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Père Pierre GAUTHIER
(1925-1996)
Quelle soirée ! J'étais arrivé à Singapour depuis quelques jours, attendant une nomination dans la solitude de l'archevêché, lorsque le P. Girard, procureur du diocèse, me dit un soir après dîner : "Viens, je t'emmène !" Pendant le trajet jusqu'à notre procure de Société, à River Valley Road, il m'explique que trois confrères de Malaisie, 'trois personnalités', étaient arrivés dans l'après-midi "Il est bon que tu fasses connaissance !" Et nous voilà accueillis chaleureusement par trois imposants et impressionnants collègues : le P. Rigottier, 45 ans, ancien de l'Inde et curé de Taiping , le P. Mourgue, même âge, ancien de Chine et curé d'Alor Star, tout au nord du pays, le P. Gauthier, 32 ans, pasteur de Sitiawan, paroisse sur la côte ouest, à majorité tamoule. Tous les trois en tricot de peau et sarong, fumant pipe ou cigare, assis sous le ventilateur et riant des aventures de leur périple. Ils étaient en train de roder la voiture du P. Mourgue. L'opération avait été confiée à un chauffeur de renom, Pierre Gauthier, qui comptait déjà un certain nombre d'accidents. Pendant trois heures - bien au-delà du couvre-feu habituel du P. Girard - je les écoute parler de leur apostolat, de leur vie dans ce nouveau diocèse de Penang. C'est captivant et folklorique... Des confrères de taille et de poids - oscillant entre 1,77m et 1,83m et 90 à 108 kg. Ma première rencontre avec Pierre ! Un début d'inculturation et comme il savait rire aux éclats et nous faire rire !
Le "grand Gauthier", ainsi l'appelle-t-on déjà au séminaire. On remarque sa taille d'autant plus qu'il est encore dans la catégorie 'à garnir'. Trois ans à Lille, et il amplifie. Dès son arrivée en mission, il pèse quelque 108kg et en restera là presque jusqu'au bout. Aussi devient-il le "gros Gauthier". En Inde, il soulevait le petit cheval qui trainait la charrette taxi ; et en Indonésie, dans les avions à sept places, après l'avoir pesé, lui et ses bagages, on le fait asseoir sur le siège du copilote. Il s'esclaffe et en profite pour admirer le paysage...
Un "ponot".
Né au Puy-en-Velay le 14 juillet 1925, il est le troisième de la famille, après deux sœurs qui sont ses aînées de 9 et 14 ans. Son père est devenu, 'à la force du poignet', propriétaire d'une entreprise de fonderie et de fabrique d'outillage de ferme, employant une quinzaine d'ouvriers. Pierre se disait volontiers élevé autour des chaudières et parlait de l'atmosphère familiale de l'usine. Dès la maternelle, il entre au pensionnat Notre-Dame-de-France, tenu par les Frères des Écoles Chrétiennes, et y poursuit ses études jusqu'au baccalauréat, qu'il passe brillamment.
Le papa, gazé à la guerre de 14, meurt en août 1938 et la famille, qui était financièrement à l'aise, doit faire face bientôt à des difficultés pécuniaires. Pour terminer ses études, Pierre devra obtenir une bourse. La maman meurt en février 1942, et les sœurs, plus âgées et mariées, deviennent la famille, une au Puy, l'autre à Cannes. C'est là qu'il passera ses vacances et, plus tard, ses congés lorsqu'il viendra de Malaisie. Il allait du Puy à Cannes en vélo : "deux jours de route..."
Les années de séminaire et d'études, 1943-1952.
En octobre 1943, il rentre au grand séminaire du Puy.
"J'y étais un oiseau rare, ne venant pas du petit séminaire !" Il n'est guère préparé pour la tradition sulpicienne… monte les escaliers 4 à 4 et les conseils de Mr. Branchereau lui semblent venus d'une autre planète. " Le solfège et l'harmonium sont un calvaire…"
Il se sent à l'étroit. Il cherche des horizons plus larges, veut partir le plus loin possible ; et les jeunes du Puy : Abrial, Valour, Solvignon, Toqueboeuf… sont nombreux aux Missions Étrangères.
Exempté de service militaire, il fait un temps de préparation à Rambouillet et arrive rue du Bac en octobre 1945. Il devient co-chambriste de Valour et Pentecoste. Le séminaire déborde... Dans sa lettre de demande d'admission, de mai 1954, il écrit "qu'il songe aux Missions depuis bientôt trois ans et spécialement aux Missions Étrangères." Le supérieur du séminaire du Puy le décrit comme "intelligent et appliqué ; il a bon esprit et de la piété. Ses notes trimestrielles ont été presque toujours supérieures à 7,5 sur 10. Sa santé ne nous a jamais donné d'inquiétude. Des progrès à faire encore pour le recueillement et le silence. En somme, un sujet vraiment bon, mais dont le diocèse fait volontiers le sacrifice pour l'œuvre des Missions." Qui dit mieux ?...
Trois années d'études à Paris, apparemment sans histoire. Mgr Martin, son évêque, tient à l'ordonner au Puy, dans la chapelle du pensionnat dont il est ancien élève. Pierre, qui n'a pas encore 23 ans, devient prêtre le 3 Juillet 1948, ayant reçu sa destination pour la mission de Malacca. Mais il n'en est pas pour autant un partant ! C'est l'époque où la Société envoie un bon nombre de jeunes confrères pour des études supérieures. "Choisissez les Lettres", lui dit le P. Destombes, et lui, toujours pratique, en vue du pays où il est envoyé, se décide pour une licence d'anglais. Suivent alors trois années d'études à l'Institut Catholique de Lille, en compagnie des P. Delaby et Fontaine, tout en logeant à la procure, auprès du P. Beaudeaux. Là encore, études sans histoire et, dans le minimum de temps, un diplôme qui plus tard faillit lui jouer un mauvais tour ! C'est enfin le départ, en février 1952, sur le "Félix Roussel" qui "dès le départ, commence sa partie de balançoire." Homme toujours bien organisé, il écrit son journal de bord. Dès l'arrivée dans la Mer Rouge, un refrain revient deux ou trois fois par page : "Quelle chaleur ! ... Je prends les shorts et j'envoie mon beau pantalon noir aux poissons... Je suis en eau. J'ai fait sauter toutes les doublures de la soutane. Elles ont pris le même chemin que le pantalon ... Les dames, il ne leur reste pas grand'chose sur la peau ... Je clos cette lettre : mes idées s'évadent avec la chaleur ... Je me demande si je vais continuer à cuire longtemps..." Quarante ans après, le vétéran s'épongeait toujours le front et la figure !
Les débuts : Singapour, Kuala Lumpur, Bagan Serai.
Le voilà enfin à Singapour, toujours dans la chaleur, en résidence à la cathédrale, auprès du P. Bonamy, vicaire général. Sa connaissance de l'anglais lui permet de prendre des contacts et de commencer immédiatement l'étude du tamoul, puisqu'il est destiné à l'apostolat parmi les Indiens. Pendant toute la Semaine Sainte, il est le diacre de Mgr Olçomendy. Mais la situation se gâte bientôt : apprendre le tamoul, bien sûr, mais il n'a pas de professeur. Il manifeste sa frustration en se rasant la barbe, au grand dam de son curé, et achète une moto pour pouvoir s'aérer. Dès le mois de mai, on l'envoie à Kuala Lumpur, à la paroisse Saint-Antoine, fief de la communauté indienne, auprès d'un maître en langue et culture tamoule, le P. Dominique Vendargon - qui, trois ans après, deviendra évêque de Kuala Lumpur. Il se retrouve avec les P. Abrial et Mamet, des anciens de Chine, qui apprennent l'anglais ; et c'est chez Pierre qu'ils se réunissent pour un apéritif.. La situation n'est finalement pas meilleure qu'à Singapour. Le vieux Tamoul qui doit l'initier à la langue n'a aucune compétence...
D'où nouvelle protestation... et envoi à Bagan Serai, dans le nord, une paroisse tamoule "tamoulisante" de quelque 3000 chrétiens, pauvres, sans statut social, à la vie dure, et facilement buveurs. Le P. Francis, le curé, est partiellement handicapé et bientôt notre jeune se retrouve, sans le savoir, curé du poste, se débattant avec la langue et "un professeur de bonne volonté mais pas de grand savoir !" À Bagan Serai, l'anglais ne sert guère. Le grand Gauthier, avec l'aide du catéchiste, prend les choses en main. Il remet de l'ordre. Il arrivera à rallier les traînards et fera confirmer 400 enfants d'un seul coup. Quelle joie pour l'archevêque, qui a un faible pour cette paroisse dont il s'occupait.
Les aventures ne manquent pas. Un accident et la voiture est bonne pour la casse. Mgr Olçomendy se fait tirer l'oreille pour en acheter une autre ; il lui dit de s'en faire avancer le prix par les curés de Penang. Résultat : toutes les fois qu'ils le voient, les P. Auguin et Riboud lui demande leur chèque. "Ça va venir, ça va venir... l'archevêque l'envoie..." Et le chèque n'est jamais arrivé ! - Le terrain marécageux du cimetière lui joue un tour. Alors qu'il préside un enterrement, il pleut à torrent ; la terre s'effondre et le curé, drapé dans sa chape et le goupillon à la main, disparaît dans la tombe où flotte le cercueil. Il faudra plusieurs paroissiens musclés pour le ramener sur la terre ferme.
Pierre s'attache très vite à cette communauté de gens simples, qui savent user et abuser de sa générosité. Le presbytère est rustique, l'église en bois et les moustiques nombreux et agressifs. André Volle, professeur de philosophie au collège de Penang, vient l'aider et passera même six mois avec lui. De même taille et de même poids, on les prend pour des frères, et ils ont certainement de la prestance - la prestance et corpulence que les Tamouls aiment voir chez leurs prêtres. "Il m'avait emmené un jour, écrit le P. Volle, dans une desserte pour rafistoler un mariage. En arrivant à la chapelle, sous une pluie torrentielle, nous ne trouvons personne. Nous faisons le tour des bistrots du village et dénichons enfin les mariés... au cinéma. On ramène le couple et leurs trois marmots à l'église. Tandis que le plus grand faisait dans un coin des choses innommables, le numéro deux hurlait à se déchirer les poumons et le tout-petit goûtait du sein maternel. Les parents se promettent fidélité pour la vie, sous l'œil attendri du curé qui en est pour leur payer le casse-croûte au bistrot voisin... Il y avait peu de choses qui le prenaient au dépourvu !"
Pierre passe là deux belles années de sa vie et rêvera d'y finir ses jours. En 1955, lors de la création du diocèse de Penang, il est rodé et va remplacer le P. Rigottier à Sitiawan, paroisse plus au Sud, au niveau d'Ipoh, dans la région de la côte, et qui vient d'être dotée d'un presbytère.
Sitiawan, 1955-1959.
Paroisse de tradition tamoule, Sitiawan est dotée d'une église depuis déjà longtemps. Avec son premier curé résident, le P. Rigottier, qui visitait les ouvriers des plantations en vélo, ainsi qu'il l'avait fait en Inde pendant des années, la communauté s'est bien soudée et il y a de quoi occuper l'ami Pierre. Il avale les kilomètres en voiture, par des routes encore tortueuses, Bruas, Lumut avec un début de base navale, l'île de Pangkor qui deviendra une station touristique... Un jardin d'enfants, des salles de réunion à bâtir et des ressources plus que maigres. Le nouveau diocèse cherche sa direction et sa cohésion
Le curé de Sitiawan en est un élément dynamique. Aussi, pas d'hésitation pour l'envoyer remplacer le P. Rigottier - à nouveau - comme curé de la grosse paroisse indienne de Taiping, Saint-Louis. Là, il y a plus de travail qu'il n'en souhaiterait. Il y reste dix ans.
Taiping, 1959-1969.
Plus de 5000 Chrétiens, avec une forte communauté en ville et des groupes de familles travaillant dans les plantations de caoutchouc. L'école de filles des Dames de Saint-Maur. Une école privée, tout à côté du presbytère. Un orphelinat pour une quarantaine de garçons, animé par trois Sœurs des Missions Étrangères. Qui dit mieux ? Le P. Henri Vetter y est son vicaire jusqu'en 1966, puis le P. Soter Fernandez, l'actuel archevêque de Kuala Lumpur, et le P. Murphy Pakiam, maintenant son évêque auxiliaire. Pendant ses années à Sitiawan, Pierre a fait un séjour de six mois en Inde, à Attur, pour améliorer son tamoul, mal appris, et maintenant il a une bonne maîtrise de la langue.
Il fonce et soigne plus particulièrement l'école privée, qui est un service très apprécié pour les jeunes qui n'ont pu obtenir le niveau nécessaire dans leurs études pour aller dans les écoles d'État. Il aura bientôt plusieurs centaines d'élèves. La ville lui cède un terrain marécageux où viennent paître les buffles, et il ajoute un bâtiment de quatre grandes classes à côté de la vieille église transformée en centre professionnel.. Au delà des bons résultats scolaires obtenus, il voit là un moyen d'établir des relations avec de nombreuses familles malaises musulmanes. C'est le dialogue de vie et, en vrai missionnaire, il y attache beaucoup d'importance.
Des catéchistes bien formés aident au travail paroissial : visite des chrétiens, catéchèse, célébrations régulières pour les familles éparpillées dans les plantations, camps pour les premières communions et confirmations... C'est l'époque du Concile. Pierre est heureux des orientations que prend l'Église ; bien vite il devient membre de plusieurs commissions diocésaines, du conseil presbytéral - membre fort dynamique. D'un autre côté, il a ses habitudes pastorales ; là communauté tamoule reste traditionnelle et le pasteur aussi. Un de ses vicaires fait ce commentaire : "Les idées, oui, mais dans la pratique, notre curé ne change guère !" De fait, il y aura toujours chez lui ce contraste. Directeur du bureau pour le développement humain, il préparera des campagnes de carême très étudiées, exigeantes ; mais, redevenu curé, il prendra pas mal de distance pour les réaliser...
Taiping, à mi-chemin entre Penang et Ipoh, est une halte que beaucoup de confrères aiment faire. On y est toujours bien accueilli et le curé rayonne la joie de vivre. Auprès de lui, on se détend, on rit, on peut être soi-même. Ni chichi, ni grand discours. Il sait donner de son temps. Bientôt, il bâtit un nouveau presbytère. Il peut recevoir avec plus de confort, et pourtant les finances paroissiales ne sont pas des plus abondantes. Étant allé l'aider pendant un week-end, je suis surpris, après la Messe, de voir une quarantaine de personnes faire la queue à la porte de son bureau. Le coup d'œil du maître, et il me dit: "Viens vite, saute dans la voiture !" Nous démarrons en trombe, sans même avoir le temps d'enlever nos soutanes ; il m'explique: "Il ne faut pas moisir. Ils sont là pour attraper quelques dollars. Mais, malheureux, la quête n'y suffirait pas ! Quand nous reviendrons, il y en aura moins..." De fait, après avoir flâné pendant une heure dans le beau jardin public, à notre retour, il n'y a plus qu'une dizaine de personnes à attendre leur curé. En quelques minutes, avec son efficacité habituelle et de grands éclats de rire, il leur donne une aide ponctuelle. Il sait bien qu'il se fait rouler… "Mais, baste, le déjeuner attend ; il fait chaud... alors, pas la peine de discuter !" Une pastorale au ras des pâquerettes, un curé inculturé..
En 1963, une petite alerte. Les supérieurs de Paris se rappellent du Père Gauthier et de sa licence d'anglais... Le voici nommé professeur à Ménil-Flin et Autrey ! "Mais ils sont fous !..." Et il s'éponge le front de plus belle. Il se débat. Comme le P. Moreau, qui relève d'une sérieuse alerte de santé, accepte le poste et que moi-même - M. Arro - on m'envoie comme professeur au collège de Penang, le régional d'alors, un autre Ponot, le P. Giraud, réussit à garder le curé de Taiping. "Ouf !.. Mais on n'a pas idée !..."
Supérieur régional, 1968-1978.
Les confrères sur place l'apprécient beaucoup et, l'Assemblée Générale 1968 ayant choisi le P. Michel Ladougne comme assistant du supérieur général, ils élisent Pierre comme régional. "Bon, ça recommence !.." Encore quelques mois en paroisse pour laisser les choses en ordre et il s'installe à Ipoh, qui est plus central, en juillet 69.
Une visite attentive des confrères, encore nombreux dans la région, et bientôt, il joint à ses responsabilités de Société le soin des services du Secours Catholique au plan diocésain. "Il faut bien s'occuper !..." Il se détend au volant de sa voiture. On le trouve souvent sur les routes, allant aider et encourager les uns et les autres. Les évêques le connaissent bien et veulent utiliser à plein ses talents : ils lui confient plusieurs projets diocésains. Il entre en contact avec des groupes, bouddhistes, hindous, musulmans, qui organisent actions et campagnes d'aide aux pauvres. Les supérieurs de Société apprécient ses contributions lors des Assemblées Générales et des Conseils Pléniers. Il est un régional d'envergure, mais localement il reste très près de nous. Visites, "Nouvelles Brèves", coups de téléphone, il sait être présent et connaît nos situations et nos difficultés. Toutefois, il lui tarde d'arriver à la fin de son deuxième mandat, d'autant plus que, pour un temps, il est aussi responsable des confrères en Indonésie. Il fonce dans ce qui lui semble être la priorité de l'Église en Asie : la croissance de tout homme et de tout l'homme, selon l'optique chrétienne et les choix de la F.A.B.C. (Fédération des Conférences Episcopales d'Asie).
En 1979, le P. A. Pallier le remplace comme régional. Il va alors à Kuala Lumpur prendre la direction du Secours Catholique an plan national. Bientôt cela deviendra le Bureau pour le Développement Humain.
Kuala Lumpur, Directeur du Bureau pour le Développement Humain, 1979-1989.
Il est l'homme de la situation alors et pour les dix années à venir. La Malaisie, oui, mais aussi au service de la FABC, organisant des séries de sessions pour la formation des évêques au niveau des besoins de la société. Il est partie prenante des orientations des épiscopats asiatiques, donnant priorité au soin des pauvres, aux besoins des jeunes et à la formation des communautés de base. Son centre emploiera bientôt de 4 à 5 personnes à plein temps, avec des itinérants du nord au sud du pays. Tout en restant simple et de bonne humeur, il est devenu un 'grand patron'. Ça tourne, ça produit et aux yeux de certains, il va trop vite et pousse trop fort, Pierre est au mieux de sa forme, et le Seigneur ne le laisse pas chômer. Que de fois il est en voyage en Asie et dans le monde !
1975-78 sont les années de l'arrivée massive des 'boat people', réfugiés du Vietnam. On les entasse plus qu'on ne les loge dans des camps autour de Kuala Lumpur et dans des îles de la côte est, en particulier à Pulau Bidong, où ils seront plusieurs milliers. Le Secours Catholique est en première ligne, sous les auspices du Croissant Rouge, avec coopération et tiraillement de la part des autorités. La situation n'est pas facile à gérer. Le P. Gauthier visite régulièrement les camps et aller jusqu'à Trengganu - à quelque 400 km de Kuala Lumpur, pour le départ vers les îles - n'est pas du tourisme. Il fait le voyage toutes les deux ou trois semaines, emportant avec lui des centaines de lettres qu'il a lues, étudiées et classées, pour les distribuer à son arrivée, espérant qu'en haut-lieu on fermera les yeux pour un moment. Combien de personnes a-t-il aidées à retrouver leurs familles, dont les membres sont aux U.S.A., en Australie, en France ou dans un autre camp... À combien a-t-il permis de recevoir les secours nécessaires, sans que rien ne se 'perde' en route... Et les formulaires de demande d'accueil dans des pays d'Europe ou d'Amérique, il en a authentifié des milliers... Aussi, lors de son décès, la communauté vietnamienne d'Australie a envoyé une lettre exprimant sa gratitude et assurant de ses prières : "Le Père Gauthier a travaillé en dépit des dangers et des difficultés, toujours joyeux et combien encourageant. Il nous comprenait et savait nous redonner espoir. Son départ a été annoncé par les médias à Sydney, Melbourne et autres villes d'Australie. Une messe sera célébrée pour lui à l'église Sainte-Thérèse de Sydney le 30 septembre. C'est là qu'il avait concélébré trois fois lors de ses visites parmi nous. Que le Seigneur soit remercié pour nous l'avoir donné !"
Le Bureau pour le Développement Humain est associé à diverses actions et campagnes qui, dans le pays, apportent aide et soutien aux pauvres, aux exploités, aux squatters... Activités que les autorités trouvent gênantes - la perte de face - et qui pourraient devenir des sources d'opposition politique. Pierre sent que son travail est surveillé de près ; il reçoit des visites de la police, dont le but est de lui faire savoir qu'il est remarqué en haut-lieu... la modération lui est conseillée. Finalement, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1987, la police fait une descente à l'évêché et au siège du Bureau, tout à côté. Le vice-directeur, un Malaisien, Frère des Écoles Chrétiennes, est arrêté et interné sans jugement, selon les lois de sécurité qui remontent au temps de la guérilla communiste. Avec lui, un certain nombre de laïcs, chrétiens et non-chrétiens : au total, 109 personnes sont détenues, suspectes de tremper dans un complot marxiste. On n'a pas osé toucher au directeur... Mais la mission continue, les évêques donnent leur appui, l'orage s'apaise, les laïcs sont libérés ; le tour du Frère Rogers arrive et l'archevêque de Kuala Lumpur est à la gare pour l'accueillir. Pierre, bien sûr, y est aussi... C'est ce même Frère Rogers qui, en 1998, participait au Synode pour l'Asie...
Les années passent. Pierre approche de 65 ans et se déclare fatigué... fatigué... Et puis, il est temps de passer la main à quelqu'un du pays : le vice-directeur est à pied d'œuvre. Le grand homme part en année sabbatique, début 1990, pour se préparer à ce qui sera sa dernière étape... Il a désormais des médicaments à prendre régulièrement et en abondance : des cachets de toutes couleurs, qu'il avale par poignées.
Année sabbatique en Indonésie.
Le malais est la langue nationale en Malaisie, la seule langue officielle du pays ; les jeunes parlent plus malais qu'anglais ; dans la liturgie, on introduit l'usage du malais. Avant de se remettre en paroisse, le P. Gauthier veut faire d'une pierre deux coups : se reposer et s'équiper. Ses sœurs sont décédées et il ne fait que des visites rapides en France, parmi ses neveux et nièces, dont il reste très près. Alors pourquoi ne pas passer plusieurs mois en Indonésie : détente et mise à niveau pour la langue. Le P. Moriceau l'accueille à Curup pour plusieurs mois. Il s'y plaît et travaille... dur... Le contraire serait étonnant! Lecture des journaux, bible et liturgie, le bréviaire : il a, côte à côte, la version anglaise et la version indonésienne ; il va de l'une à l'autre et commente : "Jamais la petite heure de l'Office ne m'a paru si longue !" Il rit, mais la climatisation lui manque ; il retrouve la chaleur de ses jeunes années... Un voyage de six semaines, d'un bout à l'autre du pays, accueilli par des évêques qui l'ont apprécié lors de leurs rencontres asiatiques, lui révèle bien des aspects nouveaux d'une région qu'il croyait connaître. Il est en bonne forme, lorsqu'il rencontre son évêque de Penang et se remet au service du diocèse.
Teluk Intan, 1991- 1996.
Il est nommé à Teluk Intan - la Baie de Diamant - à 80 km au sud-ouest d'Ipoh. Il est heureux d'être de nouveau en paroisse et apprécie la piété et la bonne volonté des gens, quelque trois mille chrétiens, avec pas mal de postes secondaires. Mais les écoles des Frères et des Sœurs sont maintenant devenues des écoles d'État et il y a moins de familles catholiques dans les plantations d'hévéas ou de palmiers à huile ; très peu également dans l'administration. Le poste a perdu de sa vitalité, et Pierre est quelque peu déçu de constater que ses paroissiens, en majorité tamouls, ferment les oreilles quand il parle en malais.
Il retrouve ses méthodes solides du passé : visiter les familles et tenir continuellement à jour les noms et les adresses. Il fait beaucoup par lui-même, comme il l'a toujours fait. Le diocèse a lancé un grand programme pour la formation des laïcs et des communautés de base, avec abondance de circulaires et de réunions à tous les niveaux. Il est d'accord, mais ce n'est pas pour lui dans cette paroisse où il pense qu'il doit prendre les gens tels qu'ils sont. Les sessions de formation, les plans à long terme, qui font la joie de son ami, Lucien Catel, ce n'est pas pour lui !
Il n'est plus en bonne santé, mais le repos ne fait pas partie de sa vie de tous les jours. Il se force pour tenir, visiter ses dessertes. Ça lui est très dur. Et pourtant, dès qu'il se sent en meilleur état, il en fait davantage. Le pire ennemi de Pierre, c'est Pierre lui-même, qui ne peut lever le pied. Son neveu écrit : "En 1990, pour la première fois, j'ai pris conscience qu'il vieillissait : il suait sang et eau et soufflait abondamment en montagne... En 1994, il avait besoin de beaucoup de repos, mais cela n'empêcha pas quelques visites dans la bonne humeur.."
Il se donne jusqu'au bout. En août 1996, il accepte d'organiser à Penang une session pour dix-huit jeunes confrères des Missions Étrangères. Le voyant si fatigué, je lui propose de le remplacer, mais non : "J'ai préparé ce que je veux leur dire." Et il partage avec eux sur l'Église de Malaisie, témoignant avec simplicité et enthousiasme de sa vie missionnaire. Entre les séances, il doit se coucher et lui, l'amoureux de la route, demande qu'on l'aide à conduire pour retourner à Teluk Intan. Je rentre à Singapour inquiet.
Dès le 26 août, il se fait transporter à l'hôpital catholique Assunta de Petaling Jaya. C'est là qu'il allait consulter régulièrement ses spécialistes. Épuisé, avec des poussées de fièvre très marquées, on est un moment sans diagnostic. Son taux de sucre, car il a du diabète, est difficile à contrôler. Finalement, on découvre un abcès et, après intervention chirurgicale et antibiotiques, il va mieux. Quatre semaines à l'hôpital, c'est long ! Mais il plaisante encore lors de nos conversations téléphoniques ; il recommence à marcher et cette silhouette en sarong en impose... On parle de sortie et il fait des projets. Tout d'abord, "Il faut que je parte de Teluk Intan... Oui, mais où ?" Puis, "Avec quelqu'un pour m'aider, je pourrais continuer à Teluk Intan.."
Il rechute le jour même où il devait quitter l'hôpital, le lundi 23 septembre. Les docteurs, assez étonnés, reprennent des traitements énergiques, "mais tout se détraque, précise le P. Volle. Je le vois dans la soirée et le trouve terriblement agité. On vient m'appeler dans la nuit ; je lui donne le Sacrement des Malades et à l'aube du jeudi 26 septembre, il part vers le Seigneur."
Son dépouille mortelle est transportée à Teluk Intan, dont il était le pasteur depuis bientôt six ans. Le P. Francis Anthony, supérieur du Collège de Penang - son ancien séminariste de Taiping - qui venait souvent l'aider, anime un week-end de prières et prépare les funérailles. C'est le lundi 30, à l5h, que Mgr Anthony Selvanayagam, évêque de Penang, préside la Messe, entouré d'une cinquantaine de prêtres et de plus de mille paroissiens. Mgr Soter Fernandez, archevêque de Kuala Lumpur, avait tenu à être lui aussi présent à l'émouvante cérémonie. Des chants, des prières en anglais, tamoul, chinois et malais, montrent la dimension universelle de l'Église. Après une procession au cimetière au son lent et sobre des tambours de la clique de l'école Saint-Antoine voisine, Pierre est enterré au pied de la grande Croix qui domine le cimetière - le premier prêtre, semble-t-il, à être inhumé à Teluk Intan, poste établi en 1894.
Celui dont on se rappelle...
Pierre, c'est le dernier de nos 'ponots' qui nous quitte, après les Pères Abrial et Giraud. Tous, oh! combien différents dans leur personnalité mais bien de la même race : un sillon tracé droit, profond, jusqu'au bout... Lors d'une Messe célébrée au Puy-en-Velay le 2 Novembre, j'ai senti combien il y était enraciné, avec les anciens du pensionnat. Notre-Dame-de-France bien présents, plusieurs prêtres, la famille du P. Abrial...
Le 'Tonton Pierrot', comme l'appelle sa famille réunie et émue dans cette célébration de vie, et lui bien vivant, puisqu'à l'issue de la messe, un de ses petits-neveux a remarqué : "C'est à cause de gens comme lui qu'on peut encore garder un peu la foi !... Le Tonton Pierrot de ma jeunesse, c'est ce grand qui débarquait à Cannes au début des vacances et apportait une bouffée de changement, des éclats de rire. Sa bonne humeur et sa facilité à vivre faisaient qu'il arrivait de Malaisie comme il nous avait quittés, simplement, en douceur, attentif ; on n'avait pas l'impression que des années s'étaient écoulées. Peut être, ses courriers mensuels nous le rendaient-ils un peu présent et nous permettaient de l'imaginer heureux, même s'il ne nous en parlait pas... En 1985, nous lui rendons visite et quinze jours en contact constant nous permettent de mieux percevoir ce qu'on imaginait dans ses lettres, avec surtout le problème des 'boat people'."
Après s'être occupé, depuis Ipoh, des services du Secours Catholique, avec sa largeur de vue habituelle, il est convaincu que c'est dans la capitale, Kuala Lumpur, qu'il doit s'installer. Il ne s'agit plus de distribuer de la nourriture, des vêtements ou de l'argent. Il faut former les personnes. Partager la Bonne Nouvelle, oui, en aidant les catholiques à être le levain dans la pâte, à mettre en œuvre la dimension sociale de l'Évangile.
'Bureau National pour le Développement Humain'... Ce n'est pas simplement un nouveau nom, mais une nouvelle orientation, qui indique, chez Pierre, un changement profond que certains autour de lui n'apprécient pas. Il prend au sérieux les priorités de la F.A.B.C. et devient un des hommes de confiance de l'épiscopat en Asie. Bien des pays font appel à lui. Pour un temps, il est plus à Manille, Hongkong ou Jakarta qu'à Kuala Lumpur. C'est l'époque où on le trouve par trop organisateur et exigeant, car les changements de mentalité ne se font que lentement. Il s'impatiente parfois, c'est tellement évident pour lui... et pas clair pour les autres ! Mais après dix ans à la direction du Bureau, il a ouvert des chemins qui, encore aujourd'hui, sont porteurs de vie. Par contre, revenu à la vie paroissiale, il trouvera que les plans pastoraux du diocèse le bousculent et ne sont pas réalistes... Divers aspects du même Pierre !
Lorsqu'il est élu régional en 1968, la région compte encore une cinquantaine de confrères et, dans les débuts, nous sommes sa priorité. Il lui faut quelques mois avant de pouvoir quitter Taiping. Après avoir établi son pied-à-terre à Ipoh, il prend son temps pour nous visiter dans nos diverses paroisses. En Malaisie, ça lui est facile ; à Singapour, Mgr Olçomendy joue un peu à cache-cache avec le régional... mais chacun prend sa vitesse de croisière, et nous avons quelqu'un de capable et de dévoué, vers qui nous pouvons nous tourner. Les conseils régionaux deviennent des occasions de réflexion. Les contacts avec les ordinaires sont dépoussiérés et il établit un directoire régional. C'est lui qui commence la tradition des 'Nouvelles Brèves'.
La Région, encore aujourd'hui, bénéficie de son talent d'organisateur. Aussi le Supérieur Général n'hésite pas à lui demander de préparer la venue d'une quinzaine de confrères - anciens du Vietnam, du Cambodge et de Chine et trois jeunes - en Indonésie, dans différents diocèses de Sumatra, à Bali et à Timor. Rencontre des évêques, étude des possibilités, accueil des nouveaux à leur passage en Malaisie et à Singapour et finalement installation dans les postes que lui-même, en tant que 'supérieur religieux', doit choisir. De l'inédit pour un missionnaire de Malaisie, et tout cela en indonésien et dans un cadre bien différent de ce qu'il connaît. Pendant deux ans, il reste responsable du groupe d'Indonésie, y fait des voyages fréquents et facilite un bon démarrage. Aussi les 'Indo-MEP' expriment ils, encore aujourd'hui, leur reconnaissance pour le 'grand Gauthier'.
Enfin et surtout, c'est l'ami, le prêtre missionnaire, qui écoute, entraîne et encourage. Un mot pourrait le caractériser : il est 'tonifiant' et le reste jusqu'au bout. Alors, à nous de continuer.
Un petit neveu, qui, de passage à Kuala Lumpur, le visita à l'hôpital deux jours avant sa mort, nous écrit : " Ses remerciements pour ma visite ont, me semble-t-il maintenant, été plus appuyés.., comme un adieu. Jusqu'à la fin, il a été tel que je l'avais connu : ouvert, joyeux, le cœur sur la main, organisateur dynamique, ne s'en laissant pas imposer, même par les autorités. Il restera pour moi l'image d'une Église debout aux côtés de ceux qui en ont besoin, un homme dont je suis heureux d'avoir partagé une partie du chemin, même minime en temps réel, mais si forte en émotion et en exemples."
Et le P. André Volle conclut :
Le pasteur n'est plus là, les brebis sont en désarroi ;
Le grand travailleur a posé ses outils,
L'intendant fidèle a fermé ses livres de comptes,
L'ami ne viendra plus s'asseoir à notre table pour partager le pain et bavarder.
Le grand chêne est tombé.
Tu peux dormir ; le grain, semé en terre, lèvera pendant la nuit.
Merci à la famille de Pierre. Merci à l'Église du Puy.
Michel Arro, André Volle.
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