| Année: |
1921 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Osaka |
| Rédacteur: | Mgr Castanier |
III. — Osaka.
Population catholique 4.532
Baptêmes d’adultes 163
Baptêmes d’enfants de païens 534
Le grand événement de l’année, écrit Mgr Castanier, c’est la décision prise par le Saint-Siège de diviser notre diocèse d’Osaka. Ces dernières années, Rome avait manifesté nettement le désir de donner une plus grande impulsion à l’apostolat dans les pays infidèles et pour cela, de multiplier les centres d’action, c’est-à-dire les diocèses ou vicariats apostoliques. Naturellement, le Japon devait attirer particulièrement son attention. La place importante que ce pays a réussi à prendre dans le monde, et le rôle considérable qu’il semble appelé à jouer en Extrême-Orient, ont décidé le Saint-Siège à prendre peu à peu les mesures nécessaires pour y intensifier l’œuvre de l’évangélisation. C’est pour cela qu’une délégation apostolique a été créée au Japon, et que Rome a décidé d’ériger dans ce pays ce pays de nouvelles missions. Et comme la Société des Missions-Etrangères manque actuellement du personnel et des ressources nécessaires pour en prendre la direction, la Sacrée-Congrégation de la Propagande les a confiées à des congrégations qui peuvent s’en charger et qui désiraient même de nouveaux champs d’apostolat.
L’une de ces nouvelles Missions doit être prise tout entière dans le diocèse d’Osaka ; elle comprendra les cinq départements de Yamaguchi, Shimane, Hiroshima, Tottori et Okayama, et sera confiée aux Pères de la compagnie de Jésus.
Nous ne pouvons que nous réjouir, remercier le Saint-Siège, et admirer la divine Providence qui sait tout conduire à ses fins. Quel que soit l’avenir de ce pays, il est incontestable que les japonais, par leur intelligence et leur énergie, influeront considérablement sur la direction des esprits dans tout l’Extrême-Orient, et que la conversion de toute l’Asie serait largement favorisée et hâtée, si le Japon donnait l’exemple.
D’autre part, l’évolution religieuse au Japon paraît devoir s’accomplir rapidement, en dépit des grands obstacles qui se sont opposés et s’opposent encore à l’extension du catholicisme. En voici quelques raisons :
Avec une rapidité qui a étonné le monde, le Japon s’est assimilé la civilisation matérielle de l’occident. Il a pris jusqu’à la philosophie allemande qu’il enseigne dans ses Universités. Il n’a repoussé ou refusé que l’essentiel, le christianisme, c’est-à-dire le fondement même de la vraie civilisation.
De là une éducation matérialiste qui porte ses fruits au Japon comme ailleurs même, car elle a le champ libre. Elle sape en effet par la base les vieilles croyances qui valaient mieux que rien et que rien n’est venu remplacer. Et il en est résulté que le niveau moral de la nation, les japonais eux-mêmes s’en plaignent, est loin d’égaler celui d’autrefois.
Petit à petit, cette éducation matérialiste conduit à l’anarchie dans les écoles, dans la famille et dans la société. Dans les écoles, ce sont les grèves sous le moindre prétexte ; dans les familles, c’est la division qui naît de l’égoïsme ; dans la société, ce sont les idées socialistes qui montent avec une effrayante rapidité. De récentes manifestations, à Kobé particulièrement où le drapeau rouge a paru, suivi de dizaines de milliers d’ouvriers, ont révélé la puissance de l’organisation de la Confédération Générale du Travail au Japon.
Partout, malgré les progrès matériels, c’est l’inquiétude et la désillusion : les suicides, incroyablement nombreux dans toutes les classes de la société, en témoignent trop éloquemment. Partout aussi, ce sont les scandales de toutes sortes. Aussi, de plus en plus, le sentiment qu’il manque quelque chose d’essentiel à la civilisation japonaise d’aujourd’hui devient général. Les politiciens et les maîtres du jour réclament une religion pour le peuple, et dans le peuple lui-même, les âmes honnêtes, et elles sont encore nombreuses grâce à Dieu, sentent qu’il faut, non pas une religion quelconque, mais la vraie religion, pour donner la paix du cœur et le courage de bien vivre. On se tourne enfin vers le christianisme et l’heure arrive où l’on devra choisir entre le Catholicisme et le Protestantisme.
Une chose certaine, c’est que le monde gouvernemental japonais s’est aperçu de la puissance du Catholicisme dans le monde. La meilleure preuve en est le désir qu’il manifeste maintenant d’entrer en relations officielles avec le Saint-Siège.
Enfin nos gouvernants commencent aussi à apprécier la valeur du Catholicisme pour le Japon lui-même. Lors des troubles de Corée, il y a deux ans, l’attitude des catholiques comparée à celle des protestants, leur a suffisamment ouvert les yeux, et si, pour eux, le christianisme commence à compter comme une valeur, c’est assurément sous la forme catholique. Oui, la divine Providence sait tout conduire à ses fins. Qu’Elle soit donc bénie pour avoir inspiré au Saint-Siège de renforcer l’évangélisation catholique au Japon juste à l’heure où le peuple semble se rapprocher peu à peu de la vraie religion.
Si la division de notre vaste Mission est un événement important pour l’évangélisation, l’arrivée parmi nous des religieuses de la Charité et de l’Instruction chrétienne de Nevers en est un autre.
Cette congrégation, fondée en 1680 par Dom Laveyne, moine bénédictin, a, pendant plus de deux siècles, donné en France tout son zèle et tout son dévouement à l’éducation des enfants et des jeunes filles dans les écoles et les pensionnats, et aux soins des malades dans les hospices et les hôpitaux. Elle compte aujourd’hui de nombreux établissements de bienfaisance ou d’éducation dans plusieurs autres pays d’Europe.
C’est sa première fondation en pays païen que cette congrégation vient inaugurer chez nous. Mais le premier appel au Japon entendu par les sœurs de Nevers, remonte à plus de cinquante ans. Il leur vint de celui qui fût, au XIXe siècle le premier missionnaire et le premier évêque du Japon, Mgr Forcade. Arrivé au Japon, ou plus exactement dans l’île d’Okinawa (archipel des Ryu-Kyu) en 1844, élu évêque deux ans plus tard, Mgr Fourcade dut rentrer définitivement en France en 1852 pour cause de maladie, mais il garda toujours au cœur le plus grand attachement à son ancienne Mission. Devenu plus tard évêque de Nevers, il fut le premier à inspirer à cette congrégation l’amour du Japon.
Depuis lors, des appels réitérés vinrent tour à tour de plusieurs missions du Japon, mais pendant longtemps il fut impossible d’y répondre. Ce n’est qu’au chapitre de 1914 qu’une fondation au Japon fut décidée. La guerre qui survint alors fit ajourner le départ des premières religieuses missionnaires. Puis des circonstances providentielles amenèrent la congrégation des sœurs de Nevers à faire à Osaka sa première fondation. Enfin à la date du 20 mai 1921, on lisait dans « Les Missions Catholiques » :
« Le 25 mars dernier, sept religieuses de la congrégation de la Charité et de l’Instruction Chrétienne de Nevers se sont embarquées à Marseille sur l’André-Lebon. Elles vont, accompagnées d’un Visitatrice fonder une maison de leur Ordre à Osaka, Japon. C’est la première fois que des religieuses de cette congrégation partent en mission. Puisse leur exemple être suivi par beaucoup d’autres !
« La date de leur départ fut bien choisie. Elles s’embarquent le jour de l’Annonciation, elles qui vont annoncer la bonne nouvelle, le jour du Vendredi-Saint, elles qui sont en quelque sorte des rédemptrices, et en l’anniversaire du jour où à leur sœur bien-aimée Bernadette la Vierge a dit : « Je suis l’Immaculée Conception. »
Et maintenant les chères et dévouées Sœurs sont ici. Elles apportent leur expérience pour l’enseignement et l’éducation de la jeunesse et veulent mettre à la disposition de leurs élèves les talents et les connaissances qu’elles possèdent. Leur affection est déjà acquise aux enfants qui leur seront confiées ; elles s’efforceront d’en faire des jeunes filles dignes de leurs familles et de la société.
Arrivées à Kobé le 8 mai 1921, elles sont entrées à Tamatsukuri à Osaka, le 23 du même mois, dans un local que la Mission a été heureuse de mettre à leur disposition, en attendant qu’elles puissent trouver ce qu’il leur faut pour s’installer définitivement.
Elles ont déjà commencé à donner des leçons particulières de langues européennes, de musique, de peinture, de broderie, etc. Elles doivent ouvrir bientôt pour les jeunes filles japonaises l’Institution Notre-Dame, et lorsque les circonstances le permettront, elles ouvriront un dispensaire où une sœur qui a acquis une longue expérience dans les hôpitaux de France sera heureuse de se dévouer au soin des malades. Nul doute que le Sacré-Cœur et la Vierge Immaculée en qui elles ont mis toute leur confiance ne les bénissent, elles et leurs œuvres.
Le diocèse d’Osaka comprend aujourd’hui encore douze départements avec une population d’environ quinze millions d’âmes, c’est-à-dire le quart de la population totale du Japon. Il compte 19 missionnaires en activité et 3 prêtres indigènes. C’est donc pour chacun une moyenne de six cent mille païens à évangéliser.
Le diocèse d’Osaka a toujours été pauvre ; heureusement Dieu ne nous abandonne pas, et les œuvres qui, humainement parlant auraient dû sombrer, existent toujours et continuent même à se développer grâce à la divine Providence et au dévouement plein d’abnégation de tous mes missionnaires.
Notre diocèse compte aujourd’hui 4.532 catholiques. Dans le courant de l’année dernière on a administré 653 baptêmes dont 163 d’adultes, 534 d’enfants in articulo mortis et 136 de chrétiens.
Il y a eu 2.247 communions pascales et plus de 75.000 communions de dévotion. Voilà le résultat visible des efforts de 22 prêtres en district.
L’œuvre des Marianistes est toujours prospère. Elle compte 1 prêtre, 6 frères étrangers, 2 frères japonais et 859 élèves dont 21 catholiques.
Les œuvres des sœurs du Saint-Enfant de Jésus de Chauffailles, prospèrent également. Elles sont 15 religieuses européennes et quatre japonaises. Elles ont trois orphelinats de filles avec 80 orphelines, et quatre écoles de filles avec 1.201 élèves, dont 84 catholiques.
A ces œuvres il faut ajouter deux ouvroirs avec 72 élèves et deux salles d’asile avec 262 enfants.
Venons, enfin à l’œuvre la plus importante de toutes celle du clergé indigène. Elles est le but principal de notre Société des Missions-Etrangères. Elles est aussi la plus chère aux ouvriers apostoliques qui mieux que personne savent sa nécessité. Elle répond aux plus ardents désirs du Saint-Père qui l’a recommandée ces temps derniers avec plus de force que jamais. Malheureusement, dans un diocèse qui ne compte que 4.500 catholiques tous récemment convertis, ce n’est pas l’œuvre d’un jour, parce que les vocations sont fort difficiles à trouver. Aussi c’est avec une grande joie et une vive reconnaissance envers la Providence qu’il faut signaler les progrès accomplis cette année.
Quand la Providence m’appela à succéder au regretté Mgr Chatron, le diocèse n’avait que deux séminaristes. Aujourd’hui il en compte sept, dont un est à Rome, au collège de la Propagande, deux au Séminaire de Nagasaki et quatre au Séminaire de Tokio.
Le Saint-Père heureux d’apprendre nos modestes efforts pour développer l’œuvre du clergé indigène, malgré les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles nous nous trouvons, a daigné nous encourager à persévérer dans cette voie en nous envoyant la somme de 50.000 lires dont les intérêts doivent servir à payer les frais d’éducation d’un séminariste japonais. Nous avons été profondément touchés de la paternelle sollicitude du Saint-Père et de sa grande générosité, et nous sommes bien résolus à lui témoigner notre reconnaissance en nous dévouant plus que jamais à l’œuvre qui lui tient tant à cœur.
Cette année nous ne saurions passer sous silence la paroisse des Étrangers à Kobé, à cause de la foi et de la générosité dont ils font preuve. Voici d’ailleurs ce qu’écrit à ce sujet M. Fage, Vicaire général qui est leur pasteur : « Je dois signaler un fait important pour l’avenir de la paroisse : je veux parler de la lettre pastorale que Votre Grandeur a adressée en décembre dernier à tous nos fidèles au sujet de la reconstruction de leur église. Après leur avoir exposé les raisons très graves qui motivaient votre démarche et exigeaient le remplacement de la vieille église par une nouvelle qui fit honneur à notre sainte religion, Votre Grandeur faisait appel à leur sens chrétien et à leur générosité pour accepter les charges financières d’une si grande entreprise. La parole de leur évêque et la confiance qu’il leur témoignait firent sur eux, je pus m’en rendre compte de suite, la plus profonde impression. La liste de souscription ouverte alors pour couvrir les frais de construction de la nouvelle église s’est noircie rapidement de noms et de chiffres. Les travaux vont bientôt commencer, et ce sont les paroissiens de Kobé qui, par des souscriptions échelonnées sur plusieurs années supporteront la plus grande partie des frais.
Pour terminer ce tableau de l’état de la Mission, je dois signaler deux épreuves qui nous ont particulièrement sensibles :
Un de nos missionnaires, le cher Père Daridon, après trente-cinq années de rude labeur au Japon a dû nous quitter pour aller au Sanatorium de Béthanie, à Hongkong, recevoir les soins que réclame son état. Atteint d’une très grave maladie, il endure depuis de longs mois de cruelles souffrances qu’il accepte avec la plus édifiante patience, les offrant à Dieu ainsi que sa vie pour sa chère Mission d’Osaka.
M. Aurientis parle ainsi du deuil qui a frappé en même temps sa paroisse de Kyoto et les sœurs du Saint-Enfant Jésus : « Au moment où l’exercice 1920-1921 allait se clôturer, la chrétienté de Kyoto a été attristée par la mort de la mère Saint Merry, la vénérée supérieure des religieuses. Depuis trente-cinq ans, elle exerçait une charité sans bornes. Ce n’est pas ici le lieu de faire l’historique de son œuvre ; mais sans parler de l’école professionnelle établie chez elle depuis un bon nombre d’années, ce qui a rendu populaire la Mère saint Merry, c’est son orphelinat de filles et l’hospitalité toute de simplicité et de cordialité qu’elle prodiguait aux chrétiennes de passage à passage à Kyoto. Ces dernières années, malgré les infirmités qui la tourmentaient, c’était un spectacle attendrissant de la voir chaque matin, prendre par la main les orphelines toutes petites et les aider à monter ou à descendre les marches de l’escalier qui mène à l’église. Nous, catholiques, nous mettons une sorte de pudeur à faire le bien, nous le faisons presque en nous cachant ; jamais de réclame par la presse. Dans ce pays-ci on ne comprend guère cette manière de faire : ce sont de grandes réclames pour de petits riens. Malgré cela Mère Saint-Merry était une des célébrités de Kyoto. Cette générosité si douce et qui durait depuis tant d’années avait forcé l’admiration et la reconnaissance. Aussi le jour de ses obsèques, ce fut une manifestation grandiose, et dont je fus surpris tout le premier. Les anciennes orphelines, aujourd’hui mères de famille vinrent de bien loin, et leurs pleurs en disaient plus que de longs discours. Mes catholiques eux, qui considéraient Mère Saint Merry comme leur gloire, manifestèrent eux aussi leur reconnaissance ; ils se chargèrent de tous les frais de l’enterrement, depuis l’achat d’un beau terrain au cimetère jusqu’à l’érection d’une pierre tombale, et tinrent à porter eux-mêmes le corps de la défunte depuis la maison jusqu’au catafalque. Une nombreuse assistance remplissait l’église. Beaucoup de païens, amis de l’œuvre, avaient tenu à être présents. »
A lire ce tableau général et succinct de l’état actuel du diocèse et des résultats de l’année, il semble que si l’on peut se réjouir du maintien des œuvres anciennes malgré les difficultés de toute sorte, et du progrès de l’œuvre du clergé indigène, nous sommes pourtant loin de voir le succès récompenser des efforts déjà bien longs et toujours pénibles.
Et cependant, jamais peut-être, le cœur des ouvriers apostoliques n’a été plus rempli d’espoir qu’aujourd’hui. Sans avoir obtenu plus de résultats apparents que par le passé, il n’est pas un missionnaire qui ne constate qu’il y a quelque chose de changé. On dirait, comme s’exprime l’un d’eux, qu’il y a une saute de vent ou qu’elle est proche.
Et en effet, on peut cueillir dans les comptes rendus de chaque district, des faits qui prouvent un changement dans l’esprit public. Citons-en quelques-uns. Dans certains endroits où jusqu’à présent on n’avait guère baptiser que des gens venus d’ailleurs, des familles laissent leurs enfants parfaitement libres d’embrasser le catholicisme. Ailleurs, c’est un journal païen qui publie quelques articles d’inspiration catholique, et toute une série d’autres sur saint François-Xavier. Ici, ce sont des ouvriers carriers qui, voyant des missionnaires dans l’embarras pour franchir une large rivière, offrent spontanément leur barque et refusent tout pourboire en disant : « Pour nous aussi, le temps est venu de croire au christianisme. Là c’est un préfet qui assiste aux noces d’argent d’un missionnaire et y prononce un discours tel que de nombreux païens dans l’auditoire se demandent depuis quand leur préfet s’est fait catholique. Ailleurs encore, dans une ville célèbre par sa haine du christianisme, c’est un parti politique qui, aux élections, essaie de faire appel à cette vieille haine et est écrasé par son adversaire libéral, etc…
Oui, tous ces faits et bien d’autres, qui auraient paru extraordinaires il y a peu d’années, donnent nettement l’impression qu’il y a quelque chose de changé et justifient l’optimisme, surtout quand on songe aux renforts que Dieu envoie précisément à l’heure où la moisson paraît mûrir.
La bonne Providence a plus d’une façon de consoler et de réjouir ses ouvriers au milieu de leurs durs travaux. Tantôt c’est la ferveur toujours croissante de nos chrétiens qui se trouve mise en relief, tantôt ce sont des conversions extraordinaires. Cueillons quelques récits dans les comptes rendus particuliers de cette année.
C’est un problème difficile à résoudre dans les familles chrétiennes que le mariage des filles, dans un pays où les catholiques sont en petit nombre et très dispersés. Le prétendant païen ne veut pas toujours donner les promesses exigées par l‘Eglise ; la faiblesse de foi des parents autorise des mariages qui n’en sont pas et la persévérance de la jeune chrétienne et souvent compromise.
Dans une petite ville où sa famille est seule catholique, un de nos chrétiens vient de donner un magnifique exemple de fermeté. Sa fille était plutôt recherchée. En trois ou quatre ans, plusieurs partis, fort avantageux d’ailleurs, furent éconduits parce qu’aucun prétendant ne voulait donner les garanties exigées par l’Eglise. Après deux ans de réflexion, l’un des prétendants consentit enfin aux exigences catholiques. Le père de la jeune fille exigea que les promesses fussent faites avec solennité. Elles furent signées avant une messe qu’il demanda pour les futurs époux et où la jeune fille communia avec toute sa famille.
Au Japon il est d’usage de transporter solennellement du domicile de ses parents à celui de son époux, le trousseau de la nouvelle mariée. Or, le père avait voulu qu’un magnifique crucifix fut le premier des objets à installer dans la demeure nuptiale. A l’heure venue, comme les automobiles chargées du trousseau se mettaient en branle, le père, sous les yeux de la foule curieuse, fit arrêter le cortège et envoya chercher le crucifix qu’il fit placer en tête pour le faire entrer le premier dans la nouvelle demeure de sa famille. Ajoutons que la jeune mariée a depuis toute liberté pour pratiquer sa religion. Quand tous nos chrétiens auront cette vigueur dans la foi, il y aura de beaux jours pour l’évangélisation.
Au printemps de l’année dernière, écrit un autre confrère, dans une grande ville de la Mission voisine, une jeune païenne faisant partie d’une troupe d’acteurs venue d’Osaka à Kamazawa, fut victime d’un grand accident. On la transporta à l’hôpital tenu par des religieuses catholiques. Les bonnes religieuses tout en la soignant avec un dévouement maternel, ne négligèrent rien pour l’instruire des vérités de notre sainte religion. Elle écouta docilement, mais pour se faire catholique, il y avait un tel changement radical à opérer dans sa vie, il fallait tant de garanties pour s’assurer sa persévérance que…, après son rétablissement, elle quitta l’hôpital sans avoir reçu le baptême.
Rentrée à Osaka, elle resta en correspondance avec ses bienfaitrices, mais ne parut jamais dans aucune de nos églises. Cependant, atteinte bientôt d’une maladie qui ne pardonne pas, la pensée de son âme à sauver lui revint sérieusement. Entourée de parents païens hostiles au christianisme, que faire ? Elle écrivit aux religieuses de Kamazawa. « Reviens ici, nous te soignerons, et surtout tu pourras sauver ton âme », tel était le sens de la réponse qu’elle reçut. Sa résolution fut vite prise, aussitôt elle leur annonça son départ. Mais au moment de monter dans le train, elle tomba épuisée ; impossible de supporter la douzaine d’heures de chemin de fer qu’il faut pour aller d’Osaka à Kamazawa. Désespérée, elle dut rentrer dans sa famille où elle arriva presque mourante.
Ceci se passait dans les derniers jours du juin. Qu’allait devenir cette pauvre fille, perdue dans notre immense ville d’Osaka, chez des parents hostiles au christianisme !
Le 5 juillet, dans l’après-midi, l’idée me vint, sans motif spécial de faire visite à une famille chrétienne. Pendant que nous causions dans le petit atelier, une femme entra et dit que dans la maison d’en face se trouvait une malade qui désirait instamment voir le Père. Je demande quelques détails et me rends à l’invitation ; je trouve une pauvre jeune fille de vingt ans gisant sur la natte, brûlée par la fièvre. En m’apercevant, elle joint les mains, et deux larmes coulent sur ses joues. « Père, me dit-elle, m’appelant du nom que nous donnent nos chrétiens, Père, merci ! » Et en quelques mots elle me conte son histoire, c’est celle qu’on vient de lire. Pour sauver cette âme, la Providence s’était servie de petits enfants parents de la malade qui m’avaient vu entrer chez les chrétiens et l’avaient avertie. La pauvre mourante était bien instruite. Le jour même elle fut baptisée et reçut le nom de Marie-Madeleine. Le lendemain, 6 juillet, elle fit sa première communion, ce fut son viatique. Le lendemain, 7 juillet, elle mourait. Et moi qui ai déjà vu tant de figures figées par la mort, je ne crois pas avoir jamais vu sourire de prédestiné plus beau que celui figé sur le visage de Marie-Madeleine. Ses parents païens disaient : Comme on voit bien qu’elle est morte contente ! »
Vers la fin de juin, le croiseur français « Montcalm », vint visiter les ports de Maizuru et de Myazu. A Maizuru, comme à Myazu, les japonais lui firent une réception magnifique. Ce qui nous réjouit, en tant que missionnaires français, c’est que la petite église de M. Relave se trouva trop petite le dimanche pour contenir les nombreux marins venus à la messe ; par cet acte religieux, par leur bonne tenue, ils firent l’admiration de tous.
La préfecture de Kyoto voulut leur faire les honneurs de sa ville. Il faut trois heures de chemin de fer pour venir de Maizuru à Kyoto. Un fonctionnaire fut délégué pour aller les prendre à leur croiseur, et les reconduire la visite terminée. Sa mission accomplie, ce fonctionnaire a publié ses impressions dans le journal le plus important de Kyoto. « Ce n’est pas sans appréhension écrit-il, que j’acceptai de piloter ces deux cents marins français. La France, me disais-je, est le pays vainqueur. Il n’y a pas de doute que l’équipage d’un bateau de guerre ne soit pas fier, arrogant, exigeant. Il me faudra beaucoup de patience et de tact. Qu’ai-je trouvé ? Des gens doux, simples, polis… je n’en revenais pas ; ma mission ne m’a procuré que du plaisir du commencement à la fin. »
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