| Année: |
1894 |
| Pays: |
Thaïlande |
| Mission: |
Siam |
| Rédacteur: | Mgr VEY |
CHAPITRE VI
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDO-CHINE
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I. ─ Siam.
Population catholique 24.000
Baptêmes d’adultes 1.110
Baptêmes d’enfants de païens 1.249
Conversions d’hérétiques 4
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LETTRE DE MGR VEY, ÉVÊQUE TITULAIRE DE GÉRAZA,
VICAIRE APOSTOLIQUE DE SIAM, A MM. LES DIRECTEURS
DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Bangkok, le 2 novembre 1894.
Messieurs et chers Confrères,
Dix-huit mois durant, l’inquiétude n’a cessé de planer sur notre Mission par suite du différend qui s’est élevé entre la France et le royaume de Siam. Il y a bien eu des moments d’accalmie ; mais la tranquillité n’est revenue d’une manière complète qu’après la convention du 3 octobre, signée pai’ M. le Myre de Villers, plénipotentiaire de France, et les ministres du roi.
La crise commença en avril 1893. Une canonnière française, le Lutin, mouillait dans les eaux du Ménam, depuis près de trois semaines, quand elle reçut l’ordre de partir pour Saïgon. Elle se disposait à lever l’ancre. Tout à coup arrive de Paris un télégramme qui lui enjoint de rester à Bangkok jusqu’à solution définitive des questions pendantes entre la France et Siam. L’incident fut commenté et exagéré par la population ; il ne tarda pas à prendre des proportions inquiétantes pour nous et nos chrétiens. Le 13 juillet, l’Inconstant et la Comète franchissaient la passe de Pak-nam, malgré le feu des forts qui défendent l’entrée de la rivière Ménam-chao-phaja. L’émoi fut grand à la capitale, lorsque le soir (9 h. 3/4) les deux canonnières françaises annoncèrent par une salve de leur artillerie qu’elles jetaient l’ancre, à côté du Lutin, dans le port même de Bangkok. Le peuple se précipita du côté du fleuve pour voir les navires qui venaient de faire ce coup d’audace. La stupéfaction était générale. On s’attendait à entendre gronder le canon, le lendemain, à l’aube du jour, car la nouvelle s’était répandue que trois marins français avaient été tués et qu’un bon nombre étaient blessés : il n’en fut rien.
Cependant le bruit de l’entrée des Français à Bangkok se répandait comme une traînée de poudre à travers la province, et parvenait en quelques jours jusqu’aux extrémités du royaume.
La situation de nos chrétiens devint bientôt périlleuse. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, les païens, en Extrême-Orient, ne distinguent jamais entre Français et catholiques, et nos chrétiens seront toujours des ennemis pour les ennemis de la France. De toutes parts, des cris de mort se firent entendre, et la moindre étincelle aurait allumé un terrible incendie. Sur ces entrefaites, l’ultimatum de la France ayant été rejeté, en partie du moins, par les ministres du roi de Siam, le pavillon hollandais fut hissé, le 22 juillet, à la place du pavillon français, au mât de l’ambassade. Trois jours après la rupture des négociations, M. Pavie quittait Bangkok avec nos canonnières. Elles allèrent rejoindre, à Ko-sixang, les autres navires de guerre, et le blocus des côtes de Siam commença.
La panique était générale dans le royaume, et, à vrai dire, nous avions tout à redouter de l’effervescence populaire. Les Siamois déclaraient que les conditions de la France n’étaient pas acceptables et que la guerre pouvait seule terminer la querelle. Cependant nos confrères priaient avec leurs chrétiens, pleins de confiance en la divine Providence. Pas un n’abandonna son poste et nos néophytes eux-mêmes furent admirables de résignation à la volonté du bon Dieu ; ils ne demandaient qu’une grâce, celle de mourir à côté du missionnaire, si le Ciel exigeait le sacrifice de leur vie.
La période absolument aiguë de la crise ne fut pas de longue durée. Le gouvernement siamois se ravisa et accepta l’ultimatum qu’il avait d’abord rejeté ; il consentit en outre à l’occupation temporaire de Chantabun par les soldats français. Notre pavillon absent de Bangkok depuis quinze jours, y rentra solennellement avec M. Pavie.
L’excitation diminua dès lors peu à peu ; néanmoins, comme je l’ai dit plus haut, nos craintes n’ont cessé réellement qu’après l’arrivée de M. le Myre de Villers et la signature de la convention franco-siamoise. L’entente n’est pas encore parfaite ; mais elle le sera dès que le traité de 1856-57 aura été revisé, ce qui n’est qu’une question de mois. Je manquerais à mon devoir si je passais ici sous silence la bienveillance que le gouvernement du roi nous a témoignée, à nous et à nos chrétiens, dans ces dangereuses conjonctures. Son Altesse le prince Kromma-luang. Thevavong, ministre des affaires étrangères, me donna, dès le principe, l’assurance que rien ne serait négligé pour empêcher nos chrétiens d’être molestés par les païens : il tint parole. La haute société de Bangkok a d’ailleurs compris, depuis longtemps, que l’évêque et les missionnaires ne font pas de politique, et si quelques personnalités sont encore imbues de ce préjugé, leur opinion particulière ne saurait plus prévaloir.
Quels ont été et quels seront les effets de cette forte secousse dont l’issue a été, grâces à Dieu, toute pacifique ? En ce qui concerne les fidèles, ils se sont montrés dignes de leurs pasteurs ; comme eux, ils sont restés calmes au milieu de la tempête. Je ne puis pas en dire autant des païens que la grâce avait déjà touchés et qui n attendaient qu’une occasion favorable pour demander le catéchuménat ; la crise que nous venons de traverser les a fait reculer ; ils ont eu peur. Reviendront-ils à nous ? Je n’ose pas y compter ; ils ont rencontré une pierre d’achoppement, et ils auront beaucoup de peine à se relever de leur chute. Toutefois, la situation générale de la religion catholique vis-à-vis des païens me semble meilleure qu’auparavant. Les événements qui viennent de se succéder ont vivement impressionné le pays ; toute la population suivait avec anxiété les différentes phases de ce qu’elle appelait la lutte entre les chrétiens et les non-chrétiens. Elle jugeait cette lutte pleine de périls pour les premiers et en augurait bien pour les seconds ; or c’est le contraire qui est arrivé. Les enfants de Dieu ont étonné les païens par leur fermeté au plus fort du danger, et nos ennemis n’ont pu se défendre d’un sentiment de sincère estime pour la religion qui donne une pareille force à des baptisés d’hier.
L’avenir n’appartient qu’à Dieu ; seul Il le connaît ; cependant, à voir les Laotiens, les Cambodgiens, les Chams, même les Malais se rapprocher de nous comme ils le font en ce moment, nous ne pouvons nous empêcher de nous réjouir du changement qui s’est opéré à Siam, depuis un an et demi. Dans les villages, on agite publiquement la question de la conversion en masse au culte catholique ; les conversations particulières roulent très souvent sur cette importante affaire, et les Laotiens se rappellent les uns aux autres une vieille prophétie qui dit : « Un jour, il vous sera donné de rencontrer des hommes habillés tout de « noir ; ces hommes vous devez les considérer comme les précurseurs de « Phra-sian », et ils « vous enseigneront la vraie doctrine. »
La mission récemment établie dans la contrée lointaine qui a été l’objet du conflit avec la France, n’a pas eu non plus trop à souffrir des événements. Avant l’inoubliable fait d’armes du commandant Borie et de ses vaillants camarades à l’embouchure du Ménam-chao-phaja, des combats s’étaient livrés à Stungtreng et à Khon, dans le Laos, sur les bords du grand fleuve Ménam-khong. Douze jours de marche séparaient nos confrères du théâtre de ces escarmouches. Malgré la distance et la rareté des communications, les nouvelles leur parvenaient peu à peu, confuses et incertaines ; eux aussi eurent leurs appréhensions. Bientôt le capitaine Thoreux, prisonnier des Siamois, arriva à Ubon, et la situation apparut à nos confrères plus compromise qu’elle n’était en réalité. L’infortuné capitaine ne resta que peu de jours dans la ville, et les missionnaires ne purent pas lui témoigner leur sympathie comme ils l’auraient désiré. D’ailleurs son Altesse le Prince Kromma-luang-Pixit, bien disposé à l’égard des Européens, se montra plein d’attention pour ‘notre compatriote.
Ce prince, frère du roi, et gouverneur du Laos méridional, ne mérite que des éloges de notre part. En effet, les 6.000 néophytes du Laos n’étaient pas moins dénigrés ni plus ménagés par les païens que les chrétiens de Siam ; mais le prince Kromma-luang-Pixit fit pour eux ce que son frère, le prince Kromma-luang-Thevavong, avait fait pour les fidèles de Bangkok. Il les protégea en toute circonstance, et, grâce à lui, ils ne furent pas sérieusement inquiétés, malgré les mauvaises nouvelles qui jetaient partout l’émoi, et, malgré la haine des mandarins subalternes, toujours disposés à ne voir dans nos chrétiens que des amis de l’étranger.
En 1687, l’expédition française à Siam, dirigée par le commandant Desfarges, fut désastreuse pour la religion, parce qu’elle se termina par une guerre dont Mgr Laneau et ses missionnaires eurent beaucoup à souffrir. Cette fois-ci, la France a pris contact avec Siam, sur le Ménam-chao-phaja et le Ménam-khong ; mais tout s’est arrangé d’une manière aussi pacifique que possible. La Mission n’a donc qu’à se réjouir du résultat d’un conflit qui ne peut plus avoir pour elle aucune conséquence regrettable.
Les populations païennes du Laos se trouvent exactement, à l’heure actuelle, dans les disbositions que nous remarquons chez nos païens de Bangkok et que je signalais plus haut. Leur attention est attirée sur la question religieuse, et nous espérons obtenir de nombreuses conversions parmi elles, à brève échéance.
Sans doute, la grâce seule éclaire et sanctifie ; cependant la Providence aime à se servir des moyens humains. Si nos Français se montraient réellement dignes de l’adage : Gesta Dei per Francos, que de bien ils feraient, que de mérites ils acquerraient, à Siam et au Laos ! Je dirais volontiers surtout au Laos..., car la population simple et craintive de ce pays a les yeux ouverts sur ses nouveaux maîtres ; leur conduite sera sa conduite ; leur Dieu sera son Dieu ! Hélas ! quoique nos compatriotes soient bien peu nombreux dans ces lointains parages, quelques-uns ont déjà assumé sur eux la terrible responsabilité du mauvais exemple donné à de pauvres sauvages.
L’administration religieuse s’est faite, cette année, dans les meilleures conditions, et aucun de nos confrères nùa rencontré d’obstacles à son ministère. Quelques écoles ont dû néanmoins être licenciées par mesure de prudence, pour un temps ; mais ces vacances forcées n’ont pas été longues.
Le chiffre des élèves qui ont fréquenté les classes à Bang-kok et dans les chrétientés des provinces, n’est pas inférieur à celui des années précédentes. Les confessions et les communions n’ont pas diminué. En somme, nous n’a-vons eu à regretter que le manque de courage chez nos catechumènes, dont un bon nombre, je dois l’avouer, sont retournés en arrière. Puissent-ils nous revenir un jour ou l’autre !
A Chantabun, l’occupation de la ville par les Français a produit d’abord une mauvaise impression sur les païens : ils avaient peur ; mais bientôt ils se sont rassurés, car nos braves soldats n’ont donné aucune prise aux récriminations et leur conduite ne laisse rien à désirer. Quant à nos chrétiens, ils ne dissimulent pas le contentement qu’ils éprouvent de l’entente parfaite qui règne entre le missionnaire et les officicrs de la garnison. Une chose cependant les attriste : le sans-souci de la plupart de nos compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux.
Le 1er juillet, nous avons célébré un service solennel pour le repos de l’âme du Président de la République, si lâchement assassiné à Lyon. La belle église de l’Assomption était toute tendue de noir ; les princes de la cour et tout le corps diplomatique en grand costume assistaient à la cérémonie.
Le 13 du même mois, un service anniversaire fut chanté en présence du commandant, des officiers et de presque tout l’équipage de l’Aspic, pour les trois marins mortellement frappés à la passe du Ménam, un an auparavant (13 juillet 1893).
Veuillez agréer...
† J. L. VEY.
Év. tit. de Géraza
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