| Année: |
1997 |
| Pays: |
Taiwan |
| Mission: |
TAIWAN |
RÉGION DE TAIWAN
I. ÉVOLUTION GÉNÉRALE
1. POPULATION
Taiwan compte actuellement 21,5 millions d’habitants, ce qui représente une densité de population avoisinant les 600 habitants au km2. Comme des montagnes pratiquement inhabitées s’étendent sur les deux tiers du pays, on pourrait parler d’une densité de population de 1 500 habitants au km2. Bien que le taux de natalité soit faible, inférieur à 15 pour mille en 1997, la population continue d’augmenter légèrement, en raison du nombre important de jeunes couples : la natalité était en effet beaucoup plus forte il y a 30 ans.
Le vieillissement de la population va s’accentuer dans les années à venir. La généralisation des soins médicaux permet une espérance de vie de 75 ans. L’âge moyen du mariage a tendance à être retardé, du fait de la prolongation des études et parce que les jeunes veulent une situation financière solide avant de fonder un foyer. Il est à noter qu’un certain nombre d’hommes jeunes ou moins jeunes, ne trouvant pas de compagne à Taiwan, cherchent une épouse aux Philippines, en Indonésie, ou plus souvent au Vietnam ou en Chine continentale.
Le nombre de divorces continue aussi d’augmenter dans des proportions inquiétantes : on compte actuellement un divorce pour 6 mariages, un des taux les plus forts d’Asie. Ce seul chiffre donne déjà la mesure de l’évolution socioculturelle. Le divorce était en effet pratiquement inconnu dans la société chinoise traditionnelle.
L’urbanisation se poursuit elle aussi à un rythme accéléré : 90 % de la population vit actuellement dans des villes de plus de vingt mille habitants. Les quatre grandes agglomérations urbaines de Taipeh, Kaoshiung, Taichung et Tainan comprennent plus de 60% de la population de l’île.
Rappelons ici les différentes composantes de la population de Taiwan. Les Minnans, souvent appelés un peu abusivement Taiwanais, constituent la grosse majorité : 72 % environ de la population. Leurs ancêtres sont venus, au cours des siècles derniers, de la province du Fukien. On comptabilise, en fait, dans cette catégorie un nombre important d’anciens aborigènes qui ont perdu leur langue et coutumes. Les Hakkas comptent pour 10 %. Les Continentaux, venus après 1945 des différentes provinces de Chine, représentent 17 %, les aborigènes 1,5 %. Le renouvellement des générations, la scolarité et le travail communs, les mariages mixtes finissent par atténuer les différences. Elles restent cependant très profondes, et il est nécessaire de les garder en tête pour comprendre l’évolution politique, sociale et religieuse du pays.
2. L’ÉCONOMIE
Comme la plupart des pays voisins, Taiwan continue ses brillantes performances économiques. Certes, le taux de croissance n’atteint plus des pics de 9% et au-delà, comme parfois dans les décennies passées. Il est cependant resté supérieur à 6 %, durant les 5 années écoulées, sauf en 1996, où il n’était que de 5,7 %.
Le produit national brut par habitant, qui était de 10 470 US $ en 1992 devrait atteindre les 13 600 US $ en 1997. Taiwan peut donc maintenant être considéré comme un pays développé. À la 20e place pour le PNB, Taiwan est la 13e puissance commerciale au monde, et se situe à la 2e ou 3e place pour les réserves de devises, ce qui lui permet d’être le 6e pays investisseur au monde.
L’inflation a été assez bien contenue à Taiwan. La hausse des prix, pour les 5 dernières années varie entre 2 et 4 %. La hausse du SMIG a été bien supérieure, aux environs de 8 % par an. En 1995 a été instaurée la Sécurité sociale pour tous. Le système fonctionne d’une manière à peu près satisfaisante.
Il subsiste quelques points d’inquiétude, le principal étant une hausse du chômage, dont on ne parlait même pas autrefois. En 1993, le taux de chômage était de 1,4 % ; il approche maintenant les 3 %. Comparés à ceux d’Europe, ces chiffres peuvent apparaître insignifiants. Mais les missionnaires qui travaillent parmi les aborigènes s’inquiètent davantage, car les premiers touchés par le problème du chômage sont justement les aborigènes, dont beaucoup travaillent dans le bâtiment et sur les grands chantiers.
Prétextant un manque de main-d’œuvre, mais probablement pour casser une hausse des salaires jugée excessive, le gouvernement a laissé venir, ou fait lui-même venir de forts contingents de travailleurs étrangers. Ce sont surtout des Thaïlandais et des Philippins, mais aussi des Indonésiens, des Malais, Pakistanais. Récemment, il était question d’en faire venir de l’Amérique centrale. On parle actuellement de 230 000 travailleurs étrangers à Taiwan, chiffre sans doute dépassé. Et on ne compte pas tous les Chinois du continent employés sur les bateaux de pêche de Taiwan, où le gouvernement tolère qu’ils soient embauchés temporairement.
Il est peu de domaines de l’industrie où les entrepreneurs de Taiwan ne soient pas présents, actifs et compétitifs. Après le développement des industries légères dans les années 60, des industries lourdes dans les années 70, les acteurs les plus dynamiques de la vie économique se sont orientés vers les productions de haute technologie. Les résultats sont au rendez-vous. Taiwan est devenu le 3e producteur mondial de matériel informatique. L’île fabrique un tiers des ordinateurs portables et un quart des ordinateurs individuels produits dans le monde.
Le parc industriel et scientifique de Hsinchu, appelé quelquefois la « Silicon Valley » de Taiwan a été créé il y a 17 ans déjà. En juillet 1997, un 2e parc a été ouvert dans le sud de l’île, du côté de Tainan. Pour diriger les travaux de production et de recherche, le gouvernement a réussi à faire revenir d’Amérique un nombre impressionnant d’ingénieurs ayant accumulé diplômes et précieuse expérience professionnelle. En 5 ans, ce sont ainsi plus de 20 000 cadres qui sont revenus enseigner ou travailler au pays, à l’exemple du plus célèbre d’entre eux, M. Lee Yuan Tseh, prix Nobel de physique et président actuel de l’Academia Sinica.
On se doute que l’amour du pays natal n’aurait pas suffi à faire accepter à tous ces cadres une grande diminution de leurs revenus. Il a fallu leur garantir un pouvoir d’achat qui ne soit pas trop inférieur à celui dont ils bénéficiaient en Amérique. Si le phénomène ne surprend plus grand monde, il reste déplorable qu’ici, comme dans beaucoup d’autres pays, le développement économique s’accompagne d’un écart croissant entre les salaires des riches et des pauvres.
Alors que ses principaux partenaires commerciaux étaient traditionnellement les USA et le Japon, Taiwan a réussi à diversifier davantage ses relations commerciales. L’Europe, la Chine continentale ont vu leurs parts augmenter substantiellement.
De plus en plus, les hommes d’affaires de Taiwan investissent à l’étranger. A la fin des années 80, ces délocalisations se faisaient surtout en direction de l’Asie du Sud : Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Vietnam, Philippines. Ces dernières années, les industriels se tournent de plus en plus vers la Chine. Terrains et main-d’œuvre bon marché, mais surtout langage commun sont des atouts appréciables.
Pour éviter une trop grande dépendance politique, le gouvernement essaie de freiner cette vogue, et d’encourager les investissements au Sud, mais sans grand succès, semble-t-il. 43 % des investissements extérieurs iraient en Chine. Les chiffres donnés sont d’ailleurs passablement contradictoires. En mai 1997, les statistiques officielles de Taiwan déclarent que 6,8 milliards de dollars US ont été investis en Chine, tout en reconnaissant que les chiffres de Pékin sont très supérieurs : 15 milliards. Ce n’est pas aux Chinois que l’on enseignera la bonne manière d’utiliser les réglementations et la bonne manière de les contourner.
3. ÉVOLUTION POLITIQUE
En 1984, l’ancien Président Chiang Ching-Kuo, fils de Chiang Kai-Shek, dont la santé était précaire, choisit comme vice-Président Lee Teng-Hui, d’origine taiwanaise. Avait-il pris la mesure exacte de l’homme ? Certains, à l’époque, considéraient Lee comme un personnage un peu falot, qui ne réussirait pas à imposer sa volonté aux barons du Parti nationaliste (Kuo Ming Tang : KMT).
Mais déjà l’étau se desserre avec l’autorisation de visiter les familles restées sur le continent. En 1987, c’est la levée de la loi martiale, puis bientôt l’autorisation de créer de nouveaux journaux et de nouveaux partis. Chiang Ching-Kuo, profitant de son autorité incontestée, lance lui-même le mouvement de démocratisation qu’à sa mort, en 1988, le Président Lee n’aura plus qu’à poursuivre.
Ce ne sera pas sans peine, car les anciens députés, élus sur le continent en 1947, sont toujours là, et la constitution ne donnait pas alors au président le pouvoir de dissolution. Hailement, en 1991, Lee Teng-hui profite de plusieurs journées de manifestation de l’opposition et des étudiants en grève pour promettre à ces derniers le renouvellement des assemblées. Il joue ensuite de cette promesse pour obliger moralement les anciens députés à démissionner, le montant respectable de la retraite accordée contribuant à faire passer la décision. Des élections générales sont donc tenues fin 1991 et le parti d’opposition, parti démocratique progressif (DPP), obtient environ 30 % des suffrages.
Fin 1993, a été créé le Nouveau Parti, composé essentiellement de continentaux et fils de continentaux. Ils reprochent au Président Lee Teng-Hui son attitude trop indépendantiste et arrogante vis-à-vis de Pékin. Ils prônent un rapprochement plus net et plus rapide avec la Chine continentale, eux-mêmes se sentant cent pour cent chinois. Ce parti semble devoir culminer avec 15 % de l’électorat.
Dans les différentes élections locales, le DPP, premier parti d’opposition historiquement et numériquement, a, au contraire, souvent obtenu de brillants succès, en particulier la mairie de la capitale, Taipeh, le 3 décembre 1994. Le président Lee n’a pas semblé spécialement attristé par cette perte pour le KMT : peut-être était-il heureux de pouvoir montrer à ses visiteurs les réels progrès de la démocratie. Aux élections législatives de décembre 1995, le KMT n’a conservé qu’une très faible majorité de 3 sièges.
Le grand événement politique aura été, le 13 mars 1996, l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Cette élection constitue réellement une première pour l’Asie. La loi électorale ayant été dûment modifiée en juillet 1995, le Président Lee se déclare candidat et obtient l’investiture du KMT avec 91% des voix. Le DPP choisit d’organiser des primaires pour désigner son candidat : ce sera Peng Ming-Min, un opposant au KMT de la première heure, un homme qui ne cache pas ses options indépendantistes. Se présentent aussi le président du département judiciaire, Lin Yang-Kang, et son associé (comme vice-président), l’ancien Premier ministre Hau Pei-Tsun. Tous les deux sont vice-présidents du KIVIT, mais seront en fait soutenus par le Nouveau Parti. Eux-mêmes appuient les candidats du Nouveau Parti lors des élections locales. Ils y gagneront d’être exclus du KMT pour indiscipline électorale. Cette mesure radicale montre à quel point les Taiwanais de souche ont pris la prédominance sur les Continentaux dans les instances du KMT. Le quatrième candidat, Ch’en Ly-An, plutôt atypique, est surtout connu pour sa dévotion bouddhiste.
Pékin a voulu interférer dans les élections par de grandes manœuvres militaires et des tirs de missiles dirigés vers les grandes villes de Taipeh et Kaoshiung. Le but était de dissuader les volontés indépendantistes et de soutenir ceux qui prônaient le rapprochement avec Pékin. Le résultat a été plutôt inverse : la majorité s’est regroupée derrière Lee Teng-Hui qui tenait une position médiane entre les partisans de l’indépendance et ceux de l’union. Les USA manifestèrent leur soutien en envoyant deux porte-avions patrouiller dans les environs. Lee Teng-Hui fut donc élu, avec 54 % des voix ; son autorité nationale et internationale s’en trouve renforcée.
En juillet 1997, après de longues négociations, KMT et DPP ont fini par s’entendre pour amender la constitution. Il fallait en effet réunir des voix. Les deux partis étaient donc condamnés à collaborer. Aux élections des préfets de district, en décembre 1997, le DPP continue sa progression, et pour la première fois, obtient plus de voix que le KMT, respectivement 43 % et 42 % des voix.
Les progrès de la démocratie ont donc été considérables à Taiwan. En dix ans, le pays est passé d’un régime quasi dictatorial, avec parti unique, à une république assez semblable à celles d’Europe. On regrette cependant que les médias officiels donnent si peu souvent la parole aux différents partis d’opposition. Une des raisons en est sans doute qu’il n’est pas dans la tradition chinoise de critiquer les autorités en place.
Il est remarquable de voir que cette révolution se soit passée pratiquement sans violence. Certains Chinois sont certes honteux de voir leurs députés échanger des coups de poing à l’Assemblée nationale, mais comparés aux effusions de sang dans d’autres capitales, ces pugilats gardent un caractère bon enfant.
Le peuple est en fait plus préoccupé par la sécurité intérieure, car la délinquance est en augmentation. A la fin de l’année 1996, le gouvernement semble avoir déclaré la guerre aux Triades, ces sortes de mafias chinoises qui étendent leurs ramifications dans de nombreux pays. De nombreux chefs (les grands frères) et membres ont été arrêtés et emprisonnés. Malgré cela, ou à cause de cela, l’année 1997 aura été marquée par des crimes qui ont fait grand bruit : deux politiciens et la fille d’une star de la chanson sont morts dans des circonstances assez odieuses. La foule a exprimé son indignation dans de grandes manifestations, certains allant jusqu’à réclamer la démission du Premier ministre. Si l’usage de la drogue est plutôt en régression, les problèmes de criminalité restent très préoccupants pour le gouvernement.
POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Depuis de nombreuses années Taiwan lutte pour être davantage présente sur la scène politique internationale. L’île réclame sa réintégration à l’ONU et à différentes instances internationales telles que le GATT, le FMI... À l’OMC, elle a déjà obtenu un siège d’observateur, mais réclame une participation entière. L’argument le plus solide de Taiwan consiste à dire que les deux Allemagnes étaient présentes à l’ONU, ce qui n’a pas empêché ensuite leur réunification. Taiwan a obtenu quelques échos favorables au Congrès américain et au Parlement européen. En fait, l’obstacle majeur réside dans l’attitude intransigeante de Pékin qui recherche la réintégration pure et simple de Taiwan dans la grande Chine. On connaît la formule proposée par Pékin et mise en application à Hongkong : « un pays, deux systèmes ». Il est évident pour Pékin que, dans ce cas de figure, le seul système habilité à parler sur la scène internationale est le système communiste, ce que ne peut évidemment pas accepter Taipeh.
La position officielle du gouvernement à Taiwan est de dire que la réunification ne pourra avoir lieu que dans un contexte de démocratie, de liberté et de prospérité. Le chemin pour y parvenir, c’est le rapprochement progressif de 2 entités politiques distinctes et à priori égales en droit. En 1991, Taiwan a proclamé la fin de la mobilisation nationale contre le communisme, ce qui équivaut en fait à reconnaître la légitimité des autorités de Pékin. Taiwan attend un geste analogue, mais Pékin considère toujours Taiwan comme une « province rebelle », et ne renonce pas officiellement à l’usage de la force pour la recouvrer.
En avril 1993, avait lieu, à Singapour, la première rencontre, dite semi-officielle, entre des représentants des deux gouvernements. Huit rencontres successives eurent lieu, jusqu’en avril 1995. On commençait à se parler et à résoudre des problèmes très concrets concernant la pêche, la piraterie aérienne, la sécurité des investissements...
En juin 1995, le Président Lee se rend aux USA pour une visite privée à l’université Cornell, où il avait étudié. Ce geste déclenche la fureur de Pékin qui rompt les négociations et attaque vigoureusement le Président Lee, l’accusant de visées indépendantistes. Depuis, certaines négociations ont repris, mais à un niveau moins officiel.
Rappelons que Taiwan continue à consacrer une part importante de son budget (23 %) à la défense nationale. En 1992, ont été achetés 150 F16 américains et 60 Mirages 2000-5. Avec la production locale de 130 IDF, l’aviation sera complètement renouvelée dans 2 ou 3 ans. Taiwan acquiert encore beaucoup d’autre matériel militaire, par exemple 6 frégates à l’équipement très sophistiqué, commandées à la France en 1991 et livrées entre 1996 et 1999.
Renforçant sa puissance économique, commerciale et militaire, l’île s’efforce aussi d’être présente dans tous les domaines de la vie internationale, depuis les démonstrations culturelles jusqu’à la coopération économique avec les pays les plus pauvres. Puisqu’il ne subsiste qu’une trentaine de petits pays (dont le Vatican) pour entretenir des relations officielles avec la République de Chine à Taiwan, l’île vise à être représentée partout ailleurs par différents « instituts» et bureaux économiques.
L’île se prépare-t-elle à proclamer son indépendance, ou au contraire, finira-t-elle par accepter une quasi-soumission aux autorités de Pékin ? Il est bien difficile de savoir ce que pensent exactement les dirigeants sans compter que l’avenir dépend beaucoup et de l’évolution à Pékin et des réactions de la communauté internationale. La question de l’identité nationale commence à être discutée librement à Taiwan. Une enquête de juin 1995 donnait les résultats suivants : 35 % se considèrent avant tout comme Chinois ; 29 % avant tout Taiwanais ; pour 27% les deux sont également importants, et 6 % n’ont pas d’avis. Ces chiffres sont importants. Ils nous aident à comprendre pourquoi, par exemple, le principal parti d’opposition, le DPP, hésite à afficher trop ouvertement ses opinions indépendantistes. Cela choquerait en effet les 2/3 des électeurs pour qui il reste important de se reconnaître pleinement Chinois. En anticipant sur le chapitre suivant, disons aussi que ces chiffres nous font saisir pourquoi la religion populaire reste encore le ciment d’une société qui n’a pas tiré au clair la question de son identité.
II. L’ÉGLISE À TAIWAN
Le P. Benoît Vermander, SJ, nouveau directeur de l’institut Ricci, remplaçant le P. Raguin, a effectué des recherches très intéressantes sur l’évolution des religions à Taiwan. Le P. Raguin a une approche plutôt théorique des religions (telles qu’elles devraient être) tandis que P. Vermander les décrit telles qu’elles sont réellement vécues par le peuple. Dans les pages qui vont suivre, les passages entre guillemets sont des citations d’un article que nous résumons et adaptons, article que le P. Vermander a publié en 1995 sous le titre « Le paysage religieux à Taiwan ».
Le lendemain de sa nomination officielle, en août 1997, le nouveau Premier ministre Hsiao Wan-Chang, un économiste au look résolument moderne, n’a rien trouvé de plus urgent à faire que de visiter les quatre temples principaux de sa ville natale de Chia-Yi, pour y présenter ses hommages aux différentes divinités et demander la bénédiction du Ciel pour le pays. Ce geste nous fait voir la vitalité des religions à Taiwan. « Un fait notable des quinze dernières années a été la multiplication des temples. Dans l’ensemble de l’île, on en comptait 4 000 en 1960, environ 15 000 aujourd’hui. »
Cependant, « le dynamisme religieux dont la société taiwanaise fait montre n’est pas assimilable à la simple préservation ou à l’expansion linéaire des cultes chinois traditionnels... Le processus de transformation sociale s’accompagne de mutations profondes dans le paysage religieux. »
Les catégories de la sociologie religieuse occidentale sont inadaptées à la situation de Taiwan. « Appartenance à une religion, croyance et pratique apparaissent comme 3 domaines assez distincts... De ceux qui disent appartenir à une religion, 12 % se disent aussi incroyants... 60 % des gens qui se déclarent sans appartenance religieuse affirment croire et pratiquer... La majorité de ceux qui se déclarent sans appartenance et sans croyance disent cependant pratiquer... 13 % de notre population totale. »
« Près de la moitié des personnes interrogées se déclarent bouddhistes, mais lorsqu’on prend en compte les différents critères qui, objectivement, définissent l’appartenance bouddhiste, on obtient un pourcentage de bouddhistes patentés situé entre 6 % et 15 %. » Pourquoi préfère-ton se déclarer bouddhiste ? Le régime nationaliste s’est voulu scientifique et opposé à la superstition. Il semble donc préférable de se raccrocher à une religion universaliste. La religion populaire, à laquelle adhère 65 % de la population, emprunte beaucoup au taoïsme populaire, mais aussi un peu au bouddhisme, ce qui facilite l’amalgame. Dans l’esprit de beaucoup, les figures de Guanyin (déité populaire bouddhique par excellence) et de Mazu (déesse protectrice des marins, devenue patronne tutélaire de l’île) sont souvent confondues. « La plupart des temples de Guanyin sont des temples de Mazu déguisés. » Enfin, le taoïsme est perçu comme une religion à laquelle il faut être initié. C’est pourquoi on ne se déclare pas facilement taoïste, surtout si on ne fait pas partie d’une communauté taoïste soudée.
Nous allons maintenant décrire l’évolution récente des principales religions :
A. La religion populaire
Ce que les chercheurs appellent la religion populaire est un amalgame fort complexe et malléable au gré des situations et des besoins personnels ou communautaires. Les croyances se situent à différents niveaux et peuvent évoluer.
1. On trouve encore des restes d’animisme, avec le culte de certains arbres et pierres, le temple des chats sauvages à Ilan... Avec l’urbanisation ces résidus tendent à disparaître.
2. La croyance aux esprits, qui peuvent être divisés en deux catégories : « les esprits des ancêtres et les fantômes, esprits des personnes ayant connu une mort violente ou dont les mânes ne sont pas honorés... Craint pour sa perversité, un esprit bien domestiqué peut rendre des services qu’une déité aux critères moraux plus élevés refuserait certainement. »
3. « Au dessus des esprits se trouvent les déités, élevées à ce rang par un décret du Ciel pour un acte éclatant (pas forcément méritoire) ». L’importance de chaque déité varie en fonction des circonstances. Pendant la domination japonaise, le culte de Wenchang, le dieu des examens, était tombé en désuétude, car l’ascension sociale était alors obtenue surtout par le commerce, et très peu par les concours.
4. Enfin, au sommet de la pyramide se trouve Tiangong, Monseigneur le Ciel, dont l’origine, la nature et les attributs restent mal définis. Ici encore, nous constatons que la religion populaire reste inclassable, à mi-chemin entre polythéisme et monothéisme. « Tiangong est le dieu suprême qui gouverne tout. Comme la nature entière est son temple, on l’adore à l’extérieur des maisons ».
Dans les années récentes, Tiangong a vu son rôle s’accroître dans la conscience populaire : « Divinité que l’éloignement de la figure de l’empereur rendait autrefois d’autant moins présente qu’elle était plus redoutable. Peut-être l’époque récente l’a-t-elle rendue plus présente et plus personnelle, non pas seulement par le fait de l’anonyme diffusion des idées chrétiennes, mais encore par analogie avec le rapprochement sensible du pouvoir politique suprême, rapprochement rendu possible par les moyens modernes de communication et la logique du système démocratique. »
La religion populaire joue un grand rôle social à Taiwan. Comme l’Église catholique en Pologne, la religion populaire a été et reste en partie « le véhicule privilégié de l’identité taiwanaise », en marge et quelquefois en opposition à la doctrine officielle du Parti KMT. « L’importance et la solennité des offrandes de cochons à Tiangong peut être considérée comme une affirmation de la préférence donnée aux solidarités communautaires sur les contraintes imposées par la construction d’un État moderne. » Avant la levée de la loi martiale, le grand temple Longshansi à Taipeh était le lieu de rassemblement des opposants, ce qui lui valut le surnom de terre sainte de l’opposition. « Tant que les Taiwanais n’ont eu aucun moyen d’exprimer institutionnellement leur identité, ils l’ont fait dans le cadre de la communauté socio-religieuse. » Ceci explique en grande partie leur résistance à la conversion au christianisme, malgré l’attrait du mode de vie occidental.
Avec la démocratisation en cours, une certaine évolution se fait sentir. Les pratiques proprement culturelles de la religion populaire sont surtout le fait de personnes plus âgées et moins instruites. Par contre, les plus jeunes ont recours à des pratiques moins traditionnelles. En effet, les jeux d’argent, les diverses formes de loterie et d’investissement spéculatif provoquent un afflux dans certains temples pour consulter les déités sur les numéros fastes. « Ce sont les fantômes et les déités aux destinées les plus douteuses, aux caractéristiques les moins institutionnelles qui, dans la période récente, ont gagné le plus en popularité. »
Les plus jeunes et les plus éduqués, ceux qui sont de plain-pied dans la société postindustrielle, sont aussi les plus nombreux à avoir recours aux devins et tireurs de sort. Le paradoxe n’est qu’apparent. On peut estimer que « les pratiques divinatoires étant coupées toujours davantage de leur environnement culturel, le besoin s’en fait plus que jamais sentir. Le rite n’assume plus sa fonction, qui cherche dès lors à s’incarner en des expressions éclatées ».
La société rurale était basée sur la filiation, la transmission harmonieuse entre générations. L’économie moderne, avec la spéculation, les joint-ventures, exige coup d’œil et art des alliances, comme les sociétés primitives de chasseurs. Se trouvent donc réactivés des croyances et rites très anciens, apparentés au chamanisme.
La pratique de diverses formes de gymnastique matinale, pour l’entretien du principe vital, est très en vogue. Les adhérents se regroupent en associations dont la philosophie, se voulant plutôt scientifique, intègre cependant des éléments du taoïsme ou du bouddhisme. Dans ce genre d’activités, le groupe n’est pas subi, mais choisi. Ceci constitue donc un indice supplémentaire d’une progressive privatisation des différents comportements sociaux et religieux. « Une distanciation s’est opérée entre l’organisation sociale et le fond originel de croyances et pratiques qui s’y rattachait. » C’est cette distance qui a permis l’émergence de formes religieuses alternatives.
B. Le renouveau du bouddhisme
Pendant l’occupation japonaise et jusque vers 1980, le bouddhisme à Taiwan était un bouddhisme hors du monde, tourné vers la spiritualité pure et politiquement conservateur. Après 1945, des moines venus du continent, disciples du réformateur Tai Hsü, en particulier Yin Shun, tentèrent de promouvoir un bouddhisme plus engagé, mais le succès ne viendra qu’à partir des années 80, époque où apparaissent de grands maîtres tels que Hsing Yun, fondateur de l’énorme complexe de Fokuangshan, ou Cheng Yen, fondatrice de l’œuvre sociale Tzu Chi, dont le succès s’est avéré foudroyant. L’association compte en effet plus de 4 millions de membres et a ouvert une trentaine d’agences à l’étranger, où elle apporte aussi ses aides.
Les activités caritatives ne sont pas l’unique succès du bouddhisme à Taiwan. Il y aurait en moyenne 700 à 800 personnes par an qui, dans les dix dernières années, auraient pris l’habit monastique. Parmi elles, un tiers aurait effectué des études universitaires. « Le succès du bouddhisme est surtout le fait de jeunes éduqués, capables d’échapper à certaines contraintes de leur environnement, et séduits par l’attrait d’une religion universaliste, qui est en même temps suffisamment ancrée dans l’histoire et la culture chinoises pour y trouver repère. » Des contraintes existent bel et bien de la part des familles. Début septembre 1996, plusieurs dizaines de parents entreprirent le siège d’un monastère, exigeant de voir leurs enfants qui y étaient entrés en religion, librement semble-t-il. Certains parents finirent par utiliser la manière forte pour ramener leur fille à la maison.
« Outre l’attrait d’une combinaison adéquate d’universalisme et de “sinitude”, un autre facteur du succès du bouddhisme est patent : la communauté bouddhique se structure autour d’un maître, et, à Taiwan, la référence au maître est beaucoup plus importante que l’appartenance à une école quelconque. » En réaction à une société productiviste, la recherche de l’intériorité et de la paix concourt aussi au succès du bouddhisme. L’engouement pour le Zen est dû autant à sa popularité en Occident qu’à son inscription dans la culture orientale.
Notons enfin que « la tendance sociale du bouddhisme taiwanais se développe partiellement en symbiose avec sa tendance spirituelle. Les communautés qui attirent le plus de recrues sont celles qui promeuvent une attitude selon laquelle il faut “agir dans le monde avec l’état d’esprit de celui qui en sort”. »
C. Les religions nouvelles
Au cours de son histoire récente, la Chine a souvent connu l’apparition de nouvelles formes religieuses qui essayaient de réaliser une synthèse entre les différentes traditions du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme. « Pareille entreprise semble connaître un regain de faveur auprès des intellectuels du continent chinois. » Ces nouvelles religions, utilisant aussi les traditions occidentales, font souvent référence à un Etre absolu. Parmi ces nouvelles expressions religieuses, celle qui a connu le plus grand développement à Taiwan est le Yiguandao, appelée parfois : Voie de l’Union universelle. Elle compterait environ un million d’adhérents.
D’abord interdite pour cause de collaboration avec l’ennemi japonais durant la deuxième guerre mondiale, cette religion s’est cependant développée clandestinement d’abord dans les familles, les campus universitaires et les petites entreprises. Le patron a souvent fait pression sur ses ouvriers pour les obliger à y adhérer. Devenue force politique d’appoint, elle sera reconnue officiellement en 1987. Alors que ceux qui participent aux activités sociales du bouddhisme soutiennent plutôt le parti d’opposition DPP, le Yiguandao soutient activement, quoique secrètement, le parti au pouvoir. Il est devenu « un relais fidèle de l’aile taiwanaise du Kuomintang », étant aussi un relais pour l’assimilation de la culture chinoise. « Passer de la religion populaire à une religion nouvelle qui définit ses dogmes par rapport au canon écrit de la tradition nationale, c’est revendiquer pour son propre compte l’héritage de la culture littéraire chinoise. »
Les mutations sociales accélérées s’accompagnent donc de mouvances dans la sphère religieuse. Cependant, leur identité nationale restant imprécise, ne disposant au mieux que d’un strapontin dans les instances internationales, les Taiwanais hésitent à quitter leurs repères traditionnels pour embrasser une religion — le christianisme — qu’ils ressentent encore comme très étrangère.
LA VIE DE L’ÉGLISE
L’étude des religions à Taiwan, qui est aussi une partie constitutive de notre travail missionnaire, nous a permis de comprendre les difficultés rencontrées par l’Église. Depuis bientôt 40 ans, les statistiques officielles mentionnent invariablement 300 000 catholiques. Par le simple jeu de la croissance démographique, ce chiffre devrait être plus que doublé. Par suite de changements de résidence, de mariages mixtes et autres raisons, les enfants ne sont plus baptisés et bien des personnes s’éloignent ainsi de l’Église sur la pointe des pieds. Nous osons à peine citer le mot d’un professeur du grand séminaire : « Ils restent à peine 100 000, ceux qui sont encore réellement en contact avec l’Église. » Il y a certes partout dans le monde une bonne dose de chrétiens non pratiquants, mais quand la proportion de chrétiens est déjà si faible, le phénomène ne manque pas d’inquiéter.
La vie de l’Église n’a pas connu d’événements très marquants durant les six dernières années. En 1992, 1993 et 1994, trois nouveaux évêques ont été consacrés. Le premier, Mgr Tsien, à Hualien, est originaire du continent et avait déjà soixante-six ans à sa nomination. Ce sera sans doute le dernier de sa génération. Les deux autres nouveaux évêques sont des natifs de l’île et sont beaucoup plus jeunes. Ils avaient alors respectivement cinquante et quarante-quatre ans. Certains pensent qu’il faudrait regrouper les diocèses, vu que les épiscopales se feront de plus en plus rares. Les prêtres et, dans une moindre mesure, les religieuses vieillissent et le dynamisme de l’ensemble de l’Église s’en trouve affecté. La pastorale, vécue au jour le jour, peut donner l’impression de monotonie. Un regard porté sur une période plus longue permet de mieux en saisir les évolutions. Ainsi en 1982, les prêtres étaient encore un millier ; en 1997, ils ne sont plus que 730. Le nombre des religieuses a beaucoup moins diminué : pour la même période, elles sont passées de 1 150 à 1 115. Certaines parmi elles, qui ont de réelles capacités, occupent des fonctions de plus en plus importantes dans les écoles, les paroisses ou les différentes commissions diocésaines.
Toujours pour la même période, le nombre des églises et chapelles a diminué de 851 à 817. Ce phénomène est surtout dû au dépeuplement des campagnes. En 1982, l’Église dirigeait encore 338 jardins d’enfants ; ce chiffre est tombé à 209. Mais ici, l’exode rural n’est pas seul en cause. L’usage de voiture de ramassage scolaire étant maintenant généralisé, certains jardins d’enfants ont pu être regroupés. Et aussi, un petit nombre de paroisses ont choisi d’abandonner les jardins d’enfants, pensant que ce n’est pas un outil apostolique très efficace.
Si le nombre des écoles catholiques, du primaire à l’université, est resté pratiquement le même (de 55 à 52), il en va différemment pour les hôpitaux et dispensaires. Alors que l’Église en gérait 64 en 1982, elle n’en a plus que 30. En fait, ce dernier chiffre est un peu trompeur. Ce sont surtout de petits dispensaires de campagne qui ont été fermés. Certains hôpitaux plus importants ont été agrandis. Avec le développement des moyens de transport, les malades préfèrent être soignés dans les grands hôpitaux où l’équipement est plus complet.
Alors que, dans tous les autres domaines, les activités de l’Église sont plutôt en perte de vitesse, on note une très forte progression dans le secteur des activités caritatives telles que centres pour handicapés, hospices pour personnes âgées, orphelinats, centres de réhabilitation pour drogués ou prostituées. Le nombre de centres est passé de 6 à 41. L’évangélisation directe étant devenue très difficile, l’Église ne veut pas rester inactive, mais cherche à témoigner par d’autres moyens de la charité du Christ qui l’anime. Le gouvernement et le Président lui-même manifestent souvent leur reconnaissance et leur soutien à ces activités de l’Église.
Chaque année, la conférence épiscopale tient à organiser un grand rassemblement des chrétiens de toute l’île. Ce sont chaque fois 10 à 15 mille personnes qui se retrouvent dans un stade pour une messe et différentes activités. Ce grand rassemblement national est précédé d’un rassemblement local dans chaque diocèse. Le thème de réflexion est celui pour l’année en cours : la jeunesse, la famille, la condition féminine... Certains prêtres et religieuses critiquent ces rassemblements qui leur demandent un gros travail de préparation, pour un résultat, semble-t-il, bien minime : un feu de paille sans lendemain. Mais les chrétiens, en général, malgré la fatigue occasionnée par le déplacement, apprécient ces rencontres où ils se sentent faire partie d’un grand peuple.
Nous signalons maintenant quelques points de la vie de L’Église où des initiatives ont été prises plus récemment :
• Le dialogue interreligieux
Comme dans les autres pays, l’Église de Taiwan, dans ses relations avec les autres religions, veut maintenant promouvoir le dialogue. Le mouvement a été lancé à tous les niveaux. Ce fut d’abord la création, en septembre 1992, d’un département d’études des religions, à l’université catholique Fujen. Bientôt suivirent des rencontres avec des représentants d’autres religions. Du 12 au 15 août 1994, une soixantaine de catholiques et bouddhistes se réunirent, au centre spirituel des Jésuites, à Changhua, pour échanger sur le thème de la famille. L’année suivante, du 31 juillet au 4 août 1995, eut lieu, au monastère bouddhiste de Fokuangshan, un colloque international entre catholiques et bouddhistes, avec la participation du Cardinal Arinze et d’universitaires du monde entier. Le 6 janvier 1996, des catholiques participent à une prière commune pour le pays. Cette prière rassemblait des croyants de 11 religions différentes. La même année, avait à nouveau lieu un colloque interreligieux, sur le thème de l’harmonie.
En fin d’année 1996, éclatèrent différents scandales financiers dans des sectes locales. Pour porter remède à ces abus, le gouvernement organisa un forum sur le thème société et religions. Les dirigeants bouddhistes et taoïstes auraient aimé voir l’instauration d’un système analogue à celui de l’Indonésie, où seules quelques grandes religions sont admises. Les catholiques, qui soutenaient le maintien de la liberté totale de religion, se trouvaient plutôt isolés. C’est pourtant ce point de vue qui fut adopté par le gouvernement, les abus pouvant et devant être réprimés par les lois ordinaires sur les associations. Signalons cependant une entorse à la liberté de religion : l’objection de conscience et ceux qui la prêchent ne sont pas admis à Taiwan.
Le 28 février 1997, le pape Jean-Paul II encourageait tous ces efforts de dialogue en recevant lui-même en audience le plus célèbre des maîtres bouddhistes de Taiwan, le Vénérable Hsing Yun, directeur d’une association qui compte 16 communautés en Europe. En mars 1997, le Dalai Lama a passé une semaine à Taiwan. Il fut invité à l’université catholique de Fujen, où il prononça un discours remarqué sur la tolérance.
Le dialogue interreligieux porte au moins un fruit très concret, puisque le Vénérable Hsing Yun a fait un don de 10 000 US $ pour la restauration de la basilique Saint-François d’Assise. Il s’y était rendu en début d’année, lors de sa visite au Vatican.
• Promotion de la justice
L’Église de Taiwan a la réputation, somme toute bien justifiée, d’être fort conservatrice, et surtout très liée au Kuomintang, le parti au pouvoir. Il n’est pas encore très éloigné le temps où le simple mot de justice, prononcé en assemblée générale des supérieurs des religieux et religieuses, faisait lever un œil sourcilleux à la plupart des participants. Depuis lors, un bon nombre de ces supérieur(e)s ont été remplacés par de plus jeunes, nés dans l’île, et donc plus ouverts à une idée qui a aussi fait son chemin dans la société civile. Les initiatives concrètes de l’Église pour promouvoir la justice restent cependant suffisamment rares pour mériter d’être signalées et appréciées.
En mai 1992, l’archevêque de Taipeh, Mgr Ti Kang, demandait une loi pour que soit généralisée l’assurance des travailleurs. Le 2 mai 1993, la commission sociale de l’épiscopat demandait le réexamen des lois sur les travailleurs étrangers, pour résoudre le problème des travailleurs clandestins. Cette pétition était renouvelée l’année suivante, avant d’obtenir partiellement gain de cause.
En 1996, l’aumônerie des Philippins organise des pétitions contre les contrôles policiers à la sortie des églises, cette pratique ne respectant évidemment pas la liberté de religion proclamée par la loi.
Lors de leur assemblée de 1997, les supérieurs majeurs émettent une protestation contre le transport en Corée du Nord des déchets atomiques de l’île. Il est à noter que l’association des supérieurs majeurs, ayant estimé que la commission justice et paix de l’épiscopat n’était pas suffisamment active, a créé sa propre commission justice et paix. Cette dernière a surtout pour but la recherche et la publication d’informations. Elle est financée par des contributions volontaires, car un certain nombre de supérieurs, opposés à la création de cette commission, refusent de la financer. Les problèmes de justice sont donc source de tiraillements non seulement entre les évêques et les congrégations religieuses, mais aussi à l’intérieur du groupe des supérieurs majeurs.
• Promotion du laïcat
Jusqu’à une époque récente, les laïcs jouaient certes un rôle important dans la vie de l’Église, mais c’était surtout au niveau des structures de base telles que les paroisses. Les chefs de chrétienté et les trésoriers étaient et sont toujours des aides précieuses du curé de paroisse, autant pour ce qui concerne les problèmes matériels que pour le partage des tâches entre les différents groupements paroissiaux.
Mais depuis quelques années, les responsables laïcs participent aussi à des prises de décision à un niveau supra-paroissial, voire au niveau diocésain. Ils sont présents dans différentes commissions diocésaines, comme la commission des finances, des affaires sociales... Les responsables des conseils paroissiaux se réunissent plusieurs fois par an, en particulier pour organiser les festivités communes. On les a vu voter, à bulletin secret, pour décider s’il était opportun ou non d’organiser, comme l’évêque l’avait suggéré, une grande procession de chars fleuris à l’occasion de la fête du Christ-Roi. En l’occurrence, la décision fut négative.
La grande université catholique Fujen, après avoir été présidée par un cardinal, un archevêque, un simple prêtre qui avait cependant le titre de Monsignor, est maintenant présidée, depuis 1996, par un laïc. Du moins, ce dernier est un catholique, ce qui n’est pas toujours le cas pour certaines écoles secondaires de l’Église. Là aussi se fait sentir le manque de compétences.
La conférence épiscopale a confié à une équipe de laïcs, comprenant des financiers et des hommes de loi, l’organisation d’une grande association caritative. Reconnue officiellement, cette association pourrait recevoir de l’aide du gouvernement, des entreprises et des particuliers. Elles soutiendrait les activités caritatives qui existent déjà et pourrait en créer de nouvelles.
• Difficultés
Parmi les nombreux problèmes rencontrés dans notre apostolat, nous voudrions signaler plus spécialement la fragilité du clergé local. Issu d’une chrétienté jeune encore, confronté à une société elle-même en mutation rapide, le nouveau clergé semble avoir des difficultés à trouver ses repères. Les évêques et les prêtres âgés ont une expérience et une sensibilité fort différentes. Aussi la communication n’est pas toujours aisée.
Il en est de même entre les différents groupes qui constituent l’Église. Certaines religieuses, ayant fait des études plus poussées, se plaignent de n’être pas prises suffisamment en considération. Des laïcs protestent contre le comportement autoritaire de leur curé qui les consulte peu, et des prêtres gémissent contre certaines initiatives saugrenues de leurs paroissiens qui tombent dans la mariolâtrie ou autres déviations.
Un autre point de discorde dans l’Église de Taiwan est le problème des relations avec l’Église de Chine. Tous sont bien d’accord pour l’aider dans la mesure du possible, et nous l’aidons effectivement. À l’occasion de visites, prêtres, religieuses ou chrétiens portent des livres ou de l’argent. Bon nombre de professeurs sont allés donner des conférences et des cours dans les séminaires, au point que certains se sont vu refuser leur visa d’entrée en Chine.
La critique vient de certains, natifs de l’île, qui estiment que l’apostolat ici même est négligé. L’accusation revient comme un slogan : « Votre cœur n’est pas à Taïwan ». La phrase est blessante, mais pas toujours injuste. À certaines réunions de prêtres, on parle uniquement de ce qui se passe de l’autre côté du détroit.
L’Église se réjouit par avance de la probable et attendue canonisation de 123 bienheureux martyrs de Chine. À l’église de Panchiao, dans la banlieue de Taipeh, possédant des reliques de 16 d’entre eux, une neuvaine fut d’abord organisée, du 13 au 21 septembre 1997. Ensuite, pendant deux mois, les reliques firent le tour de l’île, escortées par les voitures fleuries des chrétiens, avec arrêt dans les paroisses principales et messes solennelles, pour éveiller la dévotion populaire.
• Conclusion une avance du Royaume ?
Pour terminer notre étude de l’Église sur une note plus positive, après avoir déploré son état stationnaire, nous nous poserons la question suivante : « Y a-t-il progression des “ idées” chrétiennes à Taiwan ? », en essayant d’y apporter des éléments de réponse positifs.
a) Dans la société
Nous avons vu les progrès de la démocratie. Ils supposent apprentissage de la liberté et respect de celle d’autrui. Nous apprécions aussi un plus grand respect des minorités et un effort — bien tardif — pour promouvoir leur culture. Un effort est fait pour établir la vérité en toutes choses. La langue de bois disparaît. L’accent est mis sur le soutien à apporter aux faibles : handicapés, personnes âgées...
Sont à signaler aussi les efforts pour la réconciliation nationale. Le 28 février 1947, des émeutes éclatèrent que l’armée du Kuomintang réprima dans le sang. Il y eut environ 20 000 morts parmi les élites taiwanaises. Pendant plus de 40 ans, l’événement a été complètement occulté. Le seul fait de mentionner la date du 28 février pouvait vous conduire en prison. Le Président Lee a voulu faire la lumière : il a nommé des commissions d’enquête, fait ériger un monument à la mémoire des victimes et organisé une cérémonie de pardon et de réconciliation à l’occasion du cinquantième anniversaire. La date elle-même est devenue jour férié.
b) Les religions
Nous avons noté les progrès de la notion de monothéisme, dans la société, dans les religions populaires, avec le rôle émergeant de Tiangong, et surtout chez les adhérents du Yi Guan Dau.
La jeunesse exige des religions une affirmation plus nette des valeurs morales et spirituelles.
Nous avons surtout noté le grand succès du bouddhisme social et de ses activités caritatives. Il est pour nous consolant de penser que le modèle de la charité chrétienne n’est pas complètement étranger à ce succès.
III. LE GROUPE MEP
LISTE DES CONFRÈRES MEP – Décembre 1997 –
• Dans le diocèse de Hualien (Mgr André TSIEN Chih Ch’un)
1. Claude GAGELIN 70 ans Cho-shi Bunun
2. Michel MAILLOT 70 ans Jui-sui Amis
3. Auguste LESPADE 68 ans Hua-lien Taiwanais + Philippins
4. Claude ROY 67 ans Chi-an Amis
5. Claude OLRY 67 ans Feng-lin Amis
6. Louis POURRIAS 67 ans Ch’un-jih Amis
7. André BAREIGTS 67 ans Feng-ping Amis
8. François BRUNET 66 ans Hua-lien Maison et économat
de la région
9. Maurice POINSOT 65 ans Tung-feng Amis
10. André CUERQ 63 ans Yu-li Centre pour handicapés
11. Jacques-Antoine ROLLIN 63 ans Hua-lien Amis
12. Yves MOAL 56 ans Yu-li Continentaux,Taiwanais
et Amis
13. Louis BOUHEY 52 ans Fu-tien Amis
14. Claude LOUIS-TISSERA 51 ans Ta-ma Amis
15. Bernard FAYS 49 ans Hua-lien Aumôneries (prisons,
hôpitaux)
• Dans le diocèse de Taipeh (Mgr Joseph TI Kang)
16. Gérard CUERQ 60 ans Taipeh Immigrés
17. Jean-Marie REDOUTEY 58 ans Taipeh Immigrés
• Dans le diocèse de Hsin chu (Mgr Luc LIU Hsien Tang)
18. Christophe KELBERT 40 ans Pa te Immigrés
• Dans le diocèse de Tainan (Mgr Joseph CHENG Tsai Fa)
19. Guy DE REYNIÈS 65 ans Kuo yi Foyer de Charité
• À l’école de langues
20.Yvon VELOT 32 ans T’ai shan
La stabilité de l’emploi est certainement une caractéristique de la Région de Taiwan. Depuis la dernière Assemblée générale, seul un confrère, Christophe Kelbert, a changé de poste et d’occupation : étant alors jeune missionnaire, il n’avait pas encore trouvé un travail à sa mesure. Pour les autres confrères, on serait tenté de les croire inamovibles. Ou alors doit-on dire que la direction du diocèse manque d’imagination ?
Les confrères MEP de Taiwan, ou plus exactement ceux du diocèse de Hualien vivent très proches les uns des autres. Pour toute la société MEP, ce sont certainement eux qui travaillent le plus ensemble, qui ont le moins l’occasion de collaborer avec le clergé local ou avec des membres d’autres sociétés missionnaires. D’abord parce que le clergé local est peu nombreux, et ensuite parce que les MEP sont groupés à Hualien même, et au sud de la ville.
La fonction de vicaire est pratiquement inconnue dans le diocèse. Par ailleurs, seuls 5 prêtres locaux se trouvent avoir pour voisin immédiat un ou plusieurs MEP. Il est pour nous bien regrettable d’avoir si peu d’occasions de travailler avec des prêtres locaux. Et nous souffrons aussi de voir que la tribu des Amis, au sein de laquelle la plupart d’entre nous vivent, n’a donné à l’Église que 3 prêtres, alors que plus de 50 religieuses sont originaires de cette tribu.
Les confrères de Hualien sont presque tous en paroisse. Sur 23 paroisses que compte la partie nord du diocèse, 13 ont un MEP comme pasteur, et, en général, ce sont des paroisses importantes. Comme nous sommes proches les uns des autres, nous avons souvent l’occasion d’échanger nos expériences, même si nos pratiques pastorales ne sont pas complètement unifiées.
Par ailleurs, chaque mois nous passons une journée ensemble. Le temps est partagé entre la prière, les échanges sur un problème pastoral ou autre, l’écoute d’une petite conférence préparée par l’un de nous et, bien sûr, de bons moments de détente.
Nous allons passer en revue les différents confrères de la région, en commençant par ceux de la ville de Hualien, et en progressant vers le sud du diocèse, pour terminer par ceux de la diaspora, c’est-à-dire ceux qui vivent dans les autres diocèses.
Pendant les six dernières années, le Père François Brunet a continué à assumer la charge d’économe et de responsable de la maison régionale. Il a toujours tenu les comptes avec beaucoup de clarté et de précision, et est resté constamment à la disposition des confrères, pour l’accueil, la préparation des voyages, l’assurance des véhicules et les différents achats qui facilitent la vie de chacun.
De nombreux hôtes de passage ont également profité de sa disponibilité, en particulier les Français travaillant à Taipeh. Le dimanche, il était souvent appelé en remplacement dans les paroisses, surtout pendant les congés des confrères.
Après avoir accompli de longues années de service (plus de vingt ans comme économe), vu son âge et l’aggravation de son diabète, il a demandé à être déchargé de sa tâche et à rentrer en France. Puisse la médecine française lui assurer encore de nombreuses années paisibles.
En plein cœur de la ville de Hualien, le Père Auguste Lespade reste fidèle à sa paroisse taiwanaise, malgré la faiblesse des résultats : une centaine de baptisés, au milieu d’une ville de 130 000 habitants. En outre son excellent anglais lui permet d’assurer l’aumônerie des Philippins.
« Il y a 4-5 ans, durant l’Avent, les chrétiens taiwanais de la communauté paroissiale de Min-Kuo Road avaient préparé cent cadeaux de Noël pour les migrants philippins travaillant dans le secteur. Cette année, ils vont recommencer, sachant bien que le nombre de cadeaux ne suffira pas, car les migrants sont aujourd’hui des centaines et des centaines.
Dans le nº 322 des MEP Michel Roncin intitule son article sur les migrants en Asie « le cauchemar ». Des millions d’hommes et de femmes vivent ce cauchemar aujourd’hui. À Taiwan, ils sont 250 000, environ 2 500 à Hualien. Ceux avec qui on peut communiquer, à part quelques exceptions, sont Philippins, parce qu’ils parlent anglais, et beaucoup sont catholiques. Que de misères, de souffrances, de problèmes : problèmes de langue d’abord, car cela entraîne beaucoup d’incompréhensions.
Certains employeurs sont humains, mais beaucoup les traitent comme des esclaves. Au départ, ils doivent payer une forte somme d’argent aux agences qui leur trouve un contrat de travail ; en moyenne, cela représente 6 mois de salaire. Pour les hommes, ils travaillent surtout en usine, ils vivent en dortoir et les lois du travail les protègent un peu. Pour les femmes, qui sont à peu près la moitié du nombre, il n’y a pas de couverture sociale. Certaines n’ont jamais un jour de repos. Tous les six mois, elles doivent subir un examen médical ; si elles ont des parasites ou se trouvent enceintes, c’est le renvoi immédiat au pays.
Il y a des faux frères, en général des couples moitié chinois, moitié philippins, qui les exploitent sous prétexte de les dépanner. Beaucoup de filles sont mariées à des hommes du pays qui n’ont pas pu trouver femme, pour une somme de 30 000 NT à l’entremetteuse. Il y a des sectes. protestantes ou bouddhistes qui font des ravages parmi ces migrants.
Depuis une dizaine d’années, on a essayé de venir en aide à ces migrants. À présent, il y a, le dimanche, une messe en anglais au centre pastoral du diocèse, qui se trouve tout près de l’entrée du port : cela permet également aux marins d’y participer. Ces marins sont pour beaucoup des Philippins, mais aussi Indiens, Srilankais, Birmans. Y viennent aussi des étrangers de passage.
Durant 4 ans, nous avons eu le concours de deux coopérants français qui nous ont aidés pour visiter les migrants, les rassembler, organiser des loisirs tels que tournois de basket... A présent, nous avons engagé une catéchiste Philippina, surtout pour conseiller et visiter les femmes. La plupart s’occupent de personnes âgées ou de malades. Beaucoup passent des mois sans jamais sortir de la maison ou de l’hôpital. On leur porte de la lecture ou des fascicules du dimanche.
Le cauchemar de ces migrants existe aussi au pays d’où ils viennent : que de familles disloquées, que de mariages brisés ; un exemple : une femme de 42 ans, dentiste. Son mari l’a quittée lui laissant les enfants, pour aller vivre avec une autre femme. Il a emporté tous les instruments du cabinet dentaire. Pour payer les études secondaires de ses enfants, elle est venue à Taiwan comme bonne à tout faire, dans une maternité à cent mètres de notre résidence. Elle s’échappe de temps en temps pour venir prier dans la chapelle, la patronne ne voulant pas la laisser sortir. Elle vient d’apprendre que le second fils, de quinze ans, s’est mis en ménage avec une fille de son âge, et l’aîné, de dix-sept ans, se drogue. Cette femme a encore le courage de sourire. Et quand on pense qu’ils sont quatre millions de Philippins à l’étranger, comme travailleurs migrants... »
Le Père Jacques-Antoine Rollin est en banlieue sud de Hualien.
« Déjà 3 ans que j’ai déménagé à De an (Kulamaï est le nom japonais adopté par les Amis). Le centre paroissial avait été inauguré le 25 avril 1993. C’est un bâtiment de 20 m sur 18, dont les fondations sont prévues pour supporter jusqu’à 5 étages ; pour le moment, il n’y a qu’une église au rez-de-chaussée et une grande salle polyvalente au premier. Le terrain, rescapé des expropriations par la mairie pour élargir deux rues, étant très étroit, il fallait bien prévoir l’avenir.
Habitant maintenant dans l’ancien jardin d’enfants qui jouxte l’église, j’ai donc quitté définitivement Fu Jen Lu, où j’avais passé 23 ans, depuis 1969. Avec les 4 ans de Tong Li, ça fait près de 30 ans en milieu taiwanais : c’est donc un changement important pour moi, bien que mes voisins immédiats soient taiwanais. Je continue d’ailleurs toujours à pratiquer ce dialecte partout... sauf à l’église où j’utilise surtout le mandarin.
J’ai fait une tentative sérieuse pour apprendre le dialecte Amis, pensant qu’en romanisation, ce serait facile... mais il n’en est rien : contrairement au chinois, la grammaire n’est pas simple, et la prononciation présente bien des pièges ! Apprendre un nouveau dialecte est un investissement considérable et, après 60 ans, on hésite à se lancer dans le troisième, d’autant plus qu’ici, ce n’est pas absolument indispensable. De An est actuellement en pleine ville de Hualien, et tous les chrétiens de moins de 60 ans parle le mandarin ou le taiwanais... ou les deux, mais pas les vieux, et tous, entre eux, préfèrent bien sûr utiliser leur langue maternelle. Beaucoup d’enfants sont comme moi et ne comprennent pas l’Amis, ou n’aiment pas le parler.
Pour mieux connaître les chrétiens, tous les mardis soirs, je consacre deux heures à visiter les familles, avec deux religieuses et le chef des chrétiens de l’endroit. Comme il y en a près de 300, nous ne les voyons chacune que tous les deux ou trois ans. Nous consultons leur livret familial et corrigeons nos registres paroissiaux. J’ai bien du mal avec les relations de parenté... Nous découvrons souvent des situations compliquées au possible, et sous l’apparente prospérité, bien des cas douloureux, comme ces jeunes de 30 ans et plus qui resteront vieux garçons, parce que beaucoup de filles se marient avec des Taiwanais (et laissent tomber leur christianisme par le fait même). Familles désunies, taux de divorces en nette progression, etc. N’ayant aucune mémoire visuelle, je photographie systématiquement tout le monde, et inscris les noms dessous. Nous visitons aussi nos malades, dans les hôpitaux de la ville, où nous découvrons chaque fois 3 ou 4 chrétiens venus d’ailleurs.
Les dimanches, l’église est pleine, les retardataires se tiennent dans la galerie extérieure : « Que nos chrétiens sont donc fervents ! » Oui, mais cette église n’a que 150 places ! Et les 6 ou 700 qui ne sont pas là ? Il est vrai qu’en semaine, je vais leur dire des messes dans les autres postes, vrai aussi que beaucoup de chrétiens font les 3x8 (usines d’engrais, de pâte à papier...) et ne sont pas nécessairement libres le dimanche matin, que certains sont partis comme pêcheurs jusqu’en Argentine, ou comme ouvriers en Indonésie ou à Taipeh, mais il reste quand même qu’il y a beaucoup de chrétiens tièdes... C’est un euphémisme.
La sacramentalisation ne va pas fort non plus : pas de baptêmes en 1997, 4 mariages, dont 2 mixtes, 6 enterrements avec messe. Enfin, je me fais beaucoup de soucis pour notre groupe de jeunes qui très bien marché jusqu’à maintenant, ce qui est exceptionnel à Hualien, mais qui commence à battre de l’aile... Et les enfants ? C’est encore pire. L’avenir s’annonce plutôt mal.
Nous vivons à Taiwan dans une Église pas très dynamique, aussi mes voyages annuels d’un mois en Chine sont-ils pour moi un ballon d’oxygène, mieux, une vraie retraite. Là, l’Église — officielle clandestine — force mon admiration, en particulier dans ce Hebei où j’étais en juin de nier (11e voyage). Avec des moyens très pauvres, malgré sa difficile existence dans cet état marxiste dur, et même quelquefois, encore maintenant, dans la quasi persécution, l’Église locale fait des merveilles : vocations pléthoriques (séminaristes ou religieuses), constructions d’église énormes communautés très ferventes. En ville comme à la campagne, des jeunes non chrétiens sont intéressés par 1’Évangile. Je n’ai bien sûr pas le droit de faire de l’apostolat en Chine, mais c’est moi qui suis évangélisé ! Ce qui donne du courage pour les 11 mois suivants. »
Le Père Bernard Fays réside en banlieue est de la ville de Hualien. Il présente lui-même ses activités : « 1994 : 11e année de présence à Sakura (Tsochang paroisse Amis en banlieue de Hualien et Shuilien à 30 km de Sakura, en bordure de mer. 1994, année de la famille organisation de quelques activités de « Pastorale Familiale » dans les districts de Hualien et Taitung. Préparation de quelques week-ends de Marriage Encounter. Aumônerie des hôpitaux et dans un centre de détention pour mineurs à Hualien. À Taipei, accompagnement d’un groupe de la Fraternité des Personnes malades et handicapées. Hualien, participation aux activités de Life Line (SOS Amitié).
1995 : suite.., et fin. Juillet-août, 2e stage CPE (Clinical Pastoral Education) puis 3 mois de congés en France. En fin d’année, démissionne de la charge de curé de Sakura, mais garde le poste de Shui lien. Nouvelle orientation : les prisons du district de Hualien.
1996 : Aumônerie de prisons. Accompagnement de quelques groupes de Marriage Encounter et follow-up. Participation à l’élaboration d’une association destinée à aider des jeunes en difficultés scolaires ou familiales, plus tard appelée : « La maison du petit arbre ».
1997 : Cessation de mes activités auprès de la Fraternité des personnes malades et handicapées de Taipei. Accueil des premiers jeunes dans une maison louée à Hualien. Prisons: accompagnement de plusieurs groupes de jeunes condamnés (18-25 ans). Tentative de formation de visiteurs de prisons. Fin 1997, prise en charge de l’Économat régional.
Appréciation sommaire : dans mon souci d’ouverture apostolique auprès des non-chrétiens, j’ai toujours essayé d’y intéresser les chrétiens des communautés existantes. Que ce soit dans le cadre de Marriage Encounter, de l’aumônerie des prisons ou de l’accueil des jeunes en difficultés, je n’ai, jusqu’à présent, rencontré pratiquement aucun écho positif tant au niveau de la hiérarchie (évêque, prêtre) locale que des fidèles de l’Église catholique. Pour moi, la « mission » est l’histoire d’un petit reste, thème biblique revitalisant...
Depuis plus de 25 ans, le Père Claude Roy est curé de la paroisse Amis de Chian, et réside au bourg principal de Tienpu, en banlieue sud-ouest de la ville de Hualien. La population du secteur est en augmentation constante, à cause de l’extension de la ville. Les chrétiens du lieu, trouvant plus facilement du travail sur place, ont moins tendance à quitter la paroisse, et il y a aussi des chrétiens venus d’autres paroisses qui ont acheté un appartement dans le secteur. Aussi, l’église centrale se trouve être trop petite, en particulier les jours de fête.
Le frère Julius Felder, architecte suisse, qui avait fait les plans il y a 17 ans, a accepté de revoir sa copie, pour ajouter une centaine de places à l’église telle qu’elle est actuellement. Mais l’évêque n’a pas donné son accord. Il demande de démolir l’église et de la reconstruire beaucoup plus grande. La paroisse n’ayant pas les moyens financiers de réaliser un tel projet, les choses en restent là.
Ayant subi une greffe rénale en 1988, le Père Claude Olry a pu revenir dans sa mission en 1990. « De retour à Taiwan, je n’ai pas retrouvé mon ancienne paroisse, Shoufeng, confiée après mon départ, en janvier 1986, à un prêtre local de l’ethnie Amis. Une paroisse voisine, Fenglin, se trouvait être sans desservant. Elle me fut attribuée.
Paroisse en partie urbaine et en partie rurale. Un bourg central où je réside, et dix secteurs de campagne satellites. L’ensemble forme l’agglomération administrative de Fenglin, avec une population totale de douze mille personnes environ ; les deux tiers appartenant au groupe chinois Hakka (population émigrée de la Chine du Nord vers le Sud, Kwangtung, Fukien et Taiwan) et aussi d’autres Chinois venus plus récemment à Taiwan et originaires de différentes provinces de Chine continentale. Les uns et les autres sont majoritairement de religion taoïste ou de religions populaires chinoises (culte des ancêtres). Trois de mes prédécesseurs dans cette paroisse de Fenglin, les Pères E. Barreau, A. Duris et P. Peckels avaient réussi à faire quelques conversions et quelques baptêmes parmi cette population chinoise continentale et Hakka. Il n’en reste pratiquement rien, ou si peu...
Ne connaissant ni le Hakka ni le taiwanais, langues différentes du mandarin (langue chinoise de Pékin et langue officielle à Taiwan), les contacts avec ceux qui parlent sinon exclusivement, mais de préférence ces langues, s’en trouvent plus difficiles, occasionnels, superficiels et pratiquement sans lendemain, même si ces contacts donnent, malgré tout, la possibilité de témoigner de Jésus-Christ. Des rencontres plus fréquentes et plus suivies avaient été possibles autrefois grâce en partie, mais en partie seulement, à un jardin d’enfants très apprécié des habitants du bourg central. Jardin d’enfants que j’ai trouvé fermé à mon arrivée à Fenglin, et qu’il ne m’est pas possible de rouvrir, parce que ce “créneau” jardin d’enfants, vide et libre il y a quelques années encore, est maintenant occupé par d’autres organismes privés ou municipaux et aussi parce qu’il y a beaucoup moins d’enfants que par le passé, contrôle des naissances oblige.
Mes paroissiens appartiennent donc tous ou presque à la tribu aborigène Amis. Des aborigènes baptisés pour la plupart par mes prédécesseurs dans la paroisse : Pères E. Barreau, A. Duris, P. Peckels et M. Saldubéhère. Les trois premiers eurent à faire face, dans les débuts de la mission à Hualien, il y a une quarantaine d’années — période dite du miracle de Formose — à une demande très forte d’entrée dans l’Église. Ils mirent les bouchées doubles, travaillèrent vite et baptisèrent beaucoup, remplissant les registres de baptême. Les années 1955 à 1960 furent les plus actives et les plus fécondes. À partir des années 70, comme dans les autres paroisses du diocèse, il n’y eut plus guère que des baptêmes d’enfants. En 42 années de travail missionnaire, 2 612 personnes furent baptisées à la paroisse de Fenglin.
Actuellement, peu ou pas de baptêmes d’adultes, car il reste peu de vrais catéchumènes à baptiser, c’est-à-dire peu d’adultes non encore baptisés et suivant avec sérieux et persévérance un vrai catéchuménat de plusieurs mois, voire de plusieurs années. Presque tous les baptêmes sont donc des baptêmes d’enfants de familles chrétiennes. En sept ans de présence à Fenglin, je n’ai baptisé qu’une soixantaine de bébés, soit une dizaine de baptêmes par an.
Les Amis du secteur administratif de Fenglin comptent environ 3 000 personnes. Un certain nombre d’entre eux, un millier environ, appartiennent à l’église presbytérienne. Par ailleurs, quelques familles sont restées ou sont redevenues de religion animiste. D’autres sont de religion taoïste et d’autres encore sont sans religion bien définie.
La communauté catholique actuelle ne compte évidemment pas 2 612 baptisés, chiffre total de tous les baptêmes portés dans les registres. Un certain nombre d’entre eux — cinq cents environ — sont d’une autre ethnie, les Atayals, et appartiennent maintenant à une autre paroisse. Un nombre assez important de décès a aussi diminué notablement ce chiffre. Enfin d’autres baptisés ont disparu sans laisser d’adresse et ne se trouvent plus sur la paroisse de Fenglin. Il reste environ un millier de baptisés plus ou moins présents sur la paroisse, car beaucoup de jeunes et de moins jeunes sont partis chercher du travail dans les zones industrielles de l’île.
Cinq à six cents adultes, dont beaucoup de personnes âgées, quelques jeunes gens et un certain nombre d’enfants d’âge scolaire sont donc présents dans mes six paroisses et dessertes. Tous, bien sûr, ne pratiquent pas régulièrement. Je ne fais le plein de mes église et chapelles qu’une ou deux fois par an, à Noël ou à Pâques (moins à Pâques), ce qui fait environ 350 personnes. Ce n’est évidemment pas la moyenne des dimanches ordinaires, tant s’en faut ; le chiffre de la pratique habituelle se situant très en dessous.
Mon travail missionnaire est avant tout un travail de pastorale paroissiale. Il faut accompagner tous ces néophytes adultes dans toutes les étapes de leur vie chrétienne et religieuse, continuer à les instruire et à les catéchiser par la prédication à l’occasion des messes dominicales ou autres fêtes religieuses, à l’occasion des funérailles. Les préparer à la pratique des sacrements, Pénitence et Eucharistie. Les rencontrer à l’occasion de visites aux familles et de contacts personnels. Catéchisme aux enfants, préparation au baptême et plus spécialement au mariage quand c’est possible, et ce n’est malheureusement pas toujours possible, car les jeunes candidats au mariage sont rarement présents dans leurs familles et ne reviennent souvent que peu de temps avant la cérémonie du mariage, ce qui laisse bien peu de temps pour une micro-instruction religieuse prématrimoniale. Tout juste a-t-on le temps parfois de parer au plus pressé, c’est-à-dire de régler les questions de dispense à donner. Beaucoup de mariages, en effet, se font avec un partenaire non catholique et donc avec dispense de disparité de culte. 50 mariages en 7 ans dont 35 avec dispense. Telles sont mes activités missionnaires actuelles. »
S’il assume aussi la charge de supérieur régional, le Père Claude Louis-Tisserand, n’en réside pas moins, la plupart du temps, dans sa paroisse. « Je suis donc, depuis plus de 11 ans, curé de la paroisse de Tama, à Kuangfu. La petite ville de Kuangfu est divisée en plusieurs secteurs ou villages, dont celui de Tama, essentiellement peuplé d’aborigènes de l’ethnie Amis. Alors que beaucoup de villages se vident de leur jeunesse, que des écoles primaires ferment, le secteur de Kuangfu garde une certaine activité. L’an dernier, a été ouvert un lycée professionnel, pour les 15-18 ans, avec les sections commerciales et techniques. En plus des étudiants, ce lycée nous amène des professeurs et développe le commerce. Par ailleurs, un certain nombre de jeunes couples des villages voisins a acheté un appartement à Kuangfu, où les constructions se multiplient.
La vitalité du secteur se manifeste au jardin d’enfants de la paroisse. De 1990 à 1995, nous n’avions qu’une cinquantaine d’inscrits. Depuis deux ans, ce nombre est remonté à 75, et nous avons dû rouvrir une troisième classe. Nous profitons aussi de la fermeture de deux jardins d’enfants dans les petits villages voisins.
Dire que la paroisse fait preuve de la même vitalité serait bien exagéré. Les activités se poursuivent sur un rythme acquis, mais les éléments les plus dynamiques vieillissent, et les plus jeunes, à part quelques remarquables bonnes volontés, sont en général beaucoup moins motivés. Selon la coutume Amis, les chrétiens aiment à se regrouper par tranches d’âge, aussi bien pour les tâches matérielles comme le nettoyage de l’église que pour les activités spirituelles, comme la visite des malades ou la bénédiction des nouvelles maisons.
Ainsi, en 1994, un groupe de jeunes parents s’est constitué dans la desserte de Tachuan. En 1997, un autre groupe de jeunes adultes a commencé à se réunir au centre de la paroisse, à Tama, principalement pour apprendre les chants religieux dans la langue de la tribu, langue qu’ils maîtrisent moins bien que leurs aînés, mais qu’ils tiennent à conserver.
Entre 1991 et 1997, il y eut 201 baptêmes à la paroisse (195 pour les six années précédentes). Parmi eux, 8 étaient des vieillards malades, ce qui indique que nous avons toujours un certain nombre de catéchumènes à vie, bien peu préoccupés de la religion à laquelle ils sont censés appartenir.
22 baptêmes peuvent être considérés comme des baptêmes d’adulte. Une dizaine d’entre eux sont des jeunes femmes qui suivent la religion de leur mari, selon la coutume locale. Il serait plus exact de dire qu’elles suivent la religion de leurs beaux-parents qui les poussent au baptême plus que leur mari. Si on observe que, pour la même période, il y a eu 40 mariages mixtes, on constate que les trois quarts des brus (ou gendres) n’ont pas été baptisés, ou pas encore ; la pression familiale ne joue donc pas toujours, et il y a grand danger pour l’éducation chrétienne des enfants, car les 2/3 des mariages sont des mariages mixtes.
Parmi nos 201 baptisés, 19 étaient des enfants d’âge scolaire. Pour toutes sortes de raisons, souvent à cause du travail à l’extérieur, les parents avaient oublié de faire baptiser leurs enfants. Ils seront baptisés, s’ils se montrent réguliers à la messe du dimanche.
Enfin, la plus grande partie, 152 baptisés, étaient des bébés ou de jeunes enfants. Là aussi, la pression des grands-parents joue un grand rôle dans la demande de sacrement. Cette simple consultation des registres paroissiaux nous aura donc fait toucher du doigt une partie des problèmes qui sont à peu près les mêmes dans les différentes paroisses du diocèse. »
Depuis plus de 7 ans, le Père Louis Bouhey est curé de Futien. Cette paroisse comprend certes une petite annexe de 10 familles, avec sa chapelle, à 8 km. Cependant cette paroisse peut être considérée comme une seule communauté de plus de 300 familles, très bien structurée, divisée par quartiers et par groupes d’âge.
Comme en beaucoup d’autres endroits, la chrétienté est menacée par le retour au paganisme et l’attrait du taoïsme. À l’occasion des maladies et des décès, les chrétiens viennent nombreux et ne ménagent ni leur temps ni leur voix pour prier et chanter. Malgré cela, un nombre non négligeable de familles rajoutent encore quelques rites taoïstes, « pour plus de sûreté », semble-t-il.
Le 30 juin 1996, la paroisse accueillait les chrétiens de la partie nord du diocèse, pour une sorte de réunion de chorales, avec notamment la participation de l’ensemble des chorales (plus de 180 exécutants) des chrétiens émigrés au nord de l’île.
La paroisse comptant plusieurs musiciens patentés, elle a publiée elle-même un petit recueil de chants religieux en langue Amis. Si quelques paroles font sourciller les théologiens délicats, les mélodies sont en général fort jolies.
Au bord de l’océan, le Père André
Bareigts est curé du district de Fengpin.
Voici son rapport :
Janvier 1993 : baptisés : 3 430 ;
catéchumènes : 400 ;
total : 3 830
Janvier 1997 : baptisés : 3 415 ;
catéchumènes : 270 ;
total : 3 685
Émigrés : 142 - Apostats : 30 – Baptisés : adultes 171 — enfants 390
La population du district de Fengpin diminue constamment depuis 1970 environ ; 3 écoles primaires sont fermées, le nombre d’enfants présents dans les villages a diminué de 10 % environ depuis 1992.
Nos chrétiens ont encore peur : peur de la maladie, peur de la mort, peur des mauvais rêves. En conséquence, il y beaucoup de pratiques païennes qui se font à ces occasions.
Entre 1992 et 1997, six bonnes familles pratiquantes ont apostasié pour raison de maladie, dans le district de Fengpin. Dans ces familles, quatre morts (bons pratiquants auparavant) ont été enterrés selon les rites païens.
Bonnes choses à noter :
— La pratique de ceux qui restent dans les villages me paraît être en amélioration.
— La lecture de l’Amis est en progrès, aussi les assemblées liturgiques sont mieux assurées.
— Il y a un grand progrès dans l’aide financière des chrétiens envers l’église.
— L’influence des familles restées dans les villages sur les membres partis en ville me paraît plus forte que dans le passé, et il me semble que les émigrés dans les villes sont davantage en contact avec les curés qu’autrefois.
En gros, il y a des ombres, mais aussi bien des consolations.
Paroisse de Jui-Sui : Michel Maillot
« Dans le rapport de 1992, j’avais raconté longuement la. marche de la paroisse, relevant tout spécialement ce qui, semblait-il, donnait satisfaction. Six années sont passées, rien n’a vraiment changé. Le travail de formation suit lentement sa course, le chômage pointe à l’horizon, les enfants se font plus rares. Il faut naviguer à vue, forcer l’imagination pour maintenir le cap, si toutefois il a été fixé. Taiwan vient de subir la crise financière qui secoue l’Asie toute entière. Que faisons-nous au milieu de tous ces remous ? Je prends mon journal.
1992 : M. Chuang, notre « leader » disparaît dans un accident. C’était le plus capable de la paroisse. Il était apprécié et sera difficilement remplaçable. « Seigneur, Vous m’en demandez beaucoup ! »
1993 : Mon mandat de supérieur régional prend fin : dix années au service du groupe. J’ai essayé d’être sur tous les fronts. Maintenant, je vais être plus présent à ma paroisse. Pour fêter le 10e anniversaire de l’envoi par l’évêque des volontaires de l’apostolat, 30 d’entre eux, accompagnés du Père Poinsot et de moi-même, font un pèlerinage au Japon (Kyushu), sur les traces des martyrs. Le P. Julien Gayard est notre guide. Beau et bon voyage. D’autres groupes reprendront le même chemin.
1994 : Visite de deux neveux et d’une nièce, qui vivent trois semaines chez moi. Ce qui les intéresse, ce n’est pas tant le tourisme qu’un bout de chemin avec moi.
1995 : Quarantième anniversaire de mon arrivée à Hualien : les Amis tuent le cochon, chantent et dansent. Pourvu que cela dure !
1996 : Depuis plusieurs années, deux ou trois fois par an, le centre paroissial est envahi par les enfants des couples français travaillant à Taiwan : rencontres organisées par l’école française de Taipeh, pour apprendre à connaître le Taiwan profond, celui de la campagne.
Et nous arrivons en 1997. Comme à chaque début d’année, dans notre zone pastorale de Yuli, se tient un rassemblement à thème d’environ 500 jeunes. En janvier 1997, c’est au tour de la paroisse de Juisui d’organiser la manifestation. Thème choisi, imprimé sur les tee-shirts : la prévention routière. En après-midi, jeux et sports, animés par un groupe de professeurs. En soirée, la course aux flambeaux sur 5 kilomètres, avec traversée de la ville... Au milieu des pétards lancés par les curieux, sortis de leur boutique, la voiture de tête diffuse le thème et en donne une explication. Au retour, danses, chants profanes et religieux, c’est la fête pour tous. C’est la 5e année que cette manifestation se déroule : on peut encore faire mieux et combattre les pessimistes qui disent que rien ne va plus dans l’Église à Taiwan.
1997 encore. Depuis plus de 10 ans, notre salle polyvalente tient lieu de chapelle, ce qui pose problème pour les autres activités. D’où projet de construction d’une église. Tout va très vite : après dix mois de travaux, un bel édifice — au dire de nombreux passants — de 150 places, sur fond de montagne, complète l’ensemble des bâtiments, résidences et dortoirs, du centre paroissial. Le 25 novembre, jour de l’inauguration, présidée par notre évêque, Mgr Tsien. Plus de 1 200 personnes se trouvent réunies pour célébrer l’Eucharistie, partager le repas, chanter et danser. Vers 16 heures, un gâteau d’anniversaire de 7 étages m’est offert... vous avez deviné : dans trois jours, j’aurai bouclé les « 70 ». Parmi les cadeaux, un de taille : la présence depuis quelques jours de Jean, mon jeune frère, avec Colette, son épouse, et Norbert Lemaire, condisciple de Bièvres. Leur présence atténue la fatigue accumulée durant l’année des travaux, et apporte un cachet tout spécial à la fête. « Seigneur, Tu m’as vraiment comblé : puis-je T’en être reconnaissant à jamais. »
Pour terminer ce rapport, je me permets quelques réflexions sur l’atmosphère qui règne actuellement dans le diocèse, peut-être à cause de statistiques que l’on hésiterait à publier. Serait-ce la période des vaches maigres ? Il me semble que les difficultés rencontrées dernièrement dans le train de vie de beaucoup de gens perturbent quelque peu leur engagement dans l’Église. On s’était un peu installé dans le confort, on prenait le temps de profiter de la 1ère voiture acquise et de la maison nouvellement construite. Et puis, d’un coup, l’argent rentre plus difficilement, le travail se fait plus rare... on ne sait plus comment faire face aux engagements pris dans de nombreux domaines. Ce phénomène engendre un malaise dans beaucoup de foyers et on cherche alors quelque chose à quoi se raccrocher ; pour les chrétiens de fraîche date, la foi est facilement ébranlée, on ne voit pas de suite le travail de la grâce qui, pas à pas, fortifie et encourage à se tourner vers Celui qui quotidiennement peut aider. Influencés par les jeunes qui vivent en dehors de leur famille et qui écoutent d’autres sons de cloche, les anciens hésitent, tiraillés entre leurs promesses du baptême et les boniments de nombreuses sectes... C’est là que la formation permanente mettra les pendules à l’heure. Notre réaction est de dire que nos chrétiens n’ont pas de temps pour cela, parfois avant même de leur avoir parlé.
J’ai constaté, durant ces dernières années, que plusieurs jeunes à qui confiance est faite, se rendent disponibles pour participer aux sessions de formation. Un exemple : six personnes ont pris cette année quatre jours de congé pour participer à une session catéchétique... La majorité des paroisses n’avait aucun envoyé. Et c’est là, je pense, et pas ailleurs, qu’un effort sérieux doit être fait dans le diocèse de Hualien. Sinon, le manque de prêtres se faisant sentir, les paroisses n’auront pas formé de leaders et verront leurs ouailles se tourner vers d’autres églises ou sectes, là où elles trouveront des guides.
À présent, que faut-il faire ? Laisser la place à d’autres… il serait temps. Mais voilà : la relève, quand elle existe, ne répond pas, nous dit-on, aux critères sur lesquels les évêques s’appuient pour donner une paroisse à un jeune... Et alors... Les paroissiens, eux, que demandent-ils ? Je vais aller faire un sondage.. .et je vous en reparlerai.
Louis Pourrias — Paroisse de Chun-Jih
La paroisse dite de Chun Jih s’étend sur trois Li, secteurs administratifs chinois, en fait sur sept villages, et elle compte six églises. D’après le dernier recensement officiel de septembre 1997, il y aurait 5 511 habitants, dont 3 105 hommes et 2 406 femmes. En milieu rural, il y a beaucoup d’hommes pas encore mariés, toujours inscrits au village, même s’ils travaillent en ville, tandis que beaucoup de filles mariées à des citadins sont recensées ailleurs.
Considérons maintenant les registres paroissiaux. Depuis les débuts de la mission, il y a eu 6 891 baptêmes. Enlevons les 1 034 enterrements. Il reste apparemment 5 857 vivants. Où sont-ils ? Que sont devenus les mille et quelque couples mariés à l’église depuis le début ? Que signifient ces chiffres sur le plan paroissial ?
Prenons maintenant comme exemple le seul village catholique de Te Wu, en Amis, Ligatsai. Ce village est presque entièrement aborigène Amis, et il n’y a pas plus de 10 familles protestantes. Il y a actuellement 109 maisons catholiques. Les adultes — parents et grands-parents — présents au village se comptent ainsi : 86 hommes et 104 femmes. Leurs enfants, en comptant tous ceux qui ne sont pas encore mariés, sont au nombre de 239, mais pour la grande majorité, ils sont partis dans les grandes villes dès l’âge de 16 ans. Il y a 138 personnes mariées à l’extérieur et vivant avec leur conjoint. De plus, 148 ménages, plus ou moins jeunes, ont émigré à la recherche de travail, et leurs enfants (381) les accompagnent, car les parents travaillent tous les deux et peuvent louer, ou même de plus en plus souvent acheter, des maisons. Mais combien de ces familles sont inscrites à l’église du lieu ?
Cependant, tous restent attachés à leur village, à l’église de leur baptême. Tous reviennent au moins 2 fois par an et à l’occasion d’enterrements ou de mariages. Ils tiennent encore à se faire enterrer au cimetière du village, avec une cérémonie religieuse. Actuellement, tous se disent catholiques et font mettre crucifix et images saintes dans leur maison. Je sais que plusieurs sont des leaders très actifs, qui ont à cœur de rechercher leur parenté et leurs amis un peu éloignés de l’église. Ces émigrés de Ligatsai viennent de manifester leur attachement à leur communauté d’origine en achetant pour l’église deux belles statues de la Vierge et de saint Joseph, et une autre statue de la Vierge, de plus de deux mètres, pour la placer dans une grotte. Cela peut faire sourire. Cependant l’avenir repose en partie sur eux, aussi bien au village qu’à l’extérieur ; et cette unité a donné un nouvel élan de ferveur à ceux qui restent.
En effet, que se passe-t-il au village même, avec une communauté qui vieillit ? Notons simplement le petit nombre d’enfants en âge scolaire, entre 20 et 30, alors qu’à mon arrivée en 1970, on en comptait près de 100. Du côté des adultes, durant mon séjour en France, le groupe des femmes s’est scindé en deux : le groupe sainte Anne, des plus de 40 ans, et le groupe Marial des femmes entre 30 et 40 ans. Le premier est plus directement en charge des familles et spécialement des malades ; le deuxième anime la liturgie, lecture et chant des enterrements et des mariages. Toutes se réunissent une ou deux fois par semaine pour chanter, apprendre à lire en romanisation les textes de la messe... Elles aiment, au cours de leur réunion, à réciter le chapelet. Depuis, je note leur présence fidèle aux messes du dimanche. De plus, certaines d’entre elles participent à des réunions de formation animées par des religieuses de Sainte Marthe, pour être des leaders dans leur communauté. Bien sûr, les hommes sont un peu à la traîne, mais cela s’explique par la recherche de travail à l’extérieur en dehors du temps du repiquage du riz et de la moisson. Les responsables sont fervents et savent chanter et lire comme les femmes ; cette équipe est très soudée pour le plus grand bien de la communauté.
Les autres postes de la paroisse connaissent à peu près la même évolution, avec des hauts et des bas dans leur zèle religieux.
Le curé vieillit, les catéchistes vieillissent, et deux sur trois sont malades. Les religieuses ne sont plus que deux, ce qui est nettement insuffisant. Aussi, l’avenir est aux laïcs.
Maurice Poinsot — Paroisse de TungFeng
La paroisse de Tung-Feng est, elle aussi, essentiellement constituée d’aborigènes de la tribu Amis. Elle s’étend sur plus de 35 km et compte huit communautés différentes. En dehors des messes paroissiales et des rites religieux qu’imposent les circonstances, le curé consacre la plus grande partie de ses forces déclinantes à la formation des leaders, la visite systématique des familles et l’organisation de la catéchèse des enfants.
L’attirance du paganisme, du taoïsme et des religions populaires est un danger permanent pour la chrétienté aborigène qui manque de maturité humaine et spirituelle. Les gens sont déroutés de leur foi chrétienne par la maladie ou quelques mauvais rêves.
Depuis trois ans, Yves Moal a accumulé les fonctions de curé de la paroisse de Yuli, de celle de Fuli et de vicaire général. Il nous parle du diocèse de Hualien. « Signalons d’abord au moins deux caractéristiques propres à ce diocèse : comme il s’étend sur une longueur de 300 kilomètres, les activités diocésaines se déroulent d’une part dans le département de Hualien, au nord, et d’autre part dans celui de Taitung au sud. C’est ainsi que les célébrations, à l’occasion de l’année de la famille, de celle de la femme et de celle des jeunes ont été organisées séparément.
Par ailleurs, les chrétiens de ce diocèse sont en grande majorité des aborigènes appartenant à plusieurs ethnies aux coutumes et langues différentes. Aussi, au cours des rassemblements diocésains, est-il nécessaire de tenir compte de ce facteur pour contenter tout le monde (cérémonies plurilingues, par exemple).
Nous nous retrouvons de temps en temps en réunion de synode pour affirmer les priorités de la pastorale missionnaire : renforcement de la formation des adultes, grâce à l’étude de la Bible et des problèmes de société, présence de l’Église à la jeunesse chrétienne grâce à une catéchèse régulière ou à des sessions et activités de vacances. Il est souligné aussi le maintien du contact avec les émigrés du diocèse dans les grands centres industriels ainsi que la présence de l’Église dans la société, surtout auprès des plus pauvres : centres d’handicapés, de personnes âgées, visite des prisonniers et des malades, service auprès de la jeunesse désorientée (délinquants, drogués)... Les différents comités diocésains qui sont chargés d’animer cette pastorale missionnaire ont été appelés à donner un compte rendu annuel de leurs activités, pour inciter leur esprit créatif.
La société moderne de consommation, avec ses nombreuses conséquences, la prise de conscience du vieillissement des communautés chrétiennes, clergé compris, le renouveau du bouddhisme sont des facteurs qui lancent bien des défis aux diocésains de Hualien. Ceux-ci répondent tant bien que mal.
Notre Église locale ne semble-t-elle pas remplie d’espoir en l’avenir, puisque son évêque se lance dans la construction d’une nouvelle cathédrale et d’un nouvel évêché, construction d’ailleurs très contestée ?
Depuis quelques années, en plus de Yuli, je me suis vu confier le district de Fuli, environ quinze mille habitants dont très peu sont chrétiens. Récemment, s’est formée une petite communauté philippine qui se rassemble tous les samedis soir au centre paroissial. Les priorités du travail pastoral sont le maintien constant du contact avec les familles chrétiennes par des visites avec prières et chants, l’animation de la jeunesse par la catéchèse, des sessions et l’organisation de loisirs communs. Sont importantes aussi les visites régulières au grand hôpital psychiatrique de la ville et une ouverture au tout venant par une salle d’études et de lecture. Plus je vieillis, plus j’ai l’impression d’être occupé. »
André Cuerq — Rapport du centre de handicapés de Yuli
« En l’an 2000, le centre fêtera ses 20 ans. Le centre des petits, à Yuli, continue joyeusement sur sa lancée, avec ses 20 enfants, et l’autre centre, à Tungli, va de l’avant, avec maintenant 23 adolescents et adultes, tout ce monde encadré et aidé par 16 personnes. L’habitat à Tungli a subi de grandes transformations, pour recevoir jusqu’à 40 personnes, et de même le travail s’est bien diversifié, afin de donner à chacun sa chance d’être heureux, dans un travail humainement valorisant. Les différentes branches sont le jardinage et la culture des fleurs, le travail du bois (fabrication de caisses et palettes), le tissage ancien, la couture et la fabrication d’hosties. Hélas, nous sommes loin des cités industrielles, et notre capacité de travail est plusieurs fois supérieure à la demande. Le grand souci reste l’établissement d’un CAT — Centre d’Aide par le Travail — pour adultes dépassant les 25 ans. Le problème crucial reste l’achat d’un terrain. L’évêché ne s’engage en rien et reste un frein à tout développement nécessaire.
Le centre porte son témoignage de joie. Tout le monde chante la Vie. Les gens le ressentent puisqu’ils nous aident comme le font les MEP (que je remercie beaucoup), pour combler le déficit que nous aurions, puisque l’État ne nous subventionne que pour la moitié de nos dépenses. Beaucoup de parents de handicapés ont eux-mêmes des problèmes financiers ou autres et ne peuvent pas contribuer au fonctionnement du centre. La reconnaissance de la population a bien été marquée par la visite au centre du Président de la République de Taiwan. De fait, tout notre monde, en vrai fils de Dieu, ne demande surtout pas la pitié, mais la reconnaissance de leur droit à la différence, à l’aide, au respect et à l’amitié. Ils savent promouvoir cet esprit, malgré la sévérité de leur « oncle » qu’ils aiment bien, et qui lui, de son côté, voudrait les aimer davantage. »
Claude Gagelin — Paroisse de Cho hsi
La paroisse de Cho hsi appartient entièrement à l’ethnie Bunun, l’une des neuf ethnies aborigènes qui occupent l’île depuis plusieurs millénaires. Cette ethnie est la quatrième dans l’ordre de la population, entre quarante et quarante-cinq mille personnes. Anciens résidents des sommets de l’île qui s’élèvent à plus de 3 000 mètres, ils ont été contraints par les Japonais à quitter leurs terres ancestrales pour s’installer soit à l’ouest, soit à l’est de la chaîne centrale, au pied de celle-ci, ce qui facilitait leur contrôle par l’occupant.
Les Japonais entreprirent alors de faire de ces chasseurs des cultivateurs de rizières. Contrôlés comme des enfants, giflés s’ils n’avaient pas rempli leur quota, ces fiers et indépendants Bunun ne subirent pas toutes ces humiliations sans dommage pour leur ego. Les années ont passé. Les Bunun se sont peu à peu adaptés à leur nouvelle vie, mais vivant à proximité des Chinois taiwanais, ils sont conscients de ne pas être arrivés à leur niveau, d’où complexes, d’où boisson, d’où de nombreux problèmes chez les enfants et chez les jeunes.
Malgré tout, au cours des années, a émergé une certaine élite, employée dans l’enseignement, l’administration, la police, l’armée, les soins médicaux, tandis que la majorité s’emploie comme ouvriers en usine et dans la construction, en se spécialisant progressivement. On en trouve aussi en assez grand nombre comme chauffeurs de camion ou de taxis. Tous ces travailleurs ont dû s’expatrier dans les grandes villes, les hommes partant en premier pour être rejoints plus tard par leur femme, laissant les enfants à la garde des grands-parents, qui continuent le travail de la terre dont le revenu est insuffisant à leur entretien.
Le résultat de ces bouleversements sociaux et économiques, ce sont des petites communautés de personnes relativement âgées, avec un nombre d’enfants diminuant au fur et à mesure que les parents s’installent définitivement ailleurs. Le nombre de baptêmes d’enfants diminue constamment. Par contre, le nombre de mariages se maintient, car les jeunes reviennent volontiers le célébrer dans leur village d’origine. Mais le nombre de décès est élevé.
La paroisse, qui compte huit églises s’égrenant au pied de la chaîne centrale sur une distance de 35 km, est encadrée par des chefs de communauté élus. En plus, trois catéchistes hommes, une volontaire de l’apostolat et deux religieuses collaborent au travail pastoral.
Dès mon arrivée dans la paroisse, j’ai décidé de préserver autant que possible la culture propre à la tribu : d’abord la langue dans laquelle nous avons traduit tous les textes liturgiques ; les chants, qui pour la plupart existaient déjà et dont la musique a été tirée d’anciens chants à boire ; enfin les costumes que nous avons reconstitués. J’ai encouragé les Bunun à les porter à nouveau, ne serait-ce que pour les grandes fêtes religieuses ou coutumières.
Dans notre travail pastoral, nous avons fait porter nos efforts spécialement sur les enfants que nous avons essayé d’éveiller à la foi, à l’occasion des fêtes liturgiques, mais aussi avec des sessions soit paroissiales, soit diocésaines. C’est une lutte continuelle contre l’influence matérialiste qui les entoure, les programmes licencieux qu’ils voient à la télévision, qui encouragent la liberté sexuelle, la drogue, etc.
Une autre priorité dans notre paroisse a été le développement économique de la tribu. C’est pourquoi j’ai fondé un « Crédit Union », autrement dit une coopérative de crédit, qui, au cours des années, a aidé un nombre considérable de personnes à faire face à des difficultés de crédit, a donné aux Bunun une indépendance financière par rapport aux Taiwanais qui les exploitaient et leur a appris la valeur de l’argent et l’esprit d’entraide.
Quel est l’avenir des Bunun ? Qu’est-ce qu’il leur réserve ? Étant donné le petit nombre des membres de cette ethnie et leur dispersion dans les grandes villes, j’ai bien peur qu’ils se diluent dans le grand tout. Nous avons chaque année plusieurs mariages avec des Chinois taiwanais ou des membres d’autres tribus. Leur langue, pour laquelle nous avons lutté, jusqu’à nous opposer à la politique gouvernementale qui voulait la supprimer, cette langue n’intéresse pas les enfants qui sont sinisés à cent pour cent à l’école. Pour la communauté catholique qui peu à peu essaime dans les grandes villes, nous avons mis sur pied une réunion mensuelle à Taipeh, dirigée par des religieuses. C’est une occasion pour eux d’avoir une initiation à la Sainte Écriture, une réunion de prière et un échange sur les difficultés qu’ils rencontrent. Nous touchons ainsi quelques centaines de personnes. Nous espérons ainsi aider ces chrétiens dispersés à reconstituer une communauté Bunun à l’extérieur de la paroisse.
Christophe Kelbert
En octobre 1994, je quitte le diocèse de Hualien, pour rejoindre les aborigènes émigrés à l’ouest. Avec l’accord de Mgr Liu, évêque de Hsinchu, je m’installe dans le presbytère de Chiao Ai, en compagnie d’un franciscain chinois. Sans charge de paroisse, je commence les visites des chrétiens Amis. Avec les catéchistes et l’aide du centre de Taipeh (Gérard et Jean-Marie), nous procédons au recensement et à la mise à jour de nombreuses familles de migrants aborigènes. Mon travail de prêtre forain aboutit à la construction d’une cabane au bord de la rivière, qui, à cause de mon incompatibilité d’humeur avec le curé de la paroisse, me servira bien souvent de refuge.
En septembre 1995, un typhon emporte ma cabane. Est-ce un signe du ciel ? Un ami prêtre de la Société des Colombans me propose une chambre dans sa nouvelle paroisse, à Pa-De. Je me réjouis à la perspective de vivre avec cet ami prêtre. Quinze jours après, il part en congé et ne reviendra pas. Me voilà curé de paroisse par la force des choses, et seul de surcroît. Ma vie missionnaire va changer.
La paroisse gère deux centres pour enfants handicapés ; 14 professeurs don 2 catholiques, 50 enfants de 3 à 12 ans. Je dois m’initier au travail de prêtre accompagnateur. Le centre tourne comme une école, et mon apport est minime. Il me faut cependant me rendre à beaucoup de réunions et surtout gérer des problèmes conflictuels entre les professeurs. Nos priorités n’étant pas les mêmes, je peste contre les Colombans qui lancent des affaires comme celles-ci et laissent le soin à d’autres de se débrouiller avec les problèmes.
La communauté Amis est très importante. Aussi, je prends la décision de célébrer une messe en langue Amis, le dimanche. Aujourd’hui, une centaine de personnes suivent cette messe. Le centre de Taipeh a ouvert un cours de 2 ans pour la formation de « volontaires de la mission ». Plus de 60 au départ, ils sont actuellement une bonne trentaine d’assidus. Cela montre encore une fois la vitalité apostolique des Amis. Avec les chrétiens Amis, mes sentiments passent très souvent de la plus grande louange au plus fort découragement. Je ne suis pas le premier. Je pense que sur la banlieue de Tao-Yuan, il doit se compter plus de mille familles Amis catholiques. La plupart ont un contact avec l’Église, parfois régulier, souvent sporadique.
Depuis un an, la paroisse compte une équipe de jocistes. Ils sont très dynamiques, parfois envahissants, mais les résultats sont encourageants. Ils visitent les autres jeunes et organisent toutes sortes d’activités : sport, danses, prières... Cette équipe est à l’origine du groupe aborigène qui a participé aux JMJ. Les jeunes sont pour moi un casse-tête. Les réunions terminées, s’ouvrent les prolongations autour d’une bouteille d’alcool... S’ils ne boivent pas ici, ils boiront ailleurs.
Depuis notre retour de France, un groupe culturel avec chants et danses a vu le jour. Le gouvernement sponsorise ce genre de groupe folklorique, si bien que beaucoup y sont intéressés. Comment en faire un groupe animé par l’esprit chrétien ? Un professeur, bouleversé par ce qu’il a vu à Paris, aux JMJ, s’en occupe.
La communauté chinoise est très hétéroclite, mais aussi très dynamique. L’assemblée du dimanche est relativement nombreuse pour une communauté de Taiwan. Les chrétiens, nombreux, sont bien organisés autour du conseil pastoral. Beaucoup, cependant, ne viennent à la messe qu’une fois par an.
La dernière messe du dimanche regroupe une communauté importante de Philippins, qui sont très nombreux à travailler dans les usines du secteur. Ils sont aussi beaucoup plus fidèles à la messe dominicale que les locaux. Je n’ai malheureusement pas le temps de faire un travail vraiment apostolique auprès d’eux.
Cette année, par un concours heureux de circonstances, nous avons sur la paroisse une communauté de « foi et lumière ». La responsable et sa petite fille autiste ont demandé le baptême. Ce sera la seule famille catholique du groupe. Les jeunes qui animent cette communauté reçoivent autant qu’ils donnent.
En deux ans, la paroisse a enregistré 55 baptêmes et a célébré 15 mariages. Cette année, la paroisse accueille aussi 3 grands séminaristes qui viennent aider, les samedis et dimanches.
Quelques remarques :
J’éprouve du plaisir à relire les écrits sur les débuts de l’Église à Hualien. Cela se passait autour des années de ma naissance. Les Amis de l’époque allaient au-devant du prêtre, ils traversaient les rivières, faisaient des dizaines de km à pied, pour écouter un peu de doctrine. Aujourd’hui, pour ces mêmes familles, qu’en est-il ? Ce n’est plus la même époque, c’est même un monde différent, et pourtant, à bien des aspects, les choses n’ont pas bougé. Les tissus sociaux tels que la famille, le clan, le village, le quartier et l’église n’ont pas changé. De nouveaux problèmes tels que l’alcool, la délinquance des jeunes, l’apostasie dans certains villages, l’indifférence religieuse (surtout des jeunes) dans les villes et les villages, les mariages mixtes. 40 ans après, on retrouve la plupart de ces familles qui sont allées au-devant du P. Rondeau et des autres. Dans ces familles, on trouve une ou plusieurs personnes plus engagées dans la vie de l’Église et, grâce à ces personnes, on garde le contact avec les autres membres.
La même chose s’est passée du côté des Hakkas. Dans les campagnes, les communautés disparaissent, mais dans les villes, quelques familles sont restées très fidèles. Je trouve personnellement qu’après 40 années seulement, l’Église est réellement implantée dans le diocèse. J’ai pu critiquer l’immense investissement social de l’Église locale au détriment de l’annonce directe de la Parole, mais il semble aujourd’hui que cela porte des fruits dans la mentalité des Chinois : l’Église est connue et respectée pour son travail social. L’argent tient une grande place dans la vie de l’Église locale. La pauvreté étant perçue comme un échec, une Église qui réussit est une Église qui a de l’argent.
J’ai mille et une occasions de rendre grâce à Dieu.
Gérard Cuerq et Jean-Marie Redoutey — Centre aborigène de Taipeh
Le centre aborigène de Taipeh a fêté en 1996 son 25e anniversaire. À part un petit intermède assuré par le P. Poinsot, en 1976, la responsabilité du centre a toujours été assurée par les PP Gérard Cuerq et Jean-Marie Redoutey. Ils ont fait un exposé détaillé de leurs activités pour la dernière Assemblée générale. On pourra se reporter au compte rendu de 1991.
Ces dernières années, une grande nouveauté aura été le lancement d’un petit journal qui paraît tous les deux mois. Ce journal relate les principales activités des semaines écoulées et donne quelques commentaires bibliques ou quelques explications sur les grandes fêtes religieuses. Le journal a voulu adopter un style attrayant, avec beaucoup de photos en couleurs, surtout pour inciter les chrétiens les plus tièdes à participer aux différentes activités des groupes locaux. Il est envoyé gratuitement à tous les chrétiens répertoriés, chacun pouvant apporter une contribution libre.
Par ailleurs, Gérard et Jean-Marie continuent inlassablement leurs efforts pour tenir à jour le fichier informatisé des chrétiens, avec noms, adresses et renseignements concernant la sacramentalisation. Les soirées sont occupées à visiter les familles, avec les chrétiens du voisinage : chants, lecture de Bible, discussion et agapes occupent largement les veillées. Les week-ends sont le plus souvent réservés à la formation des leaders.
Guy de Reyniès — Foyer de charité et paroisse de Kuo Yi
Habitant de l’autre côté de l’île, le père Guy de Reyniès fait un gros effort pour rester en contact avec le groupe MEP, puisqu’il participe une fois sur deux à nos réunions mensuelles.
« L’année 1997 a été une année pauvre du point de vue missionnaire, si l’on en juge selon les apparences. La tentation serait forte de n’en rien dire. Mais l’histoire de l’Église n’est pas faite de victoire ou de succès. Ce qui pourrait se dire de l’Église qui est à Taiwan, et singulièrement dans ce diocèse du sud de l’île, peut se dire également du cadre restreint d’une paroisse, en l’occurrence celle de Kuo Yi, et de la maison de retraite qui lui est adjointe.
Sur un total de 21 baptisés répertoriés, quatre seulement viennent à la messe du dimanche, encore que deux d’entre eux soient souvent malades ou partis ailleurs. Pour les autres, une partie est saisonnière : pour ce qui est de l’assistance à la messe, ils ne viennent qu’aux grandes fêtes ; une autre partie (deux familles) ont abandonné toute pratique religieuse.
La maison de retraite n’a pas fait recette cette année, contrairement à l’année passée. Participation de 10 retraitants en moyenne pour une retraite. Deux retraites sur quatre ont dû être annulées.
Cependant, le foyer de Charité — deux membres seulement — s’est impliqué dans la préparation lointaine et prochaine des Journées mondiales de la Jeunesse, à Paris, en août dernier. Vingt personnes, provenant de tous les horizons de l’Église de Taiwan, ont mis au point, plusieurs mois à l’avance, les modalités de la participation des jeunes taiwanais aux JMJ. Nous avons réussi à constituer une délégation de plus de 300 jeunes, sans compter les 80 du néo-catéchuménat, qui avaient une organisation indépendante. Ces jeunes ont été répartis en autant d’équipes qu’il y avait de communautés nouvelles représentées à Taïwan : Notre-Dame de Vie, groupe de Taizé, Foccolari, Foyers de charité, Emmanuel, Béatitudes, Communauté Saint-Jean.
Ceux qui le désiraient avaient la possibilité de participer à des sessions préparatoires ou à des récollections. Un mois avant le départ pour la France, 40 jeunes sont venus passer 48 heures au Foyer de Charité, pour une préparation spirituelle plus intense.
Ce que ces jeunes ont vécu en France en août dernier les a vivement interpellés, et beaucoup gardent le désir de voir se prolonger cette expérience, ne serait-ce qu’une fois par an, pendant les vacances, sous forme de camp ou de pèlerinage. »
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