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Rapport annuel des évêques

Année: 1927
Pays: Laos
Mission: Laos
Rédacteur:Mgr Gouin

V. ― Laos.

Population catholique. 17.348
Baptêmes d’adultes. 331
Baptêmes d’enfants de païens. 210


« Si étrange que cela paraisse, écrit Mgr. Gouin, le vent du communisme commence de souffler au Laos. Le Laotien reste, lui,... laotien, c’est-à-dire placide et imperturbable. Mais il y a des étrangers, des Annamites surtout, et c’est chez ceux-ci que le levain communiste adroitement répandu sous l’étiquette de « l’Annam aux Annamites » produit déjà ses fruits de révolte.
Dès la fin de septembre, des meneurs arrivèrent d’Annam et de Bangkok, exploitant la fibre patriotique, exploitant aussi la pauvreté, car les Annamites actuellement au Laos y sont venus parce que ne possédant rien chez eux. Quoi de plus simple que de leur faire espérer le retour prochain au pays natal, le partage des biens, l’égalité et le bonheur pour tous, quand les Français auront été chassés.
« Un missionnaire doit s’attendre à tout, m’écrit M. Paulin chargé de la chrétienté de Nong Seng et des Annamites de la région ; mais tout de même il est pénible d’avoir des chrétiens communistes, bolchevistes, etc. » Les meneurs n’attaquaient pas le missionnaire de front tout au moins devant les chrétiens ; mais il faut se défier de lui, insinuaient-ils et ne rien lui dire ; la religion qu’il prêche est bonne, mais elle a besoin de quelques réformes. »
Un chrétien annamite ayant une certaine instruction me disait dernièrement : – Je cite mot à mot – « Je suis chrétien, la religion de Jésus est la vraie, je ne veux pas l’abandonner. Mais tant qu’elle n’exigera pas le partage des biens, comme a fait Lénine en Russie, et l’égalité entre tous, la religion de Jésus ne sera pas absolument la justice. » Lénine dans la brousse laotienne !
Une religieuse trouvait inscrit sur le cahier d’une petite fille de l’école : « La religion de Jésus est trop sévère. Pourquoi interdit-elle à l’homme d’avoir plusieurs femmes ? »
Un Annamite païen écrivait à un chrétien : « Depuis hier soir, j’ai trouvé enfin la vraie religion, puisque désormais, nous Annamites, nous sommes tous frères. »
Ces faits révèlent un danger sérieux pour la foi de nos chrétiens ; il n’est pas superflu d’en parler dans, ce compte rendu.
Au début, le mouvement, appuyé par des brochures imprimées, polycopiées, venues de Canton, d’Annam, de Bangkok... et de France aussi, se fit dans l’ombre ; on formait les cadres avant d’agir au grand jour. Ceux-ci formés, dès le mois de janvier l’embrigadement commença. Beaucoup entrèrent par peur, car tout récalcitrant devait être traité en ennemi de l’Annam. A son entrée dans la société, chaque membre doit verser une certaine somme, payer chaque mois sa cotisation, et ne jamais en sortir quoi qu’il arrive.
Il y a trois groupes : Celui des hommes qui doivent se réunir à certains jours fixés ; celui des femmes et enfin le groupe de la jeunesse qui comprend jeunes gens et jeunes filles et les enfants Ce dernier groupe est tenu de suivre les cours d’écoles spéciales, où des maîtres choisis leur apprennent l’histoire d’Annam, des refrains patriotiques et .....beaucoup d’autres choses.
A mon retour de la tournée pastorale, je fus mis au courant de ce qui se passait. J’essayai par tous les moyens de faire comprendre aux chrétiens que j’avais à connaître et approuver le programme de ces écoles et qu’ils ne pouvaient entrer dans une société qui excluait l’Eglise catholique et la traitait en ennemie. Un grand nombre n’auraient demandé qu’à en sortir, mais la peur les retenait ; et, comme l’erreur est la même partout puisqu’elle provient de la même source, ils déclaraient vouloir garder leurs opinions politiques, indépendantes de la religion. Il fallut en arriver au refus des sacrements.
L’administration siamoise n’avait pas été sans s’apercevoir du mouvement. Elle trouva qu’il allait trop loin, ferma les écoles et interdit les réunions qui devenaient par trop fréquentes et bruyantes. Le mouvement, quoique plus discret, n’en continue pas moins. J’ai des raisons de croire qu’il est général chez tous les Annamites du Laos, exception faite peut-être pour certains groupements depuis de nombreuses années au Laos, qui se sont laotianisés, si on peut dire.
Le Laotien, lui, écoute, regarde, ne dit rien et reste tranquille. D’ailleurs aucun lien d’amitié ne lie les deux peuples. L’Annamite se croit très supérieur, et en compensation de l’hospitalité qu’il en a reçue, il communique au Laotien sa passion du jeu et d’autres défauts encore. Car, il faut bien le dire, la majorité des Annamites qui nous arrivent d’Ananm et du Tonkin laissent au pays des Ancêtres toutes les vertus de la race, si tant est qu’ils les aient jamais eues.

Au début de janvier, je suis parti pour une longue tournée de confirmation – trois mois – dans le sud de la Mission, province de Paksé et région d’Oubon. Accompagné de M. Jantet, j’ai pu cette fois réaliser un projet, vieux de plusieurs années déjà : visiter les villages « Khàs » qui ont manifesté le désir d’étudier notre sainte Religion.
« Khà » veut dire sauvage, esclave ; c’est le nom que nos Laotiens, qui s’estiment d’une race supérieure, donnent à ces populations qui peuplent les hauts plateaux de la chaîne annamitique entre le Mëkhong et la mer de Chine, du 11o au 18o de latitude nord.
La connaissance d’un Dieu unique qui devait les protéger, s’ils ne voulaient adorer que Lui seul et rejeter le culte des génies, leur est parvenue d’une manière qui a la saveur d’une légende : Deux hommes, Ong Dam et Ong Khao, (Ong peut se traduire par Monsieur ; Dam signifie Noir, Khao, Blanc) parcoururent cette région, ainsi que plusieurs autres du bas et du haut Laos. Ils prêchaient, disent-ils, la croyance à un Dieu unique et firent de nombreux adeptes, quoique peu recommandables dans leur vie privée et dans leur façon de se procurer de l’argent. Ong Khao disparut sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il était devenu ; Ong Dam serait mort dans le nord du Laos. Ces faits se passaient vers 1896-1897.
Dès qu’il eut connaissance de cette propagande, M. Dabin, missionnaire à Oubon, envoya son jeune vicaire, M. Jantet lui-même, faire un voyage d’exploration chez ces tribus ainsi évangélisées. M. Jantet se mit en route en janvier 1898. Il resta une quinzaine de jours au milieu de ces braves gens qui tous lui demandaient de rester et de les instruire.
Mais c’était à huit journées d’Oubon qui, à cette époque, ne comptait que trois missionnaires déjà surchargés de travail. Il fut impossible, et ce le fut longtemps, d’entreprendre l’instruction suivie de ces tribus.
Actuellement, M. Jantet a sa résidence à Paksé ; il peut de là leur faire une ou deux visites annuelles. Mais il a déjà plusieurs annexes et, me dit-il, « je n’ai plus ni mes forces ni mes jambes de 1898. » Il s’efforce de former et d’installer quelques catéchistes de leur race qui enseignent les premières notions du catéchisme, les prières et surtout baptisent les malades en danger de mort. Il faudrait un missionnaire qui puisse s’occuper uniquement d’eux, au moins pendant les six mois de la saison sèche, car dans ces montagnes, le climat doit être très malsain à la saison des pluies.
Guidé par M. Jantet, j’entrepris le voyage à pied. Les sentiers sont à peu près impraticables aux chevaux, dans ce pays de montagnes couvertes de forêts et ravinées par les torrents. La visite dura huit jours et nous fûmes reçus dans sept villages, passant une nuit dans chaque, car c’est le soir surtout qu’il est plus facile de voir les gens et de causer avec eux. Dès le premier village, je fus agréablement frappé de voir la croix dominer le portail d’entrée. C’est devant elle qu’a lieu la cérémonie de réception quand un personnage de marque vient les voir. Aussitôt qu’il est signalé, chaque famille envoie ses représentants, porteurs d’une coupe, d’un bol où chacun a mis quelques fleurs de la forêt avec deux petits cierges. Tous se réunissent à la porte d’entrée avec les anciens et, à genoux, tête baissée et les mains jointes, ils saluent le « grand homme » qui vient les visiter et lui offrent la coupe ou le bol dans lequel il doit prendre lui-même les fleurs et les cierges. Alors il peut entrer, il est l’hôte du village.
Les villages Khas que nous visitâmes sont assez petits, ne comptant guère plus de 15 à 20 maisons et 100 à 130 habitants. Cet éparpillement ne facilite pas leur évangélisation.
Nous eûmes le bonheur d’administrer plusieurs baptêmes d’adultes. Dans un village qui ne comptait encore aucun chrétien, je fus parrain de deux bons sauvages. Nous étions heureux tous les trois ; eux d’être enfants du bon Dieu et moi de voir son Règne s’étendre de plus en plus dans cette immense région.

Je passai ensuite quelques jours dans la chrétienté de Bassac, où le P. Athanase, prêtre indigène, a eu la joie de baptiser une quinzaine d’adultes et de ramener à la pratique religieuse quelques familles négligentes.
Puis ce fut la grande randonnée à cheval sur la rive siamoise. J’admirai une fois de plus le bon esprit des chrétiens de toute cette région d’Oubon ; gens plus simples, que leur éloignement a tenus jusqu’ici à l’écart de certains mauvais exemples concernant l’opium et le jeu surtout. C’est toujours cette région, et en particulier Songnhé, qui donne le plus grand nombre de conversions. M. Dézavelle apporte à lui seul la belle gerbe de 63 baptêmes d’adultes dont 3 seulement à l’article de la mort.
Cette année d’ailleurs, le total de nos baptêmes d’adultes a progressé. A peu près tous les postes ont apporté leur contingent : Tharé 35 ; Xangming, 25 ; Paksé, 19 ; Oubon, 23, malgré un accident qui a condamné M. Chatenet à un mois et demi de repos, pendant le carême, la meilleure époque pour l’instruction des catéchumènes.
331 baptêmse d’adultes ! Ou trouvera peut être que c’est peu ; et cependant Dieu sait quelle somme de travail et de fatigues représentent ces résultats. En écrivant ce compte rendu, je revois encore par le souvenir toutes les difficultés qu’ont presque tous les missionnaires du Laos pour administrer leurs différentes annexes éloignées les unes des autres de 40, 60, et même 80 kilomètres. Quand on arrive à un certain âge, il faut avec du courage, avoir vraiment au cœur l’amour des âmes pour parcourir de telles distances à cheval sur les sentiers et sous le soleil ardent du Laos. Une fois de plus cette année, je les ai admirés, mes missionnaires, et je crois que le bon Dieu doit être content d’eux.

« L’année scolaire, m’écrit M. Boher, Supérieur de notre école normale de catéchistes instituteurs, a été bonne comme travail, esprit et piété. Sept élèves vont quitter l’école pour aller dans les postes remplir leur rôle de catéchistes-instituteurs. Ayant obtenu du gouvernement le diplôme d’enseignement primaire, ils pourront, je l’espère, tenir les écoles avec succès ; quant au catéchisme, vu leur bonne application, vu aussi leurs notes de composition, je pense qu’ils donneront satisfaction aux confrères. Ce sont les prémices de l’école, puissent-elles tracer aux futures catéchistes une voie de bon exemple. »

En terminant ce compte rendu, je tiens à exprimer toute ma reconnaissance aux Chères Sœurs de Saint-Paul de Chartres qui toutes, à Nongseng et à Oubon, travaillent de leur mieux à l’œuvre de Dieu ; toute ma reconnaissance aussi à nos religieuses Amantes de la Croix qui commencent à nous rendre de réels services pour l’enseignement du catéchisme et l’instruction des enfants. »


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