| Année: |
1976 |
| Pays: |
Laos |
| Mission: |
Laos |
Région du Laos
I. GROUPE DE THAKHEK
1. Situation politique et sociale
Pour le Laos, ces trois dernières années ont été particulièrement fertiles en événements. Mai 1975 a constitué le tournant qui a mené le pays vers une société de type marxiste- léniniste. Une rapide évocation de la situation à Thakhek même permettra de s’en faire une idée.
Par rapport aux années précédentes, 1974 fut pour la population de la province une année bénéfique. Les difficultés économiques ne pouvaient faire oublier que le pays se trouvait enfin en paix. Luang-Prabang et Vientiane étaient villes ouvertes aux deux armées antagonistes. Le Sud, avec les villes de Thakhek, Savannakhet et Paksé, restait un bastion de la droite et des grandes familles féodales : Boun Oum, les Champassac et les Sananikhone. Pendant toute cette période, les communications restèrent bonnes entre Thakhek et Paksé. Le cessez-le-feu en « peau de léopard » intervenu en février 1973 rendait par contre toute communication routière impossible entre Thakhek et Vientiane. A l’échelle du pays, une coopération entre la droite et la gauche pathet lao s’établit cependant pour régler la question des réfugiés en zone gouvernementale : 700 000 environ sur une population de 3 millions. Dans la province de Thakhek même, des dizaines de milliers de réfugiés furent reconduits par camion dans leurs villages d’origine. Des fonds spéciaux, accordés par l’organisation d’aide aux réfugiés de l’O.N.U., aidèrent à leur installation.
La journée du 20 mai 1975
Le plus alarmant fut la recrudescence, tout au long de cette année, des vols de buffles et des actes de banditisme. Les auteurs en étaient le plus souvent des Thaïs ou des militaires, anciens mercenaires des Américains qui se trouvaient privés désormais de toute solde. Dans les campagnes, beaucoup de villages s’érigèrent en groupes d’autodéfense, l’armée et la police n’assurant plus la sécurité et étant parfois de connivence avec les voleurs. Par ailleurs, l’exploitation du bois à grande échelle par les propriétaires chinois et thaïs des scieries détériorait rapidement le patrimoine national. Les pots-de-vin de haut en bas corrompaient jusqu’aux chefs et notables de village. La seule émulation chez les autorités jouait au degré de la concussion. Les gens résignés disaient : « Il est naturel que les gros poissons mangent les petits. Malgré cette apparente apathie des gens, tout était déjà en place pour un changement de régime. Il suffisait de trouver des catalyseurs. L’un, à l’intérieur même du pays, opérait déjà à Vientiane et, dès janvier 1975, à Thakhek : la gauche pathet lao. Le second catalyseur fonctionna de l’extérieur par la chute de Saigon et de Phnom-Penh quelques mois plus tard.
En janvier 1975, s’inaugurait dans la province de Thakhek un scénario qui devait faire ses preuves en mai à l’échelon du pays. La nomination au poste de procureur de la République d’un nommé Bong, ex-candidat de la gauche aux élections de 66, fut refusée par les autorités locales. Ceci déclencha une tension qui dépassa vite le cadre de la province. Un groupement dit des « Vingt associations », favorables à la gauche, appuya cette nomination. Les paysans de la province furent invités à défiler en ville. Certains pensaient accueillir le fils du roi, d’autres protester contre la cherté de la vie. C’était pour le moins assez nébuleux. Toujours est-il que l’armée gouvernementale, contrôlée par la droite, prit les devants et interdit tous les accès de la ville. La radio militaire de Savannakhet publia pendant trois semaines d’incessants communiqués de rappel à l’ordre. Le seul incident eut lieu dans la région de Nong-Bok, à 35 km au sud de Thakhek : des soldats tirèrent sur des paysans qui voulaient forcer un barrage. Un mort fut à déplorer. Cette victime devint vite un martyr de l’oppression aux yeux des Pathet-lao. Bong et son groupe se réfugièrent dans les bâtiments publics de Thakhek qui furent cernés par l’armée. Au bout d’un mois, un commando força la place, enleva Bong et ses partisans et les incarcéra à Savannakhet. Transportés à Vientiane, ils furent libérés, la gauche pathet-lao exploitant très habilement cet incident.
Ce qui pouvait sembler un échec à première vue constituait en fait une répétition de la prise du pouvoir par les Pathet-lao à Thakhek en mai 1975. La chute de Saigon et celle de Phnom-Penh accélérèrent le processus. Une épreuve de force entre les troupes du général Van Pao et celles du Pathet-lao dans le nord amena la perte de la droite gouvernementale. Les deux armées furent regroupées sous un seul commandement. Les Pathet-lao avaient désormais entière liberté de manœuvre pour agir. Le 20 mai 1975, les gens furent invités à défiler en ville en faveur de la paix et pour protester contre la vie chère. Des moyens de transport gratuits étaient mis à leur disposition. .. Les réticents auraient leur nom noté. La veille au soir, des soldats pathet-lao pénétrèrent en armes en ville et furent bien reçus par la population. Le défilé fut sans doute un des plus grands que Thakhek ait jamais connus. Soldats et policiers gouvernementaux défilèrent sans armes en tête ; les soldats pathet-lao conservaient leurs armes et fraternisaient. Au stade municipal, l’ancienne administration fut destituée, de nouvelles autorités furent mises en place par acclamation d’une liste dûment choisie au préalable. L’ex-candidat député Bong devenait chef de province avec un colonel rallié.
De cette journée historique, bien peu de gens à Thakhek comprirent toute la portée. Les choses se précisèrent quand s’opéra le changement des autorités au niveau des arrondissements et des villages. Il n’y eut pas d’exécution sommaire. Les notables les plus corrompus durent faire leur confession publique et purent la plupart regagner leur foyer. L’armée et la police par contre furent envoyées vers l’intérieur en rééducation. Au bout de quinze mois, la plupart n’étaient pas encore revenus. Leurs femmes et leurs enfants restaient sans subsides. Les fonctionnaires suivirent des séminaires, mais restèrent en place. Ils savent qu’ils ne seront vraiment « blanchis » aux yeux des nouvelles autorités qu’au bout de cinq ans.
Des étudiants qui, en mai, avaient fortement contribué à la venue des Pathet-lao vinrent en août protester contre les mesures qui leur étaient appliquées : contrôles divers et interdiction de porter des cheveux longs. L’entrevue se termina mal. Lorsqu’il fut question de rééducation, les étudiants s’enfuirent. Dès soldats pathet-lao tirèrent. Un jeune fut blessé mortellement sans que sa famille ait pu intervenir. Les autres jeunes partirent pour plusieurs mois en rééducation.
La République démocratique du Laos, 2 décembre 1975
Cette période de prise en main fut aussi celle des promesses. La population apprit que les pays frères socialistes déverseraient bientôt une manne en vivres, médicaments et vêtements. De mai à décembre, les gens de Thakhek virent surtout un exode de produits dans le sens inverse. Les soldats pathet-lao, pour la plupart des Sô, une ethnie différente des Lao, achetèrent en masse postes de radios, filets, vêtements pour les envoyer vers l’intérieur. Le tabac, qui traditionnellement abondait sur le marché de Thakhek vint à manquer. Tout partait vers les zones « libérées » .
Des élections au niveau des villages, des arrondissements et de la province eurent lieu en octobre. Les votes furent pour le moins dirigés, mais des chrétiens qui se présentèrent furent élus dans certains arrondissements. La marche vers le socialisme prit une coloration plus précise, lors du quadrillage de la population. Tous les villages furent divisés en quartiers de 10 maisons avec un responsable. La direction des villages devint l’affaire d’un comité. Et divers responsables furent aussi mis en place pour les questions économiques, d’hygiène, d’alphabétisation, et ceci dans chaque village. Les autorisations en tout genre devinrent impératives, au moment où le papier se faisait de plus en plus rare.
Le 17 novembre, après des incidents sur le Mékong, la Thaïlande fermait toute sa frontière avec le Laos. Cette mesure provoqua très vite la hausse de tous les produits qui jusque-là venaient de Thaïlande. Un pont aérien d’avions soviétiques tenta de ravitailler Vientiane en denrées de première nécessité.
Le 28 novembre, le Politburo du parti communiste lao, réuni à Vieng sai, décidait l’abolition de la royauté. Cette décision fut entérinée par le congrès du peuple et, le 2 décembre, le Laos devenait une République démocratique et populaire. Dans la province de Thakhek, beaucoup de gens, faute de radio, n’apprirent la nouvelle que plusieurs jours après. En décembre, la Mission militaire française, qui, d’après les accords de Genève, officiellement formait l’armée lao, quitta le pays.
En janvier 1976, devant les difficultés administratives et économiques, Kaysone, Premier ministre, envoie à Thakhek son délégué avec pleins pouvoirs pour les questions administratives. Bong est ainsi évincé. Le 26 janvier, une mesure, émanant du nouveau chef de province, touche tous les résidents français de Thakhek. Il nous est impossible de résider à plein temps dans les villages. Nous devons nous regrouper à Thakhek et les autorités manifestent le net désir de voir tous les ressortissants étrangers partir. Il semble que cette mesure est le résultat du départ « à l’anglaise » du personnel français des mines d’étain de la SEEMI. Les autorités locales, irritées d’avoir été bernées, ont décidé un grand coup de balai. Une démarche de notre part avec Mgr OUTHAY permet des explications. Mgr Outhay précisa qu’il était notre supérieur hiérarchique et que nous ne dépendions en aucune sorte de la Mission culturelle française. Les élus locaux chrétiens entreprirent aussi une démarche en notre faveur. Les autorités locales nous autorisèrent alors à rester jusqu’à nouvel ordre. Pour nos déplacements, il nous suffisait de déposer des demandes après du chef de notre quartier à Thakhek, de la municipalité, de la province et de la police.
Devant l’hémorragie accrue des villageois vers la Thaïlande ou le maquis, les autorités lancèrent en mars une campagne d’explication : elle dura un mois. Tous les fonctionnaires de la province furent mobilisés pour cette opération. Tout soldat pathet-lao déserteur qu’on attrapait devait être passé par les armes sur-le-champ. Tout villageois surpris à renseigner ou à ravitailler les réactionnaires devait être envoyé en rééducation. Trois cordes de différentes couleurs déterminaient la peine. Etre ligoté avec une corde rouge correspondait à une condamnation à mort. Les deux autres couleurs indiquaient une peine allant de plusieurs années à quelques mois dans un camp de rééducation. Il fut indiqué que les hommes ayant gagné le maquis bénéficiaient d’une mesure d’amnistie jusqu’à la fin du mois. Passé ce délai, les mesures les plus sévères seraient prises. Les autorités édictèrent des ordres stricts pour interdire tout contact entre les réactionnaires et la population. Interdiction de se rendre seul dans la forêt. Ceux qui partaient en groupe préparer leur « ray » ne pouvaient emporter de riz avec eux. Rentrée impérative au village à 18 heures et couvre-feu à 21 heures. Ces mesures furent d’ailleurs diversement appliquées selon les villages. Le 28 mars, eut lieu à Thakhek une recension systématique de toutes les maisons. Les accès de la ville furent barrés et, pendant huit heures, les gens eurent interdiction de sortir de chez eux.
Ces mois de mars et d’avril semblent correspondre d’ailleurs à une recrudescence de l’activité de guérilla à travers le pays. Le 13 mars, des tracts sont répandus à Vientiane, accusant Kaysone de vendre le pays aux Nord-Vietnamiens. Le 2 avril, deux grenades sont lancées dans l’ambassade de Cuba à Vientiane. L’ambassade russe avait été l’objet d’un pareil attentat deux mois auparavant. Dans la province même de Thakhek, des cars en provenance de Savannakhet sont pillés à intervalles réguliers. Les 21 et 22 avril, entre autres cinq cars sont pillés par les réactionnaires et dans la semaine du 9 au 16 mai, le contenu de trente camions est incendié par les maquisards entre Savannakhet et Paksé. Au total cependant, les activités de guérilla dans la province de Thakhek restèrent très réduites, les secteurs chauds étant ceux de Savannakhet et de Paksé. Les cadavres de soldats pathet-lao ou de maquisards flottant sur le Mékong demeuraient toutefois un spectacle relativement courant. « A la différence de l’année dernière, disaient les Lao, cette année, ce sont les poissons qui mangent les gens ».
Le 15 juin, la radio de Vientiane annonçait à 5 h 30 le changement de monnaie sur la base d’un nouveau Kip pour 20 anciens. Chaque famille devait déclarer tout son avoir en kip et devises étrangères, mais le maximum de change autorisé était fixé à 200 000 Kip anciens, soit 10 000 nouveaux.. Le reste était placé au trésor dans l’attente de nouvelles décisions. A Thakhek, avant la date fixée, 700 instituteurs et fonctionnaires partent vers l’intérieur et se font expliquer le mécanisme du changement. Le jour J, ils entreprennent alors une campagne d’explication à travers la province. Mais les gens, pour la plupart, se méfient et beaucoup refusent de déclarer ce qu’ils ont.
Par ces nouvelles mesures, le gouvernement tente ainsi d’établir une sorte d’égalité dans toutes les couches sociales. Après l’argent, ce fut les bâtiments qui furent visés. Au moment où il était question d’un regroupement de toutes les ambassades dans un même quartier de la capitale, des mesures vinrent frapper différents lieux de culte du vicariat de Vientiane. Le 13 juin, sous couvert d’un inventaire, les autorités s’appropriaient l’ensemble de ce qui était établi dans les deux paroisses alors ouvertes au culte à Vientiane. Des quatre églises initialement ouvertes, une seule l’est encore jusqu’à ce jour. Les protestants étaient davantage touchés : plusieurs pasteurs furent emprisonnés et les familles protestantes, contactées une à une pour abandonner toute pratique religieuse.
Enfin, en juillet, débutait à Thakhek un séminaire intensif de deux mois pour les instituteurs de la province. Ceci semblait être le préalable d’une vaste campagne d’information, qui devait sans doute se déclencher en septembre ou en octobre.
2. Situation économique
Pendant la guerre d’Indochine et jusqu’au cessez-le-feu, la monnaie nationale, le kip, connut une certaine stabilité. Les Etats-Unis et différents pays industrialisés soutenaient le kip à une parité de 800 pour un dollar. Une telle pratique était évidemment des plus artificielles, le pays ne produisant rien, ne vendant rien si ce n’est de l’étain. De plus, ces dollars profitaient à la classe dominante et aux commerçants chinois et vietnamiens. Le paysan n’en récoltait que les miettes, mais ne semblait pas trop s’en plaindre, tant que le kip gardait de sa valeur. En vendant ses poules et son riz, il pouvait d’année en année, acheter environ le même nombre de vêtements. Avec la diminution du soutien américain, le kip perdit progressivement de sa valeur. En janvier 1975, le dollar passa à 1 200 kip ; puis, en mai lors de la prise du pouvoir par les Pathet-lao, il monta à 1700. L’économie du Laos révéla son extrême faiblesse : une quasi-dépendance en tout de l’étranger.
Et, lors des événements de janvier et mai 1975, la gauche pathet-lao fit porter les thèmes de sa propagande sur cette dégradation du pouvoir d’achat. Les grandes familles féodales, les militaires droitistes, les Chinois propriétaires des scieries étaient les grands responsables de toutes les difficultés économiques. Les gens se révélèrent sensibles aux arguments avancés. Ils crurent à un redressement possible, au retour à l’âge d’or d’une heureuse dépendance de l’étranger. Les Pathet-lao jouèrent sur ces thèmes, précisant seulement que les pays frères socialistes seraient les dévoués bienfaiteurs.
Le réveil fut rapide et brutal, car une indépendance proclamée se paye cher et psychologiquement les gens furent très mal préparés à l’effort qui leur fut demandé. En mai 1975, alors qu’il suffisait de 3 mun de riz pour s’acheter une jupe noire ordinaire, il en fallait 6 en janvier 1976 et 8 mun en mai. (1)
A l’échelon de la province de Thakhek, les décisions économiques tournèrent souvent court par manque de compétence et parfois de probité chez les cadres pathet-lao. Dès juillet 1975, les quatre scieries de Thakhek furent nationalisées, leur dirigeants ayant fui en Thaïlande. L’exportation du bois vers la Thaïlande continua pendant un temps, à raison de 400 tonnes par jour. En novembre, des difficultés de gestion insolubles déterminèrent les autorités à demander aux anciens dirigeants de revenir. Certains le firent. De même, les contrôles des prix furent imposés et se révélèrent totalement inefficaces. Les commerçants chinois et vietnamiens conservaient leur rôle d’intermédiaires. Après la fermeture de la frontière, le 17 novembre, les autorités encouragèrent les commerçants à acheter en fraude en Thaïlande, ne pouvant faire face à la pénurie de produits en tous genres. En février 1976, la première coopérative de vente fut ouverte à Thakhek. Lait et sucre se trouvèrent en vente moitié moins cher que sur le marché. Les commerçants chinois et vietnamiens achetaient du lait par caisses et le revendaient bon prix sur le marché. Dans l’ensemble, ces ventes profitèrent surtout aux gens des villes, les villageois arrivant après les heures d’ouverture ou après l’épuisement des stocks. Enfin, à Thakhek, le 8 mars 1976, les autorités entreprirent la vente de l’essence aux particuliers, à raison de 5 litres par moto et 10 litres par voiture. La fraude dans la distribution des bons fit tourner court l’expérience.
(1) Un mun correspond à 12 kilos, de paddy.
Le 15 juin lors du changement de la monnaie, le prix de toutes les denrées fut à nouveau fixé, mais, étant donné la pénurie générale, cette mesure se révéla à nouveau inefficace. Le dollar qui, en mai 1976, valait 7 600 Kip, monta à 20000, soit 1000 nouveaux kip en juillet 1976. Au début de l’année, 6 mun de riz permettaient l’achat d’une simple jupe noire. Six mois plus tard, il en fallait 10.
Le plus grave fut sans doute le manque de médicaments dans un pays où les gens sont impaludés à 99 % et qui doivent désormais fournir de gros travaux physiques. Avant la « libération » de mai 1975, les gens étaient habitués aux dispensaires gratuits que les Pathet-lao avaient ouverts dans les villes. Actuellement, le manque de médecins et d’infirmiers et plus encore de médicaments pèse lourdement sur le développement du pays. Les prix des médicaments sont affichés à la porte des quelques pharmacies qui restent. La réponse du préposé à l’intérieur est le plus souvent « bo mi » : « il n’y en a plus ».
Pour ce qui touche à la production agricole, il n’est pas facile de se faire une idée. Les coopératives de vente, A.D.O. financées par les Américains, n’existent plus. Faute d’engrais donc, le rendement en riz devrait baisser dans certaines régions. Par contre, les réfugiés de retour dans leurs villages, au début de 1976 ont pu cette année faire la rizière. Des éléments positifs ont été mis en place par le régime. Les villageois sans terre et sans buffle se sont vu attribuer des parcelles de terrain. Un buffle leur est alloué contre une modeste rétribution. Ils ont trois ans pour faire leur preuve, car les plus démunis dans les villages sont aussi parfois les plus paresseux. Le jardinage a été aussi poussé partout : cette incitation vise à lutter contre un atavisme des Lao qui préfèrent de beaucoup la cueillette dans la forêt au jardinage. Les gens furent cependant surpris de voir qu’on faisait la recension de leurs pieds de salade, de leurs légumes et des arbres fruitiers. Ils en comprirent la raison lorsqu’ils eurent à ravitailler en légumes les militaires.
Enfin, dans les campagnes, l’accent est mis partout sur les travaux collectifs. Par exemple, cinq maisons constituent une section pour les travaux de repiquage et de moisson. Dans certains villages, ce système devient vite coercitif. Dans d’autres les gens font parfois preuve d’une remarquable solidarité. Les gens s’inquiètent aussi à l’idée de voir leur riz réquisitionné, à l’exception de 30 mun laissés par personne et par an. C’est actuellement ce qui est en vigueur dans les zones libérées depuis plusieurs années.
3. Situation au plan éducatif et culturel
Jusqu’en 1975, le système scolaire au Laos était calqué sur le système français. A titre d’exemple, au collège secondaire de Thakhek, la langue véhiculaire était le français. Les épreuves de français comptaient pour le coefficient 4 ; ceux de langue laotienne, pour le coefficient 1. Un tel système était, sans aucun doute, inadapté aux besoins du pays et favorisait l’exode des meilleurs vers Vientiane et l’étranger.
Le nouveau régime instaura la langue laotienne comme langue véhiculaire. Le système occidental fut rejeté comme créateur de parasites. Les nouveaux programmes essaient d’associer étude et travail et visent à faire des élèves des agents actifs dans le développement du pays. Le caractère idéologique de l’enseignement est fortement souligné : à Thakhek, l’entrée en sixième comportait cette année une dictée sur un héros pathet-lao et une narration où les élèves devaient raconter les méfaits des impérialistes américains.
Dès novembre 1975, le gouvernement lançait une campagne d’alphabétisation qui doit s’étaler sur trois ans. Elle s’adresse aux personnes de moins de 40 ans et a connu d’abord un certain succès. Malheureusement, cette campagne débuta après la fermeture de la frontière avec la Thaïlande. Cahiers et crayons devinrent des denrées très rares. Certains débutèrent l’alphabet avec une planche et du charbon de bois.
Dans le cycle secondaire, le faible niveau des professeurs pathet-lao et le départ des enseignants français de Thakhek en février 1976, découragèrent beaucoup d’élèves. Les rectifications incessantes sur le plan culturel en déterminèrent plusieurs à gagner la Thaïlande. Et aussi les campagnes contre la musique thaie ou occidentale, contre les cheveux longs et les pantalons à patte d’éléphant. Ajouter à cela la crainte d’être mobilisés.
La population, quant à elle, fut soumise à de multiples séminaires qui visent à restructurer les habitudes sociales et mentales sans distinction d’âge.
1) Dans un premier temps, eut lieu la dénonciation des ennemis extérieurs, à savoir les Américains et leurs « valets » droitistes. Chaque village était divisé en petits groupes au sein desquels chacun devait personnellement se prononcer contre les Américains.
2) Ensuite, ou parallèlement, se déroulèrent des séances d’autocritique pour acquérir la « pensée juste ». Les habitants de dix maisons se retrouvent régulièrement pour dénoncer les ennemis intérieurs, ceci pouvant aller de la femme acariâtre au tire-au-flanc ou, au contraire, toucher quelqu’un de courageux qui refuse de suivre des directives aberrantes. Les gens, avec un certain humour, résumaient la méthode pour acquérir la pensée juste : « Si la nourriture n’est pas bonne, tu dois dire qu’elle est délicieuse. Si tu es crevé, lu dois dire que tu es en pleine forme. Si tu as froid faute de vêtements, tu dois dire que tu es bien ainsi ». Des questions sur la cherté de la vie, la rareté des vêtements sont bien sûr, absolument à proscrire et sont le signe d’une pensée mal ajustée.
3) Par la suite, les séminaires se firent par catégorie d’âge : jeunes, hommes, mères de famille. Bien souvent, ce sont d’ailleurs des jeunes choisis par les Pathet-lao qui animent ces séminaires d’endoctrinement.
Il n’est pas facile de juger l’impact réel de ces séances d’endoctrinement. De moins en moins, les gens osent se livrer et dire leurs sentiments profonds, même entre amis. Ce qui est sûr, c’est que les moments de ces séminaires furent souvent très mal choisis. En pleine moisson, les gens étaient retenus des journées entières. De même, en période de repiquage du riz, des villageois durent faire vingt kilomètres pour suivre un séminaire de trois jours sur la nécessité d’augmenter la production. L’humour était parfois la seule arme laissée aux gens. « Eh oui ! les Américains sont des salauds : depuis qu’ils sont partis, on n’a plus rien à se mettre sur le dos ! »
Au niveau social, économique et culturel, le nouveau régime se préoccupe de casser les vieilles structures et les vieilles mentalités pour créer un type nouveau. Les travaux collectifs, les séminaires, les fêtes à contenu idéologique, les leitmotivs répétés par les haut-parleurs des villes à longueur de journées ont pour but de mobiliser la population : hommes, femmes, enfants, vieillards. Personne ne s’appartient plus. Chacun doit se consacrer entièrement aux directives données. Les Lao, si attachés à une certaine conception du bonheur, n’y trouvent pas encore leur compte.
4. Le Groupe M.E.P.
En l’espace de deux ans, notre groupe — onze M.E.P. à l’origine — a vu fondre rapidement ses effectifs. Il y eut d’abord le départ en congé des PP. Ouvrard et Desbois. Le P. OUVRARD totalisait dix années ininterrompues dans le plus gros village chrétien de la mission. Le P. DESBOIS, lui, rentrait après avoir mené à bien la reconstruction de 48 maisons de son village brûlées au moment du cessez-le-feu de 1973. Le P. ABALLAIN, en mars 1974 fut atteint d’une balle qui le traversa de part en part, alors qu’il se rendait en moto à Thakhek. Une voiture, survenue par chance juste après l’accident, le transporta d’urgence à l’hôpital de Séno où il subit une intervention chirurgicale. Les circonstances de cet attentat restent encore très mystérieuses. Il semble que ce soit deux soldats qui aient été les auteurs de cet accident.
Enfin, les PP. DONJON et NÉNOT, nos doyens, durent avec regret quitter le Laos lorsque le nouveau régime annonça la couleur. Avec eux, nous perdions les témoins et les narrateurs savoureux d’une époque que nous n’avions point connue. En mai 1975, nous restions 6 M.E.P. et 5 Pères lao en charge de deux provinces. Mgr BACH, souhaitant depuis longtemps laisser sa place, avait envoyé à Rome sa démission. Celle-ci fut acceptée et, le 24 août, nous étions joyeux d’entourer notre nouvel évêque consacré : Mgr OUTHAY.
En fait, depuis plusieurs années déjà, les postes de direction et les villages les plus importants étaient aux mains des Pères lao. Mais, à vrai dire, il n’était pas question entre nous d’un clivage quelconque. Nous n’exercions pas les uns un apostolat missionnaire et les autres un ministère de type plus cultuel. Tous nous étions en contact avec des chrétiens et des bouddhistes, confrontés à des problèmes de catéchèse et de développement, bousculés par l’onde de choc des événements divers.
En ce qui nous concerne, nous autres M.E.P., notre statut d’étrangers n’a pas entraîné de difficultés autres que celles subies par l’ensemble de la population. Pour circuler, nous devions avoir moult autorisations, mais nous avons été fouillés relativement peu souvent. Nous n’avons eu a subir aucun séminaire ou session d’endoctrinement à la différence des bonzes. Ni aucun interrogatoire sur la provenance de nos finances. Les soldats, dans l’ensemble, se sont toujours montrés corrects à notre égard, alors que, face à la population, ils révélaient volontiers qu’ils se sentaient les maîtres. Un seul parmi nous a eu à subir les diatribes d’un commissaire politique qui lui reprochait de ne rien faire pour stopper l’hémorragie de ses chrétiens vers la Thaïlande.
La tactique adoptée par les autorités à notre égard fut plutôt indirecte et lente. Dans certains cas, les cadres locaux ont essayé de diviser le village ou de tirer parti des vieilles querelles. Dans d’autres cas, au contraire, dans les villages qui gardaient contact avec les réactionnaires, ils ont essayé de nous compromettre avec eux aux yeux de la population. Pour les autorités, nous restions de toute façon une épine et, si elles nous toléraient c’est parce qu’elles avaient des problèmes plus urgents à régler. De plus en plus d’ailleurs, les chrétiens hésitaient à venir nous trouver. Et, si nous nous rendions chez eux, ils étaient aussitôt interrogés sur le but de notre visite. A la fin surtout, nous avions l’impression d’être devenus les vestiges d’une époque révolue.
Nous n’étions plus que les spectateurs d’une histoire qui se faisait sous nos yeux et à laquelle nous ne participions plus. C’est tout cela et la gêne que nous apportions qui nous ont déterminés, en accord avec l’évêque, Mgr Outhay, à quitter Thakhek.
En 1888, le P. GUÉGO, M.E.P., fondait à Don-Dône la première communauté chrétienne du Laos, le 23 juillet 1976, nous laissions l’Eglise du Lacs à l’an 88 de sa fondation.
Cette Eglise, à peine 1 % de la population, se trouve désormais plongée dans un pays, en pleine mutation à tous les niveaux : politique, économique, social et culturel. Tous les rôles sociaux sont en plein bouleversement. Nous avons été témoins de ces mutations. Nous avons vu les gens bousculés dans leurs habitudes de vie, leurs relations, leur mode de pensée. Ensemble, avec les chrétiens, nous avons essayé de vivre pendant 15 mois l’espérance chrétienne. Mais il faut bien dire que le poids des contraintes était sur eux et non sur nous.
Les événements nous ont surpris, bien sûr, mais depuis de nombreuses années nous prévoyions bien que le pays verrait un jour l’avènement d’un régime de type marxiste-léniniste. Cette conviction a eu sans doute des retombées trop lentes en ce qui concerne la vie de l’Eglise, mais nous avons essayé toutefois de nous y préparer, en opérant une redistribution du personnel de l’Eglise et en traçant des orientations au plan de la liturgie, de la catéchèse et du développement.
a) redistribution des forces vives
Jusqu’en 1974, le travail d’Eglise était relativement facile à baliser : écoles et centres ménagers en ville ; pastoration courante et développement en zone rurale. Les institutions imposantes n’ont jamais été la marque dominante de l’Eglise à Thakhek. Bien qu’aux yeux des gens nous passions volontiers pour riches, les Pathet-lao ne nous ont jamais d’ailleurs attaqués sur ce point.
Dès 1975, le vicariat fut divisé en trois secteurs : celui de Savannakhet avec 2 Pères lao et le P. François GOURIOU ; le secteur au sud de Thakhek où se trouvaient Mgr BACH et les PP. MONTAGNE, DEFLORENNE et La MOAL avec un Père lao ; enfin, le secteur ville au nord avec Mgr OUTHAY, le P. LAB et un autre Père lao. En cas de départ, les chrétiens savaient qu’ils seraient visités par les Pères du pays dans la mesure des autorisations.
Pour assurer la relève même à Thakhek, quatre grands séminaristes — 2 lao et 2 vietnamiens — tous nés au Laos, se préparent actuellement au sacerdoce. Leur cheminement est évidemment marqué par les événements récents. Ils savent qu’ils auront à vivre un sacerdoce qui ne peut plus se définir par des fonctions bien déterminées. Nous nous sommes relayés, Pères lao et français, pour assurer leur formation en théologie, exégèse et morale. Nous n’étions par les maîtres d’un savoir, pérorant sur les situations d’un point de vue de Sirius. Nous nous sentions, comme eux, profondément interpellés par les événements. Une société traditionnelle disparaissait sous nos yeux. Nous étions plongés dans l’enfantement douloureux d’une société d’un type nouveau. Nous avons essayé de leur faire percevoir que la théologie n’était pas séparable d’une praxis et d’une vie ecclésiale. Nous qui ne pouvions rester n’avions, en aucun cas, à leur donner de leçon. Ce sont souvent les chrétiens les plus simples qui, sans discours ni slogans, réalisent cette praxis chrétienne.
Les Sœurs à Thakhek poursuivent depuis plusieurs décennies un travail d’évangélisation et de promotion sociale. Deux congrégations : les Sœurs de la Charité et les Filles de la Croix se partageaient traditionnellement le terrain. Les unes surtout en ville dans des écoles, les autres, toutes lao, se trouvant principalement en zones rurales.
En fait, dès 1974, les Sœurs de la Charité s’interrogeaient sur la finalité de leurs œuvres en ville. Pour les plus lucides, il y avait inadéquation entre leurs écoles en ville et les besoins réels du pays. 90 % de la population se trouvent à la campagne. Retrouvant l’intuition de Mgr ARNAUD, les supérieures décidèrent alors une reconversion de leurs sœurs vers les villages. Cette décision venue d’en haut rencontra des réticences de la part des Sœurs, surtout des plus jeunes, la vocation d’enseignante les attirant plus que celle d’animatrice et de catéchète dans les villages. Actuellement, la plupart des Sœurs se trouvent réparties par petits groupes dans les villages chrétiens. Elles font la rizière comme tout le monde, soignent les gens avec le peu de médicaments qui leur restent et animent le culte et la catéchèse. A Vientiane, les autorités reconnaissent volontiers le dévouement des Sœurs et se sont déclarées prêtes à les embaucher à la condition qu’elles renoncent à leurs vœux et abandonnent la foi.
Pour les Filles de la Croix, l’autre congrégation locale, l’adaptation à la vie des villages n’a jamais fait problème. La grande question est celle relative à leur capacité d’autonomie dans les villages. Elles sont isolées plus qu’auparavant, étant donné que les Pères lao ont la charge désormais de tous les villages chrétiens.
Enfin, des catéchistes et des instituteurs chrétiens (Khru) dépend, en grande partie, le sort des communautés chrétiennes. Jusqu’en avril 1975, ils se regroupaient régulièrement à Thakhek tous les mois et demi, pour des sessions animées par Mgr OUTHAY et le P. ABALLAIN. En deux ans, les thèmes les plus divers furent abordés : ouverture sur le bouddhisme, l’animisme, les problèmes sociaux, la catéchèse. Ces différentes sessions ont eu sur eux un impact moins peut-être par les topos que par la prise de conscience qu’ils représentaient quelque chose dans l’Eglise. Nous autres curés, avons parfois davantage freiné qu’encouragé la prise de responsabilités par le fait qu’un petit nombre d’entre nous seulement s intéressait à ces sessions.
Nous nous lamentions parfois sur le faible niveau de ces instituteurs. En fait, au cours des sessions organisées par le gouvernement avant mai 1975, ils se classaient parmi les meilleurs. En octobre 1975, ils eurent à choisir entre le statut de khru révolutionnaire et leur statut antérieur. Nous les avons alors invités à se prononcer pour le nouveau statut proposé et à prendre en main les écoles des Sœurs en ville.
Le nouveau régime les a d’ailleurs mobilisés et les utilise dans des campagnes d’explication à travers les villages. La plupart se sentent pris dans un dilemme, le pied dans l’engrenage. Ils doivent apprendre aux gens à dénoncer les ennemis intérieurs et extérieurs. Ils pressentent trop bien où cela peut les amener un jour.
b) orientations liturgiques...
Les catéchistes dans les villages sans Père résidant savent depuis longtemps assurer le culte dominical. Les différentes sessions ont permis de les mieux former au plan liturgique. Auparavant, les simples prières traditionnelles occupaient toute la réunion dominicale. Les Khru et les Sœurs ont appris à utiliser la Parole de Dieu, à la commenter, à distribuer la communion, à faire les enterrements et éventuellement les mariages. Les évêques lao fixèrent en janvier 1976 des directives. Le travail communautaire empêche dans bien des cas tout culte dominical en matinée. Les évêques invitent les chrétiens à s’en tenir non pas tant à la lettre qu’à l’esprit du précepte. Pour la survie des communautés chrétiennes, il est impérieux qu’elles tiennent à ces temps de prière en commun. Tous les textes de la messe et tous les rituels ont été traduits en lao. De même, le gros travail catéchétique mis en œuvre par les Oblats de Marie Immaculée fut terminé en mai 1976. Ces outils précieux ont été répartis dans tous les villages : ils permettront peut-être l’éducation de la foi des enfants, dans le cadre familial, si ailleurs elle devient impossible.
…et catéchétiques
La catéchèse d’adultes venus à la foi nous posa en termes très pragmatiques les questions de foi et culture. Le mariage était le plus souvent ce qui amenait des jeunes à se convertir, bien qu’ayant le choix de la disparité de culte. Certains avouaient qu’au début, ils se sentaient rebutés par le caractère étranger du christianisme, plutôt par méconnaissance, mais qu’en fait, au plan des habitudes de vie, des rites de la vie courante (baci), rien ne distingue vraiment les villages chrétiens des villages bouddhistes. Les villages chrétiens ne peuvent guère se targuer non plus d’avoir un meilleur esprit communautaire.
Ce que l’on retrouve aussi, de part et d’autre, c’est une même mentalité sacrale. Chez les bouddhistes, par exemple, le bonze est l’homme du sacré qui transmet aux défunts en particulier les mérites acquis par les vivants. L’observation des rites est en cela impérative. Dans un livre très riche, le P. ZAGO a montré cette interpénétration du bouddhisme et de l’animisme dans la vie courante en zone rurale. Les chrétiens auraient volontiers voulu que nous remplissions un rôle semblable à celui des bonzes : le prêtre, homme de prière, en soutane, confiné dans son presbytère. Dans la catéchèse, il nous fallait donc tenir compte à la fois de cette mentalité sacrale (pas d’impérialisme iconoclaste en ce domaine) et en même temps éveiller à une foi qui engage, qui détermine des comportements de service. Devant l’avènement d’une société de type marxiste, la vie chrétienne ne pouvait se réduire au culte dans une attitude de repli, mais devait déboucher aussi sur un changement des attitudes sociales, par conversion de cœur si possible et non par coercition. Le moins qu’on puisse dire est qu’il s’agit d’un travail de très longue haleine et que les événements ont été les plus rapides.
Par ailleurs, les PP. MONTAGNE et DEFLORENNE travaillaient dans un milieu spécial, dans des villages Sô, une ethnie très répandue dans la province de Thakhek. Ces populations sont sédentarisées depuis plusieurs décennies et ont leur langue, leurs coutumes et leurs rites propres. Ils connaissent tous cependant le laotien et, dans ces villages chrétiens, la liturgie est entièrement en cette langue. Reste que ces chrétiens convertis depuis quatre-vingts ans, ont gardé une certaine forme de culte des ancêtres. En 1974, s’était tenue à Thakhek une session pour mieux comprendre les rites et coutumes de ces villages Sô. Ces chrétiens ont montré une remarquable homogénéité et fait corps avec les Pères de leur village, lors des événements récents. Beaucoup de soldats pathet-lao résidant chez eux étaient pourtant de leur ethnie.
Un grave point faible est cependant à signaler. En quatre-vingts ans de présence de Pères français, il n’y a eu aucune vocation sacerdotale dans ces villages. C’était un souci qui hantait Mgr ARNAUD. Il se demandait si notre type de formation n’avait pas été une barrière, un écran pour les candidats.
Actuellement, cette mentalité sacrale fait l’objet d’un lent travail de sape. A travers les différents séminaires, il est possible de se faire une idée de ce processus de conversion des mentalités religieuses :
a) attaque de l’animisme en réduisant les dépenses à l’occasion des différents rites : au lieu de sacrifier un buffle ou un cochon, les gens ne peuvent tuer qu’un poulet par exemple ;
b) réduction des différentes religions à une seule: le bouddhisme ;
c) utilisation des bonzes comme agents de propagande : dans un village chrétien, trois bonzes vinrent animer un séminaire toute une matinée. A les écouter, Marx et Lénine étaient les nouvelles étoiles dans le firmament laotien. Ils invitaient également à considérer les Nord-Vietnamiens comme des frères. Pour la fête du That Luang à Vientiane, les bonzes sont tenus de présenter leur prêche au ministère du Culte ;
d) réduction du nombre de bonzes par l’imposition du travail. Beaucoup de jeunes quittent la pagode et se marient.
Cette volonté de changer les mentalités traditionnelles se bute, pour l’instant, à une résistance passive de la part de la population.
c) orientations pour le développement et la justice sociale
Le travail pour le développement du pays a toujours été une part importante du service de l’Eglise. Les écoles répondaient à une carence énorme quant à l’éducation, les dispensaires et centres ménagers formaient des œuvres de suppléance peut-être, mais bien nécessaires. Les mini-projets (puits, greniers communautaires, décortique-ries) répondaient à des besoins immédiats.
Un travail effectif s’est réalisé à travers ces œuvres. Mais le problème a toujours été celui d’une réelle adaptation aux vrais problèmes. Une visée altruiste peut télescoper souvent l’analyse du réel. Comment, par exemple, réaliser la promotion des jeunes filles en zone rurale ? La réponse toute faite semble être : créer des écoles ménagères. Le schéma inconscient alors utilisé est souvent de type occidental. Il faut des bâtiments en dur en ville, des gazinières ad hoc, une batterie de cuisine impressionnante, des cours d’enseignement à heure régulière etc. Le projet peut être parfait sur le papier, les Sœurs très dévouées, mais tout cela peut être aussi très inadapté. Les jeunes filles, de retour dans leurs villages, retombent dans leur monde traditionnel qui n’est en rien celui qu’elles ont connu en ville. Plus d’eau courante, ni de matériel de cuisine, ni d’électricité.
La grande difficulté est bien d’assurer une communication entre les différents agents de développement : pères, sœurs, laïcs. Les mots peuvent cacher des visées différentes. Les Sœurs locales, par exemple, pensaient immédiatement à école ménagère, parce que cela faisait plus imposant. Nous mettions plutôt en avant le mot de centre ménager et refusions le scolaire et le didactique. Nous pensions plutôt à une animation simple sans trop de diplômes, de tableaux noirs, de moyens coûteux. Nous reprochions volontiers aux Sœurs une recherche de face. Celles-ci nous répliquaient que nous leur imposions un point de vue et que notre désir de simplicité ne coïncidait pas toujours avec notre façon de vivre. Il faut reconnaître que, si du côté théorique les Pères étaient toujours en avance à l’allumage, du côté pratique les Sœurs nous devançaient bien souvent. Ces centres ménagers ont été saisis désormais par les autorités. Avec leur dévouement habituel, les Sœurs réalisent dans les villages le même travail de promotion.
A travers la catéchèse et les sessions, nous avons essayé depuis deux ans de mettre l’accent sur les questions de justice sociale. La mentalité ambiante « du pas vu, pas coupable » constitue bien souvent la toile de fond dans les villages, chrétiens comme bouddhistes. La société lao traditionnelle était très hiérarchisée avec, en haut de l’échelle, les fonctionnaires, puis les commerçants chinois et vietnamiens, enfin les propriétaires lao de taxis. Pour les villageois, celui qui se débrouille bien est surtout envié. Au cours d’une session à Thakhek, un instituteur chrétien déclara qu’au Laos, les gens ne voyaient pas plus la corruption que le poisson ne voit l’eau qui le porte. La concussion est un élément intégrant du tissu social. Peu de khru nous ont compris lorsqu’ils ont appris que, volontairement, nous payions la douane pour les moteurs et autres objets importés. Bien souvent, nos bons laïus sur ces questions de justice sociale tombaient à côté de la plaque. Que dire à un fonctionnaire chrétien qui n’a pas assez de son salaire pour faire vivre Sa famille ? Certains restaient loin des sacrements, troublés par ces questions.
Dans les villages chrétiens, les problèmes étaient un peu spécifiques, surtout avec les vieux chrétiens qui considéraient la Mission comme une vache à lait. Lorsque nous avons lancé les greniers communautaires, il nous a fallu insister pour montrer que le fait d’être chrétiens ne leur accordait aucun privilège. Ces greniers n’étaient pas l’affaire du curé, ni d’un groupuscule, mais de tous les villageois travailleurs, chrétiens ou non.
Ces projets de développement nous posaient chaque fois la même question : est-ce accroître la dépendance des gens, ou au contraire leur donner plus de responsabilités ? Dans un village à moitié chrétien, les gens attendaient que la mission leur paye l’école. Le Père s’occupant de ce village s’y était toujours refusé, tant que la participation des gens n’était pas assurée. Ceci traîna trois ans. Le jour où les nouvelles autorités imposèrent aux gens de construire cette école, les difficultés s’évanouirent comme par enchantement. L’école existe désormais.
Cette méthode coercitive, en l’occurrence, a eu des résultats. On peut diriger le développement d’un village comme une péniche… par l’arrière. Certains Pères l’ont fait autrefois et sont appelés maintenant colonialistes. Nous étions nous-mêmes souvent amenés à forcer les décisions devant les lenteurs rencontrées : la grande difficulté était de marcher au rythme des gens, de cheminer avec eux en se laissant aussi éduquer par eux. La grande question qui à travers cela reste posée : forcer les gens, est-ce assurer leur éducation, leur éveil à plus de responsabilités ?
Des oukases venus d’en haut méconnaissent parfois les valeurs les plus riches. C’est ainsi que les travaux communautaires ont toujours été une dominante de la vie des villages. Les gens s’entraident à l’occasion de la moisson, du repiquage, de la maladie, de l’accouchement. Sans tomber dans le bucolisme, on peut dire que le mot « samakhi » évoquait auparavant la solidarité joyeuse dans les travaux. Avec le nouveau régime, ce mot est devenu synonyme d’oppression. Les gens perçoivent que ces travaux collectifs systématiques n’ont pas pour unique but le rendement, ils permettent aussi l’observation mutuelle et l’encadrement de toutes les activités.
Aussi, pour beaucoup, nous avons banni ce mot samakhi de notre vocabulaire et de notre prédication. Comme l’ont bien souligné les évêques lao dans leur note de janvier 1976, les chrétiens lao ont un devoir impérieux de participer au développement de leur pays. Mais, au nom du samakhi, des cadres incompétents et tyranniques peuvent transformer la vie d’un village en enfer. Si bien que les chrétiens doivent sans arrêt savoir se rendre solidaires sans se compromettre : « Il faut plier avec le vent dominant, mais pas jusqu’au point de rupture », disait une jeune fille lao, embrigadée pour animer des séances de propagande dans les villages. C’est ainsi que, dans un village chrétien, les gens, après avoir aidé les soldats pathet-lao à préparer leurs rizières, se virent forcés par eux à la faire à leur place. Les villageois refusèrent, précisant qu’ils ne s’exécuteraient que devant un ordre supérieur. Les soldats firent marche arrière.
Par ailleurs, la pénurie au plan économique a créé inéluctablement un marché noir. Les gens ne peuvent comprendre, sans doute, la complexité de la situation. Ils constatent simplement que les rares produits sur le marché ne profitent pratiquement qu’aux mêmes: cadres et soldats pathet-lao et commerçants chinois et vietnamiens. Aussi, un moment disparus, les dictons si souvent entendus autrefois reviennent à nouveau: « Les pauvres n’ont qu’à se taire », et « le pied de l’éléphant écrase le bec de l’oiseau ».
Un régime ne se juge évidemment pas en quinze mois de pouvoir. Les abus si criants dans l’ancienne société imposaient un changement. Des réformes ne pouvaient suffire, il fallait une révolution. La question qui se pose désormais est de savoir si celle-ci se fera avec le peuple lao ou contre lui. Il n’est pas de développement possible sans une volonté de s’en sortir de la part des gens. Il y a pour l’instant inadéquation nette entre l’idéologie imposée et la conception du bonheur que se font les Lao.
Il est trop facile de juger d’un point de vue de Sirius et d’avancer que c’était ce qui leur convenait. C’est aux chrétiens qui auront mûri leur foi dans l’enfantement douloureux d’un nouveau type de société que reviendra le droit de réaliser une réflexion chrétienne sur le socialisme.
II. GROUPE DE PAKSE
1. Situation politique et sociale
La guerre et l’avance lao-viet des trois années précédentes jusqu’à 20 km de Paksé, du moins sur l’est, avait obligé tous les habitants de cette zone dangereuse ou nouvellement conquise par le Pathet-lao à trouver refuge soit dans les environs de la ville de Paksé, soit sur les bords du Mékong et, plus précisément, au sud de la capitale provinciale sur les deux côtés de l’ancienne RC 13, route de Saigon à Phnom-Penh. La vie de ces gens, leurs misères, leurs maladies, ainsi que l’effort des missionnaires et des religieuses pour les soulager ont déjà été relatés dans les comptes rendus précédents, notamment dans celui de l’année 1974, avant l’Assemblée générale de la Société. La situation sociale des autres Laotiens de la plaine de même que l’état économique et politique du pays y ont été rapportés aussi. Inutile d’y revenir. La situation économique surtout va en se dégradant de jour en jour et cela même après la prise du pouvoir par le Pathet-lao qui finit par ruiner totalement le pays.
Les événements de 1973 à 1975
L’abandon du soutien américain à l’Indochine entraîne au Laos un accord de cessez-le-feu entre gouvernementaux et troupes communistes le 13 février 1973. Cet accord amène non pas une paix parfaite (chaque parti reste sur ses positions à la limite de sa zone d’occupation), mais beaucoup plus de sécurité. Le Laotien reste tout de même sur l’expectative.
Le 3 avril 1974 voit l’entrée à Vientiane du prince Souphanouvong, surnommé « le prince rouge » par la presse occidentale. S’ensuit la constitution d’un gouvernement dit « d’union nationale », composé pour moitié de ministres communistes et pour l’autre de ministres de droite, sous la présidence du Prince Souvanna Phouma, prince neutraliste. Vint ensuite la constitution d’un Conseil politique mixte, présidé et dirigé par Souphanouvong. Dans ce Conseil politique mixte, il est hors de doute que la partie pathet-lao travaillait beaucoup plus sérieusement que la partie gouvernementale. Celle-ci n’avait le plus souvent rien à proposer. L’autre, au contraire, proposait des textes pas trop engagés que les gouvernementaux approuvaient. C’est ce Conseil, auquel Souphanouvong imposait son programme, qui semble avoir dirigé le pays jusqu’à la prise du pouvoir total par les communistes plutôt que le gouvernement de coalition. Le peuple reste toujours sceptique : il sait que le Pathet-lao ne respecte sa parole que lorsqu’il y trouve tout bénéfice. De plus, du point de vue politique, les slogans et bonnes paroles, ressassés par Souvana Phouma au sujet de la réconciliation: « qu’entre Laotiens, on pouvait toujours s’entendre », n’émouvaient pas grand monde, mais on pensait au contraire que c’était là une illusion. Cette illusion de la paix retrouvée dans la réconciliation nationale servit fort bien le Pathet-lao qui en profita pour pousser plus avant son combat de lutte politico-sociale, laissant pour le moment son armée à la garde de ses frontières et au service d’ordre de la zone qu’il occupait.
Dans le dernier compte rendu de 1974, une parole d’un de nos confrères était citée « A propos de la paix nouvellement revenue dans le pays et de la participation du Pathet-lao au gouvernement du Laos: cette paix met officiellement fin à l’ingérence américaine dans le pays, mais demeure une paix forcée et imposée par l’extérieur. Dans la mesure où le Pathet-lao est une force révolutionnaire authentique, qui mène une guerre de libération, c’est-à-dire qui veut changer les structures politiques et économiques de la nation, cette paix reste précaire : une révolution s’achève avec un vainqueur et un vaincu et non pas par un compromis qui prétend faire coexister des idéologies irréductibles…». Le Pathet-lao a prouvé et prouve encore tous les jours qu’il est cette force révolutionnaire, qu’il a la ferme conviction d’imposer cette révolution au peuple et qu’ainsi l’avenir et la direction du pays seront par lui assurés. D’ailleurs, si des difficultés sérieuses survenaient dans ce domaine, n’y a-t-il pas sur place les troupes d’un pays frère qui viendraient immédiatement à son aide ?
Déjà à cette époque, 1973-74, chaque missionnaire M.E.P. du Laos était persuadé de l’entière main mise du Pathet-lao sur le royaume dans une échéance assez brève. Nous devinions aisément qu’aussi bien les membres de droite du gouvernement que leurs collègues du Conseil mixte étaient bernés par le Pathet-lao et que, bientôt, lui seul tiendrait les rênes. La chute de Phnom-Penh et celle de Saigon ont, bien sûr, précipité les événements ainsi que certains faits locaux créés par lui. La victoire communiste ne pouvait plus être un compromis, surtout après le départ des Américains, ni une alliance mal supportée avec les éléments de droite.
Dès la fin de 1974 et, de plus en plus au début de 1975, le Pathet-lao prend davantage d’influence et de pouvoir. L’emprise qu’il a sur le Conseil mixte à Luang-Prabang se fait sentir aussi à Vientiane sur le gouvernement de coalition. Une campagne de propagande intense fut donc décidée dans tout le pays, mais surtout dans les villes auprès des étudiants, des ouvriers et des tireurs de pousse-pousse. Des manifestations eurent lieu, ainsi que l’occupation de certains lieux tactiques pour revendiquer contre la cherté de la vie, abattre la corruption, épurer les administrations, supprimer les jeux, les casinos et les loteries, lesquels étaient entre les mains de grandes familles ou de certains féodaux. Le prince Boun Oum, du Sud-Laos, fut ici particulièrement visé. On exigea encore la neutralité de villes comme Vientiane et Luang-Prabang pour y installer une police mixte, afin d’assurer la tranquillité du Conseil politique et celle du gouvernement de coalition. Nul d’entre nous ne douta que ces mouvements de revendications étaient inspirés, dirigés et même subventionnés par le Pathet-lao ; mais le peuple, heureusement étonné d’abord de voir les siens oser élever de telles réclamations, s’aperçut, mais trop tard, que c’était le Pathet-lao qui agissait par eux.
La chute de Phnom-Penh, le 17 avril, et celle de Saigon, le 30 avril 1975, excitent le Pathet-lao. Il veut désormais arriver au but le plus vite possible. Son programme : révolte des éléments révolutionnaires et progressistes du pays, soulèvement de l’armée gouvernementale contre ses chefs à la solde des impérialistes américains, armée communiste sur le pied de guerre pour aider et soutenir tout mouvement de révolte ou de revendications en zone gouvernementale. Troubles, manifestations et défilés reprirent de plus belle dans toutes les villes du Laos. Ces mouvements étaient composés des mêmes éléments que les précédents. Venaient cependant s’y ajouter bon nombre de fonctionnaires subalternes. Les revendications furent beaucoup plus violentes et exigeantes que précédemment. On demanda le renvoi total des Américains du pays, le changement de tous les administrateurs provinciaux, le jugement des éléments corrompus et des réactionnaires de la droite antinationale, l’entrée du Pathet-lao dans la zone gouvernementale et la destitution du prince Boun Oum pour le Sud-Laos, dont il était le principal féodal et, disait-on, le plus grand concussionnaire. Les sièges des administrations du Sud furent occupés, les chefs de provinces pris en otages, avec menace de mort si les revendications n’étaient pas acceptées. Les différentes stations de radio furent occupées et se mirent à diffuser des chants et des émissions nettement pathet-lao. Quelques jugements populaires se déroulèrent aussi, dont quelques commerçants chinois ou laotiens furent les victimes, mais ces jugements ne furent pas dramatiques dans leur issue. Ces troubles obligèrent certains ministres et hauts fonctionnaires gouvernementaux et pathet-lao à venir écouter les revendications de Paksé. Les manifestants eurent gain de cause et les dirigeants du Sud furent envoyés à Vientiane ainsi que des représentants de la droite et, de là, en rééducation à Viengsai, capitale du Pathet-lao près de Samneua. Ils y sont encore. C’est alors que la peur s’installe chez beaucoup d’autres dignitaires et fonctionnaires de droite encore en liberté et qu’ils quittent le Laos pour l’étranger. Notons que pendant tous ces événements, l’armée gouvernementale n’intervint pas, de même qu’elle ne fit pas opposition, un peu plus tard, à l’entrée de l’armée pathet-lao, faute d’ordres et sans doute par crainte et intimidation. A partir du 18 mai 1975, les soldats communistes font mouvement sur les villes, accueillis par les étudiants, les tireurs de pousse, les ouvriers et la population à qui on avait donné l’ordre de se porter à leur rencontre aux cris de « La paix est venue ». Le Pathet-lao occupe ces villes, s’installe dans les bâtiments administratifs et dans les propriétés particulières de ceux qui avaient déjà fui. C’est ainsi que le pays fut « libéré » et le Pathet-lao atteignit son nouvel objectif, « appelé et accueilli par le peuple enthousiaste ». Bientôt, l’armée nationale fut invitée, elle aussi à entrer dans le mouvement de libération : elle se révolta contre ses chefs en les accusant de concussion et d’injustice envers les soldats, et elle « demanda » à être intégrée dans l’armée du Pathet-lao. Cette armée nationale livra donc ses armes, ses avions et tout son matériel aux libérateurs. Ses officiers furent envoyés en rééducation. Les soldats firent, pendant un moment mais désarmés, patrouille avec les soldats pathet-lao, puis renvoyés dans leurs foyers pour être, peu après, rappelés et envoyés, eux aussi, en rééducation.
Difficultés économiques et résistance
On institua alors la fête de la libération, qui fut célébrée le 12 octobre à travers tout le royaume. Ce fut l’occasion de déclarer dissoute l’ancienne administration réactionnaire, dissoute aussi l’armée fantoche à la solde des impérialistes américains. Fut déclaré antinational et dépravé ce que les Laos avaient pris à la mode occidentale, américaine ou thaïlandaise : pantalons à pattes d’éléphants et cheveux longs pour les hommes, port du pantalon pour les femmes, danses occidentales ou thaïes. On supprima aussi les maisons de jeux ou de passe. Cette épuration, les commissaires politiques et leurs sbires sont chargés de la poursuivre jusque dans les villages et d’y créer un nouvel élan démocratique et révolutionnaire. Partout, jusqu’à des heures avancées de la nuit, on apprend chants et danses révolutionnaires et les « passums », les « samanas », réunions pour l’éducation du peuple dans chaque village, se multiplient. La radio elle-même ne transmet plus que des émissions de Viengsai, la capitale révolutionnaire. Des comités dont les membres étaient choisis par les nouveaux cadres furent établis. Ils étaient chargés d’enseigner au peuple ce qu’était la révolution. Ce dernier apprit alors avec étonnement qu’il avait chassé les impérialistes américains, leurs valets, ainsi que l’ancienne administration grâce à sa lutte, ses sacrifices et à la bravoure de l’armée de libération. On promit encore monts et merveilles et la prospérité pour bientôt. Intoxication à haute dose. Le peuple, lui, reste dans une attente sceptique et méfiante, d’autant plus méfiante que déjà la situation économique s’est beaucoup dégradée et se dégrade de plus en plus. En effet, à la suite d’un incident avec la Thaïlande, celle-ci ferme ses frontières et les produits, même de première nécessité, n’arrivent plus. Les pays frères n’aident pas encore et même, un peu plus tard, quand ils le feront, ce ne sera que chichement et avec des produits de mauvaise qualité : le bon riz du Laos ainsi que d’autres denrées partaient au Vietnam (pour payer les dettes de guerre ?), en échange de quoi le Laos ne recevait que du vieux riz, émietté et souvent noir.
Le riz qui est dans les greniers des villages de la province, récolté l’an dernier et peu abondant par ailleurs, le paysan ne peut le vendre qu’au gouvernement et à bas prix. Ceux qui manquent de cette denrée, et ils sont nombreux, surtout dans les villes, ne peuvent en acheter qu’en fraude et très cher, car la quantité allouée par le gouvernement à ceux qui en manquent ne dépasse jamais 2 kilos, quel que soit le nombre des membres de la famille, mais à un prix fixé par le gouvernement. Par suite de la fermeture de la frontière par la Thaïlande, les produits de première nécessité pour un pays en voie de développement, comme le lait pour les enfants, le sucre, le sel, le pétrole pour l’éclairage dans les villages et l’essence, les piles pour les transistors, le papier, l’encre et les cahiers n’arrivent plus. Dans les villages s’exercent une présence et une surveillance presque continuelles des soldats du nouveau régime : il faut nourrir et entretenir ces soldats du peuple, défenseurs de la paix. On fait découvrir au peuple des travaux soi-disant de nécessité publique urgente et cela, au plus fort de la moisson. Des délations ont lieu (le Pathet-lao avait ses espions) et l’on assiste à des arrestations arbitraires. On désigne aussi d’office des jeunes gens, des hommes jeunes ou des anciens militaires pour les camps de travail ou pour les camps de futurs cadres et fonctionnaires. Pour circuler, il faut de multiples laissez-passer sans lesquels tout déplacement devient impossible. Dans quelques endroits, le paysan n’est plus autorisé, et pendant des semaines, à se rendre dans sa rizière ou dans son « raye », (culture sur brûlis) pour éviter tout contact avec la résistance qui devient de plus en plus active. Il y eut même quelques exécutions capitales (on n’exécutait pas au fusil, mais au poignard dans la gorge et, pour ma part, j’ai vu de mes yeux cinq cadavres ainsi mutilés dans le Mékhong).
Toutes ces atteintes aux libertés essentielles, et Dieu sait si le Laotien aime être libre, firent que l’incompréhension, le mécontentement, l’inimitié et enfin la haine s’installèrent dans les esprits et les cœurs. Ce fut un rejet absolu de ce nouveau régime imposé. Les promesses de prospérité n’avaient pas été tenues, la misère se faisait de plus en plus pénible dans le peuple qui sentait bien qu’il devenait esclave. La destitution du roi et la proclamation de la république démocratique et populaire lao furent le couronnement de cette rancœur. Tout cela se traduisit, pour ceux qui en avaient la possibilité, par la fuite en Thaïlande, les étudiants dans les premiers, eux qui avaient œuvré à la venue du Pathet-lao par leurs revendications sociales et scolaires. (Un certain nombre d’entre eux furent emprisonnés qui avaient osé dire aux nouveaux maîtres qu’ils ne tenaient pas leurs promesses). Ces réfugiés continuent d’ailleurs d’arriver, à leurs risques et périls, en Thaïlande chaque jour. Ceux qui restent au pays ont au cœur la haine absolue de ce régime, véritable machine à broyer et destructeur de liberté. Je ne crois pas beaucoup me tromper en disant que 95 % des Laos sont de ceux-là.
Dès novembre 1975, en entendit parler de résistance, au moins dans le Sud-Laos. Nous avons su qu’elle était composée d’anciens officiers de l’armée gouvernementale, de sous-officiers et d’hommes de troupe de cette même armée. Elle comptait aussi des déserteurs de l’armée populaire (celui qui commandait dans la province de Champassak en était un et avait une renommée de véritable guerrier). Sont venus s’y ajouter des adultes et des jeunes qui réussirent à fuir l’étau communiste. Elle s’est montrée et se montre toujours efficace en causant pas mal d’ennuis au gouvernement provincial et aux troupes populaires, à tel point que celles-ci n’osent plus s’aventurer en forêt. La situation s’est renversée. On dit cette résistance capable d’occuper une province qui lui servirait de base pour de nouvelles conquêtes. Contrairement au Pathet-lao lorsqu’il était dans la brousse, la résistance a pour elle les populations. La résistance veut rester neutre et s’insurge contre le Pathet-lao qui « vend le pays aux Vietnamiens du Nord ». Il serait possible que cette résistance remporte encore des succès, et peut-être même la victoire, si elle n’avait à faire qu’au seul Pathet-lao. Mais elle manque d’armes et ne semble être aidée par aucun pays étranger. D’autre part, il est impensable qu’un pays frère comme le Vietnam ne vienne en aide au Pathet-lao s’il se trouvait en trop grande difficulté.
2. Le Groupe missionnaire
Quelques dates importantes1974-1975
C’est dans un climat politique et social des années 74-75 et 75-76 que le groupe missionnaire a vécu. Pratiquement, depuis mai 71, date d’une nouvelle avance viet et pathet-lao caractérisée par la prise de Paksong, bourgade clé du Plateau des Bolovens, à 50 km de Paksé, nous étions tous persuadés, aussi bien prêtres laos que missionnaires français, que l’issue fatale allait arriver à brève échéance. Le départ des Américains du Sud-Est asiatique, de même que la prise de Phnom-Penh et de Saigon ne firent que nous ancrer davantage dans cette persuasion. Néanmoins, depuis l’arrivée du Pathet-lao, le 18 mai 1975, jusqu’au jour de notre expulsion, le 23 février 1976, nous avons pu vivre avec et au milieu de nos chrétiens, sauf deux ou trois d’entre nous qui ne furent pas autorisés à quitter Paksé pour rentrer chez eux, parce que le secteur ne faisait plus partie de la même province administrative. Ces secteurs privés de leurs responsables furent alors desservis par des prêtres laos qui, eux, pouvaient circuler avec moins de difficultés, étant du pays. A tous cependant, Laotiens et étrangers, il fallait la permission écrite du chef de village, approuvée par celle du chef de canton et celle de la sous-préfecture, pour pouvoir circuler (ad tempus) d’un point à un autre, sans compter moult contrôles et fouilles le long du chemin : 6 fois sur 50 km, 17 fois sur 300 km.
Ces événements et l’ambiance dans laquelle nous les avons vécus n’ont pas été, on le pense bien, sans influence sur notre travail missionnaire et pastoral et sur la direction de nos deux missions. Rome prit l’initiative (sur la demande de la Conférence épiscopale et du nonce apostolique à Bangkok ?) de demander à nos deux vicaires apostoliques, Mgr URKIA à Paksé et Mgr BACH à Thakhek, de donner leur démission pour être remplacés par des vicaires apostoliques laotiens. Mgr KHAMPHAN fut nommé à Paksé et sacré le 10 août 1975, Mgr OUTHAY à Thakhek et sacré le 24 août 1975.
C’est là l’événement principal pour l’Eglise de Paksé et de Thakhek. Pour ce qui regarde le vicariat de Vientiane, celui-ci avait déjà son vicaire apostolique laotien depuis l’année précédente en la personne de Mgr NANTHA, qui remplaçait Mgr LOOSDREGHT O.M.I. démissionnaire. Quant au vicariat de Luang-Prabang, d’où les Oblats italiens avaient été expulsés dès l’arrivée des Pathet-lao en juin 1975 « pour enseignement religieux contraire à la voie nouvelle du peuple », le vicaire apostolique, Mgr STACCIOLI, ne fut pas remplacé, mais le territoire confié à Mgr Nantha.
Avant ces remplacements, d’autres faits s’étaient passés dans la mission de Paksé. Mgr Urkia les résume sommairement.
15 janvier 74 : Réunion de la CELAC à Paksé (8 jours).
16 avril 75 : réunion de tous les Pères laos à Paksé. (5 jours).
18 mai 75 : entrée des Pathet-lao à Paksé.
10 août 75 : ordination épiscopale de Mgr KHAMPHAN à Paksé.
17 février 76 : ordre de départ de tous les missionnaires étrangers.
La vie reprend
Pour la mission de Paksé, l’année s’ouvre par la réunion de la CELAC (Conférence épiscopale Laos-Cambodge) qui, pour la première fois, se tient à Paksé. Au premier rang des travaux, la préparation du Synode des évêques qui doit se tenir à Rome dans le courant de l’année sur le thème : « Evangélisation ». (Mgr URKIA y fut désigné comme porte-parole de la CELAC).
1974 est aussi l’année du retour de beaucoup de réfugiés à leurs villages d’origine (mais en zone gouvernementale). Les Filles de Marie de la Croix, qui avaient dû abandonner leur maison-mère dans le courant de 1973, se réinstallent dès le 20 janvier. La maison a terriblement souffert des bombardements et de l’occupation par la troupe. Elle sera entièrement restaurée grâce à la générosité de l’épiscopat allemand.
La plupart des villages du secteur ne sont que des amas de ruines ; ils ont été occupés successivement par les troupes communistes et les gouvernementales. Ils offrent un spectacle lamentable : maisons effondrées sous les bombardements, églises et écoles dont il ne reste que des colonnes meurtries par les balles et les éclats d’obus. Vers le KM 23 de Paksong, il ne reste même plus de traces de maisons : les arbres sont déchiquetés et brûlés au napalm. Le sol est partout jonché d’obus non éclatés.
Et pourtant, la vie reprend le dessus. Des petites huttes couvertes de paillotes se montent un peu partout. La plupart du temps, elles sont à l’emplacement de l’ancienne maison. L’église et l’école sont reconstruites dans le même style, qui n’a rien de triomphaliste... Pour cela, chaque famille prépare sa quote-part de bambous tressés et de paillotes.
Puis, le jour J, fixé par le chef du village et les anciens, tout le village se met au travail. Le dimanche suivant, c’est l’inauguration dans la joie et quelques libations. La vie chrétienne reprend son rythme : catéchismes des enfants et des adultes, célébrations liturgiques... C’est une vraie résurrection.
Pâques 74 et 75 : les baptêmes des adultes s’élèveront à 140 dans ce secteur durement touché par la guerre. Ceux qui ont vécu cette époque tragique n’oublieront jamais l’esprit de foi, la générosité et le courage de ces chrétiens, pour la plupart des néophytes, et de ces catéchumènes.
Dans le même temps, la formation des catéchistes s’intensifie : sessions de tous les catéchistes réunis à Paksé et sessions par secteurs.
Et puis, c’est le 18 mai 75 : les Pathet-lao s’emparent de tout le Sud-Laos. La suite a été racontée en long et en large. Les M.E.P. quittent Paksé le 25 février 1976.
Mgr URKIA, pendant qu’il était encore chef de mission et après, travaillait dans le secteur est du Plateau des Bolovens. Un autre Père, le P. MOREL, y travaillait aussi. Voici ce qu’il nous dit notamment au sujet de la réimplantation des réfugiés sur leur ancien territoire : « Dans le secteur d’Udomsu et de Phu Ba Thieng, les années 74-75-76 furent marquées par le retour et la réinstallation des gens réfugiés sur la route de Saigon et la piste du KM 13 depuis les événements de février-mars 72.
« L’écobuage fut alors pratiqué d’une façon intensive et en l’espace de deux années toute la forêt située entre la route du KM 21 et la piste nouvelle du KM 12 (environ 5 000 hectares) disparut et fit place à de magnifiques « rayes ». En effet, cette forêt était riche surtout d’énormes touffes de bambous. Celles-ci fournirent un matériau de choix pour la confection des habitations et ce qui ne fut pas employé fut brûlé et fournit à une terre volcanique déjà particulièrement riche un engrais d’appoint. Les récoltes de 74 et 75 furent bonnes, que ce soit en paddy, en légumes ou en fruits. Après deux années, 72 et 73, particulièrement éprouvantes, les réfugiés reprenaient goût à la vie d’autant que, les armes s’étant tues, ils espéraient, sans trop y croire cependant, que leur calvaire était terminé. Hélas ! l’arrivée des troupes pathet-lao à Paksé mettait un terme à leurs espoirs et l’inquiétude recommença à gagner les esprits. Ceux qui pensaient s’installer sur la piste du KM 12 durent déchanter et se préparer à regagner leur ancien village d’origine. Tout cela au milieu de tracasseries administratives fort nombreuses. Citons pour mémoire : rééducation politique au village ou en camps ; travaux communautaires d’entretien de routes, de confection de bâtiments administratifs, d’écoles, de dispensaires, etc…; élections, participation aux commémorations ; titres de circulation ; répression de la guérilla. A la fin de l’année 75 et au début de l’année 76, on assistait au déménagement de la plupart des occupants de la piste du KM 12, regagnant qui, la route de Paksong, qui, la région de Saravane. Ce retour au pays d’origine s’effectuera sans enthousiasme en raison de l’incertitude quant aux conditions de vie en secteur libéré de longue date. »
Une Eglise qui s’est préparée...
Nous avons déjà dit plus haut que nous voyions depuis longtemps le moment inéluctable de la « libération totale » du Laos par le Pathet-lao. Restait à en tirer les conséquences pour notre Eglise et la préparer à vivre son message dans les temps durs qui allaient survenir. Le P. VIGNALET résume parfaitement le travail missionnaire de cette époque.
« L’action missionnaire, au cours de cette époque, est caractérisée par la préparation des chrétientés à l’autosuffisance, à l’absence prolongée des prêtres et à la prise en charge de l’église par les laïcs.
« A l’heure où l’on militait ailleurs pour la démolition des structures ecclésiales, avec notre nouvel évêque lao, Mgr KHAMPHAN, prêtres locaux, missionnaires et responsables avons estimé qu’il fallait, dans la formation des fidèles, insister sur l’appartenance non à un simple et vague courant de pensées fraternaliste, humanitaire et contestataire, mais à l’Eglise, corps vivant du Christ dont nous sommes membres conscients, libres et solidaires. Nos chrétiens du Laos se sentent, dans l’ensemble, non un petit ghetto isolé, mais, partageant la foi et l’espérance de tous les chrétiens du monde, ils trouvent un regain de force dans les liens de charité qui les relient aux autres membres de l’Eglise partout dans le monde. Sachant l’Eglise humaine et divine, ils n’ont jamais rejeté le cadre dans lequel ils se sont épanouis et ont spontanément senti le besoin de renforcer leur organisation de chefs de chrétienté et de catéchistes qui vont remplacer les prêtres. Ils s’expriment librement dans une liturgie adaptée et adoptée d’enthousiasme. Ainsi, encadrés et unis, ils se sont trouvés prêts à affronter le régime marxiste athée qu’ils voyaient venir.
« Aussi bien, cette préparation datait de longues années. Sous l’impulsion éclairée et prévoyante de Mgr URKLA, les catéchistes recevaient une formation permanente d’une session par mois, suivie de la préparation pratique par le missionnaire de leur secteur qu’ils remplaçaient déjà dans bien des domaines : homélies, célébrations dominicales, préparation des malades, baptêmes et mariages dans les cas exceptionnels. Quand l’exception deviendra la règle, il n’y aura pas de rupture.
« Ces catéchistes étaient d’abord les « anciens », formés sur le tas, choisis pour leur zèle, leur foi vécue sinon pour leur science. Ensuite vinrent les enfants choisis sur leurs dispositions et envoyés à l’école des catéchistes et qui, pour la plupart, arrivés à l’âge adulte, sont devenus des animateurs, des éducateurs, des responsables, des témoins. Vivant dans le village, de la vie du village, ils sont des bénévoles, ne recevant qu’une récompense quasi symbolique.
« Il faut signaler aussi le rôle très important joué par les religieuses des Filles de Marie de la Croix et des Sœurs de la Charité dans l’animation, l’éducation, la catéchèse sans parler de leurs œuvres caritatives.
« A leur départ, les missionnaires laissaient une chrétienté vivante, saine, jeune, en expansion constante, bien dans sa peau et parfaitement insérée dans le pays, capable de vivre et de se développer seule malgré le petit nombre de prêtres autochtones. »
Ajoutons aussi que la gestion des biens paroissiaux fut confiée à des comités groupant le sacristain, le catéchiste, l’instituteur et le chef du village. L’argent de la paroisse leur fut donné ainsi que les registres des comptes. Les biens meubles et immeubles appartenant soit à la mission, soit au curé, soit à l’église locale, et comprenant terrains, bâtiments (chapelles, maisons des Sœurs, écoles, presbytère avec leur mobilier) furent déclarés biens de la communauté de l’endroit où ils se trouvaient et donnés à ladite communauté avec mission de les entretenir et de les conserver. Cette préparation spirituelle et matérielle se fit aussi avec la même intensité et la même profondeur dans les villages de la plaine chez nos chrétiens purs laos.
... en poursuivant son labeur
Séminaristes. Avec l’arrivée du Pathet-lao, les Oblats de Marie Immaculée fermèrent leur collège et petit séminaire de Paksane où étudiaient nos petits séminaristes, ainsi que ceux de la mission de Thakhek en commun avec les leurs. Les Oblats fermèrent encore le Foyer où vivaient nos grands séminaristes à Vientiane et nous les renvoyèrent pendant qu’il en était encore temps. Les petits séminaristes furent reçus au pré-séminaire de Paksé et continuèrent leurs études soit au collège, soit dans des écoles privées de la ville. Les grands séminaristes, au nombre de quatre, habitèrent la même maison dirigée par le P. BOUNLIEP, curé de Paksé. Les cours furent partagés entre un certain nombre de Pères laos et français pour l’Ecriture sainte, le dogme, la morale et l’histoire de 1’Eglise.
Développement social. La guerre, l’inondation, le flux et le reflux des réfugiés avaient appauvri bon nombre de gens, chrétiens et non-chrétiens, et un certain nombre d’entre eux étaient vraiment dans la misère. Depuis 1974, pour faire échec aux commerçants chinois ou laotiens prêtant à des taux usuraires éhontés, quelques-uns d’entre nous, avec des subsides venant de divers organismes caritatifs français ou européens, fondèrent des banques de riz avec des greniers qui pouvaient contenir parfois jusqu’à 100 tonnes et cela pour toute une sous-préfecture. Le riz pouvait être emprunté par tous sans distinction de religion. Ainsi firent les Pères VIGNALET, MOREL, CAMIO, VAN NÉDERVELDE et MICHEL dans leur secteur respectif. Les gens s’engagèrent à rendre l’équivalent en paddy au taux de l’époque dès la récolte, si celle-ci était bonne. Dans certains endroits, comme chez le P. Morel, il fut décidé d’un commun accord que le taux d’emprunt du riz restait de 30 %. Comparée aux 2 ou 300 % et parfois plus des prêteurs chinois ou laos, cette mesure fut accueillie avec le plus grand soulagement par tous, surtout par ceux qui chaque année hypothéquaient pratiquement leur récolte avant de la moissonner. Un comité de gestion fut créé, composé d’un président, qui était automatiquement le chef du village, d’un secrétaire-trésorier et de deux conseillers.
Dans ces diverses aides aux réfugiés ou aux autres villageois, nous avons toujours visé le but communautaire et non l’aide particulière à tel ou tel, sauf en cas d’extrême nécessité. Ces secours se traduisent par des forages de puits, des constructions de pistes carrossables pour l’accès aux villages à partir de la grand-route, des installations d’écoles de couture, la formation d’infirmières, des dispensaires et même des forages d’étangs communaux à poissons pour avoir de quoi manger avec le riz pendant la saison sèche, ce qui était fort apprécié des villageois.
Ad Gentes. Le travail d’enseignement, de formation, d’animation et de pastoration a, par ailleurs, continué comme d’habitude et comme il a été décrit dans le compte rendu de 1974 et les précédents. Je pense donc inutile de répéter ce qui a déjà été dit maintes fois. Les motifs d’entrée dans l’Eglise non plus n’avaient pas beaucoup changé, du moins dans l’élément bouddhiste. Aussi le catéchuménat n’en a été que plus sérieux pour purifier ces motifs de conversion.
Le labeur apostolique proprement dit a consisté surtout en visites nombreuses aux non-chrétiens au cours desquelles le missionnaire se crée des liens de connaissance qui entraînent ceux de l’amitié. Ceci permet souvent de semer les premières paroles de l’Evangile. Il fallait tenir compte, bien sûr, des possibilités que pouvaient laisser la guerre et le mouvement des armées ou encore, plus tard, les limites de zones respectives d’occupation du territoire par le Pathet-lao ou les gouvernementaux. J’ai remarqué, pour ma part, un rapprochement des non-chrétiens et des bonzes avec le missionnaire, surtout depuis la libération par le Pathet-lao. Le malheur rapproche sans doute ; ces gens semblaient chercher un espoir devant le fléau qu’ils sentaient s’abattre sur eux et sur leur pays. Ceux de nos confrères qui ont mené ces prospections ad gentes disent avoir toujours été bien accueillis et leur qualité de missionnaire catholique étranger n’avoir pas du tout été un obstacle, au contraire. Les misères de la guerre vécues ensemble n’ont fait que renforcer ces liens d’amitié. Ces gens, manquant de soins et dépourvus de médicaments, avaient souvent recours aux Pères pour être aidés dans ce domaine. Tous ces services rendus, toutes ces paroles semées, ont abouti dans certains secteurs, celui-ci de Khong Sédone en particulier, à ce qu’un certain nombre de gens de tout âge et quelques familles entières ont manifesté le désir d’étudier plus avant le christianisme. Et même, quand il ne fut plus permis aux Pères d’aller les visiter, il en exprimèrent leur dépit aux nouvelles autorités et donnèrent aux missionnaires différents témoignages de leur attachement. Cet attachement de nos chrétiens à leurs missionnaires, nous en avons encore eu une preuve lorsque d’abord chacun d’entre nous quitta ses villages, puis lorsque nous fîmes nos adieux à l’évêque et aux prêtres laos que nous laissions au nombre de cinq dans la mission de Paksé et enfin lorsqu’un grand nombre de chrétiens, venus de Paksé et de nombreux villages, et beaucoup de non-chrétiens nous accompagnèrent à l’aéroport de la ville pour nous donner un dernier témoignage d’affection et de reconnaissance, le 25 février 1976. Que l’Esprit-Saint soit leur force et leur lumière dans la tourmente qu’ils traversent.
RÉGIONS DU VIETNAM ET DU CAMBODGE
En raison des circonstances, ces deux régions n’ont pu
fournir de compte rendu d’activité.
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