| Année: |
1919 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Tokio |
| Rédacteur: | Mgr Rey |
CHAPITRE PREMIER
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Groupe des Missions du Japon
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I. — Tokio.
Population catholique 10.836
Baptêmes d’adultes 482
Baptêmes d’enfants de païens 308
Conversions d’hérétiques 9
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La Divine Providence, écrit Mgr Rey, a mis fin à cette interminable guerre ; Dieu en soit loué ! L’épreuve a été longue pour nos missions. Cinq années durant nous avons été privés de nos chers mobilisés, qui tous étaient dans la force de l’âge, et riches d’une précieuse expérience. Pendant leur absence, la vieillesse et la mort ont fait des ravages dans les rangs de ceux qui sont restés dans la mission ; sept d’entre eux, rappelés à Dieu, ont fait un vide immense dans notre diocèse, et, tant qu’a duré cette longue épreuve, on n’a pu, hélas, nous envoyer aucun renfort. Sur 27 missionnaires que nous étions à la veille des hostilités, nous étions réduits à 12, quand les premiers « retours » si impatiemment attendus sont venus apporter, avec leur bonne volonté retrempée par une longue absence, un aide précieux et l’espoir d’un avenir meilleur.
Comment la mission n’a-t-elle pas sombré dans cette tourmente ? Grâces en soient rendues à la Providence. Proportionnant ses secours à nos besoins, elle a su inspirer à tous ceux qui sont restés la soumission et le zèle nécessaire pour se dédoubler afin de sauver toutes nos œuvres. La charité et la générosité avec laquelle chacun s’est dépensé a facilité notre tâche. En attendant que Dieu récompense Lui-même ses ouvriers le Supérieur de la Mission tient à les remercier de tout son cœur.
Que dire de l’état actuel de la Mission de Tokio ? Témoin, pendant près de quarante ans, des difficultés sans nombre contre lesquelles il a fallu lutter, nous croyons pouvoir espérer, sans être taxé d’optimisme exagéré, qu’un changement en bien se prépare. Notre situation est meilleure qu’avant la guerre, par suite de l’évolution des esprits. Certains indices permettent des espoirs qui se réaliseront dans un avenir peut-être moins éloigné qu’on ne le croit. Certes nous ne pouvons pas, au Japon, fournir ces belles listes de baptêmes, qui sont la gloire et la juste récompense de nos confrères de tant d’autres missions ; nous avons perdu cette habitude depuis de longues années. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes, au Japon, une des plus jeunes missions de notre Société, le seul pays de l’Asie complètement indépendant. Nous ne pouvons dès lors compter que sur l’aide de Dieu et le zèle et l’influence personnelle de quelques missionnaires. Il ne faut pas oublier que ceux-ci, pauvres et dépourvus de moyens humains, entrés dans ces îles à la suite des marchands européens, ont longtemps subi l’ostracisme auquel était condamné tout étranger à cause de la haine attachée au nom chrétien par deux siècles de persécution. Chez les insulaires, les préjugés nourris et fortifiés par l’isolement sont lents à disparaître, surtout quand ils ont, comme les Japonais, une administration centralisée à outrance, et qu’ils sont capables (l’Europe et l’Amérique le savent bien) de défendre contre l’étranger cet isolement des esprits et des cœurs.
Est-ce à dire que depuis l’ouverture du Japon rien n’ait changé ? Le Shintoïsme, ou polythéisme officiel, en devenant une religion d’Etat appuyée par les fonctionnaires, et surtout par le Ministère de l’Instruction publique, serait-il devenu un obstacle nouveau et insurmontable à la diffusion du Christianisme ? Certes nous ne voulons pas nier l’influence formidable de cette religion d’Etat, et taire les ennuis que beaucoup de nos chrétiens rencontrent, surtout dans les villages et les villes éloignés de la capitale. Là, la population se trouve à la merci de bureaucrates et de tyranneaux, qui se livrent à un zèle intempestif d’autant plus ardent qu’ils sont plus éloignés du siège de l’administration. L’obstacle est grand, parfois même redoutable, mais il n’est pas nouveau. Il existait déjà au début de notre apostolat au Japon ; il avait même alors une base plus forte dans les esprits ; il était seulement moins ordonné, moins codifié. Mais, si aujourd’hui il s’appuie sur la machine administrative encore toute puissante, il commence cependant à être attaqué et battu en brèche, sinon comme principe, au moins dans ses manifestations intempestives, au nom de la liberté de conscience. La presse ne se gêne pas pour rappeler à l’ordre les fonctionnaires trop zélés ; et c’est là un signe des temps nouveaux.
Il fait bon se rappeler aussi, pour prendre patience, en attendant des jours meilleurs, la remarque d’un haut fonctionnaire encore païen, à propos de plaintes légitimes provoquées par des actes de pression administrative. « Prenez patience. Dans dix ou quinze ans ces choses auront disparu ; la mentalité d’un peuple ne peut pas changer d’un jour à l’autre. Quand il y aura des actes répréhensibles, adressez-vous en haut lieu, et on arrangera ces choses ». Ces paroles loyales et sensées témoignaient de la bonne volonté que l’on peut trouver généralement en « haut lieu ». La difficulté est d’aborder ces autorités haut placées, et surtout d’obtenir qu’elles veuillent bien faire sentir leur influence sur les petits détenteurs du pouvoir.
Ici, à Tokio et dans les grandes villes qui subissent son influence, nous rencontrons moins de ces difficultés. Il y a quarante ans, Tokio n’avait guère que 600.000 habitants ; aujourd’hui sa population a plus que quadruplé. L’afflux des étrangers venus de toutes les parties de l’Empire a transformé la mentalité des « Edokko » (I) de l’ancien temps. Les notables des quartiers ont été dépossédés de leur ancienne autorité, on se connaît peu entre voisins, et si la capitale a perdu de son ancien cachet pittoresque, la liberté de conscience y a gagné ; le nom autrefois méprisé de Yaso (Jésus) par lequel les païens désignent encore aujourd’hui les chrétiens, a perdu beaucoup de son sens injurieux. Nos néophytes ne se sentent plus frappés d’ostracisme comme autrefois. Les progrès sur ce point sont grands.
De plus, la centralisation a produit au Japon les résultats que l’on constate en Europe : Tokio attire tout. Ses écoles drainent les étudiants de toutes les parties du Japon. Les chrétiens affluent également de la province, attirés par le mirage de la capitale et l’espoir d’y faire fortune. Les moins fervents y restent souvent ignorés par le missionnaire, jusqu’au jour où ils se décident à reprendre les pratiques religieuses un instant abandonnées. Aussi nous croyons pouvoir affirmer que nos statistiques concernant la capitale, sont au-dessous de la vérité d’au moins un millier de fidèles.
(I) « Edo » est le nom qu’avait la ville de Tokio avant la Restauration de 1868. — Aujourd’hui on appelle « Edokko » ou « Enfants d’Edo », les habitants de la capitale dont la famille est originaire de l’ancienne « Edo ».
Nos écoles sont toujours très prospères. L’école supérieure des Jésuites, le florissant collège des Marianistes avec ses 1.100 élèves, les trois écoles supérieures pour les jeunes filles dirigées par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, par les Dames de Saint-Maur et les Dames du Sacré-Cœur, et fréquentées par plus de 2.000 jeunes filles, offrent à la jeunesse toute facilité pour recevoir une instruction et une éducation sérieuse. C’est une précieuse sauvegarde pour nos enfants chrétiens, une préparation éloignée, et quelquefois prochaine ; pour la conversion des païens. Le nombre des élèves convertis augmente chaque année, et Dieu sait le bien opéré dans ces âmes de jeunes gens et de jeunes filles par le zèle de nos chers auxiliaires. Les débuts ont été lents et pénibles. On se demandait même si l’on ne perdait pas son temps, son argent, et sa peine, en vue de résultats très problématiques au point de vue de l’évangélisation. Ces esprits timides reconnaissent aujourd’hui leur erreur. Les sérieux résultats déjà obtenus annoncent une moisson abondante pour un avenir peut-être prochain. En outre, le niveau social de nos néophytes s’est élevé considérablement depuis vingt ans, et il est de toute justice, d’en attribuer la meilleure part à ces écoles, qui ont été, pour beaucoup de jeunes païens de bonnes familles, le principe et la cause de leur conversion. Beaucoup de ces anciens élèves sont arrivés à occuper une situation très honorable dans le monde.
Au point de vue de la pratique religieuse, tous les rapports de missionnaires notent de grands progrès : la piété s’est accrue, les communions sont devenues plus fréquentes, les mariages entre païens et chrétiens tendent à diminuer. De plus, nos chrétiens comprennent mieux leur devoir de contribuer de leurs deniers aux frais du culte, et donnent parfois de beaux exemples de générosité. Je pourrais citer l’exemple de la paroisse de Honjo, à Tokio, paroisse d’ouvriers, qui a donné 20.000 yen pour aider à rebâtir son église brûlée en 1906, lors de troubles qui surgirent à l’occasion du traité de Portsmouth.
Nous avons donc l’impression que notre situation s’améliore de jour en jour, lentement mais sûrement. Depuis quelques années se sont opérés des progrès sérieux, fruit du travail de nos aînés qui ont semé dans les larmes, et ont tracé la voie suivie par tous les ouvriers actuels de l’évangile. De grands espoirs nous semblent permis.
Il y a cependant un côté très sombre. Nos missions traversent une crise qui ne peut durer longtemps sans paralyser complètement le zèle des prédicateurs. La guerre, en transformant les conditions économiques du monde entier, a eu un effet désastreux pour nos missions, pour celles du Japon en particulier. Nous y avons connu de tout temps dame Pauvreté ; mais par suite de l’élévation extraordinaire du prix des denrées qui a doublé, triplé, et même parfois quadruplé, le viatique des missionnaires est devenu tout à fait insuffisant. Nos pauvres catéchistes ne peuvent plus vivre avec ce que l’on peut leur donner. On ne peut pourtant pas s’en passer, surtout dans les districts que le prêtre ne visite que de temps en temps. En outre, depuis la fin de la guerre, la hausse inouïe du change sur l’Europe diminue d’une façon considérable les allocations annuelles des œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance. Tout cela nous met dans une situation très pénible, nous dirions même désespérante si nous ne comptions par sur le secours de la Providence. Déjà pendant la guerre, alors que tout semblait perdu, Dieu a envoyé à notre aide nos frères d’Amérique. Par les honoraires de messes et les dons très appréciables qu’ils nous ont envoyés, ils nous ont permis de sauver nos œuvres. Que le bon Dieu récompense leur générosité, et leur fasse comprendre de plus en plus, la nécessité de venir en aide aux missionnaires.
Le Japon s’est beaucoup enrichi pendant la guerre ; des fortunes colossales ont surgi ; l’aisance s’est répandue dans la classe des commerçants et des ouvriers. Seuls les petits employés souffrent, car leur traitement ne peut pas suivre la marche ascendante du coût de la vie. L’argent a amené avec lui le luxe et l’amour du bien-être. Dans les campagnes, comme dans les villes, disparaissent ces bonnes habitudes de simplicité et frugalité qui faisaient la force du pays. Le bruit de la lutte des classes qui agite le monde entier est parvenu jusqu’ici, et a provoqué dans la masse des ouvriers qui commencent à sentir leur force, des remous symptomatiques. L’avenir n’est donc pas sans nuages à l’horizon. Nous espérons toutefois, qu’avec l’aide de Dieu, le patriotisme et l’attachement si connu de tout Japonais pour son Empereur, préservera ce pays de l’invasion des idées subversives qui ont conduit presque à la ruine plusieurs Etats voisins.
Le nombre des baptêmes de l’exercice 1918-1919 s’élève à 1.048. Vu les circonstances critiques que nous avons traversées, et le petit nombre des missionnaires, nous n’avons qu’à remercier Dieu des résultats obtenus. Nos 482 baptêmes d’adultes, dont 276 à l’article de la mort, sont le meilleur témoignage du zèle des missionnaires fécondé par la grâce de Dieu. Le nombre des baptêmes d’enfants de païens a légèrement fléchi ; mais, par contre, nous enregistrons avec plaisir, une augmentation de près d’un cinquième dans celui des enfants de chrétiens.
Pour mieux faire connaître les travaux de nos missionnaires, citons ces passages pris dans le compte rendu de leurs travaux :
M. Cherel, qui dirige la paroisse de Kanda, à Tokio, nous écrit : « Pendant longtemps les familles dont tous les membres étaient catholiques étaient très peu nombreuses. Une grande partie de la population de la paroisse se composait de familles dont les enfants et un des parents seulement étaient catholiques ; ou encore de chrétiens isolés dans leur famille païenne. Depuis quelques années, grâce à la conversion de la partie païenne, grâce aussi aux mariages entre chrétiens, le nombre des familles entièrement chrétiennes a augmenté dans une proportion fort notable. Ce sont là des résultats très rassurants pour l’avenir de la paroisse, même lorsque le chiffre des chrétiens ne s’en trouve pas sensiblement augmenté. »
Le travail qui se fait dans les écoles des religieux et des religieuses nous donne des consolations. Là aussi le résultat se fait souvent attendre fort longtemps, mais le mérite n’en est que plus grand. Le nombre des jeunes gens et des jeunes filles qui étudient le catholicisme augmente toujours. Quoique non baptisés, beaucoup d’entre eux prient avec ferveur, et pratiquent la religion autant qu’ils en ont la liberté.
On pourra juger de leurs sentiments par ce petit trait que me fournit une jeune fille qui pendant quatre ans avait suivi les cours du catéchisme : Son père encore païen partait récemment pour l’Europe. Au moment de son départ il demanda à sa fille : « Que veux-tu que je t’apporte comme souvenir à mon retour ? — Père, répondit la jeune fille, apportez-moi un joli crucifix. » Le père promit ou ajoutant qu’il espérait pouvoir trouver cela soit à Paris, soit à Londres.
Une autre jeune fille avait étudié le catéchisme pendant peu de temps, mais ses parents lui interdisaient la fréquentation de l’église. Mariée depuis quelque temps, habitant loin de toute église catholique, elle écrivait récemment : « Je vois bien que mes beaux-parents ne me permettraient pas de recevoir le baptême ; inutile de le leur demander ; mais je ne me décourage pas pour cela. Je prie chaque jour, et j’espère que dans deux ou trois ans mon mari me permettra de me faire catholique. Priez pour moi. » En même temps elle demandait à une amie encore non baptisée comme elle, des livres de religion catholique pour son mari.
La paroisse de Koishikawa confiée à M. Flaujac, n’offre, encore cette année, que 17 baptêmes d’enfants chrétiens et 6 baptêmes d’adultes. « Mais par ailleurs, écrit le Père, le petit troupeau qui m’est confié, a vu augmenter le nombre de ses brebis par l’adjonction de nouveaux chrétiens venus de l’extérieur. La fréquentation des sacrements était satisfaisante dans ma paroisse dès avant mon arrivée. Le nombre de 10.390 communions, et celui de 4.998 confessions obtenus dans ma petite paroisse de 480 fidèles, montre que mes chrétiens demeurent fidèles à leurs pieuses traditions. »
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