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Rapport annuel des évêques

Année: 1979
Pays: Malaisie
Mission: Malaisie

Région de Malaisie


Introduction

En présentant ce rapport pour l’Assemblée Générale de 1980, nous voulons tout d’abord faire la constatation qui avait déjà été faite dans l’introduction du rapport de 1974. La Région de Malaisie est constituée de deux entités de plus en plus distinctes: la Malaisie et Singapore. Deux pays qui ont évolué selon des lignes bien différentes, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur Eglise et sur la situation des M.E.P. eux-mêmes. Comme en 1974 nous nous sommes donc crus obligés de présenter notre rapport en deux sections bien distinctes : la première concernera la Malaisie et très particulièrement la Malaisie dite occidentale où les M.E.P. travaillent ; la deuxième concernera Singapore, la Cité-État.
Ce rapport suivra la ligne des discussions sur le programme sommaire auxquelles ont participé les confrères de Malaisie. Il essaie d’étoffer ces discussions, de les compléter, de mettre en ordre les idées des confrères sur les problèmes jugés importants en fonction des trois chapitres présentés par le programme sommaire :
1) le monde dans lequel nous vivons ;
2) l’Eglise et sa mission d’évangélisation ;
3) les M.E.P. dans ce monde et cette Eglise.


MALAISIE, SURTOUT MALAISIE OCCIDENTALE

Le monde malaisien

Arrière-plan du tableau
Pour bien comprendre les événements qui ont marqué la vie du peuple malaisien pendant toute cette période, il est nécessaire de garder constamment à l’esprit le problème essentiel à la survie de la Malaisie et à son progrès, celui qui est comme la toile de fond de tout le tableau, l’arrière-plan qui, d’une manière ou d’une autre, influence les comportements et les événements : LA COMPOSITION RACIALE DU PAYS. L’objectif principal de la Malaisie, depuis l’indépendance, a été et reste le même : forger une nation, un peuple, à partir d’une diversité de races bien distinctes : les Malais et assimilés (ceux qu’on appelle « Bumiputra ». fils du sol) 53 % ; les Chinois, 35 % ; les Indiens, 10 %. Trois grandes races, trois cultures, et trois grandes religions. L’unité nationale est la grande préoccupation, et aussi la grande peur des dirigeants modérés du pays, en particulier du Premier Ministre Datuk HUSSEIN ON. Cela se manifeste dans tous les mots d’ordre ou slogans lancés par les journaux ; le dernier pour la Fête Nationale du 31 août : « l’unité dans la discipline », pour ne citer qu’un exemple. On ne peut comprendre les réactions de la Malaisie, vis-à-vis d’un problème connu de tous, celui des « Boat people », des réfugiés vietnamiens, sans avoir à l’esprit cette grande et constante préoccupation.

Nouvelle politique économique

C’est cette préoccupation, on pourrait dire cette obsession, de l’unité nationale et interraciale qui a déterminé d’abord l’élaboration de ce qui est appelé « la Nouvelle Politique Economique » (en anglais : N.E.P.), et sa mise en application dans le Troisième Plan Quinquennal (1976-1981). Une compréhension de cette N.E.P. est essentielle pour saisir l’évolution des situations en Malaisie ces dernières années, car elle constitue pour ainsi dire l’idéologie (ou l’utopie) du gouvernement malaisien dans ses efforts vers un développement économique et social du pays.
Nous l’avons exposée en détail dans le rapport régional de 1976. Nous rappelons ce qui en est l’essentiel pour une meilleure compréhension de la suite de ce rapport.
La Nouvelle Politique Economique est née après les violences raciales de 1969, qui avaient mené la Malaisie au bord du gouffre. Les dirigeants politiques d’alors, menés par le Premier Ministre Tun Abdul RAZAK, pensaient que l’unité nationale ne se réaliserait jamais si les composantes raciales du pays restaient enfermées dans un compartimentage économique et social tel que l’avait créé ou permis le pouvoir colonial : les Malais (la majorité de la population) restant en grosse proportion des ruraux et des pauvres, les Chinois établis dans le commerce, les Indiens dans les plantations et les services publics. La Nouvelle Politique Economique élaborée alors a donc choisi deux objectifs : 1) le remodelage ou restructuration de la société malaisienne : que toutes les races soient présentes dans tous les secteurs de la vie économique et sociale en proportion de leur nombre ; 2) l’« éradication » ou suppression de la pauvreté : la lutte contre la pauvreté sans distinction de race. Le Gouvernement poursuit ces deux objectifs ou prétend les poursuivre avec une constance qu’on peut qualifier d’entêtée ; il affirme ne pas vouloir dévier d’un pouce ni faire la moindre concession sur ce terrain. Les progrès du pays sont jugés d’après ces objectifs. Notre rapport aura comme fil conducteur une interrogation : ces objectifs sont-ils atteints ? ou du moins le pays est-il en passe de les atteindre, et en conséquence se rapproche-t-il de l’unité recherchée ?
N.B. : Les non-Malais ont accepté la N.E.P. et ses objectifs dans ses principes, mais contestent de plus en plus les méthodes d’application.

Situation politique

La situation politique en Malaisie peut être caractérisée comme stable pour la période qui nous concerne : beaucoup de remous, mais pas de crise grave ; un des rares pays d’Asie qui peut se targuer d’être gouverné, depuis la proclamation de l’indépendance, par le même parti élu selon un processus démocratique. On répète bien ici qu’on ne peut se permettre le luxe d’une démocratie à la Westminster ou du style Palais-Bourbon, mais les élections sont tout de même libres et il y a une opposition au Parlement. Le parti au pouvoir est une coalition de plusieurs partis qui, en ce qui concerne les plus importants d’entre eux, représentent les différentes races du pays. Appelée d’abord Alliance, avec trois composantes (Malais, Chinois, Indiens), elle est devenue le Front National avec dix composantes. Mais la stabilité gouvernementale est due au fait que la coalition est basée sur la force d’un parti puissant, le parti qui représente les Malais (U.M.N.O.).
En fait, ce parti aurait une majorité suffisante pour gouverner à lui seul ; il est bien structuré, hiérarchisé et discipliné. Datuk HUSSEIN ON, son chef et Premier Ministre du pays, a su durant ces années, consolider la cohésion du parti, malgré les tendances, factions et remous qui l’ont secoué. Les meneurs, de tendance modérée, se rendent compte que la cohésion des Malais et leur progrès économique et social sont un facteur essentiel pour la stabilité du gouvernement. Ils font tout pour sauvegarder cette cohésion.

Structure du gouvernement

Le Front National veut gouverner selon un processus dit de consultation et de consensus entre les partis qui le composent mais les composantes chinoises et indiennes sont souvent placées dans une position de porte à faux, tiraillées entre les appels de leurs bases raciales, qui se sentent souvent lésées, et la politique de l’U.M.N.O. qui dirige le Gouvernement. En conséquence les partis les plus représentatifs des Chinois et des Indiens sont sans cesse en proie aux divisions internes et manquent de poids en face du parti malais.
Aux élections anticipées de juillet 1978, le Front National emportait 131 sièges sur les 154 que comporte le Parlement (Chambre des Députés). L’opposition a donc 23 sièges. Mais, fait significatif, le parti au pouvoir l’emportait avec 56 % seulement des voix, 34 % allant à l’opposition. Ce double phénomène était dû d’une part au fait que la majorité chinoise des grandes villes manifestait ses mécontentements et frustrations en votant pour l’opposition, et d’autre part au système de circonscriptions électorales.

Le problème du Communisme

Tout en réservant le gros de ses efforts au développement économique et à son programme de remodelage de la société malaisienne, le Gouvernement de la Malaisie maintient une vigilance constante vis-à-vis de la guérilla communiste et son travail de subversion dans le pays. Alors qu’en 1975 le M.C.P. avait repris l’offensive, tant par les attaques de militaires par les groupes de guérillas que par son travail de sabotage et d’assassinats (officiers de police surtout), il semble que le communisme soit en perte de vitesse depuis 1979 (estimation : 2 000 à 3000 membres dans le parti communiste clandestin). La guérilla reste active, et il est difficile de savoir exactement l’étendue de ses méfaits dans les rangs de l’armée et de la police ; mais les réseaux communistes à l’intérieur semblent avoir été démantelés. Sans doute les événements du Vietnam et du Cambodge, l’afflux des réfugiés ont-ils contribué à refroidir les populations, même les mécontents, vis-à-vis de la solution communiste aux problèmes du pays. Autre cause de faiblesse chez les communistes : leurs divisions en factions pro-russe et prochinoise.
Le Gouvernement cependant prend prétexte de l’existence de la subversion communiste pour faire un usage libéral et parfois abusif des lois d’exception, (le fameux I.S.A. « International Security Act »), qui lui permettent d’arrêter sans jugement les « gêneurs », les opposants (une centaine de prisonniers politiques), sous un semblant de légalité. L’I.S.A. a été invoqué récemment pour supprimer le mouvement gréviste le plus significatif depuis des années. Mais, tout compte fait, « malgré la nécessité de la lutte contre une insurrection communiste insaisissable, une législation d’exception et de nombreuses arrestations arbitraires, la Malaisie est loin d’être le pays le plus répressif de la région (Le Monde).

L’Asean

En politique extérieure, la Malaisie a joué un rôle actif et positif dans le renforcement des liens entre les pays de l’Asean (Indonésie, Philippines, Thaïlande, Singapore, Malaysia). Si l’Asean est loin d’avoir fait les progrès espérés dans le domaine de la coopération économi-que, sociale, culturelle, comme le voulait son premier objectif, les pays qui le forment ont su cependant former un consensus politique, tout particulièrement vis-à-vis du Vietnam. La première réaction de l’Asean dans son ensemble, et de la Malaisie en particulier, avait été une politique de main tendue, de conciliation et d’offre d’aide et de coopération économique et technique. Elle a fait place récemment tout d’abord à la peur, après l’invasion du Cambodge par le Vietnam, et ensuite à la méfiance et même à l’agressivité, avec le problème des réfugiés.

Situation économique

Le Gouvernement de Malaisie et ses responsables ne cessent de répéter, tout spécialement à l’usage des non-Malais, qu’aucun groupe racial, dans le pays, ne devrait se laisser aller à l’inquiétude et à la crainte à propos de la Nouvelle Politique Economique (N.E.P.). La restructuration de la société malaisienne, qui est l’un des objectifs de cette politique, se fera en effet non pas en retirant à l’un ou à l’autre des groupes sa part déjà acquise du « gâteau économique », mais en élargissant ce gâteau et en s’assurant que les moins privilégiés parmi la population (en particulier les Malais) reçoivent la plus grosse part dans la croissance.
Au moment où la Malaisie vient de faire le point à la mi-course de son troisième plan quinquennal, où en est-on ? Les objectifs prévus par le plan quinquennal sont-ils réalisés, ou du moins en passe de l’être ?
Sans entrer dans les détails des progrès réalisés, quelques chiffres pourront aider à se faire une idée de la question.

Economie en progrès constant, mais fragile

On pourrait résumer la situation de l’économie malaisienne, au cours de ces dernières années, comme « saine » et en croissance continue, malgré la récession économique mondiale. Economie en progrès : d’une moyenne de 4 % dans les années 50, la croissance économique en valeur réelle est montée d’environ 8,7 % de moyenne au cours de ces trois dernières années. Economie fragile cependant car elle est trop dépendante des matières premières et donc de la fluctuation des prix sur le marché mondial.
Au début de 1979, le revenu annuel par habitant (le Per Capita Income) a atteint 2 600 M$ (5 200 NF) alors qu’il était de 680 M$ en 1957.
L’inflation qui avait été de 1 % jusqu’en 1970, est montée à 4 % et risque d’atteindre 6 % en fin 1979.
En 1977, la balance commerciale était de 1 milliard 168 millions et ses réserves de 3 milliards de dollars malaisiens (six milliards F). Le résultat le plus apparent de ce progrès économique, ce qui frappe à première vue l’homme de la rue ou le visiteur étranger, c’est une abondance d’argent et de biens. Les supermarchés, qui ont poussé comme des champignons dans les grandes villes de Malaisie, sont tout aussi bien achalandés que ceux d’Europe ; les rues de Kuala Lumpur et autres villes, aux heures de pointe, sont tout aussi encombrées d’automobiles qu’aucune grande ville des pays développés, avec le désordre en plus ; la télévision et les motos se multiplient dans les villages et les plantations, de nouvelles villes jaillissent littéralement autour de la capitale ; l’industrie du bâtiment est en plein boom : de plus en plus, les Malaisiens possèdent leur maison individuelle, ou ambitionnent de l’avoir. De plus en plus aussi, ils absorbent les valeurs d’une société de consommation.

Diversification de l’économie

Cependant le progrès économique de la Malaisie est considéré comme reposant sur des bases fragiles, parce qu’encore trop dépendant de la production et des exportations de matières premières, donc de la fluctuation des prix de ces matières sur le marché mondial. La Malaisie, il est vrai, n’est plus aussi dépendante qu’elle l’était du marché du caoutchouc (premier exportateur) et de l’étain (deuxième exportateur). Un gros effort a été fait pour diversifier l’agriculture ; en particulier, la Malaisie produit et exporte l’huile de palme, l’ananas, la noix de coco, le café. Quelques chiffres pour référence : pourcentage par rapport au « Gross domestic product » (P.N.B.) : caoutchouc 21,2 %, étain 14,5 %, huile de palme 12%, bois 14,8 %, pétrole 13,3 % et produits manufacturés 21 %. La Malaisie prévoit une production de 300.000 barils de pétrole par jour en 1980.
L’industrie prend de plus en plus d’importance dans l’économie (10 % du Produit National Brut, P.N.B., en 1957 ; 21 % aujourd’hui en 1979). Cependant elle ne se développe pas à la vitesse prévue par le Troisième Plan quinquennal. Son expansion se trouve contrecarrée par certaines mesures (I.C.A.) du Gouvernement visant à contrôler et à mettre de l’ordre dans le développement des industries, et surtout à sauvegarder et garantir les droits des « Bumiputra » et leurs intérêts : une certaine proportion des actions doit leur être réservée, ainsi qu’une certaine proportion dans les emplois. Malgré les appels du Gouvernement et les assurances données, la méfiance demeure chez les investisseurs étrangers, et surtout chez les Chinois, possesseurs de capitaux dans le pays même.

La Nouvelle Politique Economique et ses objectifs

Il faut se demander si le développement de l’économie malaisienne telle qu’elle vient d’être décrite, a rapproché les Malaisiens des objectifs que voulait se donner la Nouvelle Politique Economique.
Il est certain, tout d’abord, que le mouvement a amené la population de race malaise à une plus grande participation dans les secteurs dont elle était absente, ou presque absente, jusqu’ici : l’industrie, le commerce et les services publics. Dans la foulée, il a provoqué un mouvement important d’urbanisation des Malais. Ils ne peuvent plus être identifiés avec le secteur rural. Les services publics sont même presque entièrement formés d’employés malais, bien au-delà de leur proportion dans la population du pays. Le Gouvernement fait pression sur le secteur privé (usines, entreprises, firmes commerciales) pour que leur direction respecte les règlements sur l’emploi proportionnel des races (30 % pour les Malais), à tous les échelons même s’il faut par là même employer du personnel moins qualifié.
Quant à la proportion du capital (industrie et commerce) qui se trouve maintenant entre les mains des Malais, il était de 10,3 % en 1978, pour 2,4 % en 1970. (La part de capital entre les mains des Chinois restait au même niveau, 28,2 % en 1974 ; la part de capital étranger diminuait : 54,5 % en 1974.)
Par contre, il semble bien que le mouvement inverse, c’est-à-dire celui des non-Malais, vers une participation plus grande dans le secteur agricole ne semble pas avoir eu lieu. Il n’y a pas de réforme agraire en Malaisie ; mais le Gouvernement a procédé à des défrichements et distributions de terre. De 1976 à 1978 par exemple, 647 500 acres de terrain ont été défrichés, plantés et distribués à 23 000 familles environ. Mais la presque totalité de ces familles sont malaises. Les non-Malais n’ont guère accès aux terres cultivables qui pourtant ne manquent pas en Malaisie (11,9 % seulement des terres sont cultivées). Des appels pour une distribution plus juste des terres aux non-Malais ont été faits au Gouvernement depuis quelque temps, et ce dernier a fait des promesses. Reste à voir si ces promesses seront tenues.

La pauvreté

Le deuxième objectif que s’est donné la Nouvelle Politique Economique est la suppression de la pauvreté partout où elle se trouve, « sans distinction de races », précise-t-on. (Alors qu’au cours du deuxième plan quinquennal, l’insistance était sur les Bumiputra qui forment, il est vrai, le plus gros secteur de pauvreté dans le pays.)
Le développement économique de ces dernières années a-t-il permis de réduire la pauvreté dans le pays ?
Si l’on se place au point de vue officiel, et si l’on juge le problème en chiffres absolus, il semble bien que oui. Les quelques chiffres officiels qui suivent sont relativement optimistes. En 1970, 43,5 % de la population était considérés comme vivant au-dessous du niveau de pauvreté ; le pourcentage en 1978 serait de 36,6 %. (Le niveau de la pauvreté est considéré comme équivalent à 79 US, soit 340 F pour une famille.)
La moyenne du revenu annuel pour une famille rurale était de 400 F en 1970 ; elle était de 573 F en 1976.
En ville, la moyenne du salaire mensuel (par foyer) est passée de 756 F en 1970, à 1 284 F en 1976. Le revenu de la catégorie moyenne des travailleurs est passé de 530 F à 676 F.
Evidemment de tels chiffres ne donnent qu’une idée tronquée de la réalité.
On compte, par exemple, que 55 % de la population de Malaisie est encore engagée dans l’agriculture. Or, il a été constaté en 1979 que la catégorie la plus pauvre de cette population rurale (40 %) gagne en moyenne moins de 200 F par mois pour le soutien d’une famille de 6 personnes.
Autre exemple : dans l’Etat de Kelantan (près d’un million d’habitants), 65 % de la population totale vit encore dans la pauvreté ; 25 % de la population rurale et 45 % de la population urbaine gagne moins de 50 F par mois.
Donc malgré les efforts réels du Gouvernement pour améliorer le sort des populations rurales à travers un effort d’amélioration des méthodes de production pour les fermiers, mouvement des coopératives actuellement assez répandu parmi les fermiers et les pêcheurs, il faut bien constater que le progrès économique dans son ensemble n’a pas atteint ou a très peu atteint les couches les plus pauvres des travailleurs ruraux : petits fermiers, pêcheurs, etc.
Dans le secteur urbain et industriel, la tendance paraît bien être la même. On vient de signaler, par exemple, que la ville de Kuala Lumpur (près d’un million d’habitants) qui, à première vue, prend l’apparence d’une grande ville moderne, abrite encore en son sein 240000 squatters (45 000 familles), vivant dans des baraques en bois, style bidonville. Ils ne sont pas tous pauvres, mais la grosse majorité ne peut se permettre de posséder ou de louer une maison décente, 80 % d’entre eux, dit-on, gagnant moins de 600 F par mois (pour une famille).
Toutes ces constatations nous font arriver à une conclusion assez évidente : si le progrès économique est réel en Malaisie, il est assez mal réparti. Il bénéficie surtout à une classe de privilégiés. C’est la conclusion des M.E.P., au cours de leurs discussions sur le programme sommaire. Elle rejoint l’opinion de cet officiel du Gouvernement travaillant en milieu rural : Si l’on se place à l’échelon national, et du point de vue de l’ensemble du pays, il y a une véritable croissance économique, dont les bénéficiaires sont principalement les plus fortunés parmi le peuple, ceux qui vivent en ville, qui travaillent pour le Gouvernement ou qui contrôlent les grandes entreprises privées. Mais, s’il y a croissance économique, il n’y a pas, ou il y a peu, de développement.

Situation sociale

Tout l’effort du Gouvernement pour un développement économique et social, concrétisé dans la Nouvelle Politique Economique, a pour but avoué l’unité nationale à construire, à partir des trois grandes races, unité sans laquelle le pays lui-même ne peut survivre.
Est-on plus proche aujourd’hui de cette unité nationale qu’on ne l’était en 1969 lorsque la Malaisie avait frisé le désastre, et avait par la suite trouvé la N.E.P. comme solution à ses problèmes ?

Polarisation raciale et ses manifestations

Les M.E.P., dans leurs réflexions sur le climat social dans le pays, constataient une détérioration de ce climat, et croyaient entrevoir une polarisation raciale plutôt qu’un progrès vers l’unité. En ceci ils rejoignent peut-être la constatation faite par le Premier Ministre lui-même : « Peur et méfiance, voilà ce qui fait la tragédie de ce pays. » Il parle de la peur et de la méfiance chez les Malais vis-à-vis des non-Malais aussi bien que chez les non-Malais vis-à-vis des Malais.
Cette peur et cette méfiance, et en conséquence cette polarisation raciale, se concrétisent dans différents phénomènes ou événements de la vie sociale en Malaisie. Nous avons noté les tensions et divisions dans les partis chinois et malais, composantes du Front National, leurs difficultés à rallier les masses chinoises et indiennes, qui leur reprochent de faire trop de concessions au parti malais, principale composante du Front. Les divisions au sein des partis sont profondes et amères.
Sur le plan économique, on a signalé la réticence des Chinois à entrer dans les projets du Gouvernement, et à y investir leurs capitaux, à cause des règlements contrôlant leurs investissements, et des conditions réglant la participation des Malais, tant en capitaux qu’en personnel. Les M.E.P., dans leurs réunions, ont noté le phénomène qui en est un résultat direct : la multiplication des petites entreprises familiales chinoises (des milliers en certaines banlieues de Kuala Lumpur) qui permettent aux Chinois de contourner les règlements imposés. Ils restent entre eux, mais cela ne favorise pas une intégration raciale. Quant aux Indiens, ils restent, toute proportion gardée, les grandes victimes de la politique économique : 12 % de chômage parmi eux, alors que la moyenne au niveau national est de 7 %. Au niveau populaire, la frustration se concrétise encore dans l’amertume des jeunes Chinois et Indiens, en recherche de travail, qui se voient rejetés de la fonction publique et de plus en plus d’autres secteurs, pour la simple raison qu’ils sont Chinois et Indiens, et cela en faveur de Malais qui sont souvent moins qualifiés.
Au niveau des milieux professionnels et des gens de classe moyenne, on note une migration vers des pays développés, avec comme excuse la plus commune : « C’est pour assurer l’avenir de nos enfants, car ici, ils n’en ont pas. »
Mais à côté de ces phénomènes indicatifs du climat social (il y en aurait d’autres), nous voulons dans ce rapport nous en tenir à trois événements ou séries d’événements, qui ont été, ces derniers temps, les phénomènes les plus révélateurs de la situation sociale en Malaisie :  l’éducation supérieure ;
 la poussée de l’Islam ;
 le problème des réfugiés vietnamiens.

L’éducation supérieure

Abordons la question de l’éducation et en particulier l’éducation supérieure (universités, collèges techniques).
On peut dire que ce problème a constitué, dans les années récentes, l’abcès de fixation de toutes les frustrations des non-Malais. Quelques chiffres aideront à comprendre le problème. En 1970 il y avait, pour toutes les institutions d’éducation supérieure du pays, 6 622 Malais et 6 602 non-Malais : une différence de 20 ! En 1975 le chiffre des Malais était monté à 20 547, et celui des non-Malais à 10 983 : à peu près la moitié. En 1978 le chiffre était monté à 23 687 pour les Malais, et celui des non-Malais était descendu à 9 814. Cas typique : les facultés de médecine ont, en 1979, 320 étudiants : les non-Malais sont 66 ! C’est-à-dire 20 %. Cette politique s’explique par le fait que, pour le Gouvernement, l’éducation est la condition sine qua non du remodelage de la société.
Cela ne peut se faire, bien sûr, qu’au prix de ce qui paraît une injustice aux jeunes non-Malais, et à leurs familles. Des Malais sont admis aux universités avec des résultats bien inférieurs, souvent, à ceux des jeunes non-Malais ; plus encore, avec des résultats qui normalement sont insuffisants pour l’admission aux études supérieures. On comprend que, devant une telle situation, des protestations amères ont fini par se faire entendre. Le problème d’éducation touche une corde très sensible chez les Chinois et autres qui ont un sens familial très fort et réagissent dès qu’on touche à leurs enfants. Jusqu’ici ils gardaient le silence, et essayaient de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en envoyant leurs enfants étudier à l’étranger (Angleterre, Australie, etc.). Le nombre d’étudiants malaisiens à l’étranger est aussi élevé qu’en Malaisie même 36 000 en 1979.
L’abcès a fini par éclater début 1979, à l’occasion d’une demande faite par une association de Chinois d’ouvrir une université privée, qu’ils soutiendraient de leurs dollars. La demande, disaient-ils, était conforme à la Constitution, qui autorise tout groupe racial à éduquer ses enfants selon sa propre culture. Le Gouvernement a rejeté la demande comme contraire à la politique du N.E.P. Par contre, réalisant la gravité de la situation, il a promis une augmentation du nombre d’admissions des non-Malais, dans les universités locales : 2 % ! Chiffre qui paraît dérisoire aux intéressés. La décision gouvernementale a provoqué un mécontentement profond au sein du monde non-malais, et même chez les Malais, qui eux protestent contre les 2 %. Le principal parti d’opposition (majorité chinoise) a pris la tête des protestations, apparaissant ainsi comme champion de la cause chinoise ; le parti chinois (M.C.A.) du Front National, pris encore une fois entre deux feux, a vu s’accentuer en son sein des dissensions déjà bien prononcées.

L’appel de l’Islam

Un autre phénomène marquant dans l’évolution de la Malaisie, ces dernières années, c’est le mouvement du renouveau dans l’Islam. Il est un des facteurs qui, sans aucun doute, contribue à provoquer chez les non-Malais une grande inquiétude et une réaction d’autodéfense. Cette inquiétude est d’ailleurs partagée par les dirigeants principaux du Gouvernement, qui sont malais, apparemment musulmans fervents, mais modérés, libéraux et opposés à tout extrémisme. Ils ont récemment (1979) prononcé des mises en garde répétées contre l’extrémisme religieux et le fanatisme. Il faut rappeler que la Constitution malaisienne fait de l’Islam la religion d’Etat, mais la Malaisie n’est pas un état islamique ; elle n’est pas gouvernée par la loi du Coran, mais par une loi civile, sauf pour certains aspects de la vie des Malais, aspects touchant à la religion (mariage, divorce, lois du jeûne obligatoire, etc.), et pour lesquels ils sont soumis à des tribunaux religieux.
C’est justement vers la constitution d’un Etat islamique que les mouvements religieux actuels voudraient mener la Malaisie, exception faite d’une organisation appelée « Perkim » orientée uniquement vers le prosélytisme et la conversion des non-Malais. Perkim n’obtient d’ailleurs qu’un succès très limité ; c’est lui qui a fait adopter par la Malaisie les réfugiés musulmans du Cambodge. Les autres mouvements sont des mouvements intégristes au sein de l’Islam même. Ils sont religieux ; ils se défendent d’être politiques. Le parti politique qui jusqu’à présent s’était fait le champion de l’Islam en Malaisie, a été pratiquement balayé aux dernières élections dans le pays en général, et dans l’Etat de Kelantan en particulier où il était au pouvoir depuis de nombreuses années. Il n’avait d’autre appel près des masses que l’idéologie de l’Islam, avait échoué sur le plan économique et s’était discrédité aux yeux des Malais par la corruption de ses dirigeants.
Les mouvements religieux qui ont pris la relève comprennent diverses tendances qui toutes se disputent l’honneur de propager l’Islam dans toute sa pureté. Les manifestations extérieures les plus visibles en sont les longues robes et les turbans pour les hommes, le voile pour les femmes (généralement entourant la tête), la séparation hommes/femmes (par exemple à l’Université). Les excès les plus inquiétants ont été une série d’attaques (une quarantaine en un an) contre les temples indiens et leurs idoles ; ces attaques ont provoqué une grande inquiétude chez les dirigeants du pays, et la peur chez les non-Malais. Le mouvement a fait de nombreux adeptes chez les étudiants des universités et dans les écoles, persuadant quelquefois leurs membres de détruire tout signe de modernisme, jeter les postes de T.V. et les meubles à la rivière ; il inspire certains membres, de situation sociale élevée, à tout quitter pour servir la religion. Le mouvement a un autre aspect peut-être plus solide et considéré comme plus dangereux par les dirigeants du pays : une organisation de jeunesse (30 000 membres) menée par un leader charismatique, qui fut emprisonné il y a quelques années pour avoir mené des manifestations estudiantines contre la pauvreté des paysans dans le nord du pays. Son insistance n’est pas tant sur l’aspect rituel et légaliste de l’Islam, que sur l’Islam comme mode de vie englobant toute la vie de ses adhérents et celle du pays, y compris les aspects économiques et sociaux. La tendance serait vers un Islam socialiste et donc suspect aux yeux du Gouvernement. Son leader ne se cache pas pour attaquer la corruption au sein de celui-ci.
L’influence de ce mouvement intégriste a provoqué récemment des appels assez inquiétants, venant parfois de hauts fonctionnaires ou dirigeants politiques : que la loi de l’Islam dite du « Khalwat « (relations trop proches entre hommes et femmes non mariés) soit appliquée aux non-musulmans ; que la classification de « haram » (impur) soit appliquée à tout travail ayant à faire avec des produits considérés comme impurs (servir de l’alcool dans un bar même si on n’en boit pas soi-même) ; qu’elle soit appliquée à tous les travailleurs musulmans et donc que ces fonctions leur soient interdites, etc.
Ce n’est donc pas sans raison que les M.E.P., dans leur travail de préparation à l’Assemblée, ont retenu cette avancée de l’Islam comme un événement vraiment marquant du monde malaisien. Cette avancée de l’Islam est d’ailleurs liée à la poussée de l’Islam sur le plan international (des étudiants malais reviennent de l’étranger « convertis » à l’Islam et se font ses propagateurs). Les principaux missionnaires de l’Islam sont, dit-on, des étrangers  Indiens, Pakistanais  formés et soutenus par la Libye. L’Islam est déjà présenté comme le facteur principal d’unité des Malais et même du pays, le bastion contre le communisme. Au train où vont les choses, il risque de peser de plus en plus sur l’avenir du pays.

Les Boat people

C’est dans ce contexte global, un contexte fait de problèmes complexes, de tensions raciales latentes, de peur et de méfiance, qu’il faut replacer le problème des réfugiés vietnamiens. Les dirigeants malaisiens, comme d’ailleurs ceux de l’Islam en général, ont souvent exprimé leur impatience et leur agacement devant la façon dont les pays occidentaux s’obstinaient à considérer le problème comme un problème humanitaire et non comme un problème politique, économique et social. Les réactions des dirigeants malais qui ont pu paraître dures et inhumaines ne s’expliquent que si on voit le problème dans son ensemble.
Il nous semble opportun dans le contexte de ce rapport de rappeler les faits dans tous leurs détails. Ils sont bien connus, croyons-nous.
En bref : à partir de la prise du pouvoir par les communistes au Vietnam (1975), les réfugiés ou plutôt les « boat people » ont commencé à arriver en Malaisie. Un flot d’abord relativement modeste ; réfugiés d’origine vietnamienne et surtout chinoise. En général, ils furent bien accueillis par la population malaisienne et par le Gouvernement. Puis vers la fin 1978, ce fut la grande invasion : jusqu’à 20 000 par mois (total d’arrivées en 1978 : 64 328. En 1976 : 1 732). La Malaisie avait déjà officiellement pris comme politique de ne pas les accepter. Environ 1 959 furent repoussés en 1978. Ceux qui arrivaient sur les plages en sabordant leurs bateaux étaient accueillis dans les camps. A partir de mars 1979, ce fut la deuxième grande invasion : 13 625 en mars, 19 038 en avril, 28 313 en mai. La situation devenait « intolérable », d’où la fameuse déclaration de vice-Premier ministre : « Tirez à vue. Repoussez tous ceux qui arrivent et même ceux qui sont déjà dans les camps. » Une déclaration qui révélait le désarroi chez les gouvernants malaisiens, et aussi leur désir d’éveiller l’attention mondiale. Effet réussi d’ailleurs. Les faits parlent d’eux-mêmes. La décision de tirer à vue sur les réfugiés fut démentie par le Premier ministre, mais celle d’empêcher les bateaux d’aborder ou de les repousser en mer s’ils réussissaient à le faire fut maintenue et appliquée avec rigueur. Jusqu’à fin 1978 par exemple, pour 65 094 réfugiés accueillis dans les camps, 7 208 avaient été repoussés. Du 1er janvier au 30 juin 1979, pour 48 979 accueillis dans les camps, 41 438 ont été repoussés.
Les raisons qui ont provoqué l’attitude des dirigeants malais ont été bien plus des raisons politiques et sociales qu’une question de dureté de cœur, d’inhumanité ou de cruauté. Et à l’arrière-plan, on trouve toujours la question raciale et les situations que nous avons décrites ci-dessus.
A partir de fin 1978, la grosse majorité des « boat people » ont été des Chinois (la proportion a cependant baissé en 1979). Ils abordaient sur une côte où la population est en grosse majorité malaise (plus de 90 %) ; c’est la partie du pays où la pauvreté est la plus frappante (petits agriculteurs, pêcheurs), la région qui a le moins bénéficié jusqu’à présent du développement économique et social. La politique est entrée en jeu. Le parti islamique, battu aux élections, a saisi l’occasion : « Voyez, nous sommes envahis par les Chinois. Jusqu’à présent, nous, les Malais, étions les maîtres ici sur la côte est. De l’autre côté de la péninsule, sur la côte ouest, les Chinois ont déjà toutes les richesses cri main. Nous allons perdre ce que nous avons, et le Gouvernement ne fait rien... Une fièvre aphteuse a décimé les troupeaux : ce sont les Vietnamiens qui ont amené ces maladies... le prix des denrées sur la côte a monté en flèche ; c’est à cause des achats faits pour les réfugiés et le marché noir... le Vietnam envoie ses agents communistes pour soutenir le communisme en Malaisie... les réfugiés sont venus avec de l’or sur eux : ils sont riches, ils sont mieux nantis que nous... »
Le parti malais au pouvoir, surtout l’aile jeune, piquée par la propagande du parti islamique, a saisi la balle au vol, et s’est mis à faire pression sur le Gouvernement, lui reprochant de n’être pas assez énergique. Plus sérieusement : celui-ci, inquiet pour l’équilibre racial déjà fragile dans le pays, a commencé par étudier  avec les autres pays de l’Asean d’ailleurs  la possibilité d’existence d’une politique délibérée de la part du Vietnam pour mettre le désordre chez ses voisins. Le parti malais au pouvoir (U.M.N.O.) allait avoir sa réunion générale annuelle (juillet 1979) et les esprits étaient surchauffés. Les déclarations sur les réfugiés sont venues à point pour couper l’herbe sous les pieds aux récalcitrants et permettre une discussion plus calme sur les autres gros problèmes nationaux : éducation, religion, etc.
Tout ceci n’excuse peut-être pas l’attitude prise par la Malaisie vis-à-vis des réfugiés, mais elle l’explique. Il faudrait porter un jugement équilibré sur la question. La Malaisie a reçu des dizaines de milliers de réfugiés. Elle a installé chez elle des réfugiés musulmans du Cambodge (1 500 à 2 000) ; elle a accueilli en Malaisie orientale (Sabah) environ 100 000 réfugiés musulmans des Philippines.



L’ÉGLISE DE MALAISIE ET SA MISSION D’ÉVANGÉLISATION

La première question à laquelle nous voudrions faire un essai de réponse est la question que les confrères M.E.P. se sont posée au cours de leurs réunions à propos du programme sommaire : l’Eglise de Malaisie se montre-t-elle consciente de ces réalités que nous avons décrites, et qui ont marqué, qui marquent encore la vie du peuple malaisien ? S’efforce-t-elle de répondre aux appels qui lui sont adressés à travers ces événements et situations, de remplir sa mission d’évangélisation ?

L’Eglise et les réalités sociales

En réfléchissant à ces questions, les confrères en général ont conclu que l’Eglise de Malaisie  et nous avec  avait plutôt « rétrogradé » ces dernières années dans son attention aux dimensions sociales de l’Evangile, et qu’elle s’était préoccupée davantage d’elle-même et des problèmes de la communauté chrétienne. Nous avons énuméré quelques-uns des signes qui nous ont paru être indicatifs de ce « déclin ».
Ce que nous avons appelé la « débandade » des mouvements d’Action Catholique spécialisés, par rapport à la force qu’ils représentaient et à l’intérêt qu’ils suscitaient il y a quelques années (J.O.C., J.E.C., Mouvement d’adultes, Mouvement Etudiant d’université), il serait plus juste de dire « grosse perte de vitesse ». Ils existent toujours, mais semblent susciter peu d’intérêt dans Le milieu « officiel » de l’Eglise.
Au niveau du clergé, pris dans son ensemble tout au moins, peu ou pas d’attention ou de réflexion sur ces grands problèmes du pays. Nos discussions tournent toujours autour des problèmes internes à l’institution. Et pourtant nous notons que les 146 prêtres de Malaisie occidentale avaient été ouverts  avec insistance  à la dimension sociale de l’Evangile au cours du mois d’aggiornamento de 1976. Les résolutions finales orientaient l’Eglise vers l’attention aux pauvres en particulier. Alors qu’on aurait pu espérer une relance des engagements des laïcs dans le monde, nous avons assisté à un phénomène inverse.
Alors que nous constatons une poussée parfois agressive de l’Islam, I’Eglise (le clergé en particulier) n’a guère porté une attention soutenue et approfondie à ce phénomène. Il est vrai qu’il faut admettre la difficulté de la tâche. Quelques essais de dialogue (Miro, etc.) ont échoué, surtout par l’intransigeance et la méfiance des leaders religieux musulmans. Il convient cependant de signaler un éveil d’intérêt pour le dialogue inter-religieux. (Réunion du « Bisa », sur les relations avec l’Islam, à Kuala Lumpur, en novembre 1979.)
Enfin l’Eglise ne s’est jamais prononcée au nom de l’Evangile sur les problèmes de justice (conflits sociaux), de droits de l’homme (emprisonnements sans jugement), de compassion (réfugiés) ; ni contre la corruption rampante, le système D (rat-race), ou le matérialisme envahissant, tous phénomènes ou événements qui pourtant marquent la vie des gens et les font réagir suivant des valeurs souvent contraires à 1’Evangile. Témoin le problème des réfugiés vietnamiens : l’Eglise sur ce problème, en la personne de quelques leaders catholiques et protestants, a lancé un appel public à l’étranger, mais n’a guère pris de position nette vis-à-vis des mesures prises par le Gouvernement malaisien.

Les raisons

Les raisons qui conditionnent cette attitude de l’Eglise en Malaisie sont diverses :
Complexe de minorité tout d’abord ; minorité du point de vue religieux (les catholiques sont 3,5 % dans tout le pays, mais moins de 2 % si l’on considère seulement la Malaisie occidentale où nous travaillons) ; complexe de minorité raciale aussi puisque l’Eglise est totalement absente dans le milieu majoritaire du pays : les Malais détenteurs du pouvoir politique. Toute intervention dans le domaine public risque d’être interprétée comme une ingérence politique avec implication raciale.
Nous avons noté un manque de réflexion dans les milieux dirigeants de l’Eglise sur les réalités sociales en elles-mêmes et comme lieu de l’évangélisation. Il est dû en partie à un manque de personnel qualifié et donc d’instrument d’analyse, qui puissent créer une prise de conscience et nous aider à orienter l’évangélisation dans ce domaine, à inculturer L’Evangile dans la vie du peuple. Un exemple tout simple qui peut aider à comprendre : le problème des réfugiés a eu un impact considérable sur la conscience de nos chrétiens eux-mêmes, et sur le peuple malaisien en général. Les efforts faits pour conscientiser les évêques, prêtres et religieux sur cet aspect de la question n’ont guère eu de succès (certaines paroisses ont été l’exception). Les réactions ont montré que le problème n’a pas été saisi. On a vu l’aspect service, aide aux réfugiés, secours d’urgence, et comme on était pratiquement bloqué par les mesures gouvernementales, I’Eglise en général a gardé une attitude passive. Pourtant les chrétiens, comme les autres, réagissaient devant les déclarations des dirigeants, les rapports de presse (pro-gouvernementale), et se faisaient une conscience pas toujours conforme aux valeurs de l’Evangile.
En bref, l’attitude de l’Eglise dans le domaine de la vie politique et sociale, pourrait se caractériser peut-être assez justement comme étant une attitude d’accommodement vis-à-vis du Gouvernement. La relation avec le Gouvernement en Malaisie est « pragmatique ». Vivre et laisser vivre. On vit selon un « gentleman agreement » non codifié. Les vrais « gentlemen » s’occupent de leurs propres affaires autant qu’il est possible. On a écrit que cette attitude caractérise (en gros) les Eglises de pays influencés par la colonisation anglaise.
Le tableau ci-dessus qui, il faut le dire, ne veut que présenter un aspect de la vie de l’Eglise de Malaisie, c’est-à-dire son attention à la dimension sociale de la vie du peuple malaisien, ne serait pas complet si on ne présentait les points positifs et porteurs d’espoirs, même dans ces domaines. Les M.E.P. les ont relevés dans leurs réunions.

Une présence timide

Les efforts pour rendre l’Eglise présente et active dans la vie des Malaisiens existent, mais restent encore timides, limités et restreints à certains individus ou groupes (prêtres, religieux, laïcs), et peu coordonnés au niveau diocésain ou national.
Le Secours Catholique malaisien (C.W.S.) est l’organisme officiel de la hiérarchie coordonnant toutes les organisations charitables du pays ; il a pris, ces dernières années, une orientation très nette vers le développement humain, la promotion de tout homme et de tous les hommes, à travers toutes les institutions et organisations, projets caritatifs ou projets de développement. Cependant, ses efforts pour animer et coordonner tout travail de développement ont rencontré jusqu’à présent beaucoup de résistance passive et les résultats sont minimes. Il faut signaler pourtant que, depuis quelques mois, il a lancé au niveau de deux diocèses des groupes de réflexion et d’action orientés vers une conscientisation des diocèses en faveur des pauvres. Mais ces groupes en sont encore au stade où ils cherchent leur voie.
Nous avons noté un déclin des Mouvements d’Action Catholique, en nombre et sans doute en dynamisme. Ils existent cependant : la J.O.C. est présente et active dans les catégories les moins privilégiées, milieux du travail (usines), plantations. Si le Mouvement Familial et Social (Adultes) a une tendance dans beaucoup de ses groupes à se retourner vers la participation de ses membres à la vie interne de l’Eglise (ministères laïcs), des efforts sont faits pour le réorienter vers les problèmes sociaux, et certains de ses membres sont engagés dans un travail d’éducation syndicale qui touche même les travailleurs malais. Il faut signaler encore le Mouvement d’Action Catholique chez le personnel hospitalier ; il reste vivant et actif, et suscite des responsables au niveau asiatique.
Le mouvement d’implantation de communautés de base en milieu rural a pris de l’ampleur ces dernières années ; le programme de formation de leaders responsables, et par eux de tous les membres, comprend l’attention aux problèmes de leur milieu, l’analyse et la réflexion sur ces problèmes, et l’engagement aux côtés des non-chrétiens, pour prendre leur vie en main, et résoudre leurs propres problèmes. Il y a des sessions ou stages de formation touchant les questions politiques ou syndicales, « credit unions », etc. Mais on remarque tout de même que cet aspect de la vie des communautés manque d’ampleur, surtout st on le compare aux efforts de formation dans les autres domaines, et l’impact est plutôt réduit.
A signaler aussi les efforts d’une congrégation de religieuses en particulier, qui, dans son mouvement de renouveau, a décidé de choisir comme priorité la présence chez les pauvres. Quelques petits groupes se sont implantés en milieu rural et urbain, et travaillent en liaison avec le mouvement d’implantation des communautés de base.

L’aggiornamento de 1976

Nous avons noté plus haut que d’une manière générale l’Eglise s’était orientée vers une attention à sa vie interne, et -vers le développement de cette vie, contrairement à ce que laissait espérer l’aggiornamento du clergé malaisien en 1976. Nous venons de dire ce qui s’est passé pour l’un des objectifs choisis lors de cet aggiornamento : l’attention aux pauvres. Liés à cet objectif, il y en avait d’autres. Il ne constituait d’ailleurs pas l’objectif central ; celui-ci était la formation des communautés de base, avec comme priorité la formation des leaders laïcs. Trois ans après l’aggiornamento, où en sommes-nous ? C’est ce que ce rapport voudrait présenter, pour élargir notre vision de l’Eglise malaisienne, sans toutefois prétendre en définir tous les contours. Disons pour commencer qu’au niveau de l’Eglise dans son ensemble et au niveau des organisations de direction diocésaines en particulier, les résultats n’ont pas répondu aux espoirs et à l’enthousiasme de l’aggiornamento. Cela tient à plusieurs raisons : la première est sans doute que ces objectifs, en particulier la question des communautés de base, avaient été adoptés à la quasi-unanimité, mais trop vite, avant que la majorité du clergé présent ait pu vraiment saisir le contenu de cette expression, et ses implications pratiques. Il est évident encore aujourd’hui, par les échanges dans les « presbyterium », que la confusion demeure. Cela tient à plusieurs facteurs, qui rendent difficile un consensus sur les orientations pastorales.

Le clergé

a) La moyenne d’âge du clergé tout d’abord (religieux compris) : sur 132 prêtres présents dans les trois diocèses de la Malaisie occidentale, 32 (tous autochtones) ont 40 ans et au-dessous. Dans une lettre pastorale adressée à ses diocésains pour leur présenter des journées d’études du clergé sur les ministères, l’archevêque de Kuala Lumpur écrit : « En 1980, nous aurons 44 prêtres, y compris les malades, les infirmes et les prêtres âgés, pour 33 paroisses et 50 centres (postes). »
b) La diversité d’origine raciale dans le clergé avec les différences culturelles et psychologiques qui l’accompagnent.
Le clergé de chaque diocèse comprend surtout trois catégories bien distinctes : les prêtres autochtones proprement dits ; les prêtres chinois émigrés de Chine depuis la prise du pouvoir par les communistes ; les missionnaires européens. A titre d’exemple : l’archidiocèse de Kuala Lumpur : total : 48. Autochtones : 19 ; Chinois de Chine : 10 ; missionnaires : 19.
Il faut bien entendu tenir compte des facteurs d’influence autres que le facteur racial, qui ne font que rendre plus complexes les situations : jeunes-anciens, séculiers-religieux.
En un mot, notre clergé forme un milieu disparate, et n’échappe pas aux tensions diverses qui en sont le résultat : parfois ces tensions se transforment en blocs. Un diocèse a supprimé purement et simplement les discussions au niveau du presbyterium. Pour tous il est difficile d’arriver à un consensus sur les vrais problèmes de pastorale à ce même niveau du presbyterium tout entier.

Fruits de l’aggiornamento

Et pourtant l’aggiornamento de 1976 a porté des fruits. Fruits plus modestes qu’on n’aurait pu l’espérer, mais réels tout de même, et, nous voulons le croire, prometteurs. Mais ces fruits, il faut les chercher à des niveaux plus bas, au niveau de certaines paroisses, au niveau de certains districts où les prêtres travaillent ensemble.
En milieu urbain, un certain nombre de paroisses (peu nombreuses encore) ont basé leur approche pastorale sur la formation de communautés de base, formées de chrétiens vivant dans le même voisinage. Des meneurs laïcs en sont sortis, qui ont suivi des programmes de formation, et sont devenus les vrais responsables de ces communautés. Dans les plus avancées de ces communautés, la vie de prière, la formation chrétienne des enfants, les réflexions sur la Bible, la préparation de la liturgie du dimanche, se font dans et par la communauté elle-même. La formation des leaders ou ministres est assurée au niveau paroissial ou même (plus rarement) au niveau du district.
En zone rurale, le mouvement de formation des communautés de base est plus avancé et plus organisé. Une douzaine de prêtres travaillant en milieu rural, surtout plantations, se réunissent régulièrement tous les trois ou quatre mois pour faire le point. Ils se sont efforcés d’exprimer leur vision de communauté de base telle qu’ils la voient en Malaisie, vision basée sur leur expérience. Depuis, ils approfondissent les différents aspects de la vie de ces communautés chrétiennes, communautés qu’ils entrevoient comme responsables d’elles-mêmes et de leurs membres. Depuis des années, des programmes de formation ont été mis en action pour les leaders ; certains jeunes adultes travaillant dans les plantations les ont suivis tous les mois pendant deux ans, et sont à leur tour devenus des formateurs. Il s’agit de la formation à un niveau plus élevé (secteurs) ou même depuis quelques mois inter-secteurs. Il y aurait ici de nombreux témoignages à fournir sur la transformation opérée par les communautés de base dans leurs membres. L’accent cependant, jusqu’à présent du moins, s’est porté sur le développement de la vie de la communauté elle-même : formation humaine et chrétienne. Nous avons signalé les faiblesses du point de vue de l’engagement de la communauté dans le monde.

Formation des laïcs

On peut donc constater que depuis l’aggiornamento, les efforts se sont portés sinon sur l’objectif principal, les communautés de base, du moins sur l’un des moyens faisant partie intégrante de ces communautés : la formation des leaders laïcs, responsables de ces communautés et des différents aspects de leur vie (liturgie, catéchisme, bible). Les programmes mis en place pour leur formation n’ont pas tous réussi, mais la préoccupation reste. Et la question des ministères est posée. On commence à y réfléchir. Les événements nous y poussent, en particulier la diminution du nombre des prêtres et leur vieillissement. Nous avons atteint, semble-t-il, le point critique où il va être impossible de fournir en prêtres les paroisses existantes.
Ce que nous avons décrit ne rend pas compte de toute la vie de l’Eglise en Malaisie, ni de tous ses problèmes. Il faudrait signaler d’autres aspects ; des paroisses qu’on pourrait appeler « traditionnelles » gardent leur vitalité ; la pratique religieuse reste forte (on n’a cependant jamais fait d’enquête sérieuse sur le nombre des chrétiens qui lâchent pied, et ils semblent être nombreux, en particulier les jeunes) ; les organisations paroissiales restent actives ; de rares paroisses enregistrent même une augmentation récente de baptêmes d’adultes ; dans l’ensemble cependant ce nombre a considérablement diminué.

Le renouveau charismatique

Il faut faire une mention spéciale du Renouveau Charismatique, qui s’est répandu comme une traînée de poudre à travers la Malaisie. Le mouvement, parti de laïcs et mené par des laïcs, contribue sans aucun doute à donner aux laïcs catholiques une spontanéité et une confiance en eux-mêmes qui leur manquaient dans le domaine religieux. Il a aidé à développer un sens de la prière spontanée et partagée, un intérêt pour la Bible, une fraternité réelle entre ses membres et une joie d’être chrétiens, tout cela fruits de l’Esprit. Bon nombre de prêtres locaux y sont engagés, et en ont bénéficié. Il y a cependant des problèmes et des ambiguïtés. Certains hésitent, se demandant s’il n’y a pas là un nouveau mouvement de spiritualisme, divorce de la vie, et finalement un refuge contre les vrais problèmes de vie en société, qui, eux, ne sont guère abordés.

Les Religieux

Il faudrait aussi parler des religieux et religieuses, de leur propre renouveau et de leur participation au renouveau de l’Eglise en Malaisie. Ils y jouent un rôle important et le joueront de plus en plus semble-t-il. Les Congrégations religieuses en Malaisie, tout spécialement les principales d’entre elles (Dames de Saint-Maur, Frères des Ecoles Chrétiennes, Frères de Saint-Gabriel) ont passé par une crise très sévère ces dernières années. Elles ont perdu un nombre considérable de religieux et religieuses autochtones. Les Frères des Ecoles Chrétiennes, par exemple, ont perdu la presque totalité de leurs Frères indigènes qu’ils avaient envoyés faire des études supérieures en Angleterre ou ailleurs. Ils sont 27 en service actif. Les Frères de Saint-Gabriel avaient 56 religieux profès pour la Malaisie-Singapore. Il leur en reste 19. Les Sœurs elles aussi ont subi de grosses pertes, surtout chez les plus qualifiées.
Il y a cependant un renouveau de la vie religieuse ; renouveau tout d’abord, dans la recherche de nouvelles orientations. Les sœurs de Saint-Maur ont opté pour la présence aux pauvres. Elles ont décidé de se retirer progressivement des écoles, de fermer leurs jardins d’enfants, qui, disent-elles, servent les gens aisés, et ont déjà fondé des petites communautés dans des secteurs urbains et surtout ruraux, pour être au service des pauvres. Les Franciscaines missionnaires, peut-être moins radicales, ont formé de petites fraternités plus centrées sur les paroisses et l’apostolat paroissial. L’ère des grandes institutions catholiques, écoles, hôpitaux, toucherait-elle à sa fin ?
Renouveau semble-t-il dans la montée des vocations, tout au moins chez les religieuses. Elles ont ouvert à nouveau leurs noviciats, et si les candidates sont peu nombreuses, le flot de celles qui se présentent semble être continu, et formé d’éléments plus solides que par le passé : filles plus âgées qui ont été au travail, et possèdent des diplômes professionnels.
D’une façon générale, il faut signaler qu’un mouvement semble se dessiner vers une remontée possible des vocations religieuses et sacerdotales ; des responsables sont nommés par les diocèses et congrégations ; des camps, expositions, sont organisés pour présenter l’appel aux jeunes. Ceux-ci font montre d’un intérêt réel. Les congrégations religieuses de prêtres semblent attirer plus que le clergé diocésain. Mais quoi qu’il en soit, cet effet ne produira des fruits que dans un avenir assez éloigné. Le diocèse de Kuala Lumpur n’a que trois séminaristes (Philo) au grand séminaire pour les années à venir, Penang, 6 dont 4 doivent être ordonnés l’année prochaine, et Johore Bahru seulement 1.


LES M.E.P. EN MALAISIE

Le groupe M.E.P. de Malaisie (sans Singapore) comprend aujourd’hui 27 membres. Nous étions 37 au moment de l’Assemblée générale de 1974.

Vieillissement

Physiquement parlant, le groupe porte la marque évidente du vieillissement de ses membres. Moyenne d’âge :
en 1974 : 53,3 ans.
en 1980 : 60,7 ans.
Trois confrères seulement ont moins de 50 ans. Notre « benjamin » est âgé de 47 ans.
Depuis 1974, nos jeunes ont quitté définitivement la région ; ils tombaient sous le coup d’un décret de l’immigration selon lequel les missionnaires étrangers arrivés en Malaisie après l’indépendance ne peuvent y résider plus de dix ans. C’est ainsi que nous avons eu le regret de voir partir : Michel Perbet, André Besson, Paul Couvreur, Michel de Gigord ; et d’autres moins jeunes : Francis Audiau, Georges Moreau... Ceux qui restent ont tous une résidence permanente.

Dynamisme missionnaire

Mais la jeunesse d’un groupe missionnaire ne se mesure pas d’abord à sa moyenne d’âge. Le groupe M.E.P. de Malaisie reste un groupe jeune, de par son dynamisme missionnaire, la créativité de ses membres et les initiatives qu’ils prennent sur le terrain. Témoin : tout récemment, l’intérêt qu’ils avaient montré pour les travaux préparatoires à l’Assemblée, le nombre des réunions suivies à peu près par tous, leur participation active à ces réunions, et leur projet d’avenir tout empreint A’optimisme et d’espérance.
Les M.E.P. ont toujours été intimement liés et mêlés au développement de l’Eglise locale en Malaisie, depuis ses origines jusqu’au stade actuel de son évolution. Ils restent encore bien souvent à la pointe du mouvement dans cette Eglise, par les initiatives qu’ils prennent, initiatives dont ils ne revendiquent d’ailleurs pas le monopole. Ils ont été tour à tour les pionniers, les fondateurs, puis les responsables de cette Eglise locale.

En 1974

Au moment de l’Assemblée de 1974, leur préoccupation était encore de transmettre toutes les responsabilités de gouvernement et de direction de cette Eglise aux autochtones. Les évêques étaient tous des Malaisiens ; la formation au séminaire passait entièrement aux mains des prêtres locaux ; les organismes de direction (par exemple le sénat-conseil presbytéral) étaient formés de membres autochtones ou tout au moins asiatiques. Si l’on relit les rapports de 1973 et de 1976, on remarque que la grande préoccupation des M.E.P. était de trouver leur place dans cette Eglise locale, de se fondre en elle ; les formules en usage étaient alors : être entièrement à la disposition des évêques ; travailler « avec » l’Eglise locale ; pas d’initiative sans l’Eglise locale ; « restons discrets » disions-nous au moment de l’aggiornamento de 1976, si discrets en réalité que notre discrétion fut remarquée et notée publiquement par les autres participants.
En même temps nous étions un peu les victimes de la crise de croissance dans une Eglise locale en recherche de sa propre identité : « Il vaut mieux que les missionnaires étrangers s’en aillent ! Ce départ nous aidera à trouver plus facilement notre propre identité… pour le meilleur et pour le pire », disaient un certain nombre d’éléments dynamiques dans le clergé, les religieux ou même les laïcs locaux. Aujourd’hui, il semble que cette « crise » soit passée, ou du moins fortement atténuée. Les missionnaires sont mieux acceptés ; leur participation active dans les organismes diocésains, leurs initiatives apostoliques, plus facilement admises, et considérées comme faisant partie de la vie des diocèses.
Mais ce sont les M.E.P. qui à leur tour s’interrogent ; le rapport de la Région à la commission préparatoire se fait l’écho de ces interrogations. Serions-nous tellement intégrés à l’Eglise locale, nous serions-nous mis tellement à son service que finalement nous aurions perdu notre identité missionnaire propre ? Devrions-nous alors prendre un certain recul vis-à-vis de cette Eglise locale, tout en restant liés à elle et en dialogue avec elle ? En particulier, ne devrions-nous pas nous tourner résolument vers les non-chrétiens et non plus être un clergé d’appoint ?
Entre temps, nous ne restons pas inactifs. Signalons simplement que les M.E.P. ont joué le rôle d’initiateurs, ou tout au moins un rôle important sinon essentiel de soutien aux initiatives ou mouvements rapportés ci-dessus en parlant de la vie de l’Eglise locale : fondation ou développement de petites communautés ou communautés de base en campagne et en ville ; groupes de réflexion rassemblant régulièrement une douzaine de prêtres locaux et missionnaires autour de ce travail en zone rurale ; groupes diocésains de conscientisation pour une meilleure attention aux pauvres, renouveau charismatique, actions en faveur des réfugiés ; formation de laïcs responsables dans les paroisses et communautés. Cette nomenclature ne veut bien sûr ni exclure, ni minimiser le travail quotidien qui se poursuit au niveau des paroisses et dans lequel nos confrères sont activement engagés ; travail souvent ardu car les paroisses sont importantes, soit par le nombre des chrétiens, soit par l’étendue du territoire sur lequel ils sont dispersés. La plupart des confrères sont seuls comme prêtres dans ces paroisses.
Le rapport ci-dessous sur les activités des M.E.P. à leur poste cite quelquefois des témoignages écrits par certains confrères, ceci pour répondre à l’appel du régional leur demandant d’écrire brièvement ce qui, à leur sens, fait l’essentiel de leur vie missionnaire aujourd’hui.

Diocèse de Penang

En descendant du nord vers le sud, le long de la côte ouest, nous trouvons successivement :
Lucien CATEL à Sungei Patani, petite ville provinciale d’où il rayonne sur le territoire de tout un Etat, au service surtout des travailleurs indiens dispersés dans des dizaines de plantations ; il écrit « Je me sens missionnaire principalement dans mon travail avec les gens des plantations... En accord avec ce qui est l’objectif de l’Eglise en Malaisie, nous essayons de former dans ces plantations des petites communautés qui prennent en main leurs besoins et autant que possible  peut-être là sommes-nous trop optimistes  deviendraient les animateurs de leur plantation ou section de plantation (division) pour affronter le problème, ou plus exactement les problèmes variés, auxquels se heurte l’ensemble du groupe... Pour atteindre ce but, nous essayons de former des « leaders » ; nous le faisons au cours de sessions de 24 heures, sessions préparées et organisées par « l’équipe » (catéchistes, prêtres et une religieuse) ; après la session, les participants doivent la répéter à leur tour dans leur plantation respective, avec l’aide de l’équipe pour la préparation. »
Descendons sur l’île de Penang ; nous y trouvons cinq de nos confrères : Pierre LOBEZ, le doyen des M.E.P. du diocèse. Après un court séjour à Ipoh comme aumônier d’hôpital, il a retrouvé avec plaisir ses « paroissiens » d’une importante maison de retraite pour vieillards tenue par les Petites Sœurs des Pauvres, dont il est aussi l’aumônier.
Depuis quelques années, il s’accroche avec un entêtement admirable à l’étude du dialecte cantonnais pour pouvoir mieux servir ses bons vieux.
Arsène RIGOTTIER est un de ces anciens qui ont gardé le bel optimisme de la jeunesse. Ecoutons-le lui-même : « Je suis ici depuis 1970 ; cette paroisse de Sungei Pinang, banlieue de la ville, est un quartier totalement ouvrier. Nous y trouvons une grosse population : 75 000 Malais musulmans, et des Tamouls (les chrétiens sont 700). Paroisse nouvelle, sans traditions, il fut relativement aisé de pousser liturgie et pastorale selon les directives de Vatican II : subdivision en petits quartiers, réunions, choix de leaders, conseil paroissial, catéchistes volontaires (20), comité pour la liturgie, conférences de Saint-Vincent-de-Paul, etc. Tout cela marche et s’améliore... Nous avons ouvert les locaux de la paroisse aux jeunes des différentes races pour y organiser leurs jeux... Résultats de tous ces efforts : meilleure compréhension entre eux, respect et tolérance, atmosphère d’harmonie... Je n’ai certes pas beaucoup de « conversions », mais le milieu étant ce qu’il est, et la loi interdisant tout prosélytisme chez les musulmans, je fais mon possible, avec la grâce de Dieu, pour porter témoignage en vivant ma vocation de chrétien et de prêtre aussi bien que je peux, spécialement en me mettant totalement au service de tous. »
Albert JULIEN réside avec Paul Decroix. Mais sa paroisse c’est toute l’île de Penang, et il semble être partout à la fois. Il est connu comme le loup blanc, dans tous les milieux chinois « chinoisants » de la ville grâce à son dévouement et à ses facilités de contacts. Mouvements de jeunes : J.O.C., J.E.C. chinoises, directeur d’école (chinoise), etc.
Paul DECROIX a sa résidence à Green Lane, nouvelle paroisse entourée de quartiers résidentiels. Tout en menant les activités ordinaires d’une paroisse, de main de maître, il travaille avec persévérance à la formation de groupes de quartier parmi sa population de classe moyenne.
Jean TAVENNEC est depuis une dizaine d’années dans le quartier populaire d’Ayer Itam, grouillant de monde, surtout chinois. Il a bâti là un beau centre paroissial où il reçoit volontiers les confrères attirés par sa bonne humeur et ses talents de cuisinier. Autre spécialité : accueil des « paumés », des « marginaux », des « cas spéciaux », qui viennent chercher des encouragements, des conseils, des solutions à leurs problèmes maritaux ou autres, ou des secours financiers. Il leur arrive de se servir sans la permission du maître de céans... Jean fait aussi l’apostolat du tourisme à mi-temps, comme guide (attitré) pour les touristes de langue française, attirés par les beautés de la « perle de l’Orient ».
Entre Penang et Ipoh, à Kuala Kangsar, centre musulman important, nous retrouvons René CHINEAU. Malgré un handicap sérieux de santé, il accomplit un vrai travail de bénédictin pour la formation liturgique et catéchétique de ses paroissiens. Dans ce but en effet il a monté de toutes pièces un atelier d’enregistrement des plus modernes.
Au sud du diocèse, Jean CIATTI règne sur la très vieille paroisse de Batu Gajah. Des accrocs à sa santé ont ralenti quelque peu ses activités ces derniers temps. Et pourtant, avec l’aide de ses catéchistes et de responsables laïcs, il a organisé la formation de sa communauté chrétienne selon leurs groupes linguistiques : anglais, chinois, tamoul. Il est heureux de constater les progrès des petites communautés extérieures où les chrétiens prennent en main leur vie chrétienne de mieux en mieux.
A Tapah, Georges BELLEVILLE a pris la succession de Francis Audiau, rentré en France. Il s’y trouve heureux. Il sillonne tout un secteur en compagnie de son catéchiste, au service des chrétiens de plantations, y compris les plantations de thé sur la montagne de Cameron. Il se donne à la formation de ses chrétiens avec toute l’attention et la minutie qu’on lui connaît.
De l’autre côté de la Malaisie occidentale, tout au nord de la côte est qui longe la mer de Chine, Maurice SURMON réside à Kota Bahru, et sert tout l’Etat du Kelantan, un Etat qui a plus de 95 % de Malais musulmans. Voici ce qu’il nous dit sur son travail : « Mes efforts actuels : 1) Créer des foyers centrés sur le Christ ; 2) Grouper plusieurs de ces foyers en communautés de base ; 3) Leur faire découvrir le Christ comme une personne vivante dans leur vie de chaque jour. Dans ce but, trois étapes : a) le Christ, parole de vie, dans la Bible ; b) le Christ Pain de vie dans l’Eucharistie ; c) le Christ comme personne dans le besoin, à travers le service. La présence des réfugiés vietnamiens sur la paroisse m’a beaucoup aidé à réveiller chez nos jeunes cette dimension chrétienne du service... Le mouvement charismatique m’aide à leur faire découvrir le Christ, comme parole de vie et aussi pain de vie.
Quant au dernier confrère du diocèse, Pierre GAUTHIER, notre super-actif ex-régional, il vient d’émigrer plus au sud, à la capitale, Kuala Lumpur. Mais ce n’est que son centre : il peut se trouver n’importe où, en Malaisie ou ailleurs, à n’importe quel moment. En tant que directeur du Catholic Welfare Services (Secours Catholique), il se bat comme un diable pour coordonner toutes les œuvres ou projets caritatifs et sociaux, et les orienter vers le développement de tout l’homme et de tous les hommes en Malaisie, en particulier les pauvres. Il vient de lancer dans deux des diocèses des « groupes de réflexion », à travers lesquels il s’efforce, avec le soutien de quelques confrères M.E.P., de conscientiser les diocèses et leurs paroisses sur l’action avec et en faveur des pauvres. Depuis un an surtout, le service des réfugiés vietnamiens, des « Boat people », lui prend une grande partie de son temps et de ses énergies qui semblent inépuisables.

Diocèse de Kuala Lumpur

Voici un tableau de la situation dans le diocèse, vu par notre représentant diocésain :
Au moment de l’aggiornamento de l’Eglise, en 1976, et immédiatement après, il semblait que la société M.E.P. ait achevé ses objectifs en Malaisie : création d’une Eglise locale par la formation d’un clergé autochtone qui avait déjà pris ou était en passe de prendre toutes les responsabilités.
En conséquence, nous nous voyions disséminés dans les petites paroisses rurales : c’était le cas de Pierre Bretaudeau et Louis Guittat en milieu indien des plantations de caoutchouc, de Léon Diffon et d’Antoine Henriot en milieu chinois. Edouard Limat s’apprêtait à quitter la ville de Seremban pour un poste secondaire, alors qu’André Volle restait en ville comme vicaire tout en rendant de multiples services demandés par l’archidiocèse.
Edouard Giraud et Pierre Decroocq s’avançaient dans les nouveaux quartiers de Klang et de Kuala Lumpur. Tout était à découvrir, pour y fonder de nouvelles communautés chrétiennes.
Gilbert Griffon était installé sur la côte est, loin des autres, dans un milieu à grosse majorité musulmane. Raymond Dubois était aumônier d’un hôpital, et Antoine Pallier, avec ses occupations de Régional M.E.P., restait attaché à deux petites communautés, dont une formée de lépreux.
Désormais, pensions-nous, notre tâche devenait une tâche de subsidiarité. Nous sommes maintenant en 1979, et beaucoup de choses viennent de changer...
Le développement économique et social du pays qui s’accélère... De nouvelles avenues pour la mission qui s’ouvrent, avec un rôle accentué de la Malaisie dans le Sud-Est asiatique ! Le clergé local en place qui voit son nombre décroître... Les réflexions des M.E.P. en préparation de l’Assemblée générale...
Et nous voilà à nouveau appelés à jouer des rôles prioritaires, là où nous sommes, mais avec une nouvelle vision : la proclamation de l’Evangile et le témoignage de vie chrétienne près des non-chrétiens.
Raymond DUBOIS aide Edouard LIMAT qui vient d’être renommé à la cathédrale de Kuala Lumpur. Edouard GIRAUD (à Klang), Antoine HENRIOT (Kajang), Léon DIFFON (à Kuala Kubu), Gilbert GRIFFON (à Kuala Trengganu), Antoine PALLIER (à Batu Tiga), sont engagés dans un travail de formation de communautés chrétiennes ouvertes au monde, avec leurs laïcs responsables, dont certains se préparent aux ministères. Edouard LIMAT avec le mouvement familial et social, André VOLLE, avec les infirmières catholiques (en sa paroisse de Salak South), Pierre DECROOCQ (centre de Kepong Bahru) en milieu ouvrier, travaillent à la formation des laïcs pour leur responsabilité dans le monde.
Louis GUITTAT (à Banting) et Pierre BRETAUDEAU (à Tampin) deviennent des animateurs d’une pastorale très dynamique dans le milieu des travailleurs des plantations.
Et, presque sans le vouloir, nous dépassons le rôle de bouche-trou pour retrouver un rôle plus missionnaire, nous cherchons de nouvelles pistes, découvrons de nouvelles priorités ; nous forgeons des équipes prêtres-laïcs, multiplions les sessions de formation pour laïcs. Nos charismes missionnaires débouchent sur de nouveaux projets missionnaires, nous redevenons missionnaires M.E.P. à plein temps.

Diocèse de Johor-Malacca

Au sud de la presqu’île malaisienne, le diocèse de Johor-Malacca, dernier-né des diocèses de Malaisie, n’a à son service que cinq confrères M.E.P.
Le père Octave DUPOIRIEUX, doyen de la région, est en résidence à la cathédrale de Johor Bahru. En dépit de son âge et de son état de santé, il utilise toutes les énergies qui lui restent pour rendre à la paroisse tous les services possibles.
Le père François JÉGO, qui ces dernières années était devenu le premier prêtre résidant dans la petite ville de Pontian, rayonnait sur d’autres villages aux alentours. L’âge et la maladie lui ayant fait demander d’être déchargé des responsabilités du ministère, il se trouve en retraite sur place, tout en gardant le contact avec les quelques familles chrétiennes de Pontian, pour qui sa présence est un soutien précieux. Le père Jégo remplit aussi un ministère d’accueil fort apprécié des confrères de Singapore et d’ailleurs, qui vont passer à Pontian quelques moments de détente. La cuisine y est toujours fort appréciée.
Louis DANION s’est trouvé détaché de son diocèse, et nommé à la maison régionale de Cameron Highlands, où il cumule les fonctions de responsable de la maison, chargé de l’accueil des confrères et autres vacanciers ou retraitants, économe régional pour le « côté Malaisie », curé de l’endroit et des villages d’agriculteurs chinois dispersés à travers la montagne. Toutes fonctions qu’il remplit avec une conscience sans compromis et une fidélité digne d’un bon Breton.
Restent deux confrères au service actif du diocèse : Félix SAINT-MARTIN, retour de congé début 1979, se retrouve à la vieille et grande paroisse Saint-François-Xavier de Malacca, avec deux prêtres locaux, dont l’un est son curé. Responsable surtout du milieu chinois attaché à la paroisse, il ressent assez fortement la difficulté de trouver sa voie dans le dédale de la « politique paroissiale » . Tout en regrettant le bon temps où il était maître chez lui après le Seigneur, il ne ménage pas ses efforts et se fait apprécier des paroissiens de tous âges. Il est même « aumônier » d’un groupe charismatique.
Bernard BINET, après avoir dynamisé et rénové ces dernières années la même paroisse Saint-François de Malacca, se retrouve depuis le début de 1979 à Kluang, en compagnie d’un prêtre chinois. Ministère différent de ce qu’il a connu à Malacca : communauté d’Indiens dispersés dans les plantations. Mais Bernard est aussi le grand animateur du Renouveau Charismatique dans le diocèse.

La vie du groupe

Dans la ligne de leurs convictions et de la politique qui en est résultée, politique d’intégration aussi complète que possible dans l’Eglise locale et en particulier dans le clergé local, les M.E.P. en Malaisie ont très peu « existé » ou vécu en groupe. Nous ne nous réunissons que pour des occasions exceptionnelles et irrégulières : préparations d’assemblées, visites de supérieurs de Paris... La formation permanente se faisait « avec »le clergé local et très peu entre nous. Nos expériences récentes, nos réflexions en commun pour les préparations de l’Assemblée générale, nos questions sur notre propre identité missionnaire, ont fait ressortir certaines aspirations assez nettes : un désir de se retrouver plus souvent en petits groupes diocésains pour réfléchir ensemble sur les problèmes de l’évangélisation et les options missionnaires à prendre ; sans doute aussi le soutien à donner à tous ceux qui s’engageraient dans de nouvelles percées missionnaires auprès des non-chrétiens en Malaisie. En relation avec ces choix missionnaires nous entrevoyons des activités de formation permanente entre nous et un besoin de formation spéciale pour certains M.E.P. Nous attendons de l’Assemblée qu’elle nous aide à trouver les voies à suivre pour un meilleur avenir de la Mission en Malaisie.
Antoine PALLIER..
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