après Inoue, c’est le patriotisme ; sa morale « est toute dans la fidélité au souverain et l’obéissance aux parents ; et le but de l’une et de « l’autre, c’est le maintien de la dignité nationale et la prospérité de la famille et de la « nation. Le Christianisme, proposant à l’homme un autre but, le distrait de l’amour qu’il « doit à son pays et à sa famille, et donne à ses actions une fin idéale chimérique. Donc « un homme de bon sens et qui aime son pays, ne peut être en même temps Japonais et « chrétien.
« L’auteur s’efforce d’appuyer cette thèse absurde par tous les sophismes que peuvent « lui fournir ses observations et ses lectures. Il allègue, en particulier, l’état de « décadence où il a vu le Catholicisme en Europe, l’abandon et le mépris dont il est « l’objet de la part des classes élevées et instruites, l’incompatibilité de la religion avec « les données expérimentales de la science, l’infériorité du clergé au point de vue du « mouvement intellectuel, la corruption et l’immoralité en Europe, malgré le Christianisme, « les obstacles apportés par l’Église au progrès de la civilisation humaine, les rigueurs « tyranniques de l’Inquisition, le procès de Galilée, les entraves mises par la foi « à la liberté de la pensée, l’absence d’enseignement patriotique dans l’Évangile, « plusieurs passages en opposition (apparente) avec le respect dû aux parents, et tout le « reste qu’on trouve dans les livres impies d’Europe ; en tout environ deux cents « objections ou accusations entassées sans preuves, avec une rapidité et une chaleur de « langage incroyables ; et chaque tirade se terminant par la même conclusion : « donc le « Christianisme est contraire au bien de la famille et du pays. »
« A cette lecture irritante, l’esprit du lecteur se passionne avec l’auteur et prend aussi « parti avec lui contre le Christianisme: « Voilà l’ennemi, voilà l’ennemi ! » C’est là ce « qui, avec les dispositions particulières des Japonais, explique le succès extraordinaire « de ce livre. Aussi, avant même que la réfutation ait pu en être publiée, deux nouvelles, « attaques ont déjà été dirigées dans le même sens ; et, à n’en pas douter, d’autres suivront !
« Dans une pareille situation, il est clair qu’outre les ressources ordinaires du côté de « Dieu et des bonnes œuvres, le principal, et peut-être l’unique moyen de défense et de « propagande qui nous reste, c’est aussi la presse ; il est clair que l’œuvre capitale, ce « serait la composition et la publication de journaux, de brochures, de livers qui pussent « être répandus partout et lus par toutes les classes de la société que la presse travaille « aujourd’hui. A moins d’avoir vécu au Japon à notre époque, il est difficile de se faire « une idée de ce qui s’y passe.
« Voici quelques chiffres tirés de statistiques officielles pour l’année 1892.
« Il a paru au Japon 20,647 ouvrages, dont 7,334 sont des livres nouveaux ; le reste se « compose de livres traduits, compilés ou réédités.
« Sans parler du Journal oƒƒiciel, il s’est publié 792 journaux ou revues, dont les deux tiers « traitent respectivement de matières spéciales : sciences et arts, commerce, éducation, « religion, hygiène, législation, politique, économie. Dans cette liste, donnée par ordre selon « la plus grande production de feuilles, la religion en compte 69, qui ont produit, durant « l’année, un total de 1,837,000 numéros.
« Du côté des Bouddhistes, le nombre des journaux et des livres est de beaucoup le plus « considérable.
« Les publications protestantes comprennent 22 journaux ou revues, dont 16 sont « édités à Tokio, 2 à Kyôto, 2 à Kanagawa et les 2 autres à Shimane et dans le Hokkaido. « Quant aux livers de doctrine, de philosophie, d’histoire, etc., composés ou édités par les « Protestants, il est impossible d’en savoir le nombre. Les catalogues de leurs deux principaux « libraires, à Tokio, mentionnent plus de 600 publications de tous formats et de tous prix.
« Les Russes ont une revue bi-mensuelle de 32 pages.
« Et nous, catholiques, qu’avons-nous, en présence de toutes ces forces ennemies ? croirait-« on qu’une pauvre revue de 18 pages, qui paraissait trois fois par mois, tirée à 440 « exemplaires, a dû être supprimée, il y a quelques mois, faute de ressources ? »
« Ces détails ne demandent pas de commentaires, ils sont assez éloquents par eux-même pour rendre palpables les besoins spéciaux de la Mission. Sans doute, outre les livres de prières, elle a aussi un certain nombre de livres de doctrine, publiés à diverses époques dans l’une ou l’autre des missions du Japon. Mais, malheureusement, ces ouvrages, peu nombreux d’ailleurs, ne sont guère lus que par les catholiques.


II

« L’administration, pendant l’exercice qui vient de finir, a donné les résultats suivants : 1.475 baptêmes, savoir : 871 baptêmes d’adultes, dont 507 in articulo mortis ; 3 conversions d’hérétiques ; 398 baptêmes d’enfants de païens, dont 312 in articulo mortis, et 203 baptêmes d’enfants de chrétiens.
« Le chiffre des baptêmes a été inférieur d’environ 500 à celui du précédent exercice. Mais cette diminution porte entièrement sur les baptêmes conférés à des mourants. Ce n’est pas que les hôpitaux accessibles aux missionnaires et à leurs catéchistes aient été visités avec moins d’exactitude et de zèle que par le passé ; mais les malades y ont été moins nombreux.
« On peut donc dire que le mouvement des conversions pendant l’exercice 1892-1893 est resté au moins ce qu’il était dans le cours du précédent ; mais, hélas ! bien au-dessous de ce qu’il avait été, il y a quelques années.
« Malgré ces nouveaux baptêmes, le recensement des catholiques, qui vient d’être fait par les missionnaires, donne un chiffre encore plus bas que l’an dernier. Outre les décès, dont on connaît tout près d’un millier, les disparitions provenant des fréquents changements de résidence des Japonais sont toujours assez nombreuses. Mais la cause principale de la diminution dont il s’agit cette année est toute spéciale. Il y a cinq ou six ans, plusieurs missionnaires furent informés qu’il existait dans leurs districts un grand nombre d’idiots de naissance. Vivement désireux de procurer à ces infortunés le bienfait de la régénération, ils les firent rechercher avec beaucoup de soin, et par suite, dans l’espace de deux ans, on en baptisa plus d’un millier. Ils furent comptés, dans le temps, parmi la population catholique, et 800 restaient encore compris dans le chiffre de l’année dernière. Or, l’expérience montrant qu’il est impossible, généralement, de savoir ce que deviennent ces malheureux, il a paru plus simple et meilleur de ne plus en tenir compte désormais ; et c’est ce qui a eu lieu dans le dernier recensement. Il a été pourvu au salut de leurs âmes le mieux possible ; c’est l’essentiel.
« Vu la grande liberté que l’autorité japonaise a l’habitude, depuis bien des années déjà, d’accorder aux missionnaires pour administrer leurs chrétientés, je regarderais comme superflu d’en faire de nouveau mention ici, si je n’avais à signaler une exception qui nous a causé assez d’ennuis, il y a quelques mois. La police de Nagoya, traditionnellement plus sévère que toute autre, est devenue un jour plus pointilleuse encore à l’égard des étrangers, et nos confrères ont dû subir leur part de ces tracasseries extraordinaires. Toutefois M. Tulpin, toujours très prudent et plein d’égards vis-à-vis des représentants de l’autorité, a bientôt trouvé moyen de satisfaire aux exigences de la situation et de reconquérir une liberté d’action suffisante. Et ce n’est que justice de dire que le chef de la police lui-même s’y est prêté de bonne grâce.

III

« Avant d’en venir aux détails regardant en particulier les divers postes et districts de la Mission, je mentionnerai les quelques changements qui ont eu lieu par rapport à la distribution de plusieurs de ces districts et à la résidence des missionnaires qui les administrent.
« L’ancien grand district de Tokio, avec une partie de celui de Yokohama, qui lui avait été annexé après la mort du regretté M. Testevuide, forme aujourd’hui trois nouveaux districts, ceux de Chiba, d’Utsunomiya et de Hachioji.
« Le district de Chiba comprend les quatre provinces d’Awa, de Kazusa, de Shimosa, de Kozuke et une partie de Musashi. Il est administré par M. Cadilhac, qui a son pied-à-terre tantôt à Tokio, tantôt à Maebashi. Depuis l’incendie qui a détruit la première installation de la mission à Chiba, il n’y a plus là de logement pour le missionnaire : la nouvelle construction est à peine suffisante pour une petite chapelle et la résidence du catéchiste.
« Le district d’Utsunomiya embrasse les deux provinces de Shimotsuke et d’Ibaraki. Il est confié à M. Balet, qui a sa résidence ordinaire à Utsunomiya.
« Le district de Hachioji réunit à la province de Sagami la majeure partie de celle de Musashi. M. Mayrand, qui l’administre, a installé tout récemment sa très modeste résidence au bout de la petite chapelle de Hachioji.
« De son côté, M. Drouart de Lézey prépare, pour un avenir plus ou moins prochain, une division du district de Matsumoto dont serait détachée la province de Kai. Dans cette vue, il s’est déjà installé à Kofu, chef-lieu de cette province, laissant à Matsumoto son assistant, M. Fournier. Il va sans dire qu’il se voient de temps en temps, soit à l’une de leurs résidences respectives, soit dans quelque station où ils se donnent rendez-vous.
« Voilà l’ensemble des nouvelles organisations de l’année.


IV

« Passant à la revue des postes de la Mission, je fais tout d’abord part d’une observation que je lis dans la plupart des comptes-rendus des missionnaires. Malgré de malheureuses exceptions, comme il s’en produit partout, les fidèles, en général, remplissent assez bien leurs devoirs religieux. Mais une lacune que presque tous les missionnaires accusent dans leurs chrétiens, c’est l’absence de zèle pour propager la religion autour d’eux. Il est possible que les dispositions actuelles de l’esprit public y soient pour quelque chose, en inspirant plus de timidité aux chrétiens à l’égard de cette propagande. Sans doute aussi la condition modeste de la grande majorité ajoute à cette timidité. Néanmoins, il y a quelques années, les missionnaires étaient mieux secondés qu’ils ne le sont aujourd’hui sous ce rapport.
« Les remarques qui précèdent ont été faites pour toutes les paroisses de la ville de Tokio.
« On ne signale, d’ailleurs, dans cette ville, aucun événement spécial à noter. Les différentes œuvres, écoles, confréries, etc., se maintiennent convenablement. Le petit poste d’Azabu seul manque encore de son école paroissiale, et malheureusement il ne paraît pas que cette lacune puisse être comblée de si tôt, à cause de l’éloignement d’un grand nombre de familles chrétiennes. La ville de Tokio a fourni, pendant cet exercice, 855 baptêmes ; 418 sont inscrits à Tsukiji ; 275 à Ogawamachi ; 84 à Asakusa ; 51 à Honjo et 27 à Azabu. Ces chiffres comprennent 80 enfants de chrétiens et 614 malades, adultes ou enfants, baptisés à l’article de la mort ; ce qui réduit les conversions ordinaires à 161.
« Comme l’indiquent les chiffres ci-dessus, ce sont les deux postes de Tsukiji et d’Ogawamachi qui ont enregistré le plus grand nombre de baptêmes administrés in articulo mortis.
« A Tsukiji, M. Vigroux en a obtenu 255 et les Sœurs du Saint Enfant-Jésus 100 et quelques. A Ogawamachi, M. Papinot et les Sœurs de Saint-Paul de Chartres en ont recueilli exactement 200.
« La chrétienté de Yokohama, écrit M. Lemaréchal, n’a guère changé de physionomie « depuis le dernier compte-rendu. Quarante-trois baptêmes, dont 25 d’adultes, sont la « moisson de l’année. Les baptêmes de païens ne s’obtiennent pas facilement par le « temps qui court !… Du moins la ferveur de nos chrétiens s’est maintenue ; et j’espère « toujours qu’avec l’établissement si désiré et si nécessaire d’une résidence définitive « dans la ville japonaise, on arrivera à avoir là une bonne chrétienté, malgré les obstacles « particuliers que les conditions de la ville de Yokohama peuvent présenter.
« Rien de saillant à noter spécialement. Je signalerai cependant le fait suivant qui ne « manque pas d’intérêt.
« Dans l’un des villages qui entourent la ville de Yokohama mourait dernièrement un « enfant de païens âgé d’environ deux ans. Le père qui avait quelquefois entendu parler « de la region chrétienne fit savoir cette mort à la femme de l’un de nos domestiques qu’il « connaissait. Celle-ci étant allée lui faire visite quelques heures après, trouva en effet « l’enfant sans mouvement, les membres froids et raides comme du bois. Mais ayant posé « la main sur la poitrine, elle sentit que cette partie avait conservé de la chaleur et même « que le cœur battait toujours. Fort surprise d’abord, elle pensa que cet enfant pouvait « bien vivre encore et crut se rappeler avoir entendu dire à un Père dans une instruction « que, dans le cas de mort, si l’on reconnaissait qu’il y eut encore de la vie dans quelque « partie du corps, il fallait baptiser sur cette partie. Est-ce bien ainsi que l’explication « avait été donnée ? Assurément non. Toujours est-il qu’elle prit immédiatement de l’eau « et baptisa l’enfant sur la poitrine. Un quart d’heure après, le cœur avait cessé de battre, « et au même instant les membres reprirent leur souplesse ordinaire. Je laisse aux « docteurs le soin d’expliquer ce phénomène assez curieux. Je ne veux ici que louer le « zèle et la présence d’esprit de cette bonne chrétienne. »
« Le district de Chiba a donné 100 baptêmes : 16 d’adultes, dont 12 in articulo mortis, 56 d’enfants de païens également à l’article de la mort et 28 d’enfants de chrétiens.
« A part ces chiffres, dit M. Cadilhac dans son compte rendu, je n’ai rien de bien « considérable à noter. Toutefois, je ne voudrais pas laisser passer inaperçue la reconstruction, « si modeste soit-elle, de l’oratoire de Chiba, complètement détruit par l’incendie du mois « d’avril 1892. Toutes les chrétientés de la province de Shimosa ont voulu y contribuer. « Quelques familles, même très pauvres et chargées d’enfants, ont su prélever sur leur « nécessaire pour offrir une aumône relativement considérable.
« J’ai à signaler encore l’acquisition d’un terrain spacieux avec maisons convenables pour l’installation de la mission dans la ville de Maebashi, chef-lieu du Gummaken. L’importance de cette ville et le concours de circonstances exceptionnellement favorables ont déterminé plusieurs confrères à réunir leurs ressources personnelles pour faire cette acquisition en vue de l’avenir de la mission dans ces parages. Déjà on en a recueilli quelques heureux fruits. Dieu daigne les bénir et les multiplier !
« Dans le district de Hachioji, M. Mayrand a obtenu 57 baptêmes ; ils ont été administrés à 17 adultes, 6 enfants de païens et 34 enfants de chrétiens ; 7 adultes et 4 enfants de païens étaient à l’article de la mort.
« En arrivant dans ce district, écrit M. Mayrand, un de mes premiers soins a été de me « fixer au milieu des Japonais qui me sont confiés. Faute de mieux et en attendant que la « Providence fournisse les moyens d’acheter un terrain et d’établir une résidence définitive, je « me suis borné à prolonger, dans la mesure du strict nécessaire, le petit bâtiment où se trouve « l’oratoire et que le regretté P. Testevuide avait fait construire sur un terrain simplement loué « et d’ailleurs fort étroit. De la sorte, dans l’intervalle de mes voyages, je pourrai demeurer « habituellement au milieu de mes chrétiens.
« Près de Hachioji, le petit village d’Ichibugata, dont un tiers environ est chrétien, a « donné bon signe de vie. Au commencement de l’année dernière, tout le village fut « brûlé, et pas une maison, pas même la chapelle, n’échappa à l’incendie. Cependant, « malgré la pauvreté de la plupart des chrétiens, ces braves gens ont trouvé moyen de « rebâtir leur chapelle, même avant que les ruines de leurs propres maisons ne fussent « toutes relevées. Ceci contraste assez heureusement avec le parti qu’ont pris leurs « voisins païens de renoncer à rebâtir leur temple.
« Sur le Tokaido, la très ancienne chrétienté de Yokosuka a secoué un peu sa torpeur « et a donné quelques baptêmes d’adultes. Un fait qui s’y est passé donne un nouvel « exemple des effets merveilleux de la grâce du bon Dieu. Un païen de la ville était « depuis longtemps en relations avec le missionnaire et le catéchiste, à cause de sa fille « unique âgée de quatre ans, baptisée jadis en danger de mort. Il voulait, disait-il, « l’élever dans la religion, et il venait souvent l’amener aux réunions des chrétiens, où il « faisait lui-même volontiers les actes extérieurs de la religion ; mais il se disait indigne « de recevoir le baptême, à cause de ses nombreux péchés. En réalité, il avait dissipé sa « fortune dans les plaisirs, et par ses vices il faisait encore tous les jours le chagrin de sa « vieille mère. Enfin, sur les remontrances réitérées du catéchiste, il se décida à renvoyer « la femme qu’il entretenait indûment chez lui et il put être admis au catéchuménat. Il « retardait cependant toujours de se préparer sérieusement au baptême, sans qu’il fût possible « de deviner le motif qui le retenait encore.
« Un jour que le catéchiste s’efforçait de convertir la vieille mère qui, moins instruite « que son fils, n’avait jamais adoré que ses idoles, cette pauvre femme lui ouvrit son « cœur et lui dit : « Nous sommes bien malheureux, mon fils et moi. Des nombreux « enfants qu’il a eus, il ne lui reste que cette fille et elle est sujette à une terrible maladie. « En hiver, sa figure se tuméfie pendant la nuit et se couvre de boutons bleuâtres qui la « rendent hideuse à voir. Ces tumeurs disparaissent le matin, quand la chaleur commence « à se faire sentir. Le médecin dit que c’est une sorte de lèpre. Aussi la tenons-nous « cachée jusque vers 9 ou 10 heures, pour qu’on ne la voie pas dans ce triste état. » Et la « pauvre vieille se mit à sangloter en achevant sa confidence. Le catéchiste lui dit alors « du ton le plus assuré : « Eh bien ! ce que ni le médecin ni vos dieux ne peuvent guérir, « le Maître du ciel le peut. Si vous le lui demandez avec ferveur, il guérira certainement « votre enfant. »
« Le dimanche suivant, continue M. Mayrand, je me trouvais de passage à Yokosuka. « La bonne vieille, confiante dans la parole du catéchiste, vint assister à la messe, « portant sa petite-fille sur son dos, selon la coutume japonaise. Pendant le saint- « sacrifice, se tenant à genoux, joignant les mains avec ferveur et versant des larmes, elle « répétait sans cesse : « Maître du ciel, ayez pitié de cette enfant ! » Notre-Seigneur daigna « exaucer la foi de cette nouvelle Chananéenne. En effet, à partir de ce jour, il ne reparut « plus aucune trace de maladie sur la figure de l’enfant.
« On comprend que, dès lors, la conversion du père et de la grand’mère fut complète. « Il s’instruisirent avec ardeur ; la vieille femme surtout n’avait d’autre préoccupation que, de « remercier Dieu et de s’instruire de sa loi. Elle fut baptisée quelques mois après et reçut « le nom de Monique. Elle a eu aussi la grande consolation de voir que le « baptême ayant changé le cœur de son fils Augustin, celui-ci la dédommage désormais « des chagrins dont il l’a si longtemps accablée. »
« Le district d’Utsunomiya, détaché, au mois de février, du grand district de Tokio, écrit « de son côté M. Balet, ne compte encore que quelques mois de vie personnelle. Son histoire « n’est donc pas très longue et ne peut enregistrer ni entreprises considérables ni « faits merveilleux. Outre que le Seigneur a ses moments pour toucher les cœurs quand il « lui plaît, on sait que l’état actuel des esprits au Japon est loin d’être tourné vers les « choses de la religion. La caractéristique de la période que nous traversons est, si je ne « me trompe, une réelle indifférence religieuse, et il est plus difficile de la vaincre que de « vaincre l’ancienne hostilité qui fit les martyrs. Bref, dans le millieu où je me trouve, et « qui est passablement atteint du mal de l’époque, je n’ai pu recueillir que la toute petite « gerbe que j’apporte : 6 baptêmes d’adultes, dont 2 in articulo mortis, 12 baptêmes « d’enfants de païens aussi in articulo mortis, et 10 enfants de chrétiens. Total 28.
« Aidé d’un seul catéchiste pour deux immenses provinces, je ne pourrais guère « espérer mieux pour l’exercice prochain, si je ne comptais sur le bon Dieu, le meilleur « et même le seul convertisseur des âmes. Un petit nombre de catéchumènes s’annonce ; « puisse-t-il venir grossir celui des chrétiens ! »
« Sur le district de Shizuoka, M. Steichen communique les renseignements et les « impressions qui suivent : « Cette année a été la plus pénible de ma vie ; je ne crois pas « avoir jamais été en butte à tant de contradictions. A en juger par le petit nombre de « baptêmes que j’apporte, on peut être tenté de mettre en doute le zèle de mes cinq « catéchistes ; cependant rien ne serait plus injuste. S’il n’est pas de sacrifices auxquels je « ne me sois moi-même résigné, il n’est pas non plus de moyens que les catéchistes « n’aient employés pour engager les infidèles à embrasser notre religion. Malgré cela, « nos efforts sont restés presque sans résultat. Saint Paul, dans sa seconde épître à « Timothée, a bien décrit l’état de mon district : « Il viendra un temps où les hommes ne « pourront plus souffrir la saine doctrine ; ils fermeront l’oreille à la vérité pour n’écouter « que des fables.» La majorité de nos païens, tout en reconnaissant l’inanité de leurs « idoles, n’en continuent pas moins à leur rendre un culte qui n’est dû qu’à Dieu. Les savants, « du moins ceux qui prétendent l’être, veulent absolument trouver une religion dans les « élucubrations puériles des philosophes anciens et modernes. Reste un petit nombre d’âmes « qui ont soif de la vérité, mais que les sens retiennent encore souvent captives.
« Malgré les 71 baptêmes péniblement glanés pendant l’année, je constate que le « nombre de mes chrétiens a considérablement diminué. Plusieurs sont morts ; beaucoup « d’autres sont allés chercher fortune ailleurs. Ceux qui me restent ne font pas tous, sans « doute, la consolation du missionnaire ; cependant la grande majorité le dédommage « des labeurs et des larmes que lui coûte l’adminitration des chrétientés. »
« Les 71 baptêmes obtenus par M. Steichen, comprennent avec 24 baptêmes d’enfants de chrétiens et 2 conversions d’hérétiques, 27 baptêmes d’adultes et 18 de moribonds, dont 7 adultes et 11 enfants de païens.
« Si le district de Nagoya a été épargné, cette année, par les tremblements de terre, les inondations, ect., il a eu à subir d’autres épreuves qui ont notablement contrarié le travail des missionnaires. Outre les tracasseries extraordinaires de la police signalées plus haut, un anglais bouddhiste, M. Phombes, acclamé et fêté partout par les bonzes, s’est déchaîné contre le christianisme dans les discours qu’on lui a fait faire de tous côtés, et on a donné à ces déclamations le plus grand retentissement possible. La presse elle-même s’y est prêtée avec enthousiasme. De plus, elle s’est acharnée à dénoncer comme traîtres à leur pays les Japonais chrétiens qui prêtent leur nom pour l’achat des immeubles nécessaires à la Mission, chapelles, écoles, ect. Malgré tous ces assauts, Dieu s’est plu à bénir encore d’une manière visible le ministère de ses ouvriers dans cette partie de la vigne. Je laisse, du reste, M. Tulpin rendre compte lui-même de ce travait et de résultats obtenus.
« Comme durant le précédent exercice, la chrétienté de Nagoya est encore celle de « tout le district qui nous a donné le plus de consolation par son bon esprit, son entrain et « sa régularité à fréquenter les sacrements. L’expérience confirme de plus en plus que « les néophytes ne se forment pas seuls aux habitudes chrétiennes. Il leur faut la « fréquentation régulière des sacrements, et pour cela le contact habituel des « missionnaires.
« La Mission n’ayant pu nous allouer la somme nécessaire à l’entretien de toutes les « stations du district, force a été de supprimer les petites installations de Shinshiro et de « Takasu. De plus, nous avons le regret de constater que Toyohashi et Gifu sont un peu « déchus de leur ferveur. Cela tient sans doute à l’impossibilité où nous ont mis les « événements de l’année de les administrer comme par le passé.
« Malgré cela, l’année a encore été assez bonne dans le district de Nagoya, puisque le « bon Dieu nous a accordé 72 baptêmes d’adultes, 53 baptêmes d’enfants moribonds et 6 « d’enfants de chrétiens ; en tout 131 baptêmes.
« J’ajouterai un mot sur notre hospice. Dans le courant de cette année, cinq bons « vieillards nous ont quittés pour un monde meilleur. Ce qui frappe chez eux, c’est la sérénité « devant la mort. Pour éviter d’être trop long, je m’abstiens de rapporter des détails très « édifiants sur leurs adieux au moment où ils se quittent. Le zèle de quelques- « uns pour la conversion de leurs familles n’est pas moins touchant.
« Actuellement, nos chers vieillards restent au nombre de 24, dont le Benjamin a dépassé 73 ans. »
« Le district de Matsumoto comprend encore Kofu et toute la province de Kai, comme précédemment, et il est administré par M. Drouart de Lézey, assisté de M. Fournier, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
« Après avois rendu bon témoignage de la cinquantaine de chrétiens exacts à pratiquer leurs devoirs religieux à Matsumoto, M. Drouart déplore l’état stationnaire de cette chrétienté, malgré les efforts que ses prédécesseurs et lui-même ont faits pour son développement. Il pense que l’esprit de division et de dénigrement qui semble caractériser les habitants de Matsumoto et de la plaine qui l’entoure, est la principle cause de ce peu de progrès du Christianisme dans cette contrée.
« En présence de cet insuccès, il s’est retourné vers une autre partie de la province qui lui a paru mieux disposée. C’est la plaine de Suwa, où un catéchiste de M. Langlais avait pénétré pour la première fois, il y a dix ou douze ans.
« A cette époque, écrit M. Drouart, les vieux préjugés contre le catholicisme étaient si « violents que le catéchiste Inuma ne put, pendant neuf mois de séjour, y faire un seul « Sekkyo. Actuellement, les dispositions de la popution sont tout à fait changées. A Kami-« suwa, la ville la plus importante où réside le catéchiste, et dans la campagne qui est très « peuplée, j’ai constaté partout avec une agréable surprise un certain désir de connaître la « religion chrétienne. La tournée que j’y ai faite en avril m’avait rempli d’espérances. Hélas! « depuis ce voyage, le catéchiste de Suwa a été réduit à l’inaction par une grave et longue « maladie de sa femme. Cette épreuve semble maintenant être passée, et j’espère qu’avec la « grâce de Dieu l’hiver prochain verra paraître les premiers chrétiens de Suwa.
« Qu’il est difficile d’évangéliser une contrée où il n’y a pas encore un seul chrétien ! Et « combien cette difficulté est amoindrie quand on peut s’appuyer sur un noyau de chrétiens, si « petit qu’il soit ! La ville de Kofu m’en a donné une preuve frappante. Arrivé là en avril « dernier, j’y ai trouvé sept chrétiens dont un seul était resté fervent. Dieu, dans sa « miséricorde, s’est servi de lui pour exciter dans cette ville, jusqu’ici réfractaire, un « mouvement de conversions vraiment consolant. En moins de quatre mois, j’ai déjà eu à « Kofu 16 baptêmes d’adultes et il y a encore 7 catéchumènes.
« Le village de Yamashiro reste stationnaire, les chrétiens ont bon esprit, mais leur « nombre n’augmente pas. Tous les païens de l’endroit connaissent la religion, ils « l’estiment et cependant ne se convertissent pas. »
« Dans tout le district, le nombre des nouveaux baptisés est de 30, dont 23 adultes, 1 enfant de païens moribond et 6 enfants de chrétiens.
A Kanazawa, M. Clément n’a guère rencontré, cette année, que des sujets de peine. D’abord l’établissement de la Mission s’est trouvé subitement gêné par la construction d’un théâtre tout en face, de l’autre côté de la rue. Si cet état de choses dure, il sera absolument nécessaire de chercher un autre emplacement pour la Mission. On diffère encore de s’en occuper, parce que, dit-on, le théâtre lui-même pourrait bien disparaître. Outre ce grave ennui, un certain nombre d’anciens chrétiens a quitté Kanazawa, et parmi ceux qui sont restés une malheureuse désunion s’est introduite qui fait beaucoup de mal. Dieu daigne, dans le cours du nouvel exercice, dédommager les chers missionnaires de Kanazawa, des peines et des ennuis qu’ils ont dû subir pendant celui de 1892-1893 ! Dans cette année d’épreuves, ils n’ont pu baptiser que trois adultes et un enfant de païens à l’article de la mort.


V

Avant de parler des établissements d’instruction et d’éducation, je noterai simplement que les deux séminaristes qui ont terminé leur cours de théologie à la fin de 1892, ont recu le sous-diaconat, au mois de février dernier. Nos autres séminaristes, moins avancés, continuent leurs études à Nagasaki.
« Quant au collège des Marianites, connu ici sous la dénomination de l’école de « l’Étoile du Matin », c’est avec plaisir que je transcris un extrait de ce qui vient de paraître dans la Revue ƒrançaise du Japon, publiée sous le patronage de la Société de langue française: « L’École de l’Étoile du Matin a eu, le 6 juillet, sa séance annuelle de distribution de prix, « sous la présidence de M. Sienkiewiez, ministre de France. On remarquait dans « l’assistance M. Hayashi, vice-ministre des Affaires étrangères ; M. Tsuji, ancien vice- « ministre de l’Instruction publique, président de la Société de langue française ; M. de Borja, « gouverneur de Macao, ministre de Portugal au Japon, et plusieurs autres « notabilités japonaises et étrangères, ainsi qu’un grand nombre de dames.
« Comme les années précédentes, les élèves ont fourni l’occasion d’apprécier leurs « progrès littéraires et musicaux : de jolies scènes françaises, anglaises, allemandes et « japonaises, des soli et des morceaux d’ensemble, de piano, violon et violoncelle, ont tour à « tour charmé l’auditoire ; les travaux de dessin, de cartographie et autres décoraient le salon « de réception. »
« Ces quelques détails suffisent pour montrer que le collège des Marianites continue d’être hautement apprécié et d’obtenir des succès.
« Je suis heureux d’ajouter que les nouveaux bâtiments dont le besoin se faisait sentir si vivement, vont être commencés dans quelques semaines.
« Je ne saurais que répéter, cette année, ce que je disais, l’année dernière, des pensionnats de filles dirigés par nos chères communautés. Malgré un dévouement sans bornes de la part des religieuses, ces pensionnats n’augmentent pas ; ils ont même de la peine à conserver d’une année à l’autre le même nombre d’élèves. C’est une nécessité de prendre patience, jusqu’à ce que les fâcheuses impressions causées par d’autres institutrices étrangères soient effacées. Alors aussi, il sera bon de profiter de quelques enseignements que l’expérience aura donnés.
« D’autre part, les établissements de la Sainte-Enfance sont loin de diminuer par défaut d’enfants à élever et à entretenir ! Il n’y a que le manque de ressources suffisantes qui puisse limiter leur développement. Nos quatre orphelinats sont encore cette année dans les mêmes conditions que l’année dernière. Celui des garçons compte 116 enfants. Des trois orphelinats de filles, les deux qui sont dirigés par les sœurs du Saint-Enfant Jésus, comptent ensemble 703 orphelins, et celui des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, 156.
« Le nombre des écoles élémentaires et des élèves a un peu diminué, depuis l’année dernière. On a renoncé à quelques petites écoles que les missionnaires n’étaient pas à même de surveiller assez par eux-mêmes, à cause de leur éloignement. Dans ces conditions, ces écoles ne produisaient pas ce que l’on devait en attendre. Celles, au contraire, qui fonctionnent à côté du missionnaire, aussi bien que celles qui font partie des orphelinats, progressent de plus en plus, et les enfants qui les fréquentent paraissent en général les affectionner véritablement, ce qui est de bon augure.
« Présentement, il nous reste dans la Mission 12 écoles élémentaires, qui comptent ensemble 975 élèves ; 287 garçons et 688 filles.


VI

« Les œuvres en faveur des malades ont encore pris, cette année, un nouveau développement. D’une part, les trois communautés de Yokohama, de Tsukiji et de Ogawamachi (ces deux dernières à Tokio), ont continué de diriger aussi de ce côté leur zèle et leur dévouement. Sur les 248 baptêmes fournis par les religieuses du Saint-Enfant Jésus à Yokohama et à Tokio, 136 ont été administrés à des malades à l’article de la mort. Les sœurs de Saint-Paul de Chartres, grâce à la sœur infirmière qui visite les malades à domicile, et à leur employé qui est admis à visiter un hôpital public, n’ont pas concouru moins efficacement à recueillir les 200 baptêmes de moribonds enregistrés à Ogawamachi.
« D’autre part, en vue de mieux assurer à un certain nombre de malades pauvres les secours de la charité et surtout le bienfait d’une mort chrétienne, les religieuses du Saint-Enfant Jésus ont établi dans leur voisinage, à Tsukiji, un petit hôpital, dans lequel elles peuvent maintenant donner asile à une quinzaine de personnes. Entre les malades ainsi secourus et ceux que l’on baptise dans les hôpitaux de la ville, la différence est considérable. Car pour ces derniers la préparation est ordinairement très rapide, et souvent le baptême administré dans ces conditions laisse après lui une certaine inquiétude sur le salut des âmes. Chez les religieuses, au contraire, le malade reçu à leur hôpital peut, sauf de rares exceptions, être instruit et préparé tout à loisir.
« L’hôpital des lépreux, à Gotemba, n’a cessé jusqu’à présent de prendre de l’accroissement. L’an dernier, à cette époque, il comptait 60 malades ; actuellement il en a 86 M. Vigroux a dû faire déjà quelques agrandissements. On construit encore maintenant une maison dont les fondements avaient été jetés il y a près d’un an, et qui devait être le logement de religieux que l’on attendait pour prendre soin de l’hôpital. La Providence n’a pas permis que ces bons religieux pussent réaliser leurs désirs et les nôtres. C’est donc un de nos missionnaires, M. Bertrand, qui occupe leur place. Il y a déjà plusieurs mois qu’il réside à Gotemba, comme chapelain et administrateur de la léproserie. M. Vigroux continue d’ailleurs d’en avoir la principale charge, devenue très lourde par le souci de recueillir les fonds nécessaires à l’entretien d’un établissement si considérable. Dieu daigne lui assurer toujours l’assistance de son admirable Providence.
« L’hôpital des lépreux a donné, cette année, 34 baptêmes d’adultes, et son voisinage a procuré aussi la grâce de la régénération à 10 enfants de païens, qui sont morts dans les environs.
« Je termine ce compte-rendu par un retour bien inattendu sur l’affaire du livre du professeur Inoue, dont il a été question en commençant. M. Ligneul, ayant complété la rédaction d’un premier volume de sa réponse à I’attaque du professeur contre le Christianisme, a fait imprimer ce volume ; et, conformément aux règlements, deux exemplaires ont été déposés au ministère de l’Intérieur, avant sa mise en vente chez les libraires. Or, la veille du jour où la vente devait commencer, une décision ministérielle prohibe la publication du livre, comme menaçant de troubler la paix publique ! La première impression causée par cette interdiction, surtout ainsi motivée, nous a été extrêmement pénible. D’un côté, voir attaquer le Christianisme publiquement et si violemment ; et de l’autre, être mis dans l’impossibilité d’en publier la défense, c’était dur !
« Toutefois, la Providence a peut-être eu ses vues en permettant tout cela. Après l’Officiel, quantité d’autres journaux ont reproduit la sentence de la censure. Par suite, un grand intérêt s’est déjà attaché au livre de M. Ligneul que personne d’ailleurs ne connaît. On vient le demander un peu de tous côtés, et il va sans dire qu’on ne le donne à personne. Mais, si Dieu le permet, en omettant les points qui ont pu principalement offusquer la susceptibilité gouvernementale, on pourra plus tard, sous un autre couvert, revenir sur beaucoup des misérables thèses du docteur Inoue ; et ce qui vient de se produire deviendra alors une véritable rélame pour faire lire la réfutation du professeur.
« Dieu nous soit en aide pour faire triompher sa cause dans le cas présent, comme pour surmonter toutes les autres difficultés signalées dans ce compte-rendu. »

« † PIERRE-MARIE,
Archevêque de Tokio. »



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