| Année: |
1913 |
| Pays: |
Laos |
| Mission: |
Laos |
| Rédacteur: | Mgr Prodhomme |
V. ― Laos
Population catholique 12.509
Baptêmes d’adultes 175
Baptêmes d’enfants de païens 69
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« Pendant l’année 1912-1913, écrit Mgr Prodhomme, la mission du Laos a encore eu sa large part de croix et d’épreuves. Puissent ces croix et ces épreuves attirer d’abondantes bénédictions sur nos personnes et sur nos œuvres !
« D’abord, la démission de notre bien-aimé Vicaire apostolique, Mgr Cuaz, a produit une douloureuse impression parmi nous : elle nous fut d’autant plus pénible, qu’elle était moins prévue. Nous attendions avec impatience le retour de Sa Grandeur, quand nous apprîmes qu’Elle avait résigné ses fonctions.
« Qu’il me soit permis d’exprimer ici au vénéré démissionnaire, le profond regret que nous éprouvons de son absence, et l’assurance de notre bien vive sympathie, pour la peine que l’exil doit causer à son cœur si aimant. Quoi qu’il advienne, le souvenir de Mgr d’Hermopolis, premier évêque du Laos, demeurera toujours gravé dans nos esprits et nos cœurs. De loin comme de près, nous resterons fidèlement attachés à notre Père en Dieu, par une union mutuelle de prières et de sacrifices.
« Une autre croix pour nous a été la disette, ou mieux, la famine avec toutes ses horreurs, qui s’est abattue sur les neuf dixièmes de nos chrétiens. Rien ne nous avait fait présager ce fléau, car les rizières, jusqu’au commencement de septembre, promettaient une belle moisson. Hélas ! nous comptions sans la sécheresse !
« Sur la rive gauche du Mékong, surtout dans le nord, la récolte fut à peu près nulle. Certaines régions de la rive droite semblaient plus favorisées, mais ce n’était qu’un trompe-l’œil. Faute d’humidité, le riz resta maigre et grêle dans son écorce. Malgré cela, nous aurions pu encore nous ravitailler tant bien que mal, si l’administration n’était venue mettre des bâtons dans les roues. Sous prétexte d’empêcher l’accaparement, défense fut faite de vendre et d’acheter du riz, sans une autorisation préalable de l’administrateur de la région. L’acheteur devait indiquer l’endroit où il désirait faire sa provision, et déclarer la quantité qu’il voulait acheter. Or, ces indications demeuraient trois, quatre et même cinq jours chez l’administrateur, avant qu’il ne donnât l’autorisation demandée. Cependant, la chose s’ébruitait, et quand l’acheteur, pièce officielle en main, se présentait au lieu indiqué, tout le riz disponible était déjà vendu.
« Ces mesures draconiennes étaient-elles dirigées contre la mission ? Je ne le pense pas. Je serais plutôt porté à croire, que certains sous-ordres et secrétaires profitaient des renseignements qui leur étaient ainsi fournis, pour s’approvisionner, eux et leurs amis, et se procurer plus tard de gros bénéfices. D’ailleurs, le riz était cher et de mauvaise qualité : 12 kilos de riz non décortiqué donnaient à peine 4 kilos de mauvais riz blanc.
« En face de pareilles difficultés, notre procureur acheta de la farine de froment : le pain nous coûtait moins cher que le riz. Malheureusement, tous nos centres chrétiens n’étaient pas outillés pour faire du pain. Ce qui était pratique et facile à Nong-Sen, ne l’était pas dans les groupes purement indigènes.
« Le peu de riz, ancien et nouveau, dont disposait la mission, fut bien loin de suffire aux besoins les plus pressants de nos néophytes. Malgré toute la charité des missionnaires, beaucoup de chrétiens furent réduits à parcourir la forêt pour y trouver quelques patates, échappées à l’œil dans une première recherche, ou nouvellement poussées, mais n’ayant encore atteint que la moitié de leur grosseur normale.
« Les confrères ont fait généreusement leur devoir, même plus que leur devoir ; car plusieurs se sont endettés pour venir en aide à leurs infortunés chrétiens. Que Dieu daigne les récompenser comme ils le méritent, en ce monde et en l’autre !
« Grâce à leur charitable dévouement, il n’y a pas eu, en général, de trop nombreuses désertions dans nos villages. Les gens s’absentaient pour chercher une nourriture quelconque ; muais, dès qu’ils avaient trouvé de quoi ne pas mourir de faim, ils revenaient vite au bercail. Il faut avouer cependant, que ces allées et venues si fréquentes, n’étaient pas faites pour favoriser la vertu de nos néophytes.
« Chez les païens, la misère était plus grande encore, et nous arrachait souvent des larmes. Les « salas » ou maisons de refuge installées sur le bord des routes, regorgeaient de malheureux à demi-morts de faim. Ils venaient souvent demander l’aumône à nos confrères, qui ne pouvaient les soulager efficacement, et se contentaient de leur donner quelques miettes. Quel crève-cœur pour un missionnaire de ne pouvoir profiter de l’occasion, faute de ressources, pour faire entrevoir le ciel à ces pauvres infidèles !
« En de si pénibles conjonctures, le Laos ne pouvait faire aucun progrès sérieux au point de vue de l’évangélisation. Pour comble de malheur, le brigandage est venu bientôt se joindre à la famine, et a jeté l’épouvante parmi la population déjà si éprouvée. Tout ce qui pouvait être mangé, tout ce qui était de nature à rapporter quelques sous, était bon à prendre, et chaque individu devait veiller activement sur le peu qu’il possédait. Une absence d’un moment, ou le sommeil trop profond pendant La nuit, suffisaient pour que grenier, jardin, cuisine, cage à poulets même, fussent pillés sans merci.
« Les missionnaires eux-mêmes n’étaient pas toujours libres de se voir et de se porter secours, pour la visite des districts ou pour le Jubilé. Confier leur résidence et leur église à la garde des chrétiens, qui n’arrivaient même pas à protéger leur bien propre, n’était guère prudent. D’ailleurs, ces chrétiens n’étaient rien moins que braves devant les maraudeurs. Vu les circonstances, une absence intempestive du missionnaire aurait pu lui coûter cher.
« Ces difficultés bien considérées, on comprend que l’assistance régulière à la sainte messe, aux instructions, aux catéchismes, aux classes, ait laissé beaucoup à désirer, et que le nombre des confessions et communions de dévotion, ait un peu fléchi dans quelques-unes de nos stations.
« Le bon Dieu, qui sait tirer le bien du mal, nous a protégés visiblement, au milieu de toutes nos épreuves. Pas un de nos centres chrétiens n’a été dispersé. Dans quelques-unes de nos stations, moins atteintes que les autres par la famine, les néophytes ont attiré chez eux des parents et des amis, dont plusieurs, obéissant à l’attrait de la grâce, ont demandé le catéchuménat. Les païens, qui autrefois refusaient de nous confier leurs enfants malades ou mourants, savent maintenant que nous les acceptons volontiers, que nous en prenons grand soin, et que, quand ils meurent, nous leur procurons une sépulture honorable.
« En outre, le Jubilé a produit d’excellents résultats ; en maints endroits, des pécheurs sont revenus à la pratique des devoirs religieux ; et le chiffre des baptêmes d’adultes lui-même, si minime soit-il, n’est pas à dédaigner, quand on considère les difficultés, au milieu desquelles nous vivons depuis un an.
« Je raconterai maintenant deux faits, qui prouvent que le bon Dieu ne nous abandonne pas, et qu’il a ses élus, au Laos comme ailleurs.
« Un de nos néophytes, déjà âgé et aveugle depuis plusieurs années, n’a pour vivre que les revenus de quelques terres, cultivées par ses enfants et petits-enfants. Il n’y a pas très longtemps, il fit prier le missionnaire, qui se trouvait de passage dans son village, de lui accorder une entrevue, et lui tint ce discours :
« Autrefois, quand mes yeux me le permettaient encore, je veillais de mon mieux à l’entretien de l’église. Aujourd’hui, je ne puis rien faire, et l’église a besoin de réparations. — Nous la remplacerons par une neuve, dit le missionnaire. — Oh! tant mieux, j’en suis bien content ; j’ai encore là un peu d’argent ; je vous le donne pour aider à la construction du nouvel édifice. » Et, tirant, de dessous son misérable matelas, la somme de 172 francs 80, somme énorme pour un vulgaire laotien, il la remet à son curé en lui disant : « Voilà ma cotisation pour l’église. »
« L’église a été construite, au grand contentement de notre généreux aveugle. Mais, depuis ce temps, la femme du vieux néophyte a été rappelée à Dieu. Or, il y a peu de jours, le missionnaire, en tournée d’administration, fit visite au bon vieillard. — « Comment vas-tu ? lui dit-il. — Je vais bien, Dieu merci ! — A quoi passes-tu ton temps ? — Maintenant, que je ne puis plus travailler, je récite mon rosaire. Quand un chapelet est fini, j’en récite un autre, et ainsi de suite. — Tu ne t’ennuies pas trop ? — Non, pas trop. Mes petits-enfants font bien un peu de tapage, et me donnent des distractions pendant que je récite mon chapelet ; je suis parfois obligé de les gronder. Cependant, je ne me fâche pas plus que de raison, parce qu’ils sont jeunes, et que le bon pieu veut qu’on soit charitable. »
« Le vieillard tira de nouveau sa bourse de dessous son matelas, et la tendit au missionnaire, en disant : « Voilà un peu d’argent pour faire dire des messes à l’intention de ma pauvre défunte. » Il y avait 38 francs 40 dans la bourse. Le missionnaire crut devoir lui faire cette observation : « Comment ! tu ne gardes rien pour toi ? — Oh ! mes enfants me nourrissent ; je n’ai besoin de rien pour moi. D’ailleurs, les Pères ne m’ont-ils pas enseigné que faire du bien aux âmes des défunts, c’est s’en faire à soi-même. » Cette histoire est raconté par M. Dabin.
« La deuxième histoire, narrée par M. Marchi, est d’un autre genre.
« Un païen, adjoint au maire dans un chef-lieu de canton, et bien connu pour ses opinions anti-chrétiennes, quoiqu’il eût des parents et des amis catholiques, a été, dernièrement, l’objet d’une grâce spéciale, qui mérite d’être rapportée.
« Il y a peu de temps, la femme du dit adjoint mit au monde un bel enfant ; mais, hélas ! à peine était-il né, que le sang lui sortit des oreilles, des yeux, des narines, de la bouche ; il allait mourir. Tous les païens présents, et ils étaient nombreux, de nommer aussitôt tel et tel génie, à qui il fallait recourir pour obtenir la guérison de l’enfant moribond. Que se passa-t-il alors dans le cœur du malheureux père ? Je l’ignore. Le fait est qu’il dit aux païens : « Demeurez tranquilles, vous autres, et laissez-moi faire tout seul. » Alors il prit l’enfant et le porta dans sa chambre. Là, il ouvrit un catéchisme qu’il avait en sa possession, malgré les opinions qu’il professait extérieurement, chercha la page où était indiquée la formule du baptême, mit de l’eau dans une tasse et ondoya l’enfant. Instantanément, le sang cessa de couler, l’enfant était guéri ! Les païens n’en reviennent pas, et crient au miracle ! »
« Une quinzaine de jours plus tard, le père et la mère apportaient à l’église leur enfant, et priaient le missionnaire de vouloir bien lui suppléer les cérémonies du baptême. Le missionnaire s’empressa de le faire, et profita de l’occasion pour instruire les parents du devoir qui leur incombait, de témoigner à Dieu leur reconnaissance en se faisant chrétiens.
« Espérons, conclut Mgr Prodhomme. Si Deus pronobis, quis contra nos ? »
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