| Année: |
1894 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Nagasaki |
| Rédacteur: | Mgr JULES-ALPHONSE |
IV. ─ Nagasaki.
Population catholique 31.674
Baptêmes d’adultes 829
Baptêmes d’enfants de païens 315
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LETTRE DE MGR COUSIN, ÉVÊQUE DE NAGASAKI,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Nagasaki, le 1er novembre 1894.
Messieurs et vénérés Directeurs,
L’an dernier, je m’étais permis de faire le prophète au sujet de la revision des traités, et je vous disais que, probablement, elle se ferait encore longtemps attendre.
L’Angleterre s’est empressée de me donner un démenti formel ; je le lui pardonne volontiers. Elle a ouvert la voie et les autres puissances devront, bon gré mal gré, la suivre. La France, je le désire du moins, ne sera pas la dernière.
Le nouveau traité qui vient d’être conclu, a déjà soulevé, je le sais, d’amères critiques et de bruyantes clameurs. Il y a des hommes qui ne viennent point ici pour sauver les âmes, mais pour s’enrichir le plus agréablement possible. Ceux-là, se croyant les seuls en cause, trouvent que leurs intérêts ont été sacrifiés et que les Japonais ont fait, à leur détriment, une bonne affaire.
Que le négoce, l’industrie et la finance aient des raisons à faire valoir contre le nouveau traité, je ne le discute pas ; mais l’ouvrier apostolique peut et doit envisager les choses à un autre point de vue. Le régime actuel des passeports semestriels, nous le devons à la seule bienveillance du gouvernement japonais, qui peut modifier ces pièces, les restreindre, et même, s’il le veut, les refuser. D’ailleurs, les passeports ne nous donnent que le droit de voyager dans certaines limites sans pouvoir établir notre domicile nulle part ; ils nous laissent ainsi à la merci de la police.
Au contraire, circuler partout librement, posséder en son nom une maison et tout autre établissement nécessaire à l’œuvre de l’évangélisation, résider n’importe où au même titre et sous les mêmes garanties que les indigènes, n’avoir à payer que les impôts communs, partager ainsi complètement la vie de ses frères et de ses fils dans la foi, voilà, je crois, des avantages qui peuvent satisfaire la plus grande ambition d’un missionnaire. Il nous faudra, il est vrai, être soumis aux lois du pays et à ses tribunaux. De loin, cette perspective peut paraître effrayante. J’ose affirmer que, de près, la chose me semble au moins très acceptable. L’expérience, quand elle aura été faite, dira si j’ai tort ou raison.
En attendant, laissons de côté les préoccupations d’un avenir qui n’appartient qu’à Dieu, et parlons de notre situation présente.
Le chiffre de nos baptêmes (1893-1894), quelque peu inférieur, il est vrai, à celui de l’exercice précédent, dépasse cependant la moyenne des années antérieures. Nous comptons 2.204 baptêmes, dont 829 d’adultes, parmi lesquels 95 seulement in extremis. Bien plus riche serait la gerbe que nous offririons au Père de famille, si nos espérances s’étaient réalisées et surtout si nos désirs avaient été remplis. Mais de nombreux obstacles sont venus entraver le zèle des ouvriers apostoliques. Les comptes-rendus des districts, que je ferai tour à tour passer sous vos yeux, vous en donneront une idée bien faible, à la vérité, mais suffisante, néanmoins, pour vous faire apprécier les difficultés contre lesquelles nous avons dû lutter.
Ceux qui ne jettent sur les missions qu’un regard superficiel font attention surtout au nombre des baptêmes chez les adultes. Mais, bien vénérés Directeurs, vous le savez mieux que personne, ce chiffre, à lui seul, ne suffit pas pour donner une idée exacte du bien accompli et des progrès réalisés dans une mission. A quoi servirait le baptême, s’il n’amenait après lui la pratique sérieuse de la religion chrétienne, s’il ne faisait de vrais serviteurs de Dieu, de véritables enfants de l’Église. Or, 20.000 confessions annuelles avec 18.000 communions pascales et près de 50.000 communions de dévotion, vous diront assez que nos catholiques sont, en très grande majorité, fidèles aux promesses de leur baptême, qu’ils comprennent leurs devoirs et les pratiquent sérieusement.
Vous verrez aussi la somme de travail que la plupart de nos confrères doivent chaque jour s’imposer, et vous serez de plus en plus convaincus de l’opportunité des secours que vous seuls pouvez nous envoyer.
Après quelques mois de séjour à Hong-kong, M. Tissier nous est revenu sans avoir obtenu d’amélioration sensible à l’état de sa santé, mais avec le désir de consacrer les forces qui lui restent au service de la Mission.
M. Matrat a dû prendre, lui aussi, la route du sanatorium ; j’espère qu’il nous sera bientôt rendu, car son absence laisse un grand vide dans son immense district. Les deux nouveaux confrères qui nous sont arrivés au commencement de cette année seront, avant longtemps, j’espère, en état de s’associer aux travaux de leurs aînés. Permettez-moi de vous remercier de ce renfort qui nous est venu si à propos, et de celui que nous attendons dans le courant de l’année prochaine.
Après avoir jeté ce rapide coup d’œil sur l’état général de la Mission, je vous prie, Messieurs et vénérés Directeurs, de vouloir bien prendre encore la peine de parcourir l’un après l’autre tous les districts, sous la conduite de ceux qui en ont la charge. Si vous trouvez qu’ils s’étendent plus longuement sur les difficultés qu’ils ont rencontrées que sur les consolations qu’ils ont éprouvées, ce n’est point, croyez-le bien, la lassitude ou le découragement qui les inspirent : c’est plutôt le désir de voir disparaître les moindres obstacles, afin de travailler avec plus de fruit au salut des âmes et à la gloire de notre Dieu.
« A l’ouvroir que les religieuses entretiennent à Nagasaki, écrit M. Salmon, on comptait, « cette année, 26 jeunes filles. L’une d’elles est morte au mois de septembre dernier, à l’âge « de 19 ans, dans des circonstances vraiment providentielles. Il y a un an, son père, mauvais « chrétien, était venu la prendre chez les Sœurs, dans le dessein de la livrer pour de l’argent à « une maison d’infamie. Quand la pauvre fille vit où elle était et comprit ce qu’on demandait « d’elle, elle rentra en toute hâte au couvent. « De grâce, dit-elle aux religieuses, quand mon « père reviendra, ne me laissez pas seule avec lui. »
« Un an ne s’était pas écoulé qu’elle tombait malade de la poitrine. Dès le début, le cas fut « jugé si grave que je lui administrai l’extrême-onction, sans oser lui donner le saint viatique à « cause de l’expectoration continuelle. La malade cependant se plaignait à ses compagnes de « n’avoir pas reçu Notre-Seigneur. Deux jours après l’extrême-onction : « Allez dire au Père, « murmura-t-elle, que je réclame le bon Dieu. Je ne crache plus, il n’y a plus de danger. « D’ailleurs, je ne mourrai pas avant d’avoir reçu le saint viatique, et je serais déjà morte si je « l’avais reçu ; ne me retenez pas plus longtemps en ce monde. » Je me rendis à ses instances « et lui portai le Saint-Sacrement. Elle poussa un cri de joie, et un sourire illumina sa figure « quand j’entrai dans la chambre où elle reposait. Elle reçut l’aliment divin avec une ferveur « angélique ; le soir même, elle s’endormait paisiblement dans le Seigneur. Le bon Dieu, en la « retirant ainsi de ce monde, l’a récompensée de sa vertu et a puni son « indigne père. »
La petite chrétienté de la ville est en butte à mille difficultés qui ne cessent de rendre ses progrès bien lents. Aussi a-t-elle appri avec une joie indicible que la bonne Providence se chargeait de lui construire une église dont la beauté semble devoir dépasser tout ce qu’on aurait osé espérer. Elle s’élèvera au pied de la sainte montagne, que l’on peut à si juste titre appeler le « Montmartre » du Japon et sera dédiée à la Reine des Martyrs. Après trois siècles, le Seigneur a daigné écouter la voix de ceux qui avaient confessé son nom dans les supplices, et qui lui criaient du bas de son trône: Vindica, Domine, sanguinem sanctorum tuorum qui effusus est. Le jour de l’inauguration sera un magnifique triomphe pour notre jeune Eglise ressuscitée il y a trente ans à peine, et nous espérons que la fête aura lieu le jour même du troisième centenaire des 26 martyrs crucifiés sur cette colline, le 5 février 1597. Regina Martyrum, ora pro nobis.
Dès que l’on quitte la montagne des Martyrs, en tournant le dos à la ville, on se trouve déjà au milieu de la grande chrétienté de Urakami, qui compte plus de 5.000 fidèles.
M. Fraineau rend justice à ses paroissiens, et constate une fois de plus que la foi est profondément gravée dans leurs cœurs, et qu’ils continuent pour la plupart à pratiquer très fidèlement tous leurs devoirs religieux. Puis il ajoute: « En dehors du ministère, qui s’est fait « dans les conditions accoutumées, et n’a pas été sans consolations, le grand événement de « l’année a été le commencement des travaux préparatoires à la construction de l’église de « Urakami. Depuis que Votre Grandeur est venue elle-même, au mois de mars, examiner les « plans et ena autorisé l’exécution, des milliers de bras, grands et petits, ont pioché, transporté « la terre, abattu les arbres, fait sauter les pierres. La montagne qui se trouvait derrière l’église « actuelle a reeulé d’une quarantaine de mètres (sans miracle bien entendu), et nous a laissé « un magnifique emplacement, un des plus beaux sites qu’on puisse rêver pour une église. « D’un autre côté, les pierres destinées aux foudations, les grosses pièces de bois qui doivent « faire les colonnes et servir à la charpente ont été achetées, et les ouvriers préparent déjà ces « divers matériaux.
« Malheureusement, l’insuffisance de la récolte de l’année dernière et la famine de cette « année vont nous obliger à suspendre les travaux et à attendre des jours plus favorables. « Urakami fait vraiment pitié ! Les trois quarts des rizières n’ont pas été plantées à cause de la « sécheresse. « L’autre quart, situé à côté de la rivière, a pu être planté ; mais il ne donnera « pas la moitié d’unc récolte ordinaire, et encore au prix de quels travaux, de quelles fatigues !
« Depuis deux mois et plus, du matin au soir et du soir au matin (car chaque famille a un « temps limité dont il importe de ne pas perdre une minute), des hommes sont perchés sur de « grandes roues qu’ils font tourner avec leurs pieds pour élever l’eau de la rivière, et la faire « arriver, à l’aide d’un échafaudage de conduits, jusqu’à leurs rizières. Les femmes, munies « de seaux, vont chercher l’eau jusqu’à une distance de plusieurs kilomètres dans le torrent « qui coule de la montagne.
« Pour comble d’épreuves, la récolte des imos (patates douces), principale nourriture de la « plupart de mes chrétiens, est complètement perdue ; ce qui a été planté au mois de juin a « séché sur pied ; les pauvres gens ne récolteront même pas la semence de l’an prochain.
« Ajoutez encore à cela le fléau de la guerre. Les Chinois, qui habitaient Nagasaki, étant « presque tous rentrés en Chine, le commerce que mes parolssiens entretenaient avec eux est « tout à fait tombé.
« La Corée n’envoie plus de travail aux batteurs de ouate, qui se comptent à Urakami par « centaines. La moitié des gens ne trouve pas à gagner sa vie. C’est une bien terrible épreuve « que nous traversons, et je me demande avec anxiété comment mes pauvres chrétiens vont « pouvoir se nourrir jusqu’à la récolte prochaine.
« En face de ces tribulations, leur esprit de foi est loin de se laisser abattre. Au contraire, « ils sont de ceux que le malheur rapproche de Dieu ; ils savent dire de bouche comme le saint « homme Job et prouver par leurs actes qu’ils sont toujours prêts à bénir la divine Providence « aussi bien au milieu des épreuves que dans la prospérité. Que le bon Dieu daigne agréer « leurs bonnes dispositions, qu’il ait pitié de nous et qu’il ne permette pas que la construction « de notre église soit arrêtée par les difficultés du temps présent et faute des ressources « nécessaires. »
Avant de quitter Urakami, je dois dire un mot de la Sainte-Enfance que le zèle de la communauté indigène de Motobari et de quelques femmes dévouées entretient sur un très bon pied. Les baptêmes d’enfants moribonds y ont été très nombreux.
M. Durand qui est toujours chargé des chrétientés voisines du port, a dû abandonner pendant plusieurs mois son cher troupeau pour aller subir à Hong-kong une douloureuse opération, mais l’activité que notre confrère a su déployer, avant et après son voyage, a compensé le temps perdu. La retraite que le missionnaire avait procurée aux catéchistes de ses sept paroisses, à l’automne dernier, a d’ailleurs, produit des fruits excellents, dont les simples fidèles eux-mêmes ont tiré un grand profit.
« Depuis lors, écrit-il, chacun de mes catéchistes, ayant plus à cœur la gloire de Dieu, est « devenu sous tous les rapports le modèle des chrétiens qui lui sont confiés. Les prières du « matin et du soir récitées en commun à l’églist, et les offices du dimanche ont été fidèlement « suivis. La préparation à la réception annuelle des sacrements a été plus sérieuse, et les « pauvres mourants ont été mieux assistés qu’auparavant.
« Chose plus consolante encore, malgré l’antipathie trois fois séculaire que nos vieux « chrétiens conservent pour les païens et qui les empêche presque partout de rien faire pour « les amener à la foi, dans l’île de Kaminoshima, la glace a été rompue, les préventions ont été « mises de côté, et les païens les plus délaissés ont vu venir à eux des chrétiens pour les « assister dans leur pauvreté et les soigner dans leurs maladies ; sept baptêmes in articulo « mortis ont récompensé ce premier acte de bonne volonté. Les fidèles, entraînés par « l’exemple de leurs catéchistes, ont organisé des souscriptions pour faire face aux frais des « funérailles. Le bon Dieu lui-même semble s’être mis de la partie pour encourager cette « œuvre et la faire accepter par les païens qui en profitent. Au commencement du mois d’août, « l’un de ceux qui avaient reçu le baptême in extremis se mourait ; j’étais absent, mais les six « religieux marianites de Nagasaki, qui prenaient leurs vacances à Kaminoshima, se sont « dévoués et ont fait à ce malheureux des funérailles comme jamais on n’en avait vu dans « l’île. Les chrétiens ne pouvaient pas rester en arrière ; ils ont suivi le pauvre cercueil au « nombre de plus de trois cents. Les païens en ont été très édifiés, et la bonne impression « qu’ils ont éprouvée à cette occasion, ne s’effacera pas de longtemps. »
Le district de Sotomi, qu’administrent M. de Rotz et le P. Paul Iwanaga, a donné 62 baptêmes d’adultes, 32 à Shittsu et 30 à Kurosaki. Pour apprécier ce beau résultat comme il convient, il ne faut pas oublier que nos deux confrères avaient d’abord à pourvoir aux besoins spirituels de leurs chrétiens, qui sont au nombre de 1.760 pour le premier, et de 1.412 pour le second. Le prêtre indigène a largement payé de sa personne, et donné des conférences religieuses accompagnées de projections photographiques qui servaient à attirer les auditeurs et leur rendaient sensibles les vérités qu’il annonçait. Chez M. de Rotz, les œuvres de charité, le soin des malades et des enfants ont été le principal moyen de prédication employé pour ramener à notre sainte religion les malheureux « séparés ». Ils ont la même foi que nous, ces pauvres aveugles, ils adorent le même Dieu, invoquent la sainte Vierge et les saints comme nous, se promettent bien de ne pas mourir sans faire le pas décisif, désirent même que des circonstances favorables leur permettent de le faire, et persévèrent néanmoins dans leur schisme par ignorance, par orgueil ou encore par respect humain. Personne n’ose se brouiller avec sa famille en se déclarant franchement chrétien, et la famille n’ose pas se mettre à dos le clan des « séparés » en passant ouvertement dans le camp des catholiques. Nous comptons par milliers les infortunés qui passent ainsi toute leur vie dans le vestibule de la véritable Église, voient tout ce qui s’y fait, entendent tout ce qui s’y dit, et meurent sans avoir eu le courage d’y entrer. Que Notre-Seigneur les prenne en pitié !
La population catholique du grand district de Hirado s’élève au chiffre de 5.668. C’est une lourde administration dont M. Matrat et le P. Jean Iwanaga ont été seuls à porter le poids jusqu’au moment où M. Bertrand est venu se joindre à eux. M. Bertrand était à peine installé dans le district que M. Matrat était obligé de quitter momentanément le champ de bataille et d’aller demander au sanatorium de Béthanié les soins que réclamait impérieusement l’état de sa santé. Son absence rendra encore plus pénible l’administration de si nombreux fidèles, dispersés dans 21 chrétientés, dont plusieurs sont très éloignées les unes des autres. La distance à parcourir, jointe au mauvais temps, exige parfois une semaine entière pour la visite d’un seul malade ; car, dans ce district, il n’y a pas d’autres chemins que la mer dont il faut subir tous les caprices.
« Nous n’avons guère eu, dit M. Matrat, le loisir de travailler à la conversion des païens et « des « séparés », les confessions nous ont pris presque tout notre temps. S’il ne s’était agi « que des seules confessions annuelles, quatre ou cinq mois nous auraient suffi, mais j’ai cru « devoir entendre plus souvent que les années précédentes les confessions de dévotion. C’est « une nécessité qui s’impose désormais dans le district de Hirado. La fréquentation des païens « et l’esprit d’indépendance qui travaille actuellement le Japon, font que beaucoup de « chrétiens perdent un peu de leur ancienne ferveur, de leur esprit de foi et de l’obéissance « due aux commandements de Dieu et de l’Eglise. En outre, l’instruction donnée dans les « écoles publiques, sans le sel de la morale chrétienne, non seulement aux enfants des païens, « mais encore à ceux des chrétiens, n’est pas faite pour favoriser la simplicité de la foi et la « pureté des mœurs. Nos fidèles ont donc plus besoin que jamais de recevoir de la bouche « même du prêtre une solide instruction religieuse et une bonne direction ; ils ont aussi besoin « de beaucoup de force pourréagir contre l’esprit païen et rationaliste, qui se répand partout. « Cette instruction religieuse, nous avons profité de toutes les circonstances pour la leur « donner aussi complète que possible. Quant à la direction et à la force qui leur manquent, « c’est dans la confession et la communion fréquente qu’ils peuvent les trouver. Voilà pour « quoi, cette année, j’ai cru devoir faciliter les confessions et les communions de dévotion aux « eunes gens et aux enfants qui ont fait leur première communion. Quant aux parents, nous « n’avons pas pu les confesser plus d’une fois pendant l’année. Si, après la première « communion, nous suivions les enfants, si nous leur faisions deux ou trois fois par mois un « catéchisme de persévérance, si nous les amenions à se confesser souvent, nous arriverions, « j’en suis persuadé, à former pour l’avenir des chrétiens inébranlables d’ans la foi. J’ai « inauguré le catéchisme de persévérance à Hibosashi ; de plus, j’ai confessé tous les deux « mois les enfants qui avaient fait leur première communion en octobre dernier. Quelle jouis« sance pour le missionnaire de voir la foi, l’esprit chrétien, l’amour de Dieu, l’horreur du « péché grandir dans ces jeunes âmes ! A chaque confession nouvelle, il s’aperçoit qu’elles « avancent de plus en plus vers la perfection chrétienne, in mensuram œtatis plenitudinis « Christi. »
L’instruction religieuse à donner aux enfants est aussi l’une des grandes préoccupations de M. Pelu, qui a l’administration des trois districts de Goto avec un total de 9.439 chrétiens. « Il « est, dit-il, un point sur lequel je tiens plus spécialement à appeler l’attention des trois prêtres « japonais qui travaillent avec moi, c’est l’instruction des enfants.
« Dans le sud, j’en compte 650 qui sont en âge de se confesser, 470 dans le centre et 530 « dans le nord, en ne prenant que ceux qui ont au moins huit ans ; car, dans nos campagnes, il « est rare de rencontrer des enfants qui puissent se confesser avant cet âge ; or c’est à peine si « la moitié de ces enfants ont actuellement l’instruction sufflisante pour recevoir le sacrement « de Pénitence. Sans doute, les catéchistes aident le Père quand il sait stimuler leur zèle ; mais « longtemps que le missionnaire ne s’occupera pas lui-même de ce travail, les enfants des « meilleures familles seront seuls instruits et les autres continueront jusqu’à l’âge de 14, 15 et « même 18 ans, à ignorer leurs devoirs de chrétiens et à ne les pratiquer que très « sommairement. L’instruction de l’enfance, ne l’oublions pas, est un de nos devoirs « essentiels ; je me propose de m’acquitter de ce devoir avec un soin tout spécial et de faire en « sorte d’être secondé dans ce but. »
Faut-il conclure de là que l’état actuel de nos anciennes chrétientés est inférieur à celui des années précédentes ? Je ne le crois pas et c’est le contraire qui est vrai. Quand les ouvriers apostoliques pouvaient à peine suffire aux confessions annuelles, aux visites des malades, ils étaient obligés de confier à des catéchistes, peu instruits eux-mêmes, le soin de l’enseignement religieux, et d’accepter, après un rapide examen, ceux que l’on présentait aux sacrements. A mesure qu’ils deviennent plus nombreux, ayant beaucoup moins à voyager, ils peuvent séjourner plus longtemps dans chaque chrétienté, se rendre un compte plus exact du véritable état des choses, et trouver du temps pour faire eux-mêmes un travail qu’il fallait jadis abandonner à d’autres. Je suis persuadé d’ailleurs que MM. Matrat et Pelu ont une vue très juste de la situation. J’applaudis de tout cœur au zèle qui les anime et prie Dieu de leur donner tout le succès qu’ils ambitionnent dans le but de procurer sa gloire.
Amakusa, où nous avons 660 chrétiens, et Imamura, où il y en a près de 1.700, n’ont point donné aux missionnaires toutes les consolations que méritent leur zèle et leur dévouement. L’isolement de ces deux chrétientés au milieu d’une population toute païenne, avec laquelle il faut vivre en contact journalier, leur a été très préjudiciable. L’obligation de sanctifier le dimanche par l’abstention des œuvres serviles et l’assistance à la messe, de se conformer aux lois de l’Eglise relativement au mariage, et de veiller à ce que les enfants reçoivent une solide instruction religieuse ; cette obligation, dis-je, semble n’avoir pas été suffisamment comprise par un certain nombre de fidèles. A ceux-là, les exhortations du missionnaire paraissent une exagération gênante, quelques-uns le disent tout haut et agissent en conséquence ; d’autres pensent de même tout bas. En résumé, comparées à celles que nous avons déjà passées en revue, ces deux chrétientés sont encore en voie de formation ; mais si on les compare à celles dont nous allons parler plus loin et qui sont de fondation récente, on trouve chez elles un noyau de fervents néophytes que l’on doit grandement apprécier et qui n’existe pas chez les autres.
Ainsi à Imamura, en dehors des 1.114 communions pascales, il y a eu cette année 3.350 communions de dévotion.
Le district de Kurumé se présente avec le beau chiffre de 109 baptêmes dont d’adultes. Tout en se réjouissant de voir son zèle et celui de ses auxiliaires, prêtres et catéchistes, ainsi récompensé, M. Sauret ne manque pas d’ajouter : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. « Les difficultés, continue-t-il, ne nous manquent pas, et parfois elles ont été « telles que je disais comme le Psalmiste : Levavi oculos meos in montes, unde veniet « auxilium mihi. Des entreprises qui paraissaient devoir réussir, ont échoué subitement et sans « recours possible. Laborieuse par nécessité et par tempérament, la population de Kurumé est « accessible à l’action du christianisme ; mais le vieil esprit japonais est encore vivace chez « elle ; il met tout en œuvre pour fermer la porte à ce qui vient du dehors. Un patriote doit « s’opposer à l’introduction des idées nouvelles, surtout des idées religieuses. Pour combattre « le mouvement vers le christianisme, on a fondé ici une école d’où les chrétiens sont exclus, « et on a réussi à lui faire donner le titre de classe préparatoire au lycée. »
La position d’un instituteur ou d’un professeur chrétien dans une école publique n’est pas tenable à Kurumé. Il ne sera point inquiété ouvertement à cause de ses croyances ; mais on aura bientôt trouvé un prétexte pour le renvoyer ou lui faire donner sa démission. Il en faut dire autant des juges et du personnel des tribunaux ou autres administrations. Il n’y a ni loi, ni règlement écrit pour empêcher qui que ce soit de se faire chrétien ; mais, en recevant le baptême, on devient le pelé, le galeux, sur lequel chacun peut tomber, et il n’est pas de chef qui osât heurter ces préjugés et prendre en main la défense d’un employé contre lequel il voit tout son monde ameuté.
Ce résumé des idées que M. Sauret a développées dans son compte-rendu, pourrait aussi bien se placer ailleurs, car il me semble traduire exactement ce qui se remarque dans toute la Mission.
M. Raguet ne trouve rien de particulier à signaler dans son grand district qui comprend presque trois départements et ne compte encore que quelques chrétiens disséminés à des distances considérables. « La tournée pascale seule, dit-il, a exigé plus d’un mois et un « parcours de près de 200 lieues. A Oita, la population n’est pas sortie de son indifférence. « Les protestants ont voulu la secouer par une conférence solennelle ; la foule des auditeurs « était énorme, mais le premier orateur avait à peine commencé de parler que des clameurs « s’élevèrent, suivies bientôt d’un vacarme tel que plusieurs officiers de police y perdirent « leur sabre et leur képi. Non, le moment n’est pas encore venu de nous produire trop « ostensiblement. ─ Pendant quelque temps, M. Claudius Ferrand a pu se promettre la « conversion de toute une île, nommée Himoshima ; mais les résultats n’ont répondu ni aux « apparences, ni à la peine qu’il s’est donnée. Les habitants de l’île n’étaient pas assez libres « pour se faire baptiser. Nous n’y avons encore qu’une famille chrétienne.
A Fukuoka, M. Bœhrer est tout à la joie de constater que sa petite chrétienté justifie les espérances qu’il avait fondées sur elle. « Bien loin, dit-il, de perdre l’entrain et et la ferveur « signalés l’année dernière, elle n’a fait que progresser. Le dimanche, sauf empêchement de « force majeure, tout le monde assiste à la messe et au sermon. Mettant à profit l’élan donné, « j’ai inauguré, cette année, des cours suivis de catéchisme. Tous les dimanches après la « prière du matin, le sermon et la messe, on se divise en trois groupes : hommes, femmes et « enfants, qui ont chacun leur cours spécial. Confiant les hommes et les femmes à leurs « catéchistes respectifs, j’ai pris pour ma part les enfants auxquels j’ai donné droit à une « image après un nombre déterminé de bons points. Le catéchisme terminé, branle-bas « général ; tous ceux qui se sentent quelques aptitudes musicales assistent à une classe de « chant où je leur apprends, outre les morceaux en usage pour la bénédiction du Saint-« Sacrement, des cantiques japonais qui sont très goûtés des connaisseurs. Depuis quelque « temps, je suis devenu aumônier militaire. J’ai quinze soldats chrétiens en garnison à « Fukuoka ; et depuis la guerre, une vingtaine de réservistes, mariés et pères de famille, sont « venus s’adjoindre à eux. Ils sont tous sur pied de guerre, prêts à partir au premier signal « pour la Corée ou pour la Chine ; mais avant de quitter leur pays pour une campagne qui peut « être longue, ils ont voulu se préparer à la mort par la réception des sacrements. Leurs « dévotions faites, ils ont envoyé un mot d’adieu à leurs familles par l’entremise de mon « catéchiste et m’ont dicté leurs dernières volontés en me confiant leurs économies. Après « cela, vive le Japon, et en avant !
« Mon compte-rendu serait incomplet, si je n’ajoutais un mot au sujet des noces d’argent « de leurs Majestés Impériales, qui ont donné lieu à des fêtes populaires dans tout l’empire. « Fort de la circulaire de Votre Grandeur, j’ai tenu à bien faire les choses : Te Deum annoncé « en tête du journal de la cité ; croix lumineuse supportée par deux grands cordons de « lanternes représentant le Fuji-Yama sous lequel flottaient deux immenses dra«peaux « japonais ; tout cela a été remarqué. Les cent chars historiques, organisés pour la fête, se sont « tous arrêtés devant mes décors pour exécuter une danse spéciale à chacun d’eux. L’effet « moral a été d’autant meilleur que les protestants n’avaient pas même daigné dépenser une « sapèque pour acheter un petit drapeau en papier. »
Le zèle de M. Corre s’est surtout appliqué à doter son district des établissements sans lesquels l’ouvrier apostolique ne peut rien faire de durable. Il lui a fallu pour cela des ressources considérables, bien au-dessus de ce que la Mission peut allouer à chaque missionnaire. Vous savez de quels moyens la Providence se sert pour les lui procurer. Une propriété a été achetée dans la ville de Kumamoto, et la belle église que M. Corre rêve d’élever à la gloire de Notre-Dame du Japon y sera très bien située. En attendant, une résidence convenable et une chapelle provisoire permettent à la chrétienté de se développer dans les conditions ordinaires.
De l’autre côté de la rue se trouve le catéchuménat des hommes, dirigé par deux catéchistes et où habite le prêtre indigène chargé de la paroisse. C’est là que se réunissent les jeunes gens qui demandent à s’instruire et qui se préparent à la réception des sacrements. Les religieuses européennes ont, un peu plus loin, un catéchuménat pour les femmes. En dehors de la ville, M. Corre a fait acquérir un vaste terrain destiné à l’œuvre des lépreux qu’il a le dessein d’établir.
« La messe, écrit-il, a été célébrée, pour la première fois, dans notre nouvelle chapelle, le 8 « décembre 1893 ; et, le 2 février suivant, nous avons définitivement pris possession du « terrain actuel. Les gens du quartier semblent assez habitués à nous. En fait d’hostilité, je « dois signaler quelques pierres lancées contre nos fenêtres, et la profanation d’une statue de « la sainte Vierge que j’avais placée devant notre principale entrée. La police n’a pas trouvé « les auteurs du méfait ; nous nous y attendions d’ailleurs. Les offices à l’église ont lieu « comme autrefois. Les dimanches et fêtes, la messe se célèbre à neuf heures du matin, et le « chapelet se récite à six heures du soir. Nos catéchistes et nos catéchumènes y assistent « quand ils peuvent ; mais leur pauvreté les en empêche assez souvent. Ils viennent « néanmoins, de temps à autre, recevoir les sacrements, et ceux qui semblaient s’être retirés « pour toujours reparaissent au moment où l’on y pense le moins.
« L’esprit de la population ne nous est pas, j’en suis convaincu, moins favorable que par le « passé ; mais le sentiment d’aversion que certains partis ont excité contre tout ce qui est « européen et chrétien, fait que chacun se tient sur une prudente réserve. Les employés du « gouvernement n’entretiennent aucun rapport avec nous ; nous n’avons d’action que sur les « familles pauvres, et encore, il faut bien l’avouer, leur nombre diminue de jour en jour. »
M. Corre s’occupe, en ce moment, de construire à Yatsushiro ce qui existe déjà à Kumamoto ; il bâtit, sur trois propriétés achetées dans ce but, une église provisoire et la résidence du missionnaire, un catéchuménat pour les hommes et un autre pour les femmes. De la sorte, ces deux postes se trouveront organisés mieux que nul autre de la Mission.
Pendant l’année qui vient de finir, le travail d’évangélisation dans le district de Kumamoto a donné un total de 86 baptêmes d’adultes.
Le district de Satsuma ne compte encore que 174 catholiques répartis en trois chrétientés. M. Delmas et son auxiliaire, le P. Shimada, ont un vif désir d’augmenter ce nombre ; ils travaillent de leur mieux, mais la grâce de Dieu a ses heures, et les difficultés sont de tous les instants.
« Les païens, dit M. Delmas, ne sont pas aussi mal disposés à notre égard que les années « précédentes. La politique a moins troublé les esprits ; les calomnies que les bonzes « répandaient contre nous sont tombées ; le catholicisme semble remonter dans l’opinion ; « bien des gens ne craignent pas de dire tout haut que notre religion est vraie et bonne, « plusieurs même semblent nourrir secrètement le désir de l’embrasser un jour, quand « disparaîtront les obstacles qui les arrêtent aujourd’hui.
« Le principal de ces obstacles, du moins dans les campagnes, c’est l’organisation des « villages. Chaque village, en effet, a des chefs qui, sans avoir de titre officiel, font la pluie et « le beau temps au gré de leurs caprices. Il y a des règlements auxquels les habitants doivent « se soumettre sous peine de se voir refuser tout secours dans le besoin et toute assistance en « cas de maladie. Ceux qui voudraient se faire chrétiens ne l’osent pas de peur de s’attirer la « malveillance de leurs concitoyens, et cette crainte, quoique exagérée, n’est pas sans « fondement.
« Il faudrait convertir des villages tout d’un bloc, ou du moins une partie notable des « villages. Un jour, sans doute, le mouvement de conversions qui s’est manifesté, il y a cinq « ans, recommencera ; mais en attendant ce jour, que Dieu seul connaît, je crois que les « conversions par unités ou même par familles seront très rares.
« L’obstacle dont je parle n’existe pas dans la ville de Kagoshima ; mais une cause d’un « autre genre y est venue entraver l’œuvre des conversions : je veux parler de l’incendie qui, « au mois de janvier dernier, a anéanti plus de 540 maisons en moins de cinq heures. Quatre « familles chrétiennes ont tout perdu dans le désastre, notre résidence a été préservée comme « par miracle. Le feu n’était qu’à deux pas ; déjà les pompiers s’apprêtaient à démolir la « maison pour empêcher les flammes d’envahir le quartier, quand tout à coup le vent change « de direction, repousse les flammes sur la partie déjà incendiée et nous met hors de danger. « J’attribue notre salut à la sainte Vierge, sous la protection de laquelle j’avais mis la maison « au moment où l’incendie se déclarait.
« Les victimes du désastre (elles se comptent par milliers) n’ont pas eu d’autre « préoccupation que de se procurer un abri et de la nourriture, renvoyant à des jours plus « heureux le souci de leur éternité.
« Avant de terminer, permettez-moi, Monseigneur, de vous signaler les souvenirs chrétiens « qui ont été trouvés dans l’île de Tanegashima. Un chrétien de Kagoshima, voyageant pour « ses affaires, a découvert, dans cette île, les tombes de quatre princesses de la famille des « princes de Satsuma, déportées pour n’avoir pas voulu renoncer à la foi et mortes en exil. Le « P. Shimada a visité les tombeaux et recueilli quelques renseignements qui permettent « d’affirmer que trois de ces princesses ont persévéré jusqu’à la mort. Puissent-elles, par leur « intercession auprès de Dieu, faire luire le flambeau de la foi dans l’île qui conserve leurs « restes et dans toute la province de Satsuma. »
Maintenant, ad insulas longe ! c’est un voyage de tout un jour en bateau qu’il nous faut entreprendre pour arriver à l’archipel de Oshima. Il avait donné, l’an dernier, un millier de baptêmes. La gerbe est moins grosse cette année, parce que missionnaires et catéchistes se sont surtout appliqués à parfaire l’œuvre commencée en préparant leurs néophytes à la confession et à la première communion. Ce travail est très important dans une chrétienté naissante où nul n’est là pour donner l’exemple ; il demande beaucoup de soins et par conséquent beaucoup de temps. Nos confrères ont eu d’ailleurs à surmonter des difficultés sans nombre, et le chiffre des baptêmes se réduit à un total de 387, y compris 25 baptêmes d’enfants de chrétiens : « Cette gerbe que nous sommes heureux d’offrir au Père de famille, « dit M. Ferrié, est moins considérable que celle de l’an dernier ; mais elle n’en est pas moins « précieuse parce qu’elle a été recueillie au milieu d’épreuves et de difficultés, que nous « n’avions pas encore connues à Oshima. Nous pourrions presque dire que l’année qui vient « de s’écouler a été, pour nous et nos chrétiens, une année de persécution.
« Après les calomnies que les bonzes avaient d’abord répandues contre nous et qui n’ont « servi qu’à les faire déprécier eux-mêmes, le démon ne s’est pas tenu pour battu : il a inventé « de nouveaux moyens pour entraver l’œuvre de Dieu. Non seulement il a essayé d’arrêter le « mouvement de conversions qui s’était déclaré dans nos îles, mais il a fait tous ses efforts « pour reconquérir ceux qui, par leur baptême, lui avaient échappé. Les bonzes ayant échoué « dans l’œuvre de perversion de nos chrétiens, il a mis en avant les sorciers du pays qui ont « une grande influence sur la population. Ceux-ci, laissant de côté les calomnies qui avaient « manqué le but, ont formé dans chaque village un parti anti-chrétien avec une habileté « vraiment diabolique. Ils ont enrôlé sans peine tous les mécontents et quelques têtes légères, « dont les jeunes gens, avides d’aventures et de désordre, ont fourni le principal contingent. « Quand ils se sont sentis assez forts, ils ont eu recours à la menace pour obliger les païens à « rompre tout commerce avec les chrétiens. Une fois maîtres de la position, ils ont établi des « règlements que chaque païen a dû signer, en s’engageant, sous peine d’amende, à les « observer.
« Il serait trop long de faire ici la nomenclature de ces divers règlements ; voici cependant « les principaux :
« D’abord aucun païen ne pourra permettré à ses enfants de contracter mariage avec des « chrétiens ou des chrétiennes, à moins que ceux-ci ne consentent à abandonner leur religion. « Pour les mariages déjà contractés, la partie païenne doit se séparer de son conjoint s’il ne « veut pas apostasier.
« Aucun païen ne pourra, sous peine d’amende, entrerdans la maison d’un chrétien, sous « quelque prétexte que ce soit. Pour le commerce et les travaux, on ne pourra prêter aucune « assistance aux chrétiens ni en recevoir d’eux.
« Les relations entré parents chrétiens et païens devront être rompues. Une amende de 50 « piastres est imposée à celui qui se fera chrétien.
« Ces règlements sont en vigueur surtout à Urakami et à Daikuma, qui est administré par « M. Marmand. Dans ces deux localités, le mouvement des conversions s’est absolument « ralenti ; mais nous avons bon espoir quand même. En effet, beaucoup de païens, qui n’ont « pas osé refuser de souscrire à ces mesures vexatoires, ne cachent pas leur mécontentement, « et souffrent d’avoir rompu toute relation avec les chrétiens. Bientôt la discorde se mettra « dans le camp de nos ennemis et il suffira que quelques individus au cœur droit passent de « notre côté pour établir un courant qui nous amènera de nombreuses conversions. Nos « adversaires pensaient qu’en isolant ainsi les néophytes, il les obligeraient peu à peu à « renoncer à la foi de leur baptême : c’est le contraire qui est arrivé. »
De son côté, M. Marmand, après avoir mélancoliquement reporté sa pensée sur l’enthousiasme des premiers jours, où tous les habitants de son village semblaient vouloir forcer la porte du bercail pour y pénétrer d’un même coup, constate que l’esprit mauvais n’a pas tardé à semer la zizanie parmi ces gens simples qui paraissaient d’abord si bien disposés à accepter le joug de l’Evangile.
« Nos efforts, cependant, n’ont pas été et ne sont pas inutiles. J’ai maintenant un petit mais « solide et compact noyau de chrétiens que rien n’ébranlera. Un vieux pasteur comme moi « connaît son troupeau, et je puis dire que j’ai ce qu’il y a de mieux dans le village, à peu près « tous les hommes dont Bacchus n’est pas le dieu. Malgré l’opposition de cinq ou six gros « bonnets qui se sont constitués fidèles gardiens des anciennes coutumes et nos ennemis par « conséquent, nous arriverons à faire entrer dans le bercail du divin Maître le plus grand « nombre de ceux que la peur en tient éloignés. L’événement capital de l’année qui me donne « foi en l’avenir, a été la construction d’une église. La bénédiction en a été faite le jour de « l’Assomption avec toute la solennité possible. Puisse cette fête être pour Daikuma et pour « nos néophytes un gage des dons célestes. La croix y domine toutes les maisons et rayonne « sur toute la plage : In hoc signo inces. Et d’ailleurs ne dois-je pas réciter chaque jour, dans « ma nouvelle église, la prière que Léon XIII nous fait adresser au puissant protecteur du « Japon et de Daidkuma : Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio. Princeps militiœ « cœlestis, Satanam aliosque spiritus malignos, qui ad perditionem animarum pervagantur in « mundo, divina virtute in infernum detrude. Amen. »
C’est à Oshima que la moisson du Père de famille présente les plus belles espérances et réclame des ouvriers plus nombreux. L’an dernier, au mois de septembre, M. Halbout était allé rejoindre MM. Ferrié et Marmand ; deux des quatre nouveaux prêtres indigènes que notre séminaire nous a donnés cette année, y ont été également envoyés aussitôt après leur ordination. Chaque missionnaire aurait besoin de plusieurs catéchistes, d’une résidence et d’un oratoire convenables, mais nous ne pouvons pas entretenir plus de catéchistes que nous n’en avons actuellement, et notre manque de ressources nous interdit toute construction nouvelle.
Le séminaire comptait, à la sortie du mois de juillet, 44 élèves. Les minorés qui avaient été envoyés eû district l’an dernier, pour y subir la dernière épreuve avant le sousdiaconat sont rentrés au mois de février. L’un d’entre eux a pensé qu’il rendrait plus de services à la Mission en restant catéchiste qu’en reprenant la vie du séminaire ; les autres ne semblent pas le moins du monde ébranlés dans leur vocation, après l’expérience qu’ils ont faite de la vie qui les attend plus tard. Deux de nos séminaristes qui sont à la caserne depuis trois ans, devaient nous revenir cet automne. Leur joie égalait la nôtre ; mais la guerre a éclaté et les voilà maintenus sous les drapeaux sans qu’il soit possible de prévoir le jour où ils nous seront rendus. Dieu veuille que ce soit bientôt ! Un autre, que le sort avait placé dans la réserve, et qui, en temps ordinaire, n’aurait jamais été soldat, a dû rejoindre son corps dès le mois de juillet. Nous espérons encore que la paix sera signée avant qu’il soit en état de prendre part à la campagne.
Comme le séminaire, l’école des catéchistes a payé son tribut au dieu Mars. Deux élèves ont dû échanger leur « manuel » contre la « théorie ». Malgré le patriotisme qui les anime, ils trouveront sans doute l’une moins agréable que l’autre.
Le collège de nos chers Marianites compte 34 élèves. Le local insuffisant qu’ils occupent ne leur a pas permis de continuer les cours du soir qui auraient été encore plus suivis que l’an dernier. Pour la première fois, ils ont fait une distribution solennelle des prix. La cérémonie qui était présidée par le maire de la ville et avait attiré un grand nombre de Japonais et d’étrangers, a été un vrai succès. Tous les journaux de la localité en ont parlé dans les meilleurs termes, et l’on peut dire que le Kai-sei-gakko (école de l’Étoile de la mer) a conquis son droit de cité.
Le nombre des enfants ou jeunes filles que nos religieuses ont dû entretenir et instruire à divers titres dans leurs établissements de Nagasaki, de Urakami et de Kumamoto, s’élève à plus de 450. Il faut connaître la modicité des ressources dont nos chères Sœurs disposent pour comprendre ce qu’il leur a fallu de pieuses industries, de zèle et de dévouement pour arriver à ce résultat. Que l’Enfant-Jésus dont elles n’ont en vue que la gloire, les récompense comme elles méritent. Après bien des démarches, leur école de Urakami, de supérieure qu’elle était, est devenue simplement primaire. Cette heureuse modification met à leur portée toutes les filles chrétiennes, même celles qui n’ont pas la prétention de faire des études spéciales. L’autorité japonaise, en ne permettant d’ouvrir qu’une école supérieure, avait joué de ruse. D’un côté, elle flattait la population presque toute chrétienne d’Urakami en lui donnant une école libre ; d’autre part, elle rendait son autorisation à peu près inutile, car l’instruction primaire étant obligatoire, les filles chrétiennes devaient forcément passer par l’école communale et l’on n’ignorait pas que presque toutes se contenteraient de l’enseignement qu’elles y recevraient. Mais comment lutter contre la répugnance d’une population qui refuse d’envoyer ses petites filles étudier et jouer pêle-mêle avec des garçons de toute provenance, sous la surveillance de jeunes maîtres d’école auxquels le brevet a pu donner le droit d’enseigner sans garantir ni leurs principes, ni leurs vertus ? On s’est enfin rendu à l’évidence et à la raison, et comme on l’a fait d’assez bonne grâce, je suis heureux d’en renvoyer le mérite à qui de droit, après avoir remercié d’abord le bon Dieu.
A Kumamoto, les œuvres de nos religieuses ont fait, cette année, un grand pas en avant. Jusqu’à présent elles n’avaient qu’une simple maison de location, où elles n’étaient jamais sûres du lendemain et ne pouvaient organiser les différents services d’une communauté comme la leur. Aujourd’hui elles ont réussi à s’installer chez elles sur un terrain qui leur appartient, et dans une maison parfaitement appropriée aux besoins de la communauté. A leurs œuvres précédentes, elles ont joint le soin des malades. Une sœur française, aidée de plusieurs religieuses indigènes, va les visiter à domicile, et tout fait prévoir que ce nouveau mode de prédication ne sera pas le moins apprécié.
La Sainte-Enfance a dans la mission plus de 400 enfants à sa charge. Le plus grand nombre est dans les orphelinats, d’autres sont en nourrice, enfin il y en a qui sont confiés à des familles chrétiennes, aux frais de l’Œuvre. Pendant l’année, le nombre des nouvelles admissions a été de 277, chiffre un peu supérieur à celui des enfants qui ont échangé les misères de cette vie pour les joies du Paradis. Le livre d’or de la Sainte-Enfance s’est enrichi de 315 nouveaux baptêmes. Nos religieuses ont eu leur bonne part dans ces résultats ; mais le principal mérite, du moins en ce qui regarde les baptêmes, revient à nos communautés indigènes qui sont entièrement dévouées à l’œuvre partout où elles en sont chargées. Que l’Enfant-Jésus daigne les récompenser par un accroissement d’esprit chrétien et de ferveur !
J’ai essayé, Messieurs et vénérés Directeurs, de faire passer sous vos yeux le tableau abrégé de nos différents districts. Je vous ai dit les efforts que nous avons faits pour étendre le royaume de Dieu. Vous avez vu à l’œuvre nos confrères et leurs auxiliaires. J’espère que ces détails suffiront pour nous assurer dans l’avenir, comme par le passé, la sympathie et la bienveillance auxquelles vous nous avez accoutumés, et que, songeant devant Dieu à tout le bien qui nous reste à faire, vous nous continuerez le secours de vos prières, et nous aiderez par tous les moyens que la Providence met à votre disposition.
Veuillez agréer...
† JULES-ALPHONSE,
Évêque de Nagasaki.
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