| Année: |
1905 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Hakodaté |
| Rédacteur: | Mgr Jacquet |
IV. — Hakodaté
Population catholique 4.235
Baptêmes d’adultes 202
Conversion de schismatique 1
Baptêmes d’enfants de païens 408
____
La guerre, la misère et les bonzes ont paralysé, un peu partout, le zèle des missionnaires de Hakodaté. Nos confrères, cependant, n’ont pas manqué de consolations et se promettent une récolte plus abondante, l’an prochain.
La cause principale de la stérilité relative de leur ministère a été, au témoignage de M. Jacquet, la propagande bouddhiste, qui a pris une extension étonnante. Dans les campagnes comme dans les villes, le bonze est à la tête de toutes les associations d’hommes, de femmes et de jeunes gens. C’est lui qui préside aux enterrements des officiers et soldats victimes de la guerre. On le trouve à l’arrivée de chaque convoi de blessés et de malades, au départ de tous les trains qui emportent des troupes pour la Mandchourie. On le rencontre dans les hôpitaux militaires, où il distribue aux malades de petits présents, accompagnés toujours de quelque formule bouddhique.
Vous le voyez même à la tête de l’enseignement supérieur. A l’Université de Tokio, c’est un bonze qui enseigne la morale. Au collège supérieur de Sendai, il professe la philosophie ; ses cours sont bien suivis, car il a le talent de « civiliser » le bouddhisme et de l’adapter aux dispositions de son auditoire. Dans ce but, il fait des emprunts au christianisme et s’efforce de démontrer que les deux religions, loin de se contredire, se complètent mutuellement. Nombre de protestants trouvent ce néo-bouddhisme très raisonnable.
A la campagne, le bonze s’introduit chez les catholiques et leur fait de belles théories, pour prouver que la religion chrétienne est l’ennemie du « pays des dieux ».
Au milieu de toutes ces difficultés, les chrétiens restent bons et observent fidèlement leurs devoirs religieux. Les deux écoles de Sendai sont prospères, celle des Sœurs de Saint-Paul de Chartres en particulier.
Le séminaire de la mission vient d’envoyer un de ses élèves au collège de la Propagande à Rome.
M. Pouget, chargé du district de Morioka, raconte un petit trait assez insignifiant en lui-même, mais qui prouve la droiture d’âme du Japonais. « Au cours d’un voyage, dit-il, ma « bourse glissa, je ne sais comment, de ma poche sur le chemin. Je ne m’en aperçus que « longtemps après l’accident : inutile de rebrousser chemin pour chercher mon porte-monnaie. « Je m’adressai donc à saint Antoine de Padoue, le priant de me faire retrouver ma petite « fortune perdue. Ce bon saint avait prévu ma prière, car déjà il avait fait parvenir mon argent « au bureau de police. Et qui donc l’y avait porté ? Un jeune païen de dix-neuf ans, l’aîné de « six enfants, et pauvre comme rat d’église. Malgré la misère où il se débat avec sa famille, le « jeune homme a trouvé tellement naturel cet acte d’honnêteté, qu’il l’a accompli avant même « de rentrer chez lui. Il va sans dire que je lui remis une gratification. Le bon Dieu l’a déjà « récompensé de son côté, en faisant luire à ses yeux la lumière de la foi. En lui donnant mon « aumône, je lui avais prêté quelques livres de religion qu’il étudie en ce moment. Ce trait « prouve que nos chers Japonais ont tout ce qu’il faut pour devenir chrétiens, puisque, même « avant de connaître notre sainte religion, ils en observent déjà les préceptes. »
« J’ai eu la joie, continue M. Pouget, d’enregistrer une conversion dont tout le monde « désespérait. Dans une de nos meilleures familles chrétiennes, il y avait un homme sur « lequel la grâce semblait n’avoir aucune prise : c’était le grand-père, vieillard de quatre « vingts-ans, ancien chef des cuisines du daïmyo du Morioka. Depuis que son seigneur « occupait un rang à la cour, il s’était adonné à la culture des anguilles. Avait-il appris à « l’école de ce poisson la recette de vous glisser des mains ? Je ne sais : mais le fait est que, « pendant deux ans, j’ai eu beau m’y prendre de toutes les façons pour l’aborder, je n’ai pu « réussir. A peine avais-je mis le pied sur le seuil de sa porte, qu’il s’esquivait par une porte « de derrière. Un jour, ses forces le trahissent et il tombe sur le chemin, frappé d’apoplexie. « Son fils, désolé, craint qu’une seconde attaque ne l’emporte avant qu’il ait reçu le baptême. « Je conseille de recommander le malade à la sainte Vierge, et la famille commence aussitôt « un triduum de prières à Notre-Dame de Lourdes. Le troisième jour, le vieillard demande « qu’on suspende dans sa chambre, en face de son lit, l’image de Notre-Seigneur en croix. Le « lendemain, il me fait appeler. Vous devinez avec quelle joie je me rends auprès de lui. Je lui « rappelle les principales vérités de la foi, et comme le danger paraît imminent, je l’exhorte à « recevoir le baptême. Il accepte, et je fais couler sur son front l’eau régénératrice.
« Le néophyte vécut encore six mois et apprit les prières. Tout le monde le trouvait « changé ; autant il était irascible « avant le baptême, autant il se montra doux et patient après « l’avoir reçu. La paralysie l’empêchant de faire lui-même le signe de la croix, il ne manquait « jamais, lorsqu’on allait le voir, de présenter sa main pour qu’on la portât à son front. Et « quand sa bouche ne put plus prier, ses yeux ne cessèrent de regarder la croix. Il en fut ainsi « jusqu’à son dernier soupir. »
A Morioka, les Religieuses de Saint-Paul de Chartres ont recueilli, cette année, une gerbe de 74 baptêmes d’adultes et de 40 d’enfants de païens. Jamais leur récolte n’avait été si belle. La misère engendrée par la guerre a été pour quelque chose dans ce résultat ; mais le dévouement des Sœurs, qu’aucun temps n’arrête, qu’aucune maladie n’effraie, est la cause de ce succès extraordinaire.
M. Rousseau, qui réside habituellement à Morioka, s’est dépensé avec ardeur au salut des chrétiens disséminés dans la province de Nambu. Malheureusement, la santé de notre cher confrère est loin d’égaler son zèle, et, cette année encore, il a payé un large tribut à la maladie.
M. Deffrennes, qui est chargé du petit séminaire et de l’orphelinat de Sendai, emploie ses vacances et ses jours de congé à administrer les chrétientés du district de Fukushima, échelonnées sur la ligne du chemin de fer : « Un jeune aveugle de Koriyama, écrit-il, qui, à « l’époque de sa conversion, eut à subir la persécution de sa famille et les railleries des « membres de la corporation, fait preuve d’une admirable bonne volonté pour observer ses « devoirs de chrétien et avancer dans la perfection.. Il vient chaque dimanche à la messe, « malgré la distance qui le sépare de l’église. Son zèle ne s’arrête pas là ; il consacre son « dimanche, après avoir assisté au saint sacrifice, à transcrire, avec le système d’écriture « qu’emploient les aveugles, certains passages de la Vie des Saints, ou encore des paroles de « la sainte Écriture qui l’ont frappé, afin de les méditer à loisir et d’y chercher les consolations « dont il a besoin. Il est arrivé ainsi à se former toute une petite bibliothèque d’aveugle. »
M. Corgier a eu la joie de baptiser un certain nombre de catéchumènes à Wakamatsu, et ces néophytes ont réussi à convertir deux familles qui viennent régulièrement le dimanche à l’office. « L’avenir s’annonce sous d’heureux auspices, dit notre confrère, et l’on pourra encore récolter de beaux épis dans les champs de l’Aizu. »
M. Marion, à Niigata, loue la ferveur des jeunes filles qui ont été élevées à l’orphelinat des Sœurs. Deux d’entre elles ont sollicité et obtenu leur admission chez les Trappistines de Notre-Dame des Anges, et, au témoignage du Père aumônier, elles donnent toute satisfaction. Deux autres, infirmières dans un hôpital, n’ont laissé échapper aucune occasion de conférer le baptême in extremis aux malades confiés à leurs soins.
M. Dalibert a ramené à la pratique des devoirs religieux deux familles de fonctionnaires, qui les négligeaient depuis dix ans. Il a distribué des médailles de Notre-Dame de la Délivrande à tous les soldats chrétiens qui s’en allaient en Mandchourie, voire même à quelques soldats païens qui lui en ont demandé.
« Malgré la froideur suscitée par la guerre, dit le missionnaire, j’ai baptisé plusieurs « catéchumènes. Un de mes néophytes me demande un jour à brûle-pourpoint : « Père, est-ce « mal de haïr la France ? Oh ! je les hais ces Français, auxiliaires des Russes ! — « Mon « brave, lui dis-je, si tu réfléchissais un peu plus, tu verrais que tu as tort de haïr ainsi la « France ; mais sois tranquille, ta haine ne lui causant pas de préjudice sérieux, si ça te fait du « bien à toi, continue. » Alors il se met à rire, et moi aussi. Et aujourd’hui, en dépit de sa « haine de la France et des Français, qui s’est d’ailleurs adoucie, ce patriote japonais aime de « tout son cœur Notre-Seigneur et la très sainte Vierge. »
M. Dalibert regrette d’entendre les chrétiens faire, au sujet de l’installation si pauvre du « poste de Yamagata, des réflexions comme celles-ci : « Plusieurs de mes amis voudraient « voir les cérémonies de la messe, mais où les placer ? » — « Père, vous devriez louer une « maison ailleurs ; ici, c’est trop loin, trop étroit et pas assez convenable. »
Une dame païenne, de l’Œuvre Patriotique, n’ayant pas trouvé de place à l’oratoire, le jour de l’enterrement d’un soldat chrétien mort à la bataille de Moukden, s’en alla en disant : « Le Yaso, fi ! que c’est donc misérable ! »
A Tsurugaoka, les chrétiens sont fervents, au témoignage de M. Hervé, mais les païens montrent peu d’empressement à s’enquérir de notre sainte religion.
Dans le district d’Akita, M. Mathon compte une soixantaine de personnes qui étudient le catéchisme et les prières. De son côté, M. Faurie distribue beaucoup de livres de religion aux païens d’Aomori, et une joyeuse bande d’enfants de chrétiens ou de catéchumènes égaie sa résidence le dimanche.
Les Sœurs infirmières de Hakodaté ont ondoyé 224 moribonds grands ou petits au cours de cet exercice. « Ce serait mieux encore, disent-elles, si notre médecin ne guérissait tous les enfants atteints du croup. »
Une conversion extraordinaire a réjoui le monastère des Trappistines de Notre-Dame des Anges.
Une païenne endurcie, grand’mère de deux novices du monastère, était venue assister à la prise d’habit d’une de ses petites-filles. Sa famille avait fait l’impossible pour la décider à se convertir ; peine perdue, la vieille ne voulait rien entendre. Son mari était mort bouddhiste : elle aussi voulait mourir bouddhiste.
« La vieille Miura, raconte le P. Robert, aumônier du couvent, s’est convertie sincèrement « ici, dans la première quinzaine d’août. La vue de ses deux petites-filles, si heureuses et si « gaies, l’a tellement impressionnée qu’elle s’est mise à apprendre la doctrine et à demander « le baptême ; j’ai cru devoir accéder à son désir. Elle continue à s’instruire et fait « l’édification de tout le monde par sa ferveur. A Domino factum istud. »
Les religieux du monastère de Notre-Dame du Phare sont au nombre de 29, dont 14 Japonais. Deux de ces derniers sont partis pour l’armée. Dans toutes les lettres qu’ils écrivent, ils affirment leur attachement à leur vocation et l’ardent désir qu’ils ont de rentrer au monastère, dès qu’on les aura licenciés ; 55 chrétiens, baptisés à Notre-Dame du Phare, et 13 catéchumènes vivent sur les terres des religieux ; ce qui porte déjà le personnel de l’établissement au beau chiffre de 97. Que la bonne Providence continue à bénir le zèle des RR. PP. Trappistes, et nous aurons bientôt chez eux une de nos meilleures chrétientés.
Les chrétientés de Sapporo et de Hiroshima ont progressé en science, en vertu et en ferveur, grâce à l’étude du catéchisme qui transforme peu à peu les néophytes de MM. Lafon et Billet.
Quatre familles de catéchumènes, venues de la campagne dans le but exclusif de suivre les cours de catéchisme, ont passé l’hiver à Sapporo. Elles ont dû commencer par apprendre à lire. Plusieurs de ces catéchumènes auraient pu être admis au baptême, à la fin de la saison, mais le missionnaire a jugé qu’il valait mieux attendre l’année prochaine.
M. Lafon raconte la mort édifiante d’un enfant de douze ans que le baptême avait vraiment transformé. « A dix ans, l’enfant faisait partie d’une bande de petits voleurs, qui dévalisaient « les bazars avec une adresse incomparable. Pendant que les uns amusaient les marchands, les « autres faisaient le coup ; puis, en honnêtes socialistes, les amis se partagaient le butin. A la « tête de la bande se trouvait un gamin de quinze ans, qui avait juré de tuer celui qui trahirait « ses camarades. Le secret était aussi bien gardé que dans n’importe quelle société secrète.
« Le père de l’enfant ignorait ses faits et gestes, mais n’était pas sans inquiétude à son « sujet. Un chrétien, lui ayant parlé de l’importance de l’éducation et de la salutaire influence « exercée sur elle par notre sainte religion, il vint voir, examina et, peu après, envoya son fils « étudier chez nous. Bien lui en prit, car la bande dont l’enfant faisait partie fut arrêtée vers « cette époque. L’élève fit preuve d’une grande application au travail. Grâce à sa ténacité, « malgré son peu de moyens, il apprit convenablement la lettre et le sens du catéchisme. Il « reçut le baptême avec ses parents dans d’excellentes dispositions. Sur ces entrefaites la « famille fut obligée d’aller s’établir dans un milieu païen.. Le jeune néophyte n’en continua « pas moins à réciter ses prières et à étudier la religion. Une année s’était à peine écoulée « que le bon Dieu l’appela à Lui. Averti de sa maladie, j’allai lui administrer les derniers « sacrements, qu’il reçut avec la plus grande ferveur. Sentant sa fin approcher, il appela son « père pour lui faire ses adieux. « Je n’ai plus, dit-il, que quelques heures à vivre ; je ne « regrette pas la vie ; je meurs content. Une seule chose m’inquiète, c’est ton salut ; j’ai peur « de ne pas te revoir là-haut. Écoute ma dernière prière : ne bois plus de « saké » (eau-de-vie « de riz) ; c’est ton défaut, qui nuit à toute la famille. Étudie le catéchisme et fais tes prières ; « sans cela nous ne nous reverrons jamais plus. » Il voulut aussi dire adieu à ses professeurs « qui, informés de son désir, vinrent le voir : chose si rare dans ce pays. Le petit moribond les « remercia avec effusion de tous les soins qu’ils avaient pris de lui. Il eût voulu leur dire autre « chose, mais il s’en abstint, car il avait devant lui des sceptiques. On récita les prières des « agonisants auxquelles il répondit presque jusqu’à la fin. Le mourant tenait son crucifix à la « main, et le divin Crucifié semblait lui dire comme au bon larron : Hodie mecum eris in « paradiso ; tu seras aujourd’hui avec moi en paradis. »
L’inauguration du chemin de fer de Hakodaté à Otaru, et la conquête de l’île Sakhaline par les Japonais, ont attiré une foule de spéculateurs dans cette ville, où réside M. Cornier. La population, qui était de 40.000 habitants en 1897, s’élève maintenant à plus de 80.000. Sur ce nombre, il y a des chrétiens venus de l’intérieur. Notre confrère fait tout ce qui dépend de lui pour les amener à son bercail et achever leur instruction.
« C’est ainsi, écrit-il, que j’ai découvert, il y a un mois, un vieux « samuraï » qui avait « abandonné toute pratique religieuse, à la suite de l’intervention de la France dans l’affaire « de rétrocession du Leaotong à la Chine, après la guerre sino-japonaise. « Peu importe, me « disait-il, la distinction que vous faites, entre la religion et le gouvernement de votre pays ; la « France est un pays catholique, et elle a commis, avec la Russie et l’Allemagne, l’infamie de « nous enlever notre conquête. »
« Voyant que toute discussion était inutile, je pris mon homme par son côté faible, et me « mis à lui dépeindre l’armée japonaise, victorieuse sur terre et sur mer, qui venait de « reconquérir le pays rétrocédé. « Le Japon ne s’est-il donc pas suffisamment vengé, et cette « vengeance ne délivrera-t-elle pas votre âme ? lui dis-je. » Le vieux guerrier me répondit « d’un air satisfait, la tête haute : « Oui, nous sommes bien vengés ; Dieu nous a fait justice, « j’irai désormais, le dimanche, Lui en rendre grâce. » Il tient parole. »
Les espérances formulées dans le dernier compte rendu, au sujet de la fondation d’un poste à Asahigawa, se sont heureusement réalisées. Grâce à de généreux secours, offerts sponta-nément par des confrères de notre Société, un terrain convenable a été acheté, cette année, au centre de la ville. Il y a maintenant une modeste chapelle et des appartements pour le missionnaire. M. Hutt, chargé du nouveau district, a eu beaucoup à souffrir du froid, qui est très rigoureux dans cette région : le thermomètre y descend parfois jusqu’à 30º au-dessous de zéro. Dans une maison confortable, on peut supporter le froid de l’hiver sans être trop incom-modé ; dans une maisonnette en planches mal jointes, où l’air pénètre librement, c’est autre chose. Et néammoins, notre cher confrère a plus souffert de la froideur de la population que de celle de l’atmosphère. Plusieurs mois durant, les païens n’ont voulu voir en lui qu’un espion russe. Mais les dispositions hostiles à l’égard du missionnaire ont à peu près complètement disparu, et M. Hutt espère baptiser quelques adultes assez prochainement.
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|