| Année: |
1991 |
| Pays: |
Taiwan |
| Mission: |
Taiwan |
Région de Taiwan
I. SITUATION POLITIQUE
RAPPELS HISTORIQUES ET DATES POUR AUJOURD’HUI
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Monsieur de La Fontaine reviendrait peut-être en partie sur cette affirmation, en cette seconde moitié du XXe siècle qui aura vu s’écrouler tant d’empires, coloniaux et autres, et tout récemment encore l’empire communiste soviétique. Mais il reste aujourd’hui de nombreux petits peuples et nations dont le sort a été, et est encore, déterminé par d’autres, plus forts.
Quand militaires et marchands japonais en 1609, colons hollandais en 1624 et espagnols en 1626, s’emparaient de tout ou partie de la côte ouest de Taiwan ; quand Koxinga, mi-corsaire mi-pirate, faisait de même en 1662 ; quand la dynastie Qing de Pékin prenait à son tour possession de cette côte ouest en 1683, puis de la côte est en 1875 ; quand les Japonais annexaient l’île en 1895 ; quand enfin le gouvernement chinois du KMT (Kuo Min Tang : Parti nationaliste chinois) prenait possession de Taiwan en 1945 et que Chiang Kai-Shek, fuyant l’Armée rouge, s’y installait avec son armée, jamais personne n’a demandé leur avis aux Taiwanais. Cela a toujours été la force brutale du conquérant qui imposa sa loi : depuis la résistance aux colons occidentaux et la première révolution antichinoise de 1718/1722, et jusqu’au dernier grand soulèvement de 1947, la raison du plus fort a toujours été la meilleure. Le cas risque de se représenter ces prochaines années, quand une prétendue solution au « problème de Taiwan » sera trouvée : cette solution sera sans doute plus préparée par Pékin, Washington, Tokyo, avec l’agrément du PCC (Parti communiste chinois) et du KMT, que sur la base d’une consultation ou d’un référendum auprès des 20 millions d’habitants de Taiwan.
Pékin (République populaire chinoise), comme Taipei (République de Chine), réclame Taiwan, le Tibet, etc., comme étant parties intégrantes de la Chine depuis des temps immémoriaux. Taipei, aujourd’hui encore, ne reconnaît pas la République populaire de Mongolie, indépendante pourtant depuis 1946, et admise à l’ONU en 1961, mais continue à la considérer comme province chinoise.
À Taiwan, en fait, l’ouest de l’île n’est sous la coupe chinoise que depuis 1683, lorsque les troupes gouvernementales Qing mirent en fuite Cheng Ke-Shuang, le petit-fils de Koxinga. Avant cela, pour Pékin, l’île, peuplée de pauvres paysans du Fukien, de pirates chinois ou japonais, et d’aborigènes, n’était que partie confuse d’un ensemble d’îles, appelées çà et là Man-Ti (barbares méridionaux), Tung-Fan (barbares orientaux), I-Chou (région barbare de l’Est), ou encore Liu-Chiu (pierres précieuses). Ce dernier nom a été restreint aujourd’hui au seul archipel japonais des îles Ryu-Kyu (Okinawa). L’appellation Taiwan — sans doute le nom d’une tribu aborigène locale, d’après l’historien chinois Chang Chi-Yun — n’apparaîtra qu’à la fin du XVIe siècle dans un rapport géographique hollandais : c’est cette appellation que retinrent les Chinois par la suite.
En 1875, sous la menace militaire des Américains et des Japonais — ceux-ci ont même débarqué au sud de l’île —, Pékin accepte de prendre le contrôle de l’est de l’île, peuplé de tribus aborigènes montagnardes. Et en 1885, la décision d’élever Taiwan au rang de province chinoise est en partie dictée par la volonté de contrecarrer les ambitions colonisatrices de Japonais ou d’Occidentaux qui pensaient garder des intérêts et des droits sur l’île.
En 1895, le traité de Shimonoseki termine la guerre sino-japonaise et cède l’île au Japon. Les Taiwanais en profitent pour fonder la première république d’Asie : la République de Taiwan. Les Japonais prennent alors l’île par la force et vont en faire une base militaire et navale stratégique. Le développement économique et l’éducation vont suivre : Taiwan sera vite plus développé que la Chine et va devenir le « grenier à riz » du Japon.
En 1936, Mao Tzu-Tung disait au journaliste Edouard Snow qu’il voyait Taiwan de la même façon que la Corée : après la conquête du Continent chinois, la « Nouvelle Chine », disait-il, « étendrait à ces pays notre aide enthousiaste pour les aider dans leur lutte pour l’indépendance... »
1945. La deuxième guerre mondiale est finie : défaite japonaise, Taiwan est ruinée. La Conférence de Postdam réaffirme les décisions de la Conférence du Caire deux ans plus tôt : Taiwan doit revenir à la Chine. Aucun Taiwanais n’a été consulté.
1947. Le 28 février, un incident banal met le feu aux poudres ; toute l’île se soulève. Chiang Kai-Shek, encore en Chine, envoie un corps expéditionnaire à Taiwan : les troupes du KMT feront quelque 20 000 morts parmi une foule mal armée et mal commandée. Ce massacre va profondément marquer la mémoire taiwanaise jusqu’à ce jour.
1949. Le KMT, avec ses armées — plus d’un million de soldats — et son gouvernement, en déroute sous la pression communiste, s’enfuit du Continent chinois, et vient s’installer à Taiwan. Les armées communistes chinoises sont prêtes à envahir l’île à leur tour, quand survient l’invasion de la Corée du Sud par Kim Il-Sung. Le président américain Truman envoie la 7e Flotte dans le détroit de Taiwan et va aider, financièrement et techniquement, le KMT qui a pris le gouvernement de l’île, dont il veut faire le bastion d’où il pourra reconquérir le Continent perdu. Le KMT et le PCC se considèrent en effet chacun comme le seul représentant légitime de la Chine... Malgré quelques dures escarmouches dans le détroit de Taiwan entre frères ennemis — bataille des îles Quemoy 1958/1961 —, l’île va reprendre un essor économique surprenant. Dans le même temps, l’opposition taiwanaise, toujours latente, en faveur de l’indépendance ou au moins de l’autonomie, recommence à s’organiser.
1971. La République de Chine — i.e. Taiwan — est expulsée de l’ONU, en faveur de la République populaire de Chine.
1975. Chiang Kai-Shek, 78 ans, meurt « officiellement » le 4 avril, laissant la place à son vice-président Yang Jih-Kai.
1977. À Chung-Li, au sud de Taipei, des dizaines de milliers de Taiwanais se soulèvent contre le KMT, pour protester contre les fraudes électorales.
1978. Chiang Ching-Kuo, fils de Chiang Kai-Shek, seul candidat, est élu président de la République avec 99 % des voix. Il choisit, comme vice-président, le Taiwanais Hsieh Tung-Min.
1979. Le 1er janvier, les USA reconnaissent la République populaire de Chine, et coupent donc les ponts officiellement avec Taiwan. Mais, en avril, le Congrès américain passe le « Taiwan Relations Act », qui garantit la sécurité de Taiwan. Le 10 décembre ont lieu les « incidents de Kaohsiung » : une démonstration pour les droits de l’homme donne prétexte au gouvernement pour emprisonner les leaders de l’opposition taiwanaise.
1984. Chiang Ching-Kuo est réélu président et prend Ly Teng-Hui, encore un Taiwanais, comme vice-président. Chiang Ching-Kuo, déjà au temps où il était premier ministre (1972-1978), par ses 10 « Plans d’aménagement du territoire », avait mis en place les bases économiques pour développer l’infrastructure de l’île. Comme président (1978-1987), il va ouvrir la porte à une certaine démocratie, acceptant même, bien que non officiellement, des partis d’opposition. Il accepte aussi une certaine ouverture vers la Chine populaire, en acceptant que les vieux Chinois continentaux, réfugiés à Taiwan en 1949, puissent retourner « au pays » retrouver leur famille. Si, publiquement, il est toujours pour la politique des « 3 non » (pas de contacts, pas de négociations, pas de compromis), il semble qu’il pensait en fait : pas de contacts « officiels »... Cette nouvelle politique a permis une ouverture assez douce vers un commerce indirect entre Taiwan et le Continent chinois.
1986. En septembre, fondation « officiellement non officielle » du parti d’opposition taiwanais DPP (Democratic Progressive Party). L’officialisation légale ne viendra qu’en 1988.
1987. Abrogation de la Loi martiale, en vigueur depuis près de 40 ans.
1988. À la mort de Chiang Ching-Kuo, le vice-président Ly Teng-Hui devient automatiquement président de la République de Chine, le 13 janvier. En 1990, il sera élu constitutionnellement et deviendra ainsi le premier président élu de la République de Chine d’origine taiwanaise, et chef du KMT. Beaucoup de vieux soldats chinois pleurent, comprenant qu’une dynastie mythique se termine et qu’une page d’histoire est tournée.
1989. Élection en décembre des maires et députés locaux : le KMT remporte 71 % des sièges, le DPP 21 % et des indépendants 8 % (décembre1986 : KMT 85 % et DPP non officiel 15 %). En 1989/1990, suite à l’abrogation de la Loi martiale, les démonstrations dans la rue, soit d’ordre politique, soit pour une réforme sociale, se font très fréquentes à Taipei...
1991. Réunion du Comité législatif pour une révision des lois, dans le courant d’avril. Le DPP boude et manifeste dans la rue, appuyé par les étudiants d’universités, et même par leurs professeurs ; certains font la grève de la faim, réclamant une nouvelle Constitution, qui renoncerait à gouverner toute la Chine, mais seulement Taiwan. En fait, le DPP ne voit pas comment s’opposer à la force du KMT dans l’Assemblée nationale* ou le Yüan législatif**, dont 80 % des membres, les « vieux députés » KMT, furent élus en 1947 dans leur province chinoise d’origine, et se sont « gelés » depuis dans leur fonction pour justifier leur prétention d’être le seul gouvernement légitime de toute la Chine. Enfin, sous la poussée du DPP et des « jeunes loups » du KMT, le gouvernement décide de rajeunir les Chambres en tenant des élections générales en décembre 1991 — les dernières élections générales date de 1947 ! — ; les 593 sièges actuels (plus de 1 000 autrefois, mais il y a eu des décès) seront réduits à 327 pour l’Assemblée nationale*, de même les 230 sièges actuels du Yüan législatif** seront ramenés à 161. Tous ces sièges sont à pourvoir : les « vieux députés », élus en 1947, et dont peu ont moins de 80 ans, devront prendre leur retraite avant la fin de l’année, moyennant une très bonne pension. Petite révolution.
Le 1er mai, le président Ly Teng-Hui déclare officiellement la fin de « la période contre la rébellion communiste », et la fin de l’état de guerre avec le Continent chinois. Le 17 mai, le Comité législatif supprime la loi « antisédition » qui condamnait à la peine de mort ceux qui « voulaient renverser le Gouvernement », et permettait l’arrestation de tous les opposants.
Août/septembre 1991. Écroulement de l’URSS. Indépendance des Pays baltes, qui demandent leur entrée à l’ONU. À Taiwan, le DPP prépare un plan de « Constitution de la République de Taiwan ». L’Association pour un référendum à Taiwan organise une énorme manifestation à Taipei les 7 et 8 septembre, pour demander l’admission de Taiwan à l’ONU. Le KMT demande à l’Assemblée nationale de « geler » pour plusieurs années l’article 4 de la Constitution : « L’ Assemblée nationale a le droit de changer les limites du territoire de la nation ». Le DPP demande que l’armée, actuellement contrôlée par le KMT, devienne neutre et soit loyale au pays et non à un parti politique ; que le ministre de la Défense ne soit plus un militaire, mais un civil, sous le contrôle du président et du Yüan législatif. Le DPP et les « jeunes loups » du KMT demandent à la Commission des élections, au nom de la démocratie, de supprimer la censure pour la campagne électorale, spécialement à la télévision : du jamais vu ! Tout va très vite.
* Assemblée nationale : Chambre non législative de députés, chargée d’élire le président de la République et de réviser la Constitution.
** Yüan législatif : Chambre législative des députés, semblable à notre Assemblée nationale française du Palais-Bourbon.
Que dire de l’avenir de Taiwan ? Malgré la politique des « 3 non », le gouvernement KMT accélère rapidement le développement des relations politiques et surtout économiques avec le Continent chinois. À quand la réunification ? Ou autre chose ? Si28 pays seulement reconnaissent Taiwan comme République de Chine, les relations avec les autres pays se développent rapidement par des biais commerciaux et des liens aériens ; c’est le cas pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les pays du Moyen-Orient, l’Europe de l’Est, et même la Russie, sans compter tous les vieux partenaires comme le Japon, les deux Amériques, l’Asie du Sud-est et l’Europe de l’Ouest. Peut-être ces élections de décembre 1991, les premières — comme on peut commencer à l’espérer maintenant — si ouvertes et libérales, vont-elles nous donner quelques pistes.
II. DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL
Rapport du Poste d’expansion économique français de Taipei — Mai 1991
D’une société agricole au début des années 50, Taiwan a conduit les étapes de son développement en maîtrisant ses principaux indicateurs économiques — endettement, inflation, excédent commercial, investissements —, à la différence de la plupart des nations en voie de développement, et devrait accéder au rang de pays à économie développée.
Le soutien massif des États-Unis et les gains de productivité enregistrés grâce à la Réforme agraire ont permis la substitution, aux importations, d’une industrie nationale. La croissance des années 60 se fonde sur le développement des industries légères et des entreprises de main-d’œuvre à bon marché. La croissance est fondée sur les exportations, du textile aux postes de télévision.
À partir du début des années 70, Taiwan se dote d’une industrie minière, pétrochimique et sidérurgique. Le pays reste miné par la contrefaçon, et sait que l’avantage compétitif qui résulte d’une main-d’œuvre à bon marché n’est pas rentable à long terme. Taiwan cherche par conséquent à réorienter son outil de production vers la haute technologie.
Quant à l’évolution du PNB par habitant, le ralentissement du rythme de la croissance à 5,4% en 1990 (estimation 1991 de 6,5 %), au lieu des 7,5 % les trois années précédentes, est le signe du vaste réajustement des ressources que veut susciter le gouvernement. En dépit de ce refroidissement passager, la tendance est au développement.
En fait, la croissance n’est plus tellement tirée par les exportations, par suite du renchérissement des coûts à Taiwan.
Cela est dû à l’amélioration technique, à l’augmentation du coût de la main-d’œuvre, à la réévaluation très importante du dollar taiwanais et au développement, encore faible malgré tout, des contrôles antipollution. Le moteur de la croissance aujourd’hui est plutôt le marché intérieur — 20 millions d’habitants à fort pouvoir d’achat —, les grands projets gouvernementaux d’équipement.
La hausse des salaires a été très forte en 1990, de 15,63 % dans l’industrie pour le 1er semestre, et de 20,64 % dans le secteur tertiaire. Le SMIG devrait remonter en 1991 de 13 % (NDLR : il a augmenté de 20,43 % courant juillet 1991). Cela constitue une augmentation de pouvoir d’achat importante pour une population dont le PNB par habitant, de 7 500 US $ en 1989, devrait monter à 13 000 US $ d’ici à 1966. Face à cet accroissement, les compagnies locales et internationales productrices de biens de grande consommation se développent fortement, ainsi que les chaînes de grands magasins. La hausse du pouvoir d’achat favorise la consommation de biens importés.
COMMENTAIRES ET RÉFLEXIONS
Il est un fait que la hausse des salaires est constante — de 12 à 13 % par an —, mais l’écart des revenus entre riches et pauvres s’accentue : 1 pour 6. La main-d’œuvre devient de plus en plus chère et beaucoup d’entreprises préfèrent s’installer à l’étranger : Continent chinois, Thaïlande, Philippines, Malaisie, Indonésie. Fin 1990, au Fukian seulement, les investissements taiwanais s’élèvent à un milliard de US $. Paradoxalement, la force ouvrière est insuffisante à Taiwan, et l’on constate un afflux constant d’ouvriers étrangers illégaux : 50 000 d’après le ministère du Travail, 200 000 d’après les rapports de l’Église catholique.
Le prix des logements et des terrains à construire devient prohibitif pour les simples ouvriers, même si le couple travaille, alors qu’en 1985 les achats de logement par les ouvriers étaient communs. Par contre, l’acquisition d’une voiture est chose commune — on compte un véhicule (moto — voiture — camion) pour 3 personnes dans la ville de Taipei —, d’où problèmes de stationnement en ville et surtout de pollution. Le gouvernement a entrepris des plans de transports urbains et routiers, mais un peu tardifs. Un Bureau contre la pollution industrielle existe enfin, mais a fort à faire, car les centres industriels jouxtent les grandes agglomérations. Un nouveau plan prévoit justement de décentraliser les centres urbains et industriels dans les années à venir.
Depuis 1987, fin de la Loi martiale, le problème « drogue » a fait son apparition, surtout parmi les jeunes qui ont, ou prennent, le temps et ont de l’argent : de janvier à novembre 1990, c’est 1 249 cas d’utilisation d’amphétamines qui ont été constatés par la police, qui a saisi plus d’une tonne de drogue. En comparaison : 83 arrestations en 1989.
Il faut souligner aussi une augmentation notable de la criminalité : kidnapping, viols, attaques de banques, meurtres… On veut obtenir de « l’argent facile » et tous les moyens sont bons. Malgré l’arrestation de bandits renommés, et une distribution généreuse de peines capitales — 170 environ en un an —, les autorités policières n’arrivent pas à enrayer le phénomène. Tous les jours, au cours des nouvelles télévisées, on montre plusieurs jeunes, arrêtés pour drogue, vols, etc.
Pour résoudre tous ces problèmes, le gouvernement lance un plan ambitieux de 6 ans, qui comprend logement, transport, environnement, amélioration de la sécurité sociale, amélioration des installations culturelles et éducatives. Le plan comprend 775 projets, divisés en 14 grands secteurs. Son montant est équivalent à 303 milliards de US $. Actuellement, 60 % des projets sont en voie d’établissement, ou ont déjà été approuvés.
L’avenir est aux jeunes, dit-on. Mais que laisse-t-on aux jeunes de Taiwan sur les plans culturel et social ? Tout semble organisé sans eux. Quel est leur espoir ?
III. L’ÉGLISE DE TAIWAN
Nous ne ferons pas une énumération chronologique des événements qu’a vécu l’Église de Taiwan durant ces six dernières années : pour ceux qui le désirent, il suffit de se reporter à l’Agence d’information de la Société « Églises d’Asie », qui les a fidèlement relatés. Nous essayerons plutôt de pénétrer la vie de cette Église pour en découvrir les points forts et aussi les faiblesses, sans jamais nous permettre de la juger.
Les évêques de Taiwan, se rendant à Rome en visite « ad limina », n’étaient pas chargés de brillantes statistiques, puisque constatation avait été faite que, durant les cinq dernières années, le nombre des baptêmes avait diminué de plus de 20 % par rapport à la période quinquennale précédente. Les 30 000 baptêmes, demandés et programmés par la Conférence épiscopale dans une Lettre pastorale, n’étaient pas au rendez-vous, loin de là. Le personnel missionnaire avait d’ailleurs jugé que c’était placer la barre beaucoup trop haut, en une période où les circonstances n’étaient pas favorables à un tel enthousiasme. Nous savons que c’est ailleurs qu’il faut chercher, pour découvrir ce que les chiffres ne peuvent nous faire connaître. Deux événements retiendront notre attention :
1. le symposium, un grand pas en avant vers une nouvelle évangélisation de la Chine ;
2. l’ « Affaire Magill », un grand pas en arrière dans la mise en pratique des encycliques sociales, et la triste image de la désunion à l’intérieur de la communauté catholique.
LE SYMPOSIUM
Les cinq années écoulées ont gravité autour de ce grand rassemblement qui s’est tenu à l’université catholique Fu-Jen en 1987, avec 130 participants et pas moins de quatre années de préparation à cette rencontre appelée « Réunion pour l’évangélisation de la Chine ». Des enquêtes avaient été faites dans tous les milieux, des échanges avaient eu lieu à tous les niveaux, et un programme en 12 points avait été élaboré par le comité de préparation. Une constatation s’imposait : contrairement à la plupart des Églises des autres pays d’Asie, l’Église de Taiwan non seulement ne progresse pas, mais semble comme écrasée par l’importance qu’a pris le pays dans l’économie mondiale, et se trouve véritablement secouée par les problèmes nouveaux que pose l’apprentissage de la démocratie. Ce qui fait problème, c’est moins le petit nombre de baptêmes que la vie de foi, sacramentelle et évangélique, des communautés. La pratique dominicale et les mouvements d’Action catholique ne se développent pas ; rien à voir avec Hongkong, Singapour ou la Corée. Ne serait-ce pas le résultat du souci primordial de la population de l’île, durant 40 ans, pour le profit tous azimuts ? L’Église, elle, ne pouvait rien y gagner. Durant les six jours du symposium, les problèmes furent abordés avec beaucoup de sérieux et une grande franchise.
Les participants repartirent avec de nombreuses résolutions, toutes destinées à redonner à l’Église de Chine un nouveau visage. À ce jour, il faut reconnaître qu’un travail se fait, en profondeur, à l’intérieur des communautés, dont les responsables multiplient les activités de tous genres, pour les rendre ferventes, généreuses et missionnaires. Chaque année, un thème est choisi par la Conférence épiscopale : année sacerdotale, biblique, mariale, de la famille, etc. Des sessions sont organisées pour une connaissance plus approfondie du travail que l’on doit fournir dans le milieu où l’on se trouve. Les laïcs prennent conscience de leurs responsabilités et sont de plus en plus engagés : eux, au moins, ne sont pas complexés par les chiffres et les statistiques, et sont moins enclins au pessimisme et au découragement qui caractérisent tant de gens d’Église dans les périodes difficiles. Les quelques 80 congrégations religieuses de Taiwan se remettent en question face à leur charisme, à la formation de leurs membres, aux moyens mis à la disposition de l’apostolat, à de nouvelles priorités qu’elles doivent définir. Écoles, dortoirs pour étudiants, hôpitaux, n’apparaissent plus comme des moyens idéals pour faire passer le message évangélique : des chrétiens engagés, travaillant dans des organismes similaires tenus par l’État, sont capables de porter un témoignage aussi valable. On s’aperçoit aussi que les organisations caritatives sont débordées par le travail administratif, au point de perdre le contact, sur le terrain, avec les gens qu’elles veulent aider.
Gageons que cette période de l’Église de Taiwan, même si pauvre en résultats, est cependant riche dans la mesure où le symposium aura fait prendre conscience aux responsables, à tous les niveaux, de la nécessité d’une formation plus profonde au sein des communautés, et d’une spiritualité à y développer.
L’« AFFAIRE MAGILL »
On en a parlé en long et en large, dans les journaux d’Église comme à la TV et dans la presse locale. Cette affaire a suscité des prises de position, quelquefois irréversibles, et a même provoqué une conférence de presse de la Conférence épiscopale, du jamais vu dans l’histoire de l’Église à Taiwan. Qui sont les auteurs de ce trait tiré sur la mise en application concrète de la doctrine sociale de l’Église ? Est-ce vraiment et seulement parce qu’il s’agissait d’un prêtre étranger ? Personne n’a jamais pu l’éclaircir. Qui est à l’origine de cette décision d’expulsion du pays, « manu militari »et immédiatement exécutoire ?... Le Père Magill, missionnaire irlandais de St-Colomban, n’avait pas un sou en poche, rien que son mouchoir, et des savates aux pieds, lorsqu’il fut brutalement appréhendé et conduit aussitôt à l’aéroport international entre deux policieurs : c’était le 17 mars 1989. Qui sont, à l’intérieur du gouvernement, de la police ou de l’Église, ceux qui aujourd’hui s’opposent toujours à son retour ? Difficile de savoir...
Beaucoup, et non seulement parmi les chrétiens, aimeraient que le charisme du Père Magill soit reconnu, ainsi que le travail social indispensable, que le Père était l’un des rares à accomplir. Mais la difficulté vient sans doute de ce que, à l’intérieur même de l’Église, l’unanimité sur cette reconnaissance ne s’est pas encore faite : la déchirure est profonde, et elle ne se répare pas si facilement. Pour certains, c’est irréversible : le curé n’a qu’à rester dans sa sacristie. Les laïcs qui travaillaient avec le Père Magill ont été fortement ébranlés par ce manque de soutien d’une hiérarchie catholique elle-même divisée, mais n’en continuent pas moins leur travail au service des ouvriers.
D’autres centres, « Rerum Novarum » entre autres, dont le directeur, le Père Ellacuria, jésuite espagnol, a lui aussi eu des difficultés avec la police, réalisent un énorme travail pour faire connaître aux ouvriers leurs droits et leur devoirs à la lumière des encycliques. Le plus curieux, en cette affaire, est que les lois sociales du pays vont relativement dans le même sens que nos encycliques : elles sont toutefois souvent mal connues des gens, surtout des ouvriers qu’elles sont censées aider et protéger. En tout état de cause, il faut souhaiter que ces centres, trop souvent fondés et animés par des missionnaires étrangers, puissent être pris en charge par des prêtres locaux : malheureusement, les volontaires ne se bousculent pas. Cela faciliterait pourtant la reconnaissance de ce travail social par les autorités civiles et, du même coup, donnerait à ces centres une plus grande liberté d’expression et d’action.
AUTRES CONSIDÉRATIONS
Le lecteur de ces lignes s’apercevra que, pour ce qui est à mettre à l’actif de cette Église de Taiwan, nous avons évité, dans cet article, les grands coups d’encensoir, ainsi que les éloges, choses dont les Chinois sont friands (la politesse chinoise : mettre à l’aise son interlocuteur). On n’aime pas ici se remettre en question : toute constatation d’échec, trop de réalisme, est facilement vu comme une critique, et son auteur mis au rang des pessimistes.
À Taiwan, tous les membres de la hiérarchie — à une exception près — et beaucoup de prêtres sont des Chinois continentaux. Pratiquement, aucun ne parle la langue taiwanaise. L’Église catholique est vue par les Taiwanais — 90 % de la population — comme une religion pour les aborigènes et les continentaux. Quand on connaît la profonde cassure qui s’est créée après le soulèvement du 28 février 1947, il ne faut pas s’étonner du peu de crédibilité de la hiérarchie catholique auprès du peuple taiwanais. Il n’y a jamais eu de réactions officielles catholiques contre le pouvoir, absolu et discrétionnaire jusqu’à ces dernières années, du KMT, uniquement vu comme « Le Défenseur contre le Communisme ». Et nos évêques se sont toujours alignés spontanément derrière le drapeau du parti au pouvoir. Quand des prêtres — de Maryknoll ou de St-Colomban — ont été interdits de séjour, justement pour avoir défendu les droits des ouvriers, leur retour se trouve bloqué de par la volonté de certains évêques et prêtres chinois continentaux de Taiwan. À l’opposé, l’Église presbytérienne, composée principalement de Taiwanais, s’est engagée à fond dans la lutte pour la défense des droits de l’homme, et beaucoup de pasteurs se sont faits les défenseurs de la majorité silencieuse. Le directeur du séminaire presbytérien de Tainan, le Rév. Kau Chun-Ming, a été emprisonné 7 ans pour avoir donné asile à un dissident taiwanais.
La communauté catholique locale taiwanaise, très minoritaire dans l’Église de Taiwan, n’arrive pas à trouver son identité. Sans nul doute, c’est parce que l’Église ne s’est pas spécialement souciée d’elle : le souci de la majorité, c’est l’Église de Chine, entendez par là celle du Continent. Lors du symposium, certains des participants avaient demandé que la banderole « Évangéliser l’Église de Chine » soit retranscrite en « Évangéliser Taiwan » : ce fut en vain ! Évidemment, le clergé taiwanais ne fait pas le poids, et Rome semble ne rien faire pour mettre à l’aise la petite communauté catholique taiwanaise : on ne profite même pas de l’occasion quand elle se présente, pour mettre des prêtres, non pas continentaux, mais issus de Taiwan, à la tête des 7 diocèses de l’île. Sans aller jusqu’à vouloir dire « l’Église de Taiwan aux Taiwanais », il conviendrait qu’au minimum on parle un peu moins de « l’Église locale... chinoise ».
Pour terminer ces diverses considérations, on ne peut passer sous silence, par ailleurs, le grand effort fait par les instituts religieux et les congrégations missionnaires : les supérieurs se rencontrent fréquemment pour réfléchir et prier, afin de rendre un meilleur service à l’ensemble de la population de l’île. Leurs propositions, qui chaque année sont présentées à la Conférence épiscopale, n’ont pas d’autre but que de prouver leur souci de la Mission, et de la mettre en accord avec le plan de pastorale des évêques de ce pays.
IV. LA VIE DU GROUPE MEP
CONFRÈRES MEP DE LA RÉGION DE TAIWAN
Septembre 1991
21 confrères, dont la moyenne d’âge est de 55,71 ans
dont 5 ont moins de 50 ans
dont 7 ont entre 50 et 60 ans
dont 9 ont plus de 60 ans
Confrères travaillant dans le diocèse de Hualien (Mgr Paul Shan Kuo-Hsi)
1. Antoine DURIS 82 ans Fuyüan Amis+ Bunun
2. Claude GAGELIN 64 ans Chohsi Bunun
3. Michel MAILLOT 64 ans Juisui Amis+ Supérieur régional
4. Auguste LESPADE 62 ans Hualien Taiwanais+ vicaire général
5. Claude ROY 61 ans Chian Amis
6. Claude OLRY 61 ans Fenglin Amis
7. Louis POURRIAS* 61 ans Chunjih Amis
8. André BAREIGTS 61 ans Fengpin Amis
9. François BRUNET 60 ans Hualien Maison et Économat de la Région
10. Maurice POINSOT 59 ans Tungfeng Amis
11. André CUERQ 57 ans Fuli Taiwanais+ Centre pour handicapés
12. Jacques-Antoine ROLLIN 57 ans Hualien Amis
13. Yves MOAL 50 ans Yüli Taiwanais+Continentaux+ Amis
14. Louis BOUHEY 46 ans Futien Amis
15. Claude LOUIS-TISSERAND 45 ans Tama Amis
16. Bernard FAYS 43 ans Chian Amis et divers
17. Christophe KELBERT** 34 ans Chunjih Amis
Confrères travaillant dans le diocèse de Taipei (Mgr Joseph Ti-Kang) :
18. Gérard CUERQ 54 ans Taipei Centre de chrétiens migrants
19. Jean-Marie REDOUTEY 52 ans Taipei Centre de chrétiens migrants
Confrère travaillant dans le diocèse de Tainan (Mgr Joseph Cheng Tsai-Fa) :
20. Guy DE REYNIÈS 59 ans Kuoyi Foyer de Charité
Confrère dépendant du Supérieur régional :
21. Georges COLOMB 38 ans Continent chinois, étudiant en langue mandarine
* Actuellement en France pour congé de maladie.
** Remplace provisoirement Louis Pourrias.
Les confrères de la Région de Taiwan s’efforcent, avec plus ou moins de conviction et plus ou moins de réussite, de ne pas vivre isolés dans leur tour d’ivoire, mais de former réellement un groupe missionnaire, pratiquant le partage, le soutien et l’enrichissement mutuels.
Dans cet effort de coopération, les obstacles et les difficultés ne manquent pas, et, pour réellement les surmonter, il importe d’abord de ne pas les nier.
Il y a, bien sûr, la distance géographique, qui fait que l’un ou l’autre se trouve davantage isolé. Il y a aussi le travail particulier de certains, pas toujours bien compris, voire bien admis, par les autres. De plus, nous avons chacun notre caractère, qui se bonifie rarement avec l’âge : comme en toute chose, ce sont les parties les plus dures qui résistent à l’usure du temps.
Souvent liées à nos caractères, nos options « politico-théologiques », et donc nos orientations pastorales, nous différencient et nous divisent. Nos objectifs et nos critères d’évaluation varient dans des proportions souvent inquiétantes, en ce sens qu’elles nous amènent à rompre le dialogue sur bien des sujets : « Pas la peine de lui parler de cela. » Voilà le non-dit de beaucoup de nos conversations.
Ces phénomènes, ces tendances centrifuges, ne sont pas propres à notre groupe de Taiwan, ni même à notre Société MEP. On pourrait les lire positivement comme un enrichissement de l’Église, mais la diversification semble avoir atteint de nos jours un degré tel que beaucoup se trouvent privés de repères. Les normes que donne l’autorité — quand elle en donne —apparaissent à certains comme devant être suivies absolument, tandis que pour d’autres, elles ne sont qu’un choix possible, et pas toujours le plus approprié. Le mouvement d’ensemble perd de sa cohérence : certains foncent droit devant eux, et d’autres restent sur place.
N’échappant pas à toutes ces contradictions, les confrères de la Région font un réel effort de ressourcement et de coopération. Certains s’adonnent davantage à la lecture, pour se renouveler grâce à des voix plus autorisées. Par ailleurs, la veille de notre réunion mensuelle du premier mardi de chaque mois, 8 à 12 confrères, en moyenne, se retrouvent pour une réunion libre, réunion dite de formation permanente. Nos discussions y partent le plus souvent d’un problème pastoral, quelquefois d’un problème plus théologique : la mise en commun des petits ou grands événements qui forment la trame de nos vies nous aide à purifier notre regard. Le lendemain, la réunion est en principe obligatoire. À tour de rôle, deux des confrères préparent, l’un l’homélie de notre célébration eucharistique, l’autre une causerie de vingt minutes, suivie de discussions. Ainsi, nous ne manquons pas d’occasions pour échanger, approfondir certaines questions, et accorder un peu mieux nos diapasons.
Les occupations extradiocésaines de notre évêque — président de la Conférence épiscopale —, peut-être aussi son habitude des usages des jésuites et autres religieux, ont rendu plutôt discrètes sa présence et son action au niveau des paroisses. Pour beaucoup d’affaires nous concernant, il semble s’en remettre au Supérieur régional, peut-être d’autant plus facilement que la Société MEP n’a pas ménagé ses contributions financières à l’apostolat. Cela ne semble pas avoir occasionné de graves inconvénients pour quiconque. Mais est-ce bien dans l’esprit
MEP ?
Notons pour terminer que le nombre d’hommes d’affaires, français, coopérants, étudiants, etc., travaillant à Taiwan, a considérablement augmenté depuis 4 ou 5 ans. On les retrouve dans de nombreux secteurs d’activité, tels que banques, chimie et pharmacie, automobiles, construction du métro VAL, étude de TGV, traitement des eaux, prêt-à-porter, électronique... En plus de l’institut français de Taipei et des organes diplomatiques officieux, sont apparues une Chambre de Commerce et d’Industrie française et diverses organisations et associations pour la coopération, le développement, l’investissement. Certains de ces Français, de plus en plus nombreux, viennent se reposer, passer un week-end ou les fêtes, dans notre Maison régionale. À l’occasion, ils aiment faire une visite à l’un ou l’autre confrère : certains, catholiques militants, d’autres, curieux de notre travail missionnaire. Le Père Christophe Kelbert, d’ailleurs, a été leur aumônier pendant une année, lors de ses études de langue à Taipei. Peu à peu, des liens se sont créés, et quelques-uns de ces Français ont fondé un comité d’entraide pour les aborigènes ayant des coups durs, des difficultés financières : à ce jour, nous avons déjà reçu plus de 60 000 US $. En mai dernier, une dizaine de confrères sont allés à Taipei passer une journée avec eux : visite des chantiers du métro, de l’école primaire française et de l’Institut français de Taipei. Le soir, une célébration eucharistique, très bien préparée par les parents des anciens jeunes catéchisés du Père Kelbert, rassemblait une centaine de Français. Le tout se termina par un pique-nique : les douze coups de minuit mirent fin aux chansons et aux histoires. « Quand revenez-vous », fut souvent leur parole d’au revoir. Ainsi, grâce un peu aux confrères MEP, nous pouvons espérer que, pour cette communauté française de Taipei, les échanges avec Taiwan ne se limiteront pas au strict plan commercial ou industriel.
Sous les regards certainement jaloux et envieux d’autres Régions MEP qui voient le nombre de leurs membres diminuer, la Région de Taiwan a eu la joie, ces dernières années, d’accueillir deux jeunes nouveaux confrères : le Breton Léonard-Christophe Kelbert, dont la famille est déjà bien connue de certains confrères, et le montagnard forézien Georges Colomb. L’Hôtel des Voyageurs, de Saint-Anthème, accueille volontiers tous les MEP, et encore plus volontiers ceux qui apportent des nouvelles de Georges à sa maman.
En ces temps de « glasnot » démocratique, il a semblé incongru de faire un résumé synthétique et pasteurisé des rapports que chaque confrère s’est donné la peine de composer et d’écrire. Le travail de ces confrères, leur vie, leurs problèmes, leurs difficultés, leurs consolations, sont souvent pour la plupart similaires. Laissons-les cependant s’exprimer, avec leur style, même quelquefois malhabile, avec l’expérience de leur âge, peut-être déçue, mais souvent encore pleine de sève, avec leur sensibilité, leur spiritualité et leur philosophie de la vie.
Nous commencerons par Auguste, en ville de Hualien, et descendrons doucement vers le sud, jusque chez André. Nous passerons ensuite les montagnes pour écouter, au nord, Gérard et Jean-Marie à Taipei, puis, au sud, Guy à Tainan. Nous terminerons en traversant le détroit de Taiwan pour nous retrouver avec Georges sur le Continent chinois, avant une conclusion sur notre Maison régionale de Hualien.
Auguste LESPADE
La paroisse taiwanaise de Min-Kuo-Lu, en ville même de Hualien, n’atteint pas la centaine de catholiques pour une population de 120 000 habitants. L’administration des sacrements n’écrase pas le curé, mais il y a beaucoup à faire pour constituer une communauté vivante. Les chrétiens, dispersés dans la ville et la périphérie, sont très pris par la vie active ; de même, les enfants sont mobilisés par l’école et ses activités, même le dimanche. Une telle situation rend l’apostolat et la catéchèse très difficiles.
Un phénomène nouveau est apparu en ville depuis deux ou trois ans : on a constaté une présence d’étrangers asiatiques de plus en plus nombreuse. Le niveau de vie des Taiwanais est monté très vite, surtout ces dernières années, et les ouvriers locaux cherchent un travail moins pénible avec des salaires plus élevés. Beaucoup d’industries, utilisant des travailleurs de force, se sont trouvées à court de main-d’œuvre. Dans la ville de Hualien, où on trouve surtout des usines de marbre, les patrons ont engagé des ouvriers étrangers, entrés à Taiwan avec un visa de tourisme, ou ayant sauté d’un bateau à quai. Il en est venu de Malaisie, d’Indonésie, de Thaïlande, de l’Inde, du Sri Lanka, des Philippines : en tout, quelque 60 000, dispersés à travers l’île. Dans la ville de Hualien, ils seraient 100 ou 200 hommes et femmes, dont une bonne soixantaine de Philippins catholiques. Au début, cela n’a pas été facile de les découvrir, car, se sachant immigrants illégaux, ils se terraient comme des rats, logeant dans l’usine même, dans des sous-sols plus ou moins aménagés en dortoirs. Les patrons également n’aimaient pas voir des visiteurs trop curieux. Il faut aussi dire que les conditions de travail ne correspondent pas très bien aux normes prévues par la loi : certains de ces ouvriers travaillent jusqu’à 10-12 heures par jour pour 500 NT $ — environ 100 F —, avec deux jours de repos par mois. Petit à petit, en allant le soir dans ces usines, on en a découvert de plus en plus. On a essayé de les aider de diverses manières, leur apportant des revues, des journaux ; on a collecté des habits chauds pour ceux qui n’étaient pas équipés. Pour la pastorale auprès des catholiques, on a organisé des réunions de prière, le soir, dans leurs dortoirs. Pour les grandes fêtes, on a invité une religieuse philippine pour animer la messe en tagalog, car même si tous parlent un anglais plus ou moins relevé, ils sont plus à l’aise dans leur propre langue. Le 1er janvier 1990, l’évêque du diocèse, Mgr Shan, a présidé la messe et partagé le repas avec eux, dans les locaux de la paroisse.
En janvier 1991, le gouvernement a décidé de renvoyer tous ces ouvriers illégaux : ceux qui quittaient d’eux-mêmes avant la fin février n’auraient pas d’amende à payer. Beaucoup sont partis, mais pour la célébration du Vendredi saint, nous nous sommes retrouvés encore une bonne trentaine.
Vivant loin de leur famille et pour de longues périodes, certains ont fait de la déprime, d’autres vivent en ménage irrégulier. On fait tout notre possible pour les aider.
A. L.
Jacques-Antoine ROLLIN
Je vais contre le sens de l’histoire.
Après 30 ans de mission « ad gentes » chez les Taiwanais, comme activité principale, je suis sur le point de tourner casaque et de me reconvertir dans l’apostolat paroissial chez les aborigènes Amis de De-An Kulamai — un faubourg de la ville de Hualien —, qui n’était jusqu’à présent que mon « poste de consolation ».
À mon arrivée à Taiwan en 1962, on m’a dit d’étudier le mandarin pendant 2 ans. Puis on m’a demandé de me mettre au dialecte taiwanais. Depuis, je me suis efforcé — sans grand succès, je le reconnais — d’entrer en contact avec le milieu taiwanais, en particulier par l’étude et l’observation de la « religion populaire » et du taoïsme. D’abord à Tong-Li, puis en ville de Hualien, à Fu-Jen-Lu, toujours avec l’appui d’une petite, puis d’une minuscule communauté de chrétiens taiwanais. Dernièrement, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : 4 ou 5 familles, plus ou moins ferventes, ne peuvent pas suffire à faire une communauté vivante, et, la mort dans l’âme, j’ai confié ces quelques chrétiens à une autre paroisse. C’est donc un constat d’échec.
La paroisse de De-An Kulamai, de « poste de consolation », devient donc mon activité principale. On y commence ces jours-ci (juillet 1991) la construction d’une église de 20 mètres sur 8, pour remplacer l’ancienne devenue trop petite. À l’étage, une grande salle, centre d’activités diverses. J’envisage même — sans enthousiasme excessif — d’y déménager un jour et d’y apprendre le dialecte « amis », me coupant encore un peu plus des Taiwanais.
Cette paroisse compte près d’un millier de baptisés, répartis sur quatre postes : Tong-Chang, Da-Fu, Jen-Li, où réside la religieuse de Sainte-Marthe qui m’aide, et enfin De-An, où ces mêmes religieuses viennent d’abandonner un jardin d’enfants au profit d’une autre paroisse.
Ayant encore besoin d’être « consolé », j’aide depuis 4 ans le Père Jean Charbonnier, au « service Chine » MEP, et consacre un mois par an à visiter les catholiques du continent : Fujian et Dongbei (Mandchourie) en 1988, Sichuan en 1989, Yunnan en 1990, Yunnan en 1990, et je rentre juste du Guizhou, tout à fait édifié de ce que j’ai vu. Ces voyages —contestés — font l’objet de comptes rendus détaillés.
J. A. R.
Bernard FAYS
Travaille en paroisse Amis à Tso-Tsang, en ville de Hualien, et à Shui-Lien, le long de la côte entre Hualien et Fengpin. Autre travail : visiteur de prison et d’hôpitaux — « Marriage Encounter ».
Claude ROY
Travaille dans la paroisse Amis de Chian-Tienpu, dans les faubourgs de la ville de Hualien.
Claude OLRY
Ayant quitté Taiwan en janvier 1986, donc quelques mois seulement avant la dernière Assemblée générale, et ayant été absent de la mission de Hualien pendant près de 5 années — de janvier 1986 à octobre 1990, date de mon retour à Taiwan —, j’ai bien peu de choses à dire sur mon travail et sur mes activités paroissiales dans le diocèse de Hualien pendant cette période. Il n’y a en effet que 10 mois que j’ai repris mes activités pastorales au service du diocèse.
Pour raison de santé — insuffisance rénale grave —, j’avais dû quitter Taiwan pour aller me faire soigner en France. Dès mon retour à Paris en janvier 1986, j’ai été mis en traitement par hémodyalise. Ce traitement — rein artificiel — devait, semble-t-il, être définitif et m’interdisait donc tout espoir de retour à Hualien. Ce traitement fastidieux, long, répété trois
fois par semaine, astreignant, épuisant, ne me permettait absolument aucun travail pastoral. Cependant, pour ne pas rester sans rien faire et occuper utilement mes « temps libres », le Père Jean-Michel Cuny m’avait trouvé et confié un travail de bureau au service « Échange France-Asie ». Bien que ne pouvant me déplacer — contrainte des séances d’hémodyalyse — et donc aller en province pour assurer avec les autres confrères le travail d’information et d’animation missionnaires, j’avais trouvé à EFA un travail en rapport avec ma vocation missionnaire, car ce travail me permettait d’être et de rester en contact quotidien avec la Mission et les confrères de toutes nos missions. J’en retirais satisfaction et équilibre. Satisfaction de ne pas être totalement inutile, malgré la maladie.
J’étais, bien entendu, à ma demande, sur une liste d’attente pour une transplantation rénale. J’attendais et j’espérais, mais sans trop y croire. Et pourtant, le 18 février 1988, ce fut enfin le coup de téléphone tant espéré et tant attendu, me demandant de me présenter immédiatement à l’hôpital de la Pitié où m’attendait un rein « sauveur ». Le 19 février, j’étais opéré dans de bonnes conditions. Transplantation parfaitement réussie, qui me rétablissait en bonne santé, me libérait des fastidieuses séances d’hémodyalise, et me permettait d’envisager le retour à une vie plus normale et plus active. Trois semaines après l’opération, je sortais de l’hôpital. Après quelques semaines de convalescence, pendant lesquelles je dus me soumettre à des contrôles médicaux sévères et fréquents — ce qui m’empêchait, dans l’immédiat, de reprendre mon travail à EFA — je pensais retrouver et reprendre ma place dans ce service ; mais, à ma très grande déception, il me fut dit, sans plus d’explications, que je n’y étais plus utile... Il me fallait donc trouver une autre occupation. Me fut alors proposé un travail pastoral dans le diocèse de Nanterre, où il fallait un desservant pour le secteur paroissial de Saint-Joseph des Fontenelles. Travail que je crus pouvoir assurer et que j’acceptai. Travail pastoral au demeurant très intéressant, très proche d’un apostolat missionnaire « ad gentes », dans une banlieue parisienne très déchristianisée, et dans un tout nouveau secteur urbain très populeux et cosmopolite. Mais travail trop lourd, et donc trop fatigant pour un tout récent transplanté rénal. J’avais, en l’occurrence, quelque peu surestimé mes possibilités, et trop présumé de mes forces et de ma santé, pas encore tout à fait retrouvée ni parfaitement stabilisée. Il me fallut donc malheureusement, et plus tôt que prévu, mettre fin à cette tentative d’insertion dans une paroisse parisienne, et de réadaptation à la pastorale française. Expérience hélas ! trop courte, trop rapide, mais sans doute pas inutile ni sans intérêt.
Je me retrouvais donc au repos et au chômage, à me morfondre au 128 de la rue du Bac. Longue traversée du désert de plus d’une année, avec malgré tout, de temps à autre, la satisfaction de pouvoir rendre quelques petits services pastoraux dans des paroisses, ou dans des écoles de Paris et de la région parisienne. Bien peu de chose...
Je gardais cependant le désir et l’espoir de pouvoir, peut-être, un jour, repartir en mission.
Après plusieurs longs mois de repos et d’attente, et ayant finalement recouvré une santé tout à fait satisfaisante, j’obtins, non sans mal, de mes médecins, l’autorisation de retourner à Taiwan. Et le 15 octobre 1990, après une absence de quatre ans et dix mois, j’étais enfin de retour à Hualien où m’accueillaient mon évêque, mes confrères, et mes anciens paroissiens, heureux, mais tout de même un peu surpris de me revoir !
Je suis maintenant chargé du service de la communauté paroissiale de la petite ville de Fenglin, située à une trentaine de kilomètres au sud de Hualien, et à une quinzaine de kilomètres de mon ancienne paroisse, Shoufeng, où je suis resté en poste pendant 17 ans.
Après ces longues années d’absence, il était nécessaire de me réadapter progressivement à la vie d’un pays que je retrouvais beaucoup changé. Il fallait aussi me remettre au travail pastoral, paroissial, missionnaire dans le diocèse de Hualien. Il me fallait surtout me remettre à parler, à célébrer, à prêcher dans des langues — chinois mandarin et dialecte amis — que j’avais quelque peu oubliées. Un gros travail de remise à jour qui n’est pas encore entièrement terminé. Présentement, je m’efforce de parfaire au mieux, et aussi rapidement que possible, cette réadaptation, pour pouvoir répondre à tous les besoins spirituels et pastoraux de la communauté chrétienne de la paroisse de Fenglin, et pour annoncer l’Évangile à tous ceux qui ne connaissent pas encore Jésus-Christ, et qui sont disposés à le rencontrer.
La paroisse de Fenglin : trois postes avec églises et deux petites annexes pourvues d’une chapelle. Environ neuf cents baptisés et une centaine de « catéchumènes » en attente de baptême. À Fenglin ville, une toute petite communauté de Chinois continentaux et, dans les villages des environs, des communautés aborigènes amis plus importantes. Les problèmes pastoraux rencontrés ici, à Fenglin, sont assez semblables à ceux rencontrés dans les autres paroisses du diocèse de Hualien, et auxquels chacun d’entre nous doit faire face et apporter une solution, un début de réponse... Difficultés de la catéchèse aux enfants et aux adolescents. Migration des jeunes gens vers les centres industriels et les grandes villes de l’île pour y chercher des emplois. Vieillissement des communautés, privées de leurs éléments les plus jeunes et les plus dynamiques. Dépeuplement des petits villages de nos paroisses rurales. Difficultés de l’apostolat « ad gentes ». Quand et comment annoncer Jésus-Christ à des gens plus préoccupés par les soucis de la vie quotidienne et le confort matériel que par le religieux et le spirituel ?
Espérons que le Seigneur m’accordera pendant longtemps encore assez de santé pour pouvoir continuer à travailler pendant plusieurs années dans cette paroisse de Fenglin !
C.O.
Claude LOUIS-TISSERAND
Je suis donc curé de la paroisse de Kuangfu-Tama depuis plus de cinq ans. De plus, pendant trois de ces années, j’ai dû assumer aussi presque tout le travail de la paroisse voisine de Kuangfu-Futien, qui, après le départ, puis le décès du Père Jean Poupon, n’avait plus de curé résident.
Ces deux paroisses, situées dans les deux plus gros villages amitsus, sont remarquables par la taille de leurs églises et donc de leurs communautés. Alors que, dans beaucoup de villages, petits et moyens, les catholiques forment une seule « communauté de base », ici les adultes sont divisés d’après l’âge, en quatre groupes, ayant chacun son président, sa trésorerie, ses coutumes et costumes, ses attributions. Le chef des chrétiens doit veiller à répartir entre tous le travail de visites et d’animation.
Une grande joie fut pour moi la mise en route, il y a deux ans, du groupe d’âge des 30-40 ans. Les jeunes femmes de ce groupe d’âge étaient jusque-là très prises par les soins aux petits enfants et participaient peu aux activités paroissiales. Elles ont — ils ont, car il y a aussi quelques hommes qui participent ; hélas ! peu — fondé leur petite chorale qui anime les mariages ; ils s’entraînent aussi à la lecture publique en langue amis, preuve de leur attachement à leur culture.
Le maintien de ces structures collective peut avoir beaucoup d’inconvénients, en ce qu’il retarde l’émergence de personnalités plus fortes, d’une foi plus autonome, plus affirmée, plus personnelle. Cependant, cette vie collective reste le plus sûr garant, sinon des progrès de la chrétienté, du moins du maintien d’un certain dynamisme, d’une certaine forme d’attirance, au milieu des vents contraires que sont pour nous le voisinage des Taiwanais, la laïcité de l’enseignement, la course à l’argent, et la publicité qui incite bien peu à rechercher les choses d’en haut.
J’ai aussi remarqué, dans ces deux paroisses du Kuangfu Hsiang, de la part des catéchistes — hommes et femmes — et des différents dirigeants, un sens assez aigu de leurs responsabilités et une volonté assez marquée d’indépendance, toutes choses dont je me réjouirais beaucoup si tout se passait dans la clarté. Mais il est aussi des décisions importantes qui furent prises, sans que le curé en soit informé. Je préfère, dans ces cas-là, corriger patiemment des déviations possibles, plutôt que d’étouffer au départ ces initiatives intempestives.
C. L.-T.
Louis BOUHEY
Mes six dernières années se sont passées successivement à Fenglin, puis à « Échange France-Asie », et enfin à Kuangfu-Futien.
FENGLIN
Le travail pastoral était partagé en équipes, relayées par les chefs de chrétiens, par un catéchiste et deux leaders « Volontaires pour l’Évangile » ; la tête se composait de deux religieuses de Maryknoll et d’un prêtre. Pour les offices dominicaux, dès le samedi soir, une vingtaine de chrétiens se rassemblaient dans la petite chapelle Saint-Jean de Shen-Jung ; les chants et les lectures se succédaient en chinois et en amitsu. Le lendemain, dimanche matin, messe à 8 h au Sacré-Coeur de Fenglin, centre de la paroisse, à 9 h 30 à Saint-Pierre de Feng-Hsin, et à 11 h à Notre-Dame de Shan-Hsing. Pendant la semaine, je visitais les deux postes restants. Dans le premier, Ta-Jung, la majorité des habitants avaient quitté peu à peu le hameau durant les dix dernières années ; aussi, je n’y célébrais qu’une seule fois par mois, dans la pièce centrale d’une des cinq maisons, mais, à l’occasion, certains de ces chrétiens allaient à l’une ou à l’autre des messes dominicales aux alentours. Quant au second, Tsao-Pi, parmi les rizières, dans un cadre magnifique, trois fois par mois, sept familles assistaient à l’eucharistie, dans une pauvre chapelle toute délabrée. Mon successeur, le Père amitsu Ly Shen-Tsai, a pu refaire complètement cette chapelle : c’était une nécessité.
Les difficultés peuvent se résumer ainsi. Les communautés s’atrophient par la perte de leurs forces vives : peu de jeunes couples et d’entre deux âges. Certains, travailleurs saisonniers, étaient absents plusieurs fois par an, pour des périodes de trois mois ou plus. Toutes les semaines, les scolaires étaient catéchisés, mais le temps était très limité pour leur donner les bases de la foi. Les écoles secondaires sont en ville : les élèves en reviennent parfois pour le week-end, et aussi pour les grandes fêtes religieuses ou chinoises. D’autres adolescents étaient apprentis le jour et suivaient des cours en soirée : nous perdions vite les traces de la plupart de ces jeunes. Les partenaires de foyers mixtes — souvent garçon taiwanais et fille amis — sont souvent contraints d’entrer dans la religion de la famille du garçon, non chrétienne. La préparation au mariage n’est d’ailleurs pas souvent facile : les jeunes ne reviennent en général que deux ou trois jours avant les festivités. Les espoirs reposent sur les « Volontaires pour l’Évangile ».
EFA
Une année au service d’« Échange France-Asie » est à la fois enrichissante et une occasion de prendre un peu de recul par rapport à la Mission. Lors des semaines missionnaires et des rencontres dans les aumôneries ou les paroisses, il est stimulant de vivre avec des Églises de différentes latitudes par l’écoute de leurs témoins, et de constater par ailleurs la vitalité de beaucoup de communautés de l’hexagone. Le travail avec le Père Cuny ou les missionnaires d’autres instituts est un appel constant à la disponibilité, à la Mission. J’ai eu l’occasion de passer un mois au Pavillon missionnaire de Lourdes : c’est une occasion de côtoyer le Peuple de Dieu et d’entendre ses interrogations à propos de l’Évangile et de la Mission.
Cette année à EFA n’a pas été une parenthèse pour la Mission, mais une autre façon d’y répondre. J’invite les confrères sollicités à répondre oui : les premiers bénéficiaires en seront eux-mêmes !
KUANGFU-FUTIEN
Depuis un peu plus d’un an à Futien, j’essaye de me mettre au service de cette communauté et, sous la conduite du Père Duris, d’y apprendre la langue amitsu. Les chrétiens sont très structurés. Les équipes sont multiples : chants, lectures, veillées funèbres, mariages.., sans oublier nettoyage. Les scolaires se réunissent deux fois par semaine : le samedi soir, dans la famille d’un jeune, pour la préparation de la messe, et le dimanche matin, à l’église, pour l’eucharistie. Le nombre varie suivant la fatigue, les examens et le temps. À chaque rencontre, les scolaires sont une cinquantaine environ. Une équipe pour le service de l’autel se met en place.
Il me reste beaucoup à découvrir, si Dieu veut que je reste à cette place. J’attends vos prières.
L. B.
André BAREIGTS
STATISTIQUES DE LA PAROISSE DE FENGPIN
Baptisés en 1985 : 3 500 1900 3 415
Catéchumènes 250 400
Total des chrétiens : 3 750 3 815
Remarques : en regardant ces chiffres, on pourrait penser que la communauté n’a guère bougé. Cependant, il faut savoir que, si tous ces chrétiens ont leur nom inscrit comme domiciliés dans le Fengpin Hsiang, 40 % vivent habituellement et travaillent hors de leur village, dans les grandes villes de Taiwan.
SITUATION ÉCONOMIQUE
Dans le Fengpin Hsiang, la situation économique des gens a beaucoup progressé : 90 % environ des maisons sont en dur, avec toit en dalle de ciment : les dernières maisons en chaume ont disparu ; 50 % des maisons ont tout le confort moderne — de Taiwan. Les jeunes envoient de l’argent pour bâtir, réparer, enjoliver les maisons familiales ; les parents sont aidés économiquement par leurs enfants.
L’enrichissement de la population ne vient pas du travail dans les villages, mais de l’apport venu des villes, par les enfants.
AGRICULTURE ET PÊCHE
En cinq ans, dans le district de Fengpin, il y a eu un grand changement : pour la première récolte de riz, 70 % à peine des champs sont cultivés ; pour la seconde récolte, à peine 30 % . En gros, 25 % des terres en friche. Depuis cinq ans, 10 % au moins sont redevenues des bois.
Pour la pêche, il y a environ 40 % de moins de gens qui pratiquent la pêche saisonnière. Au lieu de 70 à 80 bateaux de pêche armés par les catholiques, il n’en reste que 25 environ. Les raisons sont les mêmes : le prix du riz et du poisson est trop bas.
Pour les boutiques, il y a davantage de commerçants amis et moins de commerçants taiwanais, ce qui indique les bénéfices ont diminué : moins de population !
POPULATION
En 1970 12 000 habitants
1985 9 000 habitants
1990 7900 habitants
ÉCOLES PRIMAIRES
Faute d’élèves, une école a été supprimée. L’école de Karoroan est en voie de suppression, ainsi que celle de Haciliwan (14 élèves). Les quatre jardins d’enfants du district ont chacun entre 12 et 22 élèves. Beaucoup de parents emmènent avec eux leurs enfants à Taipei ou ailleurs. Natalité en baisse.
VIE RELIGIEUSE CATHOLIQUE
Vu le nombre de gens partant travailler dans les villes, on pourrait penser que le service religieux catholique diminue dans le district ; il n’en est rien. En effet :
de 1979 à 1984, il y a eu 626 baptêmes, dont 123 d’adultes;
de 1985 à 1990, il y a eu 580 baptêmes, dont 178 d’adultes ;
soit une différence assez légère.
De 1979 à 1984, il y a eu 31 835 confessions ;
de 1985 à 1990, il y a eu 36 109 confessions.
Il semble que les gens qui restent chez eux au village pratiquent un peu plus qu’auparavant, ce qui fait qu’il y a encore beaucoup de travail de pastorale et d’administration. La pratique dominicale est même un peu plus forte, mais ce n’est quand même pas brillant : 20 % environ des baptisés vont à l’église le dimanche. À Pâques et Noël, environ 80 % des présents dans les villages viennent à l’église et se confessent.
Argent
Depuis cinq ans, dans le district de Fengpin, les gens sont beaucoup plus généreux qu’auparavant.
Laïcat adulte
Dès la formation du district en 1957, les Pères Boyer et Poupon avaient donné beaucoup de responsabilités aux laïcs : cela s’est maintenu. À la demande des laïcs, tous les mois, le prêtre préposé donne un cours de théologie morale ou dogmatique, adapté en langue amis : entre 20 et 40 laïcs viennent régulièrement à ces cours.
Dévotion mariale :
Depuis l’année mariale et la circulation d’une statue de la Vierge, organisée par Mgr l’évêque, la dévotion mariale s’est beaucoup développée dans le district.
Enfants
L’apostolat auprès des enfants a toujours été très difficile, mais depuis cinq ans les enfants sont plus faciles et viennent plus aisément à l’église. Mais le nombre des enfants a partout diminué.
Apostasies
Le grand danger pour les Amis, catholiques comme protestants, est le retour au paganisme. Environ 10 % des catholiques vont régulièrement consulter les « spécialistes » — soit amis, soit taiwanais — pour les maladies.
Ennemis de l’Église catholique
Durant les années 1985-1988, il y a eu de violentes attaques contre 1’église catholique dans le district de Fengpin.
Les protestants sont passés plusieurs fois dans les maisons, attaquant l’Église. La procession mariale, demandée par notre évêque, a été violemment critiquée, comme « Adoration » de Marie : il y a eu quelques apostats. Un ancien leader catholique est mort en reniant l’Église catholique, qui est « aux mains du Diable » (sic).
Le Tenrikyo
Durant l’année 1987, quatre leaders protestants sont allés au Japon rejoindre l’Église païenne Tenrikyo. De retour en juillet 1987, avec trois Japonais, ils ont lancé une offensive de grande envergure le long de la côte, entre Chengkung et Hualien : quatre familles catholiques ont apostasié en 1987 dans le district de Fengpin ; plusieurs familles ont été ébranlées et ne viennent plus à l’église. Cet apostolat violent a duré deux ans. L’offensive est maintenant calmée, et trois des familles apostates semblent vouloir revenir à l’Église catholique.
À côté de ces apostasies, il y a eu aussi, tous les ans, des familles païennes qui se sont converties.
CONCLUSION
D’un côté, le district de Fengpin semble aller vers la désertification ; d’un autre côté, le travail pastoral est plus absorbant qu’il y a cinq ans, à cause d’une pratique plus grande et des conversions. Enfin, le progrès économique ne freine pas la dévotion dans le district : il y a même davantage de dévotion. Nous sommes à une époque intermédiaire. Il ne faut pas se faire illusion sur un avenir qui verra très probablement partir encore de nombreux catholiques vers les villes.
A.B.
Antoine DURIS
Au soir de sa vie missionnaire, un vieux du Kouytcheou aimait à dire : « Vous savez, je n’ai pas cassé les pattes aux escargots. » Façon de dire avec un réalisme au ras du sol : « Je n’ai pas fait de miracle. » C’est bien aussi le résultat de mon travail dans la paroisse de Fuyüan, au cours des six dernières années, comme pour toute ma vie missionnaire.
Comme d’autres, j’essaye de m’arc-bouter pour retarder, sinon arrêter, la déliquescence de ma chrétienté. L’ethnocide ou « ethnosuicide » de la population amitsu et, avec un peu de retard, bunun, est bien près de la réussite. Si maintenant les milieux gouvernementaux commencent à avoir des remords et préconisent une réhabilitation des langues indigènes, je crains bien qu’il ne soit trop tard. En ce moment, je ne crois pas que l’on puisse trouver plus de 2 ou 3 enfants de moins de 10 ans qui comprenne et parle amitsu, dans ce gros village de Fuyüan. Peu importe la langue ! D’accord, mais il en résulte que les parents et grands-parents, ne pouvant plus donner la moindre formation familiale, démissionnent et se contentent de dire : « Les enfants ne nous écoutent plus. »
L’Éducation nationale est la grande coupable. Mais — c’est le plus triste — elle a trouvé dans l’Église catholique, depuis le plus haut degré hiérarchique jusqu’à la dernière petite novice, des « collabos » acharnés ; ce terme noircit calomnieusement les anciens tenants du titre : ils n’avaient pas, que je sache, supprimé le français pour imposer l’allemand.
L’inculturation est la « tarte à la crème » de la missiologie moderne. Les promoteurs n’ont jamais eu l’idée d’imposer la culture de la puissance occupante aux indigènes vaincus. Qu’à cela ne tienne ! Nos « collabos » déclarent « ethnie chinoise » nos aborigènes, et on supprime le 2 novembre pour installer la fête des morts chinoise. Nos gens voient les gestes chinois qui offrent de la nourriture et de l’alcool (si ce n’est pas spirituel, c’est au moins spiritueux) et traduisent : donner à manger aux morts. Cela se fait à l’église-cathédrale. Pourquoi ne pas l’imiter ? Ensuite, en apportant sur les tombes du papier monnaie, on tombera dans l’infantilisme — c’est une litote — du païen chinois.
Pâques ne remplit plus les églises, c’est le tombeau qui est le but final, pour nos chrétiens « inculturés ».
Sous le fallacieux prétexte d’inculturation, on se contente d’un coup de tête devant le tabernacle. Ce n’est même pas gracieux. Mais la prostration à deux genoux, la tête frappant le sol, s’impose devant un cadavre.
La famille se désagrège, du fait du culte chinois de la richesse. Le double salaire incite les parents à se débarrasser de leurs enfants chez les grands-parents, pour se faire des sous à la capitale. Quand il y a des enfants ! Jeunes gens et jeunes filles restent célibataires. L’alcool, bu le soir, sévit. Que deviennent nos baptisés, dans ces conditions ? Beaucoup ne viennent pas à l’église pendant 20 ans, et ne refont surface que pour les enterrements (actifs ou passifs).
Tout cela est en dehors du sujet « votre travail ». Je poursuis jusqu’à maintenant mon travail de traduction amitsu et bunun, après la préparation des instruments de travail, lexique bunun-français et français-bunun. L’an dernier, j’ai pu préparer pour l’impression « Les quatre Évangiles en un seul récit », en bunun d’ici. Je fais maintenant la traduction amitsu du même ouvrage. C’est bien proche du néant, ce résultat. Mais, comme disait l’autre, on ne casse pas les pattes aux escargots.
Quand je parle d’ethnocide, je veux indiquer la coopération, parfois enthousiaste, des victimes. Les Amitsus, en particulier, sont naturellement lèche-bottes — pour ne pas employer un mot plus cru — devant les puissants. Après s’être habitués à se casser le dos en équerre devant les Japonais, ils ont accueilli avec chaleur les nouveaux occupants.
Je suggère que les instances supérieures demandent aux autorités romaines, qui n’ont jamais eu l’intention de bénir l’imposition des cultures des races dominantes et occupantes (de fait, plus souvent que de droit), de préciser ce qui n’est pas un détail. Ce n’est pas bémoliser l’inculturation, mais la définir.
Ce ne sont pas tellement les prêtres d’Occident qui exportent leurs cultures. On ne voyait jamais, en Chine continentale évangélisée par des étrangers, de Père Noël dans les crèches. Cela se voit à Taiwan. Qui a jamais, en Chine, partagé la galette des rois ? Qui y a jamais goûté les œufs de Pâques ?... même en communauté restreinte ! Ici, nos commerçants ont importé, mais le clergé, si fier de sa culture ancestrale, a accueilli dans les églises, sacralisant ce qui n’est pas sacré en Occident. Une superstition de plus ou de moins... Cela permet de faire passer des superstitions encore plus caractérisées, que les archéologues de la liturgie vont déterrer dans le vieil humus chinois.
A.D.
Michel MAILLOT
Arrivé dans le district de Juisui il y a 13 ans, j’y ai trouvé quatre religieuses FMM, chargées de la pastorale, du jardin d’enfants et du dispensaire. La communauté comprenait 1400 baptisés, répartis dans 8 villages, dont 2 d’accès particulièrement difficile : He-Kang, situé de l’autre côté du torrent, était isolé à chaque grande pluie, et pour se rendre à Chi-Mei, il ne fallait pas moins de deux heures et demi de marche par un sentier de montagne. Aucun catéchiste attitré. Quant au Père Yves Moal, responsable du district durant les trois années précédentes, il avait reçu une autre destination. Je ne ferai pas ici un bilan détaillé du travail accompli durant ces quelques dernières années. Je signalerai plutôt ce qui me semble avoir été les temps forts dans le travail d’évangélisation.
Les leaders
Huit personnes ont suivi les journées de formation organisées au niveau diocésain, quatre hommes et quatre femmes, de quatre villages différents. Cinq d’entre eux donnent satisfaction, c’est-à-dire sont capables d’animer les « Adap », de commenter un texte biblique. d’enseigner l’essentiel du catéchisme. Leur formation permanente se poursuit par une journée tous les deux mois. Afin d’assurer la relève, une dizaine de volontaires se joignent à eux durant ces journées. De plus, tous les samedis soir, la préparation du dimanche se fait chez moi : quatre y sont fidèles, qui assurent, à tour de rôle pour un mois, la liturgie de la Parole, dans quatre des cinq églises du district. Ils accompagnent régulièrement le curé, lors de la visite des familles, auprès des malades, pour les bénédictions de nouvelles maisons, les enterrements, les mariages, etc. Ils consacrent beaucoup de leur temps aux communautés, et je sais qu’ils sont appréciés. Ils ne sont pas rémunérés. Je me sens avec eux en famille, et je les considère comme des frères et sœurs.
La mise en route des sessions pour ces leaders m’avait donné beaucoup de travail et de soucis, mais j’ai été très bien secondé, et le résultat est plus qu’appréciable et très réconfortant. En un an, quatre mamans se sont présentées pour la catéchèse aux enfants.
Les étudiants
Les religieuses FMM ont toujours été très attentives, et soucieuses de la catéchèse auprès des étudiants. Une d’entre elles, qui se déplace en scooter, se rend chaque jour dans un village pour une heure de doctrine. En plus de cela, des rencontres sont organisées au niveau du district, par classes d’âge. Le Centre pastoral, que j’ai fait construire il y a quelques années, peut recevoir environ 80 étudiants : ils y passent 24 heures, une ou deux fois par mois. Tout un ensemble d’activités, concours, jeux, danses, chants, etc., sont programmées autour d’une célébration. Les repas se prennent sur place, dans une ambiance familiale à laquelle ils sont peu habitués : dans la tribu amis, les enfants sont laissés à eux-mêmes, car ils ne sont pas encore des « hommes » (= adultes).
Préparation à l’entrée dans le monde du travail
Des sessions extraordinaires ont été prévues pour les élèves du secondaire de 3e année, c’est-à-dire ceux qui s’apprêtent à quitter le monde étudiant pour entrer dans le monde ouvrier. 80 % d’entre eux ne continuent pas leurs études, et quittent la famille, le village, la communauté, pour la ville et les zones industrielles. Il faut les préparer à cette coupure tragique d’avec leur milieu. Ils ne connaissent pas les dangers de toutes sortes de la société moderne. Deux fois par an, durant trois jours, nous en réunissons de 50 à 60. Je fais appel. pour les informer, à des gens d’expérience, responsables de JOC, experts des problèmes sociaux, médecins traitant de la prostitution et de la drogue, ouvriers invités à témoigner. Ces quelques jours, passés dans ce souci d’information, les marquent et les rapprochent de nous :
j’en ai la preuve lorsqu’ils reviennent pour un jour ou deux, et qu’ils ne manquent pas de faire une visite au curé et aux religieuses.
Quatre paroisses voisines envoient des participants à ces sessions. J’estime ce travail indispensable : il mérite d’être continué et devrait servir d’exemple à d’autres paroisses. À quoi servirait une catéchèse qui ignorerait l’avenir, et ne préparerait pas les jeunes à leurs responsabilités de citoyens et de chrétiens ?
Constructions
J’ai pu mener à bien trois constructions, et cela grâce à la générosité de nombreux bienfaiteurs, à l’aide du diocèse et à la participation des communautés. Deux chapelles, à Chialan et à Maliyün, constructions au niveau des maisons du village, faciles à entretenir, de dimensions suffisantes pour la communauté. Elles sont entretenues à 100 % par la chrétienté locale.
Le Centre pastoral est une construction importante de deux étages, comprenant la résidence du curé, une salle polyvalente servant de chapelle, deux dortoirs de 50 à 60 personnes et deux chambres d’hôtes. De nombreuses manifestations s’y déroulent, les passages de touristes amis sont fréquents. Son utilité n’est plus à démontrer.
En 1991
La chrétienté n’est présente dans le district qu’à 40 %. La tranche d’âge 17-35 ans est absente : jeunes foyers installés ailleurs. Au-dessus de cet âge, beaucoup sont journaliers, présents au pays pour les semailles et la récolte. À remarquer que ce sont souvent les meilleurs éléments qui partent, et qu’il est pratiquement impossible de mettre sur pied une organisation paroissiale stable. Mais, avec une certaine souplesse et une bonne ambiance, on arrive à certains résultats.
À ce jour, les religieuses FMM ont fermé le dispensaire, qui ne répondait plus à une nécessité. Le jardin d’enfants tient, et a bonne réputation.
En 13 ans, le curé a fait 261 baptêmes, 96 mariages et 71 enterrements. En deux journées de confirmation, 139 baptisés sont passés devant l’évêque. Chaque année, une trentaine d’enfants font leur profession de foi et entrent dans le mouvement des « Croisés eucharistiques ». Les préparations au mariage — ceux-ci souvent précipités — se résument à une ou deux entrevues la plupart du temps, quelques jours avant la fête, parfois la veille : temps important et occasion d’une révision des grandes lignes du catéchisme. Les futurs époux sont toujours très réceptifs et bien disposés. Cet instant peut être — est même certainement — un nouveau départ dans la vie de la foi, cette vie qui a été perturbée durant ces premières années, passées au travail, en dehors de la communauté : occasion de raccrocher.
On pourrait faire mieux à la tête d’un district, mais il faudrait ne pas avoir d’autres responsabilités. Depuis 8 ans, responsable du groupe MEP à Taiwan, je participe à de nombreuses réunions et je représente les confrères à toutes les grandes manifestations — et Dieu sait s’il y en a — de la vie de l’Église locale. À 63 ans, je me passerais volontiers de l’une de ces charges, ce qui me permettrait de mener l’autre à mieux. Car rien ne sert de courir, il faut savoir où l’on va.
M. M.
Christophe KELBERT
Je ne suis arrivé dans cette paroisse de Chun-Jih que début février 1991, il y a 5 mois, en remplacement du Père Louis Pourrias, curé en titre et actuellement en France pour raisons de santé. Cette paroisse comprend 346 familles, réparties sur six postes : Ligacai, Coloh, Matadim, Lorok, Macelan et Makota.
Activités sacramentelles
En 5 mois, 16 baptêmes, 7 mariages et 7 enterrements. Les messes, tous les dimanches dans deux postes, chaque jour chez les religieuses de Sainte-Marthe, à Macelan. Il m’a fallu m’habituer très vite à la manière amis, pour la langue et rituels concernant les enterrements, les 40 jours et les bénédictions de maison. Il n’est pas facile de célébrer dans une langue, lorsqu’on ne connaît pas encore le sens de tous les mots. Je commence à être rodé, et je remercie le ciel et les confrères d’avoir mis au point un rituel bien fait, un livre de chants complet et une bonne formation des catéchistes et des chrétiens. Je ne me fais aucun souci lors des célébrations, et j’admire le travail qui a été fait dans ce domaine. Quand on sait l’importance des rites en monde chinois, et en particulier en monde amitsu, on peut vraiment s’en féliciter.
Activité intellectuelle
Et j’en arrive tout naturellement à la deuxième activité qui m’occupe le plus : l’étude des langues, en particulier, de la langue amis. Myosi, le catéchiste permanent du secteur, vient chaque matin me donner un cours de deux heures. Grâce à lui, je pense progresser relativement vite, encore que les nombreuses activités paroissiales et l’étude de la langue chinoise ne laissent à mon champ cérébral qu’assez peu de place. Faisant mon possible dans ce domaine des études, je regrette cependant d’avoir à assumer trop rapidement une lourde charge pastorale.
Catéchèse
Depuis mon arrivée dans le secteur, je me suis fait un point d’honneur à suivre de près l’activité catéchétique, d’abord pour ma propre gouverne, ensuite pour faire en sorte que les religieuses soient plus régulières dans cet apostolat. En fait, c’est une activité très fatigante, et je suis beaucoup moins exigeant avec les Sœurs qu’au début. Du mardi soir au samedi soir, de 7 à 9 heures, nous passons la soirée avec les enfants, en moyenne une vingtaine par village : il devrait y en avoir une quarantaine, et surtout beaucoup plus d’élèves du secondaire. Les Sœurs se donnent du mal, et moi aussi. La première chose que nous avons faite, c’est de doter la paroisse d’un nouveau matériel pédagogique, de cassettes vidéo et, pour le dimanche, des feuilles d’Évangile imprimées à Taipei. Cela aide les Sœurs dans leur travail, d’autant que seule l’une d’entre elles a vraiment le don pour l’animation.
La visite des malades
J’essaye dans ce domaine de pousser les gens à avoir le réflexe de signaler les malades, en particulier les malades graves. Il semblerait que ce ne soit pas présent dans la mentalité des Amis que d’organiser des visites de malades. En trois mois, nous sommes allés quatre fois à Hualien faire la visite de malades dans les hôpitaux. Heureusement que d’autres confrères, à Hualien, s’en occupent. La première fois que nous sommes allés en groupe, je pensais voir 2 malades. On en a vu 10 ! Les Sœurs, elles, font plus facilement la visite des familles.
Rencontres avec les responsables
Depuis le départ de Louis Pourrias, il semble que les réunions soient moins fréquentes. Nous nous sommes retrouvés trois fois, la première fois pour préparer les fêtes pascales, la seconde pour accueillir le neveu de Louis. La troisième vient d’avoir lieu : visite à l’évêque, le samedi 15 juin, et préparation des sorties de jeunes.
Pastorale pour les jeunes
C’est le point qui me tient le plus à cœur, mais qui est aussi le plus difficile. Nous voudrions progressivement arriver avec les Sœurs du secteur à mettre en place un calendrier d’activités qui soit adapté aux élèves du secondaire. C’est difficile, dans la mesure où l’on se heurte à un mur du côté des adultes, qui mettent sous le mot « pastorale des jeunes » le mot « misalama » (= amusement). Jusqu’à présent, quatre activités ont été proposées aux jeunes : course pour la paix, une journée en montagne, prière du Saint-Sacrement, Chemin de croix de nuit. Nous espérons continuer dans ce sens, en développant davantage l’esprit de travail en commun entre les différentes paroisses voisines. Mais il reste qu’il est difficile d’avoir un contact vraiment fraternel avec les jeunes. À Ligacai, où j’ai installé ma résidence, les adultes prennent tellement soin de moi qu’ils défendent l’accès de mon patio aux jeunes, afin de préserver ma tranquillité !
Travail extraparoissial
Ma porte reste toujours ouverte aux enfants et aux jeunes, ce qui n’est pas pour plaire à tout le monde, mais je crois trop à ce contact personnel avec les enfants, ne serait-ce que pour un travail au niveau des vocations. Je garde de nombreux contacts par ailleurs à l’ouest de l’île, avec les Français de Taipei et des amis chinois de Taichung. Je vais de temps en temps là-bas pour y enseigner la cuisine française. Je garde aussi mes activités avec les Focolari, aide spirituelle on ne peut plus précieuse.
C. K.
Maurice POINSOT
Depuis la dernière Assemblée générale MEP, le secteur de Tung-Feng a fort peu évolué. L’état de la chrétienté est resté stationnaire ; les entrées et les départs s’équilibrant. Le seul progrès constaté serait une meilleure connaissance du rituel amis pour les « Volontaires de l’Apostolat », d’où un effort certain pour animer la liturgie.
Le missionnaire vieillit, et la chrétienté aussi. Le nombre des émigrés à l’ouest de l’île, si on compte ensemble émigrés temporaires et émigrés définitifs, constitue les deux tiers de la chrétienté, soit près de 2 000 personnes. Restent les vieux, et quelques étudiants de moins en moins nombreux : deux écoles primaires ont déjà fermé dans le secteur. Il en résulte un manque de vitalité à tous les niveaux.
Par ailleurs, il faut lutter sans cesse contre les sorciers et le dynamisme des religions populaires. Le taoïsme a fait des ravages dans les communautés au sud de mon secteur, constituées surtout de Palidaw, d’un sous-groupe amis. Beaucoup de jeunes travaillant à l’extérieur sont attirés par les religions locales et entraînent leur famille dans le mouvement. Notons aussi que 60 % des jeunes filles du secteur se marient en dehors de l’Église, et généralement avec des Taiwanais non chrétiens. Un certain nombre de garçons ne se marient pas, ou se marient très tard avec ce qu’ils trouvent. Le danger ne vient plus des sectes protestantes ni des vieux rites amis, mais des religions locales chinoises.
Restent le jeûne et la prière pour exorciser tant de démons qui nous entourent, et je m’y emploie avec un succès relatif.
M. P.
Yves MOAL
Yüli, petite ville commerçante d’environ 20 000 habitants, est un carrefour de langues et de races : Chinois Hans continentaux, Hakkas et Taiwanais, ainsi qu’aborigènes, surtout Amis et Bununs. Sa communauté chrétienne — 150 familles —, autrefois surtout composée de Chinois Hans, est maintenant à majorité aborigène. Ce changement est dû à la migration des Chinois Hans, et aux apports des villages aborigènes avoisinants. De cette situation raciale et linguistique, il résulte que cette communauté est scindée en trois groupes pour les différentes activités ecclésiales : ceux qui s’expriment en chinois mandarin, ceux qui utilisent la langue taiwanaise, et ceux qui parlent la langue aborigène amis. Depuis cinq ans et demi que je suis ici, j’aspire à bénéficier de deux ou trois mois à plein temps pour pouvoir apprendre convenablement la langue amis. Aux grandes fêtes — Noël et Pâques —, les chrétiens de ces diverses races se retrouvent pour une cérémonie multilingue.
Afin de pouvoir former de petits groupes chrétiens plus unis et, autant que possible, rayonnants, les membres de cette communauté se retrouvent régulièrement par quartiers, ou dans des visites de famille en groupe. Ces réunions, avec chants, étude de la Bible, réflexion sur la vie du quartier et collation finale, permettent peu à peu une connaissance mutuelle plus profonde, et une volonté d’action commune. C’est une occasion également de collecter les adresses de leurs enfants, étudiant ou travaillant à l’extérieur, et de faire parvenir ces adresses aux Centres chargés des jeunes migrants. Mais quelle patience exige la prise en charge du déroulement de ces réunions par les chrétiens eux-mêmes !
Je passe beaucoup de mon temps avec les élèves, chrétiens et non chrétiens, que ce soit pour la catéchèse, le sport ou la détente : c’est en effet eux qui sont l’avenir de la société et celui de l’Église. Mais y a-t-il vraiment un avenir pour l’Église à Yüli ? À vue humaine, on pourrait en douter, puisque la très grosse majorité des jeunes chrétiens quittent l’est de l’île au fur et à mesure qu’ils sortent de l’école, et aussi du fait qu’il n’y a pas d’apport nouveau venant de familles non chrétiennes. Le bouddhisme et les religions populaires liées au taoïsme sont tellement ancrés dans la mentalité chinoise Han qu’on est tout étonné de voir venir tel ou tel adulte avec des velléités de connaître sérieusement la foi chrétienne. Ce fait n’empêche pas qu il y ait beaucoup de possibilités de relations humaines et amicales avec les non-chrétiens.
Depuis deux ans, j’ai eu la joie de pouvoir créer quelques liens avec deux pasteurs presbytériens de Yüli. À Pâques prochain, nous projetons une réunion œcuménique pour fêter ensemble la Résurrection du Christ.
Y. M.
Claude GAGELIN
La paroisse de Chohsi comprend 8 églises et communautés de l’ethnie bunun. Voici les priorités de notre action pastorale.
Préservation de la culture bunun
1. Sa langue
— Traduction du missel des dimanches et du rituel.
— Formation de lecteurs : étude de la romanisation.
— Chants composés sur des mélodies anciennes bunun, objets de plusieurs concours annuels, sans cesse répétés et utilisés dans toutes les cérémonies. Alors qu’ils étaient pratiquement inexistants dans la partie nord de la paroisse, ils y ont maintenant trouvé leur place dans toutes les cérémonies liturgiques.
2. Le costume
Il a, lui aussi, réapparu. Le port en est encouragé pour toutes les grandes fêtes de l’année
3. Certaines coutumes
Ainsi, la fête du tir sur l’oreille du cerf, ancien rite d’initiation à la chasse ; elle fait maintenant partie des activités qui accompagnent la fête de Pâques.
Les enfants et la jeunesse
— Ils ont une place prépondérante dans toutes les activités paroissiales.
— Dans la liturgie, à côté de la langue bunun, utilisation de la langue chinoise qu’ils préfèrent : lectures, canon de la messe, cantiques. La prédication est d’abord un enseignement catéchétique à leur intention.
— À Noël et à Pâques, en dehors de la participation à la liturgie, ils animent les soirées par des chants et des danses. Chaque communauté a son équipe.
— Au Nouvel an chinois, journée de la jeunesse, commençant par une messe en plein air, suivie de compétitions sportives.
— Le 15 août, journée des écoliers, précédée d’une préparation catéchétique de quinze jours pour un renouvellement des promesses baptismales.
— En semaine, messes spéciales pour enfants, avec textes dialogués et prédication adaptée.
— Promenades organisées à tour de rôle, à titre de récompense pour les plus assidus, en particulier les enfants de chœur.
Promotion de l’entraide et Aide au développement
Le « Credit Union » :
— a pris ces dernières années un essor rapide. S’est propagé sur l’ensemble de la paroisse, dans les huit communautés ;
— a vraiment développé le sens de l’épargne ;
— a resserré les liens entre les communautés ;
— a mis à la disposition des membres un crédit qui n’a cessé de croître.
C.G.
André CUERQ
Si la paroisse taiwanaise de Fuli, établie par le Père Le Corre, il y a plus de 35 ans, fut relativement florissante à une certaine époque, cela n’est plus le cas depuis une vingtaine d’années. Plus qu’en tout autre endroit, l’attrait des villes, où il est plus facile d’avoir du travail bien rémunéré, a vidé la paroisse de sa vraie force. Actuellement, il n’y a qu’une famille catholique dont les parents ont moins de 50 ans. Cette migration a été si forte que, au cours de ces vingt dernières années, le canton a perdu la moitié de sa population. Les Églises chrétiennes, et plus spécialement l’Église catholique, parce que comptant une population plus pauvre, ont bien souffert de ces départs. En même temps, à cette époque de modernisation rapide, notre Église de Fuli n’a pas su être attirante, malgré ses efforts sur le plan caritatif.
Pourtant, le Centre de handicapés mentaux, qui a 11 ans d’existence et se trouve maintenant à Yüli, n’est pas sans avoir porté son témoignage envers ces enfants faibles et pauvres. Si, au départ, la plupart des gens préféraient nous ignorer, il en va bien autrement actuellement : on nous regarde avec sympathie. Il est sûr que les médias nous ont été très favorables, et ont aidé à réveiller des générosités. Après quelques années d’observation, l’État, autrefois plutôt généreux uniquement pour décerner des distinctions — comme, l’an dernier, le premier prix de tous les Centres de Taiwan —, vient de plus en plus à l’aide, par des dons généralement ponctuels. Il semble actuellement que certaines lois aient été adoptées pour nous subventionner partiellement. Par ailleurs, sur le plan départemental, l’Association des Parents a été créée il y a deux ans. Autrefois cachés, ces enfants sont de plus en plus reconnus par la société. Au Centre nous recevons au maximum de nos capacités, c’est-à-dire 30 enfants, pris en charge par un personnel très compétent de 10 personnes. Parmi ces enfants, nous comptons des trisomiques, des autistes et d’autres handicapés, y compris des handicapés physiques qui sont en même temps mentaux. Ces 30 enfants respirent la joie, ils chantent la vie. Mais quel sera le futur ? Pourrons-nous continuer selon mes espérances à les recevoir en montant un CAT (Centre d’Aide par le Travail) ?
A. C.
Gérard CUERQ et
Jean-Marie REDOUTEY
Le Centre aborigène de Taipei :1971-1991. Vingt ans et plus ! Cela ne rajeunit pas le fondateur. D’ailleurs, on retrouve toujours les deux mêmes, liés aux rames. Aussi, faire le point n’est guère aisé : nos idées sont assez tranchées. Mais, à-Dieuvat ! car il s’agit bien de cela.
HISTORIQUE
1970, les premiers pas
C’est le début de la migration vers le nord : Taiwan commence son industrialisation. Les familles qui n’ont rien ou qui ont échoué partent à l’aventure. Les jeunes, face à la pauvreté de leur famille, essaient d’y remédier en venant au nord vendre la force de leur bras. Cette génération de migrants ne connaît que sa propre langue : aussi, tout naturellement, elle cherche un emploi non qualifié. Les uns, originaires de la côte, s’orientent vers la pêche ; les autres partent dans les mines, fonderies, briqueteries.
Louis Pourrias avait commencé à visiter les migrants de sa paroisse : il demandait un remplaçant. Gérard Cuerq se voit nommé à ce poste et, pendant un an, il partage son temps entre sa paroisse et le nord. Mais, très vite, il se trouve débordé, si bien que, dès 1971, Jean-Marie Redoutey monte le seconder à Taipei. Ces débuts sont pénibles, vu qu’il nous faut nous familiariser avec un secteur très différent, des adresses à découvrir, des personnes inconnues. Nos premières recherches sont dans les secteurs pêche, mines, fonderies. Nous célébrons alors des messes, soit dans leurs maisons, soit dans leurs usines. Ces contacts nous permettent de découvrir beaucoup d’autres migrants. Nous essayons d’intéresser les Églises locales, mais nous rencontrons une certaine indifférence : ces Églises tournent encore à plein avec les chrétiens du cru. Jean-Marie doit retourner à Hualien, car son « amis » est trop insuffisant. Gérard continue sur sa lancée. Très vite, ces premières communautés élisent leurs responsables et, dès 1973, ceux-ci se réunissent chaque mois chez Gérard. Une politique d’ensemble s’élabore progressivement. C’est alors que Gérard découvre les briqueteries, de véritables nids d’Amis. Le champ de travail s’étend sur Taoyüan. En 1974, les responsables décident de leur fête annuelle, le 2e dimanche d’août : ce sera la fête de l’Assomption, ainsi qu’une rencontre sportive. Grâce à une usine de ciment, les jeunes s’organisent à leur tour : cette usine devient le point de ralliement de tous ceux qui sont dispersés. Pour que ces communautés soient mieux servies, d’anciens catéchistes reprennent le collier.
1976, période de Maurice Poinsot
Ce changement de responsable permet un rééquilibrage du Centre vers les Églises locales. Que ne peut pas faire un vicaire général ! Mais la partie ne fut pas facile pour Maurice : comment se familiariser avec des rues et des numéros qui ont tendance à changer, vu le développement de la région ?
1977, retour de Gérard et Jean-Marie à Taipei
À la suite de Maurice, nous avons augmenté les messes dans les églises paroissiales. Nous visitons méthodiquement tous les secteurs, familles et individus là où ils sont. C’est l’âge d’or des jeunes : les responsables se réunissent régulièrement, ils reçoivent une formation ad hoc, leurs activités sont nombreuses. Vers 1980, nous supprimons plusieurs messes de communauté, car très peu d’Amis y participent : il semble, à la réflexion, que nous n’avons pas senti l’inexistence d’esprit communautaire dans ces prétendus groupes géographiques. Ces activités et ces visites pèsent lourd sur les épaules : aussi, en 1984, Jean-Marie lève l’ancre.
1985, débuts d’une secrétaire au Centre
Le Centre prend le visage d’une organisation respectable : secrétaire à plein temps, premier ordinateur. Il faut dire que le travail de bureau prend de plus en plus de temps. Beaucoup de familles amis achètent leur appartement. Les groupes deviennent plus homogènes. En 1986, Jean-Marie s’installe chez les bénédictins américains : il peut visiter plus facilement les secteurs environnants. Il vit trop mal la ville, aussi fait-il un rêve fou à la suite d’une visite dans les usines de Bali, à l’ouest de Taipei.
1989, un Centre en évolution
La vie force parfois la main. Gérard, ayant quelques problèmes de vision, part en congé, et Jean-Marie se retrouve à la tête. Responsable : un bien grand mot, qui ne traduit pas l’esprit d’équipe forgé au cours de vingt ans de vie ensemble. Actuellement, le Centre emploie deux secrétaires : l’ancienne s’occupe de tout ce qui concerne les adultes, la nouvelle se familiarise avec la vie du Centre et s’implique davantage au service des jeunes. Il est plutôt difficile de leur confier la tenue du fichier : les Amis ont très facilement tendance à intervertir les chiffres. De plus, nous sommes les seuls à visiter les familles des migrants. Elles ont largement de quoi remplir leur journée, ayant deux ordinateurs jumelés.
ORGANISATION DES COMMUNAUTÉS
Le grand responsable
C’est au laïc, élu pour deux ans par les responsables des différentes communautés. L’actuel est diplômé d’université. Il fait des plans excellents, mais il a du mal à les concrétiser et à les réaliser dans le temps. Selon ses plans, et avec le personnel qu’il prévoit, une formation de chrétiens engagés a commencé : cycle de deux ans, un dimanche par mois. Plus de 60 personnes suivent ces cours, leur attente est grande. Responsables et chargés de cours, saurons-nous combler leurs désirs et leur donner l’appétit de Dieu ?
12 communautés constituées
Elles ont toutes leur chef, sous-chef et divers responsables : doctrine, femmes, jeunes, argent. Chacune a son rythme particulier. Tous les deux à trois mois, nous avons un dimanche de formation. Ces communautés se subdivisent parfois, ce qui permet des rencontres plus fréquentes : prières hebdomadaires de quartier.
Les jeunes
Ceux-ci ont leur propre grand chef, ainsi que leurs responsables de communautés. Une formation est prévue, mais cela n’a pas encore commencé. C’est le gros point noir : la vie actuelle offre de multiples loisirs, l’argent ne manque pas, aussi je dirais que les jeunes sont pris dans un tourbillon. De plus, l’époque présente pousse à l’individualisme, tous les verrous de la société éclatent, y compris ceux de l’Église, qui est souvent ressentie comme une force contraignante ; le visage de l’Église que nous présentons est bien souvent rébarbatif : où est la libération que le Christ nous apporte ?
NOTRE RÔLE DE PRÊTRES
Bien qu’étant responsables du Centre, nous n’avons pas à jouer les grands patrons. Nous devons être au service des divers responsables pour les aider à réaliser leurs plans, pour les encourager à aller de l’avant, malgré les déconvenues. Cela demande une certaine patience : leur démarche n’a rien de cartésien ; de plus, ils ont un travail, une famille, ce qui les rend souvent indisponibles.
Nous acceptons de plus en plus de messes pour des communautés dans les églises paroissiales. Afin de ne pas retomber dans une voie sans issue, nous les couplons avec une visite hebdomadaire. La majorité des communautés s’organisent elles-mêmes. Pour 3 secteurs, nous assurons la visite hebdomadaire et la messe mensuelle. Cette visite se charpente ainsi : apprendre à lire la romanisation amis, apprendre de nouveaux chants en en comprenant le sens, lecture et explication des textes du dimanche suivant, enfin bénédiction de la maison qui nous a accueillis. Le tout est clôturé par un petit repas de minuit : ce dernier n’est pas le plus important, mais il permet aux participants de se connaître et de créer des communautés à visage humain. C’est un obstacle que nous avons en effet trop minimisé : ils sont de villages différents et leur langage diffère souvent. Ces rencontres simples et amicales nous font découvrir la vie et les problèmes amis en ville. De plus, ils nous enseignent plus que nous les instruisons : cela réduit les supposés écarts entre fidèles et pasteurs.
Nos contacts avec les paroisses de ville ont bien changé. Les curés acceptent plus facilement qu’auparavant une messe mensuelle en langue amis : ce sont eux-mêmes qui le demandent. Enfin, les Églises locales ont perdu de nombreux fidèles, par suite de l’industrialisation et du brassage des populations. Aussi, les Amis forment-ils une grande partie de la communauté locale.
Nous essayons, dans la mesure du possible, de préparer les futurs mariés. Certains curés de Hualien refusent tout mariage si les jeunes ne nous rencontrent pas. Bien sûr, nous ne sommes pas des experts, mais à quoi rime une cérémonie religieuse au village pour des jeunes qui, trop souvent, ne mettent pas les pieds dans une église en ville ?... Cela fait toujours plaisir aux parents.
LA MAISON DE BALI
Si le rêve premier était d’avoir un petit chez-soi, loin des autres, la réalisation et le fonctionnement de cette maison sont tout autres. Certes, le cadre et l’environnement semblent faire douter de notre esprit de pauvreté.
Cette maison permet d’accueillir individus et petits groupes, tout en gardant un certain endroit personnel. Ce n’est pas un hôtel, mais parfois cela ajoute aux soucis courants : 270 nuitées de janvier à fin juin. Certes, les Amis ont boudé au départ, mais maintenant ils savent venir y goûter le charme et la tranquillité : retraites d’adultes (16), séjours d’enfants amis en préparation des catéchismes, réunions de groupes JOC. Nous y avons même prêché une retraite de 8 jours à une religieuse ! Bah nous permet de rencontrer plus humainement les confrères qui le désirent.
Personnellement, nous pensons que garder cette maison ouverte, accueillante, propre, sans employés, est une forme d’esprit de pauvreté.
REGARDS VERS L’AVENIR
Faisant ainsi le point, nous pourrions nous contenter de continuer sur notre lancée, mais comment ne pas avouer que nous sommes insuffisants pour cette tâche ? Comment bâtir des communautés à visage humain ? Comment préparer sérieusement au baptême tous les adultes qui le désirent ? Comment améliorer la formation des fidèles ? Comment faire avec les jeunes pour qu’ils découvrent la joie, la paix, dont Dieu veut illuminer leur cœur ? Comment découvrir les brebis égarées ?
Il faudrait que nous soyons plus nombreux, que nous ayons 20 ans, qu’on puisse en un mot « s’éclater ». Et pourtant, nous ne sommes que des ouvriers inutiles. Dieu seul, et Lui seul, peut réaliser nos rêves, qui sont aussi les siens. Nous avons un drôle de Père, et Il a de drôles d’enfants. Sacrée histoire, ou plutôt histoire sacrée de l’AMOUR.
G. C. et J.-M. R.
Guy DE REYNIÈS
Du 5 au 11 août 1991, le Foyer de Charité de Taiwan, a donné la 15e retraite de chrétienté que ce Foyer organise depuis plusieurs années.
De fait, la première retraite fut donnée par le Père du Foyer de Charité de l’Équateur (Amérique du Sud) en 1984. La 2e, par le Père du Foyer de Charité du Japon en 1985, ainsi que la troisième en 1986. À partir de ce moment-là, on fit appel à moi, alors que j’étais en poste à Macao, et je vins deux fois par an à Taiwan à cet effet, pour finalement m’y fixer à la fin de 1987.
Dans les deux premières années de mon séjour à Taiwan, mes efforts pour y constituer une communauté de laïcs consacrés ont d’abord connu l’échec. Mais j’apprenais la langue mandarine, et ceci était, par soi-même déjà, un handicap, car je devais alors régulièrement m’absenter du Foyer.
À ce jour, un seul membre, féminin, est resté au Foyer : une Chinoise, née à Saïgon, réfugiée à Taiwan. Cette dernière, Agnès Huang, s’apprête à aller en France avant la fin de l’année, afin de prononcer son engagement définitif au service de l’Œuvre des Foyers.
À vues humaines, notre dernière retraite fermée de 6 jours a été un demi-échec, puisqu’il n’y avait que cinq inscriptions et que la 5e personne ne s’est pas présentée. J’ai dû moi-même m’ajouter au nombre des retraitants, au moins pour réconforter le prédicateur qu’un si mince auditoire aurait pu décourager.
Nous étions, selon la formule adoptée jusqu’à ce jour, les hôtes d’une maison religieuse, située dans la partie nord de l’île. Les religieuses qui nous accueillaient auraient sans doute refusé de nous recevoir, si elles avaient pu savoir à l’avance notre faible effectif. Les retraites antérieures, qui n’avaient au début qu’une douzaine de retraitants, étaient passées insensiblement au nombre de 30 et 40, pour redescendre l’an dernier à 20, et cette année à moins de 10 participants.
L’une des raisons de cet échec apparent m’a été donnée par quelques-uns de nos retraitants, et je dois avouer que je suis de leur avis. En effet, nous annonçons publiquement que nos retraites de chrétienté ont cette particularité de donner en six jours, dans le silence et la prière, une vision complète des articles de notre foi, autrement dit le « Credo » tout entier, et dans toutes ses exigences.
Et cependant, mon impréparation m’y obligeant, je dois chaque fois faire appel à un prêtre ayant déjà suivi nos exercices. Ce n’est pas toujours le même, bien sûr. Mais, quel qu’il soit, il ne se sent pas obligé, comme le serait un Père du Foyer, de donner tout le contenu du kérygme apostolique. Chacun des prédicateurs, quelle que soit notre entente préalable au sujet de l’enseignement à donner, ne donne en fait que ce qu’il a déjà l’habitude de donner lui-même.
C’est pourtant cette vision complète des articles de notre foi que les retraitants sont en droit d’exiger de nous. Et certains nous le disent clairement. Sans cela, nos retraites n’ont plus rien qui les distinguent de celles qui sont données ailleurs.
J’ajoute une autre raison, presque aussi importante que la précédente : si cette retraite est vraiment annoncée comme retraite de Foyer de Charité, il faudra bien que nous puissions la donner chez nous, et non pas ailleurs. Encore faudra-t-il que notre effectif s’étoffe davantage !
G. R.
Georges COLOMB
Depuis ma dernière lettre, il n’y a pas de grand changement en ce qui concerne mon activité. Il m’a été demandé d’assurer deux heures de cours de littérature française, en plus des autres cours. J’ai pu poursuivre mes rencontres avec des chrétiens, en ville ou à la campagne.
Cette nouvelle classe de vingt élèves est un cadeau de la Providence : vingt têtes qui pensent, écoutent attentivement, et questionnent. Le Moyen Age et le XVIe siècle suscitent des questions sur le christianisme, la Bible, l’Incarnation de Dieu, le mystère de la Passion : Dieu qui souffre pour les hommes, accepte de partager leur nature en se faisant homme, nous apprend que si le corps peut être tué, l’âme est vivante : les vainqueurs ne sont pas toujours ceux qui s’affichent comme tels ! Quels bons moments nous avons passé ensemble, ces regards, ces visages attentifs ! Comme cet univers était loin du leur : notre Dieu n’était pas dans les nuages, c’était un Dieu vivant, auquel nous pouvions parler : avec lequel nous communions. Le programme me permit de parler de l’humanisme, de la Réforme : c’est un sujet qui intéresse quelques-uns de mes jeunes auditeurs, ils posent beaucoup de questions sur cette division entre catholiques et protestants.
Le mois de mai me procura une grande joie. Un jeune professeur me demanda le baptême pour sa petite fille : je lui fis part de ma surprise : « Pourquoi ce sacrement pour l’enfant et pas pour lui, pour son épouse ? » — « Parce que je ne crois en rien, ni au Parti, ni en Dieu ; je veux que mon enfant croie en Dieu ; en ce qui me concerne, te m’enseigneras la doctrine et je verrai après. » Mon ami donne quelques heures de cours par semaine pour un maigre salaire, il n’est pas « persona grata » ; alors, peu de responsabilités lui sont confiées : il en profite pour écrire, pour étudier le français et l’anglais, qu’il parle déjà bien. Je lui dis que nous commencerions l’étude de la doctrine à la rentrée, et reparlerions de la question du baptême de l’enfant à ce moment, car il faut une communauté chrétienne, familiale ou autre, pour accompagner et instruire cette petite fille quand elle sera plus grande. Un autre professeur — celui-là me connaît moins bien que le premier — a vu la croix et des livres dans ma chambre, et souhaite connaître la doctrine catholique : « Le Parti n’aime pas la religion : moi, on ne m’a jamais parlé de l’Évangile. » — « Nous prendrons le temps d’en parler ensemble. » Cet ami est depuis quelques semaines à la campagne, pour une année. Ces stages d’un an sont obligatoires pour les universitaires appartenant à une certaine tranche d’âge : fort heureusement, il est envoyé dans une petite ville ouverte aux étrangers, et pas très loin de chez moi. Un jeune étudiant, diplômé cette année, m’a posé de nombreuses questions et, lors de sa dernière visite, son visage brillait de joie et d’émotion quand nous avons parlé ensemble de l’Église catholique, cette communauté sans limites. Il avait rencontré auparavant, plusieurs fois, un protestant allemand, et ses questions portaient essentiellement sur les différences, et l’origine des deux Églises. Je le reverrai prochainement. Ces partages avec ces trois amis sont l’aboutissement de nombreuses rencontres.
Mes rencontres avec l’Église locale me permettent de m’entretenir avec les séminaristes, de partager leurs difficultés de tous ordres. Malgré les épreuves passées, la communauté catholique s’est maintenue dans cette province. Quelques jeunes demandent le baptême. J’ai pu rencontrer l’un d’entre eux, professeur d’école secondaire, une école privée dans un gros village. La catéchèse est, hélas ! un peu bâclée, mais ne jugeons pas la foi des autres.
G. C.
François BRUNET
Ces dernières années, la Maison régionale MEP de Hualien a de nouveau subi une importante évolution, dans son environnement comme dans son utilisation même.
Construite il y a près de 30 ans, elle voulait répondre à l’époque à des besoins précis. Située à 15 minutes des gares ferroviaire et routière de Hualien, ainsi que du centre commercial de la ville, dans un endroit calme au bord de l’océan Pacifique, cette maison permettait aux confrères de s’y réunir et d’y passer quelques jours de repos, dans un bon confort pour l’époque. Nos belles et larges routes goudronnées d’aujourd’hui n’étaient alors que chemins de terre et passages à gué, où rivalisaient « nids de poule » et « tôle ondulée ». Peu de circulation alors, mais on ne faisait pas 100 km, la nuit tombée, pour rentrer chez soi après une réunion. Travail pastoral très important, mais on ne marchait pas « à la montre » : la nature nous forçait, comme tout un chacun, à prendre son temps. Et on savait prendre son temps !
Il y a une quinzaine d’années, notre style de vie avait déjà bien commencé à évoluer. Les déplacements devenaient plus faciles, rapides, nombreux. L’heure était l’heure. La Maison régionale s’ouvrit alors à de nouveaux besoins et commença à accueillir diverses réunions, sessions, retraites, pour des prêtres non MEP, et même étrangers au diocèse, pour des chrétiens, tant catholiques que protestants. Maison et jardin furent aménagés pour un meilleur accueil. Quarante à cinquante personnes purent alors y loger et y mettre une nouvelle animation.
Aujourd’hui, notre environnement change et l’utilisation de la Maison régionale en subit le contrecoup. Mgr Shan, notre évêque de Huahien, vient de construire un Centre pastoral sur le terrain contigu au nôtre, terrain racheté aux Sœurs chinoises de Saint-Paul de Chartres. Il s’agit d’un immense bâtiment à 6 niveaux, avec chapelle, salles de réunions, salle à manger, chambres avec douche et W.C. ; le tout est prévu pour recevoir 200 à 250 personnes. Le style ancien de notre modeste Maison régionale — avec un maximum d’accueil de 50 personnes — ne fait plus le poids, et, de toute manière, il n’est pas question pour nous de nous mettre en concurrence avec l’évêque et son Centre diocésain pour accueillir réunions, sessions, retraites. Mais, du coup, la Maison régionale perd une bonne partie de sa « clientèle », de son utilité et de ses revenus. Le passage rapide de l’un ou l’autre des confrères, nos réunions mensuelles MEP, deux ou trois petites sessions annuelles de 24 ou 48 heures, suffisent à peine pour maintenir un semblant de vie à la Maison : tous hôtes confondus, nos 16 chambres sont occupées en moyenne 2 nuits par mois, et nos 2 dortoirs 2 nuits pas an.
La vie de l’Économat régional est heureusement plus active. Presque à longueur de journée, ce sont des confrères chinois, français, suisses, des religieuses, qui viennent emprunter quelques audio ou vidéocassettes, acheter des livres religieux ou des cassettes de chants, se fournir en hosties, vin de Messe, cierges, encens, mais aussi whisky, Ricard, vin rouge, miel, sardines, confiture, moutarde et autres pâtés, ou bien encore demander la préparation d’un voyage à l’étranger, réservations et billets d’avion, visas, permis de résidence, formalités diverses, assurance pour une nouvelle voiture ou moto, etc. Et puis, le plus important, bien sûr, pour le responsable de la Maison, c’est certainement d’accueillir celui qui vient, ou qui passe, et de boire un coup avec lui !
Le bâtiment même de la Maison régionale, puisque nous l’avons, doit évidemment être entretenu et même amélioré. La grande salle d’entrée, la salle à manger et la salle de réunion ont reçu des faux plafonds insonorisants, sans espoir pour autant d’étoffer les bruits de la circulation extérieure, infernale par moment. Certaines chambres ont reçu des grillages antimoustiques, de nouveaux fauteuils et rideaux, de meilleurs ventilateurs aussi, pour celles qui n’ont pas de climatiseur. Les milliers de livres liturgiques en langue amis sont maintenant à l’abri dans de grandes armoires : ils se vendent peu à peu. L’ancien central téléphonique, vieux et peu fiable, a été remplacé par un plus moderne pour desservir les 2 lignes et les 7 postes de la maison ; un « fax », indispensable pour l’Économat aujourd’hui, a été installé. Le salon MEP a été réaménagé, avec nouveaux fauteuils, télévision par antenne satellite, et frigo pour la bière et les jus de fruits, ainsi que pour les denrées périssables en vente aux confrères, beurre et fromages spécialement. Le vieux frigo de la cuisine, souvent en réparation, a été remplacé par un nouveau, et un four à pain a été installé dans un coin : poulets rôtis pour les jours de réunion, ou sachets de 2 petits pains congelés pour la vente aux confrères, tout est possible maintenant, sous les directives de notre cuisinier-conseil, Christophe Kelbert.
Nous allons accueillir bientôt le Conseil Plénier 1991. Les faux plafonds insonorisants de notre salle de réunion ne sont pas vraiment les grands vainqueurs face aux moteurs rugissants des semi-remorques, qui montent la côte à 50 mètres, en contrebas de nos fenêtres. Aussi, nous sommes en train de faire poser des doubles fenêtres et porte sur la façade de cette salle exposée aux bruits : les fruits du Conseil et l’avenir des MEP en dépendent peut-être ! Mais, toutes fenêtres fermées et cerveaux en surchauffe, la salle sera vite étouffante et les ventilateurs ne suffiront plus : un climatiseur devient nécessaire la moitié de l’année. Quant à notre chapelle, froide et peu accueillante, la remise en état des vitres colorées, et la pose d’une moquette, inviteront les membres du Conseil au silence et à la méditation.
Le jardin de la Maison régionale a lui aussi subi de grosses transformations ces dernières années. Le terrain, de près de 3 000 m2 autrefois, a été amputé de plus d’un quart, à l’est, côté océan, pour permettre l’élargissement à 30 mètres de la grande avenue du port : 5 camions à l’heure autrefois, 5 semi-remorques à la minute aujourd’hui... Côté torrent, au sud, au mur du soutènement de 7 mètres de haut, élevé conjointement avec celui du Centre pastoral, consolide notre terrain et a même permis de récupérer quelque 200 m2 qui avaient glissé vers le torrent : une statue du Sacré-Cœur, naturellement fleurie, s’élève maintenant sur cette petite pelouse. Au nord de la propriété, une autre rue de 25 mètres de large a été ouverte pour desservir une série de nouvelles HLM et le Centre pastoral : heureusement, nos craintes ne se sont pas réalisées et notre terrain n’a pas été touché. Un mur de 80 mètres de long, aujourd’hui en partie recouvert par de la vigne vierge, et caché par des lauriers-roses, a tout de même dû être construit de chaque côté de notre nouvelle grille d’entrée. À l’ouest enfin, le nouveau Centre pastoral, non seulement nous bouche la vue sur les montagnes..., mais a aussi débordé d’une centaine de m2 sur notre terrain, nous obligeant à refaire le potager, à réinstaller une nouvelle palissade, aujourd’hui noyée dans une haie d’hibiscus, et à reconstruire un garage pour la voiture de la maison. En face de nous, au-delà de la grande avenue du port, notre vue « imprenable » sur l’océan Pacifique est maintenant aux deux tiers prise par les nouvelles installations portuaires et par un énorme bloc de béton : les bureaux administratifs du nouveau port international. La pleine lune ne se reflète plus, de l’horizon jusqu’à nos pieds, sur le miroir de l’océan. Par contre, le bruit de la circulation se répercute entre ce béton, le Centre pastoral et les HLM : nous sommes au milieu, tout petits, et il est compréhensible que les confrères préfèrent retourner dormir chez eux, quitte à faire 100 km d’excellente route !
L’intérieur du jardin, par suite des bouleversements de l’expropriation de 1985 et de la construction du Centre pastoral en 1988, a évidemment été réaménagé : nouveau chemin carrossable, nouveaux parkings, nouvelles haies, nouveaux arbres, dont une trentaine de camphriers le long de la grande avenue du port. Une statue de la Vierge, « Mère miséricordieuse des dix mille mondes », émerge au milieu de buissons fleuris. Un « colombarium », marbre et granit sur un lit de fleurs, a accueilli l’urne funéraire des Pères Ducotterd et Boschet : il reste 6 places vides.
Notre Maison régionale est fin prêtre pour l’accueil. Il ne manque bientôt plus que les invités !
F. B.
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