| Année: |
1985 |
| Pays: |
Malaisie |
| Mission: |
MALAISIE |
| Rédacteur: | Mgr VOLLE |
RÉGION DE MALAISIE
SINGAPOUR
A. LA MALAISIE
1. L’ÉVOLUTION POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
1. POPULATION
La population totale de la Malaisie s’élèverait, en 1985, à plus de 15 millions et demi d’habitants pour la Malaisie de l’Est et de l’Ouest réunies. La proportion des groupes raciaux est très difficile à établir, les statistiques officielles étant anciennes ou non disponibles. On peut dire en gros que la répartition est la suivante :
Malais : 46,40 %
Chinois : 27,50 %
Indiens : 8,37 %
Ethnies de Sabah
et de Sarawak : 17,26 %
Autres : 0,47 %
Cette population est très diversement répartie sur le territoire du pays. On compte par exemple dans la capitale fédérale, Kuala Lumpur, environ 2 millions d’habitants.
Chinois : 52 %
Malais : 33 %
Indiens et autres : 15 %
Sur la côte Est de la Malaisie, dans l’État de Trengganu, la proportion serait la suivante :
Malais : 94,3 %
Chinois 4,9 %
Indiens : 0,8 %
2. LA SITUATION POLITIQUE
La Malaisie est fière d’être le seul pays au monde à avoir un roi élu pour cinq ans, parmi et par les neuf sultans qui règnent encore sur neuf des treize Etats de la Fédération.
En 1983-1984, le Gouvernement a voulu limiter les pouvoirs du Roi. Cela a été interprété, dans les milieux proches de la monarchie, comme le signe avant-coureur que la monarchie (et peut-être les Sultans) allaient un jour disparaître. La crise dura quelques mois, pour finalement aboutir à un compromis qui d’ailleurs n’a pas résolu la question de fond. De fait il s’agit bien de savoir si la Malaisie osera se débarrasser un jour de ses structures féodales.
Le « Front National » est au pouvoir et a aussi une majorité de plus des deux tiers au Parlement, ce qui permet de changer la constitution. Le « Front National » rassemble entre autres les trois grands partis politiques :
─ le Parti de la majorité malaise (UMNO),
─ le Parti chinois (MCA),
─ le Parti indien (MIC)
Depuis plus d’un an, on a assisté à une crise à l’intérieur du Parti chinois (MCA), dont les leaders actuels ne semblent plus avoir l’appui de leurs membres ni de l’électorat chinois. Ceci est semble-t-il dû au fait qu’on trouve les dirigeants du parti actuel peu empressés à défendre les droits et les intérêts des Chinois et de la population chinoise devant l’envahissement malais. La crise n’a toujours pas été résolue à ce jour.
Un événement politique : les élections à Sabah en 1985.
L’État de Sabah était jusqu’à cette année dirigé par un groupement politique affilié au « Front National » qui avait d’ailleurs détrôné le « Chief Minister » Tun Mustapha, dont la politique d’islamisation avait monté la population contre lui. Tun Mustapha avait été remplacé par Datuk Harris Salleh, il y a quelques années. Cette année, de nouvelles élections eurent lieu pour le gouvernement et le parlement de l’État de Sabah. A la surprise générale, un parti récemment formé, et non membre du « Front National » eut la victoire ; son leader, Datuk Joseph Pairim, devait normalement devenir chef du gouvernement local (« Chief Minister »). Or, l’ancien « Chief Minister » détrôné, Tun Mustapha, essaya de fomenter un coup d’État et de prendre le pouvoir, sans succès. Vaincu aux élections, Mustapha n’avoua pas sa défaite il a présentement porté l’affaire au Tribunal fédéral pour faire casser les élections qui ont porté Joseph Pairim au gouvernement de Sabah. Ce qu’il y a de plus inquiétant, dans toute cette affaire, c’est bien le silence et la non-interférence calculée du gouvernement fédéral de Malaisie. Il semble qu’à Kuala Lumpur on accepte assez mal qu’un non-musulman (et catholique de surcroît) soit à la tête du gouvernement de Sabah.
L’opposition.
L’opposition est faible numériquement. Elle n’a que 18 sièges au Parlement, contre 135 pour le parti au pouvoir, bien que la proportion des votes fût, aux dernières élections la suivante : parti au pouvoir 60 %, opposition : 40 %. Une telle anomalie est due à un découpage bien étudié des circonscriptions électorales. L’opposition demande une vraie démocratie, l’égalité pour tous, sans considération de race ou d’appartenance religieuse. Elle critique la politique économique actuelle qui, dit-elle, favorise les Malais nantis, mais ignore les vrais pauvres, qu’ils soient Malais ou non.
3. LA SITUATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
L’économie de la Malaisie, sortant à peine du système colonial, a de la peine à se diversifier. Le prix de l’étain s’est effondré, celui du caoutchouc a aussi baissé alors que celui de l’huile de palme est resté stationnaire. La production pétrole brut et de gaz, dans laquelle Malaisie mettait tant d’espoir pour ses exportations, a aussi baissé dans le courant de 1984-1985.
L’inflation reste raisonnable (3,9 %, en 1984, et probablement 4,5 %, fin 1985.) Le taux de chômage atteint 7 % (414.000 chômeurs, en 1984).
L’économie de ce pays reste tributaire de la demande venant des pays industrialisés pour tout ce qui concerne les produits bruts énumérés ci-dessus, et les industries légères. Il faut enfin signaler qu’en 1985 la Malaisie a produit sa première automobile : « Proton Saga ».
En dépit d’une façade prestigieuse à preuve les gratte-ciel qui se dressent dans les grandes villes, la pauvreté existe parmi les ruraux qui ne sont guère à même de profiter de ces développements. Les pêcheurs de la côte Est restent très pauvres et sont à la merci des moussons. Les fermiers du Kelantan n’ont guère vu leur revenu augmenter et les ouvriers des plantations, dont le salaire est indexé sur le prix de vente du caoutchouc au marché international, ont un salaire qui leur permet à peine de survivre. Les syndicats sont très contrôlés, leur action concertée étant pratiquement impossible. Les travailleurs du bas de l’échelle sociale ne peuvent donc qu’accepter et souffrir en silence.
Quant aux migrants venus surtout d’Indonésie illégalement, ils n’ont absolument aucun droit, pas même celui de se faire soigner dans un hôpital, et ils sont de surcroît accusés de tous les crimes.
La crise et la récession qui affectent l’économie de beaucoup de pays se fait aussi sentir en Malaisie, et ceci est surtout visible dans le nombre de travailleurs qui perdent leur emploi. En 1984, on a estimé à 30.000 ceux qui ont dû quitter leur emploi, en Malaisie même ; il faut y ajouter les 40.000 ouvriers malaisiens travaillant à Singapour qui, n’ayant plus de travail là-bas, ont dû rentrer au pays.
Les secteurs les plus touchés sont les mines d’étain (environ 6.000 licenciements en 1984), les plantations de caoutchouc (5.600 licenciements) et l’industrie électronique (10.000) ainsi que les industries textiles (4.000 environ)
4. L’ISLAMISATION
L’Islam est la religion officielle de la Malaisie, la liberté étant garantie aux autres religions par la constitution.
Récemment cependant nous avons assisté à une pénétration de l’Islam dans de nombreux secteurs où jusqu ici on avait suivi une politique plus ou moins séculière. Notons :
─ l’établissement d’une banque islamique ;
─ l’ouverture d’une Université purement islamique ;
─ les débuts d’un système d’assurance d’inspiration islamique ;
─ l’injection de « valeurs islamiques » dans la société ;
─ l’introduction d’un cours de « Civilisation islamique » pour tous les étudiants des universités ;
─ le lancement d’un « code d’éthique islamique » pour tous les fonctionnaires ;
─ des efforts poursuivis pour incorporer la loi musulmane (Sha’ria) dans le code civil de Malaisie, applicable à tous.
Mais c’est peut-être dans le domaine de l’éducation que les efforts d’islamisation sont les plus apparents. Quand on sait que, par exemple, 80 % des places dans les Écoles Normales sont données à des musulmans, on ne s’étonnera pas que, dans quelques années, presque tous les éducateurs seront musulmans.
Nos écoles catholiques ne sont pas épargnées. Les symboles chrétiens qui figuraient sur les blasons des écoles ont dû être enlevés, les crucifix retirés des salles de classes. Il n’est pas permis d’enseigner le catéchisme pendant les heures normales de classe et plusieurs directeurs d’établissements catholiques viennent d’être remplacés par des musulmans. Quant à l’admission d’élèves dans les écoles catholiques, il y a déjà longtemps qu’elle est entièrement sous le contrôle du ministère de l’éducation. A l’heure actuelle une majorité d’élèves catholiques sont placés, obligatoirement, dans d’autres écoles sous prétexte d’intégration raciale.
Notons enfin que tout livre religieux, y compris les diverses éditions de la Bible ne peuvent en principe être importés qu’après l’accord du ministère de l’Intérieur. La Bible en malais est difficile à obtenir puisqu’elle est imprimée en Indonésie. Elle est soumise à des restrictions encore plus sévères. On se souvient qu’il y a quelques années, tout un lot de Bibles indonésiennes ont été détruites aux douanes de Johore Bahru. Cet incident, apparemment provoqué à l’insu du ministère de l’Intérieur, a d’ailleurs été l’occasion, pour le Premier ministre, de clarifier les conditions d’importation de Bibles indonésiennes en Malaisie.
Pour ce qui concerne la construction d’édifices religieux et de lieux de prière, la loi (locale) prévoit, par exemple, à Johore Bahru : une mosquée pour 800 musulmans, une « Surau » (lieu de prière secondaire) pour 250 musulmans, alors qu’on ne permettra la construction d’une église ou d’un temple que s’il y a au moins 4.000 fidèles, dans un rayon déterminé. Autant dire qu’on ne permettra plus de construire de nouvelles églises.
Que veulent dire tous ces efforts d’islamisation ?
Je ne pense pas qu’il faille parler de persécution ou de restrictions des libertés trop à la hâte, du moins pour le moment. Le gouvernement de Malaisie cherche désespérément un facteur solide d’unité nationale. L’imposition de la langue nationale fut un premier pas, l’idéologie nationale en fut un second, mais elles n’ont jusqu’à présent, porté que de maigres fruits. Les Chinois, en particulier, résistent très fort, bien que silencieusement. Il semble qu’on ait recours maintenant à la religion (Islam) comme facteur d’unité dans un pays profondément divisé racialement, culturellement et aussi socialement. Cette unité est d’autant plus difficile à réaliser qu’on a assisté récemment au développement de diverses sectes islamiques fanatiques et fondamentalistes qui veulent faire de la Malaisie un État musulman, certaines de ces sectes donnant même le modèle iranien comme référence.
Le parti musulman d’opposition (PAS) progresse surtout parmi les ruraux, mais aussi parmi les universitaires. Une propagande antigouvernementale très orchestrée accuse le Front National de n’être pas suffisamment engagé vers l’islamisation.
Le gouvernement est très évidemment inquiet des agissements et de l’influence grandissante de ce fondamentalisme parmi les Malais musulmans. Il est aussi très sensible aux critiques du parti d’opposition musulman (PAS). Récemment de graves incidents viennent d’éclater à Baling, dans le nord du pays, où ces sectes fanatiques se sont affrontées aux forces de police. Bilan : 18 morts et le couvre-feu dans la région.
Il semble que les efforts d’islamisation de plus en plus vastes que déploie le gouvernement à l’heure actuelle ont une raison avant tout politique. Par contre, il existe, parmi les musulmans des groupes, comme « Aliran », qui prennent une certaine distance vis-à-vis de la politique d’islamisation telle qu’elle se pratique actuellement. Au nom d’un Islam plus ouvert et d’un regard plus réaliste sur la situation de ce pays, ces groupes semblent baser leur idéologie sur le respect de la personne humaine.
Gilbert GRIFFON
2. L’ÉGLISE DE MALAISIE
1. REMARQUES PRÉLIMINAIRES
Brèves données statistiques
Pour les trois diocèses de la Malaisie de l’Ouest, le Directoire interdiocésain donne les chiffres suivants, en début 1985 :
Kuala-Lumpur Penang Malacca-Johore
Population 4.300.000 5.900.000 2.000.000
Catholiques 67.000 60.000 33.000
Prêtres 46 58 30
Frères 33 29 6
Religieuses 131 146 54
Séminaristes 15 9 3
Vie de l’église en Malaisie
Nomination d’évêques et pastorale d’ensemble
En novembre 1983, Mgr Anthony Selvanayagam, évêque auxiliaire de Kuala-Lumpur depuis 1980, était installé évêque de Penang, et Mgr Soter Fernandez, évêque de Penang depuis 1977, était installé archevêque de Kuala-Lumpur, succédant ainsi à Mgr D. Vendargon, évêque de la capitale depuis 1955.
La Malaisie de l’Ouest avait donc deux nouveaux évêques, Mgr A. Selvanayagam, né en 1935, ordonné en 1969, et Mgr Fernandez, né en 1932 et ordonné en 1966, formés dans la ligne de Vatican II et aux visées pastorales assez proches. A un genre de gouvernement épiscopal pragmatique et bon enfant, surtout à Kuala-Lumpur, succédait un pastorat organisé et plutôt bureaucratique au service d’un plan d’ensemble bien défini et accepté parfois passivement de la part du clergé. De plus, ces nouveaux évêques, devenant rapidement membres de divers bureaux au niveau de la FABC ou membres de congrégations romaines, sont souvent hors de leurs diocèses. Toutefois ils ont tenu, surtout à Kuala-Lumpur, à visiter longuement les paroisses, passant près d’une semaine dans chacune et y rencontrant de nombreux laïcs.
Il s’agit d’un nouveau style épiscopal et d’une nouvelle approche pastorale qui peu à peu sont appréciés et acceptés.
Des programmes venus d’ailleurs, adoptés tels quels, et portant des fruits.
Au cours des dernières années, l’Église, tant en Malaisie qu’à Singapour, a accueilli et utilise avec succès plusieurs programmes de renouveau, aussi bien au niveau paroissial qu’au niveau des personnes. Beaucoup, surtout dans la ligne du « Mariage Rencontre », nous viennent d’Amérique, comme le « Parish Renewal Experience » (PRE).
Ce qui frappe c’est d’un côté l’accueil très favorable des communautés chrétiennes et même des évêques, qui, en Malaisie plus spécialement, n’aiment guère ces mouvements venus de l’étranger, et de l’autre la rigidité de ces programmes qui ne se prêtent guère à des adaptations, ou que simplement les responsables ne cherchent pas à adapter. Bien conçus, basés sur des principes simples de psychologie, faciles à suivre, ces divers programmes sont certainement positifs au niveau des personnes et des communautés. Ils essaient tous d’aider les catholiques à apprécier leur foi et leur appartenance à l’Église. Alors qu’un certain nombre voient l’Église comme trop traditionnelle ou même retardataire, les participants de ces diverses sessions découvrent une manière de vivre leur foi qui apporte quelque chose de positif à leur vie de tous les jours. Il s’agit beaucoup plus de motivation que de formation. Ce qui en résulte, ce sont des chrétiens convaincus, prêts à s’engager et à participer à des sessions de formation qui jusqu’à maintenant les avaient laissés indifférents. La vie de la communauté devient leur responsabilité et bien volontiers ils participent aux diverses initiatives paroissiales. Avec eux, pourrait-on dire, on a des chrétiens sur qui on peut compter. Ils ne traînent plus les pieds !
Évidemment ces programmes, qui pour nous, Français, sentent la recette, nous laissent sceptiques, mais en même temps nous y prenons part, entraînés par nos communautés et aussi conscients du bien que cela fait et de la manière dont l’Église locale les accueille. Nous les critiquons comme trop centrés sur la communauté, mais nous voyons aussi nos chrétiens devenir plus missionnaires. Alors, nous essayons avant tout d’être libres de préjugés et de vivre en pasteurs.
Actuellement nous avons deux sortes de programmes, qui d’ailleurs se complètent :
1. Les programmes dans la ligne du Mariage Rencontre : des week-ends, ou sessions courtes, au cours desquelles les participants ont à peine le temps de respirer ─ d’aucuns parlent de lavage de cerveaux ! ─ animés par des laïcs et des prêtres et amenant un changement de vie :
– week-ends pour couples : mariage rencontre, qui existe aussi en Europe (ME) ;
– week-ends pour fiancés (EE : « engaged encounter ») ;
– week-ends pour jeunes non mariés (choice) ;
– week-ends de renouveau paroissial (PRE).
2. Les programmes de longue durée, sur douze à quinze ans, qui veulent donner un plan de pastorale d’ensemble à la paroisse et au diocèse. Il s’agit surtout de la Nouvelle Image de la Paroisse (NIP), présentée par le Mouvement du Monde Meilleur, dont le responsable pour l’Asie est actuellement un Frère des Ecoles chrétiennes, d’origine canadienne et missionnaire au Japon depuis de longues années.
Avec des transformations plus ou moins importantes, la NIP a été adoptée comme plan pastoral officiel des diocèses de Penang et Kuala Lumpur. Rien de décidé à Malacca-Johore. Quant à Singapour où le PRE est en plein essor, il n’y a pas de pastorale d’ensemble. C’est bien dans la ligne du pays où on est prêt à tout essayer, pourvu que ça rende !
2. DANS LA LIGNE DE L’AGGIORNAMENTO DE 1976
Pour l’Église de Malaisie, l’aggiornamento de 1976 fut un des événements marquants de son histoire. Les prêtres des trois diocèses de la Malaisie de l’Ouest se sont alors réunis pour un mois, afin de décider des priorités et des moyens qui aideraient à faire passer dans la vie des chrétiens les grandes orientations de Vatican II. Au cours de l’année 1986, plusieurs programmes seront mis en œuvre pour célébrer le dixième anniversaire de cet aggiornamento et surtout pour en évaluer les résultats.
Un projet officiel pour tout le diocèse
La ligne générale de 1976, c’est-à-dire faire de la paroisse une « communauté de communautés », en formant petit à petit des communautés de base, garde sa priorité au long des années. Mais qu’entendait-on exactement par là et comment faire en pratique ? Les choses restaient vagues. Ici et là, des essais ont été faits avec plus ou moins de succès et plus ou moins de sérieux. En 1983, le plan « Nouvelle Image de la Paroisse » a été officiellement adopté par les diocèses de Penang et Kuala-Lumpur. Les deux évêques ont alors formé des équipes diocésaines pour animer le projet, équipes qui en sont encore à leurs premiers pas. Le clergé dans son ensemble observe, évalue et suit plus qu’il ne s’engage, et plusieurs membres des équipes diocésaines se sont déjà fait remplacer.
Des initiatives variées
Dans cette ligne générale décidée officiellement, des mouvements de renouveau de la communauté chrétienne partent davantage de la base et se développent assez inégalement, beaucoup étant laissé au choix des personnes et des paroisses :
– le renouveau charismatique reste bien vivant et suscite de réelles conversions, amenant ceux qui le fréquentent à se mettre davantage au service des autres. Toutefois certains tendent à rester entre eux, et une certaine insistance sur les phénomènes spectaculaires fait poser des questions ;
– les mouvements au niveau de la relation : jeunes et parents, fiancés, couples, membres de la paroisse, aident à mieux vivre la vie chrétienne et à faire l’expérience d’une relation de charité : il est bon pour des frères d’être ensemble ;
– le renouveau biblique : il y a une vraie soif de la Parole de Dieu ; beaucoup lisent la Bible et les sessions bibliques sont très demandées et très suivies. Il ne s’agit pas seulement d’une connaissance intellectuelle. Souvent ce que les gens demandent c’est d’apprendre à prier avec la Bible et d’être initiés à des partages de Bible ;
– formation pour animateurs de retraites : une douzaine de prêtres, de religieux et de religieuses ont reçu au cours des dernières années une formation comme animateurs de retraites, et sont maintenant à la disposition de groupes ou de personnes qui feraient appel à eux.
Il résulte de tout cela que les laïcs sont mieux formés et participent davantage à la vie des communautés. Petit à petit, ils prennent part à l’élaboration des décisions et au partage des responsabilités. Il y a unanimité pour dire que l’évaluation de l’aggiornamento, et la préparation de plans pour le futur, doit se faire avec les laïcs, alors qu’en 1976 ils avaient été simplement informés des décisions prises.
Toutefois ils sont encore trop considérés comme suppléants des prêtres et pas assez engagés dans le monde où ils vivent. Il y a un recul des mouvements d’action catholique de milieu, comme la JOC, la JEC ou le mouvement ouvrier.
3. DES PRIORITÉS SE SONT DÉGAGÉES DES INSTRUMENTS DE TRAVAIL ONT ÉTÉ CRÉÉS
Pour mener à bien la formation de ces communautés de base, des choix se sont imposés et il a fallu trouver les instruments nécessaires. Aussi doit-on souligner les efforts qui se sont manifestés dans plusieurs secteurs.
– La formation des leaders. C’est dans le diocèse de Kuala-Lumpur que cela s’est fait de manière plus systématique avec une préparation pour ministères laïcs au niveau de la liturgie, de la catéchèse et de l’animation des communautés. A la fin d’une préparation qui s’est poursuivie au long de trois années, au cours de la Semaine sainte 1985, quatre-vingts ministres laïcs, d’éducation anglaise, ont été « envoyés » par leur archevêque. Une formation semblable est en cours pour des laïcs, d’éducation chinoise et tamoule. Une question reste cependant : comment les prêtres et les communautés vont-ils accueillir et utiliser ces ministres laïcs ?
D’une manière moins organisée, dans de nombreuses paroisses, de gros efforts sont faits pour le renouveau de la liturgie ou de la catéchèse, pour l’aide aux pauvres. Mais peu de laïcs sont formés à vivre leur vie chrétienne dans leurs engagements professionnels, sociaux ou politiques. Cela dépend-il du clergé qui serait un peu trop « utilisateur » des laïcs pour le service de la paroisse ? Ou les laïcs eux-mêmes se sentent-ils plus à l’aise dans ces tâches de liturgie ou de catéchèse ? Il y a probablement les deux.
Il faut signaler aussi un essai de lancement d’un institut séculier pour des hommes ou des femmes qui désirent servir à travers leurs engagements professionnels ou sociaux. On en est encore au tout début.
– Priorité aux pauvres : L’effort le plus marquant se fait par la campagne de Carême lancée il y a trois ans, afin d’accompagner de réflexion la quête pour les pauvres, qui existe depuis déjà bien longtemps. Le P. Pierre Gauthier, directeur du Bureau pour le développement humain, à Kuala-Lumpur, anime ce projet et met à la disposition des paroisses et des écoles, des fascicules très bien faits avec des thèmes de réflexion pour les semaines de carême, rédigés en anglais, malais, chinois et tamoul. Très gros travail, qui pourrait porter davantage de fruits s’il était plus sérieusement utilisé. A Penang, après bien des tâtonnements, deux groupes qu’on pourrait appeler « Attention aux pauvres » essaient de faire quelque chose qui aille plus loin que l’aide en argent ou en nature, et à la Pentecôte 1985 la commission « Justice et Paix » a été officiellement lancée. Dans l’ensemble toutefois, l’Eglise est surtout présente parmi les gens de la classe moyenne, et la société de Saint-Vincent de Paul continue de se consacrer à l’aide caritative ponctuelle. D’aucuns s’interrogent sur la disproportion des sommes dépensées pour l’entretien des bâtiments et pour les constructions, et des sommes mises au service du développement humain.
– Les jeunes : ils étaient l’une des priorités de l’aggiornamento. L’année internationale des jeunes, 1985, a été l’occasion de multiplier les activités de jeunes, comme les sessions de formation et les manifestations de masse : matches retransmis par la TV et tournois de football.
Mais ces programmes n’ont-ils pas été faits pour les jeunes plutôt que par eux ? Dans l’ensemble nos groupes de jeunes sont du genre « club ». On les considère facilement comme une réserve de main-d’œuvre à qui on dit ce qu’il faut faire, et il y a peu de paroisses où ils sont sur le même pied que les adultes.
Signalons qu’un prêtre chinois du diocèse a été choisi comme aumônier international de l’apostolat de l’enfance en 1985 et se trouve actuellement à Paris.
– Les paroisses territoriales : jusqu’à un passé récent, notre Église s’organisait en trois branches assez distinctes dans la ligne de la société locale : les gens éduqués en anglais, les gens éduqués en chinois, les gens éduqués en tamoul.
Ceux éduqués en anglais étant plus à même de s’exprimer et de se faire entendre, les autres sont considérés et se considèrent assez souvent comme parents pauvres.
Dans la ligne de l’aggiornamento, il fut décidé de passer des paroisses linguistiques à des paroisses territoriales et d’amener nos chrétiens de culture différente à travailler davantage ensemble. Ceux de culture chinoise ou tamoule ont pris davantage conscience de leurs besoins. En juin 1985, soixante-dix prêtres, religieux et laïcs d’expression chinoise se sont réunis à Taiping pour organiser l’apostolat en chinois dans le diocèse. Ceci est certainement un enrichissement à condition que ces groupes restent ouverts sur les autres et progressent dans la même direction.
Reste la question bien épineuse de l’usage de la langue nationale, le malais, dans la liturgie et la catéchèse. Les jeunes recevant l’enseignement en malais le parlent couramment, mais le malais n’est pour aucun de nos catholiques la langue de la vie quotidienne, ou de la culture familiale, et les générations plus âgées l’utilisent très peu. Et pourtant le malais devient de plus en plus la langue du pays.
– Publications : Il y a un effort de formation et d’information dans tous les domaines. Chaque diocèse a un bulletin diocésain, celui de Kuala-Lumpur, publié par un Père jésuite, étant sans doute le mieux rédigé. Ici et là on produit des cassettes vidéo en différentes langues pour la catéchèse ou pour des réunions de quartier. Des recueils de chants liturgiques en tamoul, en chinois, sont publiés ou remis à jour.
– Oecuménisme : Autre priorité de l’aggiornamento, il avait été plutôt en veilleuse. Sous l’impulsion du Centre de Recherches pastorales de Kuala-Lumpur, dirigé par le P. Paul Tan, nouveau supérieur provincial des jésuites, originaire du sud de la Malaisie, et sans doute aussi en réaction contre l’Islam qui devient plus envahissant, a été inauguré un Conseil consultatif du bouddhisme, christianisme, hindouisme et sikkhisme. Un séminaire a eu lieu en avril 1984 sur le thème « Problèmes contemporains des religions en Malaisie ». Les débats de ce séminaire ont été publiés, en livre et en vidéo. Tout cela se passe au niveau national, mais au niveau des gens il en va bien autrement. L’expression qu’on entend partout c’est « Polarisation ». L’Islam se raidit, et si l’on n’ose parler officiellement d’une république islamique, on parle de l’Islam comme élément essentiel de l’unité nationale. Mais les extrémistes, que le gouvernement a du mal à contenir, veulent vraiment construire une société islamique.
Ici et là on trouve des traces de fondamentalisme hindou. Des tracts antichrétiens ont été distribués lors de la fête du Thaipusam, et dans certaines plantations la tolérance traditionnelle des Hindous pour le mariage avec des chrétiens est en train de diminuer.
4. LES RELIGIEUX - LE SÉMINAIRE
– Les religieux : dans la ligne de l’aggiornamento diocésain et dans leur retour au charisme du fondateur, un certain nombre d’ordres religieux se diversifient et, tout en continuant leur apostolat traditionnel, encouragent certains de leurs membres à travailler au service plus direct des communautés paroissiales et des plus défavorisés. En consultation avec l’évêque, plusieurs petites communautés de religieuses travaillent en paroisse ou en secteur. L’un des Frères des Écoles chrétiennes est spécialisé dans l’éducation en dehors du système scolaire et un autre vit dans un bidonville à Penang, étudiant comment les Frères pourraient aider à l’éducation des jeunes qui ont quitté l’école et qui sont menacés par la drogue et le gangstérisme.
La main-mise de plus en plus marquée du ministère de l’Éducation sur les écoles de mission, l’impossibilité pratique pour les ordres religieux de présenter leurs candidats aux postes de direction des écoles et de remplacer par des catholiques, ou au moins des sympathisants non baptisés, les enseignants laïcs qui partent à la retraite, tout cela provoque une remise en question du rôle et du futur des écoles de mission. Dans les divers instituts de formation pédagogique, 80 % des futurs enseignants doivent être malais, donc musulmans. Comment alors former des enseignants catholiques ?
Les évêques et supérieurs majeurs, au cours d’une session de trois jours, en décembre 1985, ont réfléchi à ce problème sans rien proposer de neuf. Une autre réunion aura lieu en avril 1986 avec la participation d’enseignants catholiques laïcs.
– Le séminaire : ou plutôt le Collège, comme on dit dans la tradition de Penang, est installé depuis la vente de Pulau Tikus, dans les vieux bâtiments de la résidence de vacances de Mariophile, à Tanjung Bungah, cinq kilomètres plus au nord, au pied d’une colline dans un très beau cadre naturel. C’est là que sera bâti le nouveau séminaire qui accueillera les candidats des trois diocèses de la Malaisie de l’Ouest ; Singapour et la Malaisie de l’Est ont dû organiser leurs propres séminaires. Actuellement se trouvent à Mariophile 25 à 30 séminaristes avec six professeurs ; séminaristes et professeurs sont en grosse majorité indiens. Le nombre des vocations reste faible, mais il n’a jamais été très élevé et l’on ressent surtout la rareté des vocations dans les communautés chinoises.
Jusqu’à maintenant, les cours se faisaient en anglais, mais tôt ou tard il faudra utiliser le malais. Beaucoup s’effarouchent de cela, et pourtant il y a déjà longtemps que tout à côté, en Indonésie, les études théologiques se font dans la langue nationale.
Quelle sera l’image de l’Église de Malaisie dans les années qui viennent ? Quelle formation donner aux séminaristes ? Voilà des questions auxquelles les professeurs du séminaire, et bien d’autres, voudraient pouvoir répondre.
Enfin, il faut signaler l’ouverture, à Malacca, d’un pré-séminaire diocésain, et sans toute interdiocésain, pour jeunes en recherche. Et aussi l’ouverture d’un pré-séminaire tenu par les prêtres de la congrégation des Disciples du Seigneur, surtout implantée à Taïwan, mais présente aussi dans l’archidiocèse de Kuala-Lumpur, et vers qui sont davantage attirés les jeunes d’éducation chinoise.
A partir de 1986, l’année d’initiation qui se faisait à Penang se fera désormais à Malacca.
5. EN GUISE DE CONCLUSION DES NUANCES, DES FAITS A RAPPELER
Certains tendent à dire : formons nos communautés d’abord, puis nous irons aux non-chrétiens.
D’autres s’accommodent difficilement de la tendance centralisatrice de nos deux nouveaux évêques, trouvant tout trop organisé et trop dépendant de commissions diocésaines, qui se multiplient sans avoir toujours le personnel nécessaire pour en assurer le bon fonctionnement.
Le passage des paroisses linguistiques aux paroisses territoriales bouscule des habitudes, mais soulève aussi de réelles difficultés, si l’on tient à respecter la culture de nos gens. Le futur reste incertain. Même si le Vietnam est loin, il y a des inquiétudes devant la force expansionniste du régime. L’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) essaie de resserrer ses liens. Dans le pays, les partis politiques restent divisés : les Malais plus séculiers qui sont au pouvoir ont à faire face aux radicaux, disciples de Kadhafi et même de Khomeiny. Les Chinois sont très divisés et le vieux parti du MCA (Malaysian Chinese Association) n’arrive plus à se donner des chefs de file. Les Indiens, laissés de côté, commencent à s’agiter. Enfin en Malaisie de l’Est, à Sabah, un parti Kadazan, avec de nombreux dirigeants catholiques, a mis fin au pouvoir quasi dictatorial et pas mal corrompu du parti malais. On a bien essayé, par des moyens plus que douteux, de former un gouvernement malais, mais la majorité a tenu bon, et le Premier ministre de l’État est un catholique. Le gouvernement central de Kuala-Lumpur n’a pas vu d’un très bon œil cette défaite du parti malais, et le futur pourrait être rendu difficile pour ceux qui sont légitimement au pouvoir.
Comment alors, pour nos catholiques, avoir une mission d’unité dans une société que tout divise, surtout lorsque l’on est une minorité qui appartient à des groupes qui se sentent opprimés ?
Comment être le levain et la lumière, quand tout pousse à se replier sur soi-même ? On prie, on cherche, on fait de son mieux. C’est le Seigneur qui, à la fin, fera le tri entre ce qui est bon et ce qui l’est moins.
Lucien CATEL
III. LES MISSIONNAIRES MEP DE MALAISIE
Vous êtes invités à faire la tournée des Pères des Missions Étrangères présents, en cette fin 1985, en Malaisie péninsulaire.
Il sont 22 au total:10 travaillent à Penang, au Nord, 8 sont au Centre, autour de Kuala-Lumpur, et 4 sont au Sud, dans le diocèse de Johore-Malacca.
La moyenne d’âge est de 65 ans et la moyenne de temps passé dans le pays est de 36 ans. Si vous les regardez de plus près, vous repérerez parmi eux plusieurs sous-groupes :
– il y a ceux qui sont valides et en plein travail (17) et ceux qui voient leurs forces très limitées par la maladie ;
– ceux qui vivent à Kuala-Lumpur ou dans une capitale de province (14) et ceux qui sont en district rural ;
– ceux qui portent la barbe (4) et ceux qui ne l’ont pas ;
– ceux qui ont fait leur apprentissage en Chine (9) et les autres ;
– ceux qui sont présents à la plupart des réunions du clergé (16) et les autres ;
– ceux qui ont gardé la ligne de leurs 20 ans (5) et ceux qui ont pris de l’embonpoint ;
– ceux qui habitent seuls (15) et ceux qui se trouvent au moins à deux ;
– ceux qui parlent le chinois (13) et ceux qui ont appris d’autres langues ;
– ceux qui font de la moto (2) et ceux qui n’en font pas ;
– ceux qui sont abonnés à l’Ami du Clergé (3) et ceux qui lisent d’autres revues ;
– ceux qui ont construit une église (7) ou quelque chose de grand (5) dans leur vie, et tous les autres ;
– ceux qui sont devenus citoyens malaisiens (3) et ceux qui sont résidents permanents.
1. LES MEP DU DIOCÈSE DE PENANG
Le P. Arsène Rigottier loge dans la vaste maison que tiennent à Penang les Petites Sœurs des Pauvres. Vous pensez tout le bien que peut faire là le P. Rigottier avec son sourire et sa bonté. Il est au service de tous et trouve encore le temps d’aller aider dans les paroisses voisines, de visiter les familles, de catéchiser. Sa santé n’est pas brillante après plusieurs séjours récents à l’hôpital, mais il tient bon.
Le P. Georges Belleville : l’île de Penang est équipée de 7 paroisses ; le P. Lucien Catel avait, jusqu’à cette année, la charge de deux d’entre elles : Saint-François-Xavier, qui s’était vidée d’une bonne partie de son peuple, et Saint-Jean-de-Britto, une petite paroisse de banlieue. Le P. Belleville est arrivé là avec le titre d’aumônier d’hôpital. Pourtant, de fait, le voilà curé et les paroissiens indiens de Penang ont un pasteur expérimenté.
Le P. Belleville fait tout avec ordre et mesure, son carnet à la main, sans se laisser bousculer par qui que ce soit. Il a bâti deux églises dans le diocèse et on lui dit que c’est assez. Alors il s’occupe de ses paroissiens, des malades et des infirmières, ainsi que des garçons de son orphelinat, sans faire de bruit. Il tient aussi compagnie à Mgr Aloysius, ancien curé, et bavarde avec lui en français, tamoul ou latin.
Le P. Lucien Catel, tout en restant à la disposition des paroissiens, dit, lui aussi, qu’il n’a plus le titre de curé. Il est maintenant engagé dans un plan de renouvellement du diocèse. Il y a, à Penang comme à Kuala-Lumpur, un plan fort élaboré, venu du « Mouvement pour un Monde Meilleur » pour mobiliser tout le diocèse et tous les chrétiens. En autant d’étapes qu’il le faudra, les « communautés de base » prendront en charge les besoins spirituels de leurs membres, et se donneront la main pour former un réseau solide, et surtout une grande communauté vivante où la plupart des chrétiens seront devenus membres actifs. Ce plan paraît ambitieux, quelque peu surajouté et très structuré, mais la direction est prise. Le P. Catel, aidé d’une religieuse, parcourt le diocèse et, avec son pragmatisme, sa bonne humeur, son sens du possible, son endurance et son art d’obtenir des résultats, il aide les paroisses à aller dans cette direction. Lorsqu’il sera trop fatigué de ce travail quelque peu ingrat, peut-être retrouvera-t-il une communauté dont il s’occupera personnellement.
Nos évêques viennent de lancer un « Institut laïc » pour regrouper et soutenir des chrétiens, jeunes filles surtout, qui, tout en gardant leur métier, voudraient servir le Seigneur et son Église de façon plus totale et continue. Le P. Catel se trouve aussi intéressé à ce projet. Les réunions ne lui font pas peur et c’est heureux pour lui.
Nous passons le très beau pont (le troisième du monde pour la longueur) qui relie depuis cette année l’île de Penang à la péninsule malaise et prenons la route du Sud avec tout son trafic. A 90 kilomètres de Penang, voici Taiping et ses deux églises. En principe les paroisses sont devenues territoriales dans le pays. En fait, à Taiping du moins, les Chinois vont à Notre-Dame du Sacré-Cœur et les Indiens vont à Saint-Louis. Le P. Paul Decroix (63 ans), après s’être occupé très longtemps des Eurasiens ou des Chinois à Penang, travaille maintenant parmi les Indiens de Taiping. L’anglais est utile et le père curé a son petit bagage de malais, mais le changement a été quand même dur. Le P. Decroix s’est adapté fort bien à une situation nouvelle, a mis de l’ordre partout et a visité tout son monde, au centre comme dans les postes éloignés. Il a trouvé des gens pour faire interprète et collabore au mieux avec son voisin le P. Chin. Il est heureux, dans un poste difficile pour lui, et il n’a pas l’impression de perdre son temps.
Faisant un détour vers le Sud-Ouest, nous allons trouver le P. Albert Julien. Lui aussi est un exilé de Penang où il a passé trente ans dans la même paroisse. Il s’est bien réadapté dans un district rural. Il s’agit de visiter un vaste territoire, de contacter les chrétiens et les non-chrétiens et de catéchiser tout le monde. Là aussi les langues font problème et le mandarin ou
l’anglais sont loin de suffire à tout. Le P. Julien se fait connaître partout, spécialement dans les écoles, et il rend service à tous, inlassablement. Pour sa consolation, il a gardé un pied à Penang où il retrouve ses écoles et ses étudiants chinois régulièrement.
Nous allons maintenant à Batu Gajah où nous trouvons les Pères Jean Ciatti et René Chineau. Le P. Ciatti a la charge du poste depuis plusieurs années et connaît bien son district. On trouve là comme partout les hévéas et palmiers à huile, les arachides, tapioca et arbres fruitiers. Il y a aussi des mines d’étain. Hélas, les mines d’étain n’ont plus tellement de métal à offrir, et surtout les prix ont tellement baissé que ce n’est plus guère la peine de les exploiter. Alors les gens souffrent et les jeunes vont chercher fortune ailleurs. Malgré tout, la communauté chrétienne, bien visitée et catéchisée, fait de son mieux pour tenir bon et grandir.
Avec son sens aigu de l’hospitalité le P. Ciatti partage son espace avec René Chineau à qui il a offert un appartement tout à côté. Le P. Chineau est musicien, merveilleux bricoleur, bon connaisseur de la langue chinoise. Il est aussi, depuis trente ans, un malade qui ne trouve nulle part de répit. Maux de tête intolérables, causés par des vertèbres bloquées, ont été son sort chaque jour. Médicaments de toute origine, chirurgie, massages, bains de vapeur, acupuncture n’empêchent pas le mal d’empirer. Retiré à Batu Gajah, il fait de son mieux pour se supporter lui-même et occupe une partie de son temps à enregistrer des cantiques pour les paroisses. Il n’est pas étonnant qu’on ne le voie plus guère aux réunions du clergé.
Pour aller visiter le P. Maurice Surmon, à Kota Baru, nous avons le choix entre plusieurs moyens. En partant de Penang, on peut prendre la nouvelle route qui traverse la péninsule à travers montagnes et forêts. On peut arriver par le Sud en suivant la route qui longe la côte. On peut aussi prendre l’avion. Le pays est en très grande partie peuplée de Malais musulmans, mais il y a là une église avec une petite communauté de Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie. Le P. Surmon habite au poste principal et prend contact avec les familles chrétiennes dispersées très loin dans tout l’État. Toutes ne sont pas fixées pour de bon sur la côte Est et reviennent, lorsqu’elles le peuvent, à Kuala-Lumpur ou Penang. C’est le vendredi qui est jour férié. Pourtant les chrétiens préfèrent se réunir le dimanche. La communauté est fervente et l’on se tient les coudes.
En plus du travail paroissial, Maurice s’occupe des réfugiés vietnamiens, très loin vers le sud. Aussitôt que les réfugiés échouent sur la plage, la police les envoie dans l’île de Pulau Bidong où il y a toujours plusieurs milliers de réfugiés qui attendent leur départ pour quelque pays d’accueil. Depuis plusieurs années, le P. Surmon va visiter l’île et y assure un ministère parmi les réfugiés de Pulau Bidong. Il fait aussi le vaguemestre et rend pas mal de services. Il y faut beaucoup d’endurance et d’audace, de patience et de dévouement. La police, la sécurité nationale et autres autorités, peuvent facilement empêcher le Père d’aller à Pulau Bidong ou lui créer des ennuis.
Changeons de climat et allons sur la montagne de Cameron Highlands rencontrer une autre personnalité. Le P. Jean Tavennec, qui y réside depuis deux ans, remplit une double fonction. Il est d’abord curé de ce district, situé dans l’État de Pahang et dans le diocèse de Kuala-Lumpur. A ce titre, Jean Tavennec s’occupe d’un groupe de paroissiens au chef-lieu, et d’autres groupes dans deux vallées, à une quinzaine de kilomètres de là, sans compter les travailleurs indiens des plantations de thé.
Il reçoit tout le monde, les Pères MEP d’abord, mais aussi prêtres de passage, familles ou groupes de jeunes, avec la même amabilité, les nourrit de légumes frais, leur fait faire le tour des jardins et leur raconte des histoires joyeuses jusqu’à 9 heures du soir. Puis il va au lit pour être debout bien avant le jour, faire les comptes, bêcher le jardin, nourrir les lapins ou faire la cuisine. La maison ne désemplit guère ; la salade est aussi tendre qu’abondante, et radis ou haricots poussent en un temps record. Jean a trouvé le langage qu’il faut pour parler à ses fermiers chinois de la montagne et ils l’apprécient. Il a des projets en grand nombre, et on s’étonnerait qu’il ait attendu si longtemps avant d’aller à Tanah Rata, si on ne savait qu’il fut aussi, à Penang comme à Kota Bahru, un très heureux curé.
On en aurait terminé avec le diocèse de Penang, s’il n’y avait pas, dans la capitale, le P. Pierre Gauthier. Installé tout près de l’évêché, avec ses aides, le P. Gauthier préside aux destinées du « Catholic Welfare Services » ou « Bureau pour le développement humain », comme il préfère l’appeler. Le premier travail de Pierre, c’est de faire prendre encore plus conscience aux gens que la prédication de l’Évangile doit aller de pair avec la promotion de l’homme. Dans le climat présent de l’Église de Malaisie, ce n’est pas tellement facile. Il y a bien le souci d’aider les pauvres et de partager, mais la petite minorité catholique est déjà fort occupée à se tenir les coudes et se défendre, et elle ne voit pas très bien ce qu’elle peut ou doit faire en plus de cela pour améliorer la société. En tout cas, le P. Gauthier proclame son message aussi clairement qu’il le peut, dans toutes sortes de réunions. Il soutient, de près ou de loin, beaucoup de projets qui vont dans le même sens. Il a des rapports amicaux avec d’autres mouvements qui recherchent aussi plus de justice et participe à de nombreux congrès ou séminaires.
Comme si cela n’était pas suffisant, il s’occupe aussi des réfugiés qui arrivent de Pulau Bidong à Kuala-Lumpur, lorsqu’ils ont été enfin acceptés par un pays tiers. Il doit entre autres choses assurer une importante correspondance et, comme le P. Surmon, faire, bon gré mal gré, l’intermédiaire. Il est simplement toléré par les autorités qui préféreraient le voir ailleurs, mais il faut bien continuer ce travail nécessaire. Les lettres qui lui arrivent d’Amérique et d’ailleurs lui font savoir qu’à l’étranger du moins, son travail est apprécié. Alors, avec une santé pas très
brillante, notre ancien supérieur régional est occupé 18 heures par jour.
2. LES MEP DE L’ARCHIDIOCÈSE DE KUALA-LUMPUR
Nous sommes donc dans la capitale, Kuala-Lumpur, dont l’archevêque est Mgr Soter Fernandez. L’évêché, sur la colline de Bukit Nanas, est adossé à un coin de forêt qui survit toujours, mais les grands bâtiments font de plus en plus le siège de la colline.
A La cathédrale Saint-Jean, toute proche, nous trouvons d’abord le P. Xavier Dubois, né dans le Jura Suisse voilà 78 ans. Il assure les messes du matin et les confessions, prie sans se lasser, reçoit les visiteurs, apporte sa sagesse à nos discussions, nous rappelle ses expériences à Malacca ou autres lieux. C’est surtout grâce à lui que la maison sert de centre de réunion pour les prêtres MEP du diocèse, car on est toujours sûr de le trouver au poste avec tout son sens de l’accueil, et il aura tout prévu pour vous, avec l’aide de Pauline à la cuisine, le repas qu’il vous faut. Il a bien sa part d’ennuis de santé, venus avec l’âge. Mais le P. Dubois n’a jamais eu besoin de lunettes et monte les escaliers en souplesse.
Le P. André Voile, curé du lieu, partage le presbytère de la cathédrale avec le P. Dubois. Il y a deux mille paroissiens sur la portion de territoire attribuée à Saint-John’s, mais la position centrale de la cathédrale lui attire des gens venus d’un peu partout. Les paroissiens sont surtout, comme ailleurs, Chinois ou Indiens d’origine. S’y ajoutent des petits groupes venus de Sabah ou Sarawak, des Philippines, d’Europe ou d’ailleurs. Le P. Volle marche sur les traces de ceux qui l’ont précédé, en particulier le P. Edouard Limat, et il essaye de rendre le presbytère accueillant à des groupes de jeunes venus des quatre coins de la ville. Ce sont souvent ces jeunes qui prennent en charge, avec d’autres paroissiens, la formation des catéchumènes, les réunions de prière, les cours de Bible, la préparation au mariage, la liturgie. André a beaucoup de bien à dire de tous ses assistants dévoués et efficaces.
On trouve aussi le père curé avec les groupes d’infirmières qui restent plus ou moins sous sa houlette, ainsi qu’avec les couples de « Mariage Rencontre ». Les réunions sont nombreuses et le temps trop court. Il y a aussi le projet de bâtir, à la place du presbytère actuel, un grand centre catholique pour les besoins de l’administration diocésaine et l’apostolat. Mais les temps ne sont pas très favorables et le projet traîne.
Dans un autre quartier de la capitale, voici le P. Gilbert Griffon. En 1982, il était dans le poste de Kuantan ; en 1983, à Kajang ; en 1984, en France pour des études bibliques ; en 1985 à l’église de Saint-Antoine. Le voici maintenant stabilisé, semble-t-il, à la paroisse du Sacré-Cœur. Avec son expérience et sa connaissance des langues, il y donne déjà toute sa mesure : cours de Bible, catéchuménat, visite des quartiers et formation des communautés de base, intérêt porté au centre de communications sociales du diocèse, week-ends de formation. Espérons qu’il pourra tenir à cette allure ! Le petit nombre de prêtres, d’une part, la grande vitalité de nos paroisses, d’autre part, rendent nos vies fort intéressantes, mais exigent aussi beaucoup d’efforts de notre part.
A 25 kilomètres de Kuala-Lumpur, en descendant la vallée de la rivière Klang, on trouve le P. Édouard Giraud. Il y a quinze ans, il a bâti en cet endroit église, presbytère et bâtiments annexes. C’est là qu’il réside, avec le P. Anthony Chan, qui est curé du lieu. Catéchisme, cours de Bible, conférences, construction d’une chapelle et salle paroissiale, sans parler d’un projet d’église à construire dans la nouvelle capitale de l’État, tout cela occupe les journées du P. Giraud, qui est aussi fort intéressé par les expériences actuelles de renouveau paroissial.
C’est dans une vallée toute proche, celle de la Langat, que le P. Louis Guittat a établi sa demeure. Une grande maison coloniale, rénovée et agrandie, lui sert à la fois d’église et de presbytère. Arrivé là en pionnier, voilà dix ans, il a défriché et planté, construit une école enfantine, visité les familles et rassemblé en une communauté les chrétiens dispersés. Les quelques centaines de palmiers à huile qu’il a plantés, en bonne partie de ses mains, donnent maintenant des fruits, plus faciles peut-être à voir que ceux de son travail apostolique. Il a été fêté royalement, il y a quelques mois, lorsqu’il a célébré au milieu de son peuple ses cinquante ans de sacerdoce. Si vous venez le voir, il vous accueillera avec plaisir et vous racontera avec le sourire des choses du temps passé, lorsque les crocodiles montaient et redescendaient la rivière, au fil de la marée, ou lorsque les soldats japonais menaçaient de le fusiller comme espion. Là où le P. Guittat est le plus à son aise, ce n’est pas lors des longues réunions où il se plaint de ne guère entendre, mais plutôt lorsqu’il est au milieu d’un groupe d’enfants ou de jeunes qu’il se plaît à catéchiser. Les ennuis de santé qui le font gémir trop souvent n’ont pas éteint la lueur d’amusement, de zèle ou d’impatience qui s’allume dans ses yeux.
Une route secondaire, traversant les plantations d’hévéas et de palmiers à huile, nous fait rejoindre la route principale à Kajang. Spécialité gastronomique du lieu : le satay, brochettes de poulet ou de mouton, avec condiments appropriés. Le P. Antoine Henriot y réside, dans son petit presbytère qu’entourent un vaste jardin d’enfants et une immense salle paroissiale. L’église a posé un problème au père curé : bâtie en forme de triangle, elle était devenue trop petite pour son peuple. Venez voir comment le P. Henriot a résolu le problème, en y ajoutant deux grandes ailes à la satisfaction commune.
Si le père curé de Kajang a construit beaucoup dans sa vie, il est d’abord un rassembleur de peuple qui visite, catéchise, exhorte, prie et fait prier sans arrêt. Il est aussi un promoteur convaincu de la Légion de Marie et de l’Armée Bleue, ainsi qu’aumônier du Carmel voisin, à Mantin.
Tout au sud du diocèse, dans un territoire d’une vaste étendue et au milieu de chrétiens qui sont pour la plupart d’origine indienne, voici le P. Pierre Bretaudeau. Voilà très longtemps le nom de « Petit Pierre » lui fut donné et depuis personne n’a pu le lui enlever. Mais si Pierre va de découverte en découverte, s’émerveille chaque matin, et repart toujours de l’avant en riant, comme un enfant pourrait le faire, chacun sait ce que cela veut dire. Pierre a une très vaste expérience des ouvriers de plantations, et travaille pour eux inlassablement depuis des années. Il sait susciter autour de lui l’enthousiasme et former dans chaque coin des collaborateurs dévoués. Il a tenu bon très souvent, là où d’autres se seraient découragés. Remis en bon état par un congé en France, il a repris ses longues chevauchées dans son district.
Le P. Antoine Pallier vient de nous revenir enfin, après un long séjour en France. Ayant passé par une interminable épreuve de deux ans au moins de maladie, il remercie le Seigneur et tous ceux qui l’ont aidé à se remettre sur pied. Il pensait trouver une place auprès de son ami Pierre Decroocq, à Kepong (Kuala-Lumpur). Mais voilà que Pierre nous a quittés. Assurer sa succession n’est pas facile pour un malade à peine rétabli. Pourtant, si Dieu le veut, la seule présence d’Antoine à Kepong, entouré des collaborateurs que le P. Decroocq a rassemblés, sera une source de force et d’unité, assurant la continuité de l’œuvre entreprise.
Il n’est guère possible de quitter Kuala-Lumpur sans saluer la mémoire de Pierre Decroocq qui nous a quittés, le 3 octobre 1985. C’est à Kuala-Lumpur qu’il a passé la plus grande partie de sa vie missionnaire, depuis 1953, à sa sortie de Chine. Ces dernières années, il était à Kepong où il avait construit église et centre paroissial. Mais il était sur le point de construire à Desa Jaya, et il avait à proximité une communauté encore plus prometteuse. Ceci sans parler du village chinois de Jinjang qu’il animait. Manœuvrant avec allégresse, au milieu des gens de toute condition, il était aussi très proche du Seigneur qu’il faisait connaître sans se lasser et dont il imitait la façon de faire envers les malades ou les mal aimés. Homme de vision et d’action à la fois, il nous entraînait tous avec son audace et sa foi. Il est mort soudainement, en pleine action, comme il l’avait désiré
3. LES MEP DU DIOCÈSE DE MALACCA-JOHORE
Nous quittons le diocèse de Kuala-Lumpur pour l’État de Johore, pays des grands espaces et des longues distances. Vers 1925, un missionnaire qui ne doutait de rien sema une douzaine de postes aux noms d’apôtres à travers tout le district, Saint-Philippe, Saint-André, Saint-Simon, Saint-Jean, Saint-Mathieu. Certaines graines ont poussé mieux que d’autres, comme dans la parabole de l’évangile. Segamat, sous la protection de Saint Philippe, est une de celles qui ont bien grandi. Le P. Bernard Binet, Normand, aide la communauté à grandir encore. A l’actif : un couvent de Sœurs canossiennes, des laïcs zélés, sa propre expérience durement acquise dans le district et son élan charismatique. Au passif : la diversité des langues, le départ des jeunes vers la ville pour trouver du travail, les distances. Bernard se fait des amis un peu partout, circule du nord au sud et ne se plaint pas.
Le P. Louis Danion a connu la Chine avant et après la guerre, et n’a jamais perdu le contact avec ses chrétiens de là-bas. Un voyage récent lui a permis de comparer ses souvenirs de jeunesse avec la réalité des temps présents. Le poste de Kluang où il se trouve, date des mêmes années que celui de Segamat. Là aussi on trouve une église près du centre de la ville et de nombreuses dessertes. Ni les ans, ni un brin de surdité, ni la confusion des langues, n’empêchent le P. Danion de visiter ses chrétiens ou d’en baptiser de nouveaux. Comment ne pas admirer, respecter et aimer son pasteur lorsqu’on le voit se donner si pauvrement et totalement.
La route du Sud devient de plus en plus encombrée, alors qu’on approche de la capitale de l’État, et les plantations d’hévéas font place à des zones industrielles ou des lotissements. Voici le palais du sultan, en haut de la colline, et la longue digue qui relie la Malaisie à Singapour. Il y a cent ans, au temps où s’ouvraient des postes à Seremban, Kuala-Lumpur, Bagan Serai ou Batu Gajah, nos anciens ouvraient aussi une nouvelle paroisse à Johore Bahru, à un kilomètre de la mer. Le P. Félix Saint-Martin est là, vicaire plein d’expérience et de sagesse, auprès de son curé chinois. Le nombre de ceux qu’il connaît est grand, et plus grand encore le nombre de ceux, grands et petits, qui ont appris à le connaître. Au premier abord, ils ne savent pas trop dans quelle catégorie ranger cet étranger imposant, tonitruant, accueillant, joyeux, mais ils s’y font rapidement. Diverses misères, qu’il cache autant qu’il le peut, ont ralenti les activités de notre ami, le P. Saint-Martin, mais le moral tient bon.
A 82 ans, le P. Louis Dupoirieux est notre doyen. Sa santé laisse à désirer, mais il tient sa place dans l’équipe sacerdotale de Johore Bahru. Il vient de renouveler son passeport, pour cinq ans, et a bien l’intention de continuer ses visites régulières à Singapour. Le P. Dupoirieux s’intéresse à ce qui se passe dans le diocèse, apprécie les soins qui lui sont donnés et, puisqu’il a le temps de prier, le fait de bon cœur et sans bruit.
J’aimerais aussi saluer deux membres honoraires de la Société des Missions Étrangères, dont nous ne sommes pas peu fiers. D’abord Mgr Dominique Vendargon, archevêque de Kuala-Lumpur pendant 28 ans, à présent retiré. Il réside sur place, prenant soin des paroissiens de Saint-Antoine et rendant divers services. Nous aimons le voir arriver partager un repas avec nous, parler de tous les gens qu’il connaît ou a connus, apportant sa note de sérénité, de sagesse et son amitié.
Et aussi, Mgr Aloysius, longtemps Vicaire général à Penang. Il a 82 ans et paraît très frêle de corps, mais son sourire est toujours aussi joyeux, son accueil aussi chaleureux, son amitié aussi fidèle. Deux hommes merveilleux et deux bons serviteurs de l’Église.
En présentant ainsi, un par un, les 22 prêtres MEP de Malaisie dans le milieu où ils travaillent, on risque de les isoler. En fait, nous sommes chaque jour en contact avec les autres prêtres de nos diocèses, séculiers ou religieux. Nous partageons leur vie, nous sommes traités de la même façon, et nous dépendons étroitement les uns des autres. De plus, nous prions ensemble et nous partageons nos expériences. Cette unité que le Seigneur nous donne, jointe au soutien fidèle de nos chrétiens, contribue à faire de nous des prêtres heureux.
4. PASTORALE DES ÉTUDIANTS A L’UNIVERSITÉ DE MARAWI (PHILIPPINES)
Un autre confrère, le P. Michel de Gigord, est rattaché à la région de Malaisie-Singapour, tout en travaillant actuellement aux Philippines. Après avoir été pendant dix ans missionnaire en Malaisie, au diocèse de Penang, Michel de Gigord a dû quitter le pays en 1979, se conformant aux nouvelles lois sur l’immigration, et il ne pouvait plus obtenir de permis de séjour pour la Malaisie. Ayant eu une expérience de dialogue avec les musulmans en Malaisie, et après avoir passé quelque temps à l’étude à l’Islam, il s’est finalement mis au service d’un évêque du Sud des Philippines, dans l’île de Mindanao, où les musulmans sont très nombreux et les relations entre musulmans et catholiques assez problématiques. Il exerce là, depuis quatre ans, les fonctions d’aumônier de l’Université d’Etat de Mindanao, à Marawi.
La situation de Marawi, et de l’Université où se trouve Michel de Gigord, est assez particulière. Alors que la majorité des habitants des Philippines sont catholiques, la plupart des habitants de Mindanao sont musulmans, et Marawi est une ville presque entièrement musulmane. L’université de Marawi a été créée par le Président Marcos dans le but d’amadouer les musulmans de cet État de Mindanao qui s’opposaient au gouvernement de Manille ; et le recteur et les divers responsables de l’université sont des musulmans proches du Président Marcos. Le personnel de l’université, de même que les étudiants, est composé à peu près d’autant de catholiques que de musulmans. Mais les relations entre les deux communautés religieuses sont extrêmement tendues. Il règne sur le campus un climat de corruption et d’insécurité qui saute aux yeux, même pour un visiteur occasionnel. L’état de délabrement des bâtiments et du matériel montrent bien que l’argent qui devrait servir à l’entretien de l’université disparaît avant d’atteindre son but. Et l’impression d’insécurité, déjà provoquée par la rencontre continuelle de gens armés, devient encore plus oppressante lorsqu’on entend, chaque jour, éclater des coups de feu. Ces coups de feu, hélas, ne sont pas toujours tirés en l’air, et il arrive souvent qu’il y ait des victimes.
C’est dans ce contexte que travaille notre confrère. Dans l’enceinte même du campus vivent non seulement les étudiants et les professeurs, mais aussi beaucoup de familles plus ou moins rattachées au service de l’université, et réparties en plusieurs villages. Le P. de Gigord, avec un souci pastoral réel et efficace, anime, éduque et rassemble tout ce monde. Le petit pavillon de l’aumônerie est toujours ouvert, et on y trouve à toute heure du jour ou de la nuit, des étudiants qui viennent pour des réunions, pour lire ou se détendre, et également pour prier. Certains y viennent en fin de journée, et le couvre-feu journalier les oblige parfois à y passer la nuit. Chaque matin, très tôt, ils sont presque 200 à participer à l’Eucharistie quotidienne. Les familles chrétiennes des villages s’organisent de plus en plus autour de responsables laïcs qui savent bien animer leur communauté. Michel de Gigord passe d’ailleurs beaucoup de temps à la formation de ces responsables laïcs. Et tout ce monde se retrouve le dimanche 1.500 personnes ou davantage pour célébrer et prier ensemble.
Il est évident que dans une telle situation, les problèmes d’injustice font partie du quotidien. Ils n’échappent pas à Michel qui est toujours prêt à aider et à soutenir ceux de ces gens qui sont victimes de la corruption, de l’injustice ou de vexations diverses. Il lui arrive alors bien souvent de s’attirer non seulement la réprobation, mais aussi les menaces des autorités de l’université. Malgré les heurts constants entre catholiques et musulmans, allant parfois jusqu’au meurtre, Michel de Gigord travaille sans relâche, avec un groupe de chrétiens, à ce qui est et reste son but premier : le rapprochement entre musulmans et catholiques, une tâche extrêmement ardue où il n’y a guère de résultats spectaculaires, mais où les plus petites avancées sont sources d’espérance et de joie.
Au fil des mois se constitue, sur l’université, une communauté chrétienne de plus en plus vivante, et toujours davantage témoin de la Paix annoncée et apportée par le Christ.
André VOLLE
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