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Rapport annuel des évêques

Année: 1976
Pays: Thaïlande
Mission: Thaïlande

Région de Thaïlande


I. LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DE 1973 A 1976


14 octobre 1973 :
les étudiants sont des héros.
6 octobre 1976 :
les étudiants sont des maudits.
Que s’est-il passé entre-temps pour en arriver là ?

Rappels historiques

— Le maréchal Thanom Kittikachorn était devenu Premier Ministre en 1963, à la mort du maréchal Sarit Thanarat.
— En 1971, le gouvernement militaire de Thanom fait un coup d’Etat administratif pour consolider son pouvoir sur l’armée, la police et l’administration. Il annule la Constitution — jeune de trois ans —, dissout l’Assemblée et proclame la loi martiale, sous l’autorité d’une junte militaire.
— En décembre 1972, une nouvelle Constitution — provisoire — a été promulguée, qui donnait le plein pouvoir dictatorial à Thanom, inaugurant le règne du trio Thanom-Prapass-Narong (fils de Thanom et gendre de Prapass). Ils se justifiaient en invoquant la menace d’insurrection communiste, et promettaient de remettre le pays dans la voie démocratique aussitôt que la sécurité intérieure serait rétablie.

Mais, les mois passant, le niveau des activités de guérillas ne diminuait pas et, de plus, il apparaissait clairement que le trio n’avait aucunement l’intention de revenir à un régime démocratique.
Un mouvement politique prit alors naissance, qui se proposait, par des moyens pacifiques et légaux, de faire pression sur le gouvernement pour hâter la promulgation d’une Constitution permanente. Ce groupe était constitué d’étudiants des Universités, de profes-seurs, d’anciens membres du Parlement et de citoyens influents soutenus — au moins à Bangkok — par une partie de la population, qui en avait assez de l’exploitation, de la corruption et de la concussion de ce régime militaire. Personne cependant ne prévoyait les événements qui allaient suivre.

Les « Dix Jours » (6-15 octobre 1973)

Le samedi 6 octobre, la police spéciale, sur ordre du ministre de l’Intérieur, le maréchal Prapass, arrêtait un leader étudiant, Thirayut Boonmee, ainsi que 12 autres activistes qui distribuaient des tracts réclamant la promulgation rapide d’une Constitution permanente.
Ces arrestations déclenchèrent une épreuve de force entre les étudiants et le gouvernement. Le Centre national des Etudiants réclamait la libération immédiate des 13 détenus, et le gouvernement, bien sûr, refusait ; il accusait même ces 13 activistes d’avoir voulu profiter de ce mouvement constitutionnel pour renverser le gouvernement.
C’est à partir du 10 octobre que la pression des étudiants devint un sujet de préoccupation pour les autorités. Depuis le 8, les étudiants ne cessaient d’arriver à l’Université Thammasat, venant de toutes les autres universités. Ils étaient déjà 2 000 le 10, campant sur place malgré la pluie. Leur nombre est allé peu à peu en augmentant jusqu’à atteindre 200 000 les 12 et 13 octobre. Sur le campus, les discours des leaders de succédèrent, entrecoupés de mimes sur scène, qui ridiculisaient les hautes personnalités du régime. (Ces jeux scéniques font traditionnellement partie des grandes manifestations d’étudiants. Mais alors que cette forme d’action contestataire leur réussit si bien en ce mois d’octobre 73, c’est précisément elle qui va causer leur perte trois ans plus tard, en octobre 76).
Conscients maintenant de leur force, ils prennent une attitude de plus en plus dure face aux refus successifs du gouvernement : le vendredi 12, le Centre national lance un ultimatum de vingt-quatre heures, commençant à midi, exigeant la libération sans condition des 13 détenus. A 20 h., le gouvernement semble faire une concession : il accepte la libération, mais sous caution. Refus, cette fois, du côté des étudiants. Alors qu’à Thammasat, au milieu d’un mee-ting monstre, les leaders égrènent heure par heure le compte à rebours de l’ultimatum, le gouvernement, très inquiet, met la police en état d’alerte générale à Bangkok, ainsi que l’armée, dans tout le pays.
Samedi 13, quand arriva l’heure fatidique de midi, les 200 000 étudiants se mirent en marche vers le monument de la Démocratie, situé au milieu de l’avenue Rachdamnoen. La tension est extrême. Alors le Roi prend l’initiative : ayant fait appeler le Premier Ministre Thanom et les membres de son cabinet, il s’entretient avec eux pendant une heure. A leur suite, et pendant quatre-vingts minutes — de 16 h à 17 h 20 — il reçoit une délégation de 9 étudiants du Centre national. L’arbitrage du Roi semble avoir été déterminant. En effet, à 20 h., le gouvernement annonce la libération des 13 activistes et, de plus, promet de promulguer une Constitution permanente au mois d’octobre de l’année suivante. Les étudiants, dans une large proportion, sont satisfaits et rentrent à Thammasat pour fêter cette victoire. Une minorité — 80 000 quand même — doute encore de la réalité des décisions gouvernementales. Ils veulent aller au Palais Royal pour demander des éclaircissements au Roi. A 23 h., les 80 000 se trouvent donc réunis le long du mur d’enceinte du Palais.
Et c’est le drame. A 1 h., des rafales d’armes automatiques tuent 3 filles et blessent 2 garçons. La foule reflue vers l’avenue Rachdamnoen, qui va devenir le théâtre de combats très durs.

« Jour de Grande Tristesse » (1)
(14 octobre 1973)

Il est impossible de raconter tout ce qui s’est passé ce jour-là. Le désordre échappe à l’analyse. Il suffit de rappeler que ce fut une journée d’émeutes violentes. En réponse aux tirs de l’armée et de la police, les étudiants — et surtout les groupes de choc des écoles techniques — attaquent plusieurs bâtiments officiels, dont certains sont incendiés. Des commandos-suicide, armés de bâtons et de barres de fer, chargent par vagues successives derrière des voitures en marche. Les morts sont remplacés, et on avance toujours.
Durant toute la journée, sur l’avenue Rachdamnoen et à Thammasat — surtout là —, c’est la terreur parmi les étudiants enfermés dans le campus. La police et l’armée tirent à balles (on parle même de mitrailleuses) sur la foule entassée à terre. L’université est située au bord du fleuve, et les étudiants cherchent à s’enfuir à la nage : on tire sur eux du haut des hélicoptères.

(1) Ainsi nommé par le Roi.

Les journaux du lendemain parlent de 400 morts et de plusieurs centaines de blessés. Des jeunes pour la plupart. Le chiffre officiel, publié beaucoup plus tard, ne retient que le nombre de 76 tués. (Cependant le Roi parlera de « plusieurs centaines de morts » dans son discours du lendemain).
Qui est responsable de ce drame ? Cela n’a jamais pu être tiré au clair. Mais l’opinion publique rejette toute la faute sur Prapass et surtout sur Narong qu’on affirme d’ailleurs avoir vu tirer du haut de son hélicoptère. Thanom est moins touché par les accusations populaires.
De toute façon, ce qui s’est passé en ce 14 octobre a provoqué la colère générale de la population. Mais aussi la stupeur. Parce qu’on ne savait pas encore qu’une telle « chose » était possible. Jamais, jusqu’à maintenant, un coup d’Etat ou une révolution de palais n’avaient fait verser le sang thaï.
En ce soir du 14 octobre, il devient évident que le régime ne pourra survivre qu’en multipliant la violence.
Alors le Roi intervient une deuxième fois. Dans la nuit du 14 au 15, il s’adresse à la nation dans un discours maintenant historique. Après avoir désigné ce jour du 14 octobre 1973 du nom de « Jour de Grande Tristesse » — parce que « le plus douloureux de notre histoire » —, il annonce ensuite à tout le pays que le maréchal Thanom lui a remis sa démission ; et il ajoute qu’il nomme M. Sanya Thammasakti pour le remplacer.
Cependant, tout n’est pas encore fini. Le trio Thanom-Prapass-Narong est encore là, et la menace que représente leur présence n’a pas cessé de faire peur. Aussi la journée du 15 verra-t-elle encore des émeutes et du sang versé, jusqu’à 20 h 45. A cette heure-là, la radio annonce enfin le départ pour l’exil des trois dictateurs. On pense que c’est le Roi qui les a pressés de partir.
Alors, à l’instant même, le calme revient. Définitivement. Et la joie explose. Les étudiants sont devenus des héros.
La province a peu participé à tous ces événements. Chieng Mai est la seule ville où il y ait eu des manifestations violentes : les étudiants se sont emparés de l’Hôtel de Ville, et il y a eu des affrontements. Malgré tout, au moins dans les tout derniers jours, les étudiants de toutes les villes un peu importantes, ont organisé des meetings de soutien et collé des affiches. Certains ont réquisitionné des cars pour aller à Bangkok soutenir l’action des étudiants de la capitale.
A Bangkok même, la population n’a pas pris grande part aux événements. On aidait bien, au besoin, les étudiants ; on leur manifestait une grande sympathie ; mais on ne marchait pas à leurs côtés. Seuls à faire leur révolution, ils en ont supporté tous les morts, à quelques exceptions près.
Alors d’une part, cela explique qu’ils aient été consacrés héros à part entière de ces journées sanglantes, et d’autre part, cela révèle aussi leur isolement de fait au sein de l’ensemble de la population thaï. (Malheureusement, leurs erreurs d’après la révolution ne feront qu’accroître leur isolement. Une propagande habilement menée aura alors vite fait de présenter cette cellule isolée comme cancéreuse).
La victoire des étudiants signifiait la défaite des dictateurs militaires et donc de tout le corps des militaires par la même occasion, auxquels il faut joindre les policiers. « Journée des héros » pour les étudiants : « journée d’humiliation » pour tout Thaï portant un uniforme. Et, de fait, dans les jours qui suivirent, il n’y eu pas beaucoup d’uniformes dans les rues des villes de Thaïlande. A Bangkok, le trafic des voitures aux carrefours fut réglé par les scouts des écoles, aux pieds desquels la population venait déposer de nombreux cadeaux.
Quant à la communauté catholique, ces journées n’ont eu aucune prise sur elle. Les chrétiens, individuellement, ont participé à la joie collective, comme tous les autres Thaïs ; et l’Eglise de Thaïlande s’est associée à l’hommage officiel offert aux héros, au côté des autres groupements nationaux. Mais on ne peut pas parler de répercussion sur la communauté catholique en tant que telle.
Une dernière remarque concerne les élèves des écoles techniques. Au cours des événements, ils faisaient corps avec les étudiants des universités. Ce sont eux qui ont fourni les commandos de choc et qui ont eu le plus de morts. Alors comment expliquer que, seulement un an plus tard, ils aient pu devenir les instruments des partis militaires dans la lutte anti-étudiants ?

Les deux gouvernements SANYA
(15 octobre 1973 - 15 février 1975)

Sanya est un intellectuel, fervent bouddhiste, d’une honnêteté incontestée. Choisi pour rétablir le calme et la stabilité, il a pour mission de promulguer en six mois une Constitution et d’organiser des élections.
Mais, dès le début, il eut à faire face à de graves problèmes. La liberté retrouvée a déclenché une vague de grèves sans précédent. D’où augmentation des salaires, montée des prix et mise en route de l’inflation : 20 % en 74, contre 5 % en 73. Par malchance pour le nouveau gouvernement civil, c’est aussi à ce moment qu’intervient sur la scène mondiale le problème du pétrole.
De leur côté, les étudiants ne restent pas inactifs. Forts de leur succès, ils ont acquis le droit — quasi officiel — d’être les éducateurs du peuple en fait de démocratie. Ils visitent les villages et organisent des sessions. Au début, tout marchait bien. Mais la masse des étudiants se trouva vite débordée par des activistes qui transformaient les tournées de formation en propagande de gauche. Assez rapidement, il y eut des plaintes. Certains villages les mirent même à la porte, quelquefois de vive force. Peu à peu l’opinion publique se monta contre les étudiants. Et quand, un peu plus tard, (en 1975-76), l’armée aura repris en main les villages par le moyen de l’organisation des scouts villageois, c’est la population elle-même qui sera devenue le fer de lance de la répression anti-étudiants, sans qu’on ait eu besoin de les y pousser beaucoup.
Par ailleurs, les manifestations des étudiants ne cessent pas : contre la proposition d’un Sénat nommé, contre la visite du Premier Ministre japonais Tanaka, contre la présence américaine. Parfois, cependant, ils marquent des points. Ce sont eux qui, en décembre 1973, mettent au jour une affaire louche de C.I.A. à Sakonnakhon, après avoir monté l’opinion, en novembre, contre l’ambassadeur US, William Kintner, ancien employé de la C.I.A. En ces occasions, ils ont su jouer de la susceptibilité des Thaïs en matière d’indépendance.
La révélation d’un autre scandale est aussi à leur actif. En janvier 1974, le village de Ban Na Sai, dans le Nord-Est, a été brûlé, et ses habitants tués. La version officielle parle d’une attaque des communistes. Or, il fut prouvé que la réalité était tout autre : les auteurs sont les soldats des forces gouvernementales ; et l’enquête révèle que ce n’est pas un cas isolé. D’où manifestations des étudiants contre le CSOC (Communist Suppression Operation Command).
Du côté de l’administration, cela ne va pas bien non plus. Les hauts fonctionnaires de l’ancien régime sont restés en place, et la bureaucratie gouvernementale continue à fonctionner sur la base du favoritisme et de la corruption.
Aux prises avec toutes ces difficultés, Sanya offre sa démission à plusieurs reprises. Mais le Roi le persuade de rester. Cependant, le 22 mai 1974, les discussions sur la Constitution provoquent une crise grave, et Sanya démissionne. Le 27, il est de nouveau nommé et forme un gouvernement (le 34ème en 42 ans). Il élimine 18 ministres sur les 29 du début et choisit à leur place des hommes neufs. Pour la première fois depuis de nombreuses années, il n’y a plus d’officiers en activité de service dans le cabinet ministériel. Ceci ne veut pas dire que les militaires ont perdu leur pouvoir. Simplement il est moins apparent.
Toujours en mai 1974, les ouvriers du textile se mettent en grève. Le textile est cer-tainement le secteur le plus important de l’industrie thaï. Ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines qu’un accord survient : les salaires sont augmentés, et on remet en chantier la loi sur le travail.
Puis ce sont les paysans qui manifestent. Ils sont mécontents des taux de fermage et, surtout, de ce que ce système de fermage fait travailler des ouvriers non propriétaires dans des rizières où les propriétaires ne mettent jamais les pieds, ramassant ainsi de l’argent à bon compte.
Au début de juillet, une émeute dans le quartier chinois — peut-être raciale — fait 27 morts. Les organisations d’étudiants accusent la police de violence inutile et demandent une enquête, laquelle lavera la police de toute faute.
Multiplication des crimes politiques, qui désormais font partie intégrante de l’arrière-fond, politique thaïlandais. En mars 1974, un journaliste américain, connu pour sa lutte contre la guerre d’Indochine, est tué. En juin, c’est au tour d’un député, qui avait écrit un livre sur la C.I.A. En juillet, un leader étudiant est tué à Udon. En juillet également, c’est l’assassinat d’un éditeur de journal provincial, qui avait publié des histoires de corruption. Puis, en août, c’est la grande affaire : le 23, l’étudiant activiste Saeng est tué en plein jour dans la rue. L’assassin parvient pourtant à s’enfuir, et ne sera jamais arrêté.
Revenons maintenant à la Constitution. Il fallut attendre le 5 octobre de cette année 1974 pour qu’elle puisse être votée et promulguée, après bien des péripéties, et après avoir provoqué la crise ministérielle du mois de mai.
Peu importe ici le texte de cette Constitution. Ce qui est important, c’est que le Centre national des Etudiants y est opposé, alors que le Centre des « Techniques » s’oppose à l’opposition des « Etudiants ». Ainsi donc, dès octobre 1974, le vent a tourné : rien ne va plus entre « Etudiants » et « Techniques ». Raisons probables des divergences : les « Techniques » sont mécontents de ne pas avoir été consultés par les « Etudiants », et surtout ils les accusent de ne pas leur avoir donné un centime des 20 millions de bahts que le public avait offerts aux « Etudiants » pendant et après les événements, alors que ce sont justement les « Techniques » qui ont eu le plus de tués. Ajoutons aussi que, déjà à ce moment-là, les officiers de la police encourageaient ouvertement les « Techniques » contre les « Etudiants ».
Quant à la Constitution, tout le monde s’en désintéresse : c’est la dixième depuis 1932, et il est difficile de prendre celle-ci plus au sérieux que les précédentes. D’ailleurs, au moment même de la signer, le Roi prend une initiative inhabituelle : il annonce publiquement ses propres réserves à l’égard de ce document. Et, au même moment, un activiste fait remarquer « qu’avec ou sans Constitution, et qu’il y ait ou non des élections, il ne fait aucun doute que de toute façon les militaires referont un jour un autre coup d’Etat ».
Cependant, on joue le jeu. L’autre pièce importante d’un régime démocratique, c’est l’appareil politique avec ses partis. Ceux-ci sont officiellement autorisés le 15 octobre 1974, comme suite normale à la promulgation de la Constitution. Il en résulte la naissance de 43 partis, que l’on peut répartir en deux grandes catégories : ceux des civils et ceux des militaires. Le pluriel employé dans les deux cas montrent que ces deux grands groupes politiques sont eux-mêmes divisés.
Le 14 octobre 1974, c’est le premier anniversaire du « Jour de Grande Tristesse ». Une grande cérémonie de crémation eut lieu en présence du Roi pour ceux qui étaient morts en réclamant une Constitution. Ils sont encore des héros.

Les premières élections (26 janvier 1975)

Les premières élections de ce régime civil eurent lieu le 26 janvier 1975. 2 199 candidats de 42 partis pour 269 sièges. La participation reste faible : 53 % d’abstentions (66 % d’abstentions à Bangkok). Cependant le nombre des abstentionnistes diminue d’une élection à l’autre : pour les années 1957, 1969, 1975, on passe de 80 % à 75 % et 53 %. En 1975, quatre grandes raisons sont données (d’après sondage) de ne pas voter : 1. le sentiment que les candidats veulent être députés pour leur intérêt personnel. 2. manque de confiance dans les candidats 3. trop de partis politiques ; 4. on ne voit pas l’utilité des députés.
Les résultats :
Moyenne nation. Bangkok
Droite militaire (4 partis) 40,3 % 7,5 %
Droite civile (4 partis) 35,0 % 92,5 %
Centre (2 partis) 6,0 % 0 %
Gauche (2 partis) 9,3 % 0 %
Indépendants (10 partis) 9,4 % 0 %


Les sièges de gauche (y compris le Centre, qui est senti « à gauche ») ne se trouvent qu’en province. Bangkok est presque entièrement démocrate (le parti des businessmen). Est-ce la protestation du monde rural contre la domination économique et politique de Bangkok ? Ce tableau le suggère. Quant à Bangkok, si elle est exclusivement à droite, elle rejette pourtant les partis militaires.
En analysant un tableau qui donne les résultats par partis et par régions, on s’aperçoit de plus qu’il y a une relation entre le pourcentage des votes conservateurs et le niveau du revenu moyen par région. Il y a correspondance entre la richesse de la région et le pourcentage des votes conservateurs :
Revenu (index 100) % des votes conservateurs
Nord-Est 48 55 %
Nord 68 77 %
Sud 92 90 %
Plaine centrale 137 82 %
Bangkok 320 100 %
(moyenne nation.) 100
Toutes les remarques précédentes suggèrent que, s’il y a un mouvement populaire de gauche, c’est en province qu’on doit le trouver. Ceci pour le début de 1975.
Certains événements des années suivantes, 1975 et 1976, vont transformer cette donnée, en grande partie par le jeu de deux composantes : la peur communiste en province et l’action étudiante à Bangkok.

Le gouvernement SENI PRAMOT
(15 février - 6 mars 1975)

C’est le 15 février 1975 que le gouvernement provisoire de Sanya céda la place au gouvernement constitutionnel. M. R. Seni Pramot, chef du parti majoritaire démocrate, forma un gouvernement de coalition avec le parti militaire Social Agrarian. Ce gouvernement ne dura que quinze jours, ayant perdu, le 6 mars, le vote de confiance à la Chambre.
Une remarque à faire : étant donné l’échiquier politique des partis, les gouvernements successifs de ce régime civil ne peuvent être que des gouvernements de coalition : coalition de partis civils et de partis militaires. Ces gouvernements hybrides iront tous à l’échec, toujours par manque d’unité des civils face aux partis militaires qui conservent une influence que personne ne peut négliger.

Le gouvernement KUKRIT PRAMOT
(14 mars 1975 - 7 janvier 1976)

Cette fois, le leadership de la coalition passe au parti Social Action de M.R. Kukrit Pramot (frère de Seni). Le noyau est formé du Social Action (civil), du Chart Thai et du Social Justice (militaires), plus une douzaine de petits partis, pour arriver à constituer vaille que vaille une majorité.
Disons tout de suite que le gouvernement Kukrit ne durera que 299 jours, au terme desquels il recommandera au Roi de dissoudre la Chambre, en expliquant qu’« elle comprenait une multiplicité de partis — quelques-uns n’ayant qu’un ou deux sièges — rendant impossible la formation d’une majorité absolue indispensable pour constituer un gouvernement stable ». (1)
C’est pendant le gouvernement Kukrit, — année 1975 —, que la physionomie politique de la Thaïlande prend son aspect si particulier, et nouveau, de lutte entre extrémistes de droite et de gauche. Trois éléments sont ici à étudier : 1. les communistes et leur action rurale ; 2. les mouvements nationalistes de droite ; 3. les étudiants.

(1) Pour la période du gouvernement Kukrit voir les rapports du groupe d’Ubon : « Aperçu sur la situation politique dans la région d’Ubon » et « Aperçu sur la situation économique et sociale ». Ces deux rapports concernent cette période.


Le parti communiste et son action rurale
Le communisme thaï a deux sources : vietnamienne et chinoise.
La source vietnamienne débute avec les visites de Ho-Chi-Minh en Thaïlande, en 1928-29, pour organiser parmi les Vietnamiens du Nord-Est les mouvements de soutien à la révolution du Vietnam. Ces visites conduisent à la formation du Parti Communiste Indochinois, qui établit d’ailleurs son quartier général dans le Nord-Est thaï de 1933 à 1935, durant la répression française. Plus tard, une seconde période commence, quand le Viet-Minh utilise le Siam comme sanctuaire dans sa lutte contre les Français après la guerre. Le gouvernement thaï, sympathique à l’indépendance du Vietnam, ne fait pas objection à l’immigration de 70.000 réfugiés, parmi lesquels la propagande reste très active.
La source chinoise remonte aux années 1920. Le Parti Communiste Chinois forme, à cette époque, une branche spéciale pour les membres de la colonie chinoise de Bangkok. La collaboration entre ce Parti Communiste Chinois local et le mouvement « Free Thai » dans leur lutte anti-japonaise, durant la IIème guerre mondiale, donne au parti une quasi-légitimité en 1946, avec plusieurs milliers de membres.
En 1948, le gouvernement thaï s’inquiète du rôle de ce communisme étranger et procède à une série d’arrestations.
En 1952, le Parlement vote l’ « Anti Communist Act ». Nouvelles arrestations massives de communistes, chinois et thaïs, qui aboutissent à la destruction des structures du Parti Communiste Chinois local.
Mais le Parti Communiste Thaï, autonome, était déjà fondé depuis 1946. En 1948, il est interdit et reste donc clandestin. Il a peu de succès de 1949 à 1960. Ceci parce que les dirigeants du moment insistent toujours sur la doctrine marxiste classique (en tant qu’opposée à la maoïste) de l’agitation révolutionnaire par les ouvriers des villes.
En 1961, le IIIe Congrès du P.C.T. dénonce cette politique et s’engage dans le plan maoïste de la révolution rurale. Alors suivent plusieurs années d’organisation. Puis, le 7 août 1965, c’est la proclamation de l’insurrection armée. Depuis lors, le mouvement croît régulièrement. D’une centaine de cadres an 1960, il passe à 3.500 hommes armés en 1972, à 5.000 en 1973, et à près de 10.000 au début de 1975. A ce moment, les communistes contrôlent 412 villages, dont 226 dans le Nord-Est. Villages dans lesquels les officiels du gouvernement ne peuvent entrer sans escorte militaire. Dans le Nord, l’insurrection des tribus, reprise en main par les communistes, empêche pratiquement la construction de trois routes importantes.
Depuis 1965, le gouvernement a adopté quatre plans successifs de répression, mais à chaque fois les communistes ont changé immédiatement leurs propres plans, obligeant le gouvernement à en changer à son tour.
De plus, des erreurs sérieuses, ainsi que des abus graves, ont été commis, comme par exemple l’incident de Ban Na Sai, déjà cité plus haut. Dans le Nord, des bombardements classiques ou au napalm ont frappé indistinctement des villages hors de cause. Si bien que des rapports gouvernementaux reconnaissent que les activités des forces gouvernementales sont elles-mêmes responsables d’un certain accroissement de l’insurrection.
Parallèlement aux méthodes de répression, le gouvernement a cherché à mettre en place des programmes de développement et d’information, avec des budgets importants. L’échec des deux méthodes a forcé le gouvernement à repenser une fois de plus sa stratégie. Cette fois, c’est le plan « Volunteer Self Development and Protection » : expansion massive des milices de village, fourniture de matériel de développement, adjonction de trois assistants élus pour aider le traditionnel chef de village, et une large possibilité offerte aux villageois de participer au développement communautaire.
La question se pose de savoir pourquoi des gens, qui ont paisiblement cultivé leurs champs pendant des siècles, se mettent à créer des ennuis. En fait, la révolte rurale est essentiellement la demande des paysans d’obtenir leur part du développement du royaume, et d’avoir part aussi à la marche des affaires. Ce que ne leur donne pas Bangkok, les communistes le leur « promettent ». Une constatation avait déjà été faite, concernant les élections de 1975 (voir plus haut). Une autre peut être faite, concernant cette fois les élections de 1957 et 1969 : il y a corrélation, dans une région donnée, entre l’accroissement de participation aux votes et l’existence d’un mouvement insurrectionnel dans cette zone. Les trois provinces qui ont le taux d’accroissement le plus élevé, et de loin, de tout le pays (jusqu’à 20 et 30 %), sont justement trois provinces qui étaient touchées par l’insurrection à cette époque : Loei, Udon, Sakonnakhon. En bref, les paysans en ont assez d’être des citoyens de seconde zone dans leur propre pays. Et les communistes se chargent de les en faire prendre conscience.

Revenu moyen annuel par région en 1972 (en bahts)
Bangkok 12 750
Plaine centrale 5 453
Sud 3 681
Nord 2 704
Nord-Est 1 927
Moyenne nationale 3 986

Tout ceci explique les manifestations des paysans durant les gouvernements Sanya, Seni et Kukrit.
Par ailleurs, des études gouvernementales montrent que les communistes ont remar-quablement réussi la modernisation de leurs propres zones. Ils ont atteint, avec très peu de moyens, des objectifs que le gouvernement n’arrive pas à atteindre, même avec l’aide étrangère.
D’une façon significative, le gouvernement donne comme signes indicatifs de « zone d’insurrection » les éléments suivants : dans une zone donnée, la disparition rapide des bandits, la disparition du jeu, l’amélioration de l’habillement et même du langage, la disparition rapide de la drogue, une inexplicable augmentation de la demande en livres, papier et crayons, l’amélioration de l’hygiène publique, avec accroissement soudain de l’usage du savon et du dentifrice, la grande amélioration, spontanée, de la propreté et de l’ordre dans le village.
En janvier 1975, le gouvernement donne les renseignements suivants : villages entièrement sous contrôle ou fortement sous contrôle communiste : 412. Villages sous influence sérieuse : 6 000, avec 3,9 millions de personnes (10 % de la population totale), dont 1,9 million dans le N.E. et 1,3 million dans le sud (Investor, oct. 1975).

Les mouvements nationalistes de droite
On peut dater de mai-juin 1975 l’essor de ces mouvements. A ce moment, l’arrière-fond politique est le suivant :
— Kukrit s’apprête à aller à Pékin renouer les liens avec la Chine, rompus depuis 26 ans. (Vote par la Chambre le 23 juillet 1974)
— Chute de Phnom Penh et de Saigon en avril 1975.
— Perte de foi dans l’alliance US.
— Coupes substantielles de l’aide US.
— Anxiété sur les effets possibles de la débâcle US.
— Conversations avec les délégations sud-et nord-vietnamiennes (22/29 mai 1975).
— Liens renoués avec le Kampuchéa démocratique (31 octobre 1975).
— Pressions politiques internes de droite et de gauche sur le gouvernement.
— Menace de défections par les membres de 7 partis de la majorité gouvernementale.
Il y a donc un problème extérieur de relations nouvelles avec Vietnam, Etats-Unis et Chine ; et un problème intérieur de stabilité gouvernementale. Et tout ceci a des répercussions sur l’extrême droite qui ne voit pas sans crainte s’effectuer la révision de la politique générale du pays.
Les élections de janvier 1975 avaient été, en effet, une victoire des conservateurs ; mais l’esprit du 14 octobre n’était pas éteint. Les groupes de gauche restent actifs : étudiants et syndicats éduquent paysans et ouvriers.
L’extrême droite voit d’un mauvais œil l’activité de ces groupes et cherche l’occasion de les détruire, pour rétablir la sorte de calme qui existait du temps des dictateurs. C’est pourquoi ils organisent leurs propres groupes de pression et d’activistes, qui essaient de neutraliser et de contre-attaquer les gauches dans leurs meetings, manifestations et grèves, tout en exerçant aussi une pression sur le gouvernement. Le résultat, c’est que aussi bien la droite que la gauche arment les villageois et les endoctrinent dans leur idéologie respective.
D’ailleurs, ceci n’échappe pas au gouvernement. Le 13 juin 1975, le ministre de l’Intérieur manifeste son inquiétude à la radio : « Certains groupes menacent la paix et l’ordre en donnant un enseignement de l’usage des armes aux gens des villages, et les incitant à se grouper pour accomplir des actes illégaux ».
Mais les inquiétudes du gouvernement viennent trop tard. L’époque des lettres anonymes de menaces contre les gauches est ouverte. Parmi ceux-ci, plusieurs doivent se cacher. En juillet 1975, la gauche a conscience qu’une vague de répression est imminente, tandis que dans l’opinion se répand l’impression de la possibilité d’un puissant mouvement de droite de caractère idéologique aigu, faisant appel aux masses.
Plusieurs mouvements se sont formés : « Nawaphon », « Protection de la Nation », « Protection de la Justice », « l’Eléphant Blanc », les « Red Gaurs ». Mais tous se réclament d’être pour la défense de la nation, de la religion et de la royauté, et dénoncent les activités de la gauche comme étant un danger pour ces « trois Institutions sacrées du Peuple thaï ».
Sept généraux connus sont les instigateurs de ces divers mouvements. Nous ne retenons ici que deux de ces groupes :
Les « Red Gaurs ». C’est le mouvement le plus connu du public. Mouvement de jeunes, il est formé principalement d’élèves du Technique, et a l’appui de la police et de l’armée. L’officier qui le patronne est le colonel Saiyud Koetphon (chef de l’I.S.O.C. pour les tribus : répression anticommuniste). Ce colonel s’est lui-même expliqué: « Les Red Gaurs furent formés parce que les étudiants de l’Université ont changé leur attitude après octobre 1973, et veulent contrôler le pouvoir, et que les communistes les ont infiltrés ». Il ajoute : « Les étudiants sont la tête, les Techniques sont las bras. Nous avons réalisé que, si nous voulons détruire le pouvoir étudiant, nous devons séparer la tête des bras. Les Red Gaurs servent à cela ».
Les Red Gaurs apparaissent dans les meetings, manifestations et grèves soutenues par les étudiants, pour harceler les speakers et, parfois, jeter des bombes : ils ont à leur actif plusieurs attentats. 35 000 membres en juillet 1975.
« Le Nawaphon ». Il se prétend totalement indépendant des Red Gaurs, mais les idées et les buts sont identiques. Le général qui le patronne : Wallop Rochanawisut (chef du Service d’Intelligence de l’armée). Lui aussi a donné des explications sur son mouvement : il fut fondé en octobre 1974, pour instituer une sorte d’idéologie nationale (la trinité Nation – Religion – Roi) ; mais le vrai départ de ses activités data de février 1975. Le général pense qu’il faudra « encore deux ans pour construire le Mur thaï contre le communisme ».
Une figure importante de ce groupe, c est Wattana Keowimon, la théoricien et l’orga-nisateur du mouvement. Mais il faut signaler aussi le moine bouddhiste Kittiwutho, qui agit parmi les jeunes bonzes et a, à son actif (ou passif), cette parole qui provoqua un scandale dans la presse : « Tuer un communiste n’est pas un péché ; tuer un chien, oui ».
Le général Wallop a déclaré qu’il avait le soutien des leaders musulmans et catholiques : ainsi donc il a le soutien de toutes les religions pour la défense de la Religion.
Le but du mouvement Nawaphon est d’éduquer le peuple à la démocratie, en partant de ses racines, depuis le début. (Les auteurs du coup d’Etat d’octobre 1976 ont précisément repris ce programme d’éducation progressive à la démocratie, par le moyen d’un plan de 3 fois 4 ans). La basa de tout le système Nawaphon est le postulat que « la société thaï resta posée sur deux fondements : le Temple et le Palais ».
De 50 000 membres au milieu de 1975, il atteint le million (peut-être même beaucoup plus) au milieu de 1976. Activités : distribution de tracts ; lettres anonymes (dont le contenu peut être résumé comme suit : Le pays est en danger — les étudiants sont communistes — il faut s’unir pour protéger les institutions sacrées de la Nation, de la Religion et de la Royauté) ; lettres de menace aux sociétés commerciales qui accordent leur publicité aux journaux de la gauche.
Il semble bien que le Nawaphon a une grande influence sur le mouvement des « Scouts Villageois » et qu’il s’en sert comme véhicule efficace de son idéologie. Il est, en effet, remarquable que le nombre de membres revendiqué par cas deux mouvements différents coïncide : entre 1 et 2 millions chacun. Ces deux nombres doivent-ils être additionnés ou recouvrent-ils les mêmes personnes ?
Le mouvement « Scouts Villageois » n’est pas de soi politique comme le Nawaphon. Institué par le Roi, il y a plusieurs années, il a pour but le développement individuel et communautaire dans le cadre de la vie quotidienne locale. Sans qu’on puisse l’affirmer avec certitude, il semble qu’il ait été récupéré par le Nawaphon.

Les étudiants

Ils sont devenus depuis quelques années le centre d’intérêt de l’essentiel de la politique intérieure thaï. Une partie de la population les tient pour des « Virachon », pour des héros ; la partie adverse les accuse d’être des « Nak Paen Din », c’est-à-dire la honte du pays, « les poids morts, ou la lie de la terre ». Et, à intervalles rapprochés, ils sont régulièrement les victimes sanglantes d’un jeu politique impitoyable.


THAILANDE :
Territoire grand comme la France ;
43 millions d’habitants en 1976
Population scolaire totale : 8 150 000
Primaire : 5 750 000
Secondaire : 1 900 000
Professionnel/Technique : 400 000
Universitaire/Normale : 100 000
Recrutement de l’Université d’après
la profession des parents :
Commerçants : 53 %
Administration : 25 %
Salariés : 10 %
Paysans : 6 %
Divers : 6 %


Il semble impossible de nier l’existence d’un noyau communiste actif au sein des étudiants universitaires. Certains documents, brochures, tracts, affiches, indiquent une nette orientation de gauche. Parmi les journaux vendus au public dans les kiosques, figure celui que publient les étudiants : Athipat (la Grande Cause), qui est d’inspiration de gauche. Les trois étoiles rouges à gauche de son titre rouge le suggèrent à l’acheteur. Un encadré en haut de la pre-mière page signale qu’à Thammasat, on peut venir acheter photos et livres de (ou sur) Che Guevara, Marx, Mao, Engels et Chitr (un Thaï).
Mais quelle est l’influence réelle de cette propagande sur l’ensemble des étudiants ? Aucune réponse sûre ne peut être donnée. Les manifestations organisées par le Centre National, à chaque grande occasion, sont suivies massivement. Mais est-ce suffisant pour déclarer : les étudiants sont communistes ? Thammasat étant l’université des Sciences sociales, économiques et juridiques, il semble normal que ses étudiants soient, plus que le reste de la population, conscients des problèmes de la société thaï.
La remarque vaut tout aussi bien pour leurs professeurs. Le recteur de Thammasat, le docteur Puei, est lui aussi suspecté par la droite d’être gauchisant, sinon accusé directement par certains d’être communiste.
Les étudiants des Ecoles Normales et les instituteurs en poste n’échappent pas non plus à la suspicion.
L’affaire des paysans. Depuis octobre 1973, plusieurs délégations de paysans sont venues à Bangkok, avec l’appui et l’encouragement des étudiants, pour présenter leurs revendications au gouvernement. Dans le courant de septembre 1974, huit leaders paysans du Nord sont assassinés. Aucune arrestation n’est faite. Le 4 août 1975, huit paysans et un étudiant de la région de Chieng Mai sont arrêtés pour une affaire de forêt domaniale brûlée. Les étudiants et normaliens de Chieng Mai et de Bangkok manifestent pour ces deux affaires, soutenus par les syndicats. Le 8 août, un autre leader paysan est grièvement blessé.
En fait, à cette époque, on signale plusieurs cas de ‘disparition’ de leaders paysans.
L’affaire des policiers. Le 19 août 1975, mille policiers, an vêtements civils, escortés de voiture de la police, clignotants allumés, pénètrent dans la résidence privée du Premier Ministre Kukrit, alors absent, et détruisent tout à l’intérieur. Ceci, parce que le gouvernement a finalement fait relâcher les huit paysans arrêtés onze jours plus tôt à Chieng Mai. Les étudiants revendiquent cette libération comme étant leur victoire, tandis que les droitistes considèrent le cas comme outrageant.
Des grèves de protestation sont réclamées des deux côtés, et les manifestations de droite et de gauche surchauffent l’atmosphère. Quant aux policiers, ils se sont fait justice sur la maison du Premier Ministre, jugé responsable.
L’affaire Thammasat. Le lendemain, 20 août, 200 Techniques envahissent l’université, jettent des bombes, tirent au revolver et mettent le feu à des bâtiments : 10 millions de dégâts. Aucune arrestation n’est faite.

Quelques événements significatifs
Paysans, droitistes, étudiants ; ces trois éléments interviennent tour à tour à partir de maintenant. Pendant le gouvernement Kukrit, plusieurs événements nous les montrent en action.
L’affaire de l’hôtel Dusit. Une grève très dure, menée par les employés de l’hôtel, avec occupation des bâtiments, débute le 1er mai et dure jusqu’au 27 mai, jour où 200 Red Gaurs envahissent l’hôtel et chassent les grévistes par la force, tandis qu’un cordon de police cerne le secteur. L’hôtel ne rouvrira que le 31 juillet.
Au même moment, une autre grève, à l’usine textile Standard Garment, commencée le 2 mai, se termine par une action de la police qui malmène les ouvrières en grève : 15 blessés,
L’affaire TEMCO et les exploitations minières. Cette affaire, très difficile à analyser, et mettant en jeu des intérêts énormes, a des ramifications économiques et politiques (intérieures et extérieures).
En mars 1975, le gouvernement avorté de Seni, sous la pression de la gauche, a révoqué le contrat de concession d’exploitation d’étain en mer, accordé auparavant à la Compagnie TEMCO, 100 % étrangère. Cette « cause célèbre » a causé la méfiance des sociétés étrangères à venir investir en Thaïlande.
Entre août et novembre 1975, des campagnes d’agitation, menées par les étudiants, forcent le gouvernement Kukrit à interdire deux concessions d’exploitation minière dans le Nord, à Mae Wa (antimoine) et à Mae Lieng (étain, wolfram). L’argumentation des étudiants est la suivante : ces mines sont la propriété des deux villages, puisque les villageois les exploitent pour leur propre compte depuis longtemps. Les capitalistes veulent les en déposséder à leur profit
Ces révocations de concessions font dire au colonel Saman Soyai, membre du Nawaphon,, que « l’action des étudiants activistes fait partie d’un plan établi par le Parti Communiste de Thaïlande, visant à ruiner toutes les mines du royaume ».
Au début de janvier 1976, deux autres difficultés viennent confirmer la faiblesse du gouvernement Kukrit : des troubles très graves dans les trois provinces séparatistes du Sud, et surtout la question du riz. D’après le plan du gouvernement, les paysans vont pouvoir vendre leur riz au-dessus d’un prix garanti. Mais ceci ne fait pas l’affaire des Chinois des rizeries qui l’achètent, ni celle des citadins qui voient le riz quotidien en passe d’augmenter. Les députés sont divisés sur cette question, et les ministres aussi…
C’est trop pour le gouvernement. Kukrit essaie bien, le 7 janvier, de remanier son cabinet, mais finalement, le 9, il décide de dissoudre la Chambre, pour procéder à de nouvelles élections qui, espère-t-il, donneront une majorité capable de former un gouvernement stable et fort.

La campagne pour les élections
(janvier - mars 1976)

Nous trouverons encore plus de partis qu’en 1975 (56 contre 42), et encore plus de candidats (2 370 contre 2 199), alors que le nombre de sièges n’a augmenté que de 10 (279 contre 269). La région du Nord-Est présente à elle seule 41 % des candidats.
Cette campagne va être passionnée et violente. Au cours de ces trois mois, on compte un minimum de trente assassinats politiques connus.
Le 15 février, à minuit, plasticage de la Centrale du Parti centriste New Force, accusé d’être communiste. Un Red Gaur est tué sur place par une de ses bombes. Trois semaines plus tard, le chef de ce parti, le docteur Krasae Chanawong, échappe de justesse à un attentat dirigé contre lui. Le 18 février, c’est l’assassinat de l’étudiant activiste Amaret Chaisaad. Dans la nuit du 28 février, à 1 heure du matin, assassinat dans la rue du secrétaire général du parti socialiste, Boonsanong Boonyothayan. Le 24 mars, dans une réunion électorale du parti New Force, province de Chainat, une bombe tue huit personnes. Le lendemain, 25 mars, c’est au tour d’un candidat du parti militaire Chart Thai d’être assassiné au cours d’une réunion électorale, à Phattalung, etc.
Mais cette campagne électorale est significative aussi à un autre titre : elle a été l’occasion du démarrage de la propagande intense que va pratiquer l’extrême droite à partir de maintenant. Cette propagande vise à présenter comme traîtres à la patrie tous ceux qui sont plus à gauche. Quatre groupes sont à éliminer : le parti socialiste, le parti centriste New Force, les étudiants et les partisans de la démocratie parlementaire. Les élections vont éliminer facilement socialistes et New Force, et mettront à mal les étudiants. L’élimination définitive de ceux-ci et la mise à mort du système parlementaire, déjà malade de son cancer de désordre et d’incurie, se feront au cours de l’étape suivante, durant les six mois du gouvernement Seni, en utilisant les mêmes méthodes de propagande.
Pendant la campagne, les attentats répétés contre la gauche ont peu à peu introduit une mini-terreur dans les rangs de la gauche et du centre. Mais il faut bien reconnaître que cela a été rendu possible, parce que l’opinion, à cette époque, est devenue, dans sa grande majorité, anticommuniste. En effet, depuis les élections de janvier 1975, sont intervenues la chute de Phnom Penh et de Saigon, et la prise de pouvoir communiste au Laos : on craint donc d’être le prochain « domino ». Et surtout, durant cette année 1975, les réfugiés ont parlé (1).
En plus des attentats, une campagne d’intimidation est mise en œuvre, dont le thème est le suivant : « les forces communistes sont partout à l’œuvre parmi nous. Ils veulent détruire les Trois Institutions sacrées. Voyez les socialistes, voyez le New Force, voyez les étudiants : ils sont tous des communistes. Peuple Thaï, unissons-nous pour protéger la patrie, et détruisons les communistes ».

(1) Voir le rapport d’Ubon.

Retenons seulement trois petits faits. Le 13 février 1976, l’amiral Sangad Chaloyoo (celui du coup d’Etat d’octobre 1976), alors vice-ministre de l’Intérieur, déclara que « des ‘Sapeurs’ (?), unité 163, sont arrivés à Bangkok pour y commettre des attentats communistes. Le 26 mars —, neuf jours avant les élections —, le parti New Force est accusé d’avoir reçu de l’U.R.S.S. entre 50 et 150 millions de baths. Le 30 mars, — élections dans quatre jours —, on arrête neuf étudiants et ouvriers dans une imprimerie : ils sont accusés d’imprimer des tracts communistes.
C’est durant cette période de campagne électorale que la communauté catholique fut soumise, de son côté, à un effort de propagande d’extrême droite systématique, par les moyens suivants :
— tracts distribués et envoyés sans aucune indication d’origine à chacune des com-munautés catholiques du pays, pour mettre en garde contre certains catholiques communistes — (au moins en une occasion, un nom a été désigné, celui d’un ancien séminariste de Tharae, alors étudiant à l’Université Kaset d’agriculture),
— articles dans la presse, surtout dans le journal de droite Sayamisr, contre les communistes infiltrés parmi les catholiques.
— conférences surajoutées aux réunions ordinaires des groupements ou paroisses, faites par des inconnus, pour exposer les buts du Nawaphon et recruter des membres.
— des articles dans la revue catholique Udomsan, seule revue officielle, pour mettre en garde contre les catholiques communistes, et expliquer ce qu’est « l’armée du peuple » (kong thap prachachon), qui semble être une branche Nawaphon pour les catholiques. Il y a aussi les fameuses pages jaunes, insérées dans la même revue, reproduisant le texte des émissions de la station Yan Kro.
— attaques à la radio contre les catholiques communistes, sur la station militaire Yan Kro, au cours de son émission alors hebdomadaire consacrée au Nawaphon.
Cet effort de propagande sur la communauté catholique a été le plus intense entre le 10 janvier et le 2 février, période au cours de laquelle les Pères Oblats de la paroisse de N.-D. de Fatima de Bangkok (qui s’occupait activement alors des récents réfugiés vietnamiens) et le Centre Catholique des étudiants, dirigé par les Pères Jésuites de Xavier Hall, furent, directement accusés d’être communistes et désignés comme tels par les moyens d’information énumérés ci-dessus.
La hiérarchie n’a pas fait de mise au point, pendant la campagne électorale, ou donné de directives sur l’attitude à adopter face à cette propagande. Un texte sera publié par la Conférence épiscopale, mais après les élections, sur « le rôle des chrétiens dans la situation actuelle ». La ligne générale est la suivante : les chrétiens doivent se garder du « matérialisme » sous toutes ses formes. Le mot vise aussi bien le capitalisme que le communisme, termes qui eux-mêmes ne sont pas employés.
Ces trois semaines de janvier 1976 ont eu une grande influence sur les attitudes réci-proques des clergés thaï et missionnaire. Les événements d’octobre 1976 les durciront encore davantage.

Les élections du 4 avril 1976

Les résultats sont très différents de ceux de janvier 1975. Cette fois, c’est la victoire totale de la droite, comme la campagne le laissait prévoir : il ne reste que trois députés socialistes (1% contre 9,3 % en 1975), et trois députés du New Force centriste (1 % contre 6 % en 1975). De plus, seuls quatre grands partis émergent (87 % des sièges).

Pour les civils :
Démocrates de Seni 41 % 57 %
Social Action de Kukrit 16 %

Pour les militaires :
Chart Thai 20 % 30 %
Social Justice 10 %

Il faut cependant ajouter les deux petits partis militaires Social Agrarian et Social Nationalist qui, totalisant à eux deux 6 % des sièges, amènent donc les militaires à 36 %. Mais la baisse des partis militaires au profit des civils est sensible. Cette baisse est une constante des élections successives depuis 1946, d’une élection à l’autre. Les Démocrates sont les vainqueurs (de 26,8 %, ils passent à 41 %). Ils ont même remporté la totalité (100 %) des sièges de Bangkok. Quart à Kukrit, pourtant chef de son parti Social Action, il n’est pas réélu, lui qui avait voulu ces élections pour pouvoir gouverner dans la stabilité.

Le gouvernement de SENI PRAMOT
(21 avril - 23 septembre 1976)

Les deux partis civils ne s’entendent pas. Il y a mésentente entre las deux frères Kukrit et Seni, chefs de ces deux partis. Et l’armée n’a pas perdu son pouvoir. Si bien que le parti démocrate, vainqueur à la majorité relative, ne pourra former un gouvernement majoritaire qu’avec l’appui des partis militaires. On en revient donc à un gouvernement de coalition hybride civil / militaire, comme auparavant, dans lequel seul a changé la parti civil qui a le leadership.
Cependant le gouvernement Seni ne se compose plus que de quatre partis : Démocrate du côté civil, et Chart Thai — Social Justice — Social Nationalist du côté militaire, avec égalité des sièges des deux côtés.
Pour cette période nous signalerons seulement le retrait total des troupes américaines. Ce sujet avait provoqué de nombreuses manifestations d’étudiants. La décision de retrait a été prise par Kukrit, le 20 mars, pendant la période électorale. La date limite, fixée par l’accord est la 20 juillet. C’est donc le gouvernement Seni qui voit partir les derniers soldats américains. L’accord prévoit cependant la présence ultérieure de 140 conseillers, restant sur place.
Du côté catholique, il faut signaler la controverse suscitée par une interview de Mgr Boonluen, nouvel évêque d’Ubon, publiée par la revue hebdomadaire « Prachachat ». A la suite de l’article de « Prachachat », un bulletin privé, ronéotypé par quelques prêtres thaïs du diocèse de Bangkok, l’accuse d’être communiste. Ce bulletin, diffusé par la suite à quelques exemplaires, a fait grand bruit.
L’impression qui domine dans l’opinion publique, à cette époque, et depuis plusieurs mois déjà, est celle du désordre : on voit le banditisme augmenter, les étudiants manifester pour un oui ou pour un non et les Red Gaurs utiliser la violence impunément. Les journaux sont remplis d’histoires de corruption, de grèves, d’exactions de policiers, de généraux qui protestent etc.
Au fond, chaque groupe fait ce qu’il veut et « suit-sa-propre-loi » au mépris de « la-Loi-de-l’Etat » (« kot-mu » nua « kot-mai ») selon l’expression en forme de jeu de mots utilisée par Kukrit lui-même pour caractériser la situation.
On commence alors à regretter la période des gouvernements forts qui faisaient régner la paix et l’ordre. L’extrême droite a senti le vent : son heure est arrivée. Pour atteindre ses buts, elle utilise d’ailleurs, elle aussi « sa propre loi au mépris de la Loi de l’Etat ». Mais peu importe, car maintenant, entre les deux adversaires droite et gauche, c’est la lutte à mort.
Le leitmotiv de la propagande alors mise en œuvre s’écrit sous la forme d’une équation et de son corollaire :
Etudiants = communistes = désordre
Détruire les étudiants = détruire les communistes = ramener l’ordre et la paix.
L’instrument majeur de cette étape de la propagande est la station de radio de l’unité des blindés « Yan Kro », à laquelle viendront se joindre, par la suite, les stations de la Garde Royale et de la Première Armée. A partir de fin juillet 1976, ces trois stations regroupent des stations satellites au nombre de 150 (sur un total de 350 environ) pour former un réseau unique : le « Réseau des Radios Libres » (« Choomnoom Vithayoo Seri »), sous la direction du lieutenant-colonel Uthan Snidwongse.
Dans ses émissions du dimanche, qui durent sans discontinuer de 9 h à 18 h, et qui sont écoutées dans tout le pays, le danger communiste est présenté comme imminent, dans une mise en scène émotionnelle et passionnée. Le public est aussi invité à venir parler au micro : pendant des heures entières, les gens se succèdent, hommes ou femmes, et disent leur haine des communistes. Vers la fin, en septembre, les étudiants deviendront le « Danger communiste » personnifié, cible unique de toutes les attaques verbales. Les 4, 5 et 6 octobre, la station Yan Kro, et le « Réseau », par la voix du colonel Uthan, lanceront des appels aux groupes de « Scouts Villageois » de la province à venir à Bangkok pour « balayer » les étudiants hors de Thammasat, et purger ainsi le pays des communistes.
Le gouvernement, conscient du danger que représente cette propagande, essaiera, le 22 septembre, de faire fermer ces stations « qui se prennent pour le gouvernement ». Mais en vain. (D’une façon surprenante, c’est le gouvernement du coup d’Etat qui décidera, le 24 octobre, l’arrêt de leurs émissions.

La chute du régime civil

Tout se déclenche avec le retour des maréchaux exilés Prapass et Thanom.
Thanom avait déjà fait une apparition le 27 décembre 1974, pendant le gouvernement provisoire Sanya. A cette époque, Sanya avait jugé plus prudent de l’expulser de nouveau pour éviter des troubles.
Retour de Prapass. (21-23 août 1976). — Le 19 août : grosse émotion : on apprend que Prapass est rentré clandestinement en Thaïlande. Le 20, les étudiants organisent sur la Place Royale une manifestation anti-Prapass. Le soir, par peur des Red Gaurs qui menacent d’agir, ils se réfugient à l’université de Thammasat. Le lendemain, samedi 21, les Red Gaurs enfoncent les portes et tirent sur les étudiants, sous les yeux de la police qui réagit peu. Bilan : un mort et une trentaine de blessés.
Le 23, Prapass se décide à repartir en exil.
Le retour de Thanom (19 septembre 1976). — Le samedi 19 septembre au matin, c’est au tour de Thanom de revenir. Il se fait ordonner bonze quelques heures plus tard, toutes portes fermées, sous la protection d’un cordon armé de la police.
Cette fois, l’émotion n’est pas entièrement partagée par l’ensemble de la population. Trois raisons y contribuent. Il est senti moins responsable que Prapass dans les événements d’octobre 1973. Par ailleurs, la propagande anti-étudiants a déjà produit des fruits dans une partie appréciable de l’opinion. Et, d’autre part, cette propagande présente toute manifestation contre le bonze Thanom comme une atteinte à la religion, la deuxième des trois Institutions Sacrées de la nation.
Etudiants, syndicats et ligues pour la lutte contre la dictature demandent son départ. Le 21, le gouvernement déclare qu’il prendra les mesures nécessaires au terme du carême bouddhiste (8 octobre). Le 22, le parti démocrate demande qu’on vote une loi spéciale pour exiler Thanom. (En effet, cette peine n’est pas prévue par la Constitution). Les autres partis de la coalition gouvernementale refusent leur appui à ce projet de loi. Les partis d’opposition réclament aussi du gouvernement qu’il fasse partir Thanom le plus vite possible. L’Asso-ciation des Jeunes Bonzes appuie aussi la thèse du départ.
Démission du gouvernement Seni (23 septembre 1976). — C’est dans cette atmosphère que, le 23, a lieu à la Chambre la discussion sur la présence de Thanom (qui, lui, continue à méditer dans sa pagode). Seni est contre son départ, car, dit-il, la Constitution ne prévoit pas l’exil, et d’autre part, Thanom n’a jamais été jugé. Mais la plupart des démocrates, parti de Seni, veulent son départ.
Alors, sur ce qui sembla être un coup de tête, Seni démissionne. Le lendemain, il déclare : « Si les radios libres de l’armée modéraient leurs attaques et leurs invectives contre les étudiants, la situation s’améliorerait rapidement ».
C’est ce jour-là que le gouvernement, qui conserve l’intérim, essaie, sans y réussir, de faire cesser les émissions controversées.
L’affaire des deux pendus. — Dans la nuit du 24 au 25 septembre, à Nakhon Pathom (50 km de Bangkok), deux activistes, des ouvriers, sont trouvés pendus à une grille. On suspecte la police d’être l’auteur de ces crimes.
Seni est renommé Premier Ministre, le 25, et essaie de reformer un nouveau cabinet.
Pendant les quatre jours qui suivent (26-29), des manifestations d’étudiants et d’ouvriers des syndicats ont lieu, sans incidents, demandent : 1. le départ de Thanom, 2. l’arrestation des auteurs de la pendaison des deux activistes.
Formation du nouveau gouvernement. — Au sein du parti démocrate, la division interne droite/gauche s’accentue, rendant très difficile la formation d’un gouvernement. Le 2 octobre, malgré tout, une liste est prête, mais Seni ne peut pas encore la présenter au Roi, comme prévu, les autres partis militaires de la coalition demandant un délai de deux jours.
Ce même samedi 2, les groupes de droite organisent une manifestation contre le Centre National des Etudiants, et contre les partisans du départ de Thanom.
Le 3 octobre, le ton monte. Les étudiants de toutes les universités et collèges d’études supérieures préparent les mesures à prendre pour faire partir Thanom. Les examens de fin de semestre sont suspendus.
De son côté, le « Réseau des Radios Libres » de l’armée accusent très violemment les étudiants de mettre le désordre dans le pays et proclament que, s’ils sortent de la légalité, les vrais patriotes prendront les mesures pour débarrasser le pays des « nak paen din ».
Le jeu scénique et la photo du Prince (4-5 octobre 1976). — Le lundi 4 octobre, plusieurs milliers de manifestants sont rassemblés à Thammasat. Sur l’estrade, deux étudiants miment la pendaison des deux activistes de Nakhon Pathom tandis qu’un autre, habillé de jaune, mime le bonze Thanom, tenant son bol à aumônes avec une mitraillette posée dessus. La manifesta-tion prend des proportions inquiétantes. Les autorités font fermer l’université Thammasat.
Mais, à la nuit tombante, les manifestants forcent l’une des portes pour se réfugier à l’intérieur des bâtiments. Ils craignent des attaques des groupes de droite.
Le 5 octobre, deux journaux publiant des photos du mime de la pendaison. Un des deux pendus, sur la photo, ressemble au Prince héritier. Mais les journaux ne le signalent pas. C’est à 18 h 00 que l’affaire éclate. A la station Yan Kro, les gens se succèdent pour parler au micro, quand tout à coup une de ces personnes crie son indignation : « On a pendu la Prince ! ». Grosse émotion parmi les auditeurs. Peu après, des explications sont données : il s’agit de la photo du mime de la pendaison. Un des acteurs a été grimé pour ressembler au Prince. Cette fois, les étudiants sont perdus : le crime de lèse-majesté atteint les sentiments royalistes de tous les Thaïs sans exception. Pourtant, personne n’avait rien remarqué pendant la scène elle-même ; mais la photo suffit : à elle seule, elle est une preuve jugée irréfutable.
A la station de radio, des gens crient : « Tuez-les, tuez-les » (kha man, kha man), et les responsables de la station lancent des appels aux « Scouts Villageois » de la province à venir à Bangkok « balayer » les étudiants et sauver le pays des communistes.
A 21 h 30, le gouvernement fait savoir qu’il a donné un ordre d’enquête.
Les maudits (mercredi 6 octobre 1976. — A 1 h 00 du matin, la police encercle l’uni-versité. Elle vient arrêter les responsables du mime, les auteurs du crime de lèse-majesté, et aussi faire évacuer l’université.
Le chef de la police cherche à prendre contact avec le recteur, le docteur Puei, qui est très respecté des étudiants, pour qu’il se charge de traiter avec les manifestants. Mais on n’arriva pas à le joindre.
Vers 3 h 00, une foule assez nombreuse entoura l’université : ce sont des membres de groupes de droite et des « Scouts Villageois », qui commencent à arriver.
A 4 h 00, les responsables étudiants du Centre National demandent à la police de les accompagner chez le Premier Ministre pour s’expliquer sur le malentendu. En cours de route, le chef de la police, apprenant que la foule essaie d’entrer dans l’université, y revient immédiatement. Les responsables étudiants se rendent à la police.
Sur les lieux, la foule a déjà franchi les grilles qui entourent l’université, et se dirige maintenant vers les bâtiments où sont réfugiés les étudiants. Il semble qu’alors, les étudiants, pris de peur, aient tiré quelques coups pour faire partir la foule. Il semble bien aussi que la police n’a pas pris les moyens pour empêcher la foule de pénétrer sur le terrain : elle a affirmé avoir été débordée. Après cela, tout devient confus. On évacue un groupe d’étudiants blessés ; deux cadavres d’étudiants se trouvent sur le terrain de football. On tire de tous les côtés. On évacue morts et blessés. Petit à petit, les étudiants se rendent. A 11 h, l’université est pratiquement déblayée.
Les journaux et la télévision ont montré des scènes de lynchage, atroces. Des quantités de photos ont été prises par des journalistes et des passants, thaïs et étrangers. Les journaux de ce 6 octobre en sont remplis à pleines pages. Parmi les acheteurs, les uns regardent en silence, le visage fermé. D’autres rient. 46 morts dont 2 policiers sont annoncés officiellement. 190 blessés dont 10 policiers. 3 300 étudiants arrêtés dont 640 filles environ. Quelques armes ont été trouvées dans l’université : une vingtaine dont 4 ou 5 armes de guerre.
A 19 h, la radio annonçait que l’armée avait pris le pouvoir.
Un Conseil de Réforme de l’Administration est institué, avec à sa tête l’amiral Sangad Chaloyoo, qui était ministre de la Défense. En tout, 14 officiers généraux des trois armes, suivant à peu près l’ordre hiérarchique : c’est l’armée qui a pris en main la réforme du gouvernement, et non pas une junte de dictateurs. La Constitution est supprimée. Une nouvelle doit la remplacer dans les 15 jours. La Chambre est dissoute. Il n’y aura pas d’élections avant 4 ans. La loi martiale est proclamée. La censure est instituée : interdiction à tout journal de paraître le 7 octobre. Certains journaux sont interdits immédiatement. Les autres doivent d’abord demander l’autorisation. Le régime se fixe comme objectif : « paix et ordre pour le bonheur du Peuple ».
C’est avec satisfaction que le pays, dans son ensemble, a accueilli le coup d’Etat. Il y voit le retour au calme et à l’ordre et la neutralisation des communistes. Beaucoup de ceux qui ont un passé politique un peu chargé ont pris le maquis, dans le pays ou à l’étranger. La rentrée universitaire laissera des bancs vides.

Le nouveau régime (22 octobre 1976)

Le Centre national de réforme administrative a pris le pouvoir le 6 octobre. Le 22, il étudie la nouvelle Constitution en 29 articles. L’exécutif appartient au C.N.R.A. qui devient le Conseil consultatif près le Premier Ministre ; il se compose de 24 officiers généraux. Le Premier Ministre est un civil, M. Thanin Kraivichien, ancien président de la Cour suprême. Il est nommé par le Roi et approuvé par le président de l’Assemblée. Son gouvernement comprend 17 ministres, 14 civils et 3 militaires (1 vice-Premier Ministre et 2 au ministère de la Défense). Pour la première fois dans l’histoire de la Thaïlande, le gouvernement compte 2 femmes ministres, aux Communications et aux Universités. Le législatif est confié à une Assemblée nationale pour la Réforme administrative : elle comprend 400 membres nommés par le Roi, elle est chargée de mettre en place, au bout de 4 ans (décembre 1980), un Parlement qui comprendra un Sénat nommé et une Chambre des Députés élus par des élections générales.

Pierre DUPONT


II. L’EGLISE DE THAILANDE

Tous ces événements ont eu leurs répercussions diverses dans l’Eglise de Thaïlande. Les chrétiens prennent vraiment part aux différents mouvements, non pas en corps constitué se conformant à une consigne donnée, mais avec toute la liberté des opinions de chacun en un très large éventail.

Les nouveaux évêques

L’événement important, qui aura très particulièrement marqué la vie de l’Eglise de 1973 à 1976 et pour longtemps, c’est le passage du gouvernement des diocèses à des évêques thaïs. La mission que les premiers vicaires apostoliques avaient reçue du St-Siège et dont ils avaient, dès leur arrivée, tenté une première réalisation (un métis thaï-portugais, Pinho, a été nommé évêque dès la fin du XVIIe siècle) est à la veille d’être pleinement accomplie, après plus de 300 ans il est vrai. Sur 10 diocèses, 4 avaient déjà un archevêque ou évêque thaï à leur tête : Bangkok, Tharae, Chantaburi et Ratchaburi. 4 nouveaux évêques thaïs ont été nommés pour succéder à 4 européens qui ont donné spontanément leur démission pour accélérer le processus, et cela dans l’espace d’une année : à Chieng Mai, Mgr LACOSTE, s.c.j., est remplacé par Mgr RATANA BAMRUNGTRAKUN (précédemment évêque de Ratchaburi) (1) ; à Udon, Mgr DUHART, c.s.s.r., est remplacé par Mgr Georges PHIMPHISAN c.s.s.r. ; à Nakhonsawan, Mgr LANGER, m.e.p. est remplacé par Mgr Joseph BANCHONG ARIPHAK ; et à Ubon, Mgr BERTHOLD, m.e.p., est remplacé par Mgr Michel BUNLUEN MANSAP. A Korat (Nakhonratchasima), Mgr van GAVER, m.ep., a donné sa démission, mais n’a pas encore de successeur nommé. Il ne reste que la diocèse de Surat Thani, dont l’ordinaire soit européen : Mgr CARRETTO.


(1) Mgr RATANA BAMRUNGTRAKUN a lui-même été remplacé à Ratchaburi par Mgr EK, récemment nommé.


La nomination de ces nouveaux évêques a été reçue avec enthousiasme par l’ensemble de l’Eglise de Thaïlande. Le fait global qu’ils soient Thaïs est un motif de légitime fierté pour les catholiques du pays, et aussi, — dans la mesure où le changement est perçu —, pour les citoyens thaïs. Ceci a été souligné par les officiels qui ont assisté aux diverses ordinations. A un niveau plus profond, nous nous réjouissons tous que l’Eglise en Thaïlande ait davantage de possibilités pour exprimer ses propres réactions et son mode original d’insertion de la foi dans la société thaïe.
La personnalité même des 4 derniers évêques ne laisse personne indifférent. Mgr Georges PHIMPHISAN est connu depuis longtemps comme l’animateur en Thaïlande du renouveau biblique. Avec des équipes protestantes il a mené à bien une traduction œcuménique de l’ensemble de la Bible. Le nouvel évêque de Ratchaburi, Mgr EK, était professeur de philosophie au grand séminaire de Thaïlande. Il est aussi l’auteur d’un important mémoire sur les relations entre bouddhisme et catholicisme en Thaïlande (histoire, analyse et perspectives). Mgr Joseph BANCHONG, premier supérieur du grand séminaire de Thaïlande, spécialiste en psychologie, n’est pas inconnu des milieux M.E.P., puisqu’il a été plusieurs années professeur au grand séminaire de Penang. Enfin, Mgr Michel BUNLUEN était secrétaire général du B.I.S.A. (Bishop Institute for Social Action) à Manille. Ce poste l’a mis en contact avec les Conférences épiscopales de l’Extrême-Orient et les organismes catholiques mondiaux d’action caritative et sociale. Il avait été auparavant un des initiateurs du mouvement social dans l’Eglise de Thaïlande. Son nom est attaché à l’institution des « Credit Unions » dans tout le pays. Il a été le premier directeur du Centre catholique pour le Développement social.
Ces trois derniers évêques, en particulier Mgr Bunluen, semblent avoir les yeux très ouverts sur la situation sociale dans le pays et vouloir s’orienter vers une église plus attentive au sort des pauvres, soucieuse de se remettre en question face à des critères évangéliques. Un assez grand nombre de prêtres et de chrétiens thaïs redoutent cette remise en question.

La Conférence épiscopale

La Conférence épiscopale de Thaïlande prend donc une autre allure avec l’apport de ce sang jeune. La réflexion des évêques sur les questions d’actualité est beaucoup plus libre et adaptée, du fait que ce sont des Thaïs qui s’expriment pour des Thaïs sur des questions thaïes.
Cela s’est senti au mois de mars 1976, quand la Conférence s’est réunie trois jours pour donner des éléments de réflexion chrétienne face aux divisions en Thaïlande. Un groupe de chrétiens avait monté en épingle des imprudences de langage de certains étudiants catho-liques. Des libelles, des articles de journaux et même certaines émissions de radio (reproduites dans la revue catholique Udomsan), ont ouvertement accusé le Centre des Etudiants catho-liques et les Pères Jésuites qui en sont responsables, d’être communistes, de recevoir de l’argent du K.G.B. et d’être des dangers notoires pour le pays. Une action de force fut tentée contre ce Centre. D’autres groupements ou organisations étaient également visés et la tension montait.
La Conférence des Supérieurs Majeurs, de son côté, était intervenue auprès de la Conférence épiscopale pour demander aux évêques de tenir compte de la situation de fait (les menaces extérieures sur la Thaïlande) et de prévoir la formation des catholiques en fonction de la situation.
La Conférence s’est donc réunie pour étudier un projet de déclaration, rédigée par Mgr Joseph Ek. Le document issu de cette réunion de trois jours est beaucoup moins incisif que le projet initial, mais il est tout de même remarquable par l’appel pressant à la bonne entente, au respect des autres, au pardon évangélique. Orienté vers la paix à construire, il se garde de heurter qui que ce soit trop violemment. Il donne des consignes pratiques au clergé et au peuple chrétien, visant une plus grande responsabilité sociale, un style de vie plus simple, une plus fidèle conformité à l’Evangile, rappelant à chacun que la mission du peuple de Dieu se situe au-delà des affrontements violents, de la volonté de puissance et des appétits matériels.
Il faut noter que le réflexe chrétien a bien joué à cette époque : un très grand nombre de catholiques étaient désorientés par les excès et souhaitaient un retour à la concorde. Les meneurs l’ont bien senti et les esprits se sont calmés.
A l’actif de la Conférence épiscopale, on ne peut oublier le souci de prise en charge de toute la pastorale et la volonté d’assurer la responsabilité globale de l’apostolat en Thaïlande. De façon très particulière, il faut citer le diocèse de Chantaburi, où une consultation récente donnait un total de 19 prêtres sur 34, prêts à aller exercer leur ministère hors de leur propre diocèse. Ce mouvement a atteint aussi les grands séminaristes dont plusieurs originaires de diocèses relativement bien fournis en prêtres thaïs, souhaitaient pouvoir être affectés au service des diocèses où il n’y en a pas ou peu. Les évêques de trois diocèses, bien dotés en prêtres thaïs, ont pris la résolution de fournir chacun trois prêtres en trois ans aux diocèses démunis. C’est un premier pas tendant à une répartition plus équilibrée du clergé thaï sur l’ensemble du pays.

Les laïcs

Les laïcs prennent une part de plus en plus importante à l’apostolat ; les catéchistes, spécialement ceux que l’on appelle « Phrae Tham », — c’est-à-dire « évangélisateurs », qui sont chargés de présenter une première annonce de l’Evangile —, deviennent nombreux et sont soucieux d’acquérir une formation adaptée. Elle se fait généralement par courtes sessions d’une ou deux semaines, pendant les vacances pour ceux qui sont dans l’enseignement, ou pendant la période creuse de la culture pour ceux de la campagne. Il existe aussi, à Bangkok surtout, des temps de formation pour week-end toutes les deux semaines. Ces sessions comportent toujours un approfondissement de la foi personnelle par la prière et la réflexion, une acquisition de connaissance théologique ou de formation psychologique, et des ateliers pratiques de chants, d’entraînement à l’animation d’assemblées liturgiques. Certains de ces catéchistes donnent vraiment dans leur vie un exemple de ce qu’ils entendent enseigner. D’autres, bien sûr, sont attirés à cette fonction par l’espoir d’un salaire fixe quand ils sont employés à plein temps. Il faut veiller à la sélection, et surtout à la formation continue par la réflexion menée avec le prêtre au contact de l’expérience quotidienne.
A Ubon, il y a eu un essai de formation tout au long d’une année scolaire. L’avantage est certain au plan de la formation, surtout dans les conditions d’internat. Mais les difficultés sont grandes aussi : personnel enseignant, entretien financier. L’obstacle majeur viendrait surtout de ce que les candidats à ce mode de formation ne peuvent guère être que des célibataires, donc encore jeunes, très jeunes parfois, qui n’auront pas, avant longtemps, l’autorité souhaitée dans les communautés.
Egalement intéressants sont les groupes qui se forment pour une réflexion sur leur propre métier ou profession : médecins, infirmières, enseignants d’université, de secondaire et de primaire. Les étudiants ont leur centre de formation chrétienne autour des Pères Jésuites, principalement à Bangkok et à Chieng Mai. Ils s’efforcent de demeurer proches de l’humble réalité de vie des gens ordinaires, et beaucoup consacrent un peu de leurs vacances à aller écouter les paysans, à travailler avec eux.
Notons enfin que la groupe catholique (170 000 environ, à peu près 3 pour 1 000) ne passe pas inaperçu. Certains se sont beaucoup agités dans le débat politique, c’est vrai. Mais le nouveau Premier Ministre, M. Thanin, disait récemment à un groupe de catholiques influents combien il comptait sur eux pour le relèvement du tonus dans le pays. Cette confiance, de leur aveu, effraie les responsables catholiques qui craignent que l’effort moral et spirituel dont le catholicisme sera capable ne corresponde pas à l’attente. Dans les rencontres avec les autres religions, la contribution des catholiques paraît assez souvent substantielle par la qualité de ses motivations, le sérieux des réalisations et la tension vers un dépassement continu.

L’Eglise dans la vie du pays

Est-ce que la chute du Cambodge, du Vietnam et du Laos a eu une répercussion particulière sur le catholicisme et la vie de l’Eglise ? Il est difficile pour celui qui vit au jour le jour les événements du pays de se rendre compte du chemin parcouru. Disons que les chrétiens, dans leur ensemble, ont partagé l’évolution de la population. Du mois de mai 1975 au mois de juillet, on pouvait résumer l’attitude des prêtres et des chrétiens comme étant celle de tout citoyen thaï, soit : « Pas de danger pour la Thaïlande (et pour l’Eglise de Thaïlande). Ce qui est arrivé aux pays voisins ne peut se produire ici : l’économie est plus solide, l’armée est plus forte et, par-dessus tout, le Roi fait l’unité du pays ».
Les témoignages des réfugiés, qui sont devenus repérables surtout à partir de juillet-août 1975, ont vite semé et fait croître des germes d’inquiétude : « Après tout, est-on vraiment armé pour tenir tête à de telles méthodes ? » Il y a eu alors un regroupement autour des objectifs du gouvernement, et plusieurs catholiques influents ont entraîné une bonne partie de l’opinion des catholiques vers un anticommunisme militant, peut-être plus situé au plan national et politique qu’au plan spécifiquement chrétien. Certains officiels — de haut rang —ont alors laissé entendre que ce n’était peut-être pas ce qu’on pouvait attendre d’un groupe-ment « religieux ». On ne peut reprocher aux chrétiens de prendre vraiment à leur compte le souci de l’unité et de l’indépendance nationales. Mais, plutôt que d’accorder leurs violons à la masse des cordes de l’orchestre, il serait sans doute souhaitable qu’ils fassent entendre un timbre original et perçant : celui de l’entente, de la conversion évangélique, de l’attention réelle aux petits. La mission de l’Eglise n’est pas de choisir la formation politique qui assurera le mieux la sécurité du pays, mais de faire en sorte que la vie des chrétiens, et par leur exemple, celle de tout le peuple, se laisse juger et modeler en vérité par les critères évangéliques.

Les M.E.P. en Thaïlande

Les Pères des Missions Etrangères ont partagé tous ces soucis, tous ces efforts et toutes ces joies.
Les deux nouveaux évêques placés à la tête de Nakhonsawan et de Ubon ont été accueillis par les M.E.P. avec une totale satisfaction. La confiance des évêques dans leurs collaborateurs M.E.P. a créé d’emblée une sympathie mutuelle. Disons que chacun de ces groupes M.E.P. n’aurait pas souhaité d’autre évêque que celui qui fut nommé à sa tête. Bien sûr, les conditions de travail changent et cela demandera des renoncements pour accepter d’autres façons de faire et d’autres priorités. Chacun est disposé à fournir loyalement sa contribution à un effort pastoral renouvelé.
Au cours de ces trois dernières années, 4 confrères sont rentrés en France pour des raisons diverses : familiales, ambiance de travail, choix personnel. Un est reparti dans une autre mission ; un prend du ministère dans son diocèse d’origine ; un fait des études, enseigne et est aumônier à Paris ; un a une activité professionnelle, non ministérielle.
Le travail des Pères M.E.P. est essentiellement un travail paroissial, auquel s’ajoutent, surtout en campagne, des activités concernant le développement : petits barrages, chemins carrossables, sélection de produits agricoles en relation, quand c’est possible, avec des experts thaïs ou étrangers. Le fonctionnement des écoles, spécialement des petites écoles de province, devient de plus en plus difficile. On s’interroge sur les modalités que pourra prendre l’enseignement dans l’avenir pour conserver auprès des enfants chrétiens cette forme privilégiée de formation à la foi. Un effort est spécialement orienté vers la formation des adultes et leur participation à l’organisation de la pastorale paroissiale, par le truchement des conseils paroissiaux et leur introduction au sein des commissions diocésaines. Le P. PASEK vient de faire un ‘Carême’ complet dans une pagode, avec l’approbation de son évêque et pensa faire profiter de son expérience un certain nombre de jeunes gens chrétiens, en coopération avec le P. PEZET.
La formation permanente est assurée pour une part au niveau diocésain par des réunions pratiquement mensuelles. Les thèmes abordés sont très variés : pastorale des jeunes, pastorale familiale, étude de documents (ex. la lettre de la Conférence épiscopale), organisation catéchétique, etc. Du côté spécialement M.E.P., nous avons eu une session sur les ministères, animée par le P. Michel TRIMAILLE en 1975, une retraite prêchée par le P. DEDEBAN, une autre par Mgr BOILLON, évêque de Verdun, au tout début de janvier 1977. Nous avions envisagé une étude du marxisme, ou plutôt nous voulions essayer de réfléchir sur une attitude chrétienne face aux événements en Asie du Sud-Est. Nous avons vite écarté ce mode de session à cause des ambiguïtés qui se sont révélées dès que le projet a été connu. Une étude par groupes au cours des réunions mensuelles a tourné court aussi en raison de l’ambiance et des priorités diocésaines. Les Groupes ont aussi travaillé la composition du directoire régional et l’élaboration de contrats avec les Ordinaires : le texte de projet à soumettre aux Ordinaires et au Supérieur général sera prochainement rédigé.
La Thaïlande a été le lieu de passage des confrères exilés du Cambodge, du Vietnam et du Laos. Plusieurs sont allés visiter leurs amis avant de quitter l’Asie. Leur témoignage a été important, non seulement pour confirmer et illustrer ce que l’on savait vaguement des méthodes communistes, mais aussi pour éclairer les panneaux « sens interdit ». (Etrangers dans le pays, l’opinion des Pères français a peu de retentissement. Elle est même suspectée : ce qui est un comble ! Pour une fraction non négligeable de Thaïs, ‘français’ est à peu de chose près synonyme de ‘communisme’.)
Quelques Pères travaillent en faveur des réfugiés : deux à plein temps avec la Commission spéciale française (un ancien du Cambodge et un ancien du Laos) et trois à temps partiel. C’est une tâche difficile, car le nombre de demandes d’aide pour les départs en France est considérable. Par ailleurs, ces pauvres gens sont soumis à tant de vexations de tous côtés, y compris de la part de leurs propres concitoyens réfugiés avec eux, qu’on ne sait comment leur apporter l’aide la plus efficace.
Combien d’années resterons-nous encore ici ? Personne ne tient à partir, c’est évident. Mais c’est au fond la question que se posent beaucoup d’entre nous. Elle modère certaines initiatives, mais est aussi un stimulant vers le choix des priorités, des entreprises qui assureront le plus de profondeur, de qualité à la vie de l’Eglise en Thaïlande.

Bernard GUILLEMIN


III. GROUPE MISSIONNAIRE D’UBON


Aperçu sur la situation politique dans la région du Nord-Est

En 1954 la défaite de Dien Bien Phu n’a pour ainsi dire pas eu de résonance dans le peuple thaï. Il ne s’est pas senti concerné par cet événement extérieur au pays et qui ne menaçait pas directement sa vie. A cette époque, il était beaucoup plus sensibilisé par les matchs de boxe qui avaient lieu à Bangkok et qui devaient se terminer par la victoire du boxeur français Cohen, que par tout autre événement intérieur ou extérieur au pays. Seuls les fonctionnaires regardaient avec sympathie cette victoire du Viet-minh, tout en réaffirmant la thèse officielle de cette époque, à savoir : « La Thaïlande n’aurait jamais à affronter le péril communiste, car tout Thaïlandais est par nature bouddhiste et fidèle à son roi. Par conséquent un Thaïlandais communiste est quelque chose d’inconcevable ».
En avril 1975, au moment de la chute de Phnom-Penh et de Saigon, il n’en fut pas de même. Le peuple, aussi bien celui de la ville que celui de la campagne, s’est senti concerné par la victoire des communistes en Indochine. Tout au début, il s’établit parmi le peuple un courant de sympathie à l’égard des communistes, non pas qu’il ait vu dans les événements d’Indochine une victoire des asiatiques sur les « impérialistes américains », mais plutôt une victoire de la justice sur les gouvernements corrompus de la région. Il pensait que les communistes au pouvoir allaient fonder une société où il y aurait plus d’honnêteté et de justice sociale. Il est fort probable qu’aussitôt après la chute de Saigon, si les communistes venant de l’Indochine avaient pénétré dans le Nord-Est de la Thaïlande, ils auraient rencontré très peu de résistance parmi le peuple.
Cette sympathie à l’égard du mouvement communiste a son origine dans les événements du 14 octobre 1973. Le peuple a été bouleversé et choqué par la brutalité avec laquelle les trois dictateurs militaires (maréchal Thanom, maréchal Praphat, colonel Narong) ont essayé de réprimer la révolte des étudiants à Bangkok. Il n’a jamais pu leur pardonner d’avoir fait mitrailler les étudiants sans défense par les hélicoptères de la police et de l’armée. A ce moment, il y eut un immense mouvement d’union sacrée derrière le roi qui demanda aux trois dictateurs de s’expatrier volontairement. Par le fait même, les étudiants prirent figure de « libérateurs », leur crédit fut immense parmi les gens du peuple. Les étudiants en profitèrent pour demander la formation d’un régime démocratique qui aurait pour tâche principale de lutter contre la corruption et les privilèges, fruits de la dictature, et d’évacuer les bases militaires américaines. Par une série de séances d’information et d’éducation politique à travers tout le pays, les étudiants s’efforcèrent de persuader le peuple que tous les malheurs, toutes les injustices, venaient de la dictature militaire soutenue par les dollars américains. Même si le peuple ne croyait pas tout, il se dessinait chez lui un certain mouvement pour ne pas refuser l’expérience « socialiste » à priori. Mais cette sympathie s’est progressivement transformée en peur. Attribuer ce changement d’attitude à la propagande gouvernementale serait mal comprendre le caractère des Thaïlandais du Nord-Est qui sont d’ethnie laotienne. En février 1975, les élections législatives furent un succès éclatant pour les partis de tendance socialiste et progressiste, malgré la propagande officielle violemment anticommuniste. Par contre, aux élections d’avril 1976, tous les députés de tendance socialiste et progressiste furent balayés au profit des candidats des partis « centre droit » et « patriotiques ». Ce scrutin est caractérisé par une réaction nouvelle chez les électeurs : alors qu’auparavant les électeurs choisissaient un homme qu’ils connaissaient ou qui avait acheté leur voix sans s’occuper du parti politique, cette fois ils ont voté pour un parti, même s’ils ne connaissaient pas les candidats de ce parti.
Il semble que l’on doive attribuer ce changement au fait qu’entre les deux élections de février 1975 et d’avril 1976, il s’est produit le phénomène des réfugiés. Ils vinrent du Vietnam, du Cambodge et du Laos aussitôt après la chute de Phnom Penh et de Saigon. En ce qui concerne la région du N.-E., surtout les contacts directs et personnels avec les réfugiés venant du Laos furent déterminants dans le changement d’attitude du peuple. Tout ce que peuvent dire la radio ou les journaux est plus ou moins cru. C’est un trait du caractère des gens du N.-E. de ne vraiment croire qu’à ce dont ils ont pu vérifier l’authenticité dans une longue conversation, conversation où la multitude des détails est signe d’authenticité. Or, de nombreuses familles du N.-E. avaient des parents au Laos, qui se sont réfugiés et continuent à se réfugier chez eux. De plus, il a toujours existé de nombreuses relations d’amitiés et d’affaires par-dessus une frontière, qui a toujours été considérée par la population de part et d’autre comme quelque chose d’artificiel. Sans parler de la brutalité des méthodes communistes, le peuple est littéralement horrifié par la logique communiste, en voyant des Laotiens du même niveau de vie que lui, c’est-à-dire vivant pauvrement comme lui, être obligés de s’enfuir parce qu’on leur a pris le peu qu’ils possédaient. Il ne comprend pas pourquoi, aux yeux des communistes, quelqu’un qui possède un ou deux buffles et une rizière est aussi coupable que le gros propriétaire qui possède des centaines d’hectares de terrain et de nombreux troupeaux de buffles et de bœufs. Il est persuadé que ces quelques biens dont il est le propriétaire sont le signe de sa dignité d’homme libre et la condition nécessaire à son indépendance à l’égard de toute autorité. S’il est dépouillé de ces quelques biens, il ne voit plus quelle différence il y a entre communisme et esclavage.
Cette peur du communisme a deux conséquences :
1. Le discrédit dans lequel est tombé le mouvement étudiant. Les gens du peuple sont persuadés que les étudiants veulent imposer un régime communiste dans le pays. Aussi est-il impossible aux étudiants d’organiser des séances d’information et d’éducation politique, en dehors des écoles et des universités, et encore ces séances sont-elles toujours troublées par les mouvements paramilitaires anticommunistes qui ont toute la sympathie du peuple. Même si le peuple organise des défilés, pour demander le départ d’un fonctionnaire corrompu ou plus de justice dans les salaires, il refuse toujours le concours des étudiants. Il veut plus de justice sociale, mais pas du communisme.
2. Le succès du mouvement des « scouts villageois ». Ce mouvement directement patronné par le roi, se veut au-dessus de tous les partis politiques. Il se propose de mobiliser toutes les énergies populaires au service des trois idées-forces : la Patrie, la Religion et le Roi. Les sessions d’éducation populaire et les nombreux chants de ce mouvement développent les thèmes suivants : la Patrie terre des ancêtres, la Patrie terre des morts, la Patrie terre de la liberté, la Patrie éternelle grâce aux ancêtres qui se sont sacrifiés pour la Religion et le Roi : « Ils sont morts pour que nous puissions vivre ». C’est un fait que cette conception barrésienne de la patrie déclenche l’enthousiasme populaire, d’autant plus que le roi lui-même, accompagné de la famille royale, se déplace à travers le pays pour distribuer fanions et foulards aux différentes sections. Les scouts villageois atteindront probablement le million cette année.
Il est certain que ce mouvement populaire serait d’une aide non négligeable si le pays avait à faire face à un ennemi extérieur. Mais l’ennemi est déjà à l’intérieur du pays. Les commu-nistes y sont partout et nulle part. Donc la survie du pays, en tant que pays libre et indépen-dant, dépend beaucoup plus de la classe dirigeante que du peuple. D’ailleurs, les gens du peuple ne cessent de répéter : « Si nous tombons sous la coupe des communistes, ce seront nos dirigeants qui nous auront trahis ». Cette classe dirigeante aime à penser qu’en soutenant financièrement des mouvements paramilitaires anticommunistes et en rapatriant les quelque 40 000 Vietnamiens procommunistes réfugiés dans le pays depuis la guerre d’Indochine (1945-1954), le problème sera résolu, qu’il n’y aura plus de danger de subversion communiste. En fait, le mal est plus profond. Il est dans la conception tribale que cette classe dirigeante se fait de la société. Cette conception tribale met le clan au-dessus de la loi et fait passer les intérêts du clan avant ceux du pays. Il s’ensuit qu’il faut toujours être le « client » de quelqu’un pour arriver à faire quelque chose ou monter dans l’échelle sociale. C’est là que se trouve la source de tous les privilèges, de la corruption et de tous les passe-droits. Là se trouve la source de tous les abus qui ruinent l’autorité du gouvernement et les finances du pays, tout en permettant aux communistes d’introduire des armes clandestinement et de noyauter divers organismes de I’Etat. Il faudrait que la classe dirigeante comprenne qu’une telle conception archaïque n’est plus viable dans le monde moderne, et que la lutte anti-communiste ne peut être efficace que s’il y a à la tête du pays un gouvernement fort, capable d’appliquer un vrai programme de réformes sociales.

Georges RASSINIER


Aperçu sur la situation économique et sociale

La crise de 1974-1975

L’économie thaïe dépendant à 75 % de l’agriculture se trouve affrontée, comme partout, à la récession économique. En 1974-1975, l’économie a été à son niveau la plus bas. En effet, le taux d’inflation a atteint 25 %. Bien que le premier semestre 1976 ait vu une nette amélioration, la majorité des experts et des analystes économiques se montrent plutôt pessimistes. Ainsi Joseph Reday, dans ses prévisions annuelles pour le Readers’s Digest, ne donnait qu’un an à la Thaïlande pour mettre un peu d’ordre dans son économie. En effet, la Thaïlande passe par une crise financière qui a commencé il y a des années et qui, dans la dernière décennie, a amené les gouvernements successifs au bord de la banqueroute. Et, malgré cela, la politique budgétaire du gouvernement n’a guère varié : le budget est régulièrement déficitaire, on imprime davantage de billets de banque pour faire la différence ; le résultat est l’inflation, la ruine de l’épargne, la montée du coût de la vie. Le déficit du commerce extérieur est de 18 milliards de batbs (1). Pourtant, le budget pour 1976 marque un record dans l’histoire fiscale thaïe : 62 650 millions de baths. Le ministre des Finances est donc obligé de parcourir la monde à la recherche de prêts avantageux et d’assurances bancaires.


(1) Un franc français vaut en 1977 environ 4 baths 20.


Afin de mieux comprendre les problèmes économiques et sociaux qui découlent de cette situation, il faut savoir que 6 % de la population se partagent près de 50 % du revenu global du pays. « Socio-économie structure and the action of the Church for Development in Thailand » (1973) divise la société thaïe en quatre catégories d’après la revenu :
1. Le sommet de l’échelle, soit 1 % de la population, après impôts, dispose d’un revenu annuel de plus de 100 000 baths, soit 12 % du revenu total. Au moment de la révolution d’octobre 1973, on dénombrait
• 683 personnes avec un revenu annuel de 500 000 à 1 million ;
• 226 personnes avec un revenu annuel de + de 1 million ;
• 35 personnes avec un revenu annuel de + de 2 millions.
2. 5 % de la population, après impôts, disposent d’un revenu annuel de plus de 40 000 baths, soit 30 % du revenu total.
3. 34 % de la population, après impôts, disposent d’un revenu annuel de plus de 5 000 baths, soit 28 % du revenu total.
4. 60 % de la population, après impôts, disposent d’un revenu annuel de moins de 5 000 baths, soit 30 % du revenu total.

Le gouvernement Kukrit : un projet social rural

La révolution de 1973 met fin au régime de la dictature militaire et, par contrecoup, entraîne une prise de conscience par la population de ces inégalités. C’est pourquoi le gouvernement de Kukrit Pramot (1975) a proclamé, à maintes reprises, son désir de réduire le fossé existant entre les diverses classes de la société et s’est efforcé de conduire une politique qui aurait pu amener un réel progrès social. Mais ce gouvernement a été attaqué aussi bien par la droite et le centre que par la gauche, sur tous les projets de sa politique sociale, suspecté par la droite d’être trop libéral et par la gauche d’être trop conservateur. En plus de l’opposition des partis politiques, la violence, l’insécurité dans le pays stoppent tout investissement étranger. La fuite des capitaux et la chute des prix de l’étain, du cuivre et du sucre sur le marché mondial, ont obligé ce gouvernement à démissionner et à recourir à de nouvelles élections. Le parti démocrate a semblé le meilleur choix de ceux qui étaient possibles : fascisme — socialisme (porte ouverte au communisme ?) — kukritisma (trop libéral ou trop conservateur ?).
Cependant, pendant les dix mois de son exercice, le gouvernement Kukrit s’est efforcé, souvent de façon démagogique, d’améliorer la sort des populations et surtout des populations rurales,
1. en accélérant la mise en place, au niveau de toutes les sous-préfectures, de « coopératives agricoles » gouvernementales et d’équipes de développement rural qui apportent une éducation professionnelle et une aide directe par l’achat d’engrais de semences et d’instruments agricoles (moto-pompes.)
2. par l’octroi de subventions pour le développement des cantons. Ces subventions, allouées par le gouvernement, sont partagées entre les différents villages du canton selon les projets de développement retenus par le conseil cantonal.

Aspects positifs de ces subventions : elles ont accéléré le développement des villages : constructions de routes, de barrages, adduction d’électricité, etc... Elles ont permis une certaine décentralisation du pouvoir : création de nouvelles structures à l’échelon du canton : c’est le Conseil cantonal, élu par la population qui décide de l’urgence des projets et de la répartition des subventions. Elles furent l’occasion d’une conscientisation et d’une participa-tion plus effective de la population au développement du pays. Elles ont fourni du travail aux cultivateurs durant la saison sèche.
Aspects négatifs : ces subventions, allouées du jour au lendemain, venues on ne sait d’où mais comme tombées du ciel, n’ont pas permis de « penser » les projets à l’échelon des villages ou du canton. Il y avait de l’argent et donc il fallait le prendre, en profiter. Tout a été fait très vite et souvent n’importe comment. Le but a été avant tout la recherche d’un avantage immédiat et, si possible personnel.
Par ces subventions, la corruption a atteint tous les échelons de la société. Chacun a voulu en profiter, du préfet au chef de canton, au chef de village et jusqu’au simple paysan qui a fraudé sur son travail.
Et surtout ces subventions ont signé l’arrêt de mort du « bénévolat » : il n’y a plus désormais de travail gratuit pour la communauté.
3. Fixation du prix du riz : La garantie d’un prix stable a incité les paysans à cultiver davantage et à abandonner certaines cultures (kénaf). Il semble cependant que la majorité des intermédiaires n’ont pas voulu s’aligner sur les prix fixés par le gouvernement, d’où mécontentement des paysans.


Autres mesures sociales du gouvernement Kukrit

1. Les personnes prouvant un salaire ne dépassant pas les 1 000 baths ont la possibilité, soit de recevoir certains soins médicaux gratuits, soit de se faire rembourser les fournitures scolaires de leurs enfants. De plus, ces mêmes personnes peuvent, pour faire la soudure entre deux récoltes, acheter du riz à l’administration à un prix inférieur à celui du marché. Malheureusement, cette mesure a été l’occasion pour certains, ministres, députés, gouverneurs et officiels, de vendre ce riz aux grossistes et d’empocher la différence.
2. Le transport journalier gratuit pour tous les scolaires dans les villes provinciales.
3. Le relèvement progressif du salaire des fonctionnaires.
4. L’établissement d’un « SMIG » de l’ordre : 25,00 baths par jour pour Bangkok et la plaine centrale ; 20,00 baths pour le Sud et Chiangmai ; 18,00 baths pour le N.-E.

Pour ce que nous avons appelé le N.-E., il est indéniable que toutes ces mesures ont apporté quelque chose aux villageois. Un réseau routier a été créé là où il n’y en avait pas, amélioré là où il existait déjà. L’électricité en certains endroits, les barrages et les retenues d’eau ailleurs, commencent à changer la vie des gens. Le petit commerce local s’en trouve facilité : les produits sont plus facilement écoulés, les marchés plus facilement atteints ; quel village n’est pas relié au canton par quelque minibus ou autres moyens de transport ?
Sur un autre plan, nous assistons à la fin de la monoculture : on cultive plus de kénaf et de jute, d’arachide, de manioc, de maïs surtout. Mais tout cela n’est pas encore très rationnel. Au petit bonheur la chance : on plante cette année ce qui a rapporté l’an dernier, quitte à délaisser l’an prochain ce qui n’aura pas rapporté cette année ; et à le regretter : l’attrait du revenu immédiatement visible est grand !
La Thaïlande fait face actuellement à une crise de l’emploi. Au mois de juillet 1976, le Premier Ministre a fait état de 1 200 000 chômeurs, mais ce chiffre semble très inférieur à la réalité. Nous avons constaté qu’à Ubon, la population mâle catholique est dans sa grande majorité sans emploi. La sécheresse a encore accentué ce phénomène : au début du mois d’août, on comptait par jour plus de 500 personnes, originaires des provinces d’Ubon, Sisaket et Buriram, débarquant à la gare de Bangkok pour chercher du travail. Les causes de cette crise, en dehors de la conjoncture économique mondiale, sont sans doute à rechercher dans :
1. L’absence d’industrialisation dans les provinces du N.-E. : 80 % des chômeurs en effet sont en province.
2. La démographie : il faut trouver au moins 500 000 emplois nouveaux par an, pour les jeunes en âge de travailler. Il faut signaler que le taux d’accroissement de la population est de 1 million par an.
3. La fermeture des bases américaines. Il semble que le départ des Américains n’a pas eu, sur le plan économique, les répercussions que l’on pouvait craindre, au moins au plan local. Toute une partie du personnel a, certes, dû se recycler : ceux qui avaient un vrai métier, ou en ont appris un, se sont établis à leur propre compte : d’autres ont regagné leurs rizières ; d’autres enfin ne semblent pas trop pressés de chercher du travail.

Pour lutter contre cette crise de l’emploi, le gouvernement a envisagé plusieurs mesures :
1. Faire construire des canaux d’irrigation et des routes par les chômeurs.
2. Distribuer 2 048 038 rai de terrain à 145 255 familles (6 rai = 1 ha).
3. Encourager l’implantation en province de petites industries privées avec participation du gouvernement. On ne peut encore juger des résultats.

Par ailleurs, le gouvernement poursuit sa politique de contrôle des naissances ; le nombre de femmes acceptant de se faire stériliser croît et ceci, même dans nos villages catholiques. En certains endroits, la stérilisation est presque automatique au troisième enfant ; elle est même proposée à la naissance du deuxième.
Il faudrait aussi parler des écoles. Là, comme ailleurs, un gros effort est entrepris. Mais les réformes successives n’ont guère abouti jusqu’à présent. Peu de villages ont eu leur école allant jusqu’à la 7ème année de scolarité. La nouvelle réforme prévoit 6 années de primaire et 6 de secondaire, mais son application en est régulièrement repoussée. On parle maintenant de 1980. Mais aboutira-t-elle ? Quoi qu’il en soit, il apparaît très clairement que, pour le déve-loppement économique et social : réseau routier, électricité, écoles, hôpitaux etc… le gouvernement suit un plan d’ensemble et que ses éléments se mettent en place petit à petit, lentement mais sûrement.

La Thaïlande s’en sortira-t-elle ?

A l’intérieur, travailleurs, paysans et étudiants bougent ; les guérilleros sont actifs ; les frontières avec le Laos et le Cambodge, plus ou moins sûres. A l’extérieur, les experts thaïs et étrangers reconnaissent l’existence d’une conspiration dont le but est d’étouffer l’économie thaïe, meilleur moyen d’étouffer le pays lui-même. C’est ainsi qu’ils font état d’une collusion russo-japonaise, dans la but de contenir et d’isoler d’abord la Chine et ensuite les Etats-Unis, par le truchement de l’aide à la reconstruction et au développement du Vietnam et du Laos. Les prêts avantageux consentis par l’Ouest à la Russie sont détournés de leur vraie fin et servent à appeler les gros groupes financiers et commerciaux japonais au Laos et au Vietnam. En accordant la préférence aux banques japonaises plutôt qu’aux banques chinoises et américaines, c’est l’économie du Sud-Est asiatique, et donc l’économie thaïe, qu’ils menacent. On prévoit qu’en Thaïlande, la bataille aura lieu entre groupes japonais et groupes thaïs longtemps dominés par de grosses familles d’origines chinoises et orientés vers les U.S.A. Les manifestations anti-américaines ont perdu de leur vigueur. Pour combien de temps ?
Un espoir pourtant : le développement de l’A.S.E.A.N. (Association des Nations du Sud-Est asiatique). Elle a fait mieux en 1975 qu’en n’importe quelle année depuis sa fondation. C’est elle qui peut sauver l’économie thaïe.

Auguste TENAUD


La situation de l’Eglise

1. Au point de vue religieux, l’événement le plus marquant et le plus important de l’année fut incontestablement le passage de l’administration du diocèse à un évêque thaï : il constitue un des aboutissements les plus significatifs d’une centaine d’années d’évangélisation par la Société M.E.P. Les pères des M.E.P. restent d’ailleurs, selon le désir explicite de l’évêque, à sa disposition pour continuer l’œuvre d’évangélisation selon leur vocation propre.
2. Orientations
Monseigneur BUNLUEN MANSAP, notre nouvel évêque, dont le père était natif d’Ubon, était ces dernières années secrétaire général de la section « Développement humain » de la Fédération des Conférences épiscopales d’Asie, à Manille. C’est dire que ce secteur indispensable de la pastorale d’aujourd’hui ne sera pas négligé dans le diocèse. Cependant, Mgr Bunluen a tenu à désigner expressément l’objectif prioritaire de sa pastorale : la continuation et l’intensification du programme « d’éducation de la Foi ». Entrepris il y a bientôt deux ans, il est en voie de réalisation par des sessions pour communautés paroissiales et pour groupes spécialisés comme les catéchistes et les instituteurs ou institutrices. Pour mieux concrétiser cette orientation, l’évêque a nommé le P. JACQUEMIN vicaire épiscopal, spécialement chargé, avec les membres de sa commission, d’élaborer et de réaliser les programmes d’action. Le « développement humain » va d’ailleurs de pair avec l’éducation de la foi. Les groupes de « Crédit Union », dirigés par les laïcs, et la Commission diocésaine de Développement, travailleront donc en étroite coordination, sous la direction de l’évêque, avec la Commission pour l’Education de la Foi, par exemple lors des sessions pour l’amélioration de la vie de famille ou pour la responsabilité parentale dans la limitation (chrétienne) des naissances.
3. Avant tout les jeunes !
Les écoles catholiques continuent d’enseigner plus de 5 000 élèves, dont à peu près la moitié de catholiques, et ont fait un sérieux effort pour mieux assurer la formation religieuse de ces derniers. En dehors des écoles, la formation de groupes de jeunes va aussi bon train dans tous les postes favorisés ici ou là par l’existence de groupes d’enfants, surtout de la Croisade Eucharistique. L’existence elle-même de groupes de jeunes facilite grandement la mise sur pied de notre programme, nouvellement élaboré, de préparation au mariage.
4. Pour l’ensemble de nos chrétiens, (17.000) la campagne d’éducation et d’approfondissement de la foi et de développement humain, répond à un besoin urgent. Beaucoup de nos gens, en effet, tout en étant « pratiquants », sont trop enclins à la routine d’un christianisme d’un autre âge, alors que les bouleversements de toutes natures se succèdent, surtout en cette partie du monde. Il faut se mettre au pas de notre époque !

Mgr Germain BERTHOLD



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