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Rapport annuel des évêques

Année: 1976
Pays: Malaisie
Mission: Malaisie-Singapore

Région de Malaisie-Singapore


I

A. LA MALAISIE A L’HEURE DU IIIe PLAN QUINQUENNAL 1976


Au moment de la mort inattendue de son Premier ministre Tun Abdul Razak, au mois de janvier 1976, la situation en Malaisie apparaissait assez sombre. Aux prises avec ses problèmes très complexes, que l’on peut qualifier d’endémiques, — problèmes découlant tout spécialement de sa composition raciale avec toutes ses implications et dont on a déjà parlé dans les rapports précédents —, le pays paraissait être aussi en régression sur un certain nombre de terrains.

La situation générale en janvier 1976

Son économie, qui avait suivi une courbe ascendante continue depuis les années 60, avec un accroissement moyen annuel de 6 % pour son PNB, en était arrivée pratiquement au niveau zéro d’accroissement réel, alors que le gouvernement continuait à poursuivre une politique de distribution des revenus basée sur une économie en état de croissance (le taux d’inflation cependant avait été peu élevé : 7 % en moyenne dans les cinq dernières années).
En politique, la composante principale du parti au pouvoir (le Front National), le parti malais (U.M.N.O.), sur qui repose en pratique la stabilité de ce pouvoir, était en proie aux intrigues menées par des individus ou des factions. La corruption des hommes au pouvoir et de leurs subalternes montait en flèche et devenait de plus en plus partie intégrante du style de vie, à l’instar des pays voisins. La guérilla communiste qui, depuis la fin de l’état d’urgence en 1960, s’était réfugiée dans la jungle à la frontière de Thaïlande, redevenait de plus en plus active et faisait à nouveau parler d’elle, en particulier avec des assassinats d’officiers de police et des actes de terrorisme spectaculaires, perpétrés au cœur même des villes.
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MALAISIE (Fédération de) : a été constituée en 1948 par la réunion de deux anciens « Straits Settlements » britanniques de Penang et de Malacca et de neuf Etats malais de la péninsule malaise (Johore, Kédah, Kélantan, Négri Sembilan, Pahang, Pérak, Perlis, Sélangor et Trengganu). Elle acquit son indépendance le 31.8.1957. Elle entra dans la Fédération de MALAYSIA en 1963. La Fédération de Malaysia regroupa le Fédération de Malaisie ci-dessus, ou Malaisie occidentale, et les territoires de Sabah et de Sarawak, ou Malaisie orientale. Elle forme un Etat membre du Commonwealth. La capitale en est Kuala Lumpur. L’île de SINGAPORE se sépare de Malaysia et prend son indépendance en août 1965, devenant la République de Singapore.
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L’harmonie raciale, si nécessaire à la survie de la Malaisie en tant que nation, était fortement battue en brèche, à cause de la poursuite d’une politique économique favorisant trop ouvertement les Malais et créant par le fait même un mécontentement et un ressentiment de plus en plus intenses chez les Chinois et les Indiens qui, eux, n’arrivaient pas à trouver les meneurs politiques qui auraient pu les unir. Les dirigeants Malais, à leur tour, ne s’apercevaient pas ou semblaient ne pas s’apercevoir que leur politique, telle qu’elle était appliquée, une politique qui voulait élever le niveau économique et social des Malais, ne touchait pas la majorité d’entre eux, c’est-à-dire les plus pauvres. Au début du IIIe Plan, et d’après les chiffres officiels, sur les 49 % de la population qui sont classés comme pauvres, 65% sont des Malais, en grosse majorité des ruraux.
Mais, après une période de stupeur, de désarroi et d’incertitude causée par la disparition inattendue de l’ancien Premier ministre, le pays a certainement repris du poil de la bête et la confiance est en partie revenue. Le nouveau Premier ministre, Datuk Hussein Onn, a surpris par sa fermeté, son honnêteté et son dynamisme. Dès le départ, il a pris les rênes du pays bien en main et s’est attaqué de front à un certain nombre de problèmes qui l’avaient amené au bord de la crise : intrigues politiques, corruption dans les hautes sphères, déclin économique avec ses corollaires : antagonismes sociaux et raciaux, recrudescence des activités communistes.
L’instrument de base sur lequel le gouvernement actuel de Malaisie compte énormément pour redresser la situation dans tous les domaines est précisément le IIIe Plan quinquennal qui vient d’être publié. Ce IIIe Plan, contenu dans un volume de 430 pages, semble en effet être le résultat d’un travail sérieux mené par des experts. Il couvre minutieusement tous les domaines liés au développement économique. Il commence d’ailleurs par en affirmer les objectifs sociaux et politiques, ainsi que les répercussions prévues sur le problème de la « sécurité du pays » (problème de la guérilla communiste et de ses ramifications).

Les objectifs du IIIe plan

La visée ultime et à long terme, recherchée à travers ce plan de développement écono-mique, c’est le développement de l’homme malaysien : la promotion d’une véritable identité malaysienne et d’une unité malaysienne dans la diversité des races qui composent sa population. Ceci, à travers l’établissement d’une « société juste et équitable ». Pour ce faire, le plan maintient deux objectifs immédiats et directs, qui étaient déjà les objectifs du IIe Plan quinquennal et qui furent élaborés à la suite des violences raciales de mai 1969.

remodeler la société malaysienne

Une restructuration de la société malaysienne, cela veut dire : travailler à ce que la proportion numérique des personnes engagées dans les différents secteurs de la vie écono-mique et sociale corresponde à la proportion des groupes raciaux qui composent la population du pays : Malais (53 %), Chinois (35 %), Indiens (10 %) et divers... alors qu’au départ, les différents groupes raciaux en étaient venus à être identifiés à des secteurs économiques par-ticuliers : les Malais = ruraux + administration, les Chinois = commerce, les Indiens = plantations + certains services publics. Cette restructuration de la population devra être accompagnée par une restructuration de la mainmise sur le capital : par exemple, les Malais qui, actuellement, possèdent 2,4 % du capital, devraient avoir 30 % de ce capital en 1990.

lutte contre la pauvreté

Le deuxième objectif direct et immédiat du plan veut être une offensive systématique et intensifiée contre la pauvreté dans tous les secteurs de la société où on la rencontre, « sans distinction de race ». C’est dans cette dernière clause, « sans distinction de race » que se trouve la différence essentielle entre le IIe et le IIIe Plans. Les dirigeants du pays ont reconnu que, dans la réalisation du IIe Plan, l’accent avait été mis trop exclusivement et trop ouvertement sur le développement économique de ceux qu’on appelle les « bumiputra » (fils du sol), autrement dit et en pratique surtout les Malais avec aussi, en principe, les aborigènes du pays résidant principalement en Malaisie de l’Est (Etats de Sabah et de Sarawak). Ils ont été assez réalistes pour se rendre compte que l’insistance sur las « bumiputra » avait eu des conséquences fortement négatives sur le climat politique du pays, avait provoqué les ressentiments des citoyens non malais (et donc accentué les tensions raciales) et enfin avait créé un climat de méfiance chez les investisseurs de capitaux étrangers. D’où l’accent, dans ce IIIe Plan, sur « les pauvres sans distinction ».
Il n’entre pas dans le cadre de ce rapport de fournir des chiffres tels qu’on les trouve dans le plan, ni de parler en détail des moyens qu’il compte mettre en œuvre pour réaliser ses objectifs. Qu’il suffise de signaler que ce plan contient une étude sérieuse et très serrée du problème de la pauvreté et de la tactique à suivre pour s’y attaquer à tous les niveaux. En particulier, des enquêtes sérieuses ont été conduites pour cerner les secteurs de pauvreté et en définir les contours.
Par ailleurs, les auteurs du plan reconnaissent que son succès dépend d’une condition sine qua non : une croissance continue et accélérée de l’économie. Celle-ci à son tour, — et c’est admis —, dépend de la stabilité et de la croissance des économies des pays industrialisés (investissements + prix des matières premières que la Malaisie leur vend). En outre, le plan, pour sa réussite, veut s’appuyer sur un grand mouvement de populations : à l’intérieur des zones rurales elles-mêmes, vers de nouvelles zones à défricher (l’accent est mis sur le développement rural en priorité) ; puis, des zones rurales vers les secteurs urbains, pour absorber le surplus de main-d’œuvre restant après le premier mouvement. Il accorde une importance au développement de l’éducation et à la formation professionnelle, en vue de préparer les personnes aux changements nécessaires.

Les chances du Plan

Ce plan quinquennal a-t-il une chance de réussir ? Les objectifs qu’il se propose, en particulier la suppression de la pauvreté, sont reconnus comme urgents, et cela pour deux raisons principales :
1. Les aspirations grandissantes de la masse de la population, — et en particulier des Malais —, qui, jusqu’ici, n’a guère bénéficié des fruits du développement antérieur et qui devient de plus en plus consciente du fait que la richesse du pays est partagée par une minorité c’est-à-dire par une classe de riches qui n’est plus seulement étrangère ou chinoise, mais également malaise : 5 % de la population posséderaient 24,5 % du revenu national.
2. On se rend compte que le problème de la résistance au communisme est avant tout un problème de justice économique et sociale, avant d’être un problème de défense (11 % du budget pour les cinq années à venir sont réservés pour la défense et le gouvernement a décrété le recrutement de 20 000 nouveaux policiers).
Les obstacles au succès de ce IIIe Plan sont nombreux et formidables. Aux problèmes endémiques de fond, tels que l’hétérogénéité de la population avec les tensions qui en découlent, le manque d’identité nationale et d’unité, il faut ajouter les difficultés inhérentes au système de développement lui-même.

Complexité des problèmes humains en Malaisie

Ce IIIe Plan, comme ses prédécesseurs d’ailleurs, ne semble pas tenir suffisamment compte des facteurs humains tels que les différences de caractère, de tempérament, de mentalité, de style de vie des divers groupes qu’on voudrait brasser ensemble dans une société entièrement restructurée. Les Malais, par exemple, ont un style de vie et une vision à eux de la vie qui a ses valeurs, mais qui n’est pas celle des Chinois : ces derniers, pragmatistes, entrent de plain-pied dans la modernité. Comment alors les Malais en particulier vont-ils réagir face à ce grand mouvement de population prévu par le plan ? Quel impact aura sur eux le passage d’un système traditionnel et rural vers un mode de vie urbain et industriel ? Les signes, pourtant, semblent bien être déjà présents pour qui veut bien les lire. Depuis quelque temps, la drogue est devenue, de l’aveu même des dirigeants, une menace d’ampleur nationale et 80 % des drogués, y compris les jeunes d’âge scolaire, sont Malais. 50 % de la population sont, dit-on des « squatters » (vivant dans des quartiers genre bidonville) et une grande partie d’entre eux sont des Malais venus des zones rurales. On signale aussi une mentalité de laisser-aller dans le travail qui va en s’accroissant, une mentalité encore influencée par le fatalisme inhérent aux sociétés traditionnelles.
Le succès du plan dépend pour une grande part — de l’avis de ses auteurs eux-mêmes — du bon vouloir des investisseurs de capitaux étrangers. Or il semble bien, comme il ressort des discours officiels, qu’il y ait de leur part en ce moment une attitude de méfiance, à mettre surtout au compte de la recrudescence des activités communistes. Le gouvernement s’inquiète de cette situation et cherche à rassurer.

Le système de développement

Mais, surtout, en voulant s’attaquer à la pauvreté dans le pays, le IIIe Plan ne remet pas en question le système même de développement mis en œuvre dans le passé. Or, il a déjà fait ses preuves. Le système adopté est, — fondamentalement tout au moins, car le gouvernement exerce un certain contrôle et met certaines conditions —, le système capitaliste de libre entreprise, dans lequel la majorité des décisions sont prises en relation à l’économie. Jusqu’à présent, il n’a fait qu’accroître l’écart entre riches et pauvres : les chiffres montrent que les riches se sont enrichis davantage, tandis que les pauvres s’appauvrissaient. La dévelop- pement a produit une classe de riches (les premiers 10 % de la population) et une classe moyenne de « petits » bourgeois (professionnels, employés du gouvernement, instituteurs, petits commerçants), formant 30 % de la population et dont l’idéal est d’imiter les 10 % au sommet. L’opposition a reproché aux auteurs du plan de n’avoir pas défini le niveau de pauvreté en chiffres concrets et de le caractériser de manière par trop négative : absence de faim, de sous-alimentation, minimum du standard de vie et des conditions de santé. Les chiffres sont connus. Qu’il suffise ici de signaler un ou deux faits : 27,1 % des foyers de Malaisie gagnant moins de 100 $ par mois, soit 200 NF environ, (90 % de ces foyers sont en milieu rural et, sur ces 90 %, il y aurait 80 % de Malais). Certes, le coût de la vie est moins élevé qu’en France, mais avec 200 NF par mois une famille moyenne ne peut guère que survivre. Autre fait caractéristique du système : on nous a rapporté à Penang qu’une usine électronique avait fermé ses portes en Belgique et s’était montée ici, avec une différence de niveau de salaire allant de 9 à 1 pour ses ouvriers. (N.B. : les ouvriers des usines électroniques gagnent de 280 à 360 NF par mois).

Le climat politique

Les principaux leaders politiques du pays semblent fermement décidés à travailler pour que le plan soit mis en pratique. Il a déjà été signalé que le Premier ministre avait rendu confiance au pays. Mais des doutes subsistent sur la capacité et l’efficacité des échelons intermédiaires dont le rôle sera capital pour la réussite du plan.
Ces dernières années, sous la direction du Premier ministre Tun Abdul Razak, et maintenant sous la direction de son successeur, la Malaisie a adopté un système de gouvernement dit de « consensus », système qui consiste à trouver les solutions aux pro-blèmes du pays par « consensus » politique à l’intérieur d’un « Front National » qui groupe à l’heure actuelle presque tous les partis existants dans le pays (au Parlement l’opposition n’a plus qu’une dizaine de membres). Ce système aurait l’avantage d’éviter des débats publics et ouverts sur certaines questions considérées comme explosives et dangereuses pour le pays et donc d’éviter en particulier les conflits raciaux. Depuis un certain temps, on craint pour la stabilité de la composante principale du Front National, le grand parti malais dont dépend la stabilité du gouvernement et, pour le moment du moins, la stabilité du pays. Les divisions et factions qui s’y dessinaient semblent s’être accentuées après la condamnation pour corruption d’un des meneurs les plus bruyants et ambitieux du parti et, davantage encore peut-être, après l’arrestation d’un des intellectuels malais les plus en vue, accusé d’activités subversives procommunistes. Son arrestation et celle d’un associé, journaliste également, ont fait choc. Cela d’autant plus que dans sa confession publique il a révélé avoir eu des contacts nombreux avec des meneurs du parti au pouvoir. Le Premier ministre a dû faire une mise en garda contre une chasse aux sorcières à l’intérieur du parti.

La menace communiste

Cet événement ne fait qu’illustrer, d’une manière un peu spectaculaire, l’importance du problème dit de « sécurité » du pays vis-à-vis de la guérilla et de son réseau de sympathisants. Le sérieux de la situation à cet égard a été rendu public par las dirigeants du pays à plusieurs reprises depuis le début de l’année. Le parti communiste reste toujours frappé d’interdit, mais les guérillas sont parvenues, selon toute apparence, à réorganiser un réseau de soutien à travers le pays et à manifester leur présence par des activités de violence et de propagande. Le gouvernement a cependant rassuré la population en déclarant qu’il était maître de la situation mais en faisant appel à la vigilance de la nation tout entière.

Le facteur religieux : l’islam

Récemment surtout, des déclarations multipliées ne cessent de présenter l’Islam comme le bastion principal anticommuniste. Le Premier ministre par exemple vient de proclamer : « La doctrine de l’Islam sert de guide au peuple et lui permet d’affronter toutes les situations ». Des efforts sont faits pour accroître l’élan missionnaire de l’Islam. Des officiers de l’adminis-tration, des officiers de la police reçoivent une formation missionnaire à travers des sessions prolongées obligatoires. Il ne semble pas cependant que cette insistance et ces efforts soient le résultat d’un mouvement de renouveau dans l’Islam, mais sans doute d’une inquiétude qui s’est développée et qui provient du fait que le communisme aurait fait sa brèche dans le milieu malais, et que des mécontents parmi ces derniers auraient même rejoint les rangs de la guérilla. Or, le pays se croyait en sécurité dans l’assurance que le communisme ne pouvait pas influencer le milieu malais islamique. Par ailleurs, vers la fin de l’année dernière, des manifestations étudiantes fomentées et suivies surtout par les jeunes étudiants malais de diverses universités, et dirigées contre la politique du gouvernement vis-à-vis des Malais pauvres, ont démontré une conscientisation des jeunes Malais vis-à-vis de la situation sociale. Ces manifestations et toutes les activités « politiques » des étudiants ont, depuis lors, été frappées d’interdits.


B. L’EGLISE DE MALAISIE A L’HEURE DE SON AGGIORNAMENTO 1976


1. Question posée à l’Eglise

Après la Vietnam, le Cambodge, le Laos, et avec la Thaïlande qui bat de l’aile (c’est du moins ce qu’on pense de la situation vue d’ici), dans combien de temps la Malaisie..? Cette question était bien sans doute dans l’esprit de nos évêques lorsque, avec un certain courage (d’aucuns seraient tentés d’ajouter « et pas mal d’inconscience »), ils décidèrent d’organiser un mois de renouveau obligatoire pour tout le clergé de la Malaisie-Ouest. Courage ou inconscience, une fois l’événement passé, il faut reconnaître que l’Esprit-Saint devait être « efficace » le jour où ils ont pris cette décision que l’on peut qualifier d’ « historique », tout au moins en ce qui regarde l’Eglise de Malaisie. Car un des vétérans de l’Institut Pastoral de Manille, qui fut l’un des experts présents et passa pas mal de temps avec nous, déclara vers la fin de cette longue session — sans vouloir nous flatter, ajouta-t-il — : « Vous avez vraiment fait l’histoire ; je n’oserai l’affirmer dans le contexte de l’Eglise universelle, mais très certainement dans le contexte de l’Eglise en Asie. Même les essais faits ailleurs, (ainsi au Bangladesh) ne peuvent être comparés à ce qui s’est passé ici ». Il entendait englober dans son appréciation les deux volets de l’événement : tous les prêtres assemblés pour un mois en dehors de leurs paroisses, et les paroisses laissées à la charge des laïcs et des religieux.
Que s’est-il passé pendant ce fameux « Mois d’août 1976 » en Malaisie ? Rien de spectaculaire il faut le dire ; nous demeurons réalistes. Aucune nouvelle Pentecôte, si du moins il faut prendre les signes de la première à la lettre : pas de vent violent, pas de langues de feu…; et tout de même, à y réfléchir dans un esprit de foi, il semble bien qu’on ait pu distinguer le souffle de l’Esprit, une brise plus qu’un grand vent, mais, après l’événement, on croit bien distinguer les signes de sa présence, non seulement dans le clergé rassemblé à Penang avec les trois évêques, mais aussi dans les communautés laissées aux soins des laïcs. A l’heure où ce rapport est écrit, il est trop tôt pour donner une appréciation sur ce deuxième volet de l’événement. On ne parlera donc ici que du premier.
Nous nous sommes donc retrouvés 125 prêtres sur un total de 157, plus un diacre marié et nos 3 évêques, au Séminaire de Penang en ce mois d’août. Tout le monde, séculiers et religieux, avait répondu à l’appel à l’exception des malades, des missionnaires en congé et de ceux qui poursuivant des études à l’étranger. Premier « miracle » : tous, à une exception près, ont tenu le mois entier ; tous, depuis le plus ancien âgé de 82 ans, jusqu’au plus jeune, un diacre se préparant à recevoir l’ordination sacerdotale. C’était un assemblage bien à l’image de l’Eglise de Malaisie : prêtres locaux de différentes origines (indiens, chinois, eurasiens), un contingent important — on serait tenté de dire un « bloc » car c’est un peu la réalité — de prêtres chinois venus de Chine après la prise du pouvoir par les communistes, missionnaires M.E.P., Oblats de Marie français et ceylanais, Capucins de l’Inde, Disciples du Seigneur de Taiwan et de Malaisie, Rédemptoristes australiens et locaux, Jésuites irlandais. Peut-être la composition d’un groupe de travail donnera-t-elle une idée du problème et aidera à apprécier ce qui a été accompli : un Chinois local (3ème âge), 2 Français et un Malaysien-indien (1) (en route vers le 3ème âge), 2 Chinois de Chine et un Malaysien-indien (âge mûr), un Ceylanais, un religieux Malaysien-chinois et un diacre Malaysien-indien (au-dessous de 35 ans).


(1) Malaysien, orthographe calquée sur l’anglais Malaysian, citoyen de la fédération de Malaysia, en français Malaisie.

2. Une Eglise malaysienne pour un peuple malaysien

On a pu penser, et cela s’est dit, en Malaisie et sans doute à l’étranger, que la raison de ce rassemblement était de préparer l’Eglise de Malaisie à une éventuelle prise de pouvoir par le communisme. Mais, si c’était là un des facteurs qui a pu influencer la décision des évêques, ce n’était pas notre préoccupation essentielle, et certainement pas une obsession. Ce qui nous préoccupait d’abord, c’était de répondre à l’appel de Dieu présent aujourd’hui dans le peuple malaysien et dans son histoire. C’était de découvrir ensemble ce que nous devons entrepren-dre pour que cette Eglise devienne vraiment locale, une Eglise ayant ses racines dans le peuple de Malaisie et au service de ce peuple tel qu’il est aujourd’hui. Car, s’il est une vérité qui fut mise en exergue dès le départ, ce fut bien celle-là : Dieu se révèle non seulement à nous, non seulement à travers un livre (la Bible) ou une Révélation considérée comme un dépôt et interprétée par un Magistère, mais comme le Dieu vivant aujourd’hui, qui se révèle à nous, qui parle et agit dans l’histoire des hommes et, en ce qui nous concerne tout particulièrement, dans l’histoire de notre peuple malaysien.
Nous avons donc commencé notre session en regardant ce peuple et son histoire présente. Nous l’avons d’abord replacé dans le contexte de l’Asie à travers un exposé de Mgr LABAYEN, des Philippines, qui nous a parlé des divers documents sortis de nos réunions et sessions organisées par les évêques asiatiques (les trois B.I.S.A. (1). Pendant toute une semaine, nous avons écouté des experts du gouvernement malaysien nous parler en particulier du IIIe Plan quinquennal, de ses objectifs, des moyens qu’il veut mettre en œuvre. Nous avons écouté un leader de l’opposition critiquer ce plan et le chanoine HOUTARD nous faire une analyse critique du plan et de la société malaysienne à l’heure actuelle, nous donner aussi un instrument d’analyse de notre Eglise dans cette société. Nous avons écouté un jeune ministre malais nous présenter, de façon d’ailleurs remarquable, l’histoire de la Malaisie en essayant de nous expliquer comment on en était arrivé à la structuration actuelle de notre société, nous dire en particulier, et de l’intérieur, comment les Malais se voient dans leur propre pays. Son exposé était d’ailleurs empreint d’un grand esprit de tolérance qui avait de quoi nous inspirer, même nous, prêtres chrétiens. Voilà sans doute un rôle que l’Eglise, et les prêtres en particulier, devraient jouer dans ce pays : bâtir des ponts, créer des liens entre les races. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Et puis, surtout, nous avons échangé nos vues, confronté nos idées sur ces mêmes problèmes, et Dieu sait si ces idées ne sont pas faciles à concilier en Malaisie : la vision pragmatique, par exemple, d’un Chinois sur le problème de la pauvreté n’est pas la même que celle d’un Indien. Et nos positions sur ce que devrait être l’action de l’Eglise face à la pauvreté, ou plutôt en faveur des pauvres, ne sont pas les mêmes, encore moins sur les changements qu’une telle action impliquerait dans le style de vie de l’Eglise et dans ses structures. Nous n’avons fait d’ailleurs que soulever timidement ces derniers problèmes, sans parvenir à des solutions, ni même à des suggestions pratiques, du moins pour le moment.


(1) B.I.S.A. : Bishops’ Institute for Social Action.


3. Une Eglise qui s’oriente

Puis, pendant trois semaines, nous avons essayé de nous renouveler pour nous rendre plus aptes à répondre à ces appels de Dieu dans l’histoire de la Malaisie. Une série d’experts venus de l’Institut de Pastorale de Manille nous ont confrontés aux récents développements dans les différentes disciplines ecclésiastiques et les sciences humaines qui leur sont liées (mécanisme de la pensée, anthropologie, psychologie) ; cours de théologie, exégèse, morale, catéchèse. Certains jeunes prêtres plus engagés se sont plaints de ce que tous ces cours ne gardaient pas suffisamment le lien avec les problèmes étudiés durant la première semaine. Quelles furent les réactions devant ce flot d’idées, nouvelles pour un certain nombre ? Certains, jeunes surtout, ne sont guère entrés dans la course ; quelques-uns ont fermé les vannes, n’arrivant pas à accuser le choc ; d’autres ont sommeillé : d’aucuns se sont rebiffés devant certaines hérésies ; mais le grand nombre a réagi positivement. Quelques leçons de dynamique de groupe nous ont aidés à mettre de l’huile dans les rouages et quelques bonnes histoires, bien amenées par les experts, à garder le sens de l’humour. Un certain nombre se sont plaints de ce qu’une trop grande partie de notre temps se soit passé en leçons et pas assez en échanges dans les groupes de travail.
Quoi qu’il en soit, et sans préjuger de l’avenir, — car nous savons que l’arbre se reconnaît à ses fruits —, il semble bien que ce mois passé ensemble à réfléchir sur la Malaisie, son Eglise et la mission de cette Eglise, ait produit d’emblée des résultats nettement positifs. On aurait pu craindre un durcissement des positions et une polarisation entre les groupes de tendances diverses qui existaient déjà en Malaisie : jeunes (surtout), plus engagés dans un mouvement de développement humain et même mordus par la théologie de la libération, se dégageant par le fait même d’une pastorale centrée sur la paroisse et d’un autre côté, les « anciens » (surtout), pris par le ministère traditionnel, paroissial, sacramentel et même sacramentaliste. Ce durcissement ne s’est pas produit : il semble au contraire qu’il y ait eu, en général, une ouverture et un rapprochement des uns vers les autres, ou, en tout cas, une meilleure compréhension. Dans un des groupes, un ancien résumait ainsi sa position : « Avant, je ne comprenais pas ce que voulaient ces jeunes ; maintenant, je crois que le fossé des générations s’est rétréci ». Et le même ajoutait dans sa lancée : « Après avoir connu le régime des évêques français, j’avais des doutes sur la valeur de nos évêques locaux (il pensait d’ailleurs « autorité » et « discipline »), mais, après avoir rencontré et écouté deux évêques à cette session, je réalise que tout au moins certains évêques asiatiques (ils venaient des Philippines) valent les évêques européens », (ce qui, en soi, est un autre élément positif).
D’une manière générale encore, on peut dire qu’il y a eu une prise de conscience de ce qu’on a appelé la dimension méta-personnelle ou sociétale de la vie de foi, ou encore sa dimension socio-politique.
Le résultat le plus frappant est sans doute le fait que, après des sessions de réflexion en vue de développer un plan pastoral (au niveau de chaque individu d’abord, de là au niveau de groupe, puis à celui du diocèse et enfin au niveau national), nous avons abouti à un consensus sur les besoins essentiels auxquels devrait répondre notre action pastorale dans tout le pays. Au centre de ces besoins : la formation de communautés chrétiennes de base en état de mission vis-à-vis de la société malaysienne tout entière. En relation avec cet objectif central :
1. Un effort pour une plus grande unité et un meilleur dialogue entre prêtres, religieux et laïcs.
2. Un travail plus poussé de formation de responsables laïcs à tous les niveaux, avec une attention spéciale à la jeunesse avec ses problèmes et ses besoins.
3. Un effort de dialogue aussi avec les autres religions, en vue d’une action commune — si possible — en tout ce qui concerne le développement intégral de l’homme en Malaisie et pour une unité nationale.
4. Enfin, et par-dessus tout, nous avons beaucoup parlé des pauvres qui sont encore la grosse majorité du peuple malaysien et avec lesquels l’Eglise voudrait s’identifier davantage.

Bien entendu, « consensus » ne signifie pas entente parfaite ou unité de vue dans tous ces domaines ; et surtout il resterait à tirer les conséquences pratiques pour la vie de l’Eglise en Malaisie et pour son action. Il apparaît comme assez évident que nous ne mettons pas tous le même contenu dans l’expression « communauté de base » ; nous n’avons pas eu le temps, ou n’avons pas pris suffisamment de temps, pour échanger nos réflexions et nos expériences sur la réalité de ce qu’est une communauté chrétienne de base. Le problème a été soulevé, nous sommes décidés à continuer notre réflexion sur la question. C’est sans doute d’ailleurs la praxis qui nous permettra de cerner cette réalité pour la Malaisie. Il faut ajouter que le consensus dont il est question ne s’est pas développé à partir des exposés de la session ou d’une réflexion pure et simple : le mouvement est déjà lancé en Malaisie à travers des expériences jusqu’ici assez exceptionnelles. Nous ne rencontrons pas davantage une unani-mité dans ce que nous appelons « Eglise des Pauvres » et ce que cela implique. Témoin cette réflexion d’un jeune prêtre malaysien-chinois : « On parle beaucoup de l’Eglise des pauvres : c’est facile d’en parler, mais cela implique que nous soyons pauvres nous-mêmes. Or, il ne faut pas se faire d’illusions, la plupart d’entre nous nous sommes faits prêtres en vue d’une promotion, d’un statut social qui accompagne le sacerdoce » (et de citer à l’appui les « soi-disant » nombreuses vocations en Inde)
Ce qui a manqué dans cet aggiornamento ? Peut-être une synthèse finale aurait-elle aidé un certain nombre à voir plus clairement le lien entre la première partie, c’est-à-dire l’étude du monde malaysien, et la suite qui a pu apparaître à certains comme nous concernant plus directement. Ce lien n’était pas évident, du moins pour tout le monde. Témoin cette réflexion faite au cours d’un exposé de groupe sur un plan pastoral : « Notre but ? ... le salut. Laissons de côté toutes les questions telles que « justice » et autres…»
Il semble que nous aurions eu besoin également d’une réflexion sur les ministères, en particulier sur l’identité du prêtre et sa place dans la communauté chrétienne. Car la question va sans doute se poser d’une manière plus aiguë dans la conscience de certains prêtres et, sans doute parmi les laïcs, après l’expérience de prise de responsabilité par ces derniers durant le mois d’août.
Faut-il considérer comme une autre faiblesse de cet aggiornamento le fait que la question du communisme n’a pas été vraiment abordée ? Le problème est délicat en Malaisie. Le sujet est tabou dans le pays. Par ailleurs, la seule mention du communisme semble provoquer des réactions viscérales chez un certain nombre qui ont été marqués pour l’expérience de Chine : prêtres chinois en particulier, mais pas en exclusivité. On constate aussi une ignorance du communisme : lorsqu’on en parle, c’est pour le condamner, à cause de son attitude anti-religieuse.

4. Les missionnaires étrangers en Malaisie

Et la place des missionnaires étrangers dans ce contexte ? Là encore, la question a été soulevée mais pas poursuivie. On a parlé d’une Eglise qui apparaissait comme étrangère. Certains, parmi les jeunes surtout, ont exprimé un certain ressentiment contre la présence de missionnaires étrangers, mais, lorsqu’on essaie de pousser la réflexion sur ce problème, il est admis qu’il s’agit de cas individuels, tant du côté des jeunes locaux que du côté des mission-naires en question : des unités à qui l’on reprocherait de trop chercher à influencer encore la politique des diocèses, surtout en faisant pression sur l’évêque. En général, il semble qu’il soit acquis que la présence et l’action des missionnaires étrangers est mieux acceptée qu’il y a quelques années. On a fait remarquer pendant la session que les missionnaires étrangers faisaient un effort assez évident pour rester discrets ; les missionnaires eux-mêmes ont caractérisé leur position par ce même terme : participation à part entière au niveau de la réfle-xion et des échanges ainsi que dans le travail, grande discrétion dans l’élaboration et la prise des décisions.

5. Regards sur l’avenir

Pour terminer ce rapport, peut-on risquer une réponse à la grande question que l’on se posa, disions-nous, à l’intérieur et à l’extérieur de la Malaisie ? Quo vadis, Malaysia ? Malgré ses problèmes qui sont de taille, la Malaisie, nous semble-t-il, est en droit de regarder l’avenir avec, pour le moins, un certain optimisme. Elle a les ressources voulues, en biens et en personnel, pour faire face à cet avenir. « Que les Barbares soient à la porte, cela ne fait aucun doute », selon une expression de la revue « Far Eastern Economic » en conclusion à un article récent décrivant le climat en Malaisie à la suite de l’arrestation et de la « confession » du journaliste malais dont on a déjà parlé. La Malaisie devrait pouvoir résister aux « barbares », si elle sait rallier les composantes de son peuple si varié et si plein de ressources. Peut-être la solution, ou du moins un élément essentiel de cette solution, se trouve-t-elle là où le Chanoine HOUTARD, aussi bien que l’un ou l’autre des dirigeants politiques et syndicaux qui nous ont parlé à Penang, l’ont suggéré : à savoir que, dans l’action politique aussi bien que dans la tâche de développement du pays, on cesse de penser et d’agir selon une ligne raciale, mais que l’on commence enfin à choisir une ligne de classes sociales sans distinction de races. Il semble bien que cette constatation soit tout aussi valable pour l’Eglise de Malaisie. On sait que, pour répondre à des problèmes pratiques (diversité de langues, non-conversion des Malais), l’Eglise a aussi joué le jeu racial : paroisses chinoises, indiennes, eurasiennes. On peut se demander si, en jouant ce jeu, nous n’avons pas laissé les préjugés raciaux influencer nos comportements, sans vouloir être racistes bien sûr. Témoin les différences et même les oppositions sur le plan pastoral entre les « indiens » et les « chinois », et les « autres ». Peut-être l’orientation prise à l’aggiornamento, tout au moins par le diocèse de Kuala Lumpur, est-elle un élément positif pour un début de solution : une division des groupes de travail diocésains selon les milieux sociaux : pauvres ruraux, pauvres urbains, classe moyenne, étudiants, jeunes travailleurs… Quoi qu’il en soit et quel que soit l’avenir, il semble que la Mission de l’Eglise, dans la conjoncture actuelle en Malaisie, soit d’apporter au peuple malaysien un message d’espérance : une espérance qui nous vient de l’avenir : un monde nouveau qui se bâtit et dont nous sommes assurés de par la victoire du Christ sur les forces de mort, quelles qu’elles soient, mais une Espérance qui doit se traduire par un optimisme dans le présent, pourvu que nous nous engagions dans la construction de ce monde nouveau en Malaisie. Notre Eglise locale a pris un tournant en ce mois d’août 1976 , espérons qu’il sera décisif. Elle possède les ressources nécessaires et, semble-t-il, le dynamisme voulu pour remplir sa tâche. Les « vocations » au sacerdoce sont en baisse (une quarantaine de séminaristes pour les 6 diocèses de la « Grande Malaisie » plus Singapore), le clergé vieillit : pour les trois diocèses de la Malaisie de l’Ouest 31 % des prêtres sont âgés de moins de 45 ans, 9 % de moins de 35 ans, mais nous avons tous été d’accord sur le fait que l’Eglise de Malaisie peut compter sur un potentiel remarquable de chrétiens laïcs. En ce mois d’août 1976, à Penang, tout bien compté, nous avons vécu et travaillé sous le signe de l’espoir.


C. QUELQUES NOUVELLES DES M.E.P. EN MALAISIE


A Penang

Les 14 M.E.P. du diocèse (sur 63 prêtres) participent, chacun à sa place, à la mise en œuvre des nouvelles orientations diocésaines. Sur l’Ile de Penang, les Pères DECROIX et TAVENNEC travaillent dans leurs paroisses, tandis que les Pères JULIEN et LOBEZ ont un secteur de travail plus particulier : écoles chinoises pour l’un, aumônerie des Petites Sœurs des Pauvres pour l’autre. Sur le continent, du nord au sud du diocèse, nous trouvons à Sungei Patani, le Père CATEL chez les Indiens : à Taiping, le Père NICOLAS, responsable d’une école et assistant à la paroisse ; à Kuala Kangsar le Père CHINEAU, à Batu Gajah le Père CIATTI et à Telok Anson, le Père SURMON, tous trois en paroisses. Sur la côte est, le Père de GIGORD, à Kota Bahru, fait plutôt équipe avec son « voisin », le Père GRIFFON, du diocèse de Kuala Lumpur, à quelque 400 km de chez lui. Les Pères GAUTHIER (Régional), RIGOTTIER et BELLEVLLLE étaient en congé en 1976, tandis que le Père COUVREUR attend toujours en France son permis de retour en Malaisie.

A Kuala Lumpur

Il y a 12 M.E.P. en ce moment dans le diocèse (sur 58 prêtres) Leur moyenne d’âge est de 55 ans et demi. 6 d’entre eux sont curés (moyens ou petits), les autres sont surtout vicaires ou assimilés. Il y a deux citoyens malaysiens. Les autres sont résidents permanents, sauf le Père MOREAU dont le séjour en Malaisie est limité. A les entendre, 3 d’entre eux rentreront bientôt en France, 3 veulent rester pour travailler ici, les autres s’interrogent sur ce qu’ils doivent faire pour tenir compte des besoins présents de la communauté chrétienne et du bien de l’Eglise locale dans les années à venir. Ils se rencontrent de temps en temps, mais sont le plus souvent mêlés aux prêtres malaysiens.

A Johore - Malacca

Jusqu’en mars 1976, 6 M.E.P., d’une moyenne d’âge de 59 ans et demi, travaillaient dans le diocèse (sur 27 prêtres). Les lois d’immigration ont contraint le Père BARRETEAU à quitter sa paroisse de Labis et la Malaisie. Le Père DUPOIRIEUX, partiellement retiré, catéchise et assure la permanence à la cathédrale de Johore. Sa santé l’inquiète, mais la pensée de se savoir immortel avec son ‘pace-maker’ le pousse à l’optimisme. Le Père JÉGO, est curé de Pontian, endroit bien connu des confrères pour la qualité de l’accueil et de... la table. A Batu Pahat, la Père SAINT-MARTIN tient ses gens en éveil par son verbe et son zèle com-municatifs. A Malacca, le Père DANION, tout en essayant de maîtriser le teochou, est vicaire à la paroisse chinoise pendant que la Père BINET, curé de la paroisse St-François-Xavier, essaie, non sans difficultés, de questionner et de transformer les mentalités et attitudes de ses chrétiens de vieille souche.


II

SINGAPORE
L’ARCHIDIOCÈSE DE SINGAPORE


L’archidiocèse de Singapore s’identifie avec l’île-république de ce nom.
D’une population totale de 2 290 000 habitants, il compte une communauté catholique de 95 000 à 100 000 membres, au service de laquelle travaillent environ 90 prêtres. Le groupe M.E.P., en incluant l’archevêque, Mgr Michel OLÇOMENDY, qui a présenté sa démission à Rome à l’occasion de ses 75 ans, compte 23 confrères.
Ces 23 confrères se répartissant ainsi pour l’âge :
70 ans et au-dessus 4
60 à 69 ans 7
50 à 59 ans 8
40 à 49 ans 3
30 à 39 ans 1
Mgr OLÇOMENDY, le P. GIRARD (procureur de la mission et économe de Société), le P. MEISSONNIER (catéchiste et conseiller pour les cas de mariage) résident à l’évêché.
Tous les autres confrères résident dans différentes paroisses, souvent mêlés aux prêtres du clergé diocésain local, et pour la plupart employés à plein temps au ministère paroissial. Selon leurs charismes, quelques confrères s’intéressent plus particulièrement à un apostolat spécialisé : monde ouvrier, étudiants.

Le pays

Population totale de 2 290 000 habitants, et population mélangée. 76,1 % des Singaporiens sont d’origine chinoise, 15,1 % de race malaise, 6,9 % viennent de l’Inde, du Pakistan ou de Sri Lanka, 1,9 % appartient à des ethnies diverses.
Depuis sa venue au pouvoir en 1959, le gouvernement actuel a eu une politique constante de construction de logements. Des villes-satellites, groupant chacune plus de 200 000 habitants, ont été bâties dans divers quartiers de l’île : deux sont pratiquement terminées, trois autres en construction. Un peu partout des HLM remplacent les vieilles maisons, insalubres mais pittoresques ; les autorités se préoccupent de sauvegarder quelques bâtiments de l’ancien temps. En fin 1975, on estimait que plus de la moitié de la population habitait dans des HLM, le tiers des occupants devenant propriétaires de leur appartement qu’ils achètent à tempérament.
Le parti au pouvoir depuis 1959, et qui restera sans doute encore pour un certain nombre d’années, a assuré au pays la paix et une prospérité certaine. Mais c’est, pour le moins, un gouvernement musclé, dont certaines actions tiennent de la dictature. Pour atteindre les buts fixés, que ce soit la propreté des rues ou la limitation des naissances, on fait appel à un système très perfectionné d’avantages ou de pénalisations, selon que l’on accepte ou que l’on ignore la politique officielle. Les besoins du pays, vus par le parti au pouvoir, et l’efficacité économique sont pratiquement les seules valeurs reconnues. Tout le reste doit de gré ou de force concourir à ce qui a été décidé. La population grogne, une opposition se manifeste, mais sans résultat pratique. On a peur de s’opposer trop ouvertement, car les sanctions ne se font pas attendre [...]. Le climat de paix et les possibilités encore nombreuses de faire de l’argent font accepter par beaucoup les restrictions imposées. Comme en nombre d’autres pays, de plus en plus de « cerveaux » cherchent et réussissent assez souvent à émigrer (Canada, Australie, USA).
Depuis plusieurs mois, la presse, la radio publient des déclarations de ministres soulignant les dangers du communisme et la présence d’éléments communistes à l’intérieur du pays. Ceci explique plus facilement l’arrestation de personnalités suspectes [...] qui, à la fin de leur séjour en prison, reconnaissent leurs erreurs, le mal fait au pays et tout le bien accompli par le gouvernement.
Plusieurs délégations gouvernementales, membres de « International Socialist », se sont affrontées avec le gouvernement de Singapore sur la question des prisonniers politiques, critiquant la politique arbitraire du pays. Singapore a réagi fortement. Ces accusations, dit-on ici, sont fausses et résultent d’informations volontairement déformées, données par des personnes hostiles au pays, résidant soit à Singapore, soit à l’étranger. Des membres d’International Socialist ayant parlé d’expulser Singapore de cette organisation qui regroupe les gouvernements de pays se disant socialistes, celui de Singapore a envoyé des représentants au siège de cet organisme. Ces derniers ont donné des explications détaillées sur la situation du pays, ont ouvertement, et dans certains cas nommément, dénoncé des personnes hostiles au gouvernement, et se sont élevés contre l’intrusion d’International Socialist dans les affaires internes du pays. Finalement, Singapore a démissionné de cette organisation, mais la démission n’a pas encore été acceptée ni discutée.

Situation économique et sociale

« Croissance économique meilleure que prévue », titre un journal au début de cette année 1976, se basant sur une enquête faite à l’occasion de la présentation du budget au Parlement.
La croissance du secteur tertiaire a contrebalancé le déclin que le secteur industriel et le commerce extérieur avaient connu fin 1974 et en 1975. Toutefois, il semble que, dans les six premiers mois de l’année en cours, ces deux derniers secteurs (industrie et commerce extérieur) aient fait des progrès sensibles. La production industrielle a augmenté de 14 % dans ces six mois, alors que l’an dernier, pour la même période, elle avait baissé de 11 %. Le com-merce extérieur a suivi à peu près la même courbe.
Toujours en ces six premiers mois de l’année, le taux d’inflation a baissé de 1,4 %, contre une augmentation de 4,5 % l’an dernier.
Même si « mieux que prévue », la situation n’est cependant pas toute rose. Il suffit pour s’en convaincre d’entendre les avertissements répétés aussi bien par la centrale syndicale que par le Premier ministre.
Première constatation : les investissements étrangers n’arrivent plus comme auparavant. En 1973, ils atteignaient 940 millions de dollars (S), et seulement 400 millions l’an dernier. Premiers six mois 1976 : 186 mil. L’industrie électronique déménage facilement pour la Corée ou les Philippines où la main-d’œuvre est meilleur marché. Quant à la haute techno-logie, caractérisée par les établissements Rollei-Werke, le terrain n’est pas encore très sûr.
En 1974, Sumimoto avait annoncé un complexa pétro-chimique de 2 milliards de dollars (S). Récemment, ce très gros projet s’est vu repoussé de plusieurs années : jusqu’en 1981.
Plusieurs chantiers navals ont licencié du personnel.
Aussi n’est-il pas étonnant de voir le secrétaire général de la centrale syndicale décrire en termes assez sombres la situation de l’emploi. En 1976 et 77, 84 000 nouveaux emplois doivent être créés si l’on veut garder le chômage au taux acceptable de 3 à 4%.
A ce sujet, l’intérêt porté récemment à la petite industrie est significatif.
Parmi les mesures prises par le gouvernement, il y a la classique augmentation des dépenses publiques : 2 % de plus que l’an dernier. Une large part de ces dépenses (environ 31%) va dans le logement. Les grands ensembles qui poussent partout changent le visage de Singapore (géographique, social et… politique). Au 31 mars, 51 % de la population vivaient dans ces ensembles construits par le gouvernement.
Ici aussi, les prix ont considérablement monté. Un appartement de 3 pièces (60 m2), qui coûtait 7 800 $ en 1973, en vaut 11 800 aujourd’hui. Un nouveau modèle du même type mais un peu plus grand (69 m2) coûte 15 000. Le revenu mensuel d’une famille vivant dans ces « 3 pièces » (qui sont de loin le plus demandés) est estimé à 450 $ Singapore.
Il faut aussi mentionner le blocage des salaires, annoncé en début d’année par le ministre des Finances. Le ministre du Travail et le syndicat ont emboîté le pas en soulignant que toute augmentation de salaire devrait aller de pair avec une augmentation équivalente de producti-vité. Cette année, le Conseil national des salaires (National Wages Council) a recommandé une augmentation de 7 % à déduire de l’augmentation annuelle régulière. Il fut aussi recom-mandé que cette augmentation soit calculée, non sur une base individuelle, mais collective (celle de l’entreprise). Mais les entreprises qui travaillent principalement pour l’exportation sont exemptes. Ce qui touche une grosse majorité du secteur industriel.
A exclure aussi de toute augmentation : le « tire-au-flanc », car, comme l’écrit un journal de langue chinoise, une augmentation de salaire est avant tout reconnaissance de, et encouragement pour, l’ardeur au travail.
Depuis plusieurs années, on insiste sur les femmes au travail. Des ministres ont déclaré plusieurs fois que la population féminine de Singapore était une source de main-d’œuvre insuffisamment utilisée. En outre, (raison non exprimée mais réelle), ces travailleuses constitueraient une main-d’œuvre bon marché.
Une législation récente permet le travail des enfants dès l’âge de quatorze ans, travail à bon marché, mais aussi essai d’employer au plus tôt ces enfants qui ont dû quitter l’école. Il y a toutefois des garanties pour protéger ces enfants au travail.
Il y a bien eu quelques grèves sauvages ici ou là. Mais elles ont été vite stoppées. La dernière en date (septembre 1976) a même vu ses leaders traduits en justice par le ministère du Travail.
Somme toute, même si « la récession est décidément derrière nous », comme le dit le journal, les appels à la modération montrent qu’un excès d’optimisme ne serait pas de bon ton.

La communauté chrétienne

L’ensemble des catholiques reste assez traditionnel. L’assistance à la messe le dimanche (60 % des baptisés environ) et la fréquentation des sacrements sont bonnes. Bien que moins nombreux que par le passé, il y a encore 700 à 800 baptêmes d’adultes par an et de nombreux confrères passent beaucoup de temps à la formation (souvent individuelle ou en petits groupes) des catéchumènes. Pour beaucoup, ceux-ci ont une éducation secondaire, sont encore jeunes (20 à 35 ans) et font une démarche personnelle vers le Christ dans une ambiance générale matérialiste.
La structure de la vie chrétienne reste dans l’ensemble paroissiale, avec des services (cantine du dimanche, groupes de prière) et des mouvements d’apostolat classiques (Légion de Marie, St Vincent de Paul…). D’autres mouvements d’apostolat questionnent davantage leurs orientations, et les groupes charismatiques commencent à avoir de l’influence.
Une petite minorité de catholiques trouvent l’Eglise trop structurée, trop paroissiale, manquant de réflexion critique et pas assez engagée dans la vie des gens. Ils essaient de se situer davantage au plan prophétique, préoccupés de la crédibilité de la communauté catholique au plan de la société, essayant une analyse et une critique des institutions au plan du pays et de l’Eglise.
D’où un certain nombre de tension, qui, durant les mois de 1976, se sont accentuées à l’occasion de mesures prises par le gouvernement faisant pression sur les gens mariés pour se faire stériliser, mesures qui sont une atteinte aux droits fondamentaux des personnes. Parmi les prêtres, les tensions sont encore plus nettes. Différences de théologie sur la nature et le rôle de l’Eglise ; attitude pratique des uns, vue prophétique des autres vis-à-vis des décisions gouvernementales ; désir de ne rien brusquer à cause des mesures que le pouvoir pourrait prendre […] Il y a des blocages nombreux au plan des personnes et beaucoup n’osent s’exprimer par peur d’être mal compris. Ici et là, quelques essais de dialogue, mais aussi bien des maladresses. En attendant chacun continue et travaille dans sa ligne […]
Le groupe M.E.P., pour la première fois, a organisé une session à son propre niveau et a grandement apprécié le P. TRIMAILLE, qui, pendant quinze jours, nous a fait travailler l’évangile de Marc. Cela nous a donné le goût de sessions semblables pour l’avenir.



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