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Rapport annuel des évêques

Année: 1895
Pays: Japon
Mission: Osaka
Rédacteur:Mgr VASSELON

V. – Osaka.

Population catholique 4.432
Baptêmes d’adultes 445
Conversions d’hérétiques 21
Baptêmes d’enfants de païens 204
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LETTRE DE MGR VASSELON, ÉVÊQUE D’OSAKA ,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.


« Osaka, le 3 novembre 1895.

« Messieurs et vénérés Directeurs ,

« Je suis heureux de vous adresser le résumé de nos travaux, et de constater que chacun, dans notre petite famille, a fait son devoir. Grâces à Dieu, il y a un progrès réel sur l’an dernier dans le nombre des baptêmes ( 746 au lieu de 564 ), et je ne saurais trop en remercier Notre-Seigneur, car l’état des esprits, au commencement de cette année, me faisait craindre une diminution.
« Ce qui a nui surtout à nos travaux et éloigné les esprits de la religion, c’est la guerre sino-japonaise qui a duré pendant la plus grande partie de l’année. Dans les rues, sur la places publiques, dans l’intérieur des maisons, on ne parlait que de politique, de patriotisme et de victoires ; toutes les questions étaient à l’ordre du jour, excepté la plus importante, celle du salut de l’âme et de la vie future. Dieu, l’âme, la vie future… Il s’agit bien de cela quand on triomphe d’un Empire comme la Chine, quand tous les peuples du monde vous applaudissent, que tous les journaux célèbrent à l’envi les exploits des armées japonaises ! Plus tard on verra, mais aujourd’hui on n’a que faire de vos sermons, de vos théories sur Dieu. Le Ciel, l’Enfer…
« A la suite de la guerre, nous avons eu une assez forte épidémie de choléra. Plusieurs de nos chrétiens ont succombé, mais nous avons eu le bonheur de régénérer dans les eaux du baptême un grand nombre de malades qui la plupart sont morts peu après.
« Les faits saillants de l’année, ayant rapport à la Mission, peuvent se résumer en peu de mots :
« Nous avons eu un nouveau synode, à Tokio cette fois ; ja n’ai rien à en dire, car, sans aucun doute, une voix plus autorisée que la mienne ne manquera pas de vous en parler.
« Le 6 décembre dernier, j’ai bénit, à Osaka, dans le quartier de Tamatsukuri, l’église de Sainte-Agnès, due, comme je vous le disais l’an dernier, au zèle de M. l’abbé Marnas. Cette bénédiction solennelle a été une vraie fête de famille, à laquelle tous les confrères et de nombreux chrétiens ont eu la joie d’assister. La nouvelle église était nécessaire, vu le nombre assez considérable de nouveaux chrétiens qui ont été baptisés dans ce quartier pendant ces dernières années.
« L’œuvre de nos gardes-malades de la Communauté des Sœurs de Kyoto se développe de jour en jour, et, cette année, à l’occasion du choléra, le public a pu voir une fois de plus où était le vrai dévouement. Les Japonais, qui redoutent au plus haut point de contracter la maladie, ont admiré le courage de nos jeunes filles catholiques. Tout en essayant de sauver les corps, les gardes-malades ont eu le bonheur d’envoyer au ciel un assez bon nombre d’âmes. – Nos Sœurs d’Osaka et leurs enfants ont obtenu aussi d’assez beaux résultats, quoique dans une plus faible mesure.
« Cette année, le cher M. Charron a été définitivement agrégé à la Société. M. Faveyrial étant venu, en janvier, grossir les rangs de notre petite troupe, je prends la liberté de vous exprimer ici mes bien sincères remerciements pour cette nouvelle et précieuse recrue.
« Etat de la Mission . – Au 15 août 1895, la Mission d’Osaka comptait 4.432 chrétiens, répartis dans 16 districts renfermant 41 chrétientés. – Nous avons 4 églises, 2 chapelles et 39 oratoires improvisés dans des maisons japonaises. Nos 11 écoles, dont 5 de garçons, 4 de filles, 2 mixtes, comprennent 430 élèves : 167 garçons et 263 filles. Notre personnel est de : 1 évêque, 20 missionnaires européens, 1 prêtre japonais, 9 séminaristes à Nagasaki, dont 1 sous-diacre, 54 catéchistes indigènes, 14 religieuses du Saint-Enfant-Jésus de Chauffailles, 4 novices indigènes et 3 postulantes.
« Le chiffre des baptêmes est de 746 : 445 d’adultes (dont 182 in articulo mortis), 21 d’hérétiques ou de schismatiques, 204 d’enfants de païens et 76 d’enfants de chrétiens.
« Les autres sacrements administrés sont : 112 confirmations, 1.734 confessions annuelles, 1.437 communions pascales, 44 saints viatiques, 59 extrêmes-onctions, 43 mariages. Les décès connus et les émigrations s’élèvent au chiffre de 607.
« Comme les années précédentes, je vais maintenant vous signaler ce qu’il y a eu de particulier dans chacun des districts de la Mission, en commençant par l’Est.
« District de Ise. – Dans ce district, qui est sous la direction de M. Adam, on a pu récolter une gerbe de 46 baptêmes. Néanmoins, à cause des émigrations et des morts, la population chrétienne est restée stationnaire. C’est au zèle et à l’initiative de deux catéchistes-femmes surtout que sont dus les résultats de cette année. – Parmi les nouveaux convertis de Tsu, capitale de la Province et résidence ordinaire du missionnaire, se trouve un homme dont M. Adam raconte ainsi l’histoire : « Ayant eu jadis la bonne chance de découvrir un remède « efficace pour guérir les chevaux et les bœufs, et ce remède ayant reçu l’estampille du « gouvernement, l’honnête païen s’est mis à vendre son remède et a trouvé par là le moyen de « vivre à l’aise. Il avait une fille de six ans, alors son unique enfant, qui tomba gravement « malade. Ma catéchiste-femme qui connaissait la mère, alla lui faire visite et apprit d’elle que « de cinq enfants c’était la seule qui lui restât. La catéchiste, trouvant la petite fille en danger, « la baptisa sous le nom d’Anne ; puis elle lui fit boire un peu d’eau de Lourdes. Presque « aussitôt un mieux sensible se manifesta ; ce mieux se continua si bien que quelques jours « après la malade était sauvée. Les parents, au comble de la joie et le cœur débordant de « reconnaissance, commencèrent à venir à l’église, se firent instruire et furent baptisés, la « mère à Noël et le père à Pâques. Oh ! que j’ai bien vu là la main de Dieu ! Quelle foi dans « cet excellent homme ! C’est un vrai plaisir de l’entendre parler du bon Dieu ; un jour il me « dit : – « Père, voici comment je fais ma prière : Mon Dieu, je vous en prie, donnez-moi la « santé qui m’est nécessaire pour gagner ma vie et celle de ma famille ; accordez-moi pour « cela de faire quelques bénéfices dans mon commerce, si c’est votre bon plaisir… Voilà une « des prières que je ne manque jamais de réciter, est-ce bien, Père ? » – Ce fervent néophyte, « en parcourant la campagne, à l’occasion de voir beaucoup de monde, et parle de religion à « tous ceux qu’il rencontre ; c’est du grain qu’il sème et j’espère que ce grain germera un jour « ou l’autre. »
« A Matsusaka, chrétienté du district, a été baptisée une personne de trente-quatre ans, non encore mariée, qui vit avec sa vieille mère et son frère aîné, en cultivant une petite propriété ; il est à espérer que la famille se convertira, car toutes les fois que M. Adam va à Matsusaka, cette famille apporte des fleurs pour l’autel, invite le missionnaire chez elle et le reçoit comme si elle était déjà chrétienne.
« A Tsuchiyama, le missionnaire a baptisé une excellente famille composée de cinq personnes : le père a dû partir pour la guerre et en est revenu bien décidé à observer sa religion.
« En résumé, la situation est bonne dans le district pour le catholicisme ; les ministres protestants ont quitté Tsu et on ne parle presque plus d’eux ; de temps à autre, ils font une tournée, mais il ne reste après eux qu’une mauvaise graine qu’ils ont semée çà et là, et qui généralement n’a pas la force de sortir de terre. Que le bon Dieu bénisse la bonne volonté du cher M. Adam !
« District de Kyoto. – Le nombre des baptêmes administrés par les confrères ou par la communauté des Sœurs, a atteint le chiffre de 189. Un bon nombre de ces baptêmes a été donné à l’article de la mort : « Tous les malades qu’on a pu aborder, dit M. Aurientis, « semblaient nous attendre ; ils ne faisaient aucune difficulté pour se laisser instruire et « demandaient eux-mêmes le baptême ; leur manière d’agir prouvait la vérité de cette parole : « que la religion peut être gênante quelquefois pour vivre, mais qu’elle est bonne pour mourir. « C’est le choléra qui nous a fourni le plus fort contingent de baptêmes in articulo mortis ; « mais beaucoup ont été donnés à des malades ordinaires. Je suis allé moi-même baptiser un « lithographe qui se mourait de la poitrine. Tant qu’il a ignoré la gravité de son état, il n’y a « pas eu moyen de le décider à se convertir ; il faisait même parade d’une grande ferveur « shintoïste. Mais quand il a vu la mort de près, il n’a plus hésité et m’a fait appeler au plus « vite ; il voulait même se confesser avant de recevoir le baptême ; il est mort dans des « dispositions édifiantes.
« Parmi les baptisés de cet exercice, je compte un des grands médecins de la ville, « beau-frère du député d’une des circonscriptions de Kyoto. Celui-là a une position « indépendante et en use pour le bien ; il se charge de visiter et soigner gratis les chrétiens « malades ; il leur fournit même les médicaments sans accepter de rétribution. Comme il est « aussi médecin en chef des prisons, il prêche les prisonniers malades et en convertit « quelques-uns.
« Le choléra a été un bienfait pour les chrétiens d’ici ; non seulement il les a épargnés, « mais il leur a inspiré une crainte salutaire de la mort, et l’église a été fréquentée encore plus « que d’ordinaire. La fête de l’Assomption en particulier a amené un concours de fidèles très « considérable et très consolant.
« Maintenant, Monseigneur, il ne me reste plus qu’à vous remercier de la nomination de « M. Birraux comme vicaire de Kyoto. Grâces à Dieu, le poste a bien marché pendant ma « longue absence en mai et juin, à l’époque du Synode : M. Birraux a le zèle, l’expérience et « la bonne volonté ; avec ces qualités, les choses ne peuvent que bien aller. – Les Religieuses « du Saint-Enfant Jésus continuent leur œuvre des gardes-malades avec grand succès ; il « est à espérer que, dans quelques années, le catholicisme occupera une place importante à « Kyoto. »
« District de Myazu. – Ce district, administré par M. Relave, a fourni 19 baptêmes. La guerre a empêché certaines familles de venir à nous parce que leur chef avait été obligé de quitter le pays pour être soldat ou coolie ; il est à croire cependant que ce n’est que partie remise et qu’elles nous viendront plus tard. Ce qui console M. Relave du nombre relativement petit de ses nouveaux baptisés, c’est que la qualité compense la quantité, les baptisés de cette année étant à peu près tous des gens du pays et d’assez bonne famille. C’est à Maizuru qu’a été cueillie la meilleure partie de sa petite gerbe. Mais il n’y a pas de médaille sans revers : le catéchiste de Maizuru vient de perdre sa femme emportée par une maladie de poitrine ; elle était son bras droit à cause de son habileté à attirer les personnes de son sexe ; elle leur donnait des leçons de tricotage et de broderie , et en profitait pour leur parler de religion.
« A Myazu, résidence ordinaire du missionnaire, le fait principal de l’année a été le commencement de la construction d’une église. Malgré son extrême pauvreté, la Mission a donné son obole et M. Relave s’est ingénié de toutes les façons pour trouver les fonds nécessaires. Arrivera-t-il à achever cette église qui lui tient à cœur ? En tout cas, il s’en remet à la bonne Providence et a confiance que Celui auquel il construit un temple, lui enverra quelque âme généreuse pour l’aider. Il espère, et non sans raison, que son église, qui est déjà un des monuments de la ville, sera une prédication éloquente et de tous les instants, cas les Japonais sont surtout attirés par les choses extérieures.
« En terminant son rapport annuel, M. Relave me raconte le petit trait que voici : « A « l’époque où la guerre sino-japonaise venait d’être sérieusement engagée, un catéchumène « qui devait recevoir le baptême à la Saint-François-Xavier, fut subitement appelé sous les « drapeaux. Quitter son vieux père et sa femme n’était pas au-dessus de ses forces, le vrai « patriotisme donne le courage de faire ce sacrifice, mais aller au-devant du danger sans être « baptisé, voilà à quoi il ne pouvait se résoudre. Que fait-il ? Profitant de quelques jours de « répit qui lui restaient, il accourt à Myazu. Il arrive et me dit sans phrases : – « Père, je viens « vous demander le baptême, car je ne veux pas partir pour la guerre sans l’avoir reçu ; « veuillez donc me l’administrer au plus tôt, le temps presse. » Sachant mon homme « suffisamment préparé, je le baptisai sans hésiter. Rayonnant de joie, il me dit alors : – « Veuillez me donner une croix et une médaille de la bonne Mère ; avec cette armure, je ne « craindrai rien et ferai reculer plus d’un Chinois. » Je lui donne ce qu’il demande, et, le « laissant partir, je le bénis en appelant sur ce cher néophyte la protection de la Reine du Ciel. « La bonne Vierge a entendu mes vœux, car ce fervent chrétien est toujours sain et sauf ; il est « encore en Mandchourie d’où il ne doit revenir qu’après le premier versement de l’indemnité « de guerre. »
« Osaka-Est (Uchi- Awaji). – Le nombre des chrétiens de ce district, confié au zèle de M. Cotin, a augmenté cette année de 30 nouvelles ouailles. Le missionnaire se plaint de n’avoir pas eu des résultats plus consolants ; mais vu l’état de sa santé, qui laisse toujours à désirer, et qui l’empêche de se dépenser comme il le voudrait, je ne puis que le féliciter d’avoir si bien réussi dans une ville commerçante comme Osaka, où le peuple ne pense qu’à ses intérêts matériels : « La fièvre guerrière, m’écrit M. Cotin, qui a envahi tout le pays, n’a certes pas « épargné Osaka. A propos de la rétrocession de la presqu’île du Leao-tong, un journal de la « ville, le plus répandu du Japon, s’est exprimé en termes qui l’ont fait suspendre par le « gouvernement pendant un temps considérable. La ville présente le même aspect que de « coutume avec ses boutiques pleines de marchandises, avec ses rues étroites où des milliers « de voitures, traînées par des hommes, laissent à peine aux piétons la faculté de se mouvoir, « avec ses centaines de cheminées d’usines qui l’entourent complètement, avec son réseau de « canaux qui la sillonnent et portent une infinité de bateaux à vapeur, de jonques et de « barques de toutes dimensions : néanmoins, les idées qui mettent tout en mouvement se sont « modifiées, et les têtes sont plus ou moins en fermentation. Qu’en sortira-t-il pour ou contre « nous ? C’est le secret de l’avenir. Grâces à Dieu, j’ai un noyau de chrétiens éprouvés dont la « ferveur s’est accrue cette année. Maintenant qu’ils sont établis dans le bon chemin, je tâche « de les exciter à la conversion des infidèles. Les unir et les organiser dans ce but me semble « devoir être désormais ma principale préoccupation. – Les bons chrétiens d’Uye-Machi, au « lieu de se réunir ici, se rendaient le dimanche soir à une des deux églises de la ville pour « assister au salut du Saint-Sacrement : depuis octobre dernier, chaque dimanche ils se « réunissent ici pour faire la prière du soir, après laquelle j’ouvre le tabernacle, et le catéchiste « fait une lecture de visite au Saint-Sacrement. Je regarde cet exercice comme capital pour « développer dans le cœur des néophytes la dévotion à l’Eucharistie ; après le salut, il y a « sermon. Malheureusement mon installation est insuffisante ; un changement de domicile « s’impose. Chaque année, je consigne ma détresse sur ce point ; je prie les 26 Martyrs « japonais, patrons de ma chrétienté, de nous procurer bientôt une chapelle convenable dans « un endroit un peu plus spacieux. Votre Grandeur le désire comme moi ; daigne la divine « Providence nous venir en aide ! Autant les hérétiques ont de raisons de désespérer en ce « moment, autant nous en avons d’espérer, pourvu que nous ayons les ressources nécessaires « pour nous faire connaître et étendre notre champ d’action. »
« Osaka-Ouest. – Ce district a donné, grâce au zèle de M. Daridon et des religieuses du Saint-Enfant Jésus, le chiffre de 92 baptêmes. Voici un aperçu que me fournit notre confrère sur son travail et celui de ses catéchistes : « Votre Grandeur sait dans quel état d’esprit se sont « trouvés les Japonais depuis un an. Tout entiers aux événements qui se passaient en Corée « et en Mandchourie, ils n’attachaient qu’une importance bien médiocre à leurs intérêts « spirituels. Nous avons quand même visité certaines familles païennes qui manifestaient le « désir de s’instruire.
« C’est par ces visites à domicile que nous avons essayé d’augmenter notre petit troupeau. « Dès qu’un païen faisait preuve de bonne volonté, nous l’encouragions, puis bientôt il « devenait catéchumène. Heureux d’avoir entrevu la beauté et l’importance de la Religion, le « nouveau catéchumène en parlait à ses amis et connaissances, et la grâce aidant, il se formait « peu à peu un petit noyau de prosélytes. Alors, à jour fixe, tous se réunissaient ; on « approfondissait ensemble les premières vérités qui sont les plus ardues, et la lumière se « faisant peu à peu, on demandait le baptême. Voilà, Monseigneur, comment nous sommes « arrivés à quelques résultats. Celui dont le bon Dieu s’est servi principalement pour amener à « la vérité quelques-uns de ses compatriotes, est un pauvre aveugle assez à l’aise et jouissant « de la considération générale dans la quartier qu’il habite.
« Je suis en général bien satisfait de l’esprit qui règne parmi les chrétiens : ainsi, ce n’est « pas sans édification que je vois assister à nos réunions hebdomadaires du soir des hommes « qui sont debout et au travail depuis cinq heures du matin, et qui ne peuvent se coucher que « vers onze heures ou minuit. »
« M. Faveyrial a aidé M. Daridon dans la mesure de ses forces, tout en préparant ses instruments pour le jour où le Père de famille l’appellera à travailler plus directement à sa vigne.
« Osaka-Tamatsukuri. – Dans ce district, confié à M. Marie, qui est en même temps chargé de la sainte-enfance, il y a eu 58 baptêmes. Ce résultat, bien consolant en lui-même, paraît un peu faible si on le compare à celui des années précédentes. La grâce divine agit où et quand elle veut, et puis il a fallu, cette année, s’occuper de la formation des chrétiens déjà baptisés, les préparer à la Pénitence, à l’Eucharistie, à la Confirmation ; de la sorte, une bonne partie du temps a été enlevée à l’évangélisation proprement dite. Il reste encore à M. Marie une quinzaine de catéchumènes qui seront baptisés sous peu : « L’année tout entière, m’écrit-il, « s’est écoulée comme les précédentes ; nous avons eu nos réunions de païens comme « d’habitude ; toutes n’ont point produit des fruits immédiats, mais j’ai eu la consolation de « voir, à plusieurs reprises, qu’on n’annonce jamais la vérité en vain.
« Au milieu des réunions de païens, j’ai retrouvé de vieilles connaissances. Mon bonze d’il « y a trois ans, celui qui ne pouvait embrasser la religion parce que cela devait le priver d’un « revenu de 250 dollars par an, je viens de le rencontrer de nouveau. Il a quitté le froc et fait « aujourd’hui de la phrénologie ; il faut l’entendre prononcer ce mot ! Il veut me ravir une ou « deux de mes nouvelles recrues ; il y perd son temps, parce qu’il refuse d’exposer devant moi « les sottises qu’il sert à mon troupeau. J’ai essayé de le joindre en arrivant à l’improviste là « où il était, mais en vain ; la seule vue de ma soutane trouble sa phrénologie, et il file à « l’instant.
« Ce dont j’aurais dû parler tout d’abord, ce qui rend l’année qui vient de s’écouler « inoubliable pour moi et pour mes chrétiens, c’est la consolation d’avoir vu se transformer « notre chapelle provisoire en une modeste, mais assez belle église de style roman ; depuis « deux ans déjà, c’était mon rêve chéri. Quand donc me disais-je, pourrons-nous construire un « local assez vaste pour réunir tous les chrétiens et en faire vraiment un seul troupeau ? Je « croyais que mon rêve resterait longtemps à l’état de chimère ; mais la bonne Providence « était là qui veillait, et comme Elle donne un nid aux oiseaux, Elle a voulu donner une église « à ses enfants. La construction commencée au mois de mai se termina en décembre, et mes « vœux furent comblés le jour où Votre Grandeur vint la bénir solennellement. La fête fut « comme toutes celles de ce genre, agrémentée de drapeaux, de lanternes et de verdure. « Comme je l’avais prévu, notre chère petite église est devenue une vraie prédication, et « aujourd’hui ces paroles me reviennent en mémoire : « Les pierres parleront. » Oui, elles « parlent à ces pauvres païens qui, voyant notre installation si précaire des premiers jours, « nous considéraient comme les stercora hujus mundi, qui sans doute disparaîtraient bientôt. « Aujourd’hui, ils viennent demander timidement la permission de visiter la noble maison, et « assez souvent cette visite est le point de départ d’une conversion. Quand notre église sera « moins nue, qu’elle aura ses trois autels, son confessionnal et sa chaire de prédication, « j’espère qu’elle sera plus éloquente encore. Plaise à Dieu que ce soit bientôt. »
« District de Wakayama. – Notre premier prêtre indigène, le P. Nagata, qui a la charge du district de Wakayama, accuse pour le dernier exercice le chiffre de 14 baptêmes. Quoique ce chiffre soit bien modeste, il constitue un progrès réel sur l’année précédente, ce qui me fait bien augurer de l’avenir. Notre jeune prêtre, pleine de zèle, est maintenant habitué à son ministère : malgré les difficultés qu’il rencontre sur son chemin, il ne se laisse jamais rebuter, et se dévoue tout entier à son travail de chaque jour.
« Il a pu établir à Wakayama des réunions hebdomadaires pour la récitation du Rosaire, et il est heureux de constater le bien que font ces réunions parmi les fidèles. Il termine son petit rapport en me disant que tout lui fait espérer que, l’an prochain, il pourra m’envoyer des résultats plus consolants. Que le bon Dieu mette le comble à ses désirs et le récompense de la sorte pour le zèle qu’il met à l’extension de son règne !
« District de Kobe. – M. Chatron, vicaire général et procureur de la Mission, est, comme précédemment, chargé de la paroisse européenne ; M. Perrin donne ses soins à la paroisse japonaise et au reste du district. Le cher vicaire général n’est pas habitué à trouver beaucoup de consolations dans ce ministère auprès des Européens ; mais il s’y donne quand même avec le plus généreux dévouement ; il a réconcilié avec Dieu plusieurs moribonds, et, même parmi les résidents catholiques, il a eu plus de communions pascales qu’il n’en avait eu jusqu’ici. Ce qui le dédommage de la stérilité de son ministère dans un pareil milieu et lui apporte de vraies consolations, c’est la communauté des Sœurs du Saint-Enfant Jésus, dont il est l’aumônier. Il trouve là une véritable oasis dans le désert de cette ville cosmopolite.
« Le nombre des baptêmes a été de 110. « Le progrès de la foi dans le district de Kobe, « m’écrit M. Perrin, n’a pas été encore bien sensible pendant le dernier exercice. A Kobe, les « obstacles que nous rencontrons sur notre route sont toujours les mêmes ; aussi est-il inutile « de les rappeler ici. Je suis heureux cependant de voir que les chrétiens deviennent meilleurs « et plus fervents d’année en année ; les offices sont bien fréquentés, les confessions annuelles « et les communions sont plus nombreuses. En ce qui concerne l’évangélisation proprement « dite, il est bien difficile au missionnaire et à ses aides d’atteindre directement l’élément « païen. Autant que ma courte expérience me permet d’en juger, les conversions sérieuses « et durables se font surtout par l’intermédiaire des chrétiens : introduits chez leurs « connaissances ou chez leurs parents, le missionnaire et les catéchistes sont écoutés avec plus « de bienveillance et moins de préjugés ; par suite, la foi jette des racines beaucoup plus « profondes dans les cœurs. J’ai eu le bonheur, pendant les derniers mois, de baptiser « quelques familles originaires de Hiogo, la ville ancienne qui s’est montrée jusqu’ici si « rebelle à la grâce. Comme les nouveaux convertis ont là leur parenté, j’espère me servir « d’eux pour faire entendre la bonne nouvelle à un certain nombre d’âmes. A Hiogo, les « conversions sont difficiles à faire ; mais si l’on en juge par les chrétiens qui y ont été « baptisés, les néophytes de Hiogo sont certainement meilleurs que ceux de la nouvelle ville « de Kobe. »
« District de Tottori. – Le district a donné 11 baptêmes ; cette gerbe est encore bien petite, mais M. Vagner ne se décourage pas, et j’espère avec lui que Notre-Seigneur finira par récompenser son zèle et sa bonne volonté. Il m’écrit :
« J’ai essayé d’entamer le quartier le plus turbulent de Tottori ; partout ailleurs la « population ne répondant à nos prédications que par une froide indifférence ; peut-être, me « dis-je, dans ce milieu tapageur ( c’est la place du marché ) trouverons-nous quelques âmes « de bonne volonté, quelques violents qui consentiront à ravir le ciel. Nous y allions, bien « entendu, avec la perspective de recevoir quelques horions ; nous en fûmes quittes pour des « insultes. Un soir pourtant, la chose faillit tourner mal : mon catéchiste, dans le feu de la « discussion, s’était permis de comparer le soleil à une lampe, n’ayant pas plus droit à nos « hommages que la lampe qui nous éclairait. Ce manque de respect à l’égard du soleil suffit « pour faire sortir de leurs gonds ses fervents adorateurs, et je crus un moment qu’ils allaient « tomber sur nous à bras raccourcis. Leur indignation se calma petit à petit, mais le fait eut du « retentissement, et, depuis lors, chaque fois que je loue une maison pour une conférence, la « première recommandation du maître du logis est celle-ci : « Au moins, je vous en prie, « n’allez pas dire du mal du soleil, nous recevrions des pierres. » A part cela, nos réunions ont « été assez fréquentées. On louait un local pour la soirée ; le maître de la maison faisait un « tour dans le voisinage et nous amenait les gens qui, le travail de la journée terminé, sont en « quête d’un délassement quelconque. Mon catéchiste et moi prenions la parole à tour de rôle « pour démontrer familièrement l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, etc. ; puis on « laissait à chacun la liberté d’exposer ses doutes et de demander des explications. Après les « objections théoriques, venaient les objections pratiques, souvent moins faciles à résoudre ; « j’espère néanmoins que la grâce de Dieu triomphera de toutes les résistances. A ce propos « voici un fait isolé qui montre la grâce du bon Dieu agissant sur une pauvre créature, une de « celles dont Notre-Seigneur a dit qu’elles entreront dans le royaume des cieux avant les « pharisiens. En proie à une maladie qui ne pardonne pas, elle entendit son voisin, chrétien « fervent, parler de notre sainte Religion ; et le lendemain, comme je me trouvais chez ce « chrétien, elle demanda à me voir. Elle pensait que mes prières pourraient obtenir sa guérison « et lui permettre de jouir encore un peu de cette vie dont elle avait tant abusé. Je lui parlai du « bon Dieu, notre Père, qui certainement pouvait la guérir, si c’était sa sainte volonté. J’en « vins ensuite à notre âme immortelle créée pour une vie meilleure, à Notre-Seigneur mort « pour expier nos péchés et nous mériter le ciel, etc. La grâce fit en un instant ce que « n’auraient pu faire toutes mes paroles, et cette nouvelle Madeleine se mit à pleurer au « souvenir de ses fautes. Ce n’était encore qu’une contrition bien imparfaite ; mais après « quelques jours de catéchisme, la pleine lumière resplendit dans son âme, et je lui administrai « la baptême qu’elle reçut en versant un torrent de larmes. Après son baptême, elle supporta « ses souffrances sans proférer une plainte, portant sans cesse à son front, dans un mouvement « d’adoration, le crucifix que je lui avais donné. Un jour elle me dit : Père, je suis résignée à la « volonté de Dieu, et pourtant je voudrais vivre encore un peu. – Pourquoi donc ? lui « demandai-je. – Oh ! rassurez-vous, ce n’est plus pour jouir ; mais j’ai tant offensé le bon « Dieu ! Ne faudrait-il pas souffrir un peu avant d’aller au ciel ? » – Dieu se contenta de sa « bonne volonté, et le lendemain elle mourut subitement sans la moindre secousse. Quelle « consolation pour le missionnaire quand il lui est donné d’être témoin de pareils miracles ! »
« District d’Okayama. – M. Luneau, chargé du district, a eu 50 nouveaux baptêmes, dont une partie est due au zèle de la communauté des Sœurs du Saint-Enfant-Jésus. Voici l’aperçu qu’il me donne sur la situation actuelle : « Les événements de la guerre qui ont entièrement « absorbé l’attention publique, n’ont pas été sans nuire à l’œuvre d’évangélisation ; les « conversions ont été peu nombreuses. D’autre part, un certain nombre de familles chrétiennes « ont émigré ; plusieurs individus sont allés s’établir en Chine ou en Corée, et la mortalité « ayant suivi son cours ordinaire, le nombre des fidèles a un peu diminué. Des jeunes gens qui « désiraient le baptême, s’étant vus appelés sous les armes, se sont empressés de venir le « recevoir et ont persévéré depuis dans leurs bonnes dispositions.
« La chrétienté d’Okayama soupire toujours après la construction de son église, et les « chrétiens ne manquent pas de prier particulièrement à cette intention dans toutes les « occasions solennelles ; espérons que si Dieu nous fait si longtemps attendre cette précieuse « faveur, c’est pour nous exaucer peut-être au-delà de nos désirs. Dans un an, nous devons « célébrer le troisième centenaire de notre patron, saint Jacques Kizayemon. Une grande « église, remplie de nombreux et pieux néophytes, serait un beau bouquet de fête. J’ai « toujours bon espoir que ce vœu se réalisera pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. »
« A Haga-mura, lieu de naissance de notre saint martyr, la situation est toujours la même ; les chrétiens continuent à remplir fidèlement leurs devoirs et à s’approcher des sacrements toutes les fois que le missionnaire peut aller leur dire la messe.
« District de Fukuyama. – Dans ce district, 26 nouveaux baptêmes ont été administrés. M. Mutz, qui en est chargé, a continué, comme précédemment, à parcourir ses six chrétientés et à semer la bonne parole. « A Fukuyama, me dit-il, après de longues épreuves, il y a eu « enfin quelques consolations. Quoique le catéchiste ait vu sa famille éprouvée par la maladie, « son zèle ne s’en est point ralenti, et il a continué son travail avec la même ardeur : ce travail « a été particulièrement difficile pendant une grande partie de l’année ; l’esprit de la « population était trop préoccupé de la guerre. La proximité de Hiroshima, où se trouvait le « quartier général, contribuait à exciter un enthousiasme patriotique qui faisait oublier tout le « reste. Cependant, grâce à des efforts persévérants, le catéchiste a obtenu des résultats « sérieux. Au printemps, il a eu la joie de voir s’accroître le nombre des chrétiens, et, « actuellement, il instruit encore quelques catéchumènes.
« A Yamano-mura, on n’entend plus les calomnies débitées autrefois contre le « christianisme ; on l’a vu suffisamment à l’œuvre pour l’estimer.
« Ici, comme partout ailleurs, les familles aisées étaient les moins disposées à venir à « nous : c’est maintenant surtout dans ces familles que se font les conversions.
« Kasaoka était toujours resté stérile ; depuis quelques mois, un changement s’est opéré. « Le nombre des familles qui écoutent la doctrine augmente, et les catéchumènes paraissent « bien fervents.
« Tamashima, la plus ancienne chrétienté de ces parages, a vu se former plusieurs petites stations autour d’elle. On a trouvé à Kawabé quelques familles qui paraissent bien disposées à s’instruire. Puissent-elles devenir le noyau d’un nouveau groupe de chrétiens !
« Le poste de Fukuda-Shinden, situé à deux lieues de Tamashima, a augmenté considérablement depuis deux ou trois ans. Le nombre des chrétiens de ce village égale presque celui des chrétiens de Tamashima.
« M. Mutz vient de quitter Fukuyama pour aller travailler à Yamaguchi, que lui cède M. Villion, pour s’installer lui-même à Hagi, où il a déjà fondé une petite chrétienté. C’est M. Fage qui remplace M. Mutz dans le district de Fukuyama. Que le bon Dieu leur accorde à tous des succès proportionnés à leur zèle.
« District de Hiroshima. – M. Angles a enregistré 19 nouveaux baptêmes. C’est bien peu de chose en comparaison de la grande population qu’il a à évangéliser ; mais c’est un petit progrès sur l’an dernier : « Les difficultés que j’ai rencontrées, m’écrit M. Angles, viennent de « la guerre sino-japonaise : durant presque toute l’année, nous avons eu l’Empereur et le « quartier général, les ministres, les députés, des journalistes de toutes les nuances et de tous « les pays ; nous avons dû loger les troupes, construire des hôpitaux et soigner une foule de « malades et de blessés, rassembler des vivres et des approvisionnements de toutes sortes dans « les immenses magasins du port d’Ujina, etc., etc. Ce tohubohu, ce remue-ménage général « n’a pas peu contribué à éloigner les esprits de la religion, et il n’a pas été facile de répandre « la bonne semence. Grâce à Dieu toutefois, nos efforts n’ont pas été complètement stériles, « puisque, en dépit de toutes ces difficultés, nous avons pu réaliser un petit progrès sur « l’année dernière, dans le nombre des baptêmes d’adultes. Il n’y a donc pas lieu de perdre « courage, et tout me porte à croire que l’année prochaine la moisson sera plus abondante. »
« District de Yamaguehi. 25 baptêmes. – M. Villion, notre vétéran, a cueilli cette gerbe au milieu d’une population qui est regardée à bon droit comme la plus remuante et la plus turbulente du Japon. Voici quelques détails sur les différentes localités qu’il visite le plus régulièrement : « L’administration de cette année, m’écrit-il, se ressent de la guerre « naturellement : le même cri doit s’élever un peu de tous nos districts ; mais, en nos « provinces de l’Ouest plus rapprochées du quartier général, je ne puis dire ce que nous avons « eu à supporter, ce que nous avons eu de précautions à prendre pour ne pas froisser la « population, et cela pendant plus de cinq mois. Déjà, peu auparavant, je m’étais vu arrêté par « la police, au détroit de Simonoseki et gardé au poste pour subir un interrogatoire. On me « regardait comme un espion. Plus tard, je n’ai pu mettre pied dans nos maisons de réunion, « occupées par les troupes. Malgré ces difficultés, les 25 baptêmes obtenus constituent un « véritable progrès.
« La ville de Hagi, ancienne capitale du pays sous le régime féodal, continue toujours son « opposition fanatique à tout ce que nous pouvons y essayer. Après les troubles si graves de « l’année dernière contre les maisons de prédication protestante, nos catéchumènes alors assez « nombreux se sont découragés, dispersés, n’osant plus venir à nous. J’espère en ramener « quelques-uns, quoique les événements aient eu leur écho dans cette grande ville, la moins « éloignée du théâtre de la guerre.
« Au village de Hirano, sur la côte de Tokuyama, village composé de familles vraiment « patriarcales, simples et bien disposées, nous sommes reçus à bras ouverts, et on proclame « hautement que le catholicisme est la seule vraie religion. Mais ici l’obstacle est qu’on veut « se convertir en masse et seulement ainsi. »
« District de Matsuyama. – M. Rey a conféré le baptême à 15 personnes. M. Rey me rend ainsi compte de la situation : « En considérant le petit nombre d’élus de Matsuyama, je ne « puis m’empêcher de penser à la réalisation de cette parole de Notre-Seigneur : « Les riches « entreront difficilement dans le royaume de Dieu. » Il ne faudrait pas en conclure que tous « les habitants de Matsuyama roulent sur l’or ; mais un grand nombre d’entre eux, jouissant « de l’aurea mediocritas du poète, se soucient fort peu des choses de la vie future. Or Dieu ne « veut pas sauver les hommes malgré eux, et il est bien difficile au missionnaire de leur ouvrir « les portes du ciel sans le concours efficace de leur bonne volonté.
« M’apercevant donc, depuis un certain temps, que les personnes avec lesquelles j’étais « en relation, n’avaient que des velléités de se convertir, je me suis tourné du côté des « malheureux, des malades, des délaissés de ce monde, qui savent mieux apprécier les joies « que leur promet l’éternité et les consolations que leur apporte la religion.
« Beati pauperes… Beati qui lugent… J’ai eu, l’année dernière, un exemple frappant de « cette vérité. C’était la veille de l’Assomption ; je venais de réciter les premières vêpres de la « fête sous les grands arbres qui bordent la rivière, quand j’aperçois, étendu sur le bord de « la route, un pauvre malheureux d’une faiblesse et d’une maigreur effrayantes ; son « accoutrement était celui d’un pèlerin bouddhiste. Je lui demandai s’il souffrait « beaucoup : – « Oui, me dit-il, je n’ai rien mangé depuis deux jours. » Avant de le prêcher, « me rappelant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je lui donnai à manger et lui parlai « ensuite de religion. Comme il écoutait avec intérêt, j’envoyai le soir même le catéchiste « pour l’instruire plus à fond. Peu après, sentant que la vie lui revenait, il voulut reprendre son « bâton de pèlerin et retourner dans son pays pour y mourir, disait-il. Mais il présumait trop de « ses forces ; on lui conseilla donc de rester, en lui faisant entendre qu’on s’occuperait de lui. « Nous convînmes ensemble de demander à l’autorité locale la permission de lui construire un « abri en paille à l’endroit même où je l’avais trouvé. La permission nous fut accordée ; il ne « nous restait donc qu’à continuer nos visites à ce malheureux, ce que nous fîmes avec « bonheur. Bientôt son état devenant plus alarmant, je me décidai à le baptiser ; mais pour « m’assurer de ses dispositions, je l’invitai à croire fermement ce qu’on lui avait enseigné et à « se défaire des objets superstitieux qu’il avait sur lui. Ramassant alors le peu de forces qu’il « avait encore, il prit son bâton de pèlerin, détacha de son cou les talismans qu’il portait, et, « d’un air résolu et satisfait, jeta avec mépris loin de lui tous ces vains hochets de la « superstition ; l’eau sainte coula ensuite sur son front, et le lendemain, nouveau Benoît « Labre, il allait demander au ciel une hospitalité sans fin.
« Mes chrétiens assistent régulièrement à la messe et fréquentent les sacrements. J’espère « que le bon exemple qu’ils donnent à leurs compatriotes païens, finira par faire réfléchir ces « derniers, et j’ai la confiance de pouvoir vous offrir, l’année prochaine, une belle gerbe de « baptêmes.
« District d’Uwajima. – 14 baptêmes. Dans les conditions où s’est trouvé M. Charron, je ne puis que remercier Dieu du résultat qui a été obtenu : « En effet, m’écrit notre confrère « dans sa relation, je débutai, ici, au plus fort de la guerre ; le peuple enthousiasmé était peu « disposé à venir m’écouter ; les esprits étaient ailleurs. La situation s’aggrava encore par le « fait que les protestants, dans des conférences données au théâtre, se permirent quelques « propos blessants pour le patriotisme japonais ; une fois même, au sortir de l’une de ces « conférences, la police fut obligée de reconduire à sa demeure le catéchiste protestant, « pendant que la foule l’accompagnait en poussant des cris de mort, cris que j’ai entendus « moi-même. Inutile de dire combien ces scènes tumultueuses nuisirent non seulement aux « protestants, mais aussi à nous-mêmes. Les six derniers mois ont été plus calmes ; c’est ce « qui m’a permis de faire quelques baptêmes.
« Les chrétiens de Uwajima sont fort peu nombreux ; par contre, ils sont très fervents et me « donnent beaucoup de consolations.
« Grâces à Dieu, j’ai élargi quelque peu mon champ d’action au Nord et au Sud ; au Nord, « à Yawata-hama ; au Sud, à Iwamatsu ; je me suis procuré un pied à terre dans chacune de « ces localités. L’année prochaine, j’espère encore gagner un peu de terrain, et, si Dieu bénit « mes efforts, opérer ma jonction avec nos confrères du Sud-Est et du Nord-Ouest. Mon « district est bien vaste : pour le parcourir ainsi du Nord au Sud, il me faudrait de grandes « ressources pécuniaires, et je crains que celles dont je dispose actuellement ne suffisent pas. « C’est pourquoi j’ose, Monseigneur, vous recommander spécialement mon district, jeune, il « est vrai, mais plein d’espérances. »
« District de Kochi. – M. Duthu me donne les renseignements suivants : « Je dois d’abord « rendre grâces à Dieu et à la Vierge Marie pour le bien qui a été opéré par mon ministère, et « en particulier pour le petit progrès que j’ai obtenu. L’année dernière, je n’ai pu offrir à Votre « Grandeur que 28 baptêmes ; cette année, je puis en présenter 34, soit 6 de plus.
« A Kochi, mes chrétiens ont fait des progrès dans l’observation du dimanche ; et sans être « encore absolument à l’abri de tout reproche sur ce point, ils ne sont pas aussi loin de la « perfection que par le passé. Les sacrements sont bien fréquentés, et les exercices de « surérogation, comme le mois de Marie et autres, ont été mieux suivis.
« Parmi les obstacles que le missionnaire trouve sur sa route, il faut compter l’indifférence « religieuse. La province de Tosa a été de tout temps célèbre sous ce rapport ; aussi les bonzes « y sont-ils rares. Ici, on est pour ainsi dire sans religion. Chaque maison a bien son petit autel « domestique ; mais on le délaisse ; toutes les pratiques religieuses se réduisent à appeler « le bonze pour les enterrements. – Une autre difficulté vient du grand nombre de ceux qui ne « savent ni lire ni écrire, et qu’il faut instruire de vive voix du commencement à la fin. Et « voilà comment il est impossible de préparer au baptême beaucoup de catéchumènes à la « fois ; deux ou trois nous demandent souvent un travail de six mois ; de sorte qu’un petit « nombre de baptêmes représente une somme énorme d’efforts et de patience. La campagne « ne m’a rapporté que deux baptêmes, dont un d’adulte. »
« Grâces soient rendues à Dieu pour le résultat obtenu, et que la Vierge de Lourdes, dont M. Duthu est, on pourrait dire, le compatriote, puisqu’il est originaire du diocèse de Tarbes, lui accorde d’obtenir un résultat double au cours du prochain exercice.
« M. Fage, pouvant maintenant voler de ses propres ailes, vient d’être chargé du district de Fukuyama, et notre premier arrivé de cette année, M. Geley, est allé prendre sa place à Kochi.
« Voilà notre tournée apostolique terminée, il ne me reste plus qu’à vous dire un mot des Œuvres spéciales de la Mission.
« L’orphelinat des garçons, installé à Osaka, a marché comme d’ordinaire, sans incident notable. M. Marie, directeur de l’établissement, est content de son petit monde sous le rapport de la piété et du travail. Les jeunes charpentiers sont de tout cœur à leur ouvrage, et travaillent maintenant comme des hommes du métier ; mais la modicité de nos ressources nous empêche de donner à cette œuvre si intéressante tout le développement désirable.
« Nos religieuses des quatre communautés sont toujours aussi dévouées que par le passé. Leurs plus grandes élèves soignent les malades dans les hôpitaux, à Kyoto et à Osaka, et elles ont donné, à l’occasion de la dernière épidémie de choléra, de très beaux exemples de charité chrétienne.
« Nos écoles primaires ont vu augmenter le nombre des élèves ; mais nous sommes loin de pouvoir lutter avec les écoles du Gouvernement. Dieu connaît notre bonne volonté, et quand il le jugera à propos, il nous enverra les ressources et le personnel nécessaires pour mieux faire sous ce rapport.
« Un de nos séminaristes a été ordonné sous-diacre. Je ne saurais trop remercier Mgr de Nagasaki, le supérieur et les directeurs du Séminaire de cette ville, pour le service éminent qu’ils nous rendent en nous préparant un clergé indigène.
« Chers et vénérés Directeurs, puisque vous connaissez nos besoins, veuillez nous continuer votre bonne sympathie et agréer…

« † HENRI,
« Évêque d’Osaka. »


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