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Rapport annuel des évêques

Année: 1926
Pays: Japon
Mission: Hakodaté
Rédacteur:Mgr Berlioz

IV. — Hakodaté.

Population catholique 2.910
Baptêmes d’adultes 176
Baptêmes d’enfants de païens 224
Conversions d’hérétiques 8


« Si les chiffres sont modestes, écrit Mgr Berlioz, la confiance reste ferme pour le jour où la logique réclamera la liberté d’enseignement. Depuis l’ouverture du pays en 1899, le Gouvernement, dans le but d’assurer l’unité sociale, a imposé aux écoles de tous degrés des classiques strictement obligatoires ; et malheureusement, en matière de philosophie, c’est le matérialisme qui est enseigné officiellement au nom de la science. Il est vrai que le bouddhisme offrait déjà une base à une telle orientation, lui qui ne reconnaît pas de Dieu créateur et qui explique uniquement par l’évolution l’existence de l’univers. L’homme n’est qu’une évolution du singe — « Man is evolved from the monkey » — lit-on dans un classique qui est entre les mains de tous les élèves des lycées. Depuis l’école primaire jusqu’au lycée supérieur, tous les crânes sont bourrés de cette philosophie. En matière d’histoire, on enseigne officiellement les calomnies protestantes. Mais Dieu merci, il reste dans ces foules d’élèves quelques âmes d’élite qui nous font croire qu’elles seront légion, quand la vérité aura le droit d’être enseignée en matière de philosophie et d’histoire. Le mouvement de l’opinion nous dit qu’elle protestera tôt ou tard contre la tyrannie intellectuelle qui est aujourd’hui le plus grand obstacle à l’évangélisation. »
Monseigneur de Hakodaté fait suivre cet aperçu préliminaire des rapports de ses missionnaires qui corroborent parfaitement l’espoir qui en est la conclusion. Nous ne pouvons les reproduire ici, du moins « in extenso », et nous le regrettons, car ils sont très intéressants pour ceux qui suivent le mouvement des idées au Japon. Nous en détacherons ce qui tend à démontrer la pénétration lente mais sûre des idées catholiques dans la haute société japonaise : Le catholicisme n’y est plus honni ; les missionnaires n’apparaissent plus comme de pauvres hères vivant de la crédulité des gens : leurs œuvres sont là qui font connaître l’arbre à ses fruits. Dans ce chaos de systèmes philosophiques importés d’Europe, qui se contredisent, se heurtent, se ruent les uns sur les autres comme les flots d’une mer en courroux, des intelligences d’élite aperçoivent un phare lumineux, attrayante vision de la Vérité qui ne varie pas, parce qu’elle est éternelle.

Le R. P. Jean-Marie Angles est bien connu de la plupart des confrères de la Société : Il fut des nôtres et travailla longtemps dans nos rangs, dans le diocèse d’Osaka. Un jour, il se sentit appelé aux fonctions de Moïse sur la montagne, tandis que Josué et ses soldats combattaient dans la plaine : Il se fit trappiste et est aujourd’hui Sous-Prieur du Monastère de Notre-Dame du Phare dans le diocèse de Hakodaté. Notre-Dame du Phare ! Pouvait-on trouver un nom mieux adapté au but d’un monastère de trappistes en pays païen, surtout en pays bouddhiste ?
Le R. P. Jean-Marie Angles n’a pas dédaigné, à la prière de Mgr Berlioz, de « descendre » par intervalles dans la « plaine » pour administrer la paroisse de Tobetsu restée vacante après le départ de M. Charles Cesselin, rappelé à Paris comme professeur au Séminaire de Bièvres ; mais il a la nostalgie de « sa montagne » : Levavi oculos in montes... Voici ce qu’il écrit à Mgr Berlioz :
« Mes nombreux emplois à l’intérieur du monastère, notre genre de vie ne me permettent pas de consacrer tout le temps nécessaire au ministère paroissial. Je le regrette beaucoup et je fais des vœux pour que Votre Grandeur puisse bientôt mettre à exécution la promesse faite à plusieurs reprises de placer un missionnaire à résidence fixe à Tobetsu.. On objecte parfois que son travail serait limité au soin de la chrétienté et qu’il n’aurait aucune prise sur la masse païenne composée principalement de pêcheurs, rebelles en général à l’évangélisation. Cela n’est peut-être pas tout à fait exact... Mais on ne songe pas à un autre élément qui a bien son importance, je veux dire les nombreux visiteurs qui ne cessent d’affluer au Monastère depuis fin avril jusqu’à la Toussaint, et sur lesquels on pourrait exercer une action souvent efficace... Trois choses m’ont frappé depuis que j’ai la charge de les recevoir : leur nombre, leur état social et la bienveillance avec laquelle ils écoutent les explications qu’en leur donne sur des sujets religieux : Dieu, l’âme, la vie future et aussi la vie monastique... Beaucoup appar-tiennent à la haute société, voire même à l’élite intellectuelle : des membres de l’aristocratie et de la Chambre des Pairs, des députés, des hauts fonctionnaires, beaucoup de professeurs dont plusieurs de l’Université Impériale de Tokyo, etc. Quant aux étudiants, il en vient à peu près tous les jours, et c’est par légions qu’on les compte, au moment des excursions annuelles organisées scientifiquement par les Directeurs de l’Enseignement. A cette liste, il faut ajouter de nombreux officiers des armées de terre et de mer, des journalistes, des industriels, etc.
Mais pourquoi cet attrait des gens du monde pour un humble monastère où de pauvres moines ne demandent qu’à vivre dans l’oubli ? La curiosité y a sa part sans doute... mais peut-on en séparer l’action secrète d’une Providence miséricordieuse ? On leur dit que la vie de l’homme ne se termine pas ici-bas, que le bien et le mal doivent avoir une juste sanction... Quelqu’un aura peut-être souri, mais chez d’autres n’est-ce pas une semence de salut qui pourra germer aux moments de la grâce ? Il n’est pas rare que ces visiteurs, venus des quatre coins de l’empire, demandent si, dans le milieu où ils vont retourner, ils pourront s’instruire à fond des vérités qui les frappent maintenant, et ils notent soigneusement l’adresse qu’on leur donne des Missions catholiques. »
De Hirosaki, M. Favier rapporte un fait « qui est de bon augure pour l’avenir, écrit-il. Il s’agit d’un prix d’éloquence destiné à l’un des élèves du Lycée et de l’Ecole Professionnelle qui sont invités à y concourir. En 1925, ce prix fut gagné par Jean Ono, le fils de ma domestique. Comme thème de son discours il avait voulu démontrer l’importance de la Religion pour l’avenir de la civilisation au Japon. Sa thèse eut les honneurs de la publication dans le journal de la localité. Cette année encore, il fut invité à concourir ; mais son professeur lui recommanda de choisir un sujet moins contesté que celui de « Yaso » (Jésus). Il prit pour thème : Rome et le Japon. Le jeune orateur gagna encore le prix, aux applaudissements de toute l’assistance. »
M. Jacquet, Vicaire Général, qui dirige la paroisse de Saint-Pierre à Sendai, écrit : « Il y a en ce moment, parmi les érudits et les professeurs de l’Université, comme une sorte d’engoûment pour la recherche des vestiges des anciens chrétiens, et vraiment il se fait des découvertes intéressantes ne contribuant pas peu à faire revivre la mémoire des « kirishitan », désignés encore aujourd’hui sous le nom de sorciers — « kirishitan maho » —, et de secte perverse — Ja Shumon —. Un professeur de l’Université vient de publier un ouvrage très intéressant sur les anciens livres de doctrine qu’il a pu se procurer et étudier.
A son tour, la corporation des médecins, qui est nombreuse à Sendai, a décidé, dans sa réunion plénière du mois de juin, l’érection d’une pierre commémorative du Bienheureux Louis Sotelo, S. F. M., témoignant qu’il fut le premier médecin étranger venu à Sendai et qu’il guérit un des principaux médecins du Daïmyo. Masamuné, de même que la princesse sa femme qui avait été jugée incurable par les médecins de cette époque. C’est le 25 août prochain que doit se faire la cérémonie qui marquera le trois cent deuxième anniversaire du martyre à Omura. Les médecins veulent que je préside cette cérémonie et que je bénisse le monument ; j’ai accepté avec plaisir.
On a gravé sur la pierre l’abrégé de la vie du Bienheureux : l’ambassade conduite à Rome par ses soins et son martyre pour la Religion chrétienne. On a publié en outre une étude complétant les détails de sa vie ; on est heureux d’y lire la belle réponse qu’il fil au prince Masamuné voulant le récompenser avec munificence de la guérison de la princesse : « Non, je n’accepte pas de présents ; je ne demande qu’une chose, celle d’être autorisé à prêcher librement dans vos Etats la Religion chrétienne. »

Ce qui précède suffirait à démontrer que les efforts persévérants de nos missionnaires ne sont pas stériles. Si les conversions qui en sont les fruits immédiats ne sont pas très appréciables par le nombre, elles le sont par leur qualité, leur solidité et l’action secrète de la grâce qu’elles révèlent : « Le 14 juillet, écrit M. Cornier, lendemain de la clôture de la retraite, nous nous étions promis, quelques confrères et moi, de nous embarquer à bord du bateau du soir, afin d’avoir le temps, de faire une visite au monastère des Trappistines. Tandis que je me préparais à y aller, je fus pris soudain du désir de rentrer à Aomori par le bateau du matin ; désir irrésistible et d’autant plus étrange que je ne voulais pas d’autre part manquer à la promesse faite à mes confrères. Je n’arrivai à bord qu’à la dernière minute et cinq heures après, je débarquais à mon poste d’Aomori.
Or, deux heures après, on venait me chercher pour assister une centenaire et lui administrer le baptême. Elle avait cessé de parler et de remuer depuis le matin, mais elle conservait toute sa connaissance. Comptant d’ailleurs plusieurs catholiques dans sa parenté, elle avait certaines notions de notre sainte Religion. Quatre générations entouraient son chevet. Je m’approchai et après l’instruction préparatoire au baptême, elle ouvrit la bouche comme pour parler et fit un signe d’acquiescement qui fut remarqué avec étonnement par toute l’assistance. Ce fut son dernier geste. Le baptême administré, elle expira presque aussitôt en ma présence. Je compris alors la raison providentielle du désir inexplicable qui m’avait fait anticiper mon départ de Hakodaté. »
« Une miséricordieuse Providence est toujours là pour fermer la porte au découragement et nous soutenir au milieu des épreuves, écrit à son tour M. Favier. J’en ai fait l’expérience cette année en étant le témoin de la conversion, puis de la guérison merveilleuse du doyen de mes catéchumènes. Pourquoi ne demandait-il pas le baptême, lui qui depuis trente ans fréquentait l’église, estimait le missionnaire et était abonné à toutes les publications catholiques ? Etait-ce parce qu’il était un des principaux fonctionnaires de la Mairie ? Plus d’une fois, M. Faurie, avec cette franchise qui lui gagnait les cœurs, l’avait mis aimablement au pied du mur. Mais Tsushima, notre catéchumène, prétextait qu’il ne pouvait se résoudre à se soumettre aux conditions excessives de l’étude suivie du catéchisme et de l’examen préalable. Les années, le changement du milieu, les nouvelles exhortations du successeur de M. Faurie ne réussirent pas à rompre le dernier lien qui le retenait captif du démon.
Cependant en 1925, il m’appela un beau jour de grand matin pour baptiser son petit-fils qui allait mourir. A la suite de ce deuil, allait-il demander le baptême ? Non, pas encore. Dans les premiers jours de 1926, l’ange de la bonne souffrance vint lui ouvrir les yeux. Soudainement se déclarèrent des crachements de sang, suivis de syncopes répétées. Le médecin diagnostiqua une phtisie galopante et déclara le mal sans remède.
Appelé en hâte je le préparai de mon mieux à la réception du baptême et de la sainte Eucharistie. Rarement j’ai rencontré de si ferventes dispositions. Comme c’était le jour de la fête des vingt-six Saints Martyrs du Japon, je le nommai Paul Miki. Dès ce moment la maladie était enrayée, les crachements de sang avaient cessé, il croit — et moi aussi — que c’est le baptême qui l’a guéri. Sa reconnaissance s’affirme par la pratique de tous les devoirs du fervent chrétien. Est-il retenu le dimanche par les obligations de sa charge ? il y supplée un jour de semaine et fait la communion. Quand vint le moment de la préparation à la Confirmation, de lui-même il demanda à passer l’examen sur le catéchisme tout entier et « cela », ajouta-t-il, à titre d’amende honorable pour ma négligence passée. »
A Sambongi, les parents même païens sont heureux d’envoyer leurs enfants aux cours de catéchisme qui se font très régulièrement. Par les enfants, on a un moyen facile de baptiser les parents lorsqu’ils sont gravement malades, car ils connaissent les grandes lignes de la Religion et il n’est pas rare qu’ils viennent à la Mission au Christmas, aux autres fêtes principales et aux funérailles des chrétiens. Aussi, continue Mgr Berlioz, M. Corgier trouve-t-il à Sambongi de quoi occuper son activité tout le long de l’année. Pendant l’été, M. Paul Miki, un des grands poètes de Tokyo, l’ami de M. Corgier, est venu donner des conférences à Sambongi. Les instituteurs de l’arrondissement attirés par le prestige du nom de M. Miki y sont venus en grand nombre. S’ils n’ont pas encore donné des signes de conversion, il y a lieu de croire que bien des préjugés sont tombés, celui entre autres que la Religion est incompatible avec la science et les plus hautes aspirations humaines. »


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