| Année: |
1884 |
| Pays: |
Thaïlande |
| Mission: |
Siam |
| Rédacteur: | Mgr Vey |
Siam. 1884
Le tableau que nous avons fait précédemment de la situation politique dans le royaume de Siam, suffit pour donner une idée des difficultés que nos confrères ont ren-contrées dans l’exercice de leur ministère. « Si les résultats, nous écrit Mgr Vey, n’ont pas été à la hauteur de nos efforts, c’est que neque qui plantat est aliquid, neque qui rigat, sed qui incrementum dat Deus. »
« Malgré ces obstacles (que nous avons signalés plus haut), continue le Prélat, malgré aussi la santé très débi-litée de plusieurs confrères qui ne peuvent administrer leurs districts qu’en se surmenant par de généreux efforts, le nombre des baptêmes de païens, sans être très élevé, est cependant supérieur à celui de l’année dernière. La moisson prochaine, si rien ne vient à l’encontre , s’annonce belle à Bang-Xang , et assez belle dans plusieurs postes chinois et siamois, où nous n’avons à peu près rien glané cette année. Daigne le divin Cœur de Jésus, auquel nous avons consacré la mission, faire augmenter, croître et prospérer les fruits qui se préparent !
« Le mois du saint Rosaire a été pour le vicariat un mois de bénédictions et a produit l’effet d’un Jubilé. Partout où les chrétiens en ont eu la facilité, ils se sont approchés des Sacrements, ont fréquenté l’église selon l’intention du Souverain-Pontife, ou bien ont récité le rosaire en com-mun dans leur maison, lorsqu’ils étaient trop éloignés. Bon nombre de conversions se sont opérées pendant ce mois, et les confrères ont pu le nommer « le mois de la consolation. »
« Partout la fête du Rosaire a été célébrée solennelle-ment. A Bangkok , en souvenir de cette solennité, nous avons institué une procession à l’église du Calvaire. Quoi-que le terrain soit un peu exigu, la procession avait pu se faire l’an dernier avec pompe ; mais cette année, grâce aux libéralités de quelques chrétiens du poste, elle avait un air de splendeur qu’il sera difficile de surpasser. Grand nombre de païens étaient accourus pour jouir de ce spectacle si conforme à leur goût, leurs us et coutumes.
« En novembre dernier, à l’issue de notre retraite com-mune, après la récitation de l’acte de bon propos, je me consacrai et je consacrai mes missionnaires, les fidèles et ma mission tout entière au divin Cœur de Jésus. Cet acte a été accompli ensuite dans toutes les églises et chapelles du vicariat, le jour de la fête du Sacré-Cœur . Les fidèles prévenus à l’avance, avaient pu se disposer à cette consécration par la réception des sacrements. C’est ainsi que s’est accompli à Siam le vœu du saint Pape qui m’a imposé le fardeau épiscopal et qui désirait tant voir l’amour envers le Sacré-Cœur s’accroître et rayonner par toute la terre.
« Des cinq postes établis à la capitale, celui dont l’admi-nistration exige le plus de fatigues, mais qui aussi donne les plus abondantes consolations, c’est le poste chinois du Calvaire. Fondé par Mgr Albrand, développé par Mgr Du-pond, ce poste difficile est maintenant occupé par le P. Dessalles, qui en outre a trois autres stations à des-servir aux alentours de Bang-kok. Le zèle et l’ardeur de notre cher confrère ont obtenu de consolants résultats.
« A l’ouest de Bang-kok, sur le fleuve Mëklong, se trouve la florissante chrétienté de Ban-Xang , avec Me-klong et Muang-Phet comme succursales. Cette chrétienté composée de 1,900 chrétiens chinois, cultivant tous la terre, n’a point eu cette année à souffrir de trop grandes persécutions. Le P. Salmon, qui est à la tête du district, a joui du repos gagné l’an dernier par sa fermeté en face des Ang-ji . Le P. Barbier l’aide, car le P. Salmon a une santé déjà bien délabrée. La connaissance sérieuse du chinois, que pos-sède ce cher Père, jointe à la paix dont il a pu jouir cette année, lui promettent pour l’an prochain une belle récolte. Ses catéchuménats sont remplis, ses écoles regorgent d’en-fants. Ces deux œuvres , la dernière spécialement, pèsent malheureusement beaucoup sur ses finances ; car, ces en-fants étant très éloignés de l’église et ne pouvant retour-ner chez eux prendre leur repas, c’est non seulement le logement, mais encore la nourriture qu’il faut leur pro-curer : cette dépense est nécessaire si l’on veut que toute la jeunesse soit instruite et continue à entretenir la vie et l’esprit chrétien. C’est dans ce poste que se trouve le collège de la mission .
« Plus à l’ouest, sur une branche du fleuve Me-klong, se trouve Vat-Phleng , district siamois confié au P. Petit . Cette année ce cher confrère a eu la consolation de conférer le baptême à 46 adultes. Là aussi la prochaine moisson s’an-nonce abondante. Ce poste de Vat-Phleng est consacré au Sacré-Cœur de Jésus. Son église, construite par le P. Petit lui-même, est assez belle, quoique en bois de tek seule-ment, et convient à ses chrétiens siamois. Voici un fait qui, mieux que bien des paroles, vous dira les fruits qu obtient le zèle de ce cher Père.
« Une mère de famille, baptisée cette année en même temps que son mari et ses quatre enfants, a eu de terribles combats à supporter de la part de ses parents païens, qui ont voulu la faire apostasier. Dans ce dessein, ils sont même allés jusqu’à l’accuser auprès du gouvernement de la province ; mais malgré tout elle demeure fidèle. Derniè-rement cette femme a été prise du choléra. De suite, ses voisins et voisines s’empressent de lui chercher des méde-cines ; mais la pauvre femme ayant la conscience un peu trop timorée, craignit que quelque pratique superstitieuse n’eût présidé à la confection de ces remèdes. Animée d’une foi très vive et d’une grande confiance en la sainte Vierge, elle prend son chapelet et la médaille suspendue à son cou, trempe le tout dans une tasse d’eau qu’elle boit ensuite. Sa confiance ne fut pas déçue, sur-le-champ elle se leva com-plètement guérie. Stupéfaits, les païens, témoins de cette merveille, de s’écrier que la Mère du Dieu des chrétiens est vraiment bien puissante.
« Au nord de Bang-kok est le district de Juthia , confié à la sollicitude du P. Perraux, aidé d’un prêtre indigène. Ce grand district s’étend sur quatre provinces : celle de Juthia, la plus vaste de toutes ; celles d’Ang-Thong, Phrat--Bat, et Sara-bure. Un second prêtre indigène, que j’avais donné au P. Perraux, vient de mourir, il y a deux mois, d’un cancer à la langue. Ici l’administration est pénible, à cause des grandes distances à parcourir, pour visiter les chrétiens disséminés le long d’un grand nombre de canaux. La diversité des races, dans ce district comme dans les autres, n’est pas non plus un des moindres inconvénients. Dans ces provinces , il y a des chrétiens chinois, anna-mites, siamois et laociens, formant des stations très éloi-gnées les unes des autres ; les unes, situées sur le bord des canaux, les autres au large dans la plaine.
« Outre Juthia, point central du district, les principales stations sont : Thao-Thet, Ban-Deng, Plai-na, Dong-Phut, Hua-keng . Cette dernière station jadis occupée par le P. Prodhomme dépend aussi de Juthia, quoiqu’elle en soit bien éloignée, et cela parce que je n’ai pas pu me décider, vu la grande insalubrité du pays, où la fièvre des bois règne en souveraine, à y installer un nouveau confrère. Il y a là près de 200 chrétiens.
« Dong-Phut est un poste de Laociens fondé il y a quatre ans, et qui renferme 76 chrétiens. Jusqu’à présent, ce poste n’a pas complètement répondu aux espérances qu’il avait données au P. Perraux. Les villages voisins se laissent difficilement entamer. Le caractère de ces Laociens est apathique : ils ne pensent qu’à s’amuser et à éviter de froisser les susceptibilités de leurs génies malfai-sants . Daigne Notre-Seigneur leur donner la force de suivre la lumière qui brille à leurs yeux !
« Les travaux de l’église de Juthia sont commencés. En creusant les tranchées pour les fondations, on a mis à découvert treize corps de missionnaires inhumés là depuis plus d’un siècle. Quelques-uns sont encore bien conservés.
« Pour donner au P. Perraux une marque de sympathie et l’encourager dans son entreprise, je me suis moi-même rendu à Juthia, à l’issue de la retraite, en compagnie de seize missionnaires, pour bénir la première pierre de cette nouvelle église. Le style choisi est le roman du XII siècle. Quoique de dimensions moyennes, les connaisseurs s’ac-cordent à dire que ce sera un monument beau et imposant pour Siam. Les murs ont déjà atteint une élévation de trois mètres. Malheureusement les ressources manquent . Puisse saint Joseph trouver de bonnes âmes qui consen-tent à aider de leurs derniers ce travail important !
« Voici, pour terminer, un fait récent arrivé dans le poste principal de Juthia ; quoique de minime importance, il montre cependant la divine influence de la foi :
« Joseph Kam, comme vous le savez, m’écrit le P. Perraux, est bien pauvre. Mais il se « trouve qu’il a le même Së (nom de famille) chinois, qu’un des richards de Juthia. Comme « par ailleurs, il est bien fait de sa per-sonne, il vint à l’idée de ce Chinois de l’adopter pour « son fils, il lui fit en conséquence des offres dépassant de beaucoup toute prévision ; pour « Joseph c’était la fortune. Son protecteur lui fit néanmoins comprendre qu’il serait mécontent « de le voir aller à l’église et pratiquer fidèlement ses devoirs chrétiens.
« Joseph n’est certes pas un jeune homme très pieux, il fut cependant bouleversé par les « idées du riche Chinois à l’égard de la religion. Après quelque temps de réflexion, il lui « répondit d’un ton vif : «Gardez votre argent et tout ce que vous voulez me donner ; ces « bienfaits seraient peut-être au prix de ma foi.» Quand j’ai appris le fait, j’ai remercié Notre-« Seigneur de lui avoir fait remporter une si belle victoire sur lui-même. »
« A deux journées de barque, au-dessus de Juthia, sur le grand fleuve, se trouve le poste de Ban-Peng , confié cette année au P. Rondel, en l’absence du P. Dabin, que j’ai envoyé au Laos. Ban-Peng est le rendez-vous des chrétiens disséminés dans le nord. Autour de la chapelle bâtie, il y a deux ans, par le P. Dabin, se groupe déjà une population chrétienne de 200 personnes. L’administration de ce district exige aussi bien des fatigues, par suite de l’éloignement des chrétiens. Il faudrait également avoir un autre poste, encore plus dans le nord ; mais le personnel de la mission ne peut suffire.
« Le saint ministère se fait à Siam dans des conditions dont les difficultés ne peuvent vous échapper. En bien des missions, une langue ou deux suffisent au missionnaire, pour administrer et instruire tous ses chrétiens. A Siam, chaque missionnaire , pour pouvoir travailler sur une grande échelle, devrait connaître et parler trois ou quatre langues ; et il m’est impossible de pouvoir arriver à ce résultat, au moins pour bien des cas. Ce n’est pas là, vous le comprenez, une des moindres causes qui influent sur la lente propagation de l’Évangile.
« Jusqu’à ce jour, la mission a pu se contenter des écoles que nous entretenons dans nos postes chrétiens, à l’ombre de l’église ; désormais il nous faut quelque chose de plus. A Bang-kok, les protestants, ne pouvant rien faire de sérieux du côté de la religion, cherchent à exploiter en leur faveur le besoin d’écoles, qui se fait sentir à la capitale. Il n’y a plus moyen de tergiverser, parce que la communauté européenne augmente dans d’assez fortes proportions. Si nous hésitions alors que tout le monde s’adresse à nous pour cela, nous risquerions de perdre notre influence, acquise pour le bien des âmes.
« Les Siamois sont en ce moment trop engoués des lan-gues d’Occident; ils ne manqueraient pas de crier contre nous. Mais cette œuvre nous imposera une charge et une charge assez lourde. La nécessité d’un hôpital se fait également sentir ; et puis il faut songer à l’instruction et à l’éducation des filles. A qui s’adresse-t-on pour cela ? Encore à la mission catholique ; et déjà, confiant en Dieu, comptant sur l’appui de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance, j’ai dû chercher les moyens de mettre cette œuvre à exécution.
« Depuis plusieurs mois, je n’ai point reçu de nouvelles du Laos. Au commencement de l’année, pendant l’absence des PP. Guégo et Rondel, venus à Bang-kok, le P. Prodhomme a poussé une pointe sur Atopeu . La rumeur publique lui avait appris qu’il y avait là des chrétiens venus de l’Annam. L’administration ne fut pas longue ; car il ne put découvrir qu’un seul chrétien à Atopeu ; mais en retour il apprit, à n’en pouvoir douter, que ces parages comptaient plus de quatre mille Annamites, enlevés de chez eux par les Kha et vendus au Laos. Ne pouvant rien faire pour ces pauvres gens, qui accouraient à lui de tous les côtés, il dut se contenter de racheter le chrétien, qui, prosterné et cramponné à ses pieds, ne voulait pas le quitter. Le P. Prodhomme reprit, le cœur bien gros, le chemin d’Ubon. Depuis cette époque, je n’ai reçu aucune nouvelle des confrères ; peut-être y aura-t-il eu des lettres qui ne me sont pas parvenues. Maintenant que la France est installée au Cambodge, donnera-t-on suite à un projet dont j’ai entendu parler, lequel consisterait à établir des voies de communication plus faciles avec les pays du Laos, afin d’en retirer les produits ? »
« Notre collège, dont la direction demeure entre les mains du P. Fauque, est aussi une grosse charge pour les finances de la mission. Nous sommes néanmoins satisfaits des résultats qui s’annoncent ; les élèves sont animés d’un bon esprit. Déjà plusieurs d’entre eux ont subi leur épreuve comme catéchistes et aides des missionnaires dans les dif-férents postes. Au commencement de cette année, j’ai con-féré la tonsure à. trois d’entre eux ; ils sont les premiers du collège de Bang-Xang et travaillent actuellement à l’étude de la théologie, afin de se préparer à la réception des saints ordres. »
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