| Année: |
1895 |
| Pays: |
Thaïlande |
| Mission: |
Siam |
| Rédacteur: | Mgr VEY |
CHAPITRE VI
____
GROUPE DES MISSIONS DE L’INDO-CHINE
~~~~~~~
I. — Siam.
Population catholique 24.600
Baptêmes d’adultes 1.263
Conversions d’hérétiques 6
Baptêmes d’enfants de païens 1.009
____
LETTRE DE MGR VEY, ÉVÊQUE TITULAIRE DE GÉRAZA,
VICAIRE APOSTOLIQUE DE SIAM,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINA1RE DE PARIS.
« Bangkok, le 1er décembre 1895.
« Messieurs et Vénérés Directeurs,
« Les conséquences du conflit entre la France et le Siam (juillet 1893) ne sont pas encore bien définies. Les deux gouvernements ne s’entendent point sur l’interprétation exacte à donner à la convention signée au mois d’octobre de la même année. C’est là une question purement politique que le missionnaire n’a pas à discuter, tant que la liberté de son œuvre sacrée n’en souffre pas. Les hauts fonctionnaires Siamois, à quelques rares exceptions près, ont compris que nous n’étions point inféodés aux discussions gouvernementales et nos confrères ont paisiblement continué leurs travaux.
« Commençons le présent compte-rendu par la région Ouest du Vicariat Apostolique, celle du fleuve Me-klong. Ce grand cours d’eau, sorti du massif montagneux qui nous sépare de la Birmanie, se dirige vers le Sud et se jette dans le golfe de Siam. Sur toute l’étendue de cette vallée, la religion chrétienne a poussé de profondes racines. De jour en jour, ces racines s’étendent davantage, quoique lentement. Certes, ce n’est pas que la majorité de la population soit acquise à la vérité religieuse, tant s’en faut ; mais, à partir de l’embouchure du fleuve jusqu’aux gorges des montagnes inhabitées d’où il sort, nous avons pris pied partout. Nos chrétiens sont connus et les missionnaires qui en ont la charge sont estimés et respectés.
« L’un des premiers baptisés de cette région vit encore, il habite à Bangxang (église de la Nativité de la sainte Vierge). C’est là qu’il eut le bonheur de rencontrer un missionnaire, il y a cinquante-quatre ans.
« Chin-ngai est chinois d’origine et a quatre-vingt-dix ans. Il fut converti par M. Albrand, qui devait devenir plus tard vicaire apostolique du Kouy-tcheou. Après le départ de M. Albrand, M. Dupont prit soin des chrétiens de Bangxang et continua l’œuvre de son prédécesseur.
« L’église en bois de cette importante chrétienté étant trop petite, les missionnaires résolurent d’en bâtir une autre plus spacieuse : Chin-ngai donna 500 francs pour la construc- tion de la nouvelle église dédiée à la très sainte Vierge. Le bon vieillard vit encore aujourd’hui et contemple avec bonheur l’édifice élevé à la gloire de la Reine du ciel.
« C’est M. Salmon qui, avec l’aide de M. Barbier, a entrepris et mené à bonne fin ce grand travail. La nouvelle église fait l’admiration de toute la Province. Quand les païens fanatiques la considèrent, ils s’écrient : « Nos pagodes ne sont rien à côté de cette merveille. Est-ce que les missionnaires élèveront de pareils monuments dans leurs autres chrétientés ? Mais alors notre religion, la religion de Somana Kodom, que deviendra-t-elle ? »
« Le 11 février, fête de l’Apparition de Notre-Dame de Lourdes, avait été fixé pour la bénédiction solennelle. La cérémonie religieuse eut lieu avec toute la pompe possible. L’ornementation au dehors et à l’intérieur de l’église avait été préparée par les chrétiens qui y avaient mis réellement tout leur savoir faire.
« La messe en faux bourdon fut admirablement exécutée par les séminaristes sous la direction de leur dévoué supérieur, M. Bernat. A l’issue de l’office pontifical, pendant que le clergé déjeunait au presbytère, les chrétiens et un grand nombre de leurs voisins païens se réunissaient sous une vaste tente, autour de longues tables improvisées avec les planches d’un scieur de long de la localité. Le festin fut copieux, comme toujours dans ces circonstances, et la plus franche cordialité ne cessa de régner entre les convives.
« Nous remarquâmes, parmi eux, un groupe de laotiens ; ils étaient une cinquantaine environ. Ces Laotiens sont les descendants des habitants de la rive gauche du fleuve Me-nam-khong, que les Siamois ont transportés dans les régions du Siam proprement dit, à l’époque de leurs guerres avec les princes du Laos. Ils forment environ le quart de la population du royaume. Les derniers venus arrivèrent en 1828, quand le souverain de Bangkok détrôna son vassal de Vien-chan et s’annexa le pays qu’il gouvernait.
« Ils étaient là, ces 50 laotiens, comme les prémices de leur race, qui semble appelée, elle aussi, à connaître et à aimer Jésus-Christ.
« Dans le courant de la journée, après avoir reçu successivement les chrétiens, hommes, femmes, enfants, et les païens qui demandaient à saluer l’évêque, je vis venir à moi nos chers catéchumènes laotiens. Je tenais à les recevoir en dernier lieu pour m’entretenir plus longuement avec eux. J’avais souvent entendu dire que certaines tribus de leur race portaient tatouée sur l’avant-bras ou sur la main, près du poignet, une croix, signe sacré qui venait de leurs ancêtres. Je voulus m’assurer de la chose par moi-même et la faire constater par mes confrères. Ces sauvages étaient assis sur le plancher autour de moi. J’amenai immédiatement la conversation sur le symbole en question. L’un des plus anciens du groupe prit la parole, et m’expliqua au long et au large tout ce que la tradition raconte à ce sujet. Voici en substance ce qu’il me dit : « La croix dont vous parlez est un signe sacré que nos pères se sont transmis de génération en génération. Ils ont promis, de père en fils, de conserver par ce moyen le souvenir d’une prédiction dont nos frères ignorent encore le sens. » D’un geste accompagné d’un mot dans son idiome laotien, le vieillard appela plusieurs femmes auprès de moi. Toutes portaient le symbole traditionnel ; je l’examinai avec plusieurs missionnaires. La croix laotienne est une croix grecque adroitement dessinée sur la peau, avec le liquide corrosif et colorant dont les sauvages se servent pour le tatouage. Je l’ai déjà fait remarquer plus haut, elle se trouve sur l’avant-bras ou sur le revers de la main, près du poignet. Les croix ne sont pas toutes d’une égale grandeur ; les croisillons des plus grandes ont de 4 à 5 centimètres de longueur ; ceux des petites en ont de 2 à 3 : les proportions sont toujours parfaitement observées. C’est à l’âge de 11 ou 12 ans que l’enfant reçoit ce signe distinctif, symbole d’un événement ou d’une promesse dont les temps ont effacé le souvenir.
« Je voulus aussi constater le fait sur les bras des hommes. Hélas ! soupira le vieil exilé, « nous l’avons vu encore ce signe béni sur le bras de nos pères, mais nous qui sommes nés à « Siam, nous ne pouvons plus le porter. Nous sommes esclaves de guerre, et les Siamois nous « ont défendu, sous les peines les plus sévères, de le graver sur le bras de nos fils. Au lieu de « la croix de nos pères, ils nous imposent le signe de l’esclavage. » Et il retirait sa manche pour me le faire voir. C’était inutile, car je le connaissais depuis trente ans.
« Savez-vous, repris-je, ce que signifie cette croix que vos ancêtres vous ont ordonné de « porter ? — Longtemps, repartit le laotien, nous l’avons portée avec un grand respect et un « profond attachement ; mais nous en ignorions la signification. Aujourd’hui, le Père et les « catéchistes nous ont enseigné que Notre-Seigneur est mort en croix pour le salut des « hommes, et nous comprenons que nos aïeux devaient être chrétiens. Nous avons oublié la « vraie religion, faute de missionnaire pour la perpétuer parmi nous. » Telle est, en résumé, la « réponse que me fit le laotien, et elle était très juste. « Oui, dis-je à mon interlocuteur, vos « ancêtres ont été chrétiens, et c’est grâce à leurs prières dans le ciel que vous retrouvez « aujourd’hui la foi qui les y a conduits. Priez bien ; ayez du courage et de la persévérance ; « expliquez à vos compatriotes ce que vous venez de dire et d’entendre.
« Les Laotiens, âmes craintives et courbées sous le joug des païens, n’osent pas encore s’approcher du missionnaire : ils le connaissent ; mais n’ont pas le courage de venir franchement à lui. Leur servitude s’adoucira peu à peu, espérons-le, et la grâce de Dieu aidant, ils seront bientôt moins craintifs. Cette race si intéressante a déjà donné ses prémices : elles sont excellentes. En effet, nos catéchumènes ont renoncé à toutes leurs superstitions. Les enfants apprennent le catéchisme sous la direction de deux religieuses indigènes qui leur font l’école pendant le jour. Le soir après souper, les grandes personnes se réunissent ; les hommes sont instruits par un catéchiste, les femmes par les religieuses.
« Leur exemple sera suivi par leurs frères païens, mais il faudra du temps ; car il en coûte à des gens superstitieux de jeter dehors le génie de la famille ; auquel ils ont si souvent sacrifié poules, canards, etc., pour apaiser son courroux ; ils redoutent sa vengeance. Ils n’osent pas encore non plus se fier complètement au missionnaire à cause des préjugés répandus partout contre la vraie doctrine et ses ministres.
« Le district de M. Petit est situé sur une branche du fleuve Me-klong. Les chrétiens attendent impatiemment le retour de leur Père tant aimé que la maladie a contraint de faire un voyage en France. Malgré leur surcharge, les confrères de l’église de la Nativité et ceux du séminaire se sont entendus pour administrer le district en l’absence du titulaire.
« La paroisse de M. Tardivel confine à celle de Bangxang. En montant le cours du Me-klong, la plus ancienne chrétienté que l’on rencontre est Donkra-buang, fondée quelques années seulement après Bangxang et dédiée à saint Michel Archange. Elle a prospéré moins rapidement que sa sœur aînée, et a été plus de vingt ans sans annexes ; en ce moment elle en a trois : Ban-jang, Nong-hin,Thung-noi. Il y a 6 mois, 42 familles chinoises de Thung-noi vinrent prier M. Tardivel de les admettre au catéchuménat ; elles connaissaient les chrétiens, disaient-elles, et voulaient se convertir. Notre cher confrère a organisé, dans leur village, une installation provisoire, il est vrai, mais suffisante pour les besoins du moment. Il visite souvent ces nouvelles recrues dont l’instruction a été confiée à un catéchiste zélé. L’enseignement se donne, le soir surtout, quand le travail de la journée, dans les plantations de cannes à sucre, est terminé.
« Si nous continuons à monter vers le Nord, nous arrivons au district administré par M. Houille ; il s’étend jusqu’aux montagnes. Dans ce district, les Chinois forment la majorité de la population ; ils sont « Khé » autrement dit « Akkha »; tandis que ceux de Bangxang sont en grande partie « Tiou-tcheou ». La première station fondée dans ce district est celle de Vai-niau que le regretté M. Grand a dotée d’une église, d’un catéchuménat, d’une école pour les garçons, d’une école pour les filles et d’un presbytère. Ce cher confrère jouit au ciel maintenant de la récompense due à ses labeurs. Trois chrétientés se sont ajoutées à la première : l’une d’elles est nouvelle et ne date encore que de deux ans.
« A Nong-bua, au pied des montagnes, nous avions une jolie petite chrétienté établie depuis peu sur un terrain très favorable à la culture du tabac ; mais la fièvre des bois toujours dangereuse et si tenace, règne en cet endroit. Bientôt nous n’y aurons plus un seul néophyte ; quelques-uns des chrétiens y sont morts, et la peur de la fièvre va obliger les autres à partir.
« Dans la vallée du Nakhon-xaisi, région intermédiaire entre la précédente et celle du Me-nam, il n’y a à signaler, cette année, que le mouvement vers nous des Laotiens. Certes il ne faut pas se faire illusion ; les premières démarches de ces pauvres gens auprès des missionnaires de Bang-kog, ou même auprès de l’évêque, ne doivent pas trop exciter l’enthousiasme. Souvent, en effet, c’est un mobile plus ou moins intéressé qui les fait agir, et ils ne songent qu’accidentellement au côté religieux dont ils ne connaissent pas l’importance, ignoti nulla cupido ; mais ceux que Notre-Seigneur a prédestinés, trouvent dans ces premières démarches leur petit chemin de Damas ; peu à peu leur ignorance se dissipe. Après quelques jours d’instruction, ils comprennent que ce n’est pas pour un motif humain qu’ils doivent se convertir. La connaissance qu’ils acquièrent du Dieu qui les a créés, qui les nourrit par sa divine Providence, leur dicte leurs devoirs envers le Créateur ; ils se décident alors à l’adorer et à observer ses commandements. Jusqu’à présent, le nombre de ceux qui se sont véritablement convertis est encore bien petit, mais il ne tardera pas à augmenter, j’en ai la confiance.
« C’est M. Guillou qui administre la région du Nakhon-xaisi, avec l’aide d’un jeune confrère et d’un prêtre indigène. Il m’écrivait au mois de mai : « Nous sommes occupés, « Monseigneur, à parcourir les villages qui m’avaient demandé d’aller les visiter. La moisson « s’annonce belle pour plus tard ; en effet, la population de ces villages est d’environ 6.000 « âmes. Beaucoup de chefs de famille semblent décidés à se faire chrétiens, néanmoins le plus « grand nombre hésitent encore trop pour que j’ose me prononcer sur le résultat final. Les « vieilles femmes surtout résistent à l’appel de Dieu et jurent qu’elles ne rejetteront jamais les « génies protecteurs de la famille. »
« M. Guillou a fondé deux nouveaux postes dans son district. Au village de Ban-don, 250 laotiens sont déjà assez instruits pour recevoir le baptême. Le missionnaire veut encore les éprouver pendant quelques mois, car il importe souverainement que les premiers chrétiens de cette race connaissent bien leur catéchisme et aient une foi capable de résister aux attaques des païens. C’est un prêtre indigène, le P. Ambroise, qui a été chargé de ces chers catéchumènes ; il a élevé, dans leur village, une construction en bambou qui sert d’église et de presbytère tout à la fois. Une seconde maison est occupée par la maîtresse d’école qui apprend aux femmes les prières et le catéchisme. Quelques enfants peuvent déjà lire, tous ceux qui sont grands chantent les prières à tue-tête, en gardant les buffles, pour montrer à leurs camarades païens qu’ils en savent plus long qu’eux.
« Sur les bords du fleuve, à deux heures de barque au-dessus de la ville de Suphanburi, à Mot-deng, M. Guillou a fait aussi une nouvelle fondation : il y a là 154 catéchumènes.
« Le trait suivant mérite d’être cité : Dans les premiers temps de son arrivée à Mot-deng, M. Guillou avait remarqué, parmi ses voisins, un petit mandarin nommé Khun-bamrung qui semblait s’intéresser beaucoup au but que se proposait le batluang (grand docteur, titre qu’on donne aux missionnaires), en s’établissant dans ces parages. Khun-bamrung vint voir le Père, mais se montra très réservé et consentit à peine à parler religion. Cependant il fut très frappé des quelques mots qu’il avait entendus de la bouche du missionnaire. Un ancien chrétien habitait dans cet endroit, avant l’arrivée du « batluang ». Les païens s’étaient mis fort peu en peine, jusque-là, de la présence d’un chrétien au milieu d’eux, mais quand le Père eut fait son apparition, tout le monde se rendit chez cet individu pour avoir des renseignements sur la religion chrétienne. Notre Khun-bamrung, entre autres, allait le voir fréquemment. La religion faisait tous les frais de la conversation. Le païen eut vite compris que l’homme est une créature de Dieu, qu’il lui doit ses adorations, son obéissance. Au bout de quinze jours, il tombe malade. Sa femme et ses enfants appellent aussitôt le médecin. Celui-ci, selon son habitude, commence par demander du riz mondé, fait les signes cabalistiques destinés à le bénir, puis en prend une pincée, le répand dans la chambre en chassant de son souffle le génie malfaisant qui tourmente le malade. Khun-bamrung avertit le médecin de cesser toute cette supercherie, il se dresse sur son séant et lui dit d’une voix forte quoique tremblante : « Je « connais le Dieu créateur ; c’est une grande faveur dont je viens d’être l’objet ; si tu veux me « soigner, donne-moi des remèdes ; mais je te fais grâce de ces jongleries qui ne sont bonnes « que pour ceux qui adorent l’ennemi du genre humain. » La femme et les enfants de Khun-Bamrung vivement étonnés : « Quoi, s’écrient-ils, le « batluang » est là depuis quelques jours « seulement et tu crois déjà à sa doctrine ? — Oui, reprit le malade, j’y crois, c’est le chemin « du ciel, et je suivrai ce chemin, suivez-le, vous aussi. Allez prier « le batluang » de venir me « voir, je veux être baptisé ; car je sens que ma vie en ce monde est finie. » Peu après M. Guillou se rend auprès de lui, et le pauvre homme reçoit le baptême dans des sentiments de foi et de confiance admirables. Quand il entra en agonie, les talapoins s’attroupèrent autour de lui. Son dernier geste et sa dernière parole furent pour les chasser de sa maison. Puisse cette belle mort attirer sur la famille du défunt les bénédictions du ciel !
« Passons maintenant dans la région du fleuve Me-nam sur lequel se trouve Bangkok, capitale du royaume de Siam, qu’on ose appeler la grande « Cité des Anges ». Oui, en effet, les anges rebelles à Dieu ont établi leur séjour dans ces nombreux palais petits et grands, où la licence effrénée des appétits humains se donne cours sous le couvert de la religion du fameux Somana Khodom. Tout à ’heure, je dirai un mot de nos écoles de Bangkok, par le moyen desquelles nous voudrions faire contrepoids à l’immoralité qui règne chez les païens et chez un bon nombre d’Européens. Mais je veux encore parler de nos Laotiens. Il n’y en a presque pas sur les rives du Me-nam, entre Bangkok et Juthia ; il faut aller au nord de cette province pour rencontrer leurs villages. Au Nord-Est se trouve le poste de Don-phut, desservi par le missionnaire de Juthia, cette chrétienté si fière aujourd’hui de sa belle église élevée à saint Joseph par M. Perraux. Don-phut était resté stationnaire ou à peu près, depuis plusieurs années, avec ses 70 néophytes. Les laotiens du pays semblent vouloir se rapprocher de nous ; plusieurs petits chefs de village conduits par des amis chrétiens, sont même venus voir l’Evêque à Bangkok. Cependant il n’y a pas chez eux plus de décision que chez leurs compatriotes du Nakhon-xaisi ou du Me-klong. Une cinquantaine seulement ont osé se réunir aux néophytes de Don-phut et commencent à apprendre les prières et le catéchisme.
« L’Eglise de Paknampho est à peu près terminée ; M. Quentric y a employé toutes les ressources de son talent d’architecte. Des familles chrétiennes pauvres de Bangkok ou des provinces du Sud sont allées se fixer à Paknampho, dans l’espoir d’y gagner plus aisément leur vie. L’établissement de cette station est un pas de plus fait vers le nord du Vicariat, que le manque de missionnaires nous avait empêchés d’évangéliser jusqu’à ce jour.
« La région où les conversions des Laotiens semblent s’annoncer plus nombreuses est celle du fleuve de Petriu. Plusieurs villages, celui de Nakhonajok spécialement, ont envoyé, cette année, une députation à M. Schmitt qui m’écrit : « La divine Providence nous amène de futurs « chrétiens. Il nous faut des missionnaires, Monseigneur, battons le fer pendant qu’il est « chaud, et que la grâce de Dieu nous vienne en aide ! » Je dépêchai un prêtre indigène chargé de se rendre exactement compte de la situation : mais les païens avaient déjà effrayé les pauvres laotiens : « Pourquoi vouloir vous faire chrétiens, leur disaient-ils ? à quel danger ne vous exposez-vous pas, ne craignez-vous pas que … ? ... etc., etc. Et ces malheureux esclaves, habitués à tout redouter de la part des Siamois, étaient très ébranlés dans leur résolution encore mal affermie. Néanmoins la présence et les exhortations du missionnaire relevèrent bientôt les courages abattus, et 600 Laotiens environ se déclarèrent chrétiens.
« A peine les députés de Nakhonajok étaient-ils retournés chez eux, que ceux de Chanthakham et de Pachim arrivaient conduits par des chrétiens de Hatsaké. Hatsaké est une petite station, à trois heures de barque de Pachim, sur la branche du fleuve de Petriu qui est suivie aujourd’hui par les exploiteurs des mines de Vathana. Là aussi, M. Schmitt a enrôlé une centaine de catéchumènes, et baptisé 21 adultes. D’autres ont promis de s’inscrire après la récolte du riz.
« Il me resterait à dire un mot de nos chrétientés de la côte-est du golfe de Siam ; mais, en vérité, je ne vois rien d’extraordinaire à signaler. J’ai donné la confirmation, à Chanthabun et à Bangplasoi, à 212 enfants ou adultes baptisés depuis peu.
« En moins de deux ans, sept nouveaux postes ont été créés dans la mission de Siam. Hélas ! qui me donnera des bras pour recueillir les excellents fruits que nous voyons déjà mûrir ? Les néophytes ne peuvent être laissés livrés à eux-mêmes ; ils ont un besoin continuel de la présence du missionnaire, aujourd’hui comme au temps des Apôtres ; autrement, l’ivraie ne tarde pas à pousser au milieu du bon grain, et la moisson est perdue.
« Un mot maintenant sur les écoles : dans toutes les stations, elles ont continué à fonctionner comme par le passé. Les écoles de filles sont dirigées par nos religieuses indigènes ; celles de garçons par des maîtres qui, tout en instruisant les enfants, prennent soin de l’oratoire et rendent au missionnaire tous les services que peut rendre un bon sacristain.
« Nos chères Sœurs de Saint-Maur élèvent les filles eurasiennes de Bangkok. Elles ont 126 élèves, parmi lesquelles se trouve un certain nombre d’orphelines entièrement à la charge des Religieuses.
« Les bâtiments du collège de l’Assomption deviennent trop étroits pour les 300 élèves qui y reçoivent l’instruction ; plus de la moitié de ces enfants sont nés de parents chrétiens. Le Prince héritier de Siam, qui avait assisté à la pose de la première pierre de l’établissement, n’est plus de ce monde ; le pauvre jeune homme a été moissonné à l’aurore de la vie (17 ans), et n’a pas eu le bonheur de connaître la vraie religion qu’il ne haïssait point pourtant. Il avait voulu, il y a deux ans, assister à la distribution des prix et couronner plusieurs de ses compagnons d’enfance dont les succès lui furent manifestement agréables. C’est le 31 décembre 1894 que sa mort a été annoncée. Son corps est déposé dans l’urne d’or réservée aux rois défunts. Dans quatre ans seulement auront lieu les grandes cérémonies de la crémation. Son frère, âgé de 14 ans, fils de la seconde reine, a été choisi comme prince héritier. Il fait son éducation en Angleterre.
« Le Séminaire de la Mission, comprenant petit et grand séminaire, est en ce moment l’objet de nos préoccupations. Les premières constructions faites à Bangxang, quand on y a transporté l’établissement en 1872, tombent en ruine. Tout est à recommencer et c’est une lourde tâche ; M. Bernat l’a entreprise. Le jour de la Nativité de la sainte Vierge, fête patronale de Bangxang, j’eus le bonheur de conférer les ordres mineurs à cinq de nos chers élèves du sanctuaire.
« La dernière région du Vicariat est celle de la vallée du Me-nam-khong. Depuis 14 ans, nos confrères y ont travaillé avec zèle : le nombre de leurs néophytes est de 7.000 environ. L’occupation par la France de la rive gauche du fleuve, depuis la frontière du Cambodge jusqu’aux confins de la Chine, a nécessairement modifié l’ancienne organisation du pays. Parmi nos chrétiens, les uns relèvent de la juridiction française, les autres demeurent soumis au roi de Siam. Les deux juridictions, quoique parfaitement délimitées, à ne considérer que le territoire, ne sont pas encore bien définies pour les Annamites et les Cambodgiens établis sur la rive droite. Cet état de choses donne lieu à des conflits dont nos chrétiens ont eu plus d’une fois à souffrir.
« Dans cette région, nos confrères ont exercé avec courage et persévérance leur pénible ministère, malgré les tracasseries de quelques fonctionnaires siamois, qui, éloignés de Bangkok, se montrent souvent assez indépendants à l’égard du gouvernement central. N’ayant pas encore reçu les rapports des missionnaires sur cette intéressante mission du Laos, je dois me borner à faire des vœux pour que la divine Providence bénisse leurs efforts, et leur accorde des succès encore plus consolants que ceux qu’ils ont déjà obtenus par le passé.
« Veuillez agréer...
« † J. L. VEY.
« Év. tit. de Géraza. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|